Chapitre V
4 Avril 1897- Londres
- La balade n'est jamais pleinement agréable à Londres. Les nuages couvrent le ciel et font planer une ambiance morose sur la ville. N'importe qui devient déprimé en posant le pied dehors pour aller travailler. Le froid est déchirant et la brise qui arpente la ville n'épargne personne.
Ce tableau est présenté presque toute l'année aux londoniens et à de nombreux touristes, sauf lors de rares journées. Des journées exceptionnelles où le soleil daigne se réveiller et illuminer la terre, ce qui redore instantanément l'humeur des gens les plus aigris.
Camille eut la chance d'assister à l'une de ces journées pour sa première visite "officielle" de la ville.
Après une série de supplications et de compromis, son frère accepta enfin de la laisser sortir malgré les protestations de Miss Kavioeski. Elle exigea de plus une certaine condition : elle refusait de prendre la voiture et préférait marcher à pied. Elle avait décidé qu'observer la ville en se promenant et en prenant le temps d'admirer les monuments étaient mieux que de les survoler en voiture.
- Cela cassera la magie, répéta-t-elle en fermant les boutons de son manteau dans sa chambre.
Elle se regarda ensuite dans sa glace. Elle était potable mais elle ne pouvait se comparer à une beauté. Elle ne se voilait pas la face. Elle ne pourrait jamais être aussi jolie que sa mère. L'exemple qu'on lui citait à longueur de journée... On la trouvait trop chétive, trop petite, trop normale... La haute société exigeait des jeunes filles, et des femmes en général, d'être irréprochables et elle était très loin de cet idéal pour l'instant. Mais elle ne perdait pas l'espoir d'être aussi accomplie qu'on le lui demandait. C'était sa seule façon de se faire aimer à présent. Elle soupira. Elle avait tant rêvé d'être une princesse mais à présent, elle le regrettait...
Peu importe! Elle ne devait pas laisser sa mélancolie reprendre le contrôle. Aujourd'hui lui offrait enfin l'occasion de s'amuser. Elle se fit donc la promesse de profiter au maximum de cette opportunité et de faire en sorte que les jours suivants soient tous aussi joyeux. Elle n'accomplirait rien à rester pleurer dans son coin, elle devait se bouger !
Elle jeta un oeil à la petite bourse d'argent sur sa table de chevet. Elle avait droit à un argent de poche régulier depuis son arrivée au manoir de cinq livres par semaine. Une somme plutôt extravagante qu'elle n'avait même pas le loisir de dépenser puisqu'elle ne sortait jamais. Alexandre lui avait accordé ce privilège un soir où elle le suppliait presque à la table du dîner de la laisser rentrer en France. Une maigre compensation pour ne pas pouvoir réaliser son souhait. Elle ne lui en voulait pas. Elle ne pourrait jamais lui en vouloir. Il était son grand frère après tout. La seule famille qui lui restait. Elle ne voulait pas se fâcher avec lui alors elle avait accepté sans rechigner.
Finalement, cet argent allait lui servir. Elle pourrait acheter de petits souvenirs et des cadeaux pour ses amis. Elle avait déjà fait une liste mentale de ce qu'elle voulait leur ramener.
Elle se dirigea ensuite vers sa commode et prit la pierre bleue pour la mettre dans sa poche. C'était un peu comme son nouveau porte bonheur, elle était incapable de s'en séparer. Elle était devenue comme un bout de chez elle. Elle n'avait plus aucun souvenir de son village puisque ses autres objets avaient été jetés par Miss Kavioeski. Camille lui en voulait à ce sujet mais elle n'avait pas eu le cran de la confronter. Son enseignante l'intimidait énormément et elle ne connaissait que trop bien le châtiment de la désobéissance. Un frisson traversa sa colonne vertébrale à ce souvenir
Elle chassa cette pensée, afficha son plus beau sourire et se précipita hors de sa chambre. Elle descendit le grand escalier comme une furie grâce à ses nouvelles chaussures plates et courut vers la porte d'entrée. Un serviteur lui ouvrit la porte instantanément en la voyant arriver.
L'aveuglante lumière du soleil l'accueillit et elle dut faire planer l'ombre de sa main sur ses yeux pour voir clairement. Elle vit son frère qui discutait au fond de l'allée avec un grand homme tout vêtu de blanc qu'elle ne distingua que de dos. S'habituant à l'intensité de la lumière, elle laissa tomber sa main le long de son corps en reconnaissant l'homme en question : il s'agissait de Monsieur Landers.
Elle ne pouvait pas porter de jugement sur cet homme, ne le voyant que très peu, mais il était clair que lui ne l'appréciait pas du tout de son côté. Il était toujours froid, rigide et strict en sa compagnie. Il lui glaçait le sang rien qu'en la regardant. Il la traitait comme une enfant et une incapable. Elle savait néanmoins que sa position exigeait un tel sérieux. Étant Général à la sécurité de Sa Majesté, elle se doutait qu'il devait toujours être sur ses gardes. C'était également un proche de sa famille du côté de sa mère et un serviteur chargé de la protection de la lignée Albertwood par la même occasion. Il était pourtant jeune pour cette fonction. Elle ne lui donnait pas plus de trente ans mais elle n'osait jamais lui demander une confirmation.
La voyant immobile sur le pas de la porte, Alexandre l'invita à les rejoindre d'un signe de tête. Camille s'approcha d'un pas mal assuré. Arrivée à leurs côtés, son frère s'inclina devant elle respectueusement et lui sourit implicitement en relevant la tête.
- Voici ma petite condition, commença-t-il. Monsieur Landers a gracieusement accepté de veiller sur toi aujourd'hui. Puisque tu as déjà fait connaissance avec lui, j'ai cru sage de le lui demander plutôt qu'à un autre. C'est un très bon guide, il connaît Londres sur le bout des doigts, tu verras ! finit-il d'argumenter en un français presque parfait.
Il avait fait beaucoup de progrès pour se faire comprendre plus aisément par sa sœur et celle-ci baissa la tête, honteuse. Elle qui avait tout son temps, elle rencontrait toujours autant de difficultés en anglais comme en latin. Elle ne pouvait pas entretenir une conversation dans ces langues tant son vocabulaire était restreint. Malgré tout, les sévères leçons de Miss Kavioeski arrivaient à remonter son niveau mais ne produisaient pas de miracle.
- C'est un plaisir de faire découvrir la capitale à Lady Camille, ajouta Landers en l'examinant d'un regard sévère, son sourire figé collé au visage.
Sentant le rouge lui monter aux joues à nouveau, Camille détourna les yeux de l'homme en blanc. Elle se sentait si petite sous ses yeux violets. Pourtant, elle lui était reconnaissante pour ce service. Elle replaça une mèche rebelle de sa coiffure derrière son oreille.
- Je vous remercie, Monsieur Landers, de prendre de votre temps pour me faire visiter, répondit-elle d'un ton gêné. C'est très gentil. Je tâcherai de ne pas être un poids trop lourd.
- Je vous prie de bien vouloir m'excuser mais mes affaires m'attendent, déclara alors Alexandre en voyant sa voiture arriver.
Il échangea une poignée de main avec Landers et se tourna vers sa soeur pour déposer un léger baiser sur son front. Avant de se détacher d'elle, il lui murmura quelques mots.
-Je lui ai donné une somme conséquente pour ta virée en ville alors n'hésite pas à lui demander ce que tu veux.
Il monta ensuite dans sa voiture garée près d'eux, laissant sa petite soeur aux soins de l'homme en blanc.
...
Sur la route, le meilleur ami d'Alexandre, son chauffeur Jack, lui fit remarquer son retard.
- Dites, mon Lord, pourquoi avez-vous pris autant de temps pour vous préparer ce matin ? Vous vous levez aux aurores d'habitude.
- J'ai juste voulu prendre du temps pour Camille. Je me sens coupable de ne pas être assez présent pour elle. La pauvre est déracinée, se confia-t-il sans hésitation.
Jack était son plus fidèle conseiller et ses secrets ne craignaient rien avec lui.
- Je vous reconnais bien là, mon Lord. Mais n'aviez-vous pas aussi envie de retarder votre rencontre de ce matin? Je pense que vous êtes toujours effrayé à l'idée de lui annoncer la nouvelle.
- La ferme, Jack ! Et conduis-moi vite au travail, j'ai déjà perdu assez de temps comme ça, dit-il en fronçant les sourcils. Et puis, je n'ai pas du tout peur de ce gros tas, ajouta-t-il dans sa barbe un moment plus tard.
Jack sourit avec bienveillance et se concentra sur la route devant lui.
...
- Que c'est beau ! Que c'est beau ! s'exclamait Camille devant presque chaque bâtiment, statue, lac, ...
Elle affichait un sourire rêveur en s'imaginant des scènes théâtrales devant les anciens monuments : des soldats jurant loyauté à la Couronne, des héros historiques jonchant les rues un sabre à la main ou encore des poètes incompris clamant leurs oeuvres dans les rues... Des fantasmes nés de ses jours de confinement.
De son côté, Landers se retenait difficilement de bailler. Il avait soudain envie de dormir dans un coin ombragé et ainsi de laisser la jeune fille se perdre dans la capitale. Elle ne retrouverait sans doute pas son chemin une fois perdue au milieu des rues. Il retint un sourire en l'imaginant complètement déconcertée, seule et en détresse. Elle était si naïve...
Il remarqua soudain le regard curieux qu'elle lui jetait avant qu'elle ne lui sourit.
- Dites, Monsieur Landers, commença-t-elle, pourquoi semblez-vous toujours si froid ?
- Cela ne vous concerne pas, répliqua-t-il sèchement.
- Mais ce n'est pas normal, voyons ! Vous êtes la seule personne que je n'ai jamais vu sourire, répondit-elle, intriguée.
- Vous devriez vous soucier de sujets plus sérieux au lieu de poser des questions aussi indiscrètes, lâcha-t-il en gardant son visage inexpressif.
- Désolée, s'excusa-t-elle alors en baissant la tête.
Les yeux toujours à terre, elle relança pourtant le sujet.
-Mais vous n'avez pas répondu à ma question !
Au ton qu'elle avait employé, Landers se doutait qu'elle souriait bêtement et il ne prit même pas la peine de lui répondre.
- Mais répondez enfin ! Je veux vraiment connaitre la réponse ! insista Camille.
Voyant qu'il ne comptait pas rouvrir la bouche, elle sourit d'amusement. Sous ses airs froids et arrogants, elle le trouvait attachant. Il devait sûrement avoir du mal à discuter et c'était mignon. Mais c'était décidé ! Elle ferait tout pour le faire sortir de sa coquille aujourd'hui. Elle pourrait ainsi peut-être voir son sourire...
Entêtée, la petite !
Repérant un marchand de glaces de l'autre côté de la rue, elle courut vers lui après avoir vérifié qu'aucune voiture ne l'écraserait en traversant. Landers la vit échanger quelques paroles maladroites avec le vendeur et sortir des pièces de sa coquette bourse puis revenir vers lui en courant, un cornet de glace dans chaque main. Elle lui en tendit un avec un grand sourire.
N'y tenant plus, il se pinça le nez et roula des yeux sans se soucier des bonnes manières. Cette gamine était chiante, c'était un fait.
- Je n'en veux pas, maugréa-t-il en éloignant la sucrerie.
Le sourire de la jeune fille se fana légèrement.
- Mais pourquoi ? Tout le monde aime les glaces, lui fit-elle remarquer d'une petite voix.
- Cessez vos enfantillages ! Ce n'est pas digne d'une Lady, répliqua Landers rapidement.
Elle le contempla, stupéfaite.
- D'accord...
Elle baissa la tête et se mit à manger sa glace rose en silence. Elle marcha sans entrain, perdant soudainement son intérêt pour le décor féerique dont elle était entourée. Un instant plus tard, Landers baissa les yeux et vit qu'elle ne souriait plus. Elle affichait désormais une mine sérieuse et vraisemblablement triste. Il se sentit alors étrangement coupable de l'avoir mise dans cet état.
- Donnez-moi cette… chose, soupira-t-il en ravalant sa fierté.
Camille releva la tête avec incrédulité puis lui sourit en tendant le cornet resté intact dans son autre main.
- Je savais que vous finiriez par craquer ! affirma-t-elle, victorieuse.
- C'est ça..., marmonna-t-il en regrettant son geste.
Elle ne répondit pas et reporta plutôt son attention vers le paysage. Alors c'était ça Londres ? Elle en rêvait depuis des mois dans son lit juste avant de s'endormir. Elle rêvait d'arpenter ses rues, seule, et de vivre une folle aventure en rencontrant de nouvelles personnes comme dans les romans... Mais cela ne signifiait pas que Landers était de mauvaise compagnie. Un peu, certes, mais il n'était pas méchant. Elle trouvait même qu'il était un atout précieux car il décrivait les monuments comme s'il avait assisté à leurs constructions. Elle continua donc de manger son petit nuage rose d'un air songeur.
Landers quant à lui était devant un dilemme très difficile : devait-il manger cette chose ? Son aspect ne lui donnait pas envie mais son odeur était alléchante. Cependant, que penserait les gens en voyant un homme de sa stature goûter à une friandise du bas-peuple ? Camille ne semblait pas s'en soucier pour sa part et il la vit lécher sa glace avec des yeux pétillants. Il haussa alors les épaules et prit un discret avant-goût.
Il retint un gémissement en sentant la glace fondre dans sa bouche, révélant un gout très sucré. Ce n'était pas désagréable et même presque plaisant... Et sans le savoir, il se mit à manger et à apprécier la glace autant que la jeune fille.
Ils arrivèrent bientôt dans une rue commerciale après que chacun eut jeté son cornet en route. Des magasins aux vitrines plus sophistiquées les unes que les autres se tenaient des deux côtés de la rue. Ici, l'espace se trouvait réduit et les passants se bousculaient beaucoup. Ils semblaient tous être pressés et avoir une affaire urgente à régler.
Soudain, Camille vit un jeune homme s'approcher d'elle, ou plutôt de Monsieur Landers, puisqu'il le salua en premier en les rencontrant.
- Ash, ça fait longtemps ! Qu'est-ce-que tu deviens ? lança amicalement le jeune homme brun.
Landers força un sourire sur son visage glacial.
- Je suis en parfaite santé, merci bien.
- Oh, qui est cette petite avec toi ? Qui êtes-vous, Mademoiselle ? demanda-t-il ensuite à Camille.
Celle-ci ne comprit qu'à moitié ses paroles mais elle décida de se présenter avant tout autre chose.
- Je suis Lady Camille Teassa Albertwood. Et vous ?
- Oh ! Vous, vous n'êtes pas d'ici ! s'exclama l'inconnu. Je reconnais facilement un accent européen !
C'est là où la jeune fille perdit le fil de la conversation. Lui parlait-il du temps ou de poisson ? Mystère... Elle ravala sa salive, priant pour que Landers la sorte de cette mauvaise passe, ce qu'il fit d'ailleurs très rapidement.
- Alors Vincent, travailles-tu toujours pour le Vicomte De Druitt ? J'ai appris qu'il avait un cancer, l'interrompit l'homme en blanc.
- Hélas, oui ! soupira le brun aux yeux de chat. Il est devenu insupportable et je vais demander à être affecté à une autre mission. Veiller sur lui ne m'est plus excitant.
C'est de cette manière que la Couronne charge ses employés les plus compétents de prendre en charge la sécurité des grandes familles nobles. Pour les protéger, eux qui sont souvent les proies des tentatives de meurtres, elle leur accorde une sorte de garde du corps haut de gamme. En réalité, c'est pour mieux garder un oeil sur eux. Pourtant, au vu de l'insécurité générale, nul ne peut refuser la présence de ces hommes envoyés par la Couronne. Ainsi, il semble que les dirigeants de l'Angleterre aient appris des erreurs de leurs prédécesseurs. En effet, en surveillant en continu les puissants nobles, ils réduisent les risques de les voir se rebeller et de chercher à détrôner la Reine.
Naturellement, plus la famille noble est puissante et riche, plus le nombre et la performance des gardes qui lui sont affectés sont grands. Landers était alors devenu le chef de l'équipe d'agent chargée des Albertwood. Quant à son interlocuteur, il était l'un des cadets chargés du vicomte De Druitt.
Les deux collègues se laissèrent entraîner dans un débat plutôt tumultueux dont Camille ne captait que des bribes insignifiantes. Ils perdirent bientôt leur intérêt pour elle et elle en profita pour les observer attentivement. Ils semblaient très bien se connaitre. Alors qu'elle tentait malgré tout de comprendre ce qu'ils disaient, elle sentit soudain une petite main plonger dans la poche de manteau.
Elle écarquilla les yeux et porta instinctivement sa main dans la poche où se trouvait sa bourse : elle y était toujours. Elle passa alors la main dans son autre poche et sentit son cœur rater un battement. Elle était vide. La pierre bleutée ne s'y trouvait plus !
Elle se retourna et aperçut un enfant détaler. Elle s'élança sans réfléchir à sa poursuite tandis qu'il essayait de profiter de la foule pour lui échapper. Elle ne voyait que l'arrière de son crâne et luttait contre le courant des passants pour ne pas perdre sa trace. Il était jeune et mal habillé.
Il était déjà rapide mais en constatant que la jeune fille était en train de le poursuivre, il redoubla de vitesse. Il se faufila grâce à sa petite taille entre les passants, leur piquant leurs effets au passage, puis emprunta une série de ruelles que seuls les pickpockets connaissent.
Il s'arrêta enfin dans une ruelle isolée et regarda derrière lui pour voir si personne ne le suivait. Il sourit en remarquant qu'il était seul puis se retourna pour se fondre définitivement dans le décor mais son visage pâlit en heurtant la bourgeoise. Celle-ci souriait d'amusement.
- Tu ne croyais pas pouvoir me semer, tout de même, non ? dit-elle en s'accroupissant à sa hauteur.
Il voulut fuir mais elle l'en empêcha en l'encerclant de ses bras.
- Tu ne vas pas partir comme ça ! protesta la jeune fille en resserrant son emprise sur lui.
- Lâche-moi ! Lâche-moi ! cria le petit.
Elle l'obligea à se tourner et à lui faire face. Elle le relâcha ensuite et lui tendit une main amicale.
- Moi, c'est Camille. Et toi, comment tu t'appelles ? lui demanda-t-elle avec son meilleur anglais.
De toute façon, c'est tout ce qu'elle savait dire sans se tromper.
- Joe, mon nom est Joe, murmura alors le petit, rougissant sous le regard de la jeune fille.
Camille eut un moment de stupeur. Joe... Comme son Joe à elle.
Passé le choc et ne sachant pas comment formuler sa demande, elle lui présenta sa main grande ouverte. Le petit compris instantanément et, voyant qu'il n'avait pas d'autre option, rendit la pierre volée à sa propriétaire. Elle lui tapota ensuite la tête gentiment puis se releva et remit son objet dans sa poche.
Joe ne perdit pas de temps et bondit sur ses pieds pour disparaître à nouveau mais la bourgeoise le rattrapa encore, à sa plus grande stupéfaction. Elle sortit alors un objet de sa poche puis lui expliqua des choses dans une langue qu'il ne connaissait pas. Elle lui mit ensuite entre les mains une bourse en souriant. Une lourde bourse.
Ému, il ne sut quoi dire et lorsqu'il releva la tête pour la remercier, il la trouva déjà partie.
- Merci ! cria-t-il dans l'espoir que les échos de sa voix puissent lui parvenir.
Il ouvrit la bourse et une douce odeur de vanille lui parvint. Une odeur si agréable qu'il ne considéra plus comme importante la somme à l'intérieur ni le fait que les pièces luisaient sous la faible lumière du soleil qui éclairait la sale ruelle. Il trouva le tissu de la bourse très doux.
Il ne pourrait pas conserver les pièces de monnaie mais il garderait la bourse...
...
- Était-elle stupide ou juste folle ? C'était la question que Camille se posait en essayant de retrouver son chemin à travers les rues les plus crasseuses de Londres.
Elle était seule, sans défense et totalement incapable de communiquer correctement avec autrui. Enfin, si elle voyait quelqu'un... Même en plein jour, ces rues étaient totalement désertes et elle ne croisait que des chats errants. Ces ruelles sinueuses puaient, lui donnant envie de vomir, et des déchets traînaient tout le long du sol. De plus, les rayons du soleil n'y parvenaient presque pas, ce qui rendait l'endroit encore plus effrayant.
Cela avait été une mauvaise idée de poursuivre ce gamin, de lui donner son argent et surtout de ne pas lui demander le chemin. Elle soupira. Sabrina disait vrai en la traitant de naïve. Maintenant, elle se retrouvait sans le sou dans un endroit où elle aurait sans doute besoin d'argent. Cependant, ce besoin dépendait uniquement du temps qu'elle passerait dans ces rues sales et avec de la chance, Landers la trouverait avant la tombée de la nuit en ayant peut-être prévenu les forces de police. Ou peut-être rejoindrait-elle la maison seule grâce à son incroyable sens de l'orientation inexistant… Malheureusement, dans la perspective la plus pessimiste, personne ne retrouverait sa trace avant au moins une journée ou une semaine entière puisque que la capitale était un vrai labyrinthe. Ou qui sait, peut-être serait-elle assassinée ou morte de faim avant d'être sauvée...
Oui, elle aurait eu besoin d'argent pour survivre mais elle avait tout donné à ce voleur sans peser le pour et le contre. Preuve que ses sentiments parlaient avant son esprit rationnel. Elle avait été attendrie par le petit. Lui, si jeune, obligé de voler pour manger. C'était triste ... Il s'appelait aussi Joe, comme son Joe à elle. Cette petite tête rousse qui, elle aussi, née dans les mêmes conditions, aurait été forcée d'emprunter le chemin du hors la loi pour survivre.
Camille pensait fermement que personne ne choisissait sa vie mais que tout le monde pouvait façonner son futur à sa guise. Elle le savait. Elle avait donc donné son argent à Joe pour l'aider, ne serait-ce qu'un peu. Son Joe aurait pu être à sa place. Et si ça avait été le cas, elle aurait aimé que quelqu'un fasse la même chose pour lui.
Finalement, elle ne s'en voulait qu'à moitié. Elle avait fait une bonne action, c'est tout qui comptait. Les bonnes personnes sont toujours récompensées, répétait Monsieur Michel en faisant cuire son pain. Oh, cette odeur de pain ! Comme elle lui manquait ! Elle ferait n'importe quoi pour la ressentir encore une fois, pour humer cette rassurante chaleur des fourneaux.
Elle renifla l'air presque instinctivement en pensant aux sucreries de son ancien boulanger. Elle fut alors surprise de sentir une odeur de fumée à la place. Elle observa autour d'elle, suspicieuse tout à coup. Quelque chose prenait feu, c'était certain. Ses muscles se tendirent instantanément et tous ses sens s'éveillèrent en prévision d'un danger proche.
Ce ne fut que lorsqu'elle entendit un cri étouffé qu'elle se lança à sa recherche à travers les rues sales. Elle savait pourtant qu'elle aurait dû fuir. Fuir pour se sauver. Sa conscience la suppliait de rebrousser chemin. Mais quelqu'un brûlait ! Etait-elle un monstre pour l'abandonner ? N'importe qui aurait fait pareil ! pensa-t-elle en essayant de retenir ses tremblements.
Soudain, elle écarquilla les yeux en arrivant devant une impasse et posa une main sur sa bouche pour s'empêcher de crier, se retenant de tomber à terre.
Il mangeait. Il les mangeait.
Un homme se tenait devant elle. Un homme tout vêtu de noir. Son visage froid et inexpressif se tourna vers elle comme il avait dû l'apercevoir et sa bouche dégoulinante de sang afficha un sourire. À ses pieds, Camille discerna les corps de trois enfants en bas âge, entre cinq et sept ans. L'homme tenait dans sa main un petit bras et y croqua une nouvelle fois tout naturellement. Il s'approcha de la jeune fille pétrifiée de peur. Une fois devant elle, il la regarda droit dans les yeux puis leva une main pour lui caresser le visage.
Camille tremblait sur place, incapable de bouger. Elle regarda ses yeux et ils étaient vides. Vides d'émotions, vides de couleurs, vide de substance... Ce ne fut que lorsqu'il ouvrit la bouche qu'elle réalisa qu'il n'était pas humain. Il avait des crocs énormes et rouillés, son haleine était fétide. Il se pencha sur son cou et huma son parfum puis le parcourut de sa langue. Il encercla ensuite vivement la jeune fille de ses bras et serra fortement.
A ce contact, Camille sembla émerger de sa torpeur. Elle tenta de le repousser mais rien n'y faisait, elle était trop faible. Il se colla même plus contre elle et enfonça ses grandes dents dans la chair sensible de sa gorge. Sentant le liquide rouge de son sang se déverser sur ses vêtements, la jeune fille fut prise d'hystérie. Elle hurla de toutes ses forces et se tortilla dans tous les sens, lui donnant des coups de pieds, le frappant avec ses mains.
Pendant plusieurs minutes, elle s'acharna mais sa défense commença bientôt à faiblir et elle sentit ses forces se dérober. La douleur la submergea rapidement entièrement alors que cette crapule continuait de lui mordre la gorge. Il s'y accrochait comme une sangsue.
- Lâchez-moi ! Pitié...
Elle ne voulait pas pleurer mais ses yeux ne l'écoutaient pas et plusieurs larmes coulèrent sur ses joues.
Elle était faible. Tellement faible qu'elle allait mourir sans avoir rien pu faire ...
C'est alors qu'une douce lumière germa du fond de sa poche. Une petite lumière bleutée qui bientôt les aveugla tous les deux. Camille sentit son coeur palpiter dans sa poitrine. Elle avait mal. Elle perdit la sensation des crocs sur sa gorge et se laissa tomber pitoyablement sur le sol.
Le sentiment de douleur laissa ensuite place à un vide déconcertant dans son esprit. A genoux sur le sol, elle refusa obstinément d'ouvrir les yeux durant de longues secondes. Elle profitait du vide. Ce même vide qu'elle avait ressenti hier. Pourtant, elle aurait fait n'importe quoi pour s'en débarrasser la veille. Mais après toute la souffrance éprouvée, le choc affreux de cette journée qui se voulait heureuse, elle se demandait si ne rien ressentir valait mieux que de souffrir en vain.
Après une bonne minute, elle ouvrit enfin les yeux pour le regretter aussitôt. Les corps déchiquetés des enfants furent la première qu'elle vit puis celui de leur assassin à quelques pas. Le visage du monstre était déformé par la douleur : ses yeux écarquillés, sa bouche grande ouverte, ses traits tirés au maximum...
Elle se couvrit le visage et ne retint plus ses larmes. Ses pleurs devinrent ensuite des cris. Des cris effroyables, ceux d'une âme en détresse... Dans un état second, elle toucha le visage du monstre dont la peau s'assombrit à son toucher et le corps fondit comme neige au soleil sous ses yeux larmoyants. Il ne resta bientôt rien de lui qu'une flaque noire et puante.
Camille dévisagea ses deux mains ruisselantes de larmes et se demanda pourquoi. Pourquoi cela s'était produit à son contact ? Comment? Et... Était-ce elle qui l'avait tué ? En le touchant ? Comment?
Elle jeta un coup d'oeil à sa poche. La lumière bleutée y brillait toujours. Elle en sortit alors sa pierre bleue d'une main tremblante. Sa belle pierre qui veillait chaque soir sur elle. Elle étincelait et à un autre moment, Camille l'aurait trouvée sublime. Mais aujourd'hui, son esprit la forçait à trouver des réponses avec les maigres informations qu'elle possédait. Cette pierre était-elle magique ? C'est tout ce qu'elle pouvait imaginer à cet instant.
Camille soupira en tentant de reprendre le contrôle de sa respiration. Peut-être son esprit était-il trop influencé par les contes de fées ? Malgré tout, elle envisageait sérieusement cette hypothèse. C'était la seule réponse valable. Elle avait réussi à s'échapper des griffes d'un monstre parce que cette pierre l'avait sauvée. Ce qu'elle tenait en cet instant dans ses mains, ce qu'elle trimballait dans sa poche depuis des mois, ce qu'elle considérait presque comme un porte-bonheur, était peut-être un objet surnaturel aux pouvoirs insoupçonnés.
Accepter que cette pierre était magique impliquait aussi plusieurs choses et l'une d'elle était que son cauchemar d'hier s'était réellement produit. A cette évocation, elle trembla encore une fois et porta sa main sur son coeur. Elle croyait en la magie, du moins à celle de Cendrillon et elle avait toujours pensé que c'était inoffensif, ne servant qu'à faire le bien. Seulement, elle s'était visiblement lourdement trompée. La magie pouvait aussi tuer, faire souffrir les gens et chacun pouvait en faire les frais.
Blessée dans son être, Camille essaya de relativiser tout en retenant ses larmes. C'était incroyable et pourtant, tout lui semblait parfaitement cohérent dans sa petite tête. Elle ne pouvait pas nier l'évidence. Elle tenait vraisemblablement entre ses mains un objet magique, dangereux dans une certaine mesure.
Devait-elle s'en débarrasser ? Etant donné ce qu'il était capable de faire, le jeter et prendre le risque qu'il soit trouvé par des personnes malintentionnées serait trop grand.
Mais que devait-elle donc faire ? Le garder avec elle et faire comme si de rien n'était comme lui soufflait sa conscience ? Pourtant, elle ignorait comment le maitriser. Et si elle faisait du mal à ses proches ?
Camille secoua la tête. Rien ne s'était produit jusque-là. Tant qu'elle ne se mettait pas en danger, rien ne devrait lui arriver.
Lâchant la pierre des yeux, elle leva le regard pour observer l'envers du décor. Le sol scintillait sous la faible lumière du soleil comme si une pluie d'étoiles s'y était jetée pendant qu'elle sanglotait. Elle sécha une larme du coin de son oeil et se releva péniblement. Debout, elle vit plus en détail les petits corps des enfants meurtris. Prise soudain de hauts le coeur, elle se força tout de même à s'en approcher mais à son premier pas, elle sentit de l'eau sous sa chaussure et vit son reflet l'observer à travers le liquide transparent. Le sol brillait grâce à cette mystérieuse eau... Mais d'où venait-elle au juste ? Elle était sûre qu'elle n'y était pas quelques minutes auparavant. Camille laissa tomber cet énième mystère. Elle était trop fatiguée pour y penser.
Se fichant pas mal de mouiller sa chaussure, elle s'avança à nouveau pour approcher les cadavres découpés devant elle. Elle constata alors avec horreur qu'à chaque corps, il manquait un membre : un bras, une jambe, une tête même... Elle couvrit sa bouche avec sa main devant ce massacre. Il y avait une fille et un garçon, plus un autre corps dont manquait la tête. Elle s'assit près de celui de la fille et observa son expression terrorisée.
Camille en déduisit qu'elle avait dû souffrir avant de rendre l'âme. Il lui manquait une jambe et son sang, comme celui des autres corps, se mêlait peu à peu à l'eau, la souillant. Son cher et somptueux manteau se tacha à son tour jusqu'à devenir irrécupérable. Mais qu'est-ce qu'un manteau face à la vie volée de trois innocents ? Rien. Rien du tout.
Parcourant péniblement la forme des yeux, elle détailla la gorge de la fillette et vit des marques de morsure semblables à celles sur sa propre gorge. Dire qu'il aurait suffi de peu et elle aurait connu la même fin que la sienne...
Serrant sa main autour de la pierre, Camille se releva et courut enfin pour échapper à l'affreux spectacle. Elle courut comme si sa vie en dépendait. Sans que rien ne l'arrête jusqu'à ce qu'à bout de souffle, elle dut céder à la fatigue. Elle se laissa alors tomber contre un mur sale et gris parmi les dizaines d'autres murs sales et gris. Elle était seule... Toute seule.
Elle se remit à pleurer à chaudes larmes puis, se souvenant des cadavres des pauvres enfants, elle sentit son petit déjeuner remonter le long de son estomac. Elle se retint de vomir, sachant qu'elle aurait besoin de forces pour traverser cette journée.
- Je sui-suis... un monstre ! Un monstre ! C'étai-tait horrible ! Mom ! Joe ! Sabrina ! À l'aide, pi-pitié ! Pourquoi ? Pourquoi ai-ai-je vu ce qu-que j'ai vu ? Je veux mourir...
Camille baragouinait sans s'en rendre compte. Elle délirait sous l'effet du choc comme un fou enfermé dans un hôpital psychiatrique. Et en effet, elle était folle à ce moment. Folle de désespoir et de dégoût. Son hôpital psychiatrique, c'était ce labyrinthe puant. Et tout le monde savait que personne ne rend visite aux fous dans les hôpitaux, même s'ils appellent le monde entier...
...
- Monsieur Rollington, vous êtes viré.
Cette seule et unique phrase prononcée posément déclencha une ambiance électrique dans le bureau du PDG d'Albert&Cie. Alexandre était assis dans son imposant fauteuil de directeur alors que son ex-associé se trouvait dans l'un des deux sièges qui faisait face à son bureau. La pièce entière était richement décorée, digne du grand entrepreneur qu'était devenu son propriétaire.
Choqué, ce dernier serra les accoudoirs de sa chaise.
- Quoi ? balbutia-t-il, croyant à une mauvaise blague.
- Vous êtes viré, répéta Alexandre en baillant.
- Mai-mais… Pourquoi ? osa l'autre.
- Parce-que vous êtes devenu un élément... négligeable, dit finalement Alexandre. Vous ne m'êtes plus d'aucune utilité et vous freinez l'ascension de l'entreprise par votre mauvais sens des affaires. Je suis désolé mais je dois me passer de vous si je veux progresser, poursuivit-il avec son air le plus sérieux.
Il s'arrêta avant de reprendre en soupirant.
-Ne vous en faites pas, vous aurez une belle prime de licenciement...
Alexandre passa ses mains sous la table rectangulaire et commença à se pincer les paumes avec ses ongles, comme à chaque fois qu'il mentait. Oui, ce qu'il venait de dire était un mensonge. Enfin, un demi-mensonge. Tout ce qu'il avait dit était vrai mais pas tout à fait. Il avait volontairement omis de mentionner le fait qu'il n'appréciait pas ce gros tas depuis longtemps et qu'il l'avait supporté par respect pour l'un des premiers actionnaires de l'entreprise. Mais voilà que depuis quelques temps, il n'en avait plus la force. Il était impatient par nature... Et Dieu, là ! Cet imbécile avait franchi la ligne rouge en le harcelant littéralement pour marier sa fille.
Une dinde superficielle, sans charisme et sans distinction avait été sa première impression en la rencontrant. Il n'arrivait même pas à se souvenir de son nom. Etait-ce Diana ou Lysa? De toute façon, cela lui importait peu. Tout ce qui comptait était qu'il ne voulait plus voir sa sale face, à elle et à son père.
Pris de rage, le gros monsieur se leva brusquement.
- Mais c'est inacceptable ! s'écria-t-il. Après tout ce que j'ai fait pour cette entreprise ! Et je vous signale que j'en possède encore dix pour cent!
A ces mots, Alexandre eut un sourire.
- Vraiment ? s'enquit-il.
Il fouilla les tiroirs de son bureau et en sortit une petite liasse de papiers.
-Vous parlez des parts que m'a vendues votre femme l'année dernière ? reprit-il en jetant le contrat de vente négligemment sur le bureau.
Aussitôt, le vieil homme se rua dessus et Alexandre se retint de sourire en observant son désarroi croitre, sachant que cela lui enlèverait toute distinction. Il décida même qu'il en rirait ce soir en le racontant à sa petite soeur autour du dîner car il comptait rentrer tôt pour passer plus de temps avec elle.
De l'autre côté du bureau, Rollington pâlit en resserrant son emprise sur les documents officiels. Tout stipulait clairement qu'il avait perdu ses parts d'Albet&Cie avec la signature de sa femme en bas... Pour une somme ridicule ! En respectable homme d'affaires, il avait dû trouver une belle épouse après son effroyable divorce. Il avait pris une jeunette de vingt ans sa cadette, d'une famille modeste mais respectable. Elle resplendissait, belle comme le jour. Alors le fait qu'elle ne soit pas plus intelligente qu'une huître ne lui avait pas posé de problème. Malheureusement, aujourd'hui il s'en mordait les doigts car sa signature valait autant que la sienne sur n'importe quel document.
Bien qu'il ait été très riche, Rollington avait traversé une époque de crise où il avait dû emprunter à plusieurs personnes, dont son patron. Et voyant que son mari ne lui donnait plus d'argent pour faire les emplettes, la belle et jeune baronne avait décidé de vendre ses parts de l'entreprise. Juste pour avoir des sous à dépenser. C'était pour cela que junior lui avait dit de ne plus se soucier de ses dettes... Quel imbécile il avait été !
Dans un geste de colère, le gentilhomme déchira le papier en deux et le jeta sur le bureau de son directeur. Ce dernier soupira une nouvelle fois et mit sa main sur sa joue.
- Vous en voulez un autre pour vous défouler ? J'en ai plusieurs copies dans les archives, vous savez.
Le gros bonhomme se dirigea en trombe vers la porte, vaincu. Il l'ouvrit puis, se tournant une dernière fois vers son employeur, il jura.
- Je vais vous le faire payer ! Sale mioche !
Il claqua ensuite violemment la porte, faisant trembler l'encrier d'Alexandre sur son bureau.
Ce dernier, s'autorisant enfin à sourire sincèrement, décroisa les bras et se remit à sa paperasse. Comme il aimait la paperasse ! C'était presque un loisir pour lui que de vérifier ses comptes qui grimpaient en flèche depuis la sortie de sa nouvelle gamme de chocolats… Il faudrait qu'il pense à inviter le comte Trancy à diner pour son généreux service…
Se remémorant alors la face abattue de son ex-associé, il se mit à rire.
- Sacré Rollington !
...
- Cela faisait des heures que Camille n'arrivait pas à se relever. Elle essayait mais elle semblait paralysée des deux jambes.
Elle avait finalement cessé de pleurer et voyant qu'elle ne parvenait pas à se relever ni à courir à nouveau, elle avait décidé d'accepter son sort, quel qu'il soit. Elle s'était donc affalée contre le mur grisâtre, le regard vide. Elle en était maintenant au point de ne plus sentir les pulsations de son coeur dans sa poitrine... C'était peut-être un signe de sa fin prochaine. Et quelque part, elle voulait rendre l'âme sur le champ, rejoindre sa mère dans les cieux et ne pas avoir à survivre avec ces atroces images en tête.
Elle ferma les yeux et voulut se remémorer d'anciens souvenirs une dernière fois. Elle se souvint des collines vertes à perte de vue, de l'odeur des fleurs et des biscuits, de la sensation de l'eau fraiche sur sa peau, du goût délicat de la soupe de sa Mom... Oh, elle donnerait n'importe quoi pour revenir à cette époque, revivre ces moments de paix, sans soucis, sans tristesse, sans solitude... Mais c'était une période révolue. Désormais, tout ce qui lui restait était ces images floues et qui finiraient à leur tour par disparaître.
Soudain, la sortant de ses rêveries, elle sentit quelqu'un la contempler.
Elle ouvrit les yeux et les leva pour apercevoir un homme tout vêtu de noir s'agenouiller près d'elle. Il la regarda de ses yeux marron, perçants et froids qui ne lui faisaient étrangement aucun effet. Elle ne ressentait rien d'autre qu'une poignante mélancolie qui l'avait épuisée à force de pleurer. L'homme avait un visage pâle, des traits réguliers et attirants, une grande taille et une belle physionomie.
Il lui dit quelques mots qu'elle ne put comprendre. Elle était trop fatiguée.
- J'ai mal...
L'homme cligna des yeux.
- Comment vous appelez-vous, petite ? lui demanda-t-il en souriant.
Son sourire était aussi froid que lui et il n'était nullement sincère, elle le sut instantanément. Pourtant, voyant qu'il parlait français, son doute se dissipa un peu.
- Camille, je m'appelle Camille, murmura-t-elle timidement en réponse.
- Votre nom complet, je vous prie, insista l'inconnu, toujours souriant.
- Je m'appelle Camille Teassa...
Elle soupira.
-...Albertwood...
- Albertwood ? Intéressant, fit-il. Avez-vous un quelconque lien avec les entreprises Albert ou même avec Alexandre William Albertwood ?
- Pourquoi me posez-vous cette question ? répliqua-t-elle en fronçant les sourcils.
Le sourire de l'inconnu s'agrandit.
- J'ai besoin de connaitre ces informations si je veux vous tirer de cette mauvaise passe, répondit-il d'une voix mielleuse. Vous ne voulez pas rentrer chez vous ?
Camille se raccrocha à ses paroles. Il voulait l'aider. Finalement, il ne fallait pas se fier aux apparences. Il pouvait se révéler être un gentil monsieur.
- Ah… D'accord, approuva-t-elle finalement. Alexandre Albertwood est mon frère. C'est lui qui dirige les sociétés Albert. J'habite dans un très beau quartier de la ville. Ma maison est jaune et très grande… Vous connaissez ?
Il ne lui répondit pas et se contenta de la soulever pour la prendre dans ses bras.
- Que faites-vous?! s'indigna-t-elle. Lâchez-moi! Lâchez-moi!
Mais elle eut beau crier et se débattre, il ne la lâcha pas.
Il l'emmena jusqu'à une voiture garée dans une discrète ruelle, la bâillonnant avec un foulard blanchâtre tout droit sorti de sa poche. Il la jeta ensuite à l'intérieur comme un vulgaire déchet avant de monter à la place du conducteur et de faire démarrer la voiture.
Camille se débattit plusieurs minutes, s'égosillant à l'intérieur de la voiture dont les fenêtres étaient fermées. Il faisait sombre et froid à l'intérieur. Voyant que ses efforts ne servaient à rien, elle finit par s'asseoir sur sa banquette et décida de se calmer. Elle était naïve mais elle avait tout de même compris que cet inconnu n'avait pas l'intention de la ramener chez elle. Décidément, elle n'était pas au bout de ses mésaventures pour la journée...
Elle soupira ensuite et se roula en boule. Elle était fatiguée, très fatiguée. Ses larmes l'avaient épuisé, la rendant incapable de réfléchir. Elle bailla et détendit ses muscles, bercée par le son de la voiture en marche. Et sans le savoir, elle avait été capturée par Morphée pour rejoindre le monde des songes.
...
- Camille se tortilla sur son siège, angoissée et accablée de regrets. Elle se trouvait dans un tout petit bureau à l'intérieur d'une maison modestement riche qui se tenait un peu éloignée de la capitale. Il n'y avait que très peu de demeures dans le quartier dont la plupart étaient inhabitées. Elle s'en était aperçue quand l'homme l'avait faite sortir de voiture peu avant.
Derrière elle se trouvait un petit coin salon avec un grand divan vert et deux chaises élégantes de la même couleur et du même style. Au milieu d'eux, une table basse en marbre sur laquelle était déposé un grand vase contenait une trentaine de fleurs de lilas, faisant sentir agréablement bon la pièce. Une armoire se trouvait près de la double porte qui séparait le coquet bureau du reste de la maison. Bien sûr, il n'était pas aussi grand ou somptueux que celui d'Alexandre mais elle trouvait tout de même que cette pièce respirait la fraîcheur.
Contrairement à l'étouffant bureau de son frère où elle ne restait jamais trop longtemps à cause de la décoration gênante et étouffante, elle pourrait passer plusieurs heures dans cette pièce. D'ailleurs, c'est ce qu'elle était en train de faire. Elle avait été assise de force sur ce siège qui faisait face au bureau depuis un temps indéterminable.
Tout ce qu'elle savait, c'est que la journée se terminait. Une douce lumière caramel entrait par les volets ouverts de la seule et grande fenêtre à gauche de la jeune fille.
Elle avait tenté de sortir discrètement puisqu'elle n'était pas attachée mais la porte était soigneusement fermée. Définitivement, elle n'avait d'autre choix que d'attendre, assise sur cette chaise confortable...
La porte s'ouvrit soudain doucement. Camille eut un sourire, tourna la tête et vit un jeune homme a l'air sérieux entrer dans la pièce.
Il s'assit sur un siège calmement, ne la considérant même pas, puis la détailla de son seul oeil valide. Ce qu'elle remarqua en premier chez lui fut donc son cache-œil. Un élégant bandeau noir comme les pirates. Et la seconde fut que la couleur de ses yeux était bleue comme le ciel. Il avait la peau pâle et alors qu'il croisait les mains sur le bureau, elle remarqua l'énorme pierre bleue qu'il portait au doigt sur un anneau.
Le temps passa, passa, et passa avec une lenteur exaspérante. Chacun se lassa bien vite de la figure de l'autre et Camille se lança la première.
- Je m'ennuie, vous savez. Je veux rentrer chez moi... Pouvez-vous m'aider ?
- Non, fut sa seule réponse.
- Oh, mais... Je n'ai rien fait ! Je vous le jure ! Je me suis juste perdue... Et-et...
Sa voix se fana peu à peu. Elle voyait bien que ses misérables explications ne la sauveraient pas. Elle baissa la tête puis un sourire amer se dessina sur ses lèvres. Elle se contenta ensuite de garder le silence.
Le jeune homme en face d'elle lui tendit finalement une feuille et un stylo. Curieuse, elle les prit et parcourut la feuille du regard.
Votre nom complet ?
Votre date de naissance ?
Votre adresse ?
Les stratégies commerciales d'Albert&Cie ?
La feuille était pleine à craquer de questions et entre elles, il y avait un espace pour la réponse. Plus elle descendait la liste des questions, plus elles devenaient indiscrètes et osées. Elle releva la tête avec stupéfaction vers le jeune homme qui restait parfaitement stoïque.
- Réponds ! lui ordonna la statue morbide.
- Mais je ne connais pas la réponse au trois quarts de ces questions ! protesta-t-elle. À quoi cela vous avance-t-il au juste de connaitre la stratégie commerciale de mon frère ?!
Elle se tendit et elle le fusilla du regard.
Le jeune homme soupira et massa ses tempes d'exaspération.
- Sebastian ! appela-t-il alors.
Un homme entra et Camille le reconnut. C'était celui qui l'avait amenée de force ici. Il était habillé en respectable majordome, un sourire serviable sur les lèvres. Ils échangèrent quelques courtes et rapides phrases puis sortirent tous les deux de la pièce. En voyant le borgne se lever et marcher aux côtés du majordome, Camille constata qu'il était plus petit que ce dernier. Environ un mètre soixante-dix.
Cette fois, ils ne la laissèrent pas seule longtemps. En cinq minutes, le majordome revint avec un plateau.
Il mit devant elle une grande assiette de petits fours au chocolat et une tasse de lait chaud.
- Tenez, vous devez avoir faim, sourit-il en la servant.
Elle le dévisagea, incrédule. Elle repoussa ensuite l'assiette sur la table loin d'elle et se renfonça dans le dossier de la chaise en croisant les bras. De toute façon, cette sucrerie devait être empoisonnée... Venant d'eux, rien d'étonnant !
Seulement, le majordome sembla déconcerté par son refus.
- Pourquoi ne mangez-vous pas ? lui demanda-t-il.
- Je n'ai pas faim, répondit-elle en tournant la tête.
- Eh bien... Vous n'avez pas de chance. Ce sont les meilleurs petits fours qui soient.
- Je n'ai pas faim, répéta-t-elle, boudeuse.
Une minute s'écoula environ et le regard du majordome s'assombrit.
- Écoutez-moi, Mademoiselle. Vous devez répondre à toutes les questions posées sur la feuille qu'on vous a présentée. Et docilement. Sinon, vous ne verrez plus l'extérieur de cette maison.
- Mais pourquoi?! s'emporta la jeune fille en se relevant brutalement. À quoi cela vous avancera-t-il de connaitre des choses aussi personnelles sur moi et ma famille ?! Bon sang ! Et je vous répète en plus que je ne connais pas les réponses à la plupart de vos questions !
- Calmez-vous, s'il vous plaît. Si c'est comme ça, vous aurez tout le temps de méditer dans votre chambre, conclut le dénommé Sebastian.
- Quoi mais ... ! Vous n'avez pas répondu à ma question ! Et puis c'est impossible que je reste encore plus longtemps dans cette demeure !
Elle avança vers l'homme en noir.
-Vous n'êtes que des fous ! Des fous, vous m'entendez ?! s'écria-t-elle alors, le visage déformé par la colère.
Tout aussi brutalement pourtant, elle s'écroula sur le sol, le visage entre les mains. Toute sa rage se muait en tristesse. Elle se remit à pleurer, et entre chaque sanglot, elle tenta d'appeler à l'aide.
- Je-je veux rentrer ! Mom ! Sab-Sabrina ! Aidez-moi ! Pitié...
Sebastian l'observa en silence et se fit la réflexion qu'elle avait l'air vraiment misérable. Finalement, il soupira. Visiblement, il ne pourrait lui soutirer aucune information dans cet état. Il tapa alors dans ses mains.
- Mai-Lin!
Une rouquine aux grandes lunettes entra telle une furie dans la pièce. Elle se présenta en tremblant devant son supérieur et le salua comme à l'armée.
- Prête ! Que voulez-vous que je fasse, Sebastian ?
- Emmenez notre nouvelle invitée dans la chambre jaune, dit-il en pointant du doigt la jeune fille en larmes.
La rouquine sembla tout juste la remarquer et se tourna pour interroger à nouveau son supérieur.
- Mais pourquoi pleure-t-elle ?
- C'est une longue histoire, tu le sauras bien assez tôt...
- D'accord, se résigna la servante.
Elle aida alors la jeune fille à se relever et cette dernière ne protesta pas, sans doute trop traumatisée. Elle la mena à travers les couloirs en lui parlant rapidement en anglais. Ne comprenant rien à son charabia, Camille demeura tête baissée. Arrivées devant une porte au fond du couloir, May-Lin l'ouvrit pour laisser la jeune fille entrer.
Camille remarqua qu'il s'agissait d'une chambre normale, mais pas moins sophistiquée. Le mobilier était composé d'une armoire, d'un petit bureau près de la fenêtre fermée et de deux tables de chevet de chaque côté du seul lit de la chambre.
- Tenez, Mademoiselle. Si vous avez besoin d'aide, n'hésitez pas à sonner la cloche près de votre lit. À demain, passez une bonne nuit ! fit-elle en s'inclinant tout en rougissant.
Camille ne la comprenait pas mais elle répondit quand même par rapport à ce qu'elle croyait avoir deviné.
- Merci, murmura-t-elle, épuisée.
Sans savoir pourquoi, elle rendit aussi son sourire à la rouquine.
La servante ferma la porte en s'en allant, laissant la jeune fille seule. Cette dernière se jeta alors sur le lit en soupirant. Elle ne pouvait plus penser. Sentant son coeur battre la chamade dans sa poitrine, la première image qui lui vint à l'esprit fut celle de son frère qui s'inquiéterait en constatant sa disparition.
Ne voulant pas être plus accablée, elle se concentra plutôt sur l'une de ses aventures imaginaires, les doux rêves qu'elle se racontait avant de dormir... Et en plongeant dans un univers rose bonbon, elle pensait - enfin, elle espérait - que demain serait meilleur. Peut-être qu'elle oublierait et reprendrait sa vie comme avant. Elle ne put s'empêcher de remarquer que cela faisait deux fois en deux jours qu'elle priait ainsi et elle sentit les larmes l'envahir à nouveau.
- Parce que... Avant, c'était mieux, souffla-t-elle en plongeant sa tête dans le doux oreiller.
... Fin du Chapitre ...
