Chapitre III

- L'Angleterre, pays glorieux autant de par son histoire que son économie. Véritable paradis industriel, il est devenu en un siècle le passage obligé pour n'importe quel grand investisseur. Il est tout simplement enchanteur.

Il se définit avant tout par un sens du patriotisme assez poignant chez ses citoyens. Ceux-ci sont d'ailleurs le principal moteur de la réussite du royaume. Chaque jour, ils œuvrent pour rendre leur pays meilleur. Leurs efforts sont visibles partout, tant dans l'architecture de leurs palaces que dans l'entretien de leur campagnes.

Néanmoins, ce royaume renferme de sombres secrets que s'efforce de refouler Scotland Yard, la section de recherche et d'investigation anglaise. Un grand mystère entoure cette brigade. Ses agissements sont toujours assez suspects et ses intentions rarement claires. Ses agents utilisent le voile du secret royal pour employer des méthodes condamnables. Ils s'infiltrent dans l'ombre de la nuit pour servir la volonté de la monarchie car Scotland Yard n'existe et ne travaille que par et pour la Couronne.

Sa dévotion n'a d'égale que son efficacité. Et pour cause, Scotland Yard est considérée comme l'une des meilleures brigades du monde en cette fin de XIXe siècle.

L'une de leur grandes forces est que ses agents travaillent rarement seuls. Ils ont pour alliés des infiltrés au sein des médecins, des diplomates, des hommes d'affaires mais aussi des personnes qui cherchent avant tout à s'élever socialement et à obtenir grâce aux yeux de la Reine.

Parmi eux, on trouve la noblesse de l'ombre. Des nobles qui ont juré fidélité à la Couronne par un serment qu'il serait presque pêché de rompre. Cette poignée de privilégiés servent les rois génération après génération, siècle après siècle. Ils sont corrompus. Leurs méthodes sont encore plus sales que celles de la Garde Royale. Leur couverture est parfaite, ce qui les laisse libres d'agir contrairement à Scotland Yard qui doit rédiger un document détaillé à la Couronne pour chacun de ses faits et gestes.

Ces nobles obtiennent rémunération matérielle et juridique en guise d'achat de leur fidélité. En contrepartie, la Reine accepte de fermer les yeux sur leurs prérogatives, les laissant abuser de tout ce qu'ils veulent sans jamais être châtiés.

Bien sûr, le peuple ignore tout de ce qui se trame dans les hautes sphères de la noblesse mais il n'est pas rare qu'une ou deux rumeurs circulent au-delà du petit bureau de leurs grandeurs. Toutefois, ce n'est pas comme si les anglais voulaient se tracasser avec des problèmes d'Etat. Tant qu'ils peuvent boire leur thé à leurs terrasses londoniennes, ils ne se soucient que du nombre de sucres à mettre dans leur tasse.

Malgré tout, ce genre d'affaires émoustille toujours les touristes venus par la mer. Après avoir entendu le ragot du jour, ils sortent de leurs cabines après leur petit déjeuner et s'en vont questionner les autres passagers. Ces derniers sont également tout juste sortis de leur moelleux lit avec la même intention. C'est alors qu'ils se parlent, s'étonnent, échangent de maigres informations pour la plupart fausses. Ainsi, se mêlent la vérité et le mensonge.

C'est dans cette agitation matinale que Camille ouvrit les yeux ce matin-là, réveillée par des cris d'étonnement. Elle se redressa sur ses avant-bras et examina la grande pièce dans laquelle elle se trouvait. Intriguée, elle détailla la beauté de la chambre tout en fronçant les sourcils. Elle n'arrivait pas à se rappeler comment elle s'était retrouvée dans cette cabine luxueuse flottant visiblement sur la mer étant donné ses sensations.

Elle se leva, écartant la douce couverture, et se rendit compte qu'elle portait une nuisette. Elle passa sa main sur le tissu et en apprécia la délicatesse. Sa bonne nuit devait être due au vêtement doux et fluide : elle avait l'impression de ne rien porter.

Elle se dirigea vers la fenêtre et ouvrit les rideaux. Rien à l'horizon. Seul l'océan bleu et brillant. Elle sourit et ouvrit complètement la croisée, laissant la lumière ainsi que l'air frais pénétrer sa chambre, rafraîchissant chaque recoin de la pièce.

Elle s'adossa ensuite aux bords de la fenêtre en soupirant. Elle se souvenait maintenant. Elle avait tout quitté. Tout ce qu'elle avait pu connaitre jusqu'à maintenant. Ses amis, sa Mom, son village... Elle en avait pleuré jusqu'à avoir mal la veille mais il était temps de relativiser et d'accepter ce qui se présentait à elle. Se rattacher au passé ne lui causerait que des problèmes, elle le savait.

Sabrina et Joe avaient raison. Elle avait une occasion en or. Elle allait avoir une belle vie maintenant. Elle n'aurait jamais faim, elle ne manquerait de rien et elle pourrait enfin connaitre ses origines. Son père, sa mère, sa famille... Tous les mystères qui l'avaient obsédé étant enfant.

Un sourire se dessina sur son visage.

Une nouvelle vie s'offrait à elle. Une nouvelle chance. Elle se devait maintenant de la saisir.

...

Peu de temps après, une femme de chambre vint lui servir son petit-déjeuner. Elle profita de ce premier repas pour manger les petits pains que lui avait donnés M. Michel la veille même si elle ne pouvait nier que les gâteaux proposés semblaient alléchants eux aussi.

Une autre femme vint ensuite pour l'aider à s'habiller. Elle lui avait apporté une très jolie robe blanche à froufrous et Camille l'aurait adoré si elle ne lui causait pas des démangeaisons sur tout le corps. Lorsque la domestique quitta la cabine, elle se jeta sur son lit et attendit sans savoir quoi faire.

Au bout d'un moment, elle jeta un oeil sur sa nuisette et se demanda où pouvait bien être sa vieille robe de campagne. Elle aurait voulu la garder mais elle se doutait qu'elle n'aurait plus jamais l'occasion de la porter. Elle prit alors son petit panier et quitta la pièce.

En sortant de sa cabine, elle remarqua qu'il y avait beaucoup d'agitation à bord. Les gens courraient en tous sens. Elle ne sut quoi faire et resta plantée comme un arbre pendant une bonne minute. Se sentant stupide, elle décida finalement de chercher M. Landers.

Tandis qu'elle traversait le bateau, elle bouscula plusieurs autres passagers et se répandit en excuses, honteuse. Finalement, elle trouva M. Landers parlant avec un homme de petite taille. Ils semblaient être de bonnes connaissances car elle pouvait les voir rire et agir de façon plutôt décontractée.

Elle s'approcha d'eux timidement, cachant son petit panier derrière elle.

- Mademoiselle Camille, que vous êtes ravissante dans cette robe ! s'exclama M. Landers en l'apercevant.

Celle-ci rougit et baissa la tête.

- Merci...

- Voici M. Rollington, dit-il en indiquant son compagnon. Un des meilleurs collaborateurs de votre père ! Et M. Rollington, j'ai l'honneur de vous présenter Lady Camille Teassa Albertwood, la fille de M. Jorge Albertwood.

- Je ne savais pas que M. Albertwood avait une fille !

Il s'approcha un peu plus d'elle.

-Je vois clairement que ses trais sont indéniablement identiques à ceux de sa mère. Dites, Miss Camille, que pensez-vous de l'affaire parue aujourd'hui ? N'est-ce pas choquant, un tel acte primitif ? Vous devez avoir une image bien piètre de l'Angleterre comme première impression…

Camille le dévisagea, ne comprenant pas un traitre mot de la langue dans laquelle il s'exprimait. Encore une fois, elle se sentit terriblement bête.

- Excusez-nous, M. Rollington mais nous devons nous éclipser. Il serait fâcheux de faire attendre le chauffeur et les affaires de Mademoiselle doivent déjà être dans la voiture, les excusa alors Landers.

Sans attendre de réponse, il entraina ensuite Camille un peu plus loin. Une fois suffisamment éloignés de M. Rollington, celle-ci détendit ses épaules en soupirant. Elle regarda ensuite M. Landers et alors qu'elle allait s'excuser de son comportement, il la devança.

- N'essayez plus jamais de faire cela. Vous n'êtes pas encore prête à vous montrer en public et surtout de façon aussi directe.

Il soupira et se pinça le nez. Camille baissa la tête à nouveau.

- Désolée...

- Vous aurez besoin de cours de langue, vous ne comprenez sûrement même pas l'anglais ! En plus, vous bénéficierez de leçons de bonne conduite. Croyez-moi, vous aurez de quoi vous occuper.

Landers semblait assez tracassé et la jeune fille eut l'impression d'être une gamine sans aucun bon sens. Ce n'était pourtant pas de sa faute si elle en avait eu marre de rester seule. Et si elle ignorait tout de la bonne conduite qu'elle devait adopter, elle n'y pouvait rien. Tout était nouveau pour elle.

- De plus, qu'est-ce donc que ces chaussures ? lui lança-t-il ensuite.

Camille baissa les yeux vers ses ballerines marrons.

- Oh, ça... Je n'arrivais pas à marcher avec les chaussures à talons qui m'ont été envoyées. Ils étaient bien trop hauts donc j'ai opté pour ces ballerines plus confortables !

Landers soupira une nouvelle fois.

- Vous avez beaucoup à apprendre... Et pourquoi tenez-vous ce stupide panier, encore? Dépêchez-vous de le jeter à la mer tant qu'on se trouve sur le bateau. Nous devons descendre dès maintenant.

- Ca, non! répliqua la jeune fille en serrant son petit panier contre elle. Jamais !

- Cela suffit, donnez-le moi, s'agaça l'homme en essayant de le lui prendre.

- Arrêtez! se défendit-elle en se débattant violemment.

Landers dût s'avouer vaincu car il n'était pas décent pour un gentilhomme de forcer une Lady et ils commençaient à attirer les regards. Il se redressa avant de jeter un œil à sa petite montre à gousset. Sans dire un mot, il prit la main de Camille tel un preux chevalier et l'escorta pour rejoindre sa voiture garée sur le port.

Une fois dans la voiture, il fit signe au cochet de démarrer. Camille n'osa pas le regarder dans les yeux mais elle pouvait sentir son regard sur elle.

- Dites, Lady Camille, que transportez-vous dans votre panier si je puis me permettre ? lui demanda-t-il finalement.

Elle cligna des yeux avant de se retourner vers lui brusquement.

- Pourquoi voulez-vous savoir ? Je croyais que vous vouliez que je m'en débarrasse ?

- Oui, c'est le cas.

Il se racla la gorge.

- Mais je suis aussi curieux de savoir pourquoi vous tenez tant à le garder auprès de vous.

- Oh, si vous y tenez…

Elle renversa alors tout le contenu de son panier sur la moquette et commença à en faire l'inventaire sous le regard effaré de l'homme.

-Ça, c'est le premier gant que j'ai tricoté !

Elle rit légèrement en l'examinant.

-Je sais qu'il n'en a pas l'air mais il devait avoir cinq doigts au départ !

Ash regretta rapidement sa question. En voyant l'inutilité absolue de chacun des objets que la Lady transportait, il en conclut qu'à défaut d'être intelligente, elle était une personne très sentimentale. Tout ce qu'elle transportait avait une petite histoire. Avant de lui demander de tout remballer, il aperçut cependant quelque chose qui piqua sa curiosité entre les objets sans valeur.

- Lady Camille, l'interrompit-il alors, pouvez-vous me montrer cela ?

Il désigna la pierre bleutée au milieu des babioles.

- Oh, ça ?

Elle la fit tourner entre ses mains.

- C'est juste une pierre que j'ai trouvée en me promenant dans la forêt. Elle était jolie, j'ai donc décidé de la garder mais elle n'a aucune valeur.

Elle haussa les épaules en guise de conclusion et s'apprêtait à tout remettre dans son panier quand Landers insista.

- Puis-je la voir de plus près, je vous prie ?

- Bien sûr.

Elle la lui tendit en souriant. Tandis qu'elle rangeait, se remémorant plein de souvenirs avec un sourire enfantin, Landers examina la pierre avec un oeil attentif. Il soupira ensuite puis la remis à la Lady.

Pendant le reste du trajet, Camille eut l'occasion de dévisager un peu plus M. Landers. Il était très grand, fin et elle pouvait distinguer des muscles toniques sous l'élégant habit blanc qui se conjuguait très bien avec la couleur de ses cheveux. Il avait des yeux couleur lilas, envoûtants à son avis. Elle réprima alors un petit rire en imaginant toutes les admiratrices qu'il devait avoir. En réalité, il était très beau, elle devait le reconnaitre.

Elle remarqua ensuite qu'il portait une épée à sa ceinture et elle se demanda pourquoi. Faisait-il partie d'une garde quelconque ? Peu de personnes avaient le droit de se promener dans les rues en possession d'armes.

Elle voulut le questionner à ce sujet mais se retint. Elle le voyait agacé alors qu'il observait par la fenêtre. Elle tourna la tête à son tour pour admirer le paysage qui s'offrait à elle. Ils arrivaient à Londres.

La ville était brumeuse et les rayons du soleil ne passaient pas à travers les nuages gris. Les boutiques qu'elle pouvait voir étaient pour certaines d'un charme mignon et pour d'autres d'un luxe indécent. L'agitation qui habitait la ville était effrayante. Les gens se déplaçaient tels des fourmis. Ils étaient tous bien distinctement habillés et on pouvait deviner leur classe sociale rien qu'à leur accoutrement.

Les hommes apparemment riches étaient revêtus de costumes sur mesure, fraîchement repassés, de couleurs tapageuses telles que le violet ou le blanc. Les plus pauvres à l'inverse se contentaient de chemises fades.

De même pour les femmes, les plus prospères portaient des robes de haute couture les serrant au niveau de la taille. Elles marchaient sur de grands talons, le dos voûté, le menton pointé vers le ciel tel des oies se pavanant en saison d'amour. Un chapeau de plumes couvrait leurs têtes, leur donnant encore plus l'air d'oiseaux rares.

En les voyant marcher dans ces tenues, Camille eut mal pour elles. Être aussi serrée dans une robe ne devait pas être agréable et elle se demanda comme elles pouvaient arquer le dos de la sorte sans se casser la colonne vertébrale. Pourtant, aucune de ces dames n'avait l'air de souffrir. Elles affichaient le même confort dans leurs robes complexes que les simples ouvrières en tenue de travail.

Et en cela, Camille ne pouvait nier leur élégance. La beauté renversante des anglaises se confirmait et faisait honneur à la légende populaire qui les décrivait en véritables muses. La jeune fille s'émerveilla devant tant de grâce et de charme. Ces dernières représentaient toutes le portrait que Camille s'imaginait d'une princesse de conte de fées.

- Portez ça, fit soudain M. Landers en lui tendant une petite boite.

- Merci...

Camille la prit et l'ouvrit. Elle y trouva une simple paire de talons noirs adorables en apparence beaucoup moins haute que la précédente. Elle les enfila et constata qu'ils correspondaient parfaitement à sa pointure. Elle voulut savoir comment il avait pu se la procurer mais s'arrêta en voyant la voiture ralentir devant une résidence.

Elle jeta un coup d'oeil et réprima un gémissement en voyant la taille de la demeure londonienne.

- Nous sommes arrivés ! annonça le chauffeur.

- Il était temps, soupira Landers avant de sortir de la voiture.

Il tendit respectueusement sa main vers la jeune fille pour l'aider à sortir. Celle-ci la prit volontiers et essaya de descendre les deux petites marches sans trébucher. Les pieds à terre, elle observa une file de personnes en uniforme unique s'inclinant devant elle et M. Landers. Finalement, un homme en noir s'approcha d'elle et s'inclina à son tour.

- Bonjour, Mademoiselle. Je suis le majordome de la famille Albertwood, à votre service. Puis-je vous prier d'entrer ? dit-il en s'écartant.

- Merci... Euh...

- Allez-y, ma Lady, insista M. Landers en souriant.

- Très bien...

Camille entama donc la marche. Parmi les personnes près de la porte qui s'inclinaient à son passage, elle remarqua un jeune garçon qui ne courba pas la tête. Il sourit même avec amusement tout en la regardant passer. Elle remarqua également sa tenue beaucoup plus sophistiquée que les autres.

Une fois à l'intérieur de la maison, elle écarquilla les yeux. Un sourire charmé se dessina ensuite sur ses lèvres en découvrant l'entrée, le sol en marbre lumineux, le gigantesque escalier recouvert d'un tapis rouge royal, les lustres en cristal suspendus au plafond tels des étoiles au ciel, les énormes vases de roses en porcelaine, les tableaux encadrés sur les murs. Un rire lui échappa et elle joignit ses mains en se dandinant devant la décoration.

- Laissez-moi vous montrer votre chambre, Mademoiselle, lui proposa M. Landers en s'inclinant.

Camille sursauta.

-Vous êtes là, vous ?

Landers haussa un sourcil et alors que la jeune fille s'apprêtait à reprendre la parole, une voix les interrompit.

- Vous êtes si empressé. Il serait dommage de l'expédier de la sorte alors qu'elle vient tout juste d'arriver.

- Mais Monsieur…, voulut insister Landers qui s'était brutalement retourné.

Camille jeta un coup d'eil derrière M. Landers pour apercevoir le jeune homme de tout à l'heure s'avancer vers eux.

- Je veux lui faire visiter, c'est mon droit.

M. Landers soupira et se contenta de hocher la tête.

- Permettez-moi de m'éclipser, Lady Camille, fit-il alors en s'inclinant avant de se diriger vers l'escalier.

- Non, attendez ! s'épouvanta Camille à l'idée d'être laissée seule en présence d'un inconnu.

Malheureusement, il avait déjà disparu et elle se retourna lentement après avoir senti une main toucher son épaule.

- Je te souhaite la bienvenue, lui sourit le jeune homme. J'espère que tu vas te plaire ici.

- Oh, euh, merci ! répondit-elle en essayant de comprendre les mots à travers son accent.

- Je suis désolé si ma langue t'est difficile, c'est que je parle mal le français, poursuivit-il.

- Ce n'est rien ! répliqua Camille en souriant. Je ne parle moi-même pas encore anglais ! Moi, c'est Camille. Et qui êtes-vous ?

- Oh ! Je m'appelle Alexandre Albertwood mais toi aussi tu es une Albertwood. Tu devrais donc te présenter ainsi.

- Vraiment ? s'étonna la jeune fille.

- Mais oui !

- Désolée, c'est juste que c'est nouveau pour moi, dit-elle en baissant les yeux. Nous sommes donc cousins ?

- Non, nous ne le sommes pas. Nous sommes frère et soeur ! rit-il.

Camille releva les yeux, incrédule.

- Vous ne mentez pas ? Vous êtes vraiment mon frère ?!

- Mais puisque je te le dis !

Il haussa ensuite les épaules.

-Je suis ton frère et tu es ma soeur.

- Je n'arrive pas à le croire...

Elle porta une main à sa tête, comme étourdie.

-J'ai un frère ! J'ai un frère ! J'ai vraiment... un frère !

Pendant une minute, Alexandre l'observa en se demandant s'il devait l'asseoir sur une chaise. Elle semblait bouleversée. Ces incapables... Ils n'avaient pas été assez malins pour l'informer d'une telle chose ! Ce fut pourtant à son tour d'être surpris lorsqu'elle se jeta sur lui pour le prendre dans ses bras.

- Oh, je suis tellement heureuse ! s'écria-t-elle en sautillant.

Elle se dégagea ensuite et lui lança son plus beau sourire.

- Oui, moi aussi j'ai été surpris en l'apprenant... J'ai toujours voulu avoir un frère ou une sœur, ajouta alors Alexandre.

- Oh, moi aussi ! Je voulais une soeur mais ça n'a pas d'importance !

Elle lui prit les mains et le dévisagea. Il était visiblement seulement un peu plus âgé qu'elle et elle remarqua alors qu'ils avaient la même couleur d'yeux, ce marron tâché de vert.

- Et si je te faisais visiter ? fit-il en gardant l'une de ses mains.

- Oui !

Il lui présenta presque toute la demeure, du sous-sol jusqu'au grenier en passant par les différents salons. Camille fut notamment surprise d'y trouver un jardin intérieur.

- En fait, l'hiver est très rude à Londres et puisque je suis obligé d'y rester presque toute l'année, j'ai fait aménager cette petite pièce pour la détente, lui apprit son frère. Je ne supporte pas d'être éloigné de la nature pendant trop longtemps... Je trouve que c'est la plus belle chose qui soit.

Il se pencha en avant pour cueillir une rose et la lui tendit en souriant.

-Tu ne trouves pas ?

- Une petite pièce, vraiment ? s'exclama-t-elle en prenant la rose. C'est plus grand que le salon de ma maison !

- Ta... maison ?

- Oh...

Elle baissa la tête.

-Oui, je vivais dans une maison avec Mom.

Il haussa un sourcil.

- Qui est Mom ?

- Oh, c'est la personne la plus gentille qui soit ! Elle est comme une mère pour moi ! Elle m'a élevée depuis que je suis toute petite !

- Pourquoi tu l'appelles Mom si ce n'est pas ta vraie mère ? s'étonna Alexandre.

- Je ne sais pas… D'aussi loin que je me souvienne, je l'ai toujours appelée ainsi.

- Sais-tu que Mom est l'équivalent de Maman en anglais ?

- Eh bien... non, avoua Camille.

- Je m'en doutais.

Il eut un petit rire puis le silence s'installa. Ils se contemplèrent un moment et Camille remarqua qu'Alexandre l'observait étrangement comme s'il voulait lui dire quelque chose et qu'il ne trouvait pas les mots. Ses yeux révélaient de la pitié plus qu'autre chose. Elle n'osa pas soutenir son regard plus longtemps.

- Dis, est-ce que je pourrais revenir ici à l'occasion ? Cet endroit est tellement beau ! dit-elle pour changer de sujet.

-Bien sûr, c'est aussi chez toi. Mais ne sois pas perturbée si tu vois un jeune homme errer ici de temps à autre, c'est mon jardinier. Je l'ai engagé car je n'ai pas le temps de m'occuper des plantes. Il est très poli, il ne risque pas de t'importuner.

- Très bien. Et si on s'asseyait sur le banc ? proposa ensuite Camille en le pointant du doigt. J'aimerais bien parler plus longtemps si tu veux bien.

- Oui, aucun problème.

Il lui rendit son sourire et les jeunes gens s'assirent ensemble. Sans pouvoir se retenir, Camille débuta un véritable interrogatoire et lui posa plein de questions sur sa vie, ses passions, sa famille... Et Alexandre lui répondit sans se faire prier, un sourire sincère aux lèvres.

La jeune fille apprit ainsi que son père était très malade et hospitalisé dans l'un des meilleurs hôpitaux de Londres. Elle apprit aussi que son frère dirigeait sa compagnie depuis plus de deux ans. Elle sut qu'elle pourrait aller lui rendre visite la semaine prochaine si elle le désirait.

Plus le temps passait, plus elle était convaincue qu'elle n'aurait jamais pu rêver d'un meilleur frère. Il était souriant, chaleureux et très jovial. Il riait comme elle et adorait faire des blagues. Et même si c'était son frère, elle devait reconnaitre qu'il était beau : de magnifiques cheveux blonds, une peau très pâle et différente de la sienne qui était mate à cause du soleil. En fait, leur seul point commun physique résidait dans leurs yeux clairement identiques. Ils étaient cependant très similaires au niveau de leurs personnalités : ils aimaient rire, la nature, le chant... Même son accent bizarre était passable et elle devait avouer que c'était mignon.

- Et ma... mère ? demanda-t-elle finalement. Je veux dire, ma vraie mère. Tu l'as connue ?

Le sourire d'Alexandre se fana. Il la regarda avec des yeux désolés puis lui prit les deux mains.

- Non. Et si tu veux mon honnête réponse, je ne me souviens pas de son visage. Et je n'ai même pas un portrait d'elle... J'ai encore un de ses châles et lorsqu'elle me manque trop, je me blottis dedans pour sentir son odeur. C'est tout ce qui me reste d'elle...

Ses yeux s'étaient humidifiés et Camille regretta de l'avoir mis dans cet état. Elle se sentait même cruelle de ne rien ressentir en cet instant, à part de la tristesse pour son frère. Mais pour sa mère, elle ne ressentait rien. Elle n'avait pas ce vide dans la poitrine qu'elle se devrait d'avoir normalement comme lui. Elle le contempla un instant. Il avait les yeux baissés et un air songeur qui lui allaient bien. Pourquoi n'était-elle pas dans le même état ? Il s'agissait de sa mère à elle aussi pourtant...

- J'aimerais bien pouvoir être comme toi, dit-il finalement avec un sourire.

- Comment ça ?

Elle releva la tête vers lui.

- Non, rien. Ne t'en fais pas... Lève-toi maintenant, je ne t'ai pas encore montré ta chambre !

Il se leva et lui prit la main pour l'escorter vers sa nouvelle chambre.

Ils montèrent à nouveau le grand escalier qui impressionnait toujours autant Camille : il était tellement grand ! Elle ne put s'empêcher d'ouvrir légèrement la bouche en remarquant les sculptures le long des marches, émerveillée.

- Que c'est beau...

- Ça te plaît ? C'est bien. Nous possédons en effet l'une des plus belles résidences de tout Londres et tu n'as pas encore vu le vrai manoir familial. Il est en cours d'agrandissement mais nous pourrons aller le voir dès l'été prochain. Je suis sûr que je peux me dispenser de mes fonctions pour un ou deux mois.

- Vraiment ? Mais...

Elle écarquilla soudain les yeux en se souvenant de sa promesse.

- Oh, non, j'ai prévu de rentrer pendant tout l'été !

- Pourquoi ? Je ne vois pas ce que tu pourrais bien y faire ?

Elle le dévisagea avec stupeur.

- Mais j'ai mes amis, Mom et les autres à revoir !

- Oh, je comprends...

Il tint son menton pensivement puis sourit de nouveau.

-Je ne vois pas le problème, c'est ton droit. Et je pourrais même t'accompagner si tu le veux.

- Oh, oui ! Je serai ravie de te présenter tout le monde. Il y a Mom ! Tu verras, elle est super gentille. Il y a Sabrina et Joe aussi, mes meilleurs amis ! Il y a aussi M. Louis et M. Michel ! Oh, que je suis contente ! Ils vont tous t'adorer !

- J'espère.

Ouvrant la porte devant elle, il s'inclina.

-Je vous en prie, Madame.

- Merci !

Elle pénétra dans la pièce en souriant puis se retourna pour constater qu'il ne la suivait pas.

-Pourquoi tu n'entres pas avec moi ? demanda-t-elle, étonnée.

- Oh, il n'est pas recommandé pour un homme d'entrer dans la chambre d'une Lady sans bonne raison, même si la Lady en question est sa sœur, expliqua-t-il.

- Mais je ne comprends pas, tu ne veux pas voir ce qu'il y a dedans ? insista-t-elle.

- Je sais pertinemment ce qu'il y a dedans puisque c'est moi qui l'ait décorée, lui apprit-il en souriant. J'espère qu'elle va te plaire !

Il jeta ensuite un coup d'œil à sa montre.

-J'ai un rendez-vous avec le Comte dans une demi-heure, je dois me presser.

Il se détourna alors, laissant la jeune fille seule dans sa chambre.

...

- Le Club Jorferr était le club le plus luxueux de tout Londres. C'était le coin privé des grandes personnalités. Il demeurait particulièrement difficile d'y entrer.

Alexandre avait été introduit dans ce club par son père alors qu'il n'avait que six ans. Depuis, il s'était très bien acclimaté à l'ambiance. Les gens prenaient le thé, riaient, jouaient au golf ou aux cartes tout en discutant sur le sort de millions de livres avant de prendre leur déjeuner. C'était un lieu propice aux rencontres professionnelles. Etrangement cependant, Alexandre ne s'y rendait presque jamais sauf si une grosse affaire était en jeu.

Ainsi, lorsqu'il daignait sortir de son bureau pour s'y rendre, les gens se précipitaient vers lui sans retenue, sachant très bien qu'ils avaient intérêt à se rapprocher de l'héritier des Albertwood. Dans le milieu, Alexandre était devenu une référence malgré son jeune âge. Un génie de la comptabilité et de la négociation. Il avait su remonter la situation de l'entreprise familiale dont il avait hérité alors qu'elle était en faillite. Son secret : la fermeté.

Ce matin-là, Alexandre traversa donc le long couloir en ignorant les invitations qu'on lui lançait et monta le grand escalier pour se rendre au dernier étage de l'immeuble. Il poussa une mèche de ses cheveux dernière son oreille, soupira puis ouvrit calmement la porte. Il s'avança et aperçut instantanément sa connaissance qui se tenait les bras croisés.

- Bonjour, Lord Albertwood. Comment allez-vous ? s'enquit l'homme.

- Bien.

Il se permit de s'asseoir et l'observa d'un visage stoïque.

- Pourquoi tirez-vous cette mine, Alex ? On est amis pourtant ! Pas la peine de paraitre aussi professionnel ! s'exclama-t-il.

Alexandre lui lança un regard haineux.

- Depuis quand sommes-nous des amis au juste, Comte Aloïs Trancy ?

- Oh ! Et depuis quand sommes-nous des ennemis pour que vous soyez si froid ? Allez, souriez ! J'ai de bonnes nouvelles !

- Lesquelles ? Je n'ai pas toute la journée.

Il lui tendit un papier en riant. Alexandre le saisit et le parcourut du regard puis afficha le même sourire que le Comte.

- L'autorisation... Mais comment vous l'êtes-vous procurée ?

- Par la source de toutes les autorisations : la Reine, bien sûr ! Un ami me l'a présentée. Une peau flasque sans intérêt. Elle est seule et malade, la convaincre n'était pas difficile.

- Vous séduisez une vieille dame sans repères pour arriver à vos fins ? Décidément, rien ne vous arrête, sourit Alexandre

- Oh, vous pouvez parler mais vous faites de même ! Qui de nous a rasé un orphelinat de la carte pour construire sa maison de vacances ?

- Mais vous devez reconnaitre que l'emplacement était parfait et que la demeure que j'ai construite vaut cent orphelinats.

- Dites plutôt que vous étiez jaloux du manoir des Phantomhive.

- Nullement. Et en parlant des Phantomhive, j'ai appris que leur chiffre d'affaires a considérablement baissé depuis un an, poursuivit avec satisfaction Alexandre en pliant le papier pour le glisser dans la poche de sa veste.

- C'est qu'ils ont beaucoup de concurrence depuis que vous vous êtes lancés dans la fabrication de bonbons pour enfants. Dominer le marché du caviar ne vous suffisait plus ?

- Bien sûr que non. Il faut toujours s'étendre, c'est la règle du marché. Et ce n'est pas ce satané Comte qui va m'en empêcher ! Je prévois d'ailleurs de racheter les sociétés Phantom une fois qu'ils seront dos au mur. Je ne leur donne pas un an avant de faire faillite.

- Vous avez déjà programmé leur perte, je vous reconnais bien là, approuva Aloïs en tendant sa main pour saisir sa tasse de thé. Mais si j'étais vous, je ne sous-estimerais pas le Comte. Il a plus d'un tour dans son sac, croyez-moi !

- Je n'en doute pas. D'ailleurs, j'aimerais le rencontrer. Dommage qu'il ne sorte plus de chez lui... Cela dit, il n'a fait que me décevoir depuis le début. J'en attendais plus d'une personne d'une telle réputation. Cependant, avec l'autorisation que vous m'avez procurée, le jeu est gagné d'avance.

- Tachez juste d'en faire bon usage. Vous aurez l'exclusivité de toutes les importations de cacao, ce n'est pas une chose que l'on prend à la légère.

- Ne vous en faites pas, mes nouveaux chocolats feront un malheur. Tous les gosses se jetteront dessus comme des mouches. Dites-moi, Comte, connaissez-vous un enfant qui n'aime pas le chocolat ?

- Aucun et pour ma part, c'est une vraie drogue ! J'espère que vous partagerez votre cargaison avec moi.

Il prit une autre gorgée de son thé puis lança un regard amusé à Alexandre.

-Oh mais que je suis malpoli aujourd'hui ! Voulez-vous une tasse de thé ?

- Avec plaisir, merci bien.

Aloïs claqua des doigts.

- Claude !

Aussitôt, un majordome sombre entra dans la pièce muni d'un plateau argenté. Il servit M. Alberwood puis ressortit du petit salon aussi vite.

- Très efficace votre majordome, remarqua ce dernier. Silencieux et rapide comme je les aime.

Il porta la tasse à ses lèvres puis sourit en sentant le liquide chaud dévaler sa gorge.

- De plus, j'avoue que son thé est excellent. Dites-moi, combien prendriez-vous pour me le céder ?

- Oh, je n'ai pas l'intention de me passer de mon majordome. Claude est la pièce maîtresse de ma maison.

Il s'arrêta un instant puis reprit en souriant.

-Mais je serais plus que consentant de vous le prêter si vous me confirmiez la rumeur : est-ce vrai que vous avez une soeur ?

- J'aimerais aussi avoir les coordonnées de vos espions, vous avez des yeux partout, admit le jeune homme. Si vous tenez à le savoir, j'ai véritablement une soeur. D'ailleurs, elle vient tout juste d'arriver. J'ai passé mon temps avec elle avant de venir.

- Et comment est-elle ? demanda le Comte en posant sa tasse.

- Je dirais… très enfantine. Cela fait longtemps que je n'ai pas rencontré quelqu'un d'aussi innocent.

- Oh, vraiment ? Bien sûr, comparé aux femmes de votre entourage, elle doit avoir des allures angéliques !

- Je ne m'abaisserai pas à comparer ma propre soeur à ces catins et je vous serais reconnaissant si vous faisiez de même.

- A peine arrivée et vous vous comportez déjà avec elle en grand protecteur ! Quel âge a-t-elle de toute façon ?

- Seize ans. Elle est encore jeune.

- Peut-être…

Aloïs joua avec sa cravate.

-Et quand comptez-vous l'introduire à la grande société ? Les gens ne vont pas tarder à connaitre son existence et ils désireront sûrement la rencontrer. Vous savez que les nouvelles se répandent comme une traînée de poudre.

- Je ne le ferai pas de sitôt, elle a encore beaucoup à apprendre.

- Vraiment ?

- Absolument. Elle n'a aucune distinction et aucun sens de la conversation. Peut-être que mes liens fraternels m'ont rendu sa compagnie agréable mais je ne me voile pas la face, ce n'est qu'une enfant de la campagne.

- Si je puis me permettre, vous devriez parler à M. Rollington si vous voulez garder le secret. C'est lui qui m'a tout révélé. Il a la langue bien pendue.

- Ce gros tas ? Je vous en prie ! rit Alexandre. J'ai déjà prévu de m'en séparer dans quelques mois. C'est plus une épine dans mon pied qu'autre chose. Ma société ne s'en portera que mieux lorsqu'il sera viré. Je me chargerai personnellement de lui clouer le bec, ce n'est pas un problème. Mais je compte sur votre discrétion, Comte. Vous ne devez pas oublier notre contrat.

- Je n'oublie pas, lui assura Aloïs en riant.

...

3 avril 1897, Demeure des Albertwood

- Camille ne voulait pas passer pour une ingrate mais elle n'aimait pas sa nouvelle chambre. Elle était trop rose et pleine de froufrous. Il y avait tellement de décoration inutile que ça en devenait étouffant par moment. Les gigantesques poupées placées un peu partout, les ours en peluche dispersés sur son lit, les volants des fenêtres roses et blanc, les rideaux à plusieurs couches eux aussi roses, sans oublier le papier-peint rose aux motifs de cœurs qui lui donnait envie de vomir…

Elle était tout de même reconnaissante de l'effort qu'avait dû faire Alexandre pour tout choisir et décorer mais cela ne changeait rien au fait qu'elle ne supportait pas de passer du temps dans cette pièce. C'était tout bonnement étouffant. C'est pour cela qu'elle passait le plus clair de son temps à courir dans le hall d'entrée ou bien à dessiner dans la bibliothèque.

En réalité, elle s'ennuyait à mourir. Elle n'avait absolument rien à faire. Personne avec qui parler, aucune tâche à accomplir et lorsqu'elle proposait son aide à un domestique, il riait d'elle la plupart du temps.

Elle avait aussi été surprise d'avoir à sa disposition une grande collection de robes et de chaussures. Elle pouvait porter ce qu'elle voulait.

Au début, elle s'était extasiée devant toutes ces robes plus belles les unes que les autres mais elle avait trouvé ça lassant après une dizaine d'essayages. Les robes étaient très serrées et elle s'étouffait presque en les mettant. Elle n'était libre d'aucun mouvement en les portant.

Elle avait donc demandé des tenues plus modestes à son frère qui avait été surpris mais y avait consenti. C'est ainsi qu'elle s'était mise à porter des robes de « paysanne » comme le déclarait Miss Kovioeski. À l'entendre, Camille se doutait qu'elle n'avait jamais vu une vraie robe de paysanne car ce qu'elle portait dans cette nouvelle vie était plus beau que tout ce qu'elle avait pu porter en France jusque-là.

Miss Kavioeski était son enseignante. Elle lui apprenait les bonnes manières, le latin et l'anglais, comment porter un chapeau… et d'autres choses toutes aussi stupides. Camille l'aimait quand même. Elle ne savait pas pourquoi mais elle lui inspirait beaucoup de sympathie.

- Aujourd'hui, nous aurons une leçon de marcher, la prévint la Miss. Une Lady en bonne et due forme se doit d'avoir une démarche gracieuse, élégante et noble.

- Bon, d'accord ...

- Portez vos talons les plus hauts et venez me rejoindre à la bibliothèque.

- Entendu, Miss ! s'écria Camille en courant vers sa chambre.

- Et encore une chose, Lady Camille. Une véritable Lady ne court pas dans les couloirs.

La concernée s'arrêta brusquement, soupira et sourit malgré tout une nouvelle fois.

- Entendu, Miss !

Après avoir enfilé ses talons les plus hauts, Camille sentit le vertige la saisir lorsqu'elle fut debout. Elle avait du mal à marcher vers la bibliothèque de l'autre côté de maison. Faisant de tout petits pas, elle s'impatienta très vite en sentant les pointes de ses pieds s'écraser.

Soudain, elle eut l'idée ingénieuse d'ôter ses talons et de courir le long du couloir en collants. Arrivant devant la porte de la fameuse bibliothèque, elle se dépêcha de s'agenouiller et d'enfiler péniblement les chaussures mais entendant la porte s'ouvrir, elle arrêta sa tâche et releva lentement les yeux.

- Lady Camille... Expliquez-vous !

Camille la regarda d'un air amusé et se contenta de sourire tandis qu'elle jetait son pied dans le deuxième talon. Elle se releva ensuite, gardant le même sourire figé sur le visage, et se glissa dans la pièce en évitant gracieusement Miss Kavioeski.

La Miss serra la mâchoire et referma la porte derrière son élève. Elle se tourna ensuite vers elle, visiblement de mauvaise humeur.

- J'attends, Lady !

Camille jeta un oeil vers la fenêtre ouverte et voyant un papillon aux ailes flamboyantes passer, elle soupira.

- Oh, Miss, si vous saviez comme j'en ai marre de ces cours ! Ne puis-je pas sortir dans le jardin ? Voyez ? Il fait beau aujourd'hui !

La Miss soupira et roula des yeux.

- Combien de fois devrais-je vous répéter qu'il faut être soigné lorsqu'on formule une requête !

- Mais, Miss-

- Non ! Lady Camille !

Elle s'avança vers la fenêtre et la referma brusquement.

-Vous ne sortirez pas d'ici avant la fin de la journée ! Redressez-vous et tenez-vous droite !

Camille ne dit rien et se contenta d'obéir.

- Bien.

Miss Kavioeski se tourna vers les étagères et prit un livre.

-Nous allons commencer simplement.

Elle posa alors le livre sur la tête de la jeune fille.

-Vous allez marcher tout en essayant de garder le livre sur votre tête.

Camille lui lança un regard de stupéfaction.

- Allez-y, marchez ! ordonna la Miss.

La jeune fille ravala sa salive et mit un pied en avant. Elle sentit le livre vaciller mais il ne tomba pas. Même lorsqu'elle fit un autre pas.

- N'ayez pas peur si le livre bouge. Tout ce qui vous importe est qu'il ne tombe pas, ajouta l'enseignante en s'éloignant.

Sentant un élan de confiance la traverser, Camille avança encore de trois pas. Elle sentit l'ouvrage vaciller sans tomber mais au quatrième pas, elle dut tendre les mains pour ne pas qu'il dégringole. Au même moment cependant, elle entendit les talons de sa maîtresse claquer.

- Non ! Non ! Non ! s'agaça Miss Kavioeski. Les mains doivent rester le long du corps, ne les bougez pas !

Camille roula des yeux et se redressa une nouvelle fois. Elle marcha maladroitement, gardant ses yeux sur le livre qui se balançait dangereusement à chaque pas. Arrivée devant le mur de la pièce, elle essaya de se retourner sur ses grands talons mais son pied vacilla.

- Aiiiiiie !

Elle s'écroula au sol avec la grâce d'un éléphant et le livre tomba par la même occasion. Miss Kavioeski soupira lourdement. Camille se releva péniblement et affronta le regard de sa maîtresse. Cette dernière lançait un regard de pure haine à son élève et Camille dut baisser la tête devant des yeux si durs.

- Mais vous n'êtes qu'une bonne à rien, Lady Camille ! Je vous donne un exercice simple et vous trouvez tout de même le moyen de le rater ! J'ai vu des fillettes de cinq ans réussir mieux que vous !

Elle s'avança vers la jeune fille et mit son doigt sous son menton, l'obligeant à la regarder dans les yeux.

-Encore une chose. Une véritable Lady ne baisse jamais les yeux.

Camille la dévisagea, les yeux brouillés de larmes puis serra les poings. Elle se dégagea de son emprise et ramassa le livre à ses pieds.

- Je peux le faire !

Ses paroles étaient assurées mais ses yeux humides ne reflétaient pas cette confiance.

-Allons-y ! s'encouragea-t-elle.

Elle posa le livre sur sa tête et recommença à marcher. Miss Kavioeski l'observa avec désinvolture. Cette jeune fille était exaspérante : aucun potentiel, aucune grâce, aucune noblesse... Et dire qu'elle était la fille de La Rose Blanche ! Foutaise !

Malgré un acharnement évident, Camille ne réussit pas à faire deux fois le tour de la pièce sans faire tomber le fameux livre ou se casser le nez sur le sol durant toute l'heure que dura la leçon.

...

La nuit tombée, Camille regagna sa chambre à petits pas après le dîner, essayant de supporter encore un peu la douleur de ses pieds. Se confrontant dans le silence des couloirs à elle-même, elle réalisa à quel point sa journée avait été catastrophique. Et demain, le cauchemar recommencerait. Elle se lèverait, partirait étudier puis rentrerait dormir dans sa chambre.

Les jours se ressemblaient affreusement suivant un schéma fade... Était-ce sa vie à présent ? Une routine vide de sens et de joie ? Personne avec qui parler ?

Elle ne vivait plus son existence, elle la subissait. Fermant la porte derrière elle à clé, elle s'effondra sur le sol, ne contenant plus ses sanglots.

- Pourquoi ?

...

- Vous ne devinerez jamais, fit l'une des servantes en prenant une bière cachée sous l'évier de la cuisine. J'ai vu la jeune maîtresse se casser la gueule au sol ! Du spectacle, j'vous jure !

- Pourquoi tu nous dis ça ? Tout l'monde sait qu'elle est nulle.

- C'est vrai, lâcha une autre. Elle m'a même proposé de l'aide pour balayer l'entrée la dernière fois ! Je me demande où le maitre l'a pêchée, celle-là.

- Vu ses manières et son accent, sûrement chez des paysans !

- Dire qu'on est sous-payé pour servir une moins que rien ! Mais où va le monde ?

Les domestiques autour de la table rirent à leur tour, se servant mutuellement plus de vin bon marché. Seul un jeune homme au fond demeura silencieux. Sa chaise éloignée des autres, il se contenta d'ignorer leurs bruits de primate et de finir sa soupe.

...

Se jetant sur le lit, Camille laissa ses talons tomber au sol, ne remarquant pas les gouttes de sang perlant à ses pieds. Des larmes ruisselaient de ses yeux. Elle désespérait. Cette routine finirait par la détruire.

Elle était triste et pour la toute première fois, elle était vidée. Tout le monde l'avait abandonné. Elle ne voyait presque jamais son frère et il était de toute façon toujours trop occupé. Elle n'avait plus personne... Elle était seule.

Elle ferma les yeux et essaya de penser à quelque chose de rassurant mais rien ne vint. Rien. Continuant de pleurer, elle enfonça sa tête dans les coussins.

Une lumière scintilla alors sur sa table de chevet. Une toute petite lumière, infime, mais bien réelle.

Après plusieurs minutes de pleurs, Camille releva la tête et essuya ses yeux, fatiguée. Elle se redressa cependant d'un bond en voyant sa pierre bleue scintiller.

... Fin du Chapitre ...