Salutations tout le monde! Je suis ravie de vous présenter ce nouveau chapitre tout beau tout neuf. Je m'excuse pour mon retard d'un mois, j'étais... Atchoum! Bon enfin, espérons qu'il sera apprécié. Je vous souhaite en tout cas de passer un bon moment à le lire.
Je tiens aussi à remecier ma correctrice, Pommedapi, dont je ne saurais trop recommander les fictions. Celles qui m'ont particulièrement impressionnée sont celles sur Buffy; Je ne veux plus être l'Elue,
Chapitre VII
12 Mai 1897 - Maison des Rollington
2 : 47
- M. Draner ? balbutia-t-elle en écarquillant les yeux.
Ce dernier avait apporté une petite lampe à l'huile dont la faible lueur éclairait son visage en accentuant ses rides, le rendant encore plus repoussant. Il la dévisagea avec stupeur mais cette expression ne dura que quelques secondes. Il se reprit en effet rapidement et l'invita à avancer. Lydia entra à la hâte dans la sombre maison, ses talons claquant contre le sol. Elle prit immédiatement la direction de sa chambre mais alors qu'elle s'apprêtait à s'enfoncer dans le couloir, il prit la parole.
- Attends ! ordonna-t-il. Lydia...
La jeune fille s'arrêta un instant, surprise, puis reprit son chemin comme si de rien n'était. Mais cette fois, M. Draner se précipita derrière elle. Il l'attrapa par l'épaule et la secoua.
- Parle, espèce d'insolente ! lui somma l'homme âgé. Pourquoi rentrer si tard ?!
Lydia se dégagea de son étreinte et se retourna vers lui les yeux enragés et le visage déformé par la colère.
- Je n'ai pas de compte à te rendre... Gros porc ! siffla-t-elle en serrant la mâchoire et son emprise sur son manteau.
- Pourquoi es-tu décoiffée de la sorte ? Que diable faisais-tu ?! s'emporta-t-il en haussant la voix.
Lydia serra à nouveau les poings mais ne dit rien et tourna les talons. Pourtant, à peine eut-elle fait un pas qu'elle sentit son manteau lui être arraché et jeté au sol. Alors, de ses frêles bras, elle se couvrit la poitrine et courut. Malheureusement, ses jambes endolories ne purent la porter longtemps et elle s'effondra dans le vestibule au bout de quelques mètres.
N'y tenant plus, elle se mit à pleurer. Ses larmes étaient brûlantes et malgré sa misérable situation, elle se demanda si c'était de cela que venait l'expression pleurer à chaudes n'avait jamais véritablement pleuré dans sa vie pour connaitre le goût des larmes.
Bientôt, M. Draner la rejoignit et lorsqu'il la vit, pleurant et à moitié nue sur le sol, il comprit immédiatement. Un sourire apparut alors sur son visage et il posa la lampe qu'il transportait sur le sol.
- Je vois que tu as pris du bon temps, hein ? rigola-t-il.
Elle leva les yeux vers lui, les lèvres entrouvertes, essayant de comprendre.
L'homme s'agenouilla à ses côtés et emprisonna son menton entre ses doigts pour l'obliger à le regarder.
- Je savais que tu étais une petite coquine mais pas à ce point... Tu t'es amusé avec lui ?
Lydia le gifla de toutes ses forces, l'obligeant à s'éloigner.
- Ne me touche pa-pas, imbécile ! lâcha-t-elle, la gorge nouée.
M. Draner sourit en posant sa main sur sa joue rougie par l'impact.
- Oh, pas la peine de t'emporter, espèce de sale traînée ! l'accusa-t-il ensuite en la pointant du doigt. De toute façon, il n'y a plus rien à toucher chez toi. Tu as déjà tout donné, répliqua-t-il en haussant les épaules.
- Non ! s'effondra-t-elle, de nouveau en larmes. Je-je n'ai ja-jamais rien donné ! Non ! C'est-ce sont tes semblables qui-qui m'ont tout volé !
Les larmes se bousculaient sur son visage. Elle pleurait désormais sans retenue, ayant perdu la force de résister.
Soudain, M. Draner plongea sa main dans son abondante chevelure dorée et la saisit brutalement pour tirer sa tête en arrière.
- Tu vas fermer ton bec, ma colombe. Tu vas la boucler, oui ? lui murmura-t-il avec rage à l'oreille.
Il la secoua violemment et Lydia se mordit la lèvre inférieure pour ne pas crier. Elle n'avait aucune envie d'attirer l'attention des autres habitants de la maison de peur qu'ils ne découvrent son péché. Elle devait donc taire son émotion ou elle aurait affaire à une plus grande menace que M. Draner.
Lorsqu'elle fut enfin sous contrôle, M. Draner eut un sourire mesquin et il se pencha à nouveau vers elle.
- Ma petite colombe, tu ne veux pas que j'en parle à papa et à maman, n'est-ce-pas ? lui murmura-t-il.
Lydia écarquilla les yeux et secoua vivement la tête. Le sourire de cet homme ne fit que s'agrandir devant son air apeuré.
- C'est bien ce que je croyais. Eh bien..., lui souffla-t-il, la faisant frissonner. Il faudra être très gentille avec moi pour que je tienne le secret... Tu comprends, ma colombe ?
...
14 Mai 1897 - Maison londonienne des Phantomhive
2 : 24
- Dans la chambre jaune, une Camille ensommeillée venait tout juste d'ouvrir les yeux. Elle se leva en écartant la couverture et se dirigea vers la fenêtre. Elle remarqua alors qu'il faisait encore nuit. Le noir à l'extérieur était effrayant. Combien de temps au juste avait-elle dormi ? Elle se souvenait s'être changée et jetée directement sous les draps pour rejoindre le monde des rêves, rien de plus.
Oh oui... Elle se souvenait de l'accident de Bard. Un événement qu'elle préférait oublier définitivement étant donné qu'elle s'y était illustrée de manière ridicule. Elle pensait désormais sans retenue que cet endroit allait la rendre folle dans tous les sens du terme. Elle devait donc fuir en trouvant un moyen plus ingénieux que de nouer des draps entre eux pour former une corde. Cela avait été une idée stupide et parfaitement irréaliste. Elle se serait sûrement cassé un membre si Finny ne l'avait pas rattrapée...
Ayant lu cette machination dans un livre grâce à laquelle le héros s'était sorti de prison, elle avait crû que cela marcherait également pour elle... Mais le tissu n'avait pas été assez résistant pour la supporter.
Cette expérience n'avait fait que renforcer son admiration pour le héros en question qui était le personnage principal d'un livre jeunesse illustré à un franc et demi. Elle n'était pas spécialement intéressée par les histoires lorsqu'elle achetait ce genre de livres car c'était plutôt les beaux dessins qui l'attiraient. Dès qu'elle pouvait se payer ce luxe, elle n'hésitait pas lorsqu'elle habitait encore en France.
Alors pourquoi ne le faisait-elle plus ? Oui, pourquoi ?
Elle était riche maintenant, elle pouvait avoir tout ce qu'elle voulait rien qu'en claquant les doigts. Et sa Mom ? Pourquoi Camille ne lui envoyait-elle pas de l'argent pour améliorer ses conditions de vie à elle et à Sabrina, et à Joe aussi ? Elle avait été tellement aveuglée par ses ridicules problèmes qu'elle ne s'était pas posée la question de comment arranger ceux de ses amis alors qu'elle en avait désormais la capacité !
Une belle maison, de belles robes et des domestiques avaient-ils été suffisants pour lui faire oublier l'essentiel ? Était-elle devenue une petite fille pourrie gâtée, prétentieuse et pleurnicharde pour un rien lorsqu'elle était rentrée en contact avec la richesse et la vie facile ?
Oh... Pourquoi se mentir ? Elle avait toujours été une petite pleurnicharde.
Elle serra le poing en le réalisant. Oui, elle avait toujours été une pleurnicharde et une incapable, elle ne se l'était juste pas avoué. Elle pleurait lorsque sa Mom tombait malade, elle pleurait en pensant à la vie de Joe, elle pleurait sur sa pauvreté et sa vie précaire... Tout ce temps, elle s'était contentée de pleurer dans son coin sans agir pour changer la situation.
Soudain, le bruit de son estomac la sortit de ses pensées. Elle réalisa tout juste qu'elle avait vraiment faim. Depuis quand n'avait-elle pas mangé ? Elle avait l'impression d'avoir dormi trop longtemps à la sensation de ses membres engourdis, comme si elle avait été intoxiquée par une quelconque drogue. Elle était consciente de ne pouvoir répondre à ses questions seule. Il lui fallait pour cela sortir de cette chambre jaunâtre et questionner l'un des domestiques.
À l'heure qu'elle devinait tardive, elle ne trouverait sans doute personne pourtant. Mais elle se sentait d'humeur audacieuse. Alors, vêtue de sa seule chemise de nuit et les cheveux totalement décoiffés, elle s'aventura à l'extérieur de la chambre. Poussée par la faim, sa première destination fut la cuisine. Elle espérait qu'elle pourrait trouver un bout de pain ou des restes à grignoter. Elle ne ferait pas la difficile, tout lui irait du moment que c'était mangeable.
La maison semblait inhabitée et terriblement étrangère. La nuit avait recouvert tout ce qui était visible le jour d'un drap sombre et indiscernable, rendant la circulation sans éclairage dans la demeure très compliquée. Camille avait arrêté depuis le troisième meuble de compter ce à quoi elle se cognait. Seuls orteils et mollets conservaient une trace des petits accidents. Elle arriva finalement à la cuisine en n'ayant rencontré ni entendu une seule âme durant son petit trajet.
Elle distingua malgré le noir une cuisine impeccable, sans aucune trace de l'incendie. Elle en déduisit qu'il s'était sûrement passé quelque chose, que des gens étaient venus réparer et changer le matériel touché. Elle constata alors qu'elle avait dormi beaucoup plus longtemps que prévu car la réparation et le nettoyage d'un tel gâchis avait dû prendre au moins quelques jours.
Mais cela lui était indifférent. Quelques jours n'étaient rien pour elle. Même perdre plusieurs années à dormir était acceptable. Elle trouvait la vie déjà assez difficile comme ça alors le sommeil, ce doux échappatoire à la souffrance de la réalité, lui paraissait le meilleur moyen de passer son existence... Elle tira cette conclusion en se mettant à fouiller dans les tiroirs pour finir par trouver un bout de pain. Elle sourit et le jeta dans sa bouche : il n'avait pas bon goût et il lui semblait mastiquer du papier mais c'était mieux que rien.
Elle sortit ensuite de la cuisine après s'être rassasiée et reprit le chemin de la chambre. Soudain, en montant les escaliers, il lui sembla entendre quelque chose. Elle s'arrêta un instant et encore une fois, elle entendit le même bruit qui lui semblait être une voix ou une sorte de plainte étouffée. Elle sentit son coeur battre la chamade et sa respiration accéléra alors que sa curiosité ainsi que sa peur montaient en flèche.
Ravalant sa salive, elle continua de gravir les marches. Arrivée en haut, elle se rendit compte que la voix venait du couloir interdit, celui auquel elle n'avait pas accès. C'était là que se trouvait les appartements du maître.
Alors il s'agissait de sa voix à lui ? se demanda-t-elle en posant un pied en direction du couloir. Un pas suivit de plusieurs autres vers cette voix qui devenait de petits cris. Tandis qu'elle s'approchait, une vive émotion se répandait en elle, une émotion qui lui sommait de savoir ce qui arrivait à cette personne.
Se faisait-elle agressée ? S'étouffait-elle ?
Elle se retrouva bien vite face à une porte d'où les plaintes incompréhensibles lui apparaissaient plus audibles que jamais. Une petite lumière filtrait par le trou de la serrure et du bas de la porte, indiquant que quelqu'un s'y trouvait réellement. Alors qu'elle approchait de la porte et se traitait d'indiscrète et de petite gamine trop curieuse, elle posa sa main sur la poignée. Elle ne pouvait entendre raison : elle voulait savoir pourquoi cette personne - qu'elle savait être le maitre - émettait ces sons de souffrance. Jamais de sa vie elle ne s'était autorisée à fouiller dans la vie des autres mais il y a un début à tout, non ? Elle pouvait écouter sa folie pour une fois. Après tout, les conséquences d'une si minuscule bêtise ne pouvaient pas être si terribles.
Elle appuya doucement sur la poignée et constata que la porte n'était pas verrouillée, à son grand bonheur.
La porte s'entrouvrit et elle découvrit une pièce spacieuse aérée par une grande fenêtre ouverte. Un tapis couvrait le sol et le reste de l'agencement correspondait au besoin d'un jeune chef d'entreprise : un bureau, une grande armoire, quelques tables et vases ici et là, des portraits aux visages souriants accrochés sur les murs couleur chaire et une petite porte à droite donnant sur ce qui devait être la salle de bain. La pièce était éclairée par des bougies qui finissaient de se consumer sur la table de chevet à côté du grand lit au centre de la pièce. C'était un lit à baldaquin dont les rideaux étaient fermés, ne lui donnant aucune vue sur la personne à l'intérieur.
Camille referma la porte derrière elle aussi discrètement qu'elle l'avait ouverte et se dirigea à pas tremblants vers le lit. Lorsqu'elle écarta le rideau, elle trouva le jeune maitre endormi vêtu d'une simple chemise blanche, les cheveux en bataille et son œil habituellement bandé à découvert. Il serrait fortement contre lui l'un des nombreux coussins dispersés sur le lit aux draps écarlates. Il était tout en sueur, tremblant et continuant de crier dans son sommeil.
- Le pauvre, murmura Camille en s'asseyant à son chevet. Il doit faire un terrible cauchemar...
Il lui semblait avoir déjà vécu cette situation. Elle avait déjà réveillé quelqu'un de son cauchemar...
La première fois, cela s'était passé avec sa Mom au beau milieu de la nuit alors qu'elle n'avait que sept ans.
Des cris l'avaient réveillée et elle s'était précipitée dans la chambre de sa protectrice, les larmes aux yeux. Elle l'avait trouvé endormie mais criant dans son sommeil. La voyant ainsi, elle était naturellement montée sur le lit et l'avait secouée de toutes forces. Réveillée, sa Mom l'avait prise dans ses bras.
- Merci ! Ma petite chérie, tu es un ange ...
Ce soir-là, elle était restée dormir pour la dernière fois entre les bras de Madame Madeleine. Elle s'était sentie comme une héroïne, importante pour la première fois de sa vie. Voilà pourquoi ce souvenir était resté en elle jusqu'à aujourd'hui.
Elle posa donc doucement sa main sur l'épaule de Ciel et commença à le secouer calmement.
- Réveillez-vous, murmura-t-elle en se penchant vers lui.
Après quelques secousses plus franches, il finit par ouvrir les yeux et eut comme première vision celle d'une longue crinière désordonnée. Il leva ensuite les yeux et vit un visage aux grands yeux bruns écarquillés. La jeune fille à ses côtés affichait une expression de surprise évidente.
- Votre oeil ! s'exclama Camille en se couvrant la bouche.
- Quoi... ? fit le jeune homme en se redressant sur le lit.
Alors qu'elle tentait de contrôler sa respiration, Camille tendit une main vers le visage pâle de Ciel. Elle la posa sur une de ses joues blanches et commença à tracer le contour inférieur de l'oeil habituellement caché avec son pouce.
Revenant à la raison, le jeune homme repoussa violemment la main de son visage pour se couvrir l'oeil.
Ils restèrent à s'observer une bonne minute pendant laquelle Camille se retenait de crier et Ciel, encore à moitié endormi, tentait de recouvrir ses capacités de réflexion pour se sortir de ce mauvais pas. Les deux se dévisageaient de façon très différentes : Camille était fascinée et en même temps choquée. Ciel, dont le seul oeil visible donnait un aperçu de l'émotion, paraissait quant à lui surpris et légèrement craintif.
Sur la table de chevet, deux bougies finissaient de se consumer. Les petites gouttes de cire fondue qui en découlaient atterrissaient sur la même plaque et se rejoignaient doucement pour former une seule ligne.
- Votre œil, qu'a-t-il ? demanda-t-elle finalement en pointant son propre oeil au cas où il n'aurait pas compris.
Il sut à quoi elle faisait allusion mais il n'était sincèrement pas disposé à l'éclairer même s'il savait qu'elle ne comprendrait absolument rien s'il le lui expliquait avec son niveau d'anglais ridicule.
- En quoi cela vous regarde-t-il ? répondit-il en cherchant son cache-oeil. Et puis pourquoi êtes-vous ici ? Je vous ordonne de sortir ! fit-il en pointant la porte de son autre main.
Il ne se donnait pas la peine de parler doucement car il n'avait pas envie qu'elle le comprenne. Il voulait juste qu'elle s'en aille.
Et en effet, Camille ne comprit pas ce qu'il voulait lui dire mais avec son ton et son attitude impolie, elle devina qu'il voulait la chasser.
- Alors là, jamais ! bouda-t-elle. Je savais bien que vous n'étiez pas normal! J'ai crû que vous aviez une cicatrice ou quelque chose de semblable mais j'étais loin de m'imaginer que c'était aussi extraordinaire. Comment vous l'êtes-vous fait ? Est-ce que vous pouvez voir avec cet oeil ?!
Ciel la contempla avec lassitude. Elle était souriante, l'observant avec de grands yeux curieux, soulignant qu'elle n'avait pas l'intention de partir sans avoir obtenu ce qu'elle voulait. Ce qui était stupide au vu du fait qu'ils ne pouvaient communiquer de toute façon... Il était clair qu'une fois passé le choc, c'était la curiosité qui s'était emparée de la jeune fille.
Il considéra la situation une seconde puis soupira. Il détestait les imprévus.
- Pourquoi vous ne répondez pas ? s'enquit-elle en penchant la tête comme si elle avait oublié qu'il ne la comprenait pas.
Il la fixa encore une fois. Devait-il appeler Sebastian pour l'emmener ? Ne pouvait-il pas gérer la situation lui-même ? Ce n'était après tout qu'une gamine mal-élevée mais sans mauvaises intentions. Après mûre réflexion, il décida que l'enfermer quelque part ne servirait à rien sauf à lui donner un autre fardeau à gérer... Et puis, c'était l'héritière des Albertwood. Puisqu'il avait l'occasion de lui parler en face pendant un instant, il pourrait facilement profiter de son esprit simplet. Elle pourrait être un pion utile s'il arrivait à lui soutirer des informations plus intéressantes que celles de Sebastian. D'autant qu'il avait un net avantage face à ce dernier...
Elle, assise à son chevet sur le lit et lui, adossé aux coussins, ils continuaient de se dévisager.
Cédant, il découvrit son oeil et passa sa main dans ses cheveux.
- Oh, que c'est... Stupéfiant ! lâcha-t-elle en admirant l'oeil.
Ciel haussa un sourcil et croisa les bras.
- ... Pas ? articula-t-elle en anglais.
Il ne répondit pas et telle une statue, demeura figé.
- Oh, je vois ! Vous ne comptez pas parler, c'est ça ? Vous voulez que je m'en aille? fit-elle en pointant la porte du doigt.
Il hocha légèrement la tête et elle lui sourit encore plus en secouant la sienne.
- Non ! Je ne compte pas partir avant de savoir ce qu'a votre oeil... Vous savez que c'est très joli ? Pourquoi le cachez-vous ?
Et de nouveau, elle indiqua son propre oeil.
Il roula des yeux mais elle continua de le questionner... Encore et encore...
Pourtant, elle eut beau s'user à essayer de lui faire sortir un mot de la bouche, elle n'obtint aucune récompense. Rien. Elle l'avait sûrement ennuyé au plus haut point car il ne la regardait même plus. C'était triste, pensa-t-elle. Une personne si ronchon qui refusait de révéler un beau secret. Elle était pourtant déterminée à connaitre l'histoire. Camille était totalement éprise de ce qu'elle venait de découvrir. Après plusieurs mois d'ennui et de tristesse, elle était enfin confrontée à quelque chose de fascinant.
Après plusieurs tentatives cependant, elle était prête à jeter l'éponge ou du moins à changer de stratégie.
Elle soupira tandis qu'elle prenait le parti de se taire. Elle décida alors de l'imiter et croisa les bras en affichant sa mine la plus déconfite.
- Vous savez quoi, Monsieur ? Vous êtes une personne cruelle ! lui reprocha-t-elle. Parce que vous êtes très cruel de me priver d'une si belle information. Vous êtes mauvais ! ajouta-t-elle.
- C'est ça..., soupira le principal concerné.
- Oui, c'est ça..., fit-elle en le singeant. Mais le savez-vous, Comte ? continua-t-elle en se jetant sur le lit. Je vous apprécie quand même car vous me rappelez l'un de mes amis. Il s'appelait Théophile. Lui aussi n'aimait pas parler. Il était toujours seul et passait son temps à lire des livres. Attention ! Pas de petits livres, de gros livres ! précisa-t-elle en souriant. Il n'aimait pas venir jouer avec nous et lorsque j'arrivais à le convaincre, il nous battait en tout ! Voilà pourquoi Sabrina ne le supportait pas. Elle déteste perdre, notre Sabrina ! Et…
Elle fit soudain une pause, mélancolique.
-Ils me manquent...
Elle se tut à nouveau, attendant une réaction.
Mais le Comte ne fit qu'arquer un sourcil.
- Oh, Comte ! s'exclama-t-elle finalement. C'est drôle ! Je peux dire ce que je veux sur vous ou sur quoi que ce soit, vous ne comprenez pas ! C'est la première fois que je peux dire tout haut ce que pense!
C'est ainsi qu'elle se mit instinctivement à déballer son sac.
- Vous savez quoi ? Je m'en veux à moi-même pour beaucoup de choses. J'en arrive à me détester parfois. Vous savez, je n'ai jamais voulu venir ici. J'aurais préféré rester chez moi mais on m'a menti et forcé à venir... Je m'en veux d'avoir obéi ! Depuis que je suis dans ce pays, je me fais piétiner à longueur de temps ! Je m'en veux d'être faible, d'être stupide, de ne savoir rien faire. Je n'ai aucun talent, vous savez, lâcha-t-elle en soupirant. C'est à cause de cela que beaucoup de personnes se moquent de moi... Je le sais mais je fais semblant de ne pas les entendre et j'essaye d'oublier. Mais parfois, c'est tellement dur de se taire... Pourtant, je suis obligée de m'y résoudre. Sinon je suis punie...
Ciel ne lui accordait pas la moindre considération mais elle continuait de parler sans tenir compte de cela. Les mots sortaient de sa bouche naturellement, sans qu'elle ne les pèse ou les pense. Elle avait le regard vide et son sourire s'était effacé. Il pouvait le voir à chaque fois qu'il tournait ses yeux vers elle. Elle ne le remarquait pas. Elle était tellement inspirée qu'elle ne considérait plus ce qui l'entourait. Elle ne s'adressait même plus à lui. Elle ne s'adressait à personne en particulier. Elle était juste contente de parler à quelqu'un, c'est tout.
Le jeune homme se demanda pourquoi elle continuait de parler. Pourquoi elle continuait de lui dire des choses qu'il n'avait pas envie d'entendre.
Soudain, elle s'arrêta, mit sa main sur sa bouche puis se mit à pleurer.
- Je dois vous gêner, hein ? soupira-t-elle en essuyant ses joues. Excusez-moi alors… C'est juste que-que ... Et vous ? Pour-pourquoi vous ne ... Parlez pas ? demanda-t-elle, la voix étranglée.
Il leva les yeux vers elle, surpris qu'elle s'adresse enfin à lui.
- Je ne veux pas vous parler, voilà tout, répondit-il en détournant encore une fois les yeux.
Elle comprit ce qu'il voulait dire et cela lui fit mal.
- Comte, je suis simplement curieuse… Votre œil, par exemple ? Comment vous l'êtes-vous fait ? dit-elle en se rapprochant de lui. Que-ce qui vient ... À vous ?
Pendant un instant, elle crut voir passer sur son visage stoïque une expression de surprise. Cependant, cela dura si peu de temps qu'elle supposa en clignant des yeux que ce n'était qu'une impression.
Un petit sourire vint ensuite hanter les lèvres du Comte et il décroisa les bras en soupirant.
- C'est une longue histoire…
- S'il vous plaît, le supplia Camille.
- Ah… Pourquoi pas, sourit-il finalement.
Elle savait que ce n'était pas un vrai sourire. Si Camille avait su le sens du mot ironie, elle l'aurait sûrement qualifié ainsi mais ne le sachant pas, elle se contenta de se dire que c'était une expression moqueuse et mélancolique à la fois. Très éloignée de la véritable joie.
- Par où commencer, reprit le Comte, captant instantanément l'attention de Camille. Un jour, ou plutôt une nuit, un incendie fut déclenché dans ma demeure. Cela a été un véritable carnage : les gens courraient partout et les cris résonnaient dans chaque recoin. Je devais avoir neuf ans à l'époque et je n'ai pas compris tout de suite. Et lorsque j'ai réalisé ce qui arrivait, je me suis précipité vers la chambre de mes parents mais il était déjà trop tard quand je suis arrivé à eux. Ils étaient déjà morts...
Il s'arrêta un instant pour retrouver ses mots. Des images auxquelles il n'avait pas pensé depuis des années lui revenaient en une puissante et désagréable vague d'émotion. Il passa sa main sur son visage et s'enfonça dans ses oreillers.
- Cela fait si longtemps..., murmura-t-il.
Il couvrit ensuite son visage du drap et soupira.
Il n'avait jamais raconté cette histoire à personne et il avait tenté de toutes ses forces de refouler ces événements, sachant qu'il ne pourrait rien faire pour changer le passé. Alors il se demanda encore une fois pourquoi il se fatiguait à lui raconter ses terribles souvenirs…
Soudain, il sentit une main se poser sur ses cheveux et lui caresser le haut de la tête doucement. Il baissa le drap et aperçut Camille, les yeux attristés, qui semblait retenir ses larmes.
Pourquoi faisait-t-elle une chose pareille ? Il savait qu'elle ne comprenait pas un traître mot de ce qu'il disait alors pourquoi cette démonstration inattendue d'empathie ?
- Vous avez du ... beaucoup souffrir, n'est-ce pas ? Je sais que je ne comprends pas votre histoire et je n'ai pas envie de la comprendre. Mais à la douleur que je vois dans vos yeux, je n'ose pas imaginer ce que vous avez enduré... Pardon, lui demanda-t-elle finalement.
Ciel écarquilla les yeux. Jouait-elle la comédie ? Prétendait-elle la compassion ? Voulait-elle jouer avec lui comme avec ses poupées ?
- Oh, soupira-t-elle en esquissant un sourire. Si seulement je pouvais trouver les mots pour vous consoler... C'est dans ce genre de moment que j'ai honte de mon ignorance...
- Laissez-moi, marmonna-t-il en éloignant sa main de lui.
Elle le prit relativement bien puisqu'elle se contenta de l'observer avant de reprendre finalement la parole.
- Vous aussi vous vous sentez seul ? Comme si rien ni personne n'était là pour vous, non ? Je comprends... Moi aussi je me sens seule, très seule... Et le plus drôle, ajouta-t-elle, c'est que je ne l'ai jamais dit à personne. J'ai peur de faire pitié ou de paraître faible et pathétique…Et puis, ce n'est pas comme si j'avais quelqu'un avec qui parler...
Elle eut alors un rire et se tourna vers lui.
-Je sais que c'est égoïste de penser cela mais je suis rassurée à l'idée de ne pas être seule dans ce cas. On est tous les deux si misérables... Que c'est drôle !
Finalement, elle éclata franchement de rire. La chose ne lui semblait en rien comique mais elle voulait juste rire. Il lui parut en cet instant que si elle ne riait pas, elle oublierait comment faire au vu de sa tristesse infinie. Et puis, elle avait peur de pleurer encore...
Ciel l'observa en se disant que son jeu d'actrice était misérablement pitoyable. Tout comme le son de son rire. Qui croyait-elle convaincre avec une si piètre performance ?
De façon inattendue, un vent fort entra soudain dans la pièce, soufflant les deux bougies et plongeant la pièce dans le noir total. Les faibles rires de Camille cessèrent et un silence tomba entre les deux jeunes gens.
La jeune fille se recroquevilla sur elle-même de peur alors que le Comte se retourna dans son lit. Vraiment, il la trouvait stupide d'avoir peur du vent. Il ferma les yeux et tenta d'oublier sa présence...
Cependant, cela ne dura pas longtemps car il entendit bientôt un objet tomber. Bien que ce ne fût rien d'important, juste le bruit engendré par la chute d'une sculpture en bois de l'étagère près de la fenêtre, Camille fut si terrifiée qu'elle se jeta dans ses bras. Ce dernier se crispa à son contact avant de s'étonner en remarquant ses suffocations.
Ils restèrent ainsi un temps incalculable jusqu'à ce que la conscience du jeune homme gagne un combat contre sa mauvaise foi.
Il se retourna donc vers elle, toujours allongé, et l'enlaça. Au moment où il le fit, les pleurs de la jeune fille redoublèrent et elle l'étreignit encore plus fermement de ses bras.
- J'ai peur... J'ai-j'ai mal ! Je souffre tant-tant que je-je..., balbutia-t-elle en pleurant. Je-je ne sais pas pour-pourquoi je vous di-dis ces choses... Mais je ne peux plus le supporter...
Elle enfonça alors sa tête dans sa poitrine à la recherche de cette chaleur longtemps absente. Pour une seconde entre ses bras, Camille eut l'impression de ne plus être seule et elle souhaita pouvoir arrêter le temps et rester ainsi pour toujours. La dernière fois que quelqu'un l'avait enlacé remontait à trop loin déjà.
Pendant ce temps, le Comte passa sa main dans ses cheveux noués mais ne tenta rien de plus pour essayer de la réconforter. Néanmoins, elle se calma grâce à ce geste et ses pleurs se tarirent enfin.
Et dans ce silence indescriptible qui s'installa à nouveau, ils pouvaient entendre leurs coeurs battre à des rythmes bien différents. Ce son mécanique l'invitait à la somnolence tandis qu'il rappelait à Camille qu'elle était éveillée. Elle voulait se baigner dans ce silence, se sentant en sécurité, enveloppée dans ce cocon doux et chaud. Elle était terriblement reconnaissante envers Ciel de l'avoir acceptée et enlacée. Le rejet lui aurait semblé inconcevable. Revivrait-elle encore une fois un autre moment comme celui-ci ? Une autre personne la prendrait-elle dans ses bras pour la réconforter doucement, sans poser de questions sur le pourquoi de son mal-être ? Sans doute jamais...
- Merci... Ciel, murmura-t-elle finalement. Je ne l'oublierai jamais...
Elle leva encore une fois la tête vers lui et ce dernier ouvrit ses yeux dont l'un brillait d'une lueur violette dans le noir, fournissant un semblant de lumière dans cette chambre baignée parles ténèbres. Il baissa ses yeux sur elle puis soupira car elle souriait encore une fois.
- Je te comprends plus que ce que je ne voudrais..., marmonna-t-il en fermant les yeux tout en continuant de lui caresser les cheveux.
Camille prit cela pour une invitation et se rallongea contre lui.
À l'aube, elle s'était levée sans qu'il ne le lui dise et était retournée dans sa chambre. Elle ne voulait pas être prise en flagrant délit par Sebastian qui toquait toujours de bonne heure à la porte de son maître. Après plusieurs heures passées côté-a-côté, la séparation et la perte de la chaleur avait pourtant été déchirante.
Ciel avait observé sa démarche indécise jusqu'à la porte et lorsqu'elle avait touché la poignée, elle s'était retournée vers lui et leurs regards s'étaient croisés. Elle lui avait souri.
- Bonjour, l'avait-elle salué maladroitement.
Puis elle avait ouvert la porte et s'était enfoncée dans le couloir.
...
14 Mai 1897
10 : 12
- L'être humain est une somme de contradictions fascinantes tant il est capable de proférer des souhaits dans un sens un jour, et d'en faire l'exact opposé le lendemain. Tous les hommes se ressemblent, tous sont les mêmes. Ils naissent, ils grandissent et ils meurent de la même façon. Et si l'un est capable de tuer ses pairs sans pitié, il sera traité de tyran par le reste de l'Humanité. Pourtant, ce reste est lui aussi capable de faire de même et peut-être bien pire sans être jugé le moins du monde. Ce qui prouve que leur raisonnement varie d'un point de vue à l'autre et est trop influencé par leurs émotions.
L'émotivité est le pire et en même temps, le plus fréquent défaut de tout homme. Pourtant, certains sont plus habiles que d'autres pour le cacher. En se montrant froids, respectueux et justes autant que leur situation le leur permet, ils réussissent à acquérir cette reconnaissance courtoise de la société pour un comportement aussi distingué que rare.
Cet idéal, Alexandre Albertwood cherchait désespérément à l'atteindre depuis aussi longtemps que sa jeune mémoire le lui rappelait. Il voulait se faire respecter et briller comme l'être singulier et admirable qu'il croyait être. En bref, il se montrait inaccessible pour attiser les convoitises parce qu'il savait que la valeur de toute chose découle de sa rareté.
Oui, Alexandre rêvait des feux de la rampe. Il voulait être le meilleur. Car seuls les meilleurs sont admirés et peuvent avoir ce qu'ils désirent.
Il essayait ainsi chaque jour de donner le meilleur de lui-même, travaillant avec acharnement du matin jusqu'au soir. Et malgré ses efforts qui avaient donné plus qu'il ne l'avait espéré, il n'était toujours pas satisfait de sa vie. Pour lui, il n'était pas encore assez riche, pas assez connu, pas assez apprécié, pas assez productif ... Et plus il travaillait, plus cet objectif lui semblait lointain.
Et dans ce quotidien douloureux qui était le sien, Alexandre n'avait que deux distractions, deux piliers qui l'empêchaient de tomber.
Lise, sa confidente, sa bien-aimée, celle qui lui caressait les cheveux en le rassurant et en lui murmurant des mots doux. Elle était toujours là pour l'écouter et lui redonner confiance en lui. C'était aussi son véritable premier amour car avant de la rencontrer, il avait une vision très différente de la gente féminine. Même si elle avait des défauts, même si leur relation était contre la norme, il ne pourrait jamais se séparer d'elle.
Et il y avait désormais Camille, sa petite soeur, sa protégée et son adorée. Il aimait sa soeur car elle était d'une douceur et d'un caractère semblable au sien. Ils partageaient beaucoup de points communs et s'entendaient parfaitement. Elle était du même sang et de la même chaire que lui. Elle était la seule qui ne pourrait jamais l'abandonner, celle qui l'aimait sans le connaitre et pouvait tout lui pardonner. Elle représentait pour lui sa seule famille et il était de même de son côté. Il était certain que sa soeur le considérait comme un héros, un homme courageux et capable de tout. Et qu'elle puisse penser et lui dire des choses aussi flatteuses et gentilles emplissait son torse de fierté, son coeur de force et de détermination pour la rendre heureuse.
Il avait beau la voir très peu, quelques heures par jour au mieux, il s'était attaché à elle... Chaque fois qu'il avait l'occasion de lui parler, que ce soit à un dîner ou dans le salon lorsqu'il revenait tôt du travail, il était agréablement surpris par sa candeur et sa naïveté.
Et voilà qu'aujourd'hui, sa naïve et pure chérie lui avait filé entre les doigts, le laissant seul pour culpabiliser de sa négligence.
Il était aujourd'hui assis à son bureau chargé de décorations toutes aussi chères qu'inutiles dans sa luxueuse résidence londonienne. Il avait la tête entre les mains et s'arrachait les cheveux un à un pour essayer de se punir pour la centième fois de son erreur.
Voilà plus d'un mois que Camille était perdue. Mois durant lequel Alexandre, alors âgé de vingt-trois ans dans son corps et son esprit, avait pris plusieurs décennies rien qu'en restant cloîtré dans son bureau.
Il avait officiellement dit qu'il prenait des vacances pour ne pas répandre la vraie raison et avait donc chargé un de ses associés de confiance de diriger l'entreprise et de lui envoyer tous les documents utiles par courrier. En vérité, il était juste incapable de travailler ou d'arrêter de penser à sa soeur unique, seule et perdue dans une capitale impitoyable, livrée à elle-même. Ce qui le rendait totalement fou de rage. C'est à cause de cette inquiétude morbide qu'il avait vieilli pendant ce mois, ne mangeant et ne dormant plus. Son visage avait pâli, des cernes noirs s'étaient creusés sous ses yeux et il avait remarquablement maigri.
- Que puis-je faire de plus ! Elle doit être morte à l'heure qu'il est ! se lamenta-t-il en s'arrachant encore un peu plus les cheveux.
Il avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour la retrouver. Il avait engagé plusieurs détectives et il avait écrit à la Reine pour lui exiger de dégrader M. Landers définitivement.
Cet imbécile ne s'en tirerait pas ! Pas tant qu'il serait vivant et sain d'esprit ! Il s'était promis de lui faire payer le prix fort. Son erreur était inadmissible, d'autant qu'elle venait d'un personnage aussi haut gradé dans la hiérarchie militaire. Alexandre s'était mis à le haïr profondément, et davantage encore lorsqu'il avait pris fuite juste après lui avoir annoncé la perte de sa soeur.
Il croisa ses jambes et leva la tête vers sa grande fenêtre. Il ne faisait pas beau aujourd'hui. Le ciel était gris, bien qu'on soit au printemps. Mais cela n'empêchait pas le bureau d'Alexandre d'être très bien éclairé. Les larges fenêtres qui donnaient sur le jardin laissaient entrer une quantité impressionnante de lumière grise, presque argentée par ce jour nuageux, faisant briller les dorures et les fastueuses pièces de décorations qui ornaient le bureau.
Cette pièce parlait au nom de celui qui l'avait imaginée car Alexandre avait toujours eu un faible pour la décoration. Il était sûr que s'il n'était pas devenu chef d'entreprise, il se serait sûrement tourné vers l'architecture d'intérieur. D'ailleurs, presque toutes les pièces du manoir étaient passées entre ses mains : de la chambre de sa soeur jusqu'au dernier petit salon. Il avait aussi un goût prononcé pour tout ce qui était cher et beau... Rien d'étonnant venant d'un jeune homme habitué à voir de belles choses depuis le berceau. Contrairement à sa sœur, qui elle, avait grandi dans une pauvreté misérable. A cette pensée, encore une fois, il se sentit coupable et soupira. Si ce sentiment d'étouffement ne disparaissait pas bientôt, il sortirait lui-même dans la rue...
Toc ! Toc ! Toc !
- Entrez ! lâcha-t-il en passant une main dans ses cheveux.
Une petite servante passa le pas de la porte, habillée de l'uniforme des domestiques. Elle était néanmoins très jolie, surtout pour une fille du bas-peuple. Elle avait de beaux cheveux blonds réunis en un petit chignon sur le haut de sa tête et dont aucune mèche ne tombait. Ses yeux étaient bleus avec quelques nuances de violet prouvant qu'elle était une véritable blonde et sa peau était hâlée. Encore une fois, preuve qu'elle faisait partie de la classe inférieure. Cette servante était Annie Longon, une jeune femme de vingt ans récemment recrutée dans les rangs de la maison Albertwood.
Mais bien sûr, Alexandre ne connaissait pas ces détails et d'ailleurs, il ne voulait pas le savoir. D'une part parce qu'il était trop tracassé, d'autre part car il n'avait surement pas l'envie ni la patience d'apprendre le nom de chacun de ses cinquante employés.
Annie Longon transportait deux plateaux, l'un sur lequel reposaient le thé, le café et les gâteaux du petit déjeuner pendant que les lettres d'affaires et les correspondances se trouvaient sur l'autre. Ce petit déjeuner était beaucoup moins luxueux que d'habitude mais le cuisinier avait compris que son maitre n'était pas d'humeur à manger de la gelée et trois sortes d'oeufs dès le matin ces jours-ci.
Elle posa les deux plateaux sur le bureau en tremblant et se mit à servir une tasse à Alexandre. Elle n'osa même pas lever les yeux vers lui, craignant de découvrir qu'il était aussi tyrannique envers ses employés que les gens le prétendaient.
- Bon-bonjour, maître, dit-elle. Je vous apporte aujourd'hui des tartes meringuées aux fruits rouges et des croke cake. Le chef espère que cette recette vous plaira, expliqua-t-elle en lui versant du thé fumant dans la belle tasse dorée.
Elle la lui tendit ensuite mais alors qu'Alexandre s'apprêtait à la saisir, la tasse glissa et atterrit sur ses genoux, touchant sa chemise. Horrifiée, Annie se précipita et prit une serviette de son tablier pour l'essuyer mais son maître la lui prit des mains avant qu'elle ne puisse le toucher. Il se mit alors lui-même à se nettoyer.
La jeune femme resta tétanisée de peur, craignant de perdre sa place à l'instant. Étrangement cependant, Alexandre n'éclata pas de rage comme elle l'avait craint et il garda son calme. Il leva ensuite la tête dans sa direction avant de s'adresser à elle.
- Savez-vous quelle sorte de thé est-ce ? la questionna-t-il.
- Je crois que c'est le... Du thé de..., fit-elle péniblement.
- C'est le Silver Tips Imperial Tea, répondit sèchement Alexandre qui jeta la serviette sur son bureau. C'est un thé d'Inde outrageusement cher mais qui n'est pas si exceptionnel. Il ne vaut pas son prix selon moi...
Il fit une pause et se tourna vers elle.
-Vous êtes nouvelle, n'est-ce pas ? demanda-t-il en prenant un gâteau de l'assiette.
- Oui, Monsieur, fit elle en réprimant un frisson.
- Ah, lâcha-t-il en croquant dans une petite tarte. Je m'en doutais. Le chef de service a tellement peur de mes foudres qu'il envoie une petite nouvelle qui ne connait même pas le protocole pour me servir. Que c'est lâche, vous ne trouvez pas ?
- Je ne sais pas, Monsieur... Désolée.
Un demi-sourire se dessina sur les lèvres du jeune homme alors qu'il observait toujours son reflet dans la tasse de thé à moitié vide.
- Comment vous appelez-vous ?
- Annie Longon, maître, répondit la jeune femme.
- Annie, dites à Nails que je le vire la prochaine fois qu'il m'envoie un incompétent. C'est bon, vous pouvez disposer, fit-il ensuite avec un geste en direction de la porte.
- Ah..., balbutia Annie. Désolée de ne pas ...
- Disposez ! répéta Alexandre en levant les yeux vers elle. Je n'ai que faire de vos excuses ! Essayez la prochaine fois d'être plus adroite. La seule raison pour laquelle je ne vous vire pas est que j'ai d'autres chats à fouetter sinon je vous aurais jetée à la rue sans lettre de recommandation alors estimez-vous chanceuse.
- Oui, murmura-t-elle en s'inclinant.
Elle s'approcha de la porte et alors qu'elle s'apprêtait à sortir, elle l'entendit à nouveau.
- Je ne vous vire pas mais comptez bien sur moi pour diviser votre paye !
Annie se força à garder son calme et sortit en refermant la porte derrière elle. Cependant, en marchant vers le couloir, elle ne put se retenir de jurer.
- Quel salaud !
De son côté, Alexandre s'était mis à ouvrir son courrier. Il prit une lettre au hasard sur le plateau et l'ouvrit sans en lire la provenance ni l'objet.
Au Lord Alexandre Albertwood,
- Lord, je vous écris en ce jour pour vous faire part de l'état déplorable du duc, votre père, qui vient de franchir un stade dans l'évolution de sa pneumonie. Nous avons usé, nous les médecins de la clinique, de tous nos efforts et de toute notre science pour essayer de le guérir de son mal. Cependant, et bien que cela aille contre notre politique, nous sommes arrivés après ces quelques années au résultat que M. Jorge Albertwood était intraitable : ses poumons sont dans un état tel que nous avons le regret de vous informer qu'il ne connaîtra pas l'année prochaine.
D'autre part, plongé dans sa solitude, M. Jorge a également développé certains syndromes psychotiques qui lui donnent des hallucinations et le plongent pendant des heures voire des jours dans un profond état de délire. Nous avons donc pris l'initiative de lui administrer des calmants avec ses repas.
Cher Lord, je vous pris donc, à cause de tout ce qui précède, de venir rendre une visite aussi brève soit-elle à votre père. J'ai conscience que vous êtes une personne très occupée mais avoir votre compagnie sera un réel bien pour votre père. Vous êtes son unique fils après tout.
Veuillez accepter la reconnaissance de mes sentiments les plus distingués,
Le Dr. Watson
Repliant la lettre, Alexandre plongea dans une réflexion profonde. Il la relut encore une fois puis se leva de son siège pour sonner la cloche de service. Nails, le majordome lui-même, entra précipitamment peu après.
- Apportez mon manteau et dites à Jack de préparer la voiture, exigea Alexandre avec un regard qui sembla au majordome plus sérieux que de coutume.
- Bien sûr, maître, répondit Nails en s'exécutant.
Après s'être changé en une tenue plus respectable, tous ses ordres avaient été exécutés promptement et Alexandre était monté dans sa voiture. Mais quand il annonça à son chauffeur sa destination, celui-ci parut surpris.
- Vraiment ? Vous voulez y retourner ? Je croyais que vous étiez trop épuisé pour cela ?
- Une affaire peut couler chaque jour où l'on ne pas voir ce qui s'y passe. Je ne fais pas autant confiance à Bloomgold que tu le crois, répliqua-t-il en croisant les bras et en fronçant les sourcils depuis le siège arrière.
- Vous êtes sûr que vous pouvez rencontrer d'importants collaborateurs et négocier des contrats dans cet état ? insista Jack. Regardez-vous, mon Lord ! Vous êtes dans un état crasseux !
- Ne discute pas ! conclut Alexandre en tournant son regard vers sa somptueuse demeure.
Tirant les rênes, Jack secoua la tête.
- Vous le regretterez...
Mais le jeune homme n'écoutait pas. Il voulait partir quelque part, n'importe où ! Pourvu qu'il sorte de cette étouffante pièce !
Pendant le trajet, il observa la rue et les passants. Tout était comme d'habitude dans cette ville. Le ciel était gris, les passants indifférents, les bâtiments s'élevaient toujours plus haut. Ce paysage avec lequel il avait grandi et qui le captivait tant lorsqu'il était enfant lui semblait d'une triste laideur aujourd'hui. Cette ville était pourrie jusqu'à la moelle, que ce soit ses habitants ou ses dirigeants. Rien n'y était décent.
Alors qu'il était plongé dans la contemplation de son univers, il vit parmi les passants une petite famille en promenade. Les deux parents et leurs deux enfants. Ces gens n'étaient pas bien vêtus. Ils étaient sûrement de la classe inférieure et donc indignes de considération... Pourtant, ils faisaient une chose qui intrigua Alexandre : ils souriaient. Ils souriaient sincèrement. Les parents avaient des regards plein de bienveillance et les enfants souriaient d'amusement avec une innocence que le jeune homme se mit à jalouser.
Eux, pauvres petits nabots sans avenir, connaissaient ce que lui n'avait jamais pu toucher que du bout des doigts. Alexandre n'avait jamais connu l'innocence ou l'insouciance de l'enfance. Très jeune, trop jeune, il avait dû apprivoiser les habitudes des adultes et s'en vêtir pour paraître crédible. Son père l'avait éduqué pour devenir un magnat des affaires avec une sévérité implacable alors que sa mère, pauvre créature, agonisait de souffrance dans ses appartements et ne pouvait donc rien faire pour freiner les ardeurs de son époux.
Il regrettait de ne pas avoir vu sa mère plus souvent. De ce fait aujourd'hui, il n'avait qu'une vague image de sa silhouette et de ses longs cheveux. Il se souvenait surtout d'une femme froide et rigide à la peau aussi pâle que celle d'un mort, toujours malade, et qui ne faisait guère attention à lui lorsqu'il l'approchait.
Tout portait à croire que La Rose Blanche s'était fanée de malheur et de souffrance après avoir donné naissance à son premier enfant. M. Jorge, après l'avoir acquise, ne lui donnait plus de considération. Pourtant, lors des réceptions mondaines et devant les domestiques, il dressait une image bien différente de son couple. Maintes fois, Alexandre s'était retenu de le traiter de menteur lorsqu'il proférait des mensonges sur sa vie conjugale plus qu'heureuse.
La Rose Blanche n'avait jamais eu d'attention particulière envers lui mais il l'avait toujours aimé. Elle était sa mère, la prunelle de ses yeux, la femme la plus belle et la plus majestueuse qui soit.
L'essentiel de ce qu'il savait d'elle, il l'avait ainsi entendu des autres. Et l'on disait d'elle des choses trop belles pour être fausses. Tout le monde faisait ses louanges. Tous ces compliments sont assez pour pousser un enfant à dresser un portrait idéal de sa mère, de la prendre pour la plus belle créature qui soit et de lui vouer une vive et ardente adoration.
Ce portrait s'était effondré très vite lorsque son père lui avait annoncé, la mâchoire serrée et le regard assassin, qu'il devait oublier sa mère car « c'en était fini pour elle ». La réaction de l'enfant ne s'était pas vue tout de suite. En effet cette nuit-là, il était allé se coucher parmi une agitation sans précédent dans la maison et il n'avait pas voulu gâter les choses par ses pleurs. Malgré tout, dans son lit au milieu de la nuit, il avait explosé en larmes.
Et des affaires de sa mère qui furent brûlés dès le lendemain, il ne put sauver qu'un châle blanc, devenu aujourd'hui l'une de ses reliques les plus précieuses.
Désormais, Alexandre était riche, beau, puissant, admiré et jalousé de tous mais il n'avait plus de famille. Ses proches s'étaient retournés contre lui lorsqu'il les avait destitués, sa soeur était perdue depuis un mois et probablement morte, sa mère n'était plus de ce monde et son père était un fou interné... Que lui restait-il? Oui, son père demeurait encore mais ce père, il n'en voulait pas ! Il ne voulait pas d'une personne qui l'avait battu toute son enfance pour rien ! Il ne voulait pas d'un homme fou à lier ! Mais le fait était qu'il n'avait pas d'option. Et s'il n'allait pas voir son père aujourd'hui, il le regretterait peut-être un jour lorsqu'il serait plus vieux et plus sage.
Il prit soudain sa décision en conséquence de cette réflexion et voyant que la voiture approchait du centre des sociétés Albert, il somma Jack de faire demi-tour et d'aller plutôt à la clinique.
- Ouf ! lâcha le chauffeur en changeant de route. Je croyais que vous alliez vous ridiculiser auprès de vos collaborateurs. Mais je me demande, pourquoi voulez-vous rendre visite à votre père ? Je croyais que vous aviez hâte qu'il rende l'âme pour pouvoir devenir officiellement le Duc Albertwood ?
- Oui mais j'ai envie de savoir ce qu'est devenu celui qui me traitait de vaurien à l'époque. Je le hais toujours, détrompe-toi si tu croyais le contraire. Je veux juste... Je sens juste que c'est mon devoir de le faire, reprit-il avec émotion. J'ai peur de le regretter si je ne le fais pas...
...
- Les meilleures réceptions mondaines sont celles organisées et financées par les plus riches. La réussite d'une fête est totalement assurée si les hôtes sont fortunés, même s'ils ne sont pas de la noblesse. Il suffit qu'ils aient de l'argent et ils peuvent se payer toutes les personnalités qu'ils désirent pour leur bal, soirée, garden-party,... Et les Patison étaient riches. Certes de simples parvenus, mais ils avaient l'argent pour rentrer dans le monde !
Ainsi, leur premier bal à Londres fut un réel succès. Le bal était sur le thème du printemps :rien de mieux pour ouvrir la Saison. La décoration était spectaculaire. Un fleuriste avait été chargé de ramener de fraîches fleurs d'Asie spécialement pour honorer le thème de cette soirée tel que le magnifique Ail Ornemental dont les petites fleurs s'étaient discrètement coincées dans les belles coiffures de ces dames, leur rappelant le lendemain la splendeur de la fête de la veille, ou encore les splendides fleurs d'Asphodeline dont la couleur jaune s'était révélée encore plus belle sous les lumières orangées de la grande salle de bal.
En plus de ce décor enchanteur, les mets servis avaient été eux aussi de toute beauté. Et les invités, la crème de la société, avaient été à la hauteur de la réception. Des marquis, des ducs, des comtes, tous superbement vêtus et plein de grâce dans leurs manières. Les invitées n'avaient pas manqué de charme non plus. Elles avaient été tout bonnement étincelantes. Mais parmi elles, une seule avait réussi à se démarquer par sa beauté. Bien qu'elle ne soit qu'une petite sans importance, elle possédait l'atout non-négligeable de la beauté et de la conversation.
Certains hommes étaient restés loin d'elle, n'osant pas s'adresser à cette charmante jeune fille par timidité et s'étaient contentés donc de l'admirer de loin.
- Qu'elle est belle ! s'étaient dits les petits sans cran dans leur coin.
Mais d'autres, plus courageux, s'étaient approchés et lui avaient parlé tendrement, lui faisant une cour discrète et joueuse à laquelle elle avait répondu avec tant de malice et d'aisance qu'elle leur avait semblé plus belle et plus attirante encore. Cette fille aux cheveux aussi flamboyants que les rayons du soleil avait compris l'art de la discussion et du charme et elle l'avait utilisé sans vergogne pour attraper ses proies. Une Lady est mille fois plus captivante si elle sait magner l'esprit de ses soupirants. De la sorte, elle leur avait parlé d'économie, de mode et de ragots avec un sourire malicieux et charmeur, se dandinant et riant à toute occasion, affirmant à chaque phrase son agréable compagnie.
Pendant que les hommes avaient été accaparé par la jolie blonde, les dames avaient regretté l'absence de l'hériter le plus en vue de Londres.
- Oh, avait soupiré la marquise Melpot. J'aurais tant voulu discuter avec Lord Albertwood ! Qu'il est poli et respectueux. Charmant ! Je vous l'assure, Miss Grey, il est charmant !
- Oui, j'ai souvent entendu dire cela, avait répondu la petite miss Grey, une charmante et grande brune qui n'avait que dix-huit ans et participait à sa première Saison. On dit de lui qu'il est beau comme le jour et qu'il ressemble grandement à son père mais qu'il arrive à s'en démarquer par une beauté encore plus frappante. Est-ce vrai ?
- Oh oui, oui! s'était empressée de répondre son amie, un peu plus âgée puisque ayant soufflé sa vingt-troisième bougies il y a peu et qui participait déjà à sa quatrième Saison. C'est triste qu'il ne soit pas venu... Et en parlant du père de Lord Alexandre, l'une des relations de ma mère a des contacts dans la clinique où il est interné et l'on dit qu'il va bientôt mourir… Ce qui fait que Lord Alexandre Albertwood va bientôt hériter du titre de duc ! Que c'est incroyable ! Si jeune mais déjà chef d'entreprise et duc par la même occasion ! C'est une perle rare, ne le croyez-vous pas, Miss Grey ?
- Absolument et ce que vous dites là, mon amie, ne fait que m'encourager à me rapprocher de lui. Mes parents donnent une réception bientôt et je compte - en plus de l'invitation qu'il recevra - lui écrire personnellement pour le prier de venir. Un si bon gentleman ne risquera pas de décevoir les attentes sincères d'une Lady, j'en suis sûre, avait affirmé Miss Grey,rêveuse.
Puis elle avait laissé son regard se perdre dans la grande salle de bal et lorsqu'elle avait vu une jeune fille entourée d'une cour d'admirateurs enjoués dont la chevelure dorée et les yeux bleus brillaient sous la lumière écrasante des lustres, elle s'était tournée vers son amie.
- Qui est cette jeune fille, là-bas ? lui avait-elle demandé.
- C'est la fille du baron Rollington. Elle vient tout juste d'arriver de France et c'est sa première Saison, avait répondu la jolie marquise Melpot.
- La fille du baron Rollington, voilà qui est intéressant, avait marmonné la brune alors qu'elle avait continué d'observer l'autre jeune fille. J'ai entendu dire que le baron Rollington avait été évincé des sociétés Albert il y a peu et qu'il souffrait désormais de manque d'argent. Mais à ce que je vois, ce n'est pas ce qui empêche sa fille de venir habillée avec tant de vulgarité et de parader comme si elle était notre égale. Quelle prétention venant d'une moins que rien ! avait soupiré Miss Grey.
- Oui, je vois et je partage la justesse votre opinion, avait approuvé son amie. C'est triste de voir à quel point les petites gens ne connaissent plus leur place et se permettent tout avec leurs airs supérieurs. Voyez ! s'était exclamée Melpot. Voyez comme elle parle avec les gentlemen ! A sa place, j'aurais le rouge aux joues de parler aussi familièrement avec mes aînés !
- Ne soyez pas si dure, très chère, était intervenue Miss Grey. Après tout, ce n'est qu'une petite sans éducation. À quoi pouvait-on s'attendre avec la mère qu'elle a ? Telle mère, telle fille. Nulle n'échappe à la règle...
Puis la conversation s'était orientée vers des sujets plus intéressants comme les nouvelles robes à la mode créées par les maisons Trancy Luxus. Le temps de la soirée était passé et Miss Grey et son amie s'en étaient allées toutes les deux à minuit dans leur voiture respective. Pendant le trajet du retour, Miss Grey n'avait cependant pas pu s'empêcher de penser à cette rivale qui l'avait évincée si facilement durant son premier bal.
- Quelle injustice ! Qu'une vaurienne me fasse passer pour transparente durant mon premier bal dans le Monde ! Ce devait être mon moment de briller ! Elle n'est rien, rien du tout ! Ce devait être moi et surtout pas elle ! avait-elle pensé en versant une larme de dégoût. J'espère qu'il lui arrivera un grand malheur !
Ce souhait avait été celui d'un ego indigné qui exigeait de la vie une vengeance écrasante. Et cette vengeance, elle l'obtint sans le savoir. Par hasard ou parce que la vie l'avait écoutée et exhaussée, que chacun en juge par lui-même.
…
Deux jours plus tard, chez elle entre ses draps blancs, ladite vaurienne subissait pleinement la douleur de son humiliation. Elle avait mal partout. Elle ne pouvait se mouvoir car son corps entier lui paressait pâteux, faible et douloureux à l'extrême lorsqu'elle tentait de bouger son plus petit membre.
Après avoir été prise au dépourvu par le chantage de M. Draner, elle l'avait laissé abuser d'elle de la pire des façons, craignant le courroux de son père et l'humiliation subséquente à cette révélation.
Il était revenu hier soir et était parti lorsque la pendule accrochée au mur d'en face avait sonné trois heures du matin, laissant un corps immobile. Elle était semblable à un mort désormais. Elle ne bougeait pas. Ses yeux restaient fixés dans le vide et sa respiration était presque inexistante. Il en faudrait peu pour qu'elle en devienne vraiment un.
- Si je ne fuis pas aujourd'hui, je serais encore plus souillée demain, murmura-t-elle en laissant une larme dévaler sa joue pâle.
Alors qu'elle croyait être totalement desséchée, ayant pleuré presque sans arrêt pendant deux jours, elle se surprit à voir de nouvelles larmes naître dans ses yeux pour mourir sur son oreiller. Mais non, elle ne pouvait pas pleurer éternellement comme une demeurée ! Elle n'avait pas tout perdu après tout. Elle restait la belle Lydia Rollington ! Il lui restait sa beauté. C'est avec cette pensée qu'elle rassembla sa faible force et se releva comme un automate rouillé, inutilisé depuis longtemps. Elle se dirigea vers son miroir lentement.
Et malgré tout, l'image qu'il lui rendit de son apparence réussit à décevoir ses pauvres attentes. Ses cheveux étaient en bataille, ses yeux creux et rouges, son visage désolant de pâleur et de maigreur, donnant un aperçu triste de ce qu'était le reste de son corps affamé. Cette image dégoûtante d'un cadavre ambulant était-elle ce dont elle était fière auparavant ? Était-elle fière d'être maigre comme un squelette, d'avoir des yeux vides, une peau aussi blanche ? Qu'est-ce qui l'avait poussé à croire pendant tout ce temps qu'elle était belle ?
Elle avait nourri son ego d'une chimère et ses yeux ne lui avaient jamais offert la vérité jusqu'à maintenant.
Elle s'effondra brutalement sur le sol, resserrant ses bras sur sa poitrine et ouvrant la bouche pour laisser sortir un cri inaudible. Car elle n'avait pas le droit de crier ou quelqu'un viendrait la voir et la découvrirait... À cet instant alors elle en était certaine, elle révélerait tout et perdrait le peu qu'elle possédait encore. Pourtant, elle ne cessait de se répéter qu'elle n'avait pas le droit de se plaindre car c'était à cause de ses propres erreurs qu'elle se retrouvait là.
- C'est ma faute. Tout est de ma faute !
Elle posa ensuite sa main sur sa bouche pour étouffer un sanglot.
La belle blonde resta à terre pendant quelques minutes, pleurant silencieusement, le visage déformé par une expression de douleur. Finalement, elle se releva puis se dirigea en courant vers ses tiroirs. Elle les mit en désordre tout en les fouillant et extirpa enfin de ses vêtements une de ses ceintures.
Elle s'assit ensuite sur le sol, arrêta de respirer, et l'enroula autour de son cou pour la serrer de ses toutes forces. Au bout d'un moment, elle sentit son visage devenir de plus en plus lourd.L'air commençait à lui manquer et de violents spasmes parcouraient sa poitrine pour l'obliger à ouvrir la bouche et à respirer.
Au bout du compte, elle ouvrit la bouche malgré elle et prit de grandes bouffées d'oxygène. Mais à peine l'image de M. Draner lui revint en mémoire qu'elle ignora tous ses instincts et resserra de nouveau la ceinture sur son cou.
Au bout de quelques instants, elle perdit l'ouïe de sorte qu'elle n'entendait que les battements effrénés de son coeur et elle ne réalisa pas qu'elle s'était mise à crier. Ses cris étaient forts, aiguës et suppliants mais elle n'en savait rien. Toutefois, ils se fanèrent graduellement au rythme de la perte de conscience de leur émettrice et disparurent aussitôt dans l'air, comme s'ils n'avaient jamais été audibles.
Lydia vit son monde s'obscurcir et ses mains lâchèrent la ceinture quand elle s'effondra.
...
14 Mai 1897 - Maison londonienne des Phantomhive
17 : 32
- Penchée au bord de la fenêtre de sa chambre jaune, Camille était vêtue d'une robe verte offerte par ses geôliers et observait l'horizon avec des yeux songeurs. Sa fenêtre donnait sur une petite partie du jardin et laissait entrevoir derrière les murs qui séparaient la maison du monde extérieur les grands bâtiments de Londres. Elle aurait souhaité redessiner l'architecture de la ville entière pour pouvoir apercevoir de cette fenêtre sa maison. Mais elle ne le pouvait pas et devait donc se contenter d'imaginer son frère au loin.
Elle soupira et leva les yeux au ciel.
Alexandre devait être inquiet. Du moins, elle l'espérait. Il l'aimait, n'est-ce pas ? Il se souciait d'elle, non ? Il devait fouiller la ville entière à sa recherche ?
Elle avait prié presque chaque soir pour qu'il la retrouve et la sorte d'ici. Elle avait beau être traitée avec respect et gentillesse, elle se sentait mal. Camille sombrait sans arrêt dans sa mélancolie en observant par la fenêtre le ciel toujours gris qui lui semblait également moqueur. Les nuages de là-haut se riaient d'elle : ils la narguaient, lui disant du ciel que même s'ils étaient inhumains et éphémères, ils restaient mieux qu'elle car ils pouvaient passer leur courte existence libre. Et elle les croyait car elle savait n'avoir jamais connu la liberté.
Elle leva la main vers le ciel et tenta d'effacer avec sa paume le sourire qui ornait les nuages gris.
Finalement, elle chassa ses vilaines pensées car elles ne faisaient que la fatiguer et se mit à se dire que bien qu'elle soit prisonnière dans cette demeure, elle ne regrettait plus autant son séjour puisqu'en étant restée ici, elle avait connu Ciel.
- Ciel, Ciel, Ciel, murmura-t-elle avec un faible sourire.
Ce prénom l'obsédait depuis le début de la journée. Depuis qu'elle l'avait prononcé pour la première fois ce matin entre les bras de son porteur. Il était tellement suave, délicat et élégant en même temps. Ciel, dont l'oeil bleu était aussi clair que le véritable ciel, était un être si spécial. Oui, spécial. C'était l'adjectif le plus précis qu'elle avait trouvé pour le désigner car il lui venait mille autres mots pour le décrire. Mais si elle les employait, ce serait son coeur qui parlerait.
Elle l'appréciait.
Il s'était montré si gentil avec elle lorsqu'elle en avait eu besoin. Du peu qu'elle avait vu de lui, c'était une personne froide et raffinée mais avec un coeur et une bonté à la hauteur de son élégance admirable. Il s'était ainsi jeté dans les flammes, risquant sa vie pour sauver l'un de ses serviteurs. Combien d'autres maîtres en auraient-ils fait autant ? Mais sa grandeur d'âme, elle ne l'avait pas remarqué sur le moment, comme l'imbécile qu'elle était. Non, elle s'était plutôt concentrée sur autre chose. Si elle avait réalisé sa bravoure, peut-être lui aurait-elle tout de suite voué cette douce admiration qui emplissait son coeur de bonheur.
Elle l'admirait.
C'était un sentiment étrange mais plaisant. Il suffisait qu'elle le visualise pour sentir une vague de plaisir la traverser toute entière, qu'elle en rougisse et veuille se tortiller en sortant de petits rires. Qu'était-ce que cette sensation en pensant à lui ? Elle ne le savait pas alors elle pensait que c'était de l'admiration. Or, elle n'avait jamais admiré de cette façon. Elle ne l'admirait pas comme sa Mom ou M. Michel, et Dieu seul savait combien elle les admirait et les respectait. Elle se posa alors la question : pourquoi l'admirait-elle de manière si dissemblable par rapport aux autres ? Et la réponse lui fut jetée par sa conscience : elle l'admirait ainsi parce qu'il était différent des autres. Parce qu'il était spécial.
Il était fascinant à cause de cet oeil...
Toc ! Toc ! Toc !
Elle se retourna brutalement puis s'éloigna de la fenêtre pour aller ouvrir. Elle fut surprise de voir Sebastian sur le pas de la porte, souriant. Elle le laissa volontiers entrer.
- Bonsoir, Mademoiselle, dit-il en entrant. J'espère que vous allez bien ?
- Oui, Monsieur Sebastian. Je vais toujours aussi bien que ce matin, répondit-elle en détournant les yeux, ne lui faisant pas face.
- Très bien, j'en suis content, rétorqua le majordome en souriant. Mais ne m'appelez plus Monsieur, Mademoiselle. Cela est inconcevable, surtout que je ne suis qu'un simple majordome, ajouta-t-il en mettant une main sur sa poitrine et en s'inclinant.
Elle rougit devant ce geste et se mordit la lèvre inférieure.
- Je-je..., bégaya-t-elle. Je suis désolées si je... Je me comporte mal. C'est juste que...
Elle soupira.
-C'est juste que j'ai toujours appelé mes aînés Monsieur ou Madame, voilà tout. Je ne me vois pas vous appeler autrement. Vous êtes le plus vieux, je vous dois ainsi le respect.
- Mais vous êtes une Lady, ne l'oubliez pas, argumenta-t-il.
Devant son silence, il poursuivit.
- De toute manière, Mademoiselle, je suis ici pour vous demander votre aide.
- Mon aide ? s'étonna-t-elle en se pointant du doigt.
- Oui, la vôtre. Ce n'est pas un service pour moi mais plutôt pour mon Maître, avoua-t-il en soupirant.
Et avant qu'elle ne puisse répondre quoi que ce soit, il la questionna.
- Mademoiselle, savez-vous danser ?
- Eh bien... Il est vrai que j'ai suivi des cours de danse mais je suis loin d'avoir un bon niveau, répondit Camille, essayant de deviner ce qu'il voulait d'elle.
- Cela n'est pas grave. Tant que vous avez quelques notions, cela suffit, affirma-t-il en souriant. Accepteriez-vous alors de participer au cours de danse de mon Maître ? Nous avons besoin d'une partenaire et si j'en viens à vous le demander, c'est que vous êtes la seule Lady présente.
Autrement dit, elle était le choix par défaut puisque aucune autre n'était aux alentours. Elle devenait donc la seule digne de danser avec le Maître - et encore, digne était un bien grand mot. Ils n'allaient sûrement pas demander à une servante comme May-Lin de danser avec le maître, cela serait extrêmement déplacé. Mais cette évidence ne lui apparût pas sur le moment. Seule la possibilité de danser avec Ciel accapara sa pensée.
Elle rougit.
- Oui, enfin... Pourquoi pas ! Je n'y vois aucune objection...
- Très bien alors ! Je vous suis très reconnaissant pour votre coopération, Mademoiselle, la remercia Sebastian en s'inclinant.
C'est ainsi qu'elle se retrouva dans cette charmante petite salle presque sans aucun meuble hormis le fauteuil et le piano près du mur. Elle se positionna face à Ciel et passa sa main dans ses cheveux bruns pour se détendre alors que Sebastian donnait ses instructions.
- Vous allez vous entraîner à danser la valse. C'est une chose indispensable dans la bonne société, commença-t-il. Veuillez mettre votre main sur la taille de Mademoiselle, Maître.
Ciel parût exaspéré mais s'exécuta. Il s'approcha d'elle, lui prit une main et en posa une autre sur sa taille. Sebastian s'assit ensuite sur le siège en face du piano de sorte qu'il était dos à eux et commença à jouer une douce mais entraînante mélodie.
Et ils se mirent à danser, avançant pas à pas, tournant comme une toupie dans la pièce. Camille se concentrait pour ne pas piétiner Ciel et lui faisait visiblement de même. Ils ne se regardèrent guère au début. L'une était trop timide pour lever les yeux et l'autre paraissait trop absorbé par ses pas pour penser à observer sa partenaire.
Sa pression sur sa main et sur sa taille étaient superficielles, trop légères pour être senties ou pour l'accrocher assez à Camille. Voilà pourquoi sa main glissait trop souvent et s'éloignait, gênant les deux danseurs et rendant la danse aussi maladroite que ridicule.
Comme si Sebastian avait des yeux derrière la tête, il intervint.
- Monsieur, rapprochez-vous d'elle.
Ciel obéit mais tenta malgré tout de mettre le plus de distance possible entre leurs corps.
Si Camille avait été heureuse au début, faisant sa première danse avec l'autre sexe en compagnie de celui qu'elle admirait, le comportement du Comte donnait maintenant un goût amer à cette danse et l'attristait en même temps. Le dégoûtait-elle au point qu'il ne voulait même pas l'approcher ?
Alors que la musique leur imposait son rythme et qu'ils tentaient tant bien que mal de le suivre, chacun aurait pu s'apercevoir qu'un des danseurs gâchait leur échange. Et ce n'était étonnamment pas Camille mais Ciel.
Camille, malgré sa maladresse, était largement meilleure en matière de danse. Elle bougeait ses pieds rapidement, se laissant aller. Elle écrasait les orteils de son partenaire quelquefois mais ce n'était dû qu'au fait qu'elle débutait. Il ne faisait nul doute qu'avec le temps et l'exercice, elle deviendrait une excellente danseuse. Atout important lorsqu'elle devrait entrer dans le Monde.
Elle était en cela plus habile que son partenaire qui n'avait aucunement le sens du rythme et de la coordination alors que c'était lui le plus âgé.
Ciel était lent, maladroit, pensait trop au lieu d'agir et semblait étriqué dans ses pas.
Il lui marcha plusieurs fois sur les deux pieds et écrasa ses orteils par mégarde. Sebastian lui lançait bien des remontrances ou s'arrêtait de jouer pour lui montrer comment bouger et tenir sa partenaire. Il était celui qui devait mener la chose et non la jeune fille qui jusqu'à présent,s'adaptait autant que possible.
Au fur et à mesure, Camille se risqua parfois à lever les yeux vers lui et à admirer pendant de brèves secondes son visage.
Ce visage pâle, ses traits fins, cet oeil profond qui ne lui avaient pas paru exceptionnels à leur première rencontre lui offraient désormais un tableau si ravissant qu'elle en vint à les considérer comme très beaux. Et ce cache-oeil qui lui avait fait poser tant de questions la première fois qu'elle l'avait aperçu, sachant maintenant ce qu'il couvrait, lui donnait envie de l'arracher et d'admirer ce qui se trouvait en dessous. Le souvenir de cet oeil violet brillant restait vif dans sa mémoire et elle avait envie de le revoir.
À cette pensée qui la surprit, elle resserra son emprise sur la main de Ciel et occupa l'autre en empoignant un bout de sa robe verte. Elle rougit et eut honte car elle ne faisait même plus confiance à son propre corps.
Ciel, occupé à observer ses pas, remarqua malgré tout ses joues qui s'étaient teintes de rouge. Il l'observa. Il trouvait que Camille n'était pas spécialement jolie. Il avait vu plus ravissant comme visage durant sa vie. Elle avait un tout petit nez, des lèvres difformes, de trop grands yeux, des joues bouffies et sur le haut de son front, il remarquait aisément quelques boutons de jeunesse. Il n'était pas non plus accommodé par son teint hâlé, celui des paysans.
Il n'y avait là rien d'étonnant pourtant. Elle traversait l'âge ingrat et avait grandi d'après ses dires au milieu des pauvres. Et en passant une main sur sa taille, il ne devinait aucune forme. Visiblement, sa poitrine était encore inexistante et elle n'avait aucune courbe de féminité. Son corps restait celui d'une enfant. Peut-être s'embellirait-elle avec le temps ? Dans le cas contraire, la pauvre était déjà vouée à finir vieille fille, à moins que la fortune des Albertwood n'intervienne...
Se concentrant plus sur le visage de Camille que sur ses pas, il marcha encore une fois sur ses pieds, la faisant gémir de douleur.
- Pardon, s'excusa-t-il soudain.
Camille sut immédiatement que c'était une excuse car c'était la seule parole qu'il proférait depuis le début de ce cours.
- Ce n'est rien, murmura-t-elle en détournant les yeux.
Ciel acquiesça imperceptiblement. Bien que la nature ne l'ait dotée d'aucun attrait physique, elle lui avait offert un coeur et une bonté des plus charitables, ce qui était tout à son honneur. Dommage qu'une telle qualité soit aujourd'hui presque inutile et était gâtée par une naïveté à toute épreuve. Où était passé ce fameux sens des affaires dont se vantait sa famille depuis des générations ?
L'ayant observée, il avait cessé de croire qu'elle jouait un rôle pour les attendrir. Sa mégarde était complètement naturelle, ce qui était tout bonnement désolant.
Cette fille était bourrée de défauts, il ne le niait pas mais elle avait aussi un petit quelque chose, une sorte de charme à elle. Elle était avant tout la fille d'une des plus belles femmes jamais vues et elle lui ressemblait à sa manière. Seul le temps qui passe le confirmerait ou non. Et chaque fois que son souffle touchait son visage, que leurs regards se croisaient brièvement ou qu'il remarquait son visage qui rougissait, il la trouvait charmante malgré lui. Il tira d'ailleurs cette conclusion avec effroi et pendant un instant, on put le voir pincer ses lèvres fines.
Cette séance de torture mentale et physique dura bien deux heures durant lesquelles le pauvre Ciel ne vit aucune amélioration s'opérer sur ses talents de danseur comme l'aurait souhaité son majordome.
La musique cessa bientôt, le piano fut refermé et de la chambre, les trois personnages sortirent en un silence presque gênant. Sebastian prit ensuite l'initiative d'apporter le dîner et exceptionnellement, Camille fut priée de dîner non dans sa chambre comme d'habitude mais en face du maître. Surprise, elle accepta néanmoins avec joie.
Sebastian servit du rôti accompagné de patates douces à Camille alors que Ciel se vit servir de la soupe aux choux. Bien qu'aimant la viande, la jeune fille se mit malgré elle à jalouser le plat du Comte. Elle n'avait pas goûté de soupe depuis longtemps et c'était son met préféré. Mais elle était gênée de le demander à Sebastian, d'autant que ce dernier paressait pressé bien qu'il reste au chevet de son maître durant tout le dîner.
Avalant une petite pomme de terre, Camille le questionna à ce sujet.
- Monsieur Sebastian, que vous arrive-t-il, vous semblez contrarié ?
Sebastian sourit.
- Je ne le suis pas le moins du monde, Mademoiselle. Je m'excuse sincèrement si ma mine a pu rendre votre repas désagréable. Je reste juste ici comme le bon majordome que je veux être pour prévoir au moindre besoin de mon maître et des vôtres. Vous êtes l'invitée de la maison et mon obligée en conséquence, lui expliqua-t-il. Puis-je faire autre chose pour rendre votre repas plus plaisant ?
- Oh, non, non ! s'empressa de le détromper Camille. Vous en avez déjà assez fait...
Jetant un regard sur son plat, elle eut ensuite un large sourire.
-Ce repas et cette vaisselle sont très beaux. Vous êtes un bon majordome, Sebastian ! le complimenta-t-elle.
- Merci, Mademoiselle. Vos compliments sont la plus belle des récompenses que peut recevoir un serviteur de mon acabit, fit Sebastian en s'inclinant.
C'était vrai, elle trouvait que Sebastian était un bon majordome. Mais cela ne l'empêchait pas de croire que c'était un personnage très froid, joueur et par moment prétentieux bien qu'il tente de cacher ce dernier trait par un un excès de modestie exaspérant.
Elle soupira et se recentra sur son repas. Malgré tout, cette situation la gênait. Elle trouvait que c'était déplacé d'être assis et de manger pendant qu'un autre se trouvait debout, l'observant, à l'affût d'une de ses commandes. Si cette table avait été sienne et s'était trouvée dans sa maison, elle aurait invité - peut-être obligé - Sebastian à s'asseoir et à manger en face d'elle pour le remercier de l'avoir servie. Mais voilà, elle n'était pas chez elle et elle n'était rien dans cette demeure pour demander une telle chose…
Ciel n'avait pas semblé écouter leur conversation. Il se contentait de jeter de micro-regards en direction de Camille pour vérifier si elle l'observait toujours comme au cours de danse. Le reste du temps, il baladait sa cuillère dans son bol de soupe nonchalamment.
Le silence revint. Camille mangeait de temps à autre un bout de patates ou buvait un peu d'eau. En réalité, elle se retenait de geindre à cause de la douleur à ses pieds. Elle réalisait désormais tout l'impact des mauvais pas incessants de Ciel…
Quant à lui, elle n'osait plus le regarder.
- Cette chose n'a pas de goût ! se plaignit soudain Ciel en jetant sa cuillère dans la soupe qui s'écrasa en un bruit sourd dans le liquide, brisant ainsi le silence.
- Désolé, Maître, fit Sebastian en débarrassant le bol. Que puis-je vous apporter d'autre ?
Le jeune homme jeta un oeil à l'horloge sur le mur. Il vit qu'elle pointait vers vingt heures et demie.
- Rien. Tu en as assez fait comme ça. Va préparer mes vêtements, nous partons bientôt, ordonna-t-il en se levant.
Voyant qu'il s'apprêtait à partir, Camille décida de le suivre.
- Je dois me retirer moi aussi, annonça-t-elle en posant les couverts doucement sur la table.
Son plat avait été à moitié mangé et elle n'avait pas touché à la viande de peur de paraître ridicule en manipulant le couteau et la fourchette. Puisqu'elle aurait été gênée de voir Sebastian lui servir plus de pommes de terre, elle n'avait pas tout mangé, de sorte que son plat avait été à peine touché.
Elle rassembla sa vaisselle en une petite pile et la présenta à Sebastian.
- Sebastian, est-ce-que je peux vous aider ?
- Non, répondit-il. Quel genre de majordome serais-je si je devais vous imposer pareille corvée ? Ne me faites plus pareille requête, Mademoiselle, vous me mettez mal à l'aise, lui fit-il remarquer doucement.
- Pardon, articula-t-elle en détournant le regard, gênée.
Pendant que Sebastian débarrassait la table, enlevant les casseroles et les grands plats; puis plaçant les pots de fleurs, chacun des deux jeunes gens semblait attendre que l'autre s'en aille pour partir à son tour.
Et c'est Camille qui s'éloigna en premier, voyant qu'elle gênait plus qu'autre chose. Elle se leva et souhaita bonne nuit à Sebastian qui revenait pour poser le dernier pot de fleurs sur la table.
Ciel la regarda se diriger vers la porte. Elle marchait lentement, titubant à cause de ses pieds qu'il devinait blessés. Il la contempla jusqu'à ce qu'elle referme la porte derrière elle en partant.
La raison pour laquelle Ciel avait pris ces cours de danse à la hâte avec une partenaire aussi improvisée que Camille n'était pas une envie d'amélioration désintéressée et soudaine mais bien un besoin motivé par les circonstances qui le poussait à craindre de se ridiculiser le soir-même.
Ayant finit de se préparer, vêtu d'un costume bleu nuit brodé en fils d'argent, d'un haut chapeau de la même couleur posé sur sa tête, penché sur sa canne et faisant claquer ses chaussures cirées en un bruit strident sur le trottoir de pierres, il attendait de voir son laquais lui ouvrir la porte de la voiture. Il finit par monter et par être rejoint par son majordome. Après s'être installé sur la banquette en face de la sienne, Sebastian récapitula.
- J'ai l'invitation et le cadeau, sans oublier le contrat. Espérons juste que vous allez réussir à le faire signer, lâcha-t-il en souriant.
- Tu doutes de mes compétences ? marmonna Ciel en observant par la fenêtre le paysage nocturne qui commençait à défiler.
Dans la maison, Camille s'était changée en chemise blanche et avait lâché ses cheveux. Elle arbora un visage inexpressif en posant sa main sur le verre de la fenêtre pendant que leur voiture passait dans son champ de vision.
- Non, Maître. Je suppose juste que vous devez avoir perdu l'habitude du terrain, se justifia Sebastian avec complaisance. Cela fait plus de cinq ans que vous n'avez pas négocié, ça commence à faire longtemps.
- Je maîtrise la situation, affirma Ciel, mettant ainsi un terme à la discussion.
Le silence reprit sa place, s'installant dans l'air, glaçant l'ambiance un peu plus à chaque minute qui passait sans qu'un mot ne fut prononcé. Cette chose immatérielle jubilait avec le passage du temps, se délectant de ce moment de souveraineté. Plus il gagnait en poids, plus son projet prenait de l'ampleur : il voulait à terme s'immiscer dans le coeur de ceux qui le laissaient grandir et froisser leur humeur pour se délecter de leur mal-être. Mais alors qu'il allait commencer son plan, il vit toutes ses espérances partir en fumée lorsque l'une de ses futures victimes rompit le silence, le chassant d'un coup sec en quelques mots.
- À quoi est-ce que tu jouais plus tôt ? demanda Ciel, la mine désintéressée, alors qu'il observait toujours les lumières de la ville.
- Pardon ? s'enquit Sebastian en souriant. Précisez, je vous prie.
- Ne joue pas les innocents avec moi. Que comptes-tu en faire ?
- Vous parlez de Mademoiselle Camille, je suppose ? devina-t-il en arquant un sourcil. Je dois avouer que...
Son sourire s'agrandit.
-Qu'elle me divertit. Elle peut être très drôle à certains moments.
- Et tu comptes en faire l'une de tes reliques ? le coupa le jeune homme.
- J'avoue que ce dessein se trame dans mon esprit depuis un certain temps mais pour qu'il se réalise, il faut déjà que j'arrive à changer dans sa considération. Elle n'est pas très encline à m'accorder sa confiance présentement.
- Dis plutôt qu'elle voit ce que tu es, ajouta Ciel.
La voiture s'arrêta devant un grand immeuble dont émanaient des feux brillants et un bruit de foule. Ils descendirent tous les deux, mirent leur masques et s'engouffrèrent dans la réception.
...
15 Mai 1897
1 : 00
- La fête avait été moyenne, juste passable. La majorité des invités s'était mis d'accord sur cette note en la quittant. La décoration était acceptable, la musique aussi et les mets servis bons mais pas mémorables. L'on était loin du faste et des dorures des Patison bien que cette fois, l'organisateur de la soirée était un véritable noble.
Mais l'opinion qui précède n'était que celui des invités lambda venus pour s'amuser. Parmi la déception générale, certains hommes d'affaires et banquiers flottaient littéralement de joie en quittant la soirée. Il faut aussi préciser que lors de cette moyenne réception, ils s'étaient trouvés plusieurs personnalités importantes de la finance anglaise. Encore une fois, le grand absent avait été Alexandre Albertwood qui avait raté une chance inouïe d'élargir son cercle professionnel, d'autant plus que certaines personnes lui auraient certainement plu, comme la délicieuse miss Grey dont la dote à un demi-million de livres avait fait jaser.
Alexandre Albertwood était bien la dernière préoccupation du Comte Phantomhive en rentrant chez lui, les joues douloureuses d'avoir autant sourit en vain. Alors qu'il descendait de voiture, il remarqua malgré la fatigue qu'une lumière émanait de la fenêtre de la chambre qu'occupait son invitée et il en déduisit donc qu'elle était éveillée.
...
1 : 42
- Assise sur son lit, observant la lampe à l'huile à son chevet, Camille soupira, passant une énième fois sa main dans ses cheveux bruns. Ses cheveux faisaient sa seule véritable fierté. C'était la seule chose qu'elle aimait chez elle. Ils étaient longs comme ceux des princesses. Elle avait refusé de les couper après avoir lu l'histoire de Raiponce et elle en avait conclu que pour être belle, il fallait avoir une longue chevelure bien soignée et si possible, blonde. Mais voilà, elle n'avait pas de cheveux blonds comme ceux de son frère. Les siens étaient plus proches du noir mais sous l'impact du soleil, ils s'étaient éclaircis, donnant cet étrange mélange entre le noir et le marron clair, ce qui n'était honnêtement pas beau à voir. Il n'empêche qu'ils étaient doux et faciles à entretenir.
Elle s'ennuyait, sincèrement. Elle avait un jour entendu que l'ennui était le malheur des gens heureux. Mais plus le temps passait, plus elle remettait en doute ce dicton parce qu'elle n'était pas heureuse en ce moment. Elle se trouvait plutôt tourmentée et impuissante. Que pouvait-elle faire pour sortir d'ici ?
En plus, elle se sentait incroyablement seule. Si seule qu'un désir égoïste, sournois et vicieux tourmentait son coeur en cet instant même. Un désir qui se traduisait par une envie de compagnie pressante. N'importe qui ferait l'affaire tant qu'elle ne resterait pas seule dans ce lit à souffrir ou à s'imaginer des personnages irréels pour combler ce vide lancinant.
Toc ! Toc ! Toc !
Sursautant, elle se fourra dans les draps et se demanda avec horreur qui pouvait bien venir la visiter à une heure pareille bien qu'une minute auparavant, elle priait pour qu'une telle chose advienne.
- Qui est-ce ? demanda-t-elle en se mordant la lèvre inférieure.
- Ciel Phantomhive, répondit la voix derrière la porte.
Elle se sentit de façon inattendue soulagée à l'entente de ce nom et de cette voix.
- Entrez, c'est ouvert ! lui proposa-t-elle de manière plus détendue.
Ciel pénétra dans la pièce, toujours paré de ses vêtements formels. Il s'était néanmoins débarrassé de son chapeau et de son manteau. Il portait avec lui une petite mallette noire et arrivé à son chevet, il la lui tendit.
- Je tiens à m'excuser de ce que je vous ai fait subir plus tôt. Tenez, de quoi soulager votre douleur.
Elle arqua un sourcil, le questionnant du regard sur ce qu'il voulait lui dire. Celui-ci soupira d'exaspération et pointa ses propres pieds pour illustrer ses paroles. Elle comprit totalement en prenant la mallette et en y observant le contenu : quelques bandages, des flacons contenant certains produits étiquetés, du coton et des pansements. Tout ça était pour ses pieds et elle leva les yeux vers Ciel qui se tenait toujours debout au-dessus d'elle.
- Mais il ne fallait pas ! commença-t-elle.
Voyant qu'elle glissait vers un mensonge, elle décida pourtant de ne pas jouer la comédie, même en sachant qu'il ne la comprenait pas.
- Merci. Oh, merci !
Elle se dégagea des draps et commença à sortir les bandages pour se soigner. Ciel remarqua bien vite qu'elle ne savait pas s'y prendre et ne voulant pas voir le matériel médical gaspillé pour si peu, il s'assit près d'elle sur le lit. Il lui prit le pansement qu'elle tentait de coller sur une petite plaie et commença la procédure avec l'autorisation implicite de Camille.
Il mouilla un coton avec ce qui semblait être de l'alcool et se mit à désinfecter les petites plaies. En faisant cela, il remarqua que ses pieds étaient vraiment abîmés, et pas seulement parce qu'il les lui avait piétinés plus tôt. Ils paraissaient avoir subi bien d'autres douleurs, assez pour les faire saigner en tout cas. Il recouvrit ensuite les zones touchées de bandages et fit de même avec l'autre pied.
Les yeux de Camille vacillaient continuellement entre le visage concentré du Comte et ses propres pieds. Il semblait vraiment absorbé dans sa tâche et s'en sortait - d'après ce qu'elle estimait - à merveille. Il est vrai qu'elle se retenait de gémir de douleur lorsqu'il touchait une blessure sensible mais il se montrait dans l'ensemble très doux.
Ciel était conscient de son regard sur lui et se surprit à sourire en la devinant en train de rougir. Sebastian avait raison pour une fois : elle était assez divertissante.
Lorsqu'il eut terminé son travail, il rassembla tout le matériel pendant que Camille admirait son œuvre et que ses pauvres pieds étaient enfin soulagés. Elle aurait dû subir ce genre de traitement bien avant…
-Bonne nuit, fit-il en se relevant.
Alors que Ciel se levait pour partir, elle le retint par la manche, le faisant se retourner partiellement vers elle. Les joues roses, elle leva ses grands yeux vers lui.
- Merci…
Ce fut si faible comme remerciement que Ciel crut pendant un instant qu'il l'avait imaginé. Mais après s'être rapidement rendu compte que ce n'était pas le cas, il sourit et passa sa main sur sa petite tête gentiment.
Après cela, il sortit en refermant la porte derrière lui.
... Fin du Chapitre ...
Note de l'auteur :
Le voyage vous a-t-il mené loin ? Je n'ai rien à dire sur ce chapitre, sauf si vous voulez écouter un blabla inutile sur le choix des mots et les musiques que j'écoute. Mais cela est sans importance, car je ne suis que la conteuse de l'histoire.
On m'a reproché mon ancien résumé, qu'une certaine personne trouvait trop vague et mensonger, donc j'ai pris l'initiative de le changer en cours de route pour présenter la situation sous un angle moins vague. En tout cas, j'espère que celui-ci est plus juste.
Si vous avez quelques choses à redire sur ce texte, n'hésitez pas à me dire ce qui vous a ou non plu, puisque les critiques sont toujours bien accueilles et aident à voir progresser l'auteur.
Sur ce, je vous laisse, en vous souhaitant d'excellentes lectures!
