Salutations, chères lectrices, je suis heureuse en ce jour de vous présenter ce nouveau chapitre, qui est, ma foi, le plus long que je n'ai jamais écrit. Je tenais cependant à vous prévenir que la dernière scène de celui-ci est classée M pour violence inappropriée pour un jeune public. Je recommande donc aux âmes sensibles de s'en abstenir. Le reste du chapitre est soumis au même rating que d'habitude.
Je voudrais aussi faire un grand merci à ma correctrice, Pommedapi, pour l'effort et la gentillesse dont elle fait toujours preuve avec moi, car corriger l'un de mes chapitres est une véritable torture. Alors MERCI à mon ange gardien !
Merci de m'avoir choisie comme guide, je vais faire de mon mieux pour vous divertir chère lectrice !
Chapitre VI
7 Avril 1897
- Si quelqu'un de simplet devait un jour jeter un coup d'oeil au compte en banque des Albertwood, il perdrait la raison en réalisant l'énormité de la somme qui y reposait. En effet, les Albertwood étaient très riches. Ils avaient une fortune colossale à leur disposition mais n'en faisaient étrangement rien (à part investir ici et là pour s'enrichir encore un peu plus). La famille était restreinte et les seuls pouvant accéder à ce patrimoine étaient Miss Camille Tessa et Alexandre William Albertwood. Deux héritiers seulement qui un jour devraient se partager cette fortune inestimable.
Bien sûr, d'autres membres de la famille, des cousins proches comme des parents éloignés, avaient réclamé leur part du gâteau. Mais Alexandre les avait tous destitués, ces ignorants qui voulaient toucher de leurs mains souillées le fruit de son dur labeur. Personne ne devait toucher à cet argent hormis lui et sa soeur.
Malgré tout, pour espérer rafler ne serait-ce qu'une petite miette du pactole, les plus déterminés avaient encore une option : marier l'un des leurs à l'un des héritiers.
En effet, si un homme devait épouser Camille, il obtiendrait sa gigantesque dote. Et si une femme devait épouser Alexandre, elle aurait accès à l'une des plus grandes bourses de toute l'Angleterre.
Cependant, la plupart des membres de l'aristocratie ignorait l'existence même de Camille. Elle croyait que seul Alexandre était voué à hériter du magot sans devoir partager avec quiconque.
De toute façon, depuis que l'entreprise avait été remise sur pied par ses soins et que les revenus avaient doublé, les propositions n'avaient cessé d'affluer. Les plus grandes familles venaient tenter leur chance, envoyant des photos de leurs filles, toutes jolies et bonnes à marier. Mais Alexandre ne bronchait pas. Il envoyait balader toutes ses prétendantes et n'acceptait aucune entrevue, refusant catégoriquement de s'aventurer sur ce terrain huileux qu'était le mariage.
À cause de cette attitude jugée contre les normes de la société, les mauvaises langues s'étaient mises à répandre les pires ragots à son sujet : l'on disait qu'il était trop obsédé par son travail, qu'il avait développé un fétichisme pour l'abstinence ou pire, qu'il n'aimait pas les femmes.
Cependant, ces messes-basses pouvaient-elles vraiment entacher la réputation du futur duc ? Non. Car Alexandre, de par son statut social et sa richesse nouvellement retrouvée, demeurait une étoile dans le firmament pour les pauvres jaloux de la petite société. Bref, il était pratiquement inaccessible car personne ne possédait d'éléments capables de le faire tomber de son piédestal.
Mais plus tout à fait désormais...
Reposant sa tasse de thé sur son bureau, un borgne aux yeux d'azur soupira et jeta un oeil par la fenêtre de son bureau puis se tourna vers son majordome. Ce dernier était debout près de sa chaise et tenait la théière.
- Comment va la fille ? demanda le borgne.
Le majordome sourit en réponse.
- Elle ne risque pas de mourir aujourd'hui, c'est déjà ça. Mais elle refuse catégoriquement de manger ou de parler. Vous devriez vous en charger. Cela fait plus de deux jours qu'elle n'a pas quitté la chambre jaune. Elle se fane comme une fleur.
- Hé bien, fais-lui avaler quelque chose de force ! Je ne veux pas avoir la mort d'une gamine sur la conscience. Et amène-la-moi avant la fin de journée. Ce petit jeu n'a que trop duré, ordonna le jeune homme avant de reprendre une gorgée de son thé.
- Bien sûr, maitre, sourit Sebastian en s'inclinant.
La théière qu'il tenait auparavant entre ses mains s'était alors retrouvée sur le plateau en argent derrière lui.
Soupirant une nouvelle fois, le borgne prit le fichier en face de lui pour l'examiner une nouvelle fois. C'était l'arbre généalogique des Albertwood. Un fichier extrêmement secret qu'il avait eu du mal à dénicher. Cette satanée famille avait certainement soudoyé les classeurs pour le mettre aussi bas dans les archives patriarcales…
- Alors elle dit vrai, lâcha-t-il en parcourant la feuille des yeux. Il y a vraiment une héritière chez les Albertwood. Et moi qui croyais que M. Jorge n'avait eu qu'un seul fils... Ils sont d'une telle fourberie dans cette famille... Alexandre Albertwood a assez d'avarice pour la dissimuler aux yeux du monde. Il veut certainement cacher l'existence de sa seule soeur, la seule qui puisse partager la fortune familiale avec lui, et garder le tout pour lui-même. Il en est largement capable vu ses méthodes professionnelles ...
- Vous avez totalement raison, maitre, sourit une nouvelle fois le majordome en débarrassant le bureau du jeune homme.
Il sortit ensuite, laissant le borgne à son travail.
...
- Après s'être faite enfermée dans cette chambre maussade, Camille ne vit plus la lumière du soleil. Elle dormait tout le temps, sans doute pour ne pas penser à ses tourments, d'un sommeil léthargique induit par une fatigue aussi artificielle que douloureuse. Elle ne rêvait pas non plus.
De ses transes, elle ne retenait qu'un espace noir et solitaire. Sans se l'avouer, elle essayait de se couper du monde, de se terrer dans un cocon protecteur et inoffensif tissé par une peur dévorante de la réalité. Elle ne sortait de ce cocon qu'à cause de cet homme tout vêtu de noir, à la voix mielleuse mais froide, au sourire aussi malicieux que faux.
Il lui murmurait des mots incompréhensibles à l'oreille en la réveillant mais elle ne le comprenait pas. Elle se contentait donc d'enfoncer sa tête dans le coussin blanc et de répondre par des mots aussi incompréhensibles que les siens.
- Non... Pour l'amour de Dieu, non...
Elle ne savait pas combien de temps elle avait passé à tenter de fuir dans ses rêves mais elle y était encore. Alors lorsqu'elle entendait le bruit d'une porte qu'on ouvre, le drap sur lequel elle reposait fut cruellement arraché de sorte qu'elle s'écrasa au sol lamentablement.
Sa première pensée en retrouvant connaissance ne fut pas la douleur de la chute mais le fait que - selon elle - elle n'avait pas assez dormi.
L'idée de rester allongée sur le sol semblait assez tentante mais elle se ravisa et se releva, reconnaissant ensuite un visage familier qui l'observait d'en haut.
- Bonjour, Mademoiselle, dit-il en s'agenouillant près d'elle.
Camille, déboussolée, se frottait les yeux en essayant de se rappeler comment elle avait pu se retrouver ici et pourquoi elle semblait connaitre cet homme habillé en majordome. Le meilleur moyen de le savoir était encore de le lui demander directement.
- Bonjour, dit-elle en baillant. Où suis-je ?
Elle explora la chambre des yeux. Rien de reconnaissable pour elle. Seul cet homme qu'il lui semblait avoir rencontré quelque part. En rêve peut-être ?
Elle ne réfléchissait pas de façon cohérente et il lui fallut quelques minutes pour le réaliser. La paralysie mentale de son long sommeil prit du temps à se dissiper. Alors qu'elle essayait de recouvrer ses esprits de logique, le majordome l'observa avec son petit sourire et remit une mèche brune qui pendait sur son visage derrière son oreille.
Elle resta interdite face à ce geste inattendu. Ils échangèrent ensuite un long regard. Le majordome souriait toujours en fouillant dans ses yeux comme s'il pouvait la dépouiller de tous ses secrets rien qu'en l'observant intensément. De son coté, Camille tentait de capter la moindre émotion dans le regard brun de cet étrange personnage mais elle ne percevait rien. Ses yeux étaient comme des coquilles vides de tout ce qui fait un être humain. Elle ne voyait rien pendant que lui la perçait comme si elle était transparente ...
Soudain, tout lui revint en tête.
Un cri fort, très fort, aux intonations très aiguës, résonna alors dans la maison. Un cri si fort que le maitre grimaça à son entente dans son bureau plusieurs pièces plus loin. Un des domestiques de la maison se jeta même à terre, croyant qu'une catastrophe s'apprêtait à frapper. Et deux autres foncèrent vers la provenance du cri pour trouver un spectacle pour le moins inattendu.
La nouvelle venue, la petite Camille, menaçait avec un vase bleu en porcelaine de Chine le majordome attitré de la maison. Les deux se tenaient au milieu de la pièce et la jeune fille tremblait alors que le majordome tentait de la raisonner.
Avec l'aide de la femme de chambre rousse, May-Lin, et d'un autre domestique, Camille fut néanmoins maîtrisée et préparée pour la rencontre avec le maitre. Ils la forcèrent à avaler un petit déjeuner entier puis la femme de chambre s'occupa de lui faire prendre son bain et de l'habiller proprement. Grâce à ce traitement gentil mais tout de même forcé, la crainte de la jeune fille se dissipa un peu. Si ces gens comptaient vraiment lui faire de mauvaises choses, pourquoi la traiter aussi bien ? Elle avait de la chance, beaucoup de chance, car elle se doutait que toutes les filles kidnappées n'étaient pas aussi bien soignées. Alors, elle se mit à croire que ces personnes n'étaient pas si mauvaises, qu'elle pourrait peut-être s'en sortir en se montrant coopérative.
Enfin, menée par Sebastian à travers la maison pour se rendre chez le fameux maitre, elle remarqua que cette demeure n'était pas aussi grandiose et luxueuse que la sienne. Tout était plus modeste mais tout aussi élégant. Elle sentait le bois et les fleurs, et non pas la cire et le parfum artificiel utilisés pour nettoyer le sol de chez elle. Ici, tout était plus authentique. Chaque meuble qu'elle pouvait entrevoir (armoire, fauteuil, table basse) semblait avoir une histoire, un vécu, le rendant même pour elle plus familier que tous ceux de chez elle qui paraissaient tout droit arrivés du magasin. C'était bien vrai. Dans sa propre maison, elle n'osait pas s'asseoir sur certaines chaises de peur de les abimer...
Oh, comme cet endroit était chaleureux ! Sans le savoir, ses épaules se détendirent à cette pensée.
Arrivés devant la porte du maitre, elle leva les yeux vers le majordome qui lui sourit en retour. Son sourire était pourtant faux, elle le savait. Un frisson lui traversa la colonne vertébrale et elle se tourna vers la porte, soudain honteuse et effrayée. Il l'ouvrit pour elle et il la laissa pénétrer en premier.
Une fois à l'intérieur, Camille fit un tour sur elle-même pour examiner le bureau dans son ensemble. Rien n'avait changé depuis sa dernière visite hormis les papiers dispersés sur le bureau et le borgne penché sur eux. Lui aussi, ce borgne à l'oeil bleu ciel, semblait avoir été rencontré dans un rêve... Ne voyant personne d'autre dans cette pièce, elle en déduisit directement que ce devait être lui le maitre.
Elle resta figée sur place, attendant qu'il lui parle.
Il leva les yeux de ses papiers pour se concentrer sur elle.
Elle ravala sa salive sous son regard.
Il fit un geste à l'attention de Sebastian qui se chargea d'asseoir la jeune fille sur l'un des deux sièges qui faisaient face au bureau puis le majordome se mit derrière le siège de son maitre tout en souriant à la jeune fille.
- Puisque mon maitre ne maitrise pas très bien votre langue, Mademoiselle, je serai chargé d'intervenir en tant que traducteur dans votre discussion, expliqua Sebastian.
Le maitre prit donc la parole. Alors que Camille s'attendait à une voix rauque et imposante pour cette expression dure et froide, elle fut surprise en entendant une voix douce et fluette. Il parla rapidement et elle ne comprit que très peu de choses de son discours.
- Bonjour, Miss Albertwood ( vide ). Je suis le comte Phantomhive et ( vide ). Voilà pourquoi cela s'est produit ( vide ). Londres ... seule ( vide ). Vous comprenez ?
- Désolée... Mais je n'ai rien compris, lâcha-t-elle, rougissante en détournant les yeux.
- Hnn.
Le maitre soupira.
-Sebastian !
- D'accord. Voici ce que mon maitre vient de vous dire à l'instant, traduisit Sebastian en souriant. Bonjour, Mademoiselle Albertwood, j'espère que vous êtes reposée. Je suis le comte Phantomhive, je suis ravi de vous avoir comme invitée. Pardon pour notre premier accueil qui fut trop brutal, et veuillez excuser l'attitude farfelue des domestiques. Nous vous avons amenée ici car il se trouve, par le plus grand des hasards, que l'on fait une recherche approfondie sur votre famille. Voilà pourquoi mon exceptionnel majordome a cru bon de vous ramener ici, d'autant que vous étiez dans une situation plutôt critique. Il ne faut pas l'ignorer. Il ne pouvait donc pas vous laisser, il y a trop de danger dans Londres pour laisser une jeune fille telle que vous, seule en plus. Nous pensons également que vous serez d'une grande aide pour notre enquête. Vous comprenez ?
Il était rapide, vraiment rapide et elle cligna des yeux en réalisant son génie. Elle était sérieusement impressionnée. Arriver à mémoriser un tel discours en si peu de temps et le traduire sans peine, voilà un exploit. Elle ne remarqua qu'ensuite que cette explication était tirée par les cheveux...
- Oui, maintenant je comprends parfaitement. Merci.
Elle croisa les bras. Elle était légèrement suspicieuse au sujet de leurs intentions.
-Et en quoi consiste votre enquête au juste ? reprit-elle, sur la défensive cette fois.
Le majordome échangea un regard discret avec son maitre qui répondit d'un ton aussi aimable que possible.
- Elle consiste à vérifier l'intégrité de votre lignée. C'est une demande de la Reine en personne.
Il sourit encore une fois.
-Vous n'êtes sûrement pas sans ignorer que vous devez des comptes à Sa Majesté. Et vous, du moins votre frère, n'en donnez plus depuis longtemps. Cette désobéissance à la Couronne est injustifiable et porte sur vous différents soupçons. Vous êtes peut-être liés à des affaires louches et sales. Qui sait ?
- Mais que dites-vous là !
Le visage de Camille se crispa et elle serra les poings pour ne pas s'emporter sous le coup de l'indignation.
-Comment osez-vous supposer une chose pareille ! Écoutez, mon frère est la personne la plus intègre que je connaisse ! Il ne pourrait jamais désobéir à cette Reine ! Et encore, s'il le faisait, il aurait certainement de très bonnes raisons!
Elle se tut un moment, faisant la moue, et plissa les yeux.
-Et puis, reprit-elle, qui êtes-vous pour enquêter sous ordre de la Reine ?
- Mon maitre et moi vous prions de bien vouloir vous calmer, Mademoiselle, exigea soudain Sebastian. Nous ne portons sur vous aucune accusation, nous ne faisons qu'émettre des hypothèses. Donc, vous offusquez de la sorte ne sert à rien. Sauf si ...
Il reprit son sourire et le sang de Camille se refroidit instantanément dans ses veines.
- …Vous avez quelque chose à vous reprocher.
Elle secoua la tête lentement, soudain très craintive, puis ravala la boule dans sa gorge.
- Non, non-non-non ...
- Très bien donc. Et pour répondre à votre question…
Le majordome se racla la gorge et indiqua son jeune maitre assis près de lui sur son fauteuil.
-Je vous présente le maitre de l'illustre famille Phantomhive, directeur des confiseries Phantom et noble chien de garde de Sa Majesté la Reine Victoria, présenta-t-il dignement.
- Chien de quoi ?! s'exclama Camille en haussant un sourcil.
De tout le discours et de toutes les fonctions de ce jeune homme, elle n'avait retenu que cette dernière réplique.
- Chien de garde de Sa Majesté, répéta le majordome.
Chien de garde, chien de garde, chien de garde... Sans le savoir, un gloussement lui échappa et elle porta sa main sur ses lèvres, le regard rieur.
- Oh, désolée, désolée !
Elle essaya d'arrêter les rires qui secouaient son estomac mais elle ne pouvait rien faire contre le large sourire qui habitait son visage.
Le maitre la regardait bizarrement puis il somma son majordome de se pencher avant de lui murmurer quelques phrases à l'oreille. Sebastian reprit son sourire et se redressa ensuite.
- Pourquoi riez-vous, Mademoiselle ?
- C'es-c'est juste que c'est drôle ! Chien de garde de Sa Majesté ! Il va lui chercher la baballe ou quoi ?! Hahaha !
Et elle éclata de rire pendant une bonne minute.
Après s'être calmée, elle rencontra le visage sérieux des deux hommes et se sentit brutalement stupide. Elle rougit comme une tomate de honte puis remit une mèche de ses cheveux derrière son oreille, essayant de se justifier.
- Désolée, tenta-t-elle avec un sourire. C'était plus drôle dans ma tête ... Oh, et je ne doute pas que votre fonction doit être très prestigieuse.
Ils restèrent de marbre face à elle, ce qui ne fit qu'augmenter son embarras. Pourtant, après ce rire totalement déplacé, elle se sentait plus détendue. Son visage se relâcha en un sourire confiant et elle cessa de trembler et de chiffonner ses pauvres jupons.
Et l'interrogatoire continua. Ils lui posèrent des questions très personnelles auxquelles elle n'eut étrangement aucun mal à répondre. Elle se montra ainsi aussi honnête qu'il est humainement possible de l'être.
- D'où venez-vous et pourquoi ne parlez-vous pas anglais ? demanda le majordome.
Sebastian se chargeait de traduire avec précision le dialogue entre les jeunes gens, toujours avec cette expression qui avait le don de mettre Camille mal à l'aise.
Elle lui expliqua toute sa situation et sa petite aventure, n'épargnant aucun détail. Mentir ne servirait à rien avait-elle décidé, d'autant que Camille était une terrible monteuse. Elle était incapable de jouer des rôles sérieux ou d'inventer des scénarios crédibles. Elle leur révéla aussi la nature exacte de sa relation avec son frère aîné : une relation amicale et très soudée.
Avec cette révélation, la théorie du jeune maitre selon laquelle Alexandre voulait destituer sa soeur tomba complètement à l'eau. Il n'en fut que plus intrigué par le sort de cette jeune noble cachée aux yeux du monde. Mais alors, pourquoi son majordome l'avait-il retrouvée dans les rues couverte de saleté ?
Et ce fut exactement la question suivante à être posée.
Camille, qui s'était montrée très calme avec les autres questions, fut prise au dépourvue. Elle ne pouvait pas leur dire la vérité, du moins celle dont elle se rappelait, sous risque de passer pour une folle. Elle prédisait avec horreur le triste constat qu'ils feraient d'elle si elle leur révélait ce qu'elle avait vu.
Elle ne voyait qu'une seule solution pour s'expliquer logiquement : raconter son aventure honnêtement mais en prenant bien soin de gommer tous faits surnaturels. C'est ce qu'elle fit et le demi-mensonge passa comme de la crème. Son sourire ne fit que s'agrandir lorsque l'entretien toucha à sa fin.
- Merci, Mademoiselle, pour votre franchise. Vous nous avez été d'une grande aide, conclut le majordome.
- Alors vous allez me ramener chez moi ? lança Camille, les yeux pétillants.
- En fait ... Non, répondit-il en souriant.
C'est à cette dernière parole que la joie et la tranquillité de notre héroïne s'envolèrent comme poussière emportée par le vent. Ils lui expliquèrent pourtant qu'elle resterait dans cette maison jusqu'à la fin de leur enquête. Elle ne comprit pas leur démarche car pour elle, ils n'avaient plus besoin de ses renseignements et il était évident que leur enquête ne mènerait à aucun résultat pouvant inculper sa famille. Elle s'emporta donc et demanda des explications qu'on ne lui servit pas du tout.
Lorsqu'elle fut enfin calmée après plusieurs minutes de vociférations, on la renvoya dans la maison mais on ne la força pas à rester dans la chambre jaune. On lui donna accès à toutes les pièces, même le jardin, excepté les appartements privés du maitre et des domestiques. Mais ce n'est pas pour autant qu'elle se sentit mieux car qu'importent la taille ou les conditions de sa prison, un prisonnier reste toujours un prisonnier. Quelqu'un privé de liberté.
Quand elle fut hors du bureau, le majordome regarda sérieusement son maitre.
- La croyez-vous ?
Celui-ci croisa les bras en s'affalant sur le dossier de son siège.
- Aucunement, répondit-il froidement.
...
- Loin, très loin de la capitale anglaise, dans un lieu souterrain sombre et impossible à localiser, se trouve un bâtiment qui n'a jamais connu la lumière du soleil. Personne ne connait la date exacte de sa construction ni dans quel but il était destiné au départ. Mais il n'empêche qu'aujourd'hui, il est l'une des bases les plus importantes qui soient, inconnu des habitants de la surface.
Malgré sa lugubre façade composée de murs noircis par le temps, de fenêtres sales et de portes lourdes et rouillées, l'intérieur est radicalement différent. On y trouve des murs, escaliers, sols et meubles qui n'ont rien à envier à ceux des grands sièges de police. La plupart des pièces sont néanmoins complètement vides.
L'immeuble se compose de trois étages.
Ce jour-là, les deux premiers fonctionnaient de façon aussi normale que d'habitude. Seul le dernier étage qui était toujours très calme connaissait un événement exceptionnel. A celui qui aurait tendu l'oreille, il aurait eu la chance d'entendre une voix grave et sûre parler de son incroyable découverte.
Dans la salle principale du troisième étage se trouvait donc la salle de réunion des grands Maitres où leurs Grandeurs étaient exceptionnellement réunies. Ils étaient tous habillés d'une longue et large robe noire et d'un masque volumineux couvrant leurs faces afin que leur âge ou leur sexe ne soit pas reconnu. Ainsi, il y avait de nombreuses femmes parmi les vingt Maitres mais personne ne pouvait donner de nombre exact. Peut-être cinq, peut-être dix? Cela n'avait aucune importance en réalité car un Maitre reste un Maitre, qu'il soit homme ou femme, vieux ou jeune.
Dans cette sombre et grande salle faiblement éclairée par des lanternes accrochées au plafond, les Maitres se trouvaient assis droitement sur leur rigides et imposants fauteuils particuliers qui se trouvaient être les seuls meubles de la pièce, considérant la plaidoirie incroyable d'un homme récemment promu au rang de Chef de Mission (un poste assez important dans la hiérarchie). Celui-ci était très compétent et s'acquittait bien des tâches qu'on lui confiait. Cela faisait plus de treize ans qu'il avait intégré son unité et il n'avait jamais commis aucune faute grave. Ce qui lui avait permis de solliciter l'attention des Maitres à cet instant. Pourtant, c'était surtout ce qu'il prétendait avoir découvert qui lui avait valu d'obtenir une séance privée.
Le Chef de Mission était un jeune homme vêtu de l'uniforme noir de l'unité. Il avait un peu plus de vingt sept ans. Il était grand, bien formé et les cheveux noirs sur sa tête ainsi que la mince barbe à son menton étaient d'un noir de jais. Il s'agenouilla sur le sol glacé devant ses supérieurs et baissa la tête respectueusement.
- Respectables Grands Maitres ! débuta-t-il. Je suis le Chef de Mission Daris V-54 de la troisième section de recherche et d'investigation sur la surface. Je viens pour vous informer de ma nouvelle découverte concernant les recherches de l'ancien Maitre Vladimir. Comme vous le savez, il a développé avant sa mort des armes d'une grande force et je crois bien en avoir retrouvé l'une d'elles... Le Saphir, ajouta-t-il en relevant la tête.
Il était impossible de connaitre la réaction des Maitres face à cette annonce puisqu'ils restèrent immobiles et calmes.
- Et où est la pierre du Saphir ? questionna l'un des Maitres d'une voix pâteuse et difficile à cerner.
Daris resta les yeux rivés sur le sol.
- Avec sa porteuse, répondit-il rapidement. Je ne l'ai pas précisé mais j'ai également retrouvé la porteuse. C'est surtout grâce à elle que j'ai réussi à localiser la pierre. Il semblerait que la pierre de Vladimir ait choisi une petite noble qui va bientôt devenir grande.
S'en suivit un silence pesant durant lequel le jeune Chef de Mission se demanda s'il avait bien pesé ses mots. Il fit donc une pause pour y réfléchir encore une fois. Ce ne fut qu'une minute plus tard, lorsque l'un des maitres leva sa main - ordre plus qu'explicite au jeune homme de développer - que Daris fut certain qu'il avait entrepris la bonne démarche.
Il décida de se justifier et d'effacer tous les petits mystères que son discours avait pu soulever. Et pour ce faire, il utilisa des phrases toutes aussi respectueuses que les précédentes.
- Bien sûr, Vos Grandeurs, lorsque j'ai retrouvé la trace de la pierre du Saphir, je ne me suis pas autorisé à agir avant de vous consulter. Mais je peux vous jurer sur mon honneur que ce que je dis est totalement véridique.
Il fit une pause puis reprit de plus belle.
-Je connais l'emplacement exact de la demeure de l'Élue du Saphir, l'ayant observé pendant des jours. Je suis certain que si nous mettons la main sur la puissance de cette pierre, nous serons plus compétents dans l'accomplissement de notre devoir ! Respectables Maitres, il ne me suffit que de votre approbation pour vous ramener la pierre et celle qu'elle a choisie. Cela se fera dans les plus brefs délais puisque je suis certain que la capturer sera tâche aisée.
Après ce discours pleins d'arguments en faveur du Chef de Mission Daris, qui à défaut d'un nom de famille avait été nommé par le code V-54, les Maitres se retirèrent pour délibérer.
Subséquemment, ils décidèrent d'accorder leur feu vert pour la réalisation de ce projet mais décidèrent tout de même de prendre leurs précautions. Ils chargèrent donc un autre membre plus expérimenté d'accompagner le jeune homme dans sa mission car ils se doutaient que ce dernier pourrait être amené à gérer un imprévu. Après tout, personne n'était au courant des vrais pouvoirs du Saphir ni de la capacité de sa nouvelle porteuse à le maitriser. Peut-être serait-il aussi chaotique que le Jade ? Ou encore plus puissant que le Rubis ?
Prudence et sagesse,
Grandeur et force,
Telle est la devise des Purificateurs.
...
12 Mai 1897 - Maison londonienne des Phantomhive.
Il s'écoula un mois durant lequel Camille fit trois tentatives d'évasion ratées et pendant lequel elle arpenta la petite maison à la recherche d'un nouveau moyen de fuir ou d'une distraction. Elle ne se privait néanmoins plus de nourriture et mangeait avec plaisir tout ce qu'on lui servait. À quoi bon s'affamer après tout ? Elle était trop jeune pour mourir.
Elle n'avait pas de quoi se plaindre, sincèrement. Elle était dans l'ensemble très bien traitée et elle prenait même ses aises, empruntant les rares livres en français qu'elle pouvait trouver. Elle tenta aussi de lire en anglais et repéra un certain Pierre puis un Victor à travers un livre intitulé L'Homme Qui Rit. Pourtant, elle se découragea car le livre faisait plus de mille pages. Elle avait peur de ne rien comprendre et de confirmer qu'elle n'était qu'une imbécile, les livres de Miss Kavioski l'ayant traumatisé par leur longueur et leur complexité.
Durant ce long mois, elle fit également connaissance avec les différents domestiques de la maison qui se comptaient au nombre de cinq.
Sebastian, le fameux majordome et chef, traducteur à ses heures perdues, possédait tous les talents qu'on peut exiger d'un maitre d'hôtel (inutile de préciser que Nails, le majordome des Albertwood, ne faisait pas le poids à côté de lui). Ses aptitudes, autant physiques que mentales, relevaient du génie. Elle le comparait à un couteau suisse sous forme humaine puisqu'il cuisinait, nettoyait, enseignait à son jeune maitre toutes les matières nécessaires et tenait les comptes de la maison. Avec de tels talents, elle se demandait comment il avait pu finir majordome. Une question sans réponse.
Plus bizarre encore, en prenant en compte le fait que la maison tenait totalement grâce à lui, pourquoi le maitre de maison s'embarrassait-il d'autres servants inutiles, qui plus est des destructeurs nés ?
Car oui, parlons-en des autres domestiques !
May-Lin, la femme de chambre rousse, était presque aveugle malgré les énormes lunettes qui trônaient sur son visage. Elle était très maladroite, cassant tout ce qu'elle pouvait porter. Elle nettoyait mal et Sebastian devait toujours repasser derrière elle. D'ailleurs, sa relation avec lui était assez ambiguë, avait-elle remarqué. Il ne la regardait même pas mais cette dernière avait visiblement un sérieux faible pour lui compte tenu de ses rougissements et bégaiements en la présence du beau majordome ténébreux.
Pour sa part, Camille craignait Sebastian plus qu'autre chose mais cela ne l'empêchait pas de penser que le couple qu'il pourrait former avec May-Lin serait adorable.
Bard était le cuisinier et elle le soupçonnait sérieusement d'avoir travaillé pour l'armée à cause de toutes les armes à feu qu'il possédait. Il s'en servait pour tout et n'importe quoi et le plus souvent, c'était pour cuire les aliments. Elle craignait qu'un jour, il ne se brûle gravement, d'autant que Bard était vraiment trop jeune pour mourir. Il ne devait pas avoir plus de trente cinq ans ! C'était un grand blond, gentil et bien portant. Quel malheur s'il devait subir un accident pareil, pensait-elle avec consternation.
Tanaka, devant les deux autres, était certainement le plus calme. Il passait son temps à boire du thé, assis par terre ou ailleurs. Il parlait peu mais n'était pas avare de sourires. C'était un petit vieil homme fatigué, incapable désormais de faire grand chose. Elle ne connaissait pas sa fonction exacte et elle supposait qu'il devait être chargé de la paperasse. Honnêtement, il la fascinait.
En effet, Camille avait toujours eu beaucoup de respect pour les personnes âgées. D'une part parce qu'elle avait été élevée par une vieille dame, d'autre part parce qu'elle était sincèrement curieuse de leur vie. Ils avaient tellement de choses à vous apprendre ! Écouter les vieillards conter les histoires de leur jeunesse et leurs erreurs est très enrichissant. Dommage qu'elle ne puisse pas parler avec Tanaka comme avec sa Mom ou le vieux du village, se désolait-elle en silence.
Finnian, surnommé Finny par tout le monde, était le jardinier. Il n'était pas spécialement grand ni musclé mais plutôt mignon. Ses cheveux blonds clairs lui rappelaient ceux d'Alexandre mais la comparaison s'arrêtait là. Il avait une allure et un visage d'adolescent épargné par le temps, si bien que Camille avait même cru qu'il avait son âge. Finny était adorable et donnait l'envie d'être câliné. Un trait de caractère qu'elle avait noté chez lui, c'est qu'il ne se séparait jamais du chapeau de paille qui couvrait sa nuque.
Toutes ces personnes, si différentes et excentriques à la fois, avaient redoré l'humeur maussade de Camille. Elle les aimaient sincèrement, même si elle peinait à se l'avouer. Ils étaient attachants, drôles et divertissants. Elle ne pouvait peut-être pas leur parler, la barrière linguistique étant trop difficile à briser, mais elle les comprenait par leurs gestes et expressions. Qui a dit qu'il fallait absolument parler la même langue pour être amis ? Ce devait être un ignorant…
Côtoyer ces gens lui faisait presque oublier qu'elle était prisonnière et qu'elle n'avait aucune nouvelle de son frère qu'elle s'imaginait mort d'inquiétude. Elle se faisait comprendre par des mouvements de mains, des dessins dans l'air ou encore grâce aux expressions de son visage. Elle n'avait pas de problème pour les comprendre eux aussi, cette technique visuelle marchant des deux côtés.
Ce matin, May-Lin passait la serpillère. Du pas de sa chambre, Camille l'observa se battre durement avec l'outil de nettoyage. Le spectacle qu'elle donnait en éclaboussant le sol d'eau et de produits chimiques invitait à la moquerie car elle tombait souvent. Au bout de la sixième chute, Camille se dirigea vers elle et prit une autre serpillière. Elle lui sourit ensuite timidement comme pour demander la permission d'aider.
- Non, non ! Miss ! s'enflamma la servante devant sa proposition.
Camille arqua un sourcil.
- Je ne peux pas vous laisser faire ! Sebastian me grondera s'il le découvre! lâcha May-Lin en agitant les mains.
Camille, comprenant à demi-mots, argumenta implicitement en montrant du doigt le long parcours qui restait à nettoyer. Il était clair que May-Lin ne le finirait pas seule et à deux, ce serait plus simple et rapide. Et puis, Sebastian n'était pas là. Il était sorti faire des emplettes. May-Lin soupira en réalisant le travail qu'il lui restait à faire et reconnut qu'un coup de main ne serait pas de trop pour tout finir avant l'arrivée de son supérieur.
- Vous êtes sûre, Miss ?
Camille hocha hâtivement la tête, souriante.
- Alors, oui, vous pouvez, se résigna-t-elle.
Le temps qu'elle parle, Camille avait déjà trempé sa serpillère dans le seau d'eau et avait commencé à laver le sol.
Le début fut assez maladroit et elle tomba comme May-Lin plusieurs fois sur le sol. Après tout, elle n'avait pas fait de nettoyage depuis des mois. Mais les vieilles habitudes reprirent vite le dessus et elle se mit à astiquer le sol activement, se rappelant sa Mom qui ne cessait de la réprimander lorsqu'elle nettoyait mal.
- Allez, ma petite ! Frotte plus fort ! Tu as peur de blesser le parquet ou quoi ?
En moins d'une demi-heure, le sol fut impeccable. Bon, pas aussi impeccable que si c'était Sebastian qui l'avait nettoyé mais tout de même ! Après ce coup de serpillère, ce fut le tour du linge et la jeune fille insista de nouveau pour aider. Elle n'avait rien de mieux à faire. Rester les bras croisés à observer la pauvre servante endurer ces tâches seule lui semblait insupportable.
Camille considérait le ménage comme une forme de relaxation et comme une habitude. Dans son ancienne chaumière, elle rangeait la maison entière. Sa Mom, à cause de sa maladie, ne se chargeait que de la cuisine. Accrochant une chemise à la corde dans le jardin aux côtés de May-Lin, elle sentit une douce brise lui caresser le visage et elle soupira de bien-être. Dans son nouveau manoir, elle n'avait même pas le droit de faire son lit ! Une Lady ne devait pas s'abaisser à ce genre de travaux et elle le comprenait mais en même temps, c'était un exercice physique libérateur.
May-Lin quant à elle était surprise par l'attitude de cette jeune noble. Sebastian avait bien précisé qu'elle était d'une lignée très respectée, étant l'unique fille d'un grand duc, et qu'en conséquence, elle devait être bien traitée. Toutefois, elle ne donnait pas l'impression d'être de la haute noblesse. Elle était humble et discrète, sans aucun attrait de grandeur dans la voix ou la posture.
Lorsque les deux femmes eurent terminées le travail, Camille courût aussi vite que possible pour se changer avant l'arrivée de Sebastian. Elle avait apprécié de trouver quelques vêtements dans l'armoire à l'intérieur de la chambre jaune. Tout ne lui allait pas, certains étaient trop grands ou trop petits, mais il n'empêche qu'une demi-douzaine de pièces lui correspondait plus ou moins.
Remettant une nouvelle robe, elle cacha l'ancienne salie par la séance de travail en dessous du lit.
Elle fit ensuite un tour sur elle-même et sourit en se jetant sur le lit. Elle se sentait tellement bien malgré les circonstances... Elle était sous l'emprise d'un doux bonheur, un bonheur qu'elle n'avait pas ressenti depuis longtemps. Pouvoir réaliser ces tâches si simples de son quotidien d'autrefois lui donnait l'impression d'être de nouveau chez elle...
Oh, comme ils lui manquaient ! Mom, Sabrina, Joe... Ces noms qui lui rappelaient une vie désormais inaccessible. Même si elle y revenait, tout pourrait-il être comme avant ? Oui, décida-t-elle. Elle essayerait d'oublier les atrocités de cette aventure et elle reprendrait tout comme avant...
Les collines vertes, l'air frais, l'odeur de la nature, le goût des fruits, la sensation de liberté...
Alors que son corps restait sur place, son esprit s'envola loin de la réalité, parcourant des kilomètres et des années pour revenir vers les jours de bonheur et de simplicité. Elle retraça ses souvenirs et se perdit bientôt dans un tourbillon de réminiscences. Elle partit tellement loin qu'elle ne réalisa pas les larmes qui coulaient sur ses joues...
...
- Depuis qu'il avait été viré d'Albert&Cie, M. Rollington avait juré vengeance contre son ancien employeur, ce cher Alexandre Albertwood. Surtout après que ce dernier ait décidé, sur un coup de tête, de diviser sa prime de licenciement généreuse en deux, passant de trois milles livres à mille et demi ! C'était parfaitement grotesque ! Inacceptable ! Cependant, M. Rollington n'avait aucun moyen de changer les choses. Il devait donc s'en contenter. Il ne se gêna pas par contre pour passer un savon monumental à sa jeune épouse, jusqu'à la faire pleurer.
Pour autant, les Rollington n'étaient pas ruinés. Ils avaient de belles économies et une rente annuelle de deux milles livres pour leur permettre de subsister. Néanmoins, cette somme n'était en rien suffisante pour maintenir leur train de vie coûteux. Une semaine seulement après l'humiliation de perdre son poste aux sociétés Alberts, M. Rollington avait donc dû se séparer de son cochet. C'était une restriction honteuse qui fit prendre conscience à l'épouse et à la fille de leur nouvelle situation loin du luxe.
Lydia Rollington, la fille du premier mariage de M. Rollington , était revenue chez son père à peine quatre mois auparavant. Elle s'était d'abord réjouie du luxe et de la société londonienne. C'était ça, la vraie vie ! Prendre son thé avec les comtesses, jouer au cricket dans les grandes propriétés, participer aux garden-parties et surtout, disposer d'une centaine de bibliothèques et de librairies pleines à craquer d'ouvrages... Ah ! Le paradis !
Et alors que Lydia Rollington se préparait à participer à sa première Saison[1], lanouvelle du licenciement de son père l'avait frappée de plein fouet, réduisant ses dépenses considérablement et chamboulant tous ces plans. Elle n'avait pu acheter que quatre robes pour la Saison au lieu de huit et ayant perdu le cochet, elle allait devoir s'abaisser à user de plusieurs stratagèmes dévalorisant pour se rendre à ses bals, fêtes, dîners, opéras...
L'on se demandait si se rendre à toutes ces réceptions apportait quelque chose à Lydia. Après tout, même si elle ne se montrait qu'à la moitié des invitations qu'elle recevait, elle aurait des histoires à raconter pour toute une année. Mais cela lui était primordiale d'être la plus vue, la plus belle, et de faire le plus de connaissances possibles même si elle devait coudre ses robes elle-même pour avoir quelque chose à se mettre sur le dos.
C'était son avenir qui se jouait dans cette Saison car elle devait se trouver un mari. Le plus grand et le plus riche des maris !
Elle était jeune, elle n'était qu'à l'aube de ses vingt-deux ans, mais il ne fallait pas oublier qu'une jeune fille - selon la norme de la société - était considérée comme vieille fille à l'approche de ses vingt-sept ans. Et elle ne voulait pas être une vieille fille car toutes les vieilles filles étaient en majorité laides, stupides ou pauvres. Voilà pourquoi elles étaient toujours seules.
D'autre part, Lydia se souvenait toujours, et son père et sa belle-mère ne se gênaient pas pour le lui rappeler, qu'elle avait été repêchée de sa petite campagne française pour servir les intérêts de la famille. En effet, le but premier de M. Rollington était de la marier à son ancien employeur, Alexandre Albertwood. Et pour exécuter son plan, il ne lui épargnait absolument rien. Il la trainait dans toutes les réceptions auxquelles le jeune homme était présent, il la lui présentait en grande pompe et essayait même de lui imposer sa compagnie lors de plusieurs danses.
Lydia avait fait de son mieux pour séduire l'héritier des Albertwood. Elle avait usé de toutes les techniques qu'elle avait apprises pour séduire un homme : sourire constamment, le complimenter sur tout ce qui valait la peine, feindre la stupidité pour le laisser briller et même le harceler de questions sur ses intérêts personnels et prétendre les partager avec lui. Dans la majorité des cas, ces courts et astucieux chemins suffisaient à la mener au coeur d'un homme avec aisance. Cependant, le cas d'Alexandre était à part puisqu'il ne réagissait pas de la même façon que ses autres connaissances masculines. Il s'offusquait de ses sourires, décelant sûrement la fausseté derrière eux, et il la dévisageait avec exaspération lors de ses tentatives de rapprochement, parfois même avec dégoût.
Elle commençait sérieusement à croire la rumeur selon laquelle Alexandre Albertwood n'était pas attiré par les femmes. Mais comment un homme pouvait-il rester indifférent à toutes ses attentions ? Elle le voyait pourtant, ignorant la gente féminine qui lui tournait autour comme des abeilles attirées par le miel.
Il ne discutait que très rarement avec les demoiselles et cela restait encadré par une convention d'un siècle révolu. Il était calme et courtois certes, mais très froid et ne s'autorisait pas à se montrer trop entreprenant.
Lors des conventions, Alexandre préférait rester seul avait-elle remarqué. Il ne s'approchait d'une personne que si elle lui était familière ou assez importante pour la faire rentrer dans son cercle de connaissances. Et autant dire que les personnes dont il choisissait la compagnie étaient aussi rares qu'importantes.
Cette attitude stricte, ce comportement distingué et nonchalant à la fois, avaient fasciné Lydia. Sincèrement. Elle avait vu en lui un être sur lequel tous les autres devraient prendre exemple. Une personne digne et discrète mais pimpante et enjouée lorsqu'elle voulait attirer l'attention. Une personne qui savait tirer les ficelles pour arriver à ses fins mais qui n'abusait jamais de son pouvoir. N'était-ce pas la définition de l'homme moralement parfait ? En plus, il était riche, jeune et d'une beauté charmante. Avec toutes ses qualités réunies, il avait ainsi réussi à se faire aimer de la belle Lydia sans même le savoir.
La jeune femme se l'était avouée avec difficulté mais oui, elle s'était entichée d'Alexandre Albertwood. Du seul homme qui ne lui trouvait aucun charme. C'était un béguin parfaitement insensé et stupide.
Lydia n'était jamais tombée amoureuse de quiconque avant de rencontrer Alexandre, croyant que tous les hommes étaient les mêmes, des goujats faciles à manipuler. Mais il fallait bien qu'elle tombe entre les griffes de l'amour une fois dans sa vie, non ? Si elle ne s'était pas éprise de ce futur duc, n'aurait-elle pas été un être insensible ? Non, Lydia n'était pas insensible, à son grand malheur, mais elle essayait de le devenir. Dommage qu'elle n'ait pas réussi avant d'entendre la nouvelle du licenciement de son père…
D'après ce dernier, Alexandre s'était montré odieux avec lui. Et bien sûr, la haine de son paternel pour le sale morveux ne fit qu'empirer après la réduction de sa prime de licenciement.
Cette nouvelle prouvait la haine que portait Alexandre à sa famille et s'il n'avait pas hésité à faire cela, c'est qu'il ne considérait pas le confort de Lydia. Cette preuve avait touché le coeur de la jeune fille, assez pour lui permettre de mettre un terme à ses insensés sentiments pour lui. Voilà comment elle s'était consolée en apprenant la nouvelle.
Evidemment, elle avait été consternée mais elle s'y était attendue. Elle se doutait qu'Alexandre se débarrasserait de son père à la première occasion venue. C'était facilement prévisible à la façon dont le jeune homme considérait M. Rollington. Il semblait le supporter comme un lourd fardeau, un fardeau qui désormais ne lui servait à rien... Puisque sa stupide belle-mère, Angela, s'était permise de vendre les parts de l'entreprise de la famille.
Oh ! Elle s'était délectée des remontrances que lui avait faites subir son père !
Parallèlement à toute cette affaire, un petit espoir de retrouver sa richesse perdue était né cette semaine même. Lors d'un diner donné quelques semaines auparavant, M. Rollington avait en effet rencontré un entrepreneur américain qui avait été mis au courant de la récente situation de son père et qui lui avait proposé de s'entendre sur un projet commun.
Cet entrepreneur était M. Draner, un homme d'une quarantaine d'années bien entamée. Il avait des yeux verts, une barbe longue et un début de calvitie.
Leur projet était assez ambitieux. En somme, ils comptaient lancer une nouvelle gamme de cosmétiques et de parfums pour dames. Si l'opération réussissait, les deux associés auraient les poches pleines pendant un bon moment, ils pourraient investir ailleurs et qui sait, continuer l'aventure dans ce terrain si difficile qu'est la fabrication de parfums.
Ce M. Draner semblait être leur sauveur alors que M. Rollington croyait être perdu et que la nouvelle de son licenciement se répandait telle une traînée de poudre dans tout le milieu. M. Draner était arrivé avec sa proposition plus que généreuse de le prendre comme associé dans son projet. Il venait également d'Amérique, ce pays si connu pour ses innovations et ses idées révolutionnaires. Il logeait ainsi dans un luxueux hôtel particulier.
Et puisque l'accord sur le projet avait été signé, M. Rollington l'avait prié de venir s'installer dans la maison familiale.
Certes, la demeure des Rollington ne ressemblait en rien à celle des Albertwood. Elle était moins grande, pas aussi bien pourvue ni aussi imposante, mais elle reflétait bien le statut social de ses habitants. Elle était placée dans un quartier assez moderne pour ne pas faire honte et était proche de toutes les attractions de la ville. M. Draner avait été très bien accueilli et avait bénéficié de l'une des plus belles chambres qui se trouvait être proche de celle de Lydia.
Maintenant qu'elle y pensait, M. Draner n'avait cessé de la regarder bizarrement depuis sa venue. Il la contemplait avec des yeux brillants, il lui souriait tout le temps et cherchait constamment à être proche d'elle... N'était-ce-pas du ... désir ?
Oui, effectivement, c'était du désir. Le désir d'un homme pour une femme. Un désir dégoûtant.
Elle l'avait constaté depuis sa première visite et malheureusement, cette attirance ne faisait que devenir plus visible avec le temps. Pourtant, Lydia s'acharnait à décourager le quadragénaire en lui faisant comprendre qu'elle ne le considérait pas et ne le considérerait jamais comme un prétendant digne de ce nom.
Selon elle, une jeune fille aussi belle qu'elle méritait un homme plus riche, plus jeune, plus puissant.
Car Lydia Rollington était absolument parfaite. Elle était la représentante du modèle ultime de la beauté.
Assise aujourd'hui à sa table de courtoisie[2], elle observait son reflet dans le miroir alors qu'une bonne s'activait à lui coiffer ses longs et soyeux cheveux blonds. Elle avait de très beaux cheveux, comparables à des rayons de soleil par leur brillance, des yeux bleus clairs profonds, une peau pâle et laiteuse et une taille de guêpe lui permettant d'entrer dans n'importe quelle tenue, aussi serrée soit-elle.
Là devant elle se tenait la perfection à son apogée. La meilleure représentation de la beauté et de la grâce occidentales... Elle avait de quoi faire oublier à toutes ses fréquentations, même les plus exigeantes, sa nouvelle pauvreté et la bassesse de son rang social.
Toutes les femmes devaient l'envier. Tous les hommes devaient être à ses pieds. Le monde entier devait se prosterner devant elle !
Et c'est ce qui allait se produire pas plus tard que ce soir. Elle se le promit.
Ce soir se tenait un bal dans la résidence des Patison qui allait marquer le début de la Saison. Elle allait s'y rendre vêtue d'une robe somptueuse. Tout le monde la regarderait, tout le monde se bousculerait pour l'inviter à danser. Une foule de gens l'admirerait et louerait ses charmes, sauf les vieilles et moches, trop aveuglées par leur jalousie pour réaliser sa supériorité...
Oh, oui ! Ce soir, avec ce bal, allait débuter son règne sur la bonne société anglaise !
Et parmi la foule de ses futurs admirateurs se trouverait son prince charmant, cet homme qui serait assez important pour devenir son époux. Cet homme qui surpasserait à bien des égards tous les hommes de sa connaissance et surtout Alexandre Albertwood ...
Sortant de ses fantasmes mondains, elle réalisa soudainement que la servante passait la brosse bien trop lentement dans ses cheveux.
- Allez, fais vite ! lui ordonna–t-elle en lançant un regard noir à la servante à travers le miroir. À ce rythme, je ne serai jamais prête ! Feignante, va !
La servante s'activa à sa tâche et s'excusa.
- Désolée, Miss, je ne le ferai plus.
...
- S'ennuyant à mourir dans sa chambre, Camille se leva et arpenta la maison à la recherche d'une distraction. Aider May-Lin une nouvelle fois ? Sebastian allait bientôt revenir donc c'était hors de question. Elle soupira d'ennui. Elle voulait faire quelque chose ! N'importe quoi ! Elle n'était jamais restée aussi longtemps sans bouger ...
Passant devant une porte, elle se rappela instantanément que c'était celle du maitre de maison. C'était drôle, elle ne l'avait pas revu depuis son arrivée il y a un mois... Que pouvait-il bien faire enfermer ici ? Travailler sans doute, mais sur quoi ?
- Oh !
Elle claqua des doigts.
-Je me souviens !
Sebastian lui avait bien dit que le comte était propriétaire d'une société de confiseries nommée... Elle réfléchit un instant... Phantom !
Elle savait que ce nom lui disait quelque chose mais elle ne savait pas quoi. Un brouillard couvrait le souvenir dans sa mémoire, un brouillard qui se dissiperait bien assez tôt car aucune information de son passé ne pouvait lui échapper pendant longtemps. Traquant le nom Phantom dans son esprit, elle marcha à pas droits et rigides sans s'en rendre compte, comme une poupée mécanique, sans aucune grâce ni distinction.
Boum ! Boum !
Le bruit la fit sursauter et elle courut vers sa source presque instinctivement.
La source du bruit n'était autre que Bard dans la cuisine. Il avait sans doute utilisé l'une de ses armes à feu pour cuire quelque chose au lieu d'utiliser le four comme une personne censée l'aurait fait ! A présent, un feu gigantesque dont s'échappait une étouffante fumée noire prête à asphyxier quiconque oserait s'approcher jaillissait de la cuisine et dévorait tout sur son passage.
- Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! s'écriait May-Lin en s'arrachant les cheveux, ne sachant que faire.
Elle et Finnian se tenaient sur le pas de la porte, délibérant sur la manière de tirer le pauvre cuisinier des flammes. Normalement, Sebastian se serait chargé de l'affaire d'une façon ou d'une autre. Il aurait tout arrangé en un claquement de doigts mais il n'était malheureusement pas là. Le temps qu'il n'arrive, Bard ne serait plus qu'un corps calciné.
- À l'aide ! À l'aide ! criait ce dernier dans l'espoir d'être entendu alors qu'il luttait pour rester éveillé malgré la fumée tout en tentant de s'éloigner le plus possible des flammes.
Camille arriva bien vite. Elle lutta pour respirer à travers la fumée noire et s'approcha des deux domestiques au pas de course. Elle avait compris la situation en entendant les cris de Bard. Elle trembla, regardant avec horreur le feu qui consumait la cuisine. La jeune fille questionna du regard les deux adultes, ceux qui étaient supposés tout savoir sur tout, ceux qui auraient dû gérer la situation efficacement.
Le problème empira à ses yeux lorsqu'elle vit que les adultes responsables paraissaient tout aussi désespérés qu'elle. Finnian, dans un élan stupidité provoqué par le choc, faisait des allers-retours inutiles entre le jardin et la cuisine, déversant de l'eau dans la pièce enflammée. Le tuyau n'arrivait pas suffisamment loin et il n'avait donc pas d'autre choix pour ralentir la progression du feu. Camille ne savait elle-même comment agir. Que faire ? Elle était convaincue que quelques seaux d'eau ne suffiraient pas à éteindre ce feu qui prenait plus d'ardeur à chaque minute…
Elle prit donc l'exemple de son aîné et aida à apporter l'eau. May-Lin, pendant ce temps, se rongeait les ongles en priant pour un miracle.
Miracle !
Voyant que l'initiative des seaux d'eau ne marchait pas du tout, comme elle l'avait pensé, Camille eut soudain une illumination.
La pierre ! Voilà le miracle dont ils avaient besoin !
Sa pierre magique ! Oui ! C'était pourtant évident, si cette pierre pouvait tuer sans difficulté un monstre alors elle arriverait avec un peu de chance à stopper la catastrophe. C'était ça, la solution !
Réagissant rapidement, elle se dirigea vers May-Lin et la secoua pour la sortir de sa torpeur. Elle lui jeta le seau d'eau entre les mains et lui indiqua Finnian qui tentait d'amadouer la bête fumante seul à présent. La servante hocha la tête, comprenant le conseil implicite, et se mit aussitôt à aider Finnian dans sa tâche.
Camille n'attendit pas une seconde de plus et fonça en direction de sa chambre. Elle monta deux escaliers, traversa deux salons et un couloir jusqu'au fond, ouvrit la porte de la chambre jaune et la mit sans dessus-dessous à la recherche de sa pierre.
Le lit fut défait, l'armoire vidée, les tiroirs ouverts et saccagés alors que Camille tentait encore de se rappeler où elle avait bien pu mettre cette chose. Elle tremblait de tous ses membres et lorsqu'elle ouvrit le second tiroir du bureau et n'y trouva rien, la panique s'empara d'elle totalement. Elle tomba par terre et se roula en boule, anéantie.
Entendant un nouveau cri en bas, celui de Bard, elle tenta de ne pas l'écouter.
- Il va mourir ! Il va mourir ! se murmurait-elle en tremblant. Et je n'aurais rien fait pour lui… Un homme va mourir et je ne peux pas l'aider...
Une larme coula sur sa joue.
-Je suis une incapable... Une incapable...
Un nouveau cri monta à ses oreilles. Un cri qui eut l'effet d'un électrochoc. Elle se leva d'un bond et retourna à sa recherche. Il se trouva que la fameuse pierre était dans le troisième tiroir du bureau... Quelle révélation !
Camille la prit entre ses mains et ferma les yeux en se concentrant sur l'objet. Elle pensa très fort, très fort à de la magie, très fort à une étincelle, et la pierre se mit à scintiller faiblement d'une lumière délicate et fragile.
Ouvrant les yeux, la jeune fille se réjouit et courut vers la cuisine, la main serrée sur son trésor.
- Hé ! lança-t-elle en arrivant. J'ai trouvé un... Ah !
Sa phrase mourut dans sa gorge à peine eut-elle aperçu le résultat de ce qui s'était passé durant son absence.
Le maitre de maison en personne, Ciel Phantomhive, se tenait debout dans le couloir, un peu éloigné de la porte de la cuisine, les vêtements, les cheveux et le visage couverts de cendres. Bard reposait à ses pieds dans un état encore plus sale. Les deux autres domestiques, May-Lin et Finnian encerclaient leur maitre, les larmes aux yeux, pour le féliciter de sa bravoure.
- Oh ! s'exclama Camille, cachant la pierre derrière son dos avec un sourire. C'est très bien ! Bard, tu es vivant !
Il ne fallait pas être une lumière pour deviner l'évidence : le comte Phantomhive s'était aventuré au milieu des flammes pour sauver son serviteur. Camille sourit avant de soupirer de soulagement. Il était vivant, tout allait pour le mieux alors... Mais ! Et le feu ? Elle courut vers la porte de la cuisine à nouveau et vit qu'il s'en dégageait une fumée étouffante mais le feu était éteint.
Soudain, une grande et élégante silhouette se dessina à travers le brouillard et Camille ravala sa salive, s'attendant à voir un horrible monstre en surgir pour la punir d'avoir mis autant de temps à venir. Finalement, lorsqu'elle vit apparaître Sebastian, son éternel sourire aux lèvres, elle s'avoua qu'elle aurait largement préféré le monstre.
Étrangement, Sebastian n'était nullement recouvert de cendres comme le comte ou Bard. Il était parfaitement propre, comme s'il revenait tout juste de ses courses en ville et n'était pas entré dans une pièce où le feu avait dévoré la plupart de l'agencement.
Elle se dégagea du passage en tremblant, faisant de son mieux pour cacher sa terreur aux yeux de tous.
- Qu'avez-vous, Madmoiselle Camille ? s'enquit le majordome. Vous êtes très pâle.
Ce n'était pas normal. Pas logique ! Qui était cet homme ? Ou plutôt qu'était-il au juste ? Ce n'était pas possible de sortir intact d'un incendie et encore moins de l'éteindre en aussi peu de temps alors que trois personnes n'avaient pas réussi à le maitriser à peine quelques minutes auparavant.
Il n'est pas humain, lui murmura une voix du plus profond de son inconscient.
Et une étrange réalité sauta aux yeux de Camille. Personne ici n'était normal. Absolument personne ! Les gens normaux ne gardent pas les filles enfermées, ils ne manipulent pas des explosifs, ils n'éteignent pas les feux en un claquement de doigt…
Ils étaient fous...
Elle ravala sa salive, consciente de sa situation critique.
- Je vais bien, Monsieur Sebastian...
- Non, Mademoiselle, permettez-moi de vous examiner. J'ai quelques modestes compétences en médecine. La fumée peut vous avoir atteinte et elle peut avoir de très néfastes effets sur le cerveau. Vous devez le savoir…
Il s'approcha d'elle en souriant et posa une main sur son épaule. Camille frissonna de dégoût et s'en dégagea rapidement. Elle ne lui jeta même pas un regard et reporta son attention sur la personne qui le méritait, à savoir Bard.
Elle s'approcha de lui et s'agenouilla à ses côtés sur le sol.
- Bard, vas-tu bien? demanda-t-elle dans son meilleur anglais.
Elle se doutait que sa phrase était fausse mais tout ce qui lui importait était de se faire comprendre.
Le cuisinier comprit et lui sourit en réponse.
- Je vais b'en, Miss. Pas la peine de v'en faire !
Elle ne pouvait pas le croire car pour elle, il n'allait vraiment pas bien. Il était couvert d'ecchymoses, ses vêtements étaient déchirés, des brûlures recouvraient ses bras et la couleur de sa peau exposée variait du noir au violet.
Elle se tourna vers les autres personnes autour d'eux.
- S'il vous plait, il faut l'emmener à l'hôpital et rapidement !
Elle avait parlé en français cette fois, s'adressant surtout à Sebastian. L'inquiétude se lisait sur son visage.
Ce dernier s'occupait de son maitre, le priant d'aller prendre un bain ou de le laisser soigner ses brûlures s'il en avait. Il se tourna vers Camille, la scruta un instant, puis lui sourit.
- Ne vous en faites pas, Mademoiselle, la rassura-t-il. Je suis sûr qu'il ira mieux dans quelques heures. Il a survécu à bien pire, croyez-moi.
Elle allait insister lorsque le jeune maitre intervint.
- Sebastian, fais-le, va le voir, lui ordonna-t-il en lançant un regard glacial à son majordome.
Le jeune homme tourna ensuite les talons et disparut au fond du couloir.
Le sourire du majordome s'effaça instantanément, se muant en une expression sérieuse. Ne pouvant contredire son maitre, il s'inclina avec résignation et se dirigea vers le brûlé. Il aida ce dernier à se relever et l'emmena ailleurs.
- Vous allez l'emmener à quel hôpital ? Y en a-t-il un qui soit assez proche d'ici ? demanda Camille en s'approchant d'eux.
- Non, Mademoiselle. Je peux gérer l'état de Bard sans avoir recours à l'hôpital. Comme je l'ai dit précédemment, j'ai de très bonnes compétences en médecine.
- Mais pas aussi bonnes que celles d'un vrai médecin ! l'interrompit la petite. Soyez sage, enfin ! Vous prenez la chose trop à la légère, le pauvre ne pourra s'en sortir en se contentant de soins basiques ! Il lui faut un vrai examen médical ou les conséquences seront bien pires que tout ce que pouvez imaginer ! Il ne survivra pas à la nuit ! affirma-t-elle avec un aplomb qu'elle ne se connaissait pas.
Elle savait de quoi elle parlait. S'il y avait bien une chose sur laquelle elle était intransigeante, c'était la santé des gens.
- Non, et je promets qu'il sera sur pied demain matin. En forme et prêt à travailler.
- Mais vous êtes fou ! répliqua Camille, outrée. Je vous dis qu'il ne survivra pas à la nuit sans traitement ! Il faut l'emmener maintenant ! Ce n'est pas discutable !
- Et je vous dis que vous devriez vous calmer, lui répondit Sebastian en fronçant les sourcils. Je suis l'adulte de la maison et vous n'êtes qu'une petite fille qui outrepasse allègrement ses droits. Si je vous dis que je gère la situation, vous devez vous taire et l'accepter. Vous n'êtes personne dans cette demeure pour donner des ordres !
Camille resta bouche béé. Il n'existait aucune émotion pour décrire ce qu'elle ressentit en cet instant précis. Elle se sentit tout d'un coup impuissante, écrasée et dévalorisée. Elle n'approuvait en aucun cas les dires de Sebastian et pour la première fois, une once de haine germa dans son coeur pour cet homme ô combien détestable. Elle se tourna vers les autres et ne trouva que Finny et May-Lin qui baissaient les yeux.
Les deux domestiques ne pouvaient faire face à leur supérieur. Leur autorité, même à eux deux réunies, était quasiment nulle devant lui. Ils se contentaient d'ignorer la situation, même devant le regard à la fois suppliant et accusateur de Camille pour leur lâcheté des plus méprisables.
Sebastian s'éloigna avec le blessé et nul ne sut où il l'emmenait car personne ne chercha à le savoir.
Camille serra les poings, déçue par son incapacité à aider ce pauvre homme. Il allait mourir, c'était une certitude, et elle le lui souhaitait sincèrement car même s'il survivait à cet effroyable accident, ses brûlures ne disparaîtraient jamais et il en souffrirait toute sa vie. Sauf que si cet imbécile de Sebastian avait consenti à l'emmener à l'hôpital, les dégâts auraient pu être moins graves.
Elle lança un nouveau regard vers les deux domestiques qu'elle considérait désormais comme lâches et incapables. Ils s'étaient éclipsés tous les deux. Qu'auraient-ils eu à perdre s'ils avaient tenu tête à Sebastian ? Perdre leur travail ? Mais ils étaient dans leur droit ! Et ce pauvre Bard, qu'en faisaient-ils ? Ils le jetaient en pâture ? Tout cela pour ne pas risquer de perdre leurs boulots ? Mais... Et c'est à ce moment que Camille réalisa que les gens étaient mesquins au fond. Qu'ils étaient prêts à fermer les yeux sur tout si cela leur rapportait quelque chose de positif pour eux.
Soudain, la jeune fille fut frappée d'une illumination. Mais oui !
Elle pensa que si ni Finnian ni May-Lin ni elle-même n'avait d'influence sur Sebastian, il y avait bien une personne capable d'obliger le majordome à emmener le brûlé à l'hôpital : Ciel Phantomhive, alias le maître incontesté de toute la petite demeure ! Tout ce que disait ce jeune homme à propos de la maison devenait une loi! Peut-être que tout n'était pas perdu, que si elle arrivait à rallier le comte à sa cause, Bard serait sauvé !
Ni une ni deux, la voilà fonçant vers le bureau du maitre de maison. Une fois devant la fameuse double porte, elle s'y introduisit sans aucune cérémonie.
Elle trouva le comte affalé sur une montagne de papiers et occupé à rédiger des choses qu'elle n'avait pas la volonté de deviner. Une fois à l'intérieur pourtant, elle sentit toute sa détermination la quitter, comme si cette dernière était restée au pas de la porte.
Il faut aussi dire que le comte était imposant. Il n'était ni très grand ni bien fort mais son seul oeil visible était d'une froideur à vous geler sur place et son expression sérieuse vous poussait à y réfléchir à deux fois avec de vous adresser à lui. En résumé, il était terrifiant.
Se souvenant de l'état de Bard, elle ignora la boule dans sa gorge et s'avança vers le bureau du maitre. Sa démarche se voulait décidée. Toutefois, elle était plus ridicule qu'autre chose. Devant le bureau, elle prit une grande inspiration et essaya de trouver les mots malgré son vocabulaire anglais très réduit.
- Cher comte, débuta-t-elle prudemment. Bard est-est... Mal ! On doi-doit ... Prendre lui à ... L'hôpital !
N'y tenant plus, elle prononça le dernier mot dans sa langue première. Elle espérait qu'il devinerait plutôt qu'il ne l'écoute réellement.
Et il la comprit effectivement. Il lâcha même son stylo-plume[3] et la considéra avec une expression mystérieuse. C'était quasiment impossible de déceler ce qui se tramait dans sa tête. Il indiqua alors l'une des deux chaises en face de son bureau et invita la jeune fille à s'asseoir.
- Mais, s'empressa-t-elle de répondre, Bard ! Il-il va...
Elle ne trouva pas de mots dans sa mémoire pour désigner l'action de souffrir ou même de mourir.
-Vite ! Faire vite ! continua-t-elle, telle une enfant en bas âge qui aurait du mal à expliquer une chose pourtant simple à ses aînés.
La jeune fille se sentit stupide à ce moment. Elle était tellement ridicule ! D'ailleurs, partageant son opinion d'elle-même, le comte esquissa un petit sourire. Si petit que Camille crut qu'il s'agissait d'une illusion de son esprit surchargé de tracas. Finalement, Ciel soupira et l'invita à s'asseoir une nouvelle fois.
- Miss Albertwood, asseyez-vous ! lâcha-t-il en voyant qu'elle ne prenait pas place.
- Oui, Monsieur, répondit Camille, intimidée, en tirant une chaise.
La jeune fille tenta une nouvelle approche, essayant tant bien que mal de se faire comprendre et surtout de convaincre le comte que son cuisinier avait besoin de soins médicaux urgents. Elle aurait voulu lui rapporter le comportement abject de son majordome mais où trouver les mots pour exprimer tout le dégoût que le comportement de cet être insensible lui inspirait ?
Après avoir plaidé sa cause avec rapidité, après avoir lancé ses arguments les mieux trouvés au vu de son champ de mots restreint, elle attendit avec impatience la réponse du maitre.
Ce dernier haussa les sourcils et lui lança un regard qui voulait sûrement lui faire remarquer l'inutilité de l'avoir dérangé pour une affaire si stupide. Il reprit donc l'écriture de ses documents.
- Ne vous en faites pas, Miss Albertwood. Sebasian sait comment ( vide ) Ce n'est pas comme si ( vide ) J'espère que ( vide ) ...
Le peu qu'elle put décrypter de ses paroles lui indiquait clairement qu'il refusait sa demande.
Elle observa alors le jeune comte fixement pendant un moment puis jeta sa tête sur le bureau et commença à se lamenter intérieurement, indifférente au regard curieux qu'il lui lança.
Que pouvait-elle faire de plus ? Camille se le demandait sérieusement. Elle était dans une maison de fous - non ! Même des fous auraient approuvé sa démarche à ce stade ! Un homme était en train de mourir, et bon Dieu, personne ne s'en souciait ! Mais que pouvait-elle faire ? Elle n'avait pratiquement aucun pouvoir pour changer la situation.
Ciel se leva et incita la jeune fille à faire de même pour ensuite la raccompagner à la porte.
Camille agit comme un automate, perdue dans ses pensées au point de ne pas constater qu'elle s'était levée et se trouvait désormais au pas de la porte. Reprenant conscience en voyant Ciel poser une main sur la poignée, elle essaya de tenter sa chance une dernière fois.
Elle prit la main libre du comte entre les siennes et le regarda droit dans l'oeil avec des yeux suppliants.
- S'il vous plait, murmura-t-elle d'une toute petite voix.
L'oeil du comte vacilla entre le geste inattendu de la jeune fille et ses yeux marron qui lui paraissaient de plus près avoir des nuances verdâtres. Il savait ce qu'elle voulait. Elle désirait avoir une occasion de fuir sous couvert d'une bonne action. Enfin... C'est ce qu'il avait pensé au premier abord. Or, son expression semblait à cet instant si sincère, même pour lui.
Il se demanda ce qu'elle complotait pour autant vouloir envoyer Bard à l'hôpital.
Il lui était inenvisageable de croire qu'elle s'était attachée au cuisinier au point de se soucier de son bien-être. Elle devait avoir quelque chose en tête, un plan saugrenu pour leur échapper. Mais il était perplexe face à cette éventualité. D'après les rapports réguliers de Sebastian, c'était une vraie cruche, pas intelligente pour un sou, et ses précédentes tentatives de fuite le prouvaient.
Alors devait-il croire que ce qu'elle faisait était motivé par une bonté désintéressée ?
Plongeant une nouvelle son regard dans celui de Camille, le comte se résigna en un soupir. Il libéra doucement sa main.
- D'accord, Miss Albertwood. Je vais vous accompagner pour voir Bard et si son état l'exige vraiment, j'ordonnerais à Sebastian de l'emmener à…
Il fit une pause et un demi-sourire se dessina sur son visage.
-L'hôpital, reprit-il en un français presque correct.
Camille sourit malgré elle à la petite pique. Elle était si heureuse qu'il accepte sa demande qu'elle se serait volontiers jetée sur lui pour le prendre dans ses bras et l'embrasser fiévreusement sur les joues. Mais... Ne serait-ce pas déplacé ?
Elle se contenta donc de lui offrir son plus grand sourire.
- Oh, merci, merci, merci ! répéta-t-elle, folle de joie.
Prenant la main du comte encore une fois, elle l'entraîna en courant dans la maison à la recherche de Sebastian et de Bard. Soudain, alors qu'ils s'approchaient de l'escalier, le jeune homme l'arrêta et extirpa sa main de la sienne pour ensuite reboutonner son bouton de manchette qui s'était défait durant leur petite course.
- Ne vous emportez pas, voyons ! lâcha Ciel en finissant sa tâche. Je doute que le cuisinier soit capable de fuir…
Camille arqua un sourcil, ne comprenant pas ce qu'il disait. Mais la seule mine agacée du comte suffit à lui faire comprendre la situation. Elle se calma un peu, sachant qu'il pourrait changer d'avis à tout moment et laisser le pauvre Bard aux bons soins de Sebastian.
- Désolée, Monsieur, s'excusa-t-elle. Mais faire vite ! insista-t-elle une nouvelle fois en descendant la première marche de l'escalier.
- D'accord, soupira Ciel en la suivant.
Il descendit à la même vitesse qu'elle, c'est à dire à un rythme effréné.
Arrivés en bas, Camille courut vers la chambre qu'elle savait que partageaient Bard et Finnian après avoir vérifié que le comte la suivait toujours. Débarquant devant la porte en question, elle tapa trois fois, juste pour prévenir de sa présence, et l'ouvrit.
Il n'y avait personne. Soupirant d'agacement, elle leva les yeux au plafond et réfléchit une nouvelle fois. Où Sebastian avait-il bien pu emporter le pauvre brûlé ?
Pendant ce temps, Ciel redécouvrait une partie de sa propre demeure qu'il n'avait vue depuis... Oh, il ne savait plus depuis combien de temps ! Ces murs, beaucoup moins élégants que ceux de la maison principale, ces chambres équipées juste du nécessaire pour survivre… Etait-ce là que vivaient ceux qui le servaient tous les jours ? Son regard inspecta de nouveau la chambre et se concentra sur le couloir. C'était encore moins fameux que tout ce qu'il s'était imaginé...
Sans prévenir, Camille reprit sa main pour l'entrainer avec elle à nouveau, cette fois moins rapidement.
Il pouvait sentir les battements rapides de son coeur à travers ce simple toucher. Il ne voyait pas son expression mais il pariait son oeil intact qu'elle devait être furieuse. Que c'était drôle de la voir enfin laisser libre cours à son côté sombre ! Si elle en possédait un, bien sûr... Il l'avait observée à travers la fenêtre de son bureau, flânant dans le jardin, humant des fleurs, aidant May-Lin à accrocher le linge. Il en avait donc déduit, et d'après les rapports de Sebastian, que c'était une personne douce et facilement manipulable mais pas une parfaite petite soumise pour autant. Elle restait intelligente et lucide. Enfin... elle essayait. Il lui manquait juste cet art de mentir que possèdent toutes les femmes car quoi qu'elle fasse, ses émotions étaient toujours inscrites sur son visage. Il en avait déjà eu la preuve...
Le sortant de ses pensées, il vit une porte s'ouvrir devant lui et il s'y sentit poussé sans trop comprendre comment. Ce ne fut que lorsque l'image de son cuisinier étendu sur le seul lit de la pièce et le corps couvert de bandages se présenta à lui dès son arrivée qu'il revint totalement sur terre.
Camille lâcha sa main et se précipita au chevet du malade pour l'examiner sous son oeil peu certain.
- Bard..., murmura-t-elle en observant les bandages adroitement appliqués sur tout le brûlé désormais endormi. Mais-mais c'est impossible ! s'exclama-t-elle après coup en se relevant brusquement.
Elle ne savait sincèrement pas comment réagir.
C'est ce moment que choisit Sebastian pour les rejoindre sans prévenir à l'intérieur de la petite pièce, portant un pot plein d'une matière jaunâtre à la texture inconnue. Lorsqu'il rencontra les deux jeunes gens, il prit avant tout le soin de s'incliner devant son maitre puis de s'approcher de la jeune fille en lui souriant.
- Pourquoi affichez-vous cette mine, Mademoiselle ? questionna-t-il de sa voix mielleuse et de son air innocent.
Toujours sous le choc, Camille répondit par des phrases désorganisées, ne prenant même pas le soin de choisir correctement ses mots.
- Il n'était pas... Comme ça ! dit-elle en tremblant, le doigt toujours pointé en direction du corps.
- Comment était-il donc, Mademoiselle ? renchérit Sebastian.
- Bien pire…, balbutia-t-elle. Dans un état... Bien pire !
- Oh, ce devait être le fruit de votre imagination, Mademoiselle car il n'a effectivement pas été très atteint par le feu, expliqua-t-il. Juste sur la surface de la peau. En le débarbouillant un peu des cendres et en appliquant les soins nécessaires, il ne restait presque rien à soigner, affirma le majordome humblement.
- Je ne suis pas stupide... J'ai vraiment vu des brûlures, de graves brûlures ! Sur tout le corps, et pas seulement là où vous avez posé les bandages !
Son ton reflétait complètement sa perte de confiance soudaine et elle commença à douter de ce dont elle était certaine à peine quelques minutes auparavant.
-Comme je l'ai dit, ce devait être une hallucination créée par votre cerveau corrompu par la fumée. Comme je vous en ai averti, elle peut avoir des effets très... regrettables, poursuivit-il.
- Tout de même, j'ai bien vu ce que j'ai vu... Peut-être qu-que vous avez raison..., avoua-t-elle ensuite.
Elle ne savait que faire à part feindre de le croire. Cependant, elle n'était pas crédule à ce point. Elle trouvait même que l'explication de Sebastian concernant la fumée était totalement stupide mais elle semblait avoir appris une précieuse leçon : celle de savoir se taire. Quelque chose au fond d'elle lui dictait la prudence... Juste maintenant car elle avait désormais une preuve tangible que Sebastian n'était pas qu'un homme qui prenait des allures angéliques pour couvrir son absence d'empathie, d'émotion et sa cruauté. Non... Il était bien plus que cela...
Et elle découvrirait ce qu'il était réellement ! Elle s'en fit la promesse.
- Sebastian, je vous en prie, veuillez présenter mes excuses au maitre pour l'avoir dérangé et entraîné ici sans raison valable. Dites-lui que je suis vraiment désolée et que je n'étais pas totalement moi-même...
Elle jeta ensuite un unique coup d'oeil à Bard en soupirant et sortit calmement avant d'aller s'enfermer dans la chambre jaune.
Une fois la porte fermée derrière elle, Camille prit place sur son lit et passa sa main dans ses longs cheveux bruns.
- Oh, soupira-t-elle. Ils sont fous, totalement fous... Mais je découvrirai ce qu'ils sont vraiment et une fois que ce sera fait, j'agirai en conséquence...
Elle sortit la pierre bleue de sa poche et l'examina sous la faible lueur du soleil qui maintenant laissait lentement mais sûrement sa place à la nouvelle gouvernante, la lune. La pierre, belle et douce, d'une couleur bleue aussi profonde que celle d'un véritable océan, était devenue sa seule alliée dans cette situation compliquée.
Entre ses mains, la pierre se remit à briller. La jeune fille tressaillit sous le choc mais au lieu de la lâcher, elle resserra son emprise sur elle.
Camille trembla. Non pas pour l'objet mais juste en se mettant à imaginer la véritable nature des gens qui la tenaient sous leur coupe, capables de l'écraser à tout moment. Elle se sentait comme un misérable insecte qu'on dénigre de toutes nos forces, qu'on voudrait tuer sur le champ mais dont on retarde la mort par intérêt. Elle devait fuir. Fuir et revenir à l'endroit qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
Et pour s'échapper, elle n'avait plus qu'une seule option : cette pierre... Qui sait ce que ces êtres fous à lier lui feraient subir à un moment donné ? Vu leur comportement dérangé, des choses horribles. Elle refusait de rester impuissante à subir le sort qui ne cessait de s'acharner sur elle sans raison.
Elle les soupçonnait aussi de ne pas être complètement humains. Peut-être étaient-ils des monstres sous formes humaines, se cachant parmi la civilisation pour capturer et torturer les innocents ? Quoi qu'ils soient, elle ne se laisserait plus faire à présent. Après ce qu'elle avait vu aujourd'hui, il ne pouvait en être autrement...
C'était décidé. Elle était désormais prête à tout pour se sauver. Même si pour ce faire, elle devait dompter l'inconnu...
- La soirée était déjà bien avancée lorsque Lydia Rollington sortit de la demeure des Patison à la fin du fameux bal qui devait ouvrir la Saison.
Alors ? Le bilan ?
Cela avait été magique ! Tout à fait magique ! Les lumières, la musique, les robes et la danse effrénée. Elle s'était faite admirée. Tous les hommes s'étaient précipités pour avoir l'honneur de la prendre comme cavalière. Pas une seconde elle n'avait cherché de la compagnie, pas une seconde elle ne s'était ennuyée... Oh, cela avait été un rêve !
Mais comme dans tous les rêves, rien ne dure jamais longtemps car la fin de la soirée vint inévitablement. Elle était restée jusqu'à la toute fin, tant son amusement avait été grand en si bonne compagnie. Les gens civilisés étaient tout bonnement délicieux à côtoyer. Mais voilà, elle avait commis, en ne prenant pas garde à l'heure, une grave erreur. Celle de ne pas être partie avec ceux qui devaient la ramener chez elle.
Pour se rendre à la soirée, elle était montée dans la même voiture que celle de ses voisins, un couple de deux vieux dégarnis qui avait accepté de la prendre avec eux. Mais ils n'avaient rien dit quant au trajet du retour.
Et en sortant de la salle, vêtue uniquement d'un mince manteau en coton juste suffisant pour couvrir sa fameuse robe de bal, Lydia n'avait trouvé presque personne. Les dernières voitures s'en allaient, emportant avec elles les convives à moitié assoupis ou ivres ou les deux en même temps, qui quelques heures auparavant avaient été si charmants envers elle. Mais là, personne ne la considérait plus. Elle était désormais seule face au portail.
Elle n'avait apparemment pas le choix. N'ayant personne pour la raccompagner, elle devait rentrer seule. Ce n'était pas un problème en apparence puisque son habitation n'était pas très loin et qu'elle connaissait le chemin y menant sur le bout des doigts. Cela n'empêche, elle restait une jeune femme seule se baladant la nuit... Qui sait ce qui pourrait lui arriver...
Soupirant pour atténuer ses angoisses, elle franchit le portail et s'enfonça dans la nuit. Ses pas étaient grands, sa démarche souple et gracieuse, comme si elle arpentait de nouveau la salle de bal. Elle se pressait pour arriver le plus vite possible.
Elle traversa plusieurs rues, ne croisant personne d'important hormis des passants qui laissèrent un peu trop longtemps leurs regards trainer sur son corps. Heureusement pour elle, ils ne tentèrent rien.
Et une certaine confiance s'installa au fur et à mesure qu'elle s'approchait de chez elle.
En empruntant la dernière rue qui la séparait de son quartier, elle vit un homme surgir devant elle comme s'il venait de naitre du vide. Elle s'arrêta net, surprise, et l'examina.
Il était grand avec de larges épaules et de longues jambes mais ni ses vêtements ni son visage n'étaient visibles car les lanternes ne fournissaient qu'une trop faible lumière. Il resta immobile face à elle, l'observant sans doute.
Rapidement, Lydia réagit et voulut prendre un autre trottoir. Seulement, et avant qu'elle ne fasse un pas, elle sentit une main la retenir par l'épaule violemment, l'obligeant à se redresser en la poussant vers l'arrière.
- Pas aussi vite, ma jolie ! ricana une voix rauque et profonde.
Elle atterrit au sol, dos au mur contre la grande et grise bâtisse qui bordait la rue. En relevant la tête, elle vit deux hommes s'approcher d'elle. Elle voulut fuir mais l'un des deux la releva de force par les bras avant qu'elle ne tente quoi que ce soit.
Il la força à le regarder dans les yeux.
- Pourquoi être si pressée ? Tu n'as pas envie d'passer du bon temps avec nous, poulette ? lui demanda-t-il en détachant ses cheveux blonds.
- Lâchez- moi ! Lâchez-moi ! Raclures ! Salopards ! Allez brûler en enfer ! cria-t-elle en se débattant pour leur échapper.
Soudain, elle arrêta tout mouvement en sentant une lame se poser sous son menton. Le malfaiteur la pressa encore plus sur sa peau, la coupant au point que quelques gouttes de sang se mirent à couler.
- Écoute, ma poulette... Tu vas t'taire, être gentille avec moi et mon ami et on t'laissera p't-être en vie, tu comprends ?
Elle ne répondit pas et baissa les yeux, terrifiée.
Tout se passa très vite. L'un deux lui arracha son manteau et l'autre déchira le haut de sa robe de bal. Ils la pelotèrent, lui massèrent rageusement les seins, arpentèrent de leur mains sales sa peau blanche avant de la souiller de toutes les manières possibles, toujours en gardant la lame pressée sur son cou en une menace pour la garder calme. L'un des deux agresseurs avait cette lubie où il promenait son couteau partout sur son corps, lui laissant des coupures çà et là.
Lydia se mordait la lèvre inférieure pour ne pas crier mais ne pouvait rien contre les chaudes larmes qui dévalaient ses joues. La douleur était insupportable...
De façon inattendue, l'un des deux arrêta de presser ses tétons et se détacha d'elle alors que l'autre la tenait toujours par la taille. Il défit sa ceinture, laissant son pantalon tomber à terre. Il rassembla ensuite ses jupons et arracha ses sous-vêtements.
Lydia remua dans tous les sens, dans un état second.
- NON ! NON ! PITIÉ ! hurla-t-elle.
Mais ils ne l'écoutaient pas et l'homme s'introduisit en elle d'un coup sec avant de se mettre à bouger frénétiquement.
La jeune femme avait envie de se débattre mais elle ne pouvait pas par la faute de ce couteau sur son cou. Les larmes aux yeux, elle se mordit la langue pour ne pas crier davantage. Elle se sentait déchirée de l'intérieur, comme si une chose s'était brisée en elle... Et oui, quelque chose venait vraiment de se briser, de partir en mille morceaux. Quelque chose d'irrécupérable...
Lorsque celui-ci termina, son complice prit sa place et la tortura plus encore. Elle pleura, gémit, essaya de s'extirper de son emprise mais ne réussit pas. Jusqu'à ce qu'il jouisse enfin.
...
Remontant leurs pantalons, les deux hommes partirent en rigolant, laissant leur victime à terre, immobile mais bien vivante.
- Elle était bonne, la salope !
Lydia leva les yeux vers le ciel et ne vit personne hormis la lune qui l'observait depuis son trône dans l'espace. Elle resta ainsi un moment, les images de son agression défilant devant elle. Le vent souffla soudain, un vent glacial allant à contre-courant de ses frères de la saison, frappant sa poitrine et la faisant frissonner. La jeune femme s'encercla alors de ses mains pour se réchauffer puis elle leva de nouveau les yeux vers la lune.
- Pourquoi ? questionna-t-elle avant de baisser la tête.
Elle se mit ensuite à frapper le sol de ses mains. De toutes ses forces.
- Pourquoi ?! s'écria-t-elle. Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je fait ?!
Elle répéta cette phrase en boucle, s'acharnant comme une forcenée sur une terre qui n'avait fait que la porter.
Sa robe était bonne à jeter. Elle était sale dans tous les sens du terme et la partie basse de son corps lui inspirait une souffrance atroce mais ce qui était le plus douloureux à supporter était le fait qu'elle venait de tout perdre... Tout.
Une fois qu'elle put tenir sur ses jambes, elle se releva et attrapa son manteau à terre pour se couvrir puis elle se dirigea vers sa demeure en titubant. Mais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle sentit un liquide brûlant glisser de ses parties intimes. Elle savait ce que c'était mais elle ne voulait pas le voir. Cet événement la poussa à ignorer la douleur et à presser le pas pour rentrer.
Dans le chic quartier mieux éclairé[4] que presque toutes les rues par lesquelles elle était passée pour y arriver, elle ne croisa personne. Il régnait un silence de mort. La ville était endormie et elle ne croisa aucune créature, pas même un chat ...
Arrivée devant la façade de la maison aux lumières éteintes, la grille était entrouverte, spécialement laissée pour sa revenue. Elle l'ouvrit de ses frêles bras juste assez pour entrer et se dirigea vers la porte principale. Elle se couvrit au maximum, espérant que grâce à l'obscurité à l'intérieur, elle demeurerait cachée et qu'un domestique lui ouvrirait la porte sans allumer trop de lampes.
Elle tapa trois fois et entendit quelque chose bouger à l'intérieur. Le son de pas qui venaient sûrement lui ouvrir.
Et alors qu'elle s'attendait à voir un domestique surgir de derrière la grande porte, sa surprise fut énorme.
- M Draner ? lâcha-t-elle en écarquillant les yeux.
... Fin du Chapitre ...
[1]La Saison mondaine, ou la Saison plus simplement, est l'époque de l'année que choisissait la bonne société anglaise pour se rassembler à Londres lors de réceptions en tout genres. C'est une époque de fête et de divertissement. Elle commence vers le milieu du printemps et se termine avant l'arrivée de l'hiver.
[2] Table de courtoisie est l'équivalant actuel de notre bonne coiffeuse. La table de courtoisie possède juste des dimensions un peu plus grandes.
[3] Le stylo-plume était l'outil d'écriture le plus utilisé vers la fin du XIX siècle. Il a été inventé en 1827 mais n'a pas d'inventeur attitré. Il est le fruit d'une évolution progressive. Nous devons attendre les années 30 pour voir apparaître le stylo à bille sur le marché et se démocratiser, bien que ce dernier ait été inventé en 1888.
[4] C'est en septembre 1879 que Thomas Edison conçoit et commercialise une ampoule dont le filament est une fibre de coton carbonisée. Il met au point un procédé de fabrication industrielle des ampoules. Mais il perd un procès face à Joseph Swan qui sera reconnu comme étant le premier à avoir trouvé cette technologie. Ce dernier a moins bien protégé son invention et ne l'a pas mise sur le marché. Finalement, les deux hommes seront autorisés à fabriquer leurs ampoules et les mettre sur le marché mais au sein d'une même entreprise. C'est là que l'ampoule électrique envahit progressivement les foyers. Parallèlement cependant, les rues continuent à être éclairées au gaz.
Note de l'auteur :
Alors il y a vraiment des gens qui lisent mes chapitres jusqu'au bout ? Si vous lisez ce-ci, sachez que vous êtes les lecteurs dont j'ai toujours rêvé !
Pour l'écriture de ce chapitre, je suis passée par une grosse panne d'inspiration, de sorte que je ne pouvais plus écrire ne serait-ce qu'une seule ligne de correcte. J'ai alors du réécrire ce chapitre plus de trois fois pour arriver à un résultat potable. Petite anecdote, j'écoute beaucoup de musique en écrivant, comme par exemple celles de Touhou Project que j'adore! Hihi!
Mais bon! Passons aux choses sérieuses! Pour tout les petits courageux qui ont trouvé la force de lire la dernière scène malgré mon avertissement, sachez que ce n'était pas du tout prévu au départ. En effet, le personnage de Lydia Rollignton ne devait pas du tout avoir une grande importance, je la destinais à tout autre chose, un rôle si stupide que j'en ai presque honte maintenant. Alors en ne sachant plus trop quoi faire d'elle, je me suis mise à Game of Thrones, dont je n'avais lu que les livres à présent, et je me suis rendue compte que le viol était un sujet trop pris à la légère par la série, vu que ses victimes n'en gardaientt aucune trace plus tard. C'est ce qui m'a donné l'envie de le traiter, çà en plus du fait que je nourris une peur profonde du viol, comme toutes les femmes je suppose ... J'éprouve une profonde empathie et respect pour les victimes de viol. C'est une chose atroce, que personne ne devrait subir.
Oh que je suis ronchon aujourd'hui! Je vais finir par croire que je n'ai aucun humour! Croyez-le ou non, mais ce chapitre devait être comique au départ. Voyez ce qu'il est devenu ... ;)
Alors je ne sais pas si je peux demander des critiques ... Mais sachez qu'avoir votre avis me ferait vraiment plaisir, c'est pour moi une motivation pour écrire !
P.S : Je suis une fan finie de Ciel Phantomhive. Il n'y a rien de plus amusant pour moi que que d'écrire sur lui!
