Mention spéciale à Pommedapi pour sa grande contribution. J'invite tout le monde à jeter un coup d'œil à son travail, elle est très douée. Je la remercie chaleureusement pour tout ce qu'elle fait.
Chapitre IV
3 avril 1897 - 22:50
- Le PDG de l'entreprise Albert&Cie rentrait chez lui très tard de coutume. Il ne se permettait de sortir de son bureau qu'après avoir bouclé tous ses dossiers. Il était très méthodique et n'aimait pas laisser trainer les affaires. C'est sans doute cette efficacité et cet acharnement qui lui avait permis de sauver l'entreprise familiale de la faillite deux ans auparavant.
A cette époque, son père était malade et ne gérait plus les finances aussi bien. Cependant, il n'avait pas voulu lâcher son siège jusqu'à ce qu'il y soit forcé. C'est ainsi que son seul fils avait pris les rênes de l'affaire.
Albert&Cie traversait une phase sombre lorsqu'il avait été nommé directeur. Les ouvriers étaient devenus incontrôlables et buvaient à tout moment. Les locaux étaient dans un sale état. Plus personne n'osait acheter les produits de l'entreprise puisque les journaux s'étaient mis à répandre la rumeur selon laquelle la société participait à un trafic de stupéfiants. Sa réputation était ternie.
Tout le monde avait cru qu'il allait mettre la clé sous la porte. La situation était désespérée.
Néanmoins, le nouveau directeur s'était révélé plus ingénieux que son prédécesseur. Il avait su investir le peu de ressources que possédait encore l'entreprise, s'était débarrassé de tous les nuisibles et avait même été vu en train de faire du nettoyage lui-même.
Il avait donné son maximum pour faire marcher son affaire et y était parvenu, contre toute attente.
Ce soir-là, fermant son bureau à double tour, il quitta l'entreprise en saluant les gardes qui surveillaient l'immeuble. Il monta dans sa voiture et ordonna à son chauffeur de démarrer. Il aurait dû suivre le chemin habituel pour rejoindre son manoir qui se trouvait au nord de la ville mais la voiture tourna soudainement à gauche et prit la route des quartiers pauvres.
Il soupira en passant une main dans ses cheveux blonds. Cette journée avait été très fatigante. Tournant légèrement la tête, il observa par la fenêtre l'environnement qui se modifiait. Les alcooliques commençaient déjà à arpenter les rues. Les sales vermines...
- Nous sommes arrivés, Monsieur.
- Merci, Jack, dit-il en descendant. N'oublie pas de venir me chercher dans deux heures. D'ici là, fais ce que tu veux tant que tu restes sobre.
- À vos ordres, Monsieur.
Voyant la voiture s'éloigner, il entama sa route à travers l'une des plus crasseuses rues de Londres. Il aurait voulu se faire discret mais son somptueux manteau noir en disait long sur son rang. Les rares personnes sur sa route écarquillaient les yeux. Les femmes lui souriaient sournoisement, lui lançant des regards séducteurs. Il les ignorait pourtant royalement en ce moment. N'importe quel autre jeune homme n'aurait pas résisté à la tentation de se rincer l'œil de l'image de ces tentatrices superficiellement vêtues mais lui, ça ne l'intéressait pas.
Il s'arrêta enfin. Il était arrivé à destination : une petite maison en briques rouges qui semblait bien plus entretenue que la plupart de celles du coin. Il ne prenait même plus le temps d'observer la façade de la demeure car il s'était rendu à cet endroit tellement de fois que plus rien ne lui échappait.
Cette maison était officiellement la propriété du défunt Jorge Wickham mais depuis sa mort d'une tuberculose deux ans auparavant, sa femme et son fils en avaient hérité.
Il se dirigea vers la porte et frappa plusieurs fois. Une femme vint près de la porte et lui posa une question.
- Qui est là ?
- C'est moi, lâcha-t-il en soupirant.
En souriant, elle déverrouilla aussitôt la porte et se jeta à son cou.
- Tu m'as manqué, Alex...
Alexandre ne répondit pas et la prit dans ses bras à son tour. Il aimait la sentir tout contre lui. Cela le détendait.
Après une brève étreinte, ils rentrèrent dans la petite maison. Lui s'assit dans le petit et coquet salon et elle rejoignit sa cuisine pour préparer du thé. C'était un rituel. A chaque fois qu'il lui rendait visite, elle préparait du thé même s'il insistait sur le fait qu'il n'en voulait pas. Il enleva son manteau et le posa près de lui. Il desserra sa cravate et ferma les yeux en sentant l'odeur de vanille qui parsemait la maison l'apaiser. C'était peut-être bizarre mais il se sentait mille fois plus détendu ici que dans sa propre maison. La bouilloire sur le feu commença à siffler, l'informant que l'eau était prête.
Peu après, la femme revint dans la pièce en portant une théière et deux petits verres sur un plateau. Alexandre ne se redressa pas en la sentant mettre le plateau sur la table basse et le servir.
- J'ai préparé ton préféré...
Alexandre daigna enfin ouvrir les yeux. Il tendit la main pour saisir sa tasse et huma la vapeur qui s'en dégageait. Il reconnut instantanément le thé de la maison Bali[1] et avala tout le contenu du verre en une seule gorgée.
- Ce n'est pas des manières pour un gentleman...
- M'en fiche.
- Toujours aussi agressif. Tu as sûrement passé une mauvaise journée, sourit la dame.
- Lise...
Il soupira.
-Si tu savais...
- Si je savais quoi ?
Il ne répondit pas à sa question et commença à s'approcher d'elle. En retour, elle lui sourit. Comme toujours. Même si elle savait qu'elle devrait ne pas le laisser faire, elle n'osait pas bouger. Il la dévisagea de ses yeux envoûtants, le visage pourtant peint d'une expression indifférente. Il se pencha vers elle et l'emprisonna sur le divan de ses bras.
Il était si près qu'elle pouvait sentir sa respiration sur son visage et elle plongea volontiers dans ses yeux. Elle ferma ensuite les siens et attendit qu'il se décide enfin.
Alexandre ne voulait pas choisir. Il ne bougeait pas d'un centimètre. Il restait suspendu, observant son visage avec compassion. Même si quelques rides commençaient à l'assaillir, même si des cernes noirs ornaient désormais ses yeux et même si elle n'était que l'ombre de ce qu'elle était autrefois, il la trouvait toujours aussi belle.
Voyant qu'il ne bougeait pas, elle rouvrit timidement les yeux et son regard la frappa de nouveau. Elle savait d'après ses yeux qu'il n'allait pas bouger. Parfois, il aimait la torturer simplement en l'observant. Sentant son coeur s'emballer, elle se débarrassa des derniers centimètres qui séparaient encore ses lèvres des siennes.
Leur baiser était timide. Leurs lèvres ne faisaient que se toucher mais Alexandre était comblé. Ce simple touché emplissait sa poitrine d'un tel sentiment de plaisir. Il sourit contre ses lèvres puis la prit dans ses bras et approfondit leur échange.
...
4 Avril 1897
01:00
Finissant de se rhabiller, il jeta un oeil à la femme nue et endormie sur le lit de la chambre. Il se rapprocha d'elle et la couvrit avec le drap.
Il sortit de la maison et rejoignit sa voiture qui l'attendait. Jack prit immédiatement la route du manoir. Regardant par la fenêtre le quartier hideux, Alexandre se demanda pourquoi il revenait à chaque fois. C'est vrai, qu'avait-elle de plus que les autres ? Rien. Rien ne lui venait à l'esprit. Pourtant, il lui suffisait de penser à elle pour sentir son coeur s'emballer.
Son mari avait été un ami de la famille. Un très bon ami même. Il avait en quelque sorte été le mentor d'Alexandre. Il avait été de très bons conseils et il avait éprouvé pour lui une sincère amitié. C'est donc logiquement qu'il avait été consterné en apprenant son décès.
Jusque-là, il n'avait jamais eu l'occasion de rencontrer Lise. Il en avait bien entendu parler de la part de ses amis. L'on disait que c'était une femme de petite vertu qui n'hésitait pas à user de ses charmes pour un ou deux billets. À l'époque, il n'avait pas cherché à croire ces rumeurs ou à en savoir plus par respect pour son ami.
Mais il se doutait que cela devait être vrai. Après tout, à cette époque, la société ne tenait qu'à un fil et ils étaient pauvres. Les fins de mois devaient être difficiles. Alexandre aurait volontiers cherché à l'aider si sa propre famille n'avait pas été endettée. Si seulement le pauvre bougre avait pu assister au renouveau de l'entreprise, Alexandre n'aurait pas hésité un instant à le couvrir d'or lui et sa petite famille.
Il avait rencontré ses proches à son enterrement et ne s'était pas beaucoup entretenu avec eux. Wickham n'avait pas beaucoup de parents, juste quelques cousins et sa femme en plus de son fils. Ce fils à qui Alexandre aurait volontiers proposé un poste bien rémunéré lorsque son affaire avait commencé à récolter des bénéfices mais qui s'était enfui de la maison avec son maigre héritage après la mort de son père. Il avait laissé derrière lui sa pauvre mère désœuvrée.
En apprenant la nouvelle, Alexandre lui avait rendu visite pour la réconforter, comme en hommage à son vieil ami. Et ce qui était censé n'être qu'une visite de formalité s'était transformée peu à peu en rendez-vous hebdomadaires. Leurs rencontres s'étaient multipliées et chaque fois qu'il la quittait, il n'avait qu'une envie : la revoir. Elle le fascinait, tout simplement. Elle était bien loin de toutes celles qu'il fréquentait et il voyait en elle cette chose qui manquait à sa vie depuis longtemps.
Ils avaient fini après un bout de temps par franchir le pas. Ils savaient que cette histoire n'aboutirait pas, que tout les séparait mais il leur était tout bonnement impossible de se soustraire à cette attraction. Ils recommençaient encore et encore.
Chaque fois qu'il se sentait mal, il venait la voir. Et il se sentait mieux à chaque fois qu'il repartait. C'était un peu comme une drogue. Ce n'était pas normal, il le savait, mais il n'arrivait pas à se défaire de son emprise.
Plusieurs fois, il avait proposé de la rémunérer pour ses services, de l'entretenir en lui envoyant de l'argent. Cependant, elle avait constamment refusé. Elle pouvait accepter l'argent de n'importe quel autre homme mais elle ne pouvait jamais se résoudre à être payée pour l'avoir fait avec lui.
Il savait qu'elle voyait d'autres hommes. Londres était une machine à rumeurs et ce n'était pas difficile de l'apprendre. Étrangement, il ne lui en voulait pas. Elle n'avait pas de quoi vivre avec sa maigre pension de veuve et en tant que femme, ses possibilités de travailler étaient limitées. Pourtant, il ne pouvait s'empêcher de haïr ces hommes qui la traitaient en objet de convoitise. Malheureusement, il ne pouvait rien faire pour l'arrêter. Elle ne voulait pas de son aide.
Arrivant devant son manoir, Alexandre sortit de la voiture, congédia son chauffeur et se dirigea vers ses appartements. Alors qu'il montait les escaliers, il aperçut la chambre de Camille au bout du couloir. Il se demanda un moment si elle allait bien puis, réprimant un bâillement, il se dit qu'il lui poserait la question le lendemain matin avant de se rendre au travail.
...
Camille haletait. Elle se tortillait dans tous les sens et serrait sa poitrine dans l'espoir de décoller de ce qui lui déchirait la peau. Elle essayait de hurler mais rien ne sortait de sa bouche grande ouverte.
Le sang coulait sur sa robe et les larmes dévalaient ses joues. Elle avait mal. Une marque rouge s'était dessinée sur le haut de sa poitrine.
La pierre bleue cramponnée à elle la brûlait et l'empêchait de respirer. Son coeur battait la chamade. Elle sentait de l'acide se déverser dans ses veines.
Une des fenêtres était ouverte et les rideaux voltigeaient en tous sens à cause du vent. L'air rafraîchissait la pièce mais elle se sentait comme à l'intérieur d'un volcan en pleine éruption.
Un homme en noir entra par la fenêtre et resta interdit, l'observant froidement.
Lorsqu'elle le vit, les yeux de Camille s'élargirent et sa main se tendit vers lui dans un élan désespéré. Elle se fichait qu'un inconnu débarque dans sa chambre au milieu de la nuit, elle avait besoin d'aide. Mais ce dernier ne bougea pas. Pourtant, il devait bien voir que sa souffrance augmentait à chaque instant.
Finalement, il décida de s'approcher d'elle.
- Ce ne devait pas être toi, déclara-t-il simplement.
Brandissant son épée, il la transperça d'un coup.
Camille ferma les yeux sous le choc et se sentit sombrer.
...
Lorsqu'elle se réveilla, elle était totalement désorientée. Rien à l'horizon. Seule une lumière grisâtre qui émanait d'en haut lui permettait de se repérer dans l'espace. Cependant, elle était incapable de connaitre sa provenance. C'était étrange.
Se souvenant des derniers évènements, elle agrippa brutalement son ventre et fut surprise de voir que sa peau était intacte. Il n'y avait aucune trace de ce qu'elle venait de vivre ou avait cru vivre.
- Ohé ! Y a-t-il quelqu'un ?
Rien.
Personne ne répondit.
Elle décida alors d'explorer les environs. Peut-être trouverait-elle quelques âmes charitables qui lui expliqueraient ce qu'il se passait. Eperdue, elle se mit à courir en tous sens, prenant toutes les directions possibles mais elle ne trouva rien ni personne. Ses cris faisaient écho à travers l'immensité de l'endroit. Tout n'était que vide autour d'elle.
A bout de souffle, Camille se décida enfin à s'asseoir par terre après de longues minutes. Elle soupira et essaya de réfléchir. Elle devait être dans un rêve. Un rêve, c'était la seule explication logique. Rien qu'un rêve. Une telle chose ne pouvait être que le fruit de son imagination fantasque. Pourtant, était-ce normal que ses pieds nus lui fassent mal contre la surface froide du sol ? Qu'elle tremble en sentant son corps souffrir du froid ?
Dans le doute, elle pinça son bras et ferma les yeux, s'attendant à s'éveiller. Mais elle se trouvait toujours au même endroit en les rouvrant.
Pour ne pas laisser la panique l'envahir, elle se releva précipitamment et se remit à courir. Elle chercha encore et encore mais ne trouva rien. Tout devant elle n'était que vide.
Elle abandonna une nouvelle fois, tombant au sol sous le poids de la fatigue. Elle essaya de reprendre souffle mais cet endroit commençait à lui faire peur.
Elle était seule. Toute seule. Dans un endroit inconnu. Au beau milieu de la nuit alors qu'elle s'était couchée dans son lit la veille.
Personne n'était là pour elle.
Et si elle restait ici pour toujours ? Sans que personne ne la trouve ?
Une larme coula sur sa joue. Ses yeux la brûlaient d'avoir autant pleuré. Cela ne lui ressemblait pas pourtant de pleurer. Elle avait pris cette habitude en venant dans ce satané manoir.
Là-bas, personne ne la comprenait. Tout le monde se contentait de l'ignorer. Sa présence n'était que décorative. Elle haïssait cette maison. Elle ne se souvenait même plus de la dernière fois qu'on lui avait adressé la parole juste pour le plaisir de discuter avec elle. Elle se sentait si seule...
Tout le monde lui avait menti. Sa vie était horrible depuis qu'elle avait franchi le pas de cette demeure. Cette demeure froide et vide. Tout comme le lieu où elle se trouvait en ce moment. Peut-être qu'être ici valait mieux que d'y retourner. De toute façon, rien ne la rattachait à eux.
Une nouvelle larme coula sur sa joue et elle eut un nouveau sanglot. Elle hurla ensuite de toutes ses forces et entendit sa voix se répandre partout. Devant le silence oppressant qui s'étendait, elle se mit alors à prier pour que quelqu'un l'entende.
Comme en réponse à sa prière, elle vit une douce lumière venir de derrière elle. Elle se redressa et marcha en tremblant vers elle. Elle sentit une chaleur l'envelopper un peu plus à chaque pas et ferma les yeux. Elle se laissa guider par ses pieds qui semblaient connaitre sa destination. Arrivée devant une porte, Camille sentit sa mâchoire se décrocher devant sa grandeur. Elle était légèrement entrouverte, laissant échapper la lumière qui l'avait conduite jusqu'ici.
La jeune fille s'approcha et la poussa. Elle était lourde pour ses frêles bras mais elle réussit à se créer un petit passage. Elle se pressa à l'intérieur et la gigantesque porte se referma dans un bruit fracassant.
Ses yeux furent éblouis par la puissante lumière blanche qui habitait la pièce. S'adaptant à l'intensité, elle essaya de distinguer ce qui se trouvait devant elle.
Elle remarqua avec étonnement que tout était rouge. Sur les murs. Sur le sol. Les roses qui peuplaient intégralement la pièce étaient également toutes d'un rouge tapageur. Elles étaient plantées de façon aléatoire dans la pièce. Une par-là, l'autre par-ci. Une fontaine se trouvait au milieu de la pièce qui laissait couler un liquide de la même couleur.
Incrédule, Camille se balada dans la grande salle qui pourrait faire office de salon de bal de par sa magnificence. Les dessins sur les murs représentaient des roses rouges de toutes les tailles et de toutes les sortes.
- Incroyable...
Elle se rapprocha de la fontaine et vit son reflet dans la substance rouge. Elle y plongea sa main et constata qu'il avait presque la même consistance que l'eau. Elle fut alors tentée de sentir la substance et la porta au niveau de son visage : elle avait une odeur de myrtille. Une odeur alléchante.
Sans s'en rendre compte, elle avait mis son doigt dans sa bouche et goûtait l'étrange liquide. Longuement, elle en inspecta toutes les saveurs et décida qu'il était tout bonnement délicieux. Il lui rappelait la confiture que préparait sa Mom au début de l'été...
- C'est bon !
Un sourire se dessina sur son visage et elle plongea cette fois ses deux mains pour en ramasser un peu plus.
- Si j'étais toi, je ne boirais pas cette chose...
Camille laissa retomber le liquide avec stupeur et chercha frénétiquement l'origine de la voix autour d'elle.
Une femme se tenait devant elle, les yeux cachés par un tissu blanc. Elle avait une longue chevelure rouge qui lui arrivait jusqu'aux chevilles et une peau pâle. Elle n'était vêtue que d'une simple et très mince robe blanche légèrement transparente vers le bas, laissant distinguer de beaux mollets. Elle était pieds nus.
Elle était très belle, Camille devait le reconnaitre. Elle avait l'apparence d'une nymphe avec son petit sourire innocent. Elle était adorable, mignonne, charmante. Elle paraissait jeune mais il était difficile de lui fixer un âge, la rendant encore plus mystérieuse.
- Comment tu t'appelles, ma chérie ?
Même sa voix était fluette remarqua Camille sans savoir quoi répondre.
- Ca-Camille, bafouilla finalement la jeune fille. Et vous ?
- Oh... Je n'ai pas de vrai nom mais les gens m'en donnent beaucoup...
- Hein ?
La dame s'approcha et s'assit sur le bord de la fontaine. Même si elle avait les yeux bandés, elle paraissait savoir où marcher. Son sourire disparut pourtant lorsqu'elle passa sa main dans le liquide rouge et elle soupira.
- C'est du poison, tu sais…
- Du poison ? répéta Camille, abasourdie.
- Oui... Il prend la saveur qui t'est la plus chère de sorte que tu n'as jamais assez de lui. Tu deviens dépendante. Et au moment où tu t'y attends le moins, il te tue.
- C'est… incroyable, répondit Camille avec ahurissement.
La dame sourit.
- Pouvez-vous me dire où je me trouve ? lui demanda alors la jeune fille.
- Tu devrais pourtant connaitre cet endroit sur le bout des doigts. Tu y passes tout ton temps depuis toujours.
- Vous vous trompez, je ne suis jamais venue ici, lui fit savoir Camille avec aplomb. C'est bizarre, je ne suis entourée que de néant, que de rien… J'ai peur, pouvez-vous m'aider à rentrer chez moi ?
- Ici, vois-tu... Viennent les âmes brisées. Tu habites ici depuis toujours...
- Mais c'est quoi cette histoire, je ne suis pas brisée ! s'agaça-t-elle. Je ne vois pas pourquoi je devrais être ici!
La créature sourit à nouveau.
- Tu crois ?
- Mais puisque je vous le dis !
- Non, non, non, non ...
Elle s'approcha de Camille en douceur, prit son menton entre ses doigts et la regarda droit dans les yeux. Celle-ci trembla mais elle ne voulait pas se dégager pour autant. Cette femme dégageait un sentiment si apaisant...
- Je ne vois que de la haine, de la colère et de la tristesse dans ton être... Tu crois que tout le monde t'a abandonné, n'est-ce pas ? Tu n'as que de la rancune dans le coeur...
- Non, pas du tout ! Vous mentez ! Vous ne pouvez pas savoir qui je suis !
La jeune fille tomba au sol. Ses pieds ne pouvaient plus la porter.
- Pauvre fille... Tu ne fais que te mentir…
Camille ne répondit pas et se remit à pleurer. Au fond d'elle, elle savait que ce que cette femme disait n'était que la légitime vérité. Cette inconnue avait su déchiffrer en un regard ce qu'elle tentait vainement d'enterrer en elle. Toutes ses émotions.
- Tu n'es plus rien... Malheureusement, il n'y a rien à faire pour toi. Tu n'es plus qu'une coquille vide d'utilité. Tu vas rejoindre les autres vermines au fond de l'abîme du désespoir... Tu es faible et tu le sais...
Camille se sentait terrassée et garda la tête baissée. Elle ne comprenait rien. Tout ça n'était pas logique. Elle se mordit la lèvre inférieure pour ne pas crier. Le sang coula dans sa bouche et descendit sa gorge lentement. Il avait un gout si amer...
Séchant ses larmes avec sa main, elle se releva soudain et s'approcha de la femme à chevelure de feu. Toute cette histoire n'avait ni queue ni tête et elle ne comptait pas se laisser faire. Face à face, elle la foudroya du regard avant de la gifler violemment.
- Je suis humaine ! Essayez de me comprendre avant de me juger !
La dame porta sa main à sa joue rougie sous l'impact de la claque et releva la tête en riant. Elle se pencha ensuite à l'oreille de Camille.
- Tu vas le regretter, lui murmura-t-elle de ses lèvres rouges.
Les roses grossirent au fond de la salle et leurs épines se développèrent. Le rire fou de la dame s'amplifia lorsque Camille se retrouva noyée au milieu des roses qui l'avaient encerclée.
Camille sentit les tiges des plantes capturer ses membres, se coller à son abdomen et empêcher sa respiration. Les épines creusaient sa peau jusqu'à ses veines et elle cria de douleur. Elle se débattit comme une furie mais ses gestes ne faisaient que resserrer ses liens.
Les roses comprimaient son corps fragile, marquant sa peau de taches rouges et laissant le sang s'écouler en petites goutes sur le sol. Les épines plongeaient peu à peu dans ses veines et paralysaient la partie inférieure de son corps. Elle ne pouvait plus bouger ses jambes et après un instant, elle ne les sentit même plus.
Son sang s'écoulait abondamment par terre pendant que ses larmes n'arrêtaient plus de dévaler ses joues. Elle était désormais incapable de sentir quoi que ce soit. Seule la douleur l'assaillait. Elle n'entendait plus les rires d'amusement ou ses propres cris...
C'était la fin...
- À L'AIDE !
Dans un sursaut d'énergie, elle s'y refusa. Elle ne pouvait pas finir comme ça. Elle voulait vivre !
- NON, NON !
Elle devait s'en sortir. Personne n'avait le droit de la détruire !
Une lumière bleue commença à scintiller au fond de l'obscurité de sa cage végétale pour s'amplifier et prendre en puissance sous les cris déchirants de Camille. Les roses commencèrent à se faner au milieu de cet éclat aveuglant. Les pétales, autrefois si rouges, prirent une teinte noire et tombèrent en une pluie de ténèbres sur le carrelage couleur de passion. Ils se mêlèrent aux flaques de sang.
La dame tomba à genoux en s'arrachant les cheveux et laissa bientôt son visage s'écraser sur le sol. Ses cheveux touchèrent le sang de la jeune fille et s'assombrirent au moment où elle lâcha son dernier souffle. Ses belles roses rouges se jetèrent sur elle pour l'envelopper.
Lorsque les plantes se retirèrent, il ne restait plus qu'une panoplie d'ossements ainsi que quelques mèches éparpillées.
Camille sentit une douce chaleur l'envahir. Elle se sentait apaisée, comme sur un petit nuage. Était-ça la mort ? C'était plus doux qu'elle ne l'avait imaginé. Un petit sourire étira ses lèvres. Plus aucune souffrance... Elle se sentait libre pour la première depuis longtemps. Elle se laissa alors emporter par ce plaisir si enivrant.
...
Camille ouvrit les yeux timidement et quelques larmes coulèrent malgré elle sur ses joues. Elle pouvait voir à travers les fenêtres de sa chambre que l'aube approchait. La pierre bleue était toujours sur sa poitrine et lorsqu'elle se redressa, elle fut surprise de ne pas sentir ses plaies la torturer. Mais elle avait mal tout de même.
Perdue, elle bougea doucement. Tout ça n'avait-il été qu'un rêve ? Probablement...
Elle prit la pierre bleue entre ses mains et admira sa beauté encore une fois. Elle semblait encore plus brillante qu'auparavant. Elle se demanda alors pourquoi elle ne la jetait pas. Peut-être croyait-elle que se débarrasser de quelque chose d'aussi beau était de la folie ou qu'elle ne voulait tout simplement pas lâcher une chose qui lui inspirait tant de tendresse. Elle aimait cet objet, elle le savait maintenant. C'était fou. Elle se sentait si bien en le tenant. Il l'embaumait d'un tel sentiment de bien-être rien qu'en reposant entre ses mains. C'était pour cette raison qu'elle le gardait sur sa table de nuit, là où elle avait l'impression qu'il veillait sur elle pendant qu'elle dormait. Et cela l'aidait à se sentir un peu moins seule dans cette grande pièce.
Le cauchemar qu'elle venait de vivre ne la faisait pas changer d'avis, d'autant que sa frayeur des objets inanimés qui prennent vie pendant la nuit datait de son enfance. Elle faisait toujours ce rêve : celui où l'armoire s'éveille et vient la dévorer. Elle n'avait jamais crié, de peur de réveiller sa Mom, toujours très malade, et elle s'était toujours contentée de s'enfoncer sous la couverture en pleurant. Pourtant, dès que le soleil se levait, elle se sentait apaisée et retrouvait sa bonne humeur.
Toutefois, ce n'était pas le cas aujourd'hui.
Elle regrettait presque de ne pas être vraiment morte dans ce rêve étrange. Elle ne voulait plus être dans ce manoir. Une vie aussi misérable méritait-elle d'être vécue ? N'avait-elle pas assez souffert ? Être enfermée dans cette cage lui était insupportable désormais. Ne pas avoir d'interaction avec le monde extérieur, n'avoir personne avec qui parler, ne pas pouvoir sortir de ce manoir,… Elle y était contrainte, elle n'y pouvait rien.
Cette créature avait eu raison. Elle était faible et elle le savait. Il n'y avait rien à tirer d'elle. Elle se détestait à cet instant. Elle se détestait d'être si pitoyable.
Un énorme poids pesait sur son coeur, lui donnant envie de pleurer encore une fois. La tentation de plonger une nouvelle dans sa souffrance l'a pris. C'était si facile de tout oublier et de laisser les larmes couler... Mais était-ce le bon choix ? Souffrir en silence, tout supporter dans l'espoir d'une délivrance incertaine n'était-il pas plus courageux ?
Sa vie était entre ses mains après tout. Elle pouvait tout changer avec de la détermination. Sortir de ce cocon étouffant et avoir ce qu'elle avait toujours souhaité : la liberté. Être enfin heureuse.
- Oui... C'est possible !
Ragaillardie, elle se leva de son lit et courut vers son miroir. Elle se détailla : elle était dans un sale état. Les yeux rougis, les cheveux en bataille, la peau pâle. Sans oublier son expression vide qui lui donnait l'air d'une malade.
Elle se dirigea à la hâte vers sa commode et sortit un peigne et plusieurs rubans colorés. Tout en coiffant ses cheveux, elle ne remarqua pas le pétale de rose noir qui tomba au sol. Mais peut-être valait-il mieux qu'elle ne le voit pas. Croire qu'il ne s'agissait que d'un rêve était plus facile que d'admettre la vérité.
Une fois ses cheveux coiffés et attachés d'un ruban bleu, elle choisit une robe d'extérieur rose et se changea tout en ignorant le corset qu'elle devait mettre.
Tandis qu'elle plaçait son chapeau sur le haut de sa tête, quelqu'un vint taper à la porte.
- Entrez ! dit-elle en souriant.
Une femme de chambre pénétra dans la pièce avec le plateau du petit-déjeuner qu'elle faillit faire tomber en voyant sa maitresse déjà habillée.
- Mais que faites-vous, Mademoiselle ?!
- Je me prépare ! sourit Camille. Au fait, Alexandre est-il déjà parti au travail ?
- N-non, Mademoiselle. Il prend son repas au salon ouest.
- Merci !
Camille prit un croissant du plateau que tenait la servante puis courut hors de la pièce, laissant la servante déboussolée. Tout en avalant le croissant, elle se promit qu'aujourd'hui allait être une journée exceptionnelle.
...Fin Du Chapitre...
[1] Thé BALI des frères Dammann. Un thé très gracieux, issu de la célèbre French Line. En outre, il est composé de feuilles de thé vert de Chine, de litchi, de pamplemousse, de jasmin et de rose.
