Salutations à la lectrice qui a lu jusqu'ici. J'espère que ce nouveau chapitre va vous plaire.
Avant tout, j'aimerai remercier Pommedapi pour sa grande contribution à ce texte. Sans son aide, ce chapitre aurait été illisible. Allez vite voir ce qu'elle fait !
Aussi, je voudrais partager l'un de mes précieux cookies avec une certaine Manon, pour avoir laissé une review. Merchi à elle !
Chapitre VIII
7 Juin 1889 - Aiguez –France
Retour en arrière
- L'amitié est une notion tellement floue que chacun s'en fait sa propre définition. Pour certains, c'est un lien sacré basé sur la confiance, la loyauté et la fidélité. Pour d'autres, ce n'est qu'un mot sans écho pour définir une relation quelconque entre individus. Mais dans les deux cas, n'importe qui peut discerner entre ses connaissances un véritable ami d'un imposteur. C'est là que se trouve la nuance. Et on a beau choisir ses amis, l'on se retrouve parfois à côtoyer des gens totalement différents de ce que nous sommes et à les apprécier malgré tout.
La journée était lumineuse. Le soleil régnait sans partage sur un ciel bleu éclatant et nul nuage n'était en vue. Au centre du village, l'on pouvait entendre le brouhaha général du travail commencer. Les habitants ouvraient leurs fenêtres pour aérer leurs modestes demeures et sortaient le linge pour le dépoussiérer dans les rues où ils se saluaient puisque tout le monde se connaissait ici. Aux coins de rues, des artisans travaillaient leurs marchandises devant les passants, dérangeant certains promeneurs par le bruit. Leurs voisins marchands voyaient des clients fuir mais l'atmosphère intriguait de potentiels acheteurs par la même occasion. C'était les vacances et certains grands enfants n'avaient plus école, ce qui justifiait les bambins qui sautillaient dans les rues, libérés de la pression, et qui faisaient leur maximum pour dépenser toute leur énergie en criant, jouant, se battant.
Un peu loin du village, dans la chaumière qu'habitait Madame Madeleine, l'agitation était toute aussi présente. La propriétaire s'activait à tout ranger, aussi bien que l'on puisse ranger une habitation aussi pauvre. En effet, le parquet en bois était si vieux et usé qu'on ne pouvait plus le nettoyer, voilà pourquoi on l'avait recouvert d'un tapis. Les fenêtres menaçaient de tomber et le toit n'était pas en reste puisqu'il laissait pénétrer l'eau lorsque la pluie avait le malheur de tomber. Madame Madeleine était une brave femme, grande, les cheveux gris, la peau ridée et blanche. Elle avait été assez belle dans sa jeunesse mais la maladie l'avait engraissée et enlaidie. Cependant, bien qu'elle approche de ses soixante ans, elle était toujours aussi vive d'esprit.
En fait, elle était obligée de conserver sa vivacité puisque cela était indispensable pour élever une enfant pleine de jeunesse et de force. Camille avait déjà huit ans, un âge où le mental se développe à une vitesse impressionnante et où l'instruction est la seule priorité. Madame Madeleine lui apprenait donc à la maison le français, la géographie et un peu de mathématiques pour lui donner des bases éducatives solides et lui éviter d'aller à l'école publique. Pour une raison ou une autre, Madame était répugnée à l'idée d'envoyer la petite Camille là-bas.
Étant une personne malléable, l'enfant avait approuvé la décision puisqu'elle n'y perdait absolument rien. Elle avait plusieurs amis et était plus instruite que certains d'entre eux qui pourtant allaient à l'école. Bien que n'étant pas une enfant à problèmes, ce n'était pas un ange non plus. Quand elle était d'humeur, elle pouvait se montrer intraitable. Comme aujourd'hui, où elle était décidée à n'ingurgiter aucun savoir.
- Mom ! Je m'ennuie ! Je veux sortir et jouer, dit-elle en bougeant frénétiquement ses pieds sous la table.
- Finis d'apprendre tes tables de multiplication et tu pourras aller où tu le voudras, répondit Madame Madeleine en balayant le tapis.
Faisant la moue, l'enfant jeta les feuilles sur la table et croisa les bras.
- Non ! Je ne veux pas ! Je veux jouer, moi !
- Camille ! prévint Madame en la pointant du doigt. Prends garde à toi car si tu t'entêtes, je vais me fâcher.
Sensible à la menace, la petite cessa de bouder inutilement mais essaya malgré tout de se trouver des arguments valables.
- Mais Mom ! s'écria-t-elle en levant les bras au ciel. Je n'en peux plus ! Tout le monde est dehors et il n'y a que moi qui suis ici. Je veux m'amuser, moi !
Soupirant, Madame Madeleine était sur le point de céder. Le remarquant, Camille s'empressa de renchérir pour mettre définitivement toutes les chances de son côté.
- En plus, hier, j'ai appris tout plein de choses ! Maintenant, je sais où se trouve l'Australie et c'était très fatiguant. Moi aussi j'ai le droit de m'amuser. Ce n'est pas juste !
- J'imagine que tu t'es résignée à ne pas travailler ? questionna Madame Madeleine en s'appuyant sur son balai.
La petite se mit à hocher la tête en mordant l'ongle de son pouce.
- D'accord, je n'ai pas la patience pour te supporter aujourd'hui donc vas-y. Et arrête donc de ronger ton pouce, c'est sale. Tu n'es plus une petite fille !
- Merci ! Merci ! Merci ! s'exclama la petite fille en applaudissant.
Elle se releva de la chaise et se dirigea comme une furie vers la porte.
- Camille ! l'interpella la vieille femme.
Camille, qui avait la main sur la poignée, se retourna avec une expression de surprise.
- Qu'y a-t-il,Mom ?
- Épelles pour moi le mot "juste", demanda Madame Madeleine en souriant.
- Heu..., fit la fillette en se grattant la tête.
- Allez, fais-le ! l'encouragea-t-elle. Fais-le puis pars rejoindre tes amis !
- D'accord, se décida-t-elle. Je crois que c'est... J U... C TE. C'est vrai ? s'enquit-elle, les yeux fixés sur sa protectrice avec impatience.
- Oh, soupira Madame Madeleine. Presque. Ne t'éloignes pas trop et reviens à midi tapante ou tu n'auras pas de déjeuner. Et cet après-midi, c'est ton orthographe qu'on tentera d'améliorer, indiqua la vieille dame.
- Oui ! J'ai compris ! Je reviens à midi ! Et j'étudierai mes leçons d'orthographe ce après-midi, répondit l'enfant d'un air exaspéré.
- Cet après-midi, corrigea Madame Madeleine.
- Oui, cet après-midi, soupira Camille. Et maintenant ? Je peux y aller ?
- Allez, oust ! Pars ! fit Madame Madeleine en agitant la main.
Ne se retournant plus, la fillette sortit de la maison et se précipita en courant vers Gentil-Hani. Elle traversa le village à toute vitesse. Une fois arrivée, elle trouva un petit groupe d'enfants qui jouaient avec une balle sous le soleil et d'autres qui restaient sous l'arbre pour se rafraîchir et parler entre eux. Avant qu'elle ne puisse choisir son camp, la balle rouge lui fut jetée. Elle la rattrapa sans en avoir conscience et vit en levant les yeux ceux qui l'avaient lancée.
- Camille, viens jouer ! lui cria une petite fille rousse.
- J'arrive ! répondit-elle en leur renvoyant la balle.
Les enfants formèrent un cercle composé de quatre garçons d'un côté et de trois filles, y compris Camille, d'un autre. Ils se lançaient la balle entre eux à une vitesse impressionnante. Le principe du jeu était simple : ceux qui ne réussissaient pas à rattraper la balle étaient éliminés alors que celui qui restait jusqu'à la fin était déclaré vainqueur.
Au fur et à mesure que les parties s'enchaînaient, les autres enfants sous l'arbre rejoignirent le jeu et le cercle s'agrandit. Vu la facilité du jeu, peu de joueurs se faisaient éliminer et les manches s'éternisaient, ce qui faisait que la plupart des perdants l'étaient devenus par mégarde ou par fatigue. Et chaque fois que quelqu'un se faisait éliminer, un fou rire général s'emparait de la bande d'enfants. Tout le monde riaient, même le perdant, sauf à quelques exceptions où celui-ci était trop fier ou susceptible, mais ce n'était que très rare.
Camille s'est faite éliminer à la troisième manche de la cinquième partie, c'est à dire au début parce qu'elle s'était plus concentrée sur un papillon qui passait que sur le jeu. Quand elle avait réalisé que la balle lui était passée au dessus de la tête, elle s'était mise à frapper le sol de son pied avec résignation.
- Hé bien, j'ai perdu..., soupira-t-elle finalement tout en souriant et haussant les épaules.
Quelques enfants se mirent à rire de sa réaction, et oubliant tout de sa défaite, elle rit avec eux avant de se mettre sous Gentil-Hani pour se protéger du soleil.
- Vengez-moi les amis ! leur demanda-t-elle avec malice.
- On le fera, lui affirma un petit garçon dans la bande.
- Ne t'en préoccupe pas ! ajouta la petite Sabrina qui se mettait en garde pour le reste de la partie.
Pendant qu'une nouvelle manche commençait, Camille se contenta d'observer et d'encourager certains joueurs de temps en temps. Les deux autres qui s'étaient fait éliminer avant elle, une fille et un garçon, jouaient à la balançoire et elle n'avait rien à faire puisque personne n'était décidé à perdre pour la rejoindre. Elle voulut s'amuser à taquiner le garçon et la fille assis ensemble sur la balançoire en les traitant d'amoureux mais trouvant cette idée trop méchante, elle croisa finalement les bras et bouda en silence.
Après avoir passé un bon moment à s'ennuyer dans son coin, elle décida de se lever pour se dégourdir les jambes. Personne ne remarqua son absence pendant un certain temps.
Elle arpenta les parages et plus elle s'éloignait des cris des enfants, plus les sons de la forêt prenaient le dessus. C'était agréable de ne plus les entendre malgré qu'elle y soit habituée. Bientôt, elle se retrouva dans un endroit qu'elle ne connaissait pas car elle s'aventurait rarement loin du village, sa Mom le lui interdisant formellement.
Se retrouvant seule et n'entendant plus les voix de ses amis, elle eut peur. Mais avant qu'elle ne puisse déguerpir pour de bon, elle vit quelque chose parterre qui l'intrigua. C'était un petit médaillon. Elle refoula donc son angoisse et s'approcha pour le saisir. Sur le médaillon, elle put lire un nom.
Théophile
C'était tout ce qu'elle pouvait y lire. Un autre mot était également inscrit mais se trouvait illisible à cause de l'état détérioré du médaillon qui avait dû être assez beau lors de sa fabrication. Le trouvant très joli, elle le mit dans sa poche et s'en alla rejoindre les autres. Malheureusement, elle n'avait pas fait attention au chemin qu'elle avait arpenté et elle se retrouva bien vite à hésiter entre plusieurs directions. Les grands arbres la surplombaient et l'intimidaient par leur hauteur, si bien qu'elle se sentit aussi petite qu'une souris dans cette forêt.
Elle marcha quelque temps sans retrouver son chemin, et nul doute qu'elle s'éloigna ainsi encore plus du village.
Peut-être qu'un méchant loup viendrait la manger ? se demanda-t-elle soudain.
Elle tremblait de tous ses membres, sa gorge était sèche et ses pieds ne la portaient qu'à peine. Elle décida donc de rester sur place par crainte de se perdre encore plus. Elle s'adossa à un arbre et se roula en boule. La chose aurait pu s'aggraver sauf que la chance était apparemment ce jour-là de son côté. Il se trouva en effet qu'une personne la croisa à ce moment même.
Lorsque cette personne la vit repliée sur elle-même, elle s'en approcha et s'agenouilla à ses côtés.
- Hé, petite... Comme t'es-tu retrouvée dans un pareil endroit ? la questionna-t-elle.
Camille releva la tête en entendant cette voix douce et se mit à scruter la personne minutieusement de ses yeux apeurés. Cette personne avait des yeux bleus, très bleus, et des cheveux d'une teinte entre le bleu foncé et le noir. Camille ne pleurait pas mais cela n'aurait pas tardé à arriver d'après son expression terrifiée.
- Je-je voulais me promener et... Mais je ne trouve plus la route..., répondit-elle, les lèvres tremblantes.
- Oh, c'est ça ? fit la personne en souriant amicalement.
Elle passa sa main dans les cheveux de Camille.
-Ne t'en fais pas, je vais te raccompagner. Je connais bien les environs.
- Vraiment ? sourit la petite en le regardant avec espoir.
- Oui, vraiment, répéta-t-il. Allez, lève-toi, il est presque midi. Des gens doivent t'attendre, non ?
- Oui, elles m'attendent, approuva-t-elle en se relevant.
Ils se mirent alors à marcher ensemble. Camille inspectait cette gentille personne qui lui venait en aide, cette personne qui était en fait un gentil jeune homme un peu plus vieux qu'elle et aussi plus grand. Il portait des vêtements modestes : une chemise grise rayée aux manches retroussées et un pantalon noir au matériel léger. A ses pieds, il avait des chaussures noires à lacets usées et recouvertes de crasse. Néanmoins, elle devait lui reconnaître une certaine allure dans ce simple accoutrement. Il marchait la tête haute et fière, regardant sérieusement vers l'avant, et ses pas étaient droits et décidés. Il transportait également sous son bras un lourd livre à la couverture verte qui devait peser un poids considérable avec le nombre impressionnant de pages qu'il comportait.
- Dis, lui demanda soudain Camille. Tu aimes lire ?
Il baissa les yeux vers elle.
- Oui, beaucoup, répondit-il d'un air décontracté.
- Ah, et les livres que tu lis sont tous aussi gros que celui-ci ? questionna-t-elle en faisant référence au livre vert.
- Pas tous, mais une bonne partie.
- Oh ! s'exclama-t-elle en ouvrant grand la bouche, impressionnée. Tu dois être un dévoreur alors ! C'est la première fois que j'en rencontre un !
- De quoi veux-tu parler ? fit-il, intrigué.
- Des dévoreurs, tu les connais ?
- Non, je ne les connais pas, admit-il en arquant les sourcils.
- Alors laisses-moi te les présenter, sourit-elle en joignant les mains. Mom m'a racontée la légende des dévoreurs de livres il y a peu de temps. Ce sont des humains qui lisent beaucoup de livres, et si rapidement qu'on dirait qu'ils les dévorent. On dit que lorsqu'ils rentrent dans une bibliothèque, plus aucun livre sur les étagères n'a de secrets pour eux. Ce sont des gens qui ont un savoir démesuré, décrivit-elle en faisant un gros ballon avec ses bras. Et ils savent tout sur tout ! Et ils utilisent ce savoir pour éclairer les gens en les aidant à devenir plus savants.
- Oh non, petite, l'interrompit le jeune homme en rigolant. Les dévoreurs dont tu parles ne savent pas tout, la plupart d'entre eux n'égale même jamais ce dont tu parles. Moi-même, j'ai lu beaucoup de livres, je peux te l'assurer. Et pourtant, j'ignore encore tout de ce monde. Comprends que même si je lisais tous les livres sur terre, je serais loin de pouvoir éclairer les autres.
- Pourquoi ? demanda Camille en arquant un sourcil.
- Tu comprendras plus tard, rétorqua-t-il en souriant.
- Demain ? proposa la petite.
- Non, pas demain. Quand tu seras bien plus grande, précisa le jeune homme avec ce même sourire franc.
- Oh..., soupira-t-elle en croisant les bras. Tu sais que tu es la centième personne à me répéter cette phrase ? Je ne sais pas pourquoi vous dites tous que je suis trop jeune. Pourtant, je suis très vieille ! Tellement vieille que j'apprends les tables de multiplication !
- C'est très bien, la félicita-t-il en applaudissant. C'est vrai que les tables de multiplication ne sont pas pour les jeunes enfants…
- Hé ! l'interpella soudain Camille. Comme tu t'appelles ?
- Oh, lâcha-t-il d'un air absent en la sentant tirer sur sa chemise. Qu'as-tu dis ?
- Je t'ai demandé ton nom, répéta la petite fille.
- Désolé, je songeais à autre chose, s'excusa-t-il. Je m'appelle Théophile, et toi ?
- Moi, c'est Camille.
- Je suis enchanté de faire ta connaissance, Camille.
- Théophile. Tu viens souvent ici ? demanda-t-elle.
- Parfois, quand j'ai du temps pour le repos.
- Et tu vis dans le village ? Parce que je ne me souviens t'avoir croisé nulle part alors que je connais presque tout le monde.
- Oui, bien sûr, fit-il avec un sourire. Mais je n'ai pas beaucoup de fréquentation ici, ce qui explique pourquoi tu ne m'as pas vu plus tôt.
- Et tu vis où ?
- Chez M. Marius, l'antiquaire. Je loue une chambre dans sa maison.
- Tu n'as pas de chez toi ? Une maison à toi avec ta famille ? demanda-t-elle soudain en écarquillant les yeux.
- Non, fit-il en secouant légèrement la tête. Je n'ai pas de chez moi, et je n'ai pas de famille non plus.
- Pourquoi tu n'as pas de famille ? demanda doucement Camille. Enfin... Si me répondre ne te dérange pas.
- Oh, non. C'est normal d'être curieuse à ton âge, bien qu'il faut que je te prévienne que tu ne dois pas l'être avec tout le monde. Vois-tu, certaines personnes n'aiment pas ce genre de comportement, ils appellent cela de l'indiscrétion. Et pour te répondre, reprit-il calmement, mes parents m'ont abandonné il y a longtemps. Je suis ce qu'on appelle un orphelin !
- C'est tellement injuste ! s'exclama la petite fille dont les yeux reflétaient à présent de la pitié. C'est tellement triste... Et personne n'est venu pour toi ?
- J'aurais aimé avoir une famille, on le devine aisément, soupira-t-il en haussant les épaules. J'étais en colère contre la vie pour ce sort, je dois te le dire. Je refusais de me nourrir, je ne sortais plus, et je pleurais tout le temps, avoua-t-il avec un sourire amer. Moi aussi je voulais avoir une personne que j'appellerais, mère, père, ou encore mon frère, ma sœur... Mais j'ai fini par comprendre que si je restais fâché avec la vie, je ne pourrais jamais en profiter. Le passé appartient au passé alors que le présent et l'avenir m'appartiennent à moi !
Pendant qu'il parlait, Camille avait de gros yeux compatissants. Elle était tellement inspirée qu'elle ne remarqua même pas qu'ils étaient sortis de la forêt. Ils étaient désormais proches de Gentil-Hani et les cris des enfants leur parvenaient.
- Nous voilà, grande Camille, fit-il en abaissant sa main sur sa petite tête pour la tapoter. D'ici, est-ce que tu pourras rentrer chez toi ?
- Oui, mais... Tu ne veux pas venir avec moi ? demanda-t-elle soudain.
- Pourquoi faire ? lança-t-il, intrigué.
- Pour rencontrer mes amis et Mom ! Je ne crois pas que tu aies beaucoup d'amis ici, répondit-elle en levant la tête vers lui. Tu verras, ils sont très gentils !
- Oh non, ce n'est pas pour moi, rétorqua Théophile. Je ne souhaite pas être introduit à tes connaissances, Camille, surtout que tu aurais honte de moi. Vois-tu, je n'ai aucun savoir-vivre en société. Adieu, alors ! J'ai du travail ! dit-il avant de courir au loin.
- Hé, attends ! tenta-t-elle de le retenir.
Mais trop tard, il s'était déjà éclipsé. Elle aurait voulu le rattraper mais c'est ce moment que choisirent les autres enfants pour l'interpeller.
- Camille ! Camille !
Ils criaient son nom et elle se sentit donc obligée de les rejoindre. Ils lui dirent qu'ils la cherchaient depuis un bout de temps déjà, et qu'ils s'étaient inquiétés. Ils lui demandèrent ensuite où elle s'était éclipsée. Lorsqu'ils obtinrent sa réponse, ils ne s'abstinrent pas de la questionner à propos de ce jeune homme qui l'avait guidée avec lui hors de la forêt.
C'est ainsi que les enfants du village entendirent pour la première fois parler de Théophile.
...
- Théophile était ce qu'on appelait un fantôme vivant. Il vivait depuis plusieurs années déjà dans le village mais personne ne l'avait remarqué jusque là. Vivant seul, il faisait de petits travaux pour subsister. Il balayait les cours, aidait les fermiers à s'occuper du bétail et faisait tout ce qui était en son pouvoir comme besogne, tout cela contre une certaine rémunération qui lui donnait de quoi manger. C'était un jeune homme honnête et discret, au point que même son logeur et plusieurs de ses employeurs ne connaissaient pas son nom et l'appelaient " mon garçon ". Il vivait très simplement et n'avait pas d'ambition particulière. C'est vrai qu'à son âge, plusieurs garçons étaient déjà au collège pour apprendre mais lui qui n'avait pas cette chance préférait tout de même s'instruire seul, à étudier tous les livres qui passaient sous sa main minutieuse. Le vieux libraire lui donnaient ainsi les livres invendables ou encore ceux qui prenaient trop de place sur les étagères contre son aide dans la boutique.
Il était très bon et studieux, ce qui n'empêchait guère les autres de se moquer de lui. On l'appelait lorsqu'il passait le sans-soulier à cause de ses chaussures usées ou le bègue car étant assez timide, il bégayait toujours lorsqu'on s'adressait à lui. Ces moqueries étaient bien le seul traitement qu'il recevait. On se contentait de l'ignorer le reste du temps, et il faisait également tout pour se rendre invisible.
Du moins, c'était ce à quoi sa vie se résumait avant qu'il ne rencontre Camille.
Le lendemain de leur rencontre, elle s'était rendue seule chez lui pour lui rendre un objet qu'elle supposait être sien : son médaillon. Et effectivement, il lui appartenait.
Elle le lui remit en entrant dans sa petite chambre.
- Tiens, je crois que c'est à toi. Ton nom est inscrit dessus, lui dit-elle en le lui tendant.
Après l'avoir examiné, il confirma que c'était bien son médaillon.
- Je te suis très reconnaissant de me l'avoir rapporté, la remercia-t-il en la priant de s'asseoir sur une chaise. Il compte beaucoup pour moi. J'étais très contrarié de l'avoir égaré, c'est encore très gentil de ta part.
- Ce n'est rien, affirma-t-elle en s'asseyant.
La chambre de Théophile était assez étroite. Les murs gris ne faisaient que souligner l'ambiance de cette pièce étouffante et la seule fenêtre de la pièce donnait sur une rue commerciale d'où parvenait une agitation si dérangeante et pesante qu'on se croirait être en bas. Dans cette chambre, il y avait de la place pour un petit lit, une table de chevet, une petite armoire près de la fenêtre, et une autre petite table en bois rectangulaire au milieu de la pièce avec deux chaises à chacune de ses extrémités. Tout cet agencement rendait la circulation très difficile dans la pièce. Il y avait à peine quelques mètres d'espace vital. Sur le côté, près du lit, Camille aperçut plusieurs grandes piles de livres bien garnis, ce qui confirmait la passion de Théophile pour la lecture.
- Désolé, je n'ai rien à te servir à part ce thé, s'excusa-t-il en plaçant une petite tasse à la couleur fade devant elle. Je suis très heureux de te revoir, admit-il ensuite en prenant place près d'elle.
- Oh, je ne suis pas venue pour le thé, je voulais juste te parler. Tu sais, j'ai parlé à mes amis de toi et ils voudraient te rencontrer, lui expliqua-t-elle en souriant.
Il faillit recracher son thé en l'entendant dire cela. Il se mit alors à se gratter la nuque,embarrassé.
- Voyons, Camille, je ne crois pas que ce soit approprié. Et puis, il est évident que personne ne devrait me rencontrer, répondit-il.
Mais à force d'insister, Camille réussit à le convaincre de faire connaissance avec ses amis. L'après-midi même, alors que tous les enfants jouaient comme d'habitude près de Gentil-Hani, elle le pria ainsi de venir avec eux. Il gagna presque à chaque tour, et de par ce fait, perdit la considération de Sabrina, outrée de ne pas avoir remporté la victoire comme d'habitude. Elle ne le laissa donc pas la pousser sur la balançoire comme il le faisait avec les autres enfants et partit lorsqu'il se mit à raconter une histoire.
Les enfants l'avaient tout de suite adopté et venaient le rencontrer depuis ce jour dès que l'occasion se présentait. Théophile ne venait pas souvent jouer avec eux, ce qu'ils regrettaient tous, car il savait inventer des jeux amusants.
Ainsi, cela ne l'avait pas empêché de se réunir avec les petits chaque soir après le dîner dans une petite clairière dans la forêt. Il leur racontait des histoires et leur faisait des leçons. Les enfants écoutaient ce qu'il disait avec beaucoup d'attention et ils avaient commencé à cette époque à l'aimer véritablement. Il racontait si bien qu'aucun enfant ne ratait ce rendez-vous avec lui pour rien au monde. Il leur contait des légendes urbaines, leur résumait les livres de mille pages en une soirée, et leur apprenait beaucoup sur le monde et son fonctionnement.
Entre eux, les enfants avaient fait une sorte de pacte qui leur interdisait de parler de leurs rencontres avec Théophile. Ils savaient que les parents auraient quelque chose à redire à propos de cela.
Les soirées de Théophile étaient finalement devenues si populaires que même Sabrina avait décidé de les rejoindre. Une nuit, elle s'y était rendue par simple curiosité et s'était assise quelque part au milieu de la verdure, assez loin pour ne pas être vue, mais assez proche pour l'entendre. Et elle avait été surprise d'être autant transportée par une simple histoire à la fin d'une leçon qu'elle se surprit plus tard à appliquer. Elle était donc revenue presque chaque soir pour écouter, sans que nul ne le sache, jusqu'au jour où les autres enfants l'avaient repérée. Camille la première s'était jetée sur elle pour l'entraîner près du groupe, suivie de presque tous les enfants. Embarrassée, Sabrina avait d'abord résisté et voulu s'enfuir, mais s'était résignée à cause des prières.
- Approche, Sabrina, avait même dit Théophile. Je suis sûr que tes amis veulent t'avoir près d'eux.
Depuis ce soir, Sabrina faisait partie intégrante de l'auditoire de Théophile qui la traitait avec beaucoup de gentillesse et qui la laissait désormais gagner parfois, ayant remarqué son ego sensible. Elle s'était ainsi mise à l'apprécier autant que ses amis. Elle savait seulement mieux le cacher que ces derniers. Il lui arrivait ainsi comme tous les autres de lui cueillir des fleurs, de lui dessiner des portraits, de venir dans ses bras pleurer lorsque les autres étaient vilains avec elle et de lui demander conseil.
Durant l'année où tout ce petit monde se réunissait, nul n'avait jamais vu Théophile s'emporter ou paraître coléreux. Il avait une manière bien calme et encore plus cruelle pour punir celui qui dépassait les bornes. Il infligeait en effet une punition que tous redoutaient : l'exclusion. Celui qui se montrait mauvais la subissait. Pas pour longtemps cependant car après deux jours ou trois, il revenait parmi ses amis comme si rien ne s'était passé. Mais ces jours d'éloignement suffisaient à discipliner le plus vilain des garnements. Ils ne l'aimaient et ne l'admiraient que plus après cette expérience.
Vers la fin du mois de juin de l'année mille-huit-cent quatre-vingt-dix, la mort s'abattit sur la maison de M. Marius : celui-ci avait succombé à un cancer du poumon. Par conséquent, son fils qui vivait à Paris avait décidé de vendre la maison familiale. Théophile avait donc était prié de quitter son habitation de toujours dans les plus brefs délais.
Camille se souvenait encore du jour où elle était allée chez lui pour la dernière fois. Elle avait été surprise de voir que dans un coin de son armoire, il conservait plusieurs de leurs petits cadeaux.
- Oh ! Théo ! Tu as gardé mes dessins - et ceux de Sabrina aussi, et de nous tous en fait..., avait-elle souri en observant les portraits mal dessinés, mal colorés, et parfois tachés d'huile ou de toutes autres saletés.
Il avait rougi et s'était gratté la nuque en les lui prenant doucement des mains pour les mettre dans son sac.
- Oh bof ! avait-il lâché. Ce n'est rien...
Après avoir ramassé ses maigres possessions se résumant à quelques vêtements, une petite bourse de monnaie et bien sûr les colliers, les bracelets, et les dessins faits par les enfants, il était avait jeté un dernier et long regard sur cette pièce, et avait rejoint la bande d'enfants qui l'attendaient vers la sortie du village. Le soleil se couchait à ce moment. La lumière à la fois dorée et orangée resplendissait sur le paysage des collines vertes à l'horizon et l'on pouvait entendre malgré le bruit des commerçants qui rassemblaient leurs marchandises et fermaient leur magasins, le chant des oiseaux qui flottaient dans l'air, arrivant aux oreilles de tout le monde sans qu'il ne le remarque pour autant. Alors que Théophile s'était apprêté à monter dans la charrette qui devait l'emmener au fameux lieu dont les enfants ignoraient tout, il les avait surpris à le regarder avec émotion.
- Théo, mon cher Théo, mon Théo que j'aime ! avait plaidé la petite Camille, les larmes aux yeux, accompagnée de tous les autres enfants. Où vas-tu donc partir et nous laisser ?
Elle avait été la première à avoir éclaté en pleurs.
- Oh, Camille, ne pleures pas, lui avait-il dit en s'agenouillant près d'elle pour essuyer ses larmes avec son pouce. Tu sais que ça me fend le coeur. Je vais moi-même pleurer si tu continues...
Spectateurs de cette scène, les autres enfants se mirent à leur tour à exposer leur chagrin. Les petites filles pleuraient et se jetaient dans les bras de Théophile pour l'enlacer aussi fort que leurs faibles bras le pouvaient. Les petits garçons qui voulaient conserver un semblant de virilité étaient un peu plus en retenue, ce qui n'empêchait pas quelques larmes de leur échapper. Les plus sensibles venaient même embrasser Théophile devant les autres qui d'habitude, moqueurs devant ce genre de comportement, se montraient étrangement compréhensifs et ne proféraient aucune parole.
Seule Sabrina se tenait loin d'eux et s'efforçait de rester stoïque. Elle n'avait cependant pu s'empêcher de murmurer en essayant une larme qui menaçait de tomber.
- Pardon...
De l'autre côté, le chauffeur de la charrette, nullement touché par ces adieux, commençait à perdre patience.
- Tu montes ou pas, gamin ? lui avait-il lancé en s'apprêtant à démarrer.
- Oh oui, oui..., avait répondu Théophile en se détachant doucement d'un petit garçon qui pleurait sur son torse.
Il était monté alors que les enfants l'observaient silencieusement, laissant leurs larmes tomber calmement, et ils avaient continuéainsi lorsque la charrette s'était mise en route et qu'elle s'était éloignée jusqu'à être hors de vue. À ce moment, tous avaient éclatéen larmes et s'étaient mis à sangloter bruyamment, attirant l'attention des passants qui se demandaient ce qui avait bien pu tant affecter les petits.
Ce soir-là, des parents exaspérés avaient eu affaire à des enfants qui pleuraient sans raison, qui répétaient des choses et des noms inconnus d'eux. Certains les avaient laissé pleurer en paix dans leurs lits pendant que d'autres s'étaient efforcés de les consoler en les harcelant de questions sur la cause de leur soudain émoi. Aucun enfant, même le plus dénonciateur, n'avait avoué la véritable raison. Ce secret resta scellé, et bien que ces bambins grandirent et murirent, ils ne le dévoilèrent jamais à personne.
Finalement, la maison de M. Marius ne s'est jamais vendue et personne n'est venu emporter les lourds ouvrages de Théophile restés sur place jusqu'à ce que la poussière les recouvre entièrement, s'accumulant sur leurs couvertures jusqu'à ce que leurs titres disparaissent.
...
15 Mai 1897
- Une rue désœuvrée de Londres lors d'une autre journée grise, des ossements humains éparpillés sur le sol, une odeur de sang mêlée à la pourriture qui oblige à vomir. Telle est la scène que ces deux hommes rencontrèrent après plusieurs jours de traque.
L'un d'eux, vêtu d'un costume noir soigné, se boucha le nez de sa main gantée et s'approcha des ossements pour en saisir un et l'examiner.
- C'est trop petit pour appartenir à un adulte. C'est sans conteste un enfant, un très jeune enfant, déclara-t-il en rejetant l'os sur le sol.
- Dis plutôt plusieurs enfants, répliqua son acolyte blond en réajustant ses lunettes.
Ce dernier avait beau porter le même costume que l'autre, il avait une apparence assez négligée.
-Regarde le nombre d'os ! Combien en ont-ils mangé à ton avis ?
- Une dizaine, je crois, estima le brun en restant concentré sur la scène. Avec leur appétit démesuré, cela m'étonne qu'ils n'aient pas léché le sang sur le sol jusqu'à la dernière goutte. Ils ne se contentent plus de prendre les âmes à ce que je vois, fit-il remarquer ensuite. Les enveloppes charnelles les intéressent tout autant désormais et ils ont une nette préférence pour les peaux jeunes visiblement.
- Tu crois que les démons sont les responsables ? C'est impossible ! s'exclama le blond face à cette observation. Je croyais qu'ils avaient besoin de faire un pacte pour cela ?
- L'évidence dit que ce n'est pas le cas de tous, fit l'autre en sortant un carnet et un stylo de sa veste pour y faire une énième croix. Et où est Grell ? s'enquit-il en rangeant le carnet. Où est cet incompétent ?
Son acolyte haussa les épaules.
- Il doit exécuter ses propres missions, espérons qu'il aura plus de chance que nous.
- Je n'y crois pas, affirma le brun. Il doit être entrain de dormir, voilà tout. Ses récentes sanctions ne l'ont apparemment pas affecté.
- Et aux sujets de ces morts, que va-t-on en faire ? questionna l'autre pour détourner la conversation.
- On devra les signaler, c'est tout ce qu'on peut faire.
- Hein ? fit le blond, surpris. On ne devrait pas aller traquer ces fauteurs de troubles ? Ils nous empêchent de faire notre travail tout de même !
- Vu le nombre de leurs victimes, on ne ferait sans doute pas le poids, observa le brun en s'éloignant. De toute façon, c'est aux supérieurs de gérer cette situation.
- Hé ! Attends-moi ! Will ! cria le blond en le suivant.
Ils marchèrent ensemble longuement. Le blond tenta d'animer une conversation mais de quoi pouvait-on discuter lorsqu'on vient de voir les déchets d'enfants dévorés ? C'est ainsi que le silence s'empara de la situation. Il s'installa, vicieux, au milieu des deux hommes pour venir renforcer l'ambiance morose et lui permettre d'accroître son effet sur eux. Mais ces deux alliés, aussi forts soient-ils, ne faisaient que préparer le terrain pour le véritable ennemi: l'épouvante.
Alors qu'ils marchaient encore à travers les rues dont la cruelle saleté s'agrippait à leurs chaussures pour mieux se répandre, ils s'arrêtèrent, stupéfaits de ce qui se présentait soudainement à eux.
Un homme, un véritable homme, grand, fort, bien bâti, était recroquevillé sur lui-même, sanglotant péniblement au milieu de la crasse. Et toute l'horreur de la vue résidait dans le fait qu'ils connaissaient parfaitement cet homme réduit à pleurnicher.
Le blond fut le premier à se jeter sur lui pour le secouer et le questionner.
- Grell ! Grell ! Que t'est-il arrivé ? Réponds-moi ! le secoua-t-il.
Le dénommé Grell leva ses yeux verts vers lui.
- Ronald ? demanda-t-il, la gorge nouée.
- Oui ! C'est moi ! répondit le blond.
- Ronald, Ronald, Ronald...,continua-t-il à balbutier dans le vide.
Ronald se releva avec une expression d'effroi après avoir détaillé son apparence.
Grell Sutcliff était méconnaissable. Ses longs cheveux rouges avaient été arrachés, ne laissant que quelques mèches plantés aléatoirement sur son crâne. Ses lunettes s'étaient cassées et son visage avait été déformé par les coups. Ses vêtements étaient imbibés de sang et son manteau rouge avait été déchiré. Mais ce qui était le plus choquant, au point où même William, le brun si sérieux et expérimenté avait détourné les yeux, c'était que le bras droit de Grell manquait. Et celui-ci, au lieu de se tortiller dans une douleur abominable tel qu'il est normal de le faire, restait calme dans un état de transe pitoyable.
Ravalant sa salive, William s'approcha de lui, s'agenouilla à ses côtés, et lui posa cette simple question.
- Qui sont-ils ?
Grell ne répondit rien. Il se contentait de marmonner le nom de Ronald en boucle. William s'impatienta bien vite de cette folie et donna avec exaspération une forte et rapide gifle au visage de Grell, salissant son gant blanc de sang par la même occasion.
- Qui sont-ils ? répéta-t-il.
- Ils son grands, répondit l'homme qui revenait à la raison. Ils sont forts, Will, ils sont trop forts ! déclara-t-il en pleurant.
- Et combien étaient-ils ? continua William.
- Ils étaient... Ils étaient nombreux, répondit Grell.
- Et que t'ont-ils fait ?
- Ils se sont je-jetés sur moi quand je les ai surpris. Ils étaient en train de manger quelque chose. Je ne me souviens pas de quoi...,tenta-t-il de se remémorer en jetant un coup d'œil à son bras manquant. Ils étaient si forts et nombreux que...
Il s'arrêta un instant pour penser puis reprit en levant les yeux vers Ronald et William.
-Qu'aurais-je pu faire ?
- Rien, répondit William en se relevant. Rien, espèce d'incompétent ! Voilà les conséquences de ta stupidité. Allez, dit-il en s'adressant à Ronald. Aide-moi à le porter. Nous allons l'emmener au quartier général pour lui tirer les vers du nez.
-D'accord, fit ce dernier en aidant William à porter le blessé.
...
- Dans Londres comme dans toute les grandes capitales, il y avait bien deux facettes qui cohabitaient. Elles représentaient à la fois le meilleur et le pire du pays, et de ses dirigeants. Le côté lumineux de Londres était connu et adulé, tout l'opposé de l'autre visage de la ville. Outre les beaux quartiers tels que Nothig Hill et Prary Close, il existait des lieux qu'un touriste ferait mieux de s'abstenir de visiter durant son séjour sous risque d'avoir des visions qui le traqueraient dans ses songes jusqu'à sa mort.
C'étaient des lieux désenchantés où le mot misère prenait tout son sens. La pauvreté y était reine, nul n'avait de quoi manger ou se vêtir correctement. Les litiges insensés y étaient courants pour un bout de pain ou quelques petites monnaies qui ne valaient sûrement pas les coups de poings et les insultes échangés. Mais avec la faim qui ronge l'estomac et le froid qui mord les pieds, y avait-il de la place pour la réflexion ? Non, il n'y en avait aucune.
En se baladant couramment dans ces quartiers, l'être prend la terrible habitude de ne plus être choqué à la vue d'un ou de plusieurs cadavres sur les trottoirs ou au milieu de la route. Et presque tous ces cadavres n'étaient ramassés que par les rares fonctionnaires qui venaient là-bas. Ils étaient ensuite enterrés dans des conditions aussi déplorables que celles de leur vivant parce que la plupart ne valaient rien, étaient des vagabonds sans existence, sans amis, sans famille, des gens que la mort avait plus soulagé que châtié.
Malgré ces conditions de vie misérables, le gouvernement ne faisait rien pour nettoyer ces rues. La clinique tout comme le centre de police le plus proche se trouvaient à des kilomètres parce qu'aucune personne respectable ne s'aventurait dans ces rues morbides pour aider ou défendre des gens qui ne pouvaient et ne devaient l'être. Et bien sûr, lorsqu'on ne craint plus le courroux de la justice, toutes les dérives sont permises. Ainsi, parmi les nombreuses organisations mafieuses qui rôdaient dans ces quartiers, l'une avait une particularité qui la rendait assez célèbre dans le milieu : c'était le groupe de Rodrik Nigow, un ancien chauffeur qui suite à ses problèmes de jeux s'était retrouvé à la rue.
Cet homme, n'ayant plus de conscience depuis longtemps, avait décidé de recourir à un moyen aussi vicieux que malhonnête pour subvenir à ses besoins. Il se permettait une chose cruelle : enlever des enfants. Des enfants de tous âges. Parfois, il les ramenait de force, parfois il les arnaquait pour les obliger à travailler pour lui. En somme, la plupart étaient orphelins, délinquants, sans valeur, ce qui faisait que personne ne signalait leur disparition ou ne se souciait d'eux tout simplement.
Il vivait dans un immeuble à Church Lan, une demeure au bord de la ruine car rien n'y tenait correctement. Les lits sur lesquels dormaient les enfants étaient infestés de punaises, les murs de briques subissaient l'effet de l'humidité et les carreaux laissaient entrer le vent meurtrier qui aimait à glacer les âmes fragiles. L'ameublement aussi laissait à désirer. De tous les trois étages, aucune pièce n'avait de meuble qui ne remplissait pas le cœur de n'importe quel propriétaire de honte.
Rodrik obligeait les garçons à travailler durement pour lui rapporter une certaine somme à la fin de la journée. Il se fichait du travail, l'important était l'argent. Et si par malheur l'un d'eux n'atteignait pas l'objectif fixé, il était privé de nourriture, battu à mort, puis jeté dehors pour dormir dans la boue. Mais pour les filles, il réservait un sort plus cruel encore. Avec l'aide de sa compagne, Patricia, ils attiraient de très jeunes filles chez eux, leur promettant un logement et de la nourriture, puis ils en profitaient pour les enfermer dans une chambre. Elles n'étaient plus des enfants sous leur coupe, mais rien de plus que des putains. Tels des oiseaux en cage dans ces pièces qui sentaient le renfermé, nourries du strict nécessaire pour survivre, elles voyaient les clients s'enchaîner tout au long de la journée. La plupart ne savaient même pas à quels prix leurs services étaient monnayés.
Elles étaient nombreuses dont on pouvait entrevoir les os sous la peau, ou celles atteintes de maladies mortelles sans accès aux soins. Le plus dérangeant dans l'histoire était qu'elles n'avaient rien vécu et ne vivraient jamais rien de leur vie, toutes ayant moins de dix-huit ans. Et les clients aimaient cela. Ils aimaient les jeunes filles affamées, les jeunes filles mourantes. Dans le cas inverse, ils ne seraient pas revenus et l'affaire de Rodrik et Patricia ne se porterait pas aussi bien.
Parmi ces "marchandises", il y avait Maria. Atteinte d'une tuberculose depuis déjà cinq mois, elle perdait une partie de ses poumons chaque jour qui passait. Pourtant, les clients se multipliaient au fur et à mesure qu'elle se rapprochait de la mort. Maria, fragile de nature, une belle brune aux yeux gris, était surexploitée par Patricia et surtout par Rodrik. Elle priait ainsi chaque jour du haut de ses quinze ans pour rendre l'âme. Elle en était venue à ignorer le fait de laisser son frère sans personne.
Elle et son frère, Joe, étaient issus de la campagne. Enfants de simples paysans, leur père était mort d'une maladie cardiaque et leur mère l'avait bientôt suivi dans la tombe. Puisque seule, elle avait été obligé de travailler au-dessus de ses forces pour ramener l'argent. Maria et Joe avaient donc été contraints de se rendre chez leur seul parent restant, un oncle éloigné qui vivait à Londres. Cependant sur place, il les avait jetés dehors.
Seuls et sans recours les avait donc trouvés Rodrik. Gentiment, il leur avait proposé de les héberger et de leur donner un travail avec un bon salaire. Après les avoir attirés dans sa toile, il les avait dépossédés de leur argent puis avait enfermé Maria et ajouté Joe à sa collection de petits travailleurs sous la menace de faire du mal à sa sœur.
Joe, du haut de ses dix ans, s'était retrouvé à devoir voler pour satisfaire son bourreau car les employeurs rechignaient de plus en plus à engager de jeunes enfants. Ce n'était pas bon pour leur image. Le vol s'était donc présenté au petit pour remplir la tâche. Au début, il avait été écœuré de devoir placer sa main dans les poches des gens pour leur soutirer leurs effets. Il se souvenait encore des cauchemars provoqués par sa peur de se faire prendre un jour. Il n'avait pas dormi à cette époque. Mais il s'y était résigné après deux ans de pratique.
Maria aussi. Elle avait découvert le sens du mot "rapport" à l'âge de seulement treize ans par la main du premier homme qui l'avait violentée chez Rodrik et Patricia. Ayant perdu ce qui faisait d'elle une femme respectable et subissant jour après jour cette humiliation doublée de douleur, elle n'avait plus de raison d'être et s'était en quelque sorte transformée en une chose morbide. Elle ne vivait plus, ne rêvait plus, ne sentait plus autre chose que la douleur et ne pouvait rien faire que pleurer. Maria n'était plus qu'une coquille vide, une humaine sans substance.
Ainsi, un jour, elle s'était adressée à Patricia qui lui reprochait d'être trop froide au lit avec ses clients.
-J'aimerais tant être désolée de ce que vous me reprochez, Miss Patricia, lui avait-elle répondu, les yeux baissés. Mais j'n'peux pas, Miss, et j'sais pas non plus comment jouer d'rôle que j'comprends pas.
Ce à quoi Patricia avait éclaté de rire et lui avait répliqué qu'elle pouvait rester comme elle était car elle était déjà parfaite.
Depuis, tout marchait à la perfection pour Patricia et Rodrik. Joe était devenu un voleur expert et sa sœur l'attraction principale de toute la maison. Tout avait fonctionné jusqu'au jour où Joe avait ramené des pièces d'argent brillantes qui valaient une fortune. Il n'en avait donné que quelques-unes à Rodrik et avait caché le reste. Il avait prétendu les avoir volées de la poche d'un vieil homme. Mais l'un de ses soit-disant amis l'avait dénoncé et, avide, Rodrik l'avait battu pour en avoir davantage. Sorti de l'agression avec des bleus sur tout le corps et surtout une cheville cassée, il n'était plus en état de courir et de voler comme avant. Alors il s'était mis à faire une chose encore plus sale que voler : piller les corps.
Il fit cela pendant un bon mois mais dépouiller les corps de leurs effets n'était, contrairement au vol, toujours pas une habitude pour lui. Même s'il connaissait la loi du quartier, quelque chose le répugnait dans le fait d'effleurer les peaux froides des morts, de voir leurs expressions parfois morbides, de sentir leur odeur, et de se dire qu'un jour il serait comme eux... À cette pensée, il devait se retenir de vomir.
Dépouiller les corps ne rapportait pas beaucoup d'habitude mais il n'empêche qu'aujourd'hui, il n'avait absolument rien trouvé. Traînant son pied droit tout en marchant dans la rue, il cherchait une cible facile, de quoi avoir de l'argent. Dans cette rue qui grouillait de gens, cette tâche aurait pu s'avérer facile si presque tout les passants n'avaient pas les poches vides, sans compter que l'odeur nauséabonde de pisse recouvrait leurs vêtements, prouvant que tous n'était que de pauvres chiens eux aussi. Mais Joe n'apprenait rien de nouveau là. Quel genre de riche voudrait bien visiter Church Lan ? Même les prostituées y étaient de seconde zone.
Ce n'était pas comme dans les belles rues commerciales du centre-ville où se réunissait un nombre impressionnant de riches inconscients aux porte-monnaies bien garnis. Il ne pouvait malheureusement plus s'y rendre à cause de cette cheville que Rodrik avait écrasée.
Jonchant une des nombreuses et sales rues de la ville, il croisa sur son passage un vieillard vêtu d'un épais manteau en laine de mouton. Il était affalé sur le sol d'un air misérable et tendait sa sale main aux passants.
-Une p'tite pièce,M'sieur ? implorait-il.
Ce n'était pas ses paroles qui attiraient l'attention mais plutôt ses dents noires visibles dès qu'il ouvrait la bouche. Comment ce genre de misérable pouvait-il se retrouver dans la rue ? Joe se le demandait en passant devant lui. Comment était-ce possible de tomber aussi bas jusqu'à devoir souiller sa fierté à mendier la pitié de gens qui n'en avaient pas ? Une chose était sûre à son propos, jamais il ne s'abaisserait à mendier, même s'il devait commettre tous les vices du monde pour cela. Détournant le regard, il continua de traîner son pied en avançant. Après tout, ce n'était pas le premier ni le dernier vaurien qu'il rencontrait.
Lorsqu'il fut en-dehors de Church Lan, il se mit à observer des deux côtés et à se faire les mêmes réflexions que d'habitude.
Londres était dégoûtante, rien qu'en s'y baladant un peu l'on pouvait le remarquer. Les gens ne voyaient souvent que la surface sans jamais chercher à savoir ce qui ce cachait sous cette couverture que les cartes postales véhiculaient de pays en pays. Il avait entendu dire que même les dégoûtants français avaient une capitale plus propre que Londres. En réalité, les places non-visitées par les touristes étaient toujours crasseuses. Les bâtiments menaçaient d'y tomber et les rues étaient infestées de mendiants, de putes et de voleurs comme lui. Il ne savait sérieusement pas ce qui poussait les étrangers à tant vanter cet endroit après l'avoir vu de leurs propres yeux. Cette agitation continue qui ne s'étouffait que deux ou trois heures la nuit était fatigante, exaspérante. Les routes voyaient chaque minute des voitures pressées les traverser, comme si elles se concurrençaient entre elles pour savoir qui transportait le personnage le plus occupé.
Joe leva ensuite les yeux vers le ciel comme pour le questionner sur la folie des hommes.
- Même l'temps est merdique ici ! s'exclama le petit en continuant de se traîner.
Quelques passants lui jetaient de longs regards imprégnés de pitié comme de moquerie. Mais il s'en fichait et ne s'attardait jamais sur eux. Qu'ils pensent ce qu'ils veulent, ces imbéciles ! se disait-il en fonçant ses sourcils.
Passant devant un magasin de sucreries assez grand, il s'arrêta un instant pour contempler la vitrine qu'entouraient déjà un certain nombre de têtes blondes. Il ne connaissait pas les friandises exposées puisque seuls les enfants d'un certain rang pouvaient y goûter mais deux marques attirèrent son attention. L'une était recouverte d'un emballage dorée tape à l'œil et très captivante qui laissait voir la silhouette d'une fée avec une baguette magique. L'autre friandise, bien plus discrète, était d'un emballage bleu royal et avait comme égérie un petit lapin avec un nœud papillon autour du cou. Ces deux sortes de friandises éclipsaient toutes les autres et semblaient se faire une guerre sans merci pour gagner l'admiration des enfants bien habillés et coiffés, attroupés devant la vitrine. Remarquant soudain qu'il faisait tâche dans ce tableau si parfait, il continua bien vite son chemin.
Il marcha longuement à la recherche d'un moyen d'avoir des sous. Il ne pouvait pas s'arrêter sans avoir ce qu'il cherchait. Alors qu'il s'enfonçait dans les rues dites infréquentables, il se rapprocha d'une odeur de brûlé assez étrange. Curieux, il décida de la suivre. Il rejoignit ensuite une ruelle sombre où il n'était clairement discernable que des sacs poubelle entassés de côté mais d'où l'odeur semblait la plus forte. Même si rien ne semblait avoir brûlé ici, il décida tout de même d'aller vérifier. Au sol, une forme bizarre sur laquelle il faillit trébucher attira son attention.
- C'est quoi ça ? fit-il en se penchant sur la chose.
C'était un corps, il en était sûr. Mais jamais il n'avait vu de corps pareil. Il n'était pas froid comme les autres. Au contraire, une chaleur plus grande que celle d'un vivant s'en dégageait, une chaleur si forte que la peau même en brûlait. Le visage était méconnaissable, défiguré, tout simplement sans expression. Joe resta un moment cloué sur place, surpris par une chose aussi inattendue. Puis il reprit possession de ses membres et jeta un coup d'œil à la fois inquisiteur et effrayé autour de lui, juste pour savoir ce qui avait mis cet homme, apparemment dans la force de l'âge, dans un état pareil. Mais rien, il ne trouva rien ni personne.
Soupirant et ravalant sa salive, il s'accroupit aux côtés du cadavre et se mit à lui fouiller les poches. Il trouva bien quelques pièces mais pas grand-chose et une photographie d'un petit garçon d'environ cinq ou six ans qui souriait en serrant son ours en peluche. Il ne se posa même pas la question de ce que représentait ce gamin pour le défunt. Il mit les pièces dans sa poche et jeta la photo dans le tas de poubelle tout proche. Promenant une dernière fois ses petites mains sur la chemise du mort à la peau chaude, il constata que ce dernier portait un collier. Il souleva la tête du corps et l'en extirpa.
C'était une fine chaîne en or à laquelle était reliée une pierre d'une certaine dimension. Cette pierre était froide comme de la glace bien que sa couleur rouge était l'une des plus chaleureuses qui soient. Son tailleur avait su faire ressortir toute la beauté qu'une telle chose pouvait avoir. Joe se surprit alors à l'imaginer au cou d'une Lady de la haute noblesse pour embellir une toilette déjà riche et admirable. C'était habituellement la place de ce genre de bijoux, et non auprès d'un homme pauvre au point de mourir près de la poubelle. Il ne connaissait pas la valeur qu'une telle pièce pouvait avoir mais il supposait que ce n'était qu'une contrefaçon comme il est si courant d'en croiser aujourd'hui. Du simple verre coloré qu'on taille et embelli pour en faire la copie identique d'une véritable pierre précieuse.
Il ne se faisait pas d'illusion. Cette pierre avait autant de chances de s'avérer vraie qu'il en avait de se découvrir descendant d'une famille noble, c'est à dire aucune.
- Peut-être que Maria aimera ? pensa-t-il en se relevant péniblement.
Elle ferait un beau cadeau pour sa sœur qu'il voyait si rarement. Il n'avait d'autre pensée utile pour cette pierre. Il se mit à la fixer pendant un moment et alors qu'il s'apprêtait à la glisser dans sa poche, elle se mit à briller et il ravisa son jugement. Une lueur rouge se mit à éclairer la ruelle sombre, et Joe, incrédule, la rapprocha de son œil pour l'examiner. Au creux de sa main, elle se mit à chauffer et le petit sentit une vague de chaleur le traverser tout entier.
Au bout de ses doigts qu'il sentait brûlants, il sentit une certaine force. Nullement apeuré, il sourit même. Instinctivement, il bougea son index et une forte flamme s'en déclencha sans prévenir.
- Ouahou ! Mais c'était quoi ça ? s'étonna-t-il en admirant sa main.
Il devait avouer être impressionné et en même temps fasciné. Voyant s'il pouvait refaire la chose, il dirigea sa main libre vers le tas de poubelle et se concentra dessus. Aussitôt, ce dernier se mit à brûler. Il sourit encore une fois, nullement apeuré.
- Tiens, tiens..., dit-il en mettant la pierre autour de son propre cou. Ce n'est pas si inutile, finalement...
Il y croyait difficilement mais c'était la pure vérité. Une vérité qui le ravit.
Avec cette chose sur son petit torse, une fièvre voluptueuse le prit soudain, lui donnant le sentiment d'être surpuissant. Jetant un coup d'oeil au corps en-dessous de lui, il lui donna un dernier coup puis traîna son pied aussi rapidement que possible loin des déchets qui prenaient feu.
Il fit glisser la pierre sous sa chemise pour la cacher aux yeux du monde. Il avait mal au pied tout en rejoignant les rues bondées mais cette douleur ne représentait rien face à la sensation procurée par sa trouvaille.
- Je peux les brûler tous !réalisa-t-il en contemplant la foule.
Mais au bout de plusieurs mètres, il s'arrêta une minute et se demanda si ce n'était qu'une impression, si ce pouvoir était vraiment avec lui. Il porta sa main sur sa poitrine, et s'assurant que la pierre était bien là, il se décida une seconde fois à tester cette chose... Il se trouva qu'un chat noir passait près de lui pendant qu'il y pensait. Une seconde plus tard, la bête hurla alors qu'elle se faisait dévorer par le feu. Les passants se retournèrent et observèrent ce spectacle si choquant. Paralysés, ils ne firent rien et le chat, se faisant achever par le feu, tomba après une minute de résistance à terre, brûlé vif.
A quelques mètres de là, un fin sourire étira les lèvres de Joe.
Après quelques minutes, c'est un homme d'un certain âge qui fut frappé par le feu. Il se mit à crier et à implorer de l'aide mais personne dans la foule qui commençait à l'entourer ne bougea. Les femmes mettaient leurs gants sur leurs yeux pour s'épargner la vue et les hommes ne savaient quoi faire devant cette vision cauchemardesque. Finalement, le vieux monsieur tomba à terre après à peine une minute d'agonie, laissant les spectateurs sans voix.
Le petit Joe lui aussi était choqué mais pas pour les mêmes raisons. Qu'arrivait-il à ces hommes ? Pourquoi ne faisaient-ils rien pour sauver l'un des leurs ? Ne pas ressentir de l'empathie pour un animal est compréhensible. Mais pour un être humain ? Tout de même ! Ces êtres n'avaient-ils donc aucun cœur ?
Énervé, il choisit une autre cible. Une jeune femme à l'apparence très soignée traversait la rue d'en face et tenait par la main une petite fille, elle aussi très bien habillée. C'est alors qu'elles parlaient que la robe de la mère flamba. Cette dernière, prise de panique, poussa sa fille au loin et se mit à essayer d'éteindre le feu. Mais c'était inutile car ce feu affamé ne faisait que progresser et prendre de l'ampleur. Elle paniqua franchement lorsqu'il se mit à attaquer sa peau. Elle se mit à crier et tomba à terre.
Des gens s'étaient jetés sur elle, alarmés par les cris de la fillette, mais ils ne purent rien faire pour la sauver. Bien rapidement, elle cessa de bouger et laissa les flammes consommer ce qui restait de son corps. La petite fille pleurait sur le sol et, prise d'hystérie, tenta de se rapprocher de sa mère.
- Maman ! Maman !
Quelques passants la retinrent et la prirent dans leurs bras pour essayer de la calmer.
En ayant vu assez, Joe se retourna et partit calmement tout en traînant son pied.
...
- L'on dit que sous le voile du sourire d'une femme se cache une folie aussi dévastatrice que sa beauté. Bien sûr, ce n'étaient que les dires d'hommes répudiés ou vaniteux qui voulaient trouver des reproches à ces filles soit-disant parfaites qui les avaient repoussés.
M. Rollington avait toujours pensé ainsi mais son opinion avait pris une toute autre forme après l'excès de folie de sa propre fille. Lydia Rollington, une fille belle, pleine d'éducation et de bon sens, s'était révélée rongée par la folie et l'avait déshonoré par la même occasion. L'idée de mettre fin à ses jours l'avait prise sans raison et elle avait failli le faire, faisant rougir son père de honte. Sa servante l'avait retrouvée étalée sur le sol, inconsciente et la respiration coupée. Si elle n'avait été rapidement transportée à l'hôpital, elle serait morte.
Quel gâchis ! Une telle beauté pour un esprit aussi mal en point ! Lorsque la nouvelle se répandrait, il pouvait être sûr qu'aucun homme ne voudrait plus d'elle. Qui voudrait d'une folle pour femme ? Encore une fois, quel gâchis ! Elle qui était sa dernière carte pour s'introduire dans le grand monde n'avait fait que l'enfoncer.
Pourtant, dans son lit à St James Hospital, elle arborait les allures angéliques d'une enfant dans son sommeil. Elle avait passé la nuit dans cet hôpital et les médecins disaient qu'elle allait bientôt retrouver connaissance. M. Rollington attendait son réveil de pied ferme. C'était pour cela qu'il était assis près de son lit, serrant les poings en réalisant ce qu'elle lui avait fait.
Lorsqu'elle ouvrit ses yeux bleus, qu'elle se redressa dans son lit calmement et s'étira comme d'habitude sans remarquer sa présence, cela ne fit qu'attiser sa colère déjà ardente.
- Te voilà réveillée, petite sotte ! cracha-t-il. As-tu conscience de ce que tu as fait ?
Comme si elle ne l'avait pas entendu, elle jeta un œil à la fenêtre grande ouverte.
- Il ne fait pas beau aujourd'hui..., fit-elle doucement.
- Écoute-moi attentivement ! Lydia ! lui somma son père en s'emportant. Tu m'as déshonoré, fille ingrate ! Et je t'en tiendrai rancune jusque dans la tombe ! As-tu au moins conscience de ce que vont dire les domestiques à ton sujet ? Et les voisins ? Et puis toute la société !
Il mit sa tête à moitié chauve entre ses mains et commença à se lamenter.
-Tout est fichu ! Fichu, tu entends ? À cause de toi ! fit-il en relevant la tête pour la pointer du doigt.
Lydia resta interdite et se contenta de détailler l'expression de son père en silence. Encore une fois touché par ce manque de réaction qui confirmait sa folie, M. Rollington s'apprêta à sortir une réplique sanglante lorsqu'elle lui adressa enfin la parole.
- Je comprends bien ce que vous dîtes, père, et je le regrette, dit-elle, toujours impassible. Mais ce n'est pas pour autant que je vais m' comptez pas non plus sur moi pour justifier mon acte.
- Mais tu es folle, sombre fille ! s'exclama-t-il face à sa réaction. Et dire que je t'ai sorti de ta misérable campagne pour te présenter au monde civilisé ! Toi qui n'étais qu'une pauvresse sans avenir ! Moi, je t'ai tout donné ! Tout ! Tu entends ?! Une vie décente, une dote et une occasion d'avoir un parti brillant, énuméra-t-il sur ses gros doigts. Mais tu as tout fait échouer !
Elle ne répliqua pas mais se mit à l'observer dans le blanc des yeux, ce qui eut pour effet de calmer M. Rollington qui réalisa avec stupeur qu'il s'était largement emporté.
- Tout compte fait, reprit-il plus calmement, je n'aurais jamais dû t'aider en quoi que ce soit. Aider les fous n'aboutit à rien, sauf à gâter leur folie. J'aurais dû me douter que tu ne devais pas valoir mieux que ta mère, elle aussi n'est qu'une sombre folle.
Sans savoir pourquoi, cette dernière phrase fit écarquiller les yeux de Lydia.
- Mère est la personne la plus sensée qui soit, répliqua-t-elle en fronçant les n'êtes pas en état de juger la folie de quiconque, vous qui avez divorcé de votre femme pour épouser une écervelée ! fit-elle en croisant les bras.
- Pèse tes mots, jeune fille ! lui ordonna M. Rollington.
- Je les pèse et les pense.
Père et fille échangèrent alors un regard de haine absolue. Aucun des deux ne semblait vouloir se raviser concernantcet aveu, cet aveu de désamour. Même si rien ne les avait lié à la base pour qu'ils s'aiment, il était certain désormais que plus rien ne pourrait plus les faire se pardonner, et encore moins s'apprécier. La main de M. Rollington se leva soudain et d'un geste rapide et sec, elle frappa violemment la joue de sa fille.
Lydia ne dit rien et se contenta de plaquer sa paume sur sa joue pour faire taire la douleur. Tout en faisant cela, un regard meurtrier ne quitta pas ses yeux.
- Indigne... Père indigne..., murmura-t-elle doucement.
M. Rollington se leva et prit la direction de la porte sans la regarder. Elle non plus ne prit pas la peine de l'observer alors qu'il marchait vers la sortie. Une fois la porte de la chambre ouverte, alors qu'il s'apprêtait à la quitter, il reprit néanmoins la parole.
- Tu resteras ici pendant quelques jours. Après, l'on viendra pour t'emmener à l'asile. Ne compte plus rentrer à la maison, tu n'en as plus désormais.
Puis il sortit en refermant la porte derrière lui.
Encore, elle resta muette. Observant longuement le ciel gris à travers la fenêtre, elle pleura pendant le reste de la journée.
...
- Prendre, doser, verser, mélanger. Telle une vraie professionnelle dans cette cuisine entourée d'ustensiles, Camille s'activait au travail. Qu'est-ce qui avait bien pu l'amener à faire cela ? Une histoire aussi simple que courte.
Aujourd'hui, Sebastian avait un rendez-vous important avec un certain marchand à une date qu'il ne pouvait décaler. Or, aussi exceptionnel était-il, il ne pouvait pas se trouver à deux endroits en même temps et priver le maître de son thé n'était pas une option. Ce qui faisait que l'un des autres domestiques devrait le servir. Une tâche aisée qui pourtant était au-delà de leur portée. Après tout, tous étaient maladroits et commettre une faute en présence du maître était inconcevable. Heureusement, pour les guider, Sebastian avait eu la gentillesse de leur donner ses instructions dans la cuisine avant son départ.
- Je ne serai pas ici toute la journée, avait-il déclaré ce matin. Et bien que cela me désole, je n'y peux rien. Donc, vous devrez gérer la maison seuls, comme des grands. Je tiens à ce que tout soit rangé : cuisine, salons, chambres à coucher, tout doit être impeccable avant mon retour. Cependant, je tiens à préciser : Brad, interdiction d'entrer dans la cuisine May-Lin, ne touche pas à la vaisselle et toi, Finnian, soupira-t-il, évite de tailler les plantes du jardin comme la dernière fois. Les pauvres sont déjà assez abîmées comme cela. Et encore une dernière chose, ne perdez pas de vue notre invitée. Exaucez chacun de ses vœux, comme pour le maître, et évitez de lui faire passer la serpillière, hein, May-Lin ?
- Quoi ? Vous le saviez ? s'exclama cette dernière en rougissant.
Sans répondre, Sebastian avait repris.
- J'ai tout préparé et le gâteau se trouve sous cette plaque, sachez-le, dit-il en indiquant le plat couvert sur le comptoir. À quinze-heure et cinquante minutes, faites lui voir le jour, disposez-le sur une assiette du service rouge de Prusse, celui avec les roses, et en même temps, faites chauffer l'eau pour le thé du maître. En à peine six minutes, celui-ci sera prêt. Versez-le dans la théière, mettez le tout sur un plateau et que le plus compétent d'entre-vous l'emmène auprès du maître. Est-ce clair ?
- Oui, monsieur ! avaient-ils fait en chœur, bien que tous n'avait pas compris la moitié de ce qu'il voulait leur dire.
- Bien, avait soupiré Sebastian en prenant son manteau noir qui était sur la chaise. Je ne vous charge de rien de compliqué, dit-il en le mettant, vos tâches sont simples et définies. Ne me décevez pas encore une fois.
Puis il était sorti de la cuisine, légèrement aigri. Marchant dans le couloir, il avait trouvé Camille qui venait descendre la vaisselle de son petit déjeuner et un changement d'attitude total s'était opéré sur Sebastian. Son air s'était radouci et un grand sourire amical était apparu sur ses lèvres.
- Bonjour de nouveau, Mademoiselle, le petit déjeuner vous a-t-il convenu ? l'avait-il salué.
- Oui, comme d'habitude, c'était ... pas mal, avait-elle répondu en se frottant l'œil.
- J'en suis ravi, lui avait-il souri.
Camille avait eu les cheveux attachés comme à son habitude en une queue de cheval à l'arrière de son crâne, la seule coiffure qu'elle savait faire sans se tromper. Néanmoins, les traces du sommeil étaient encore inscrites sur son visage. Elle avait de gros yeux rouges et des joues gonflées, preuve qu'elle ne s'était pas totalement remise de sa nuit sans rêves. Elle avait cependant remarqué que le majordome portait ses vêtements de sortie, et plus par curiosité que par politesse, elle lui avait posé la question.
- Sebastian, où est-ce-que vous allez ? avait-elle demandé en baillant sans mettre la main devant la bouche.
- Oh, je vais passer une commande chez un marchand d'une ville avoisinante, je me dois de réapprovisionner cette demeure. Et s'il-vous-plait, avait-il fait en lui enlevant le plateau des mains, veillez à sonner la cloche de service lorsque vous avez terminé. Vous nous mettez dans l'embarras lorsque vous devez vous charger de ce genre de tâches, lui avait-il conseillé en souriant.
- Désolée, s'était-elle excusée. Je ne voulais pas vous embarrasser, vraiment, mais je l'ai sonnée ! Puisque personne n'est venu, j'ai pris l'initiative de les rapporter moi-même. J'avais besoin de me dégourdir les jambes. Et en vérité, avait-elle fait doucement en baissant la tête, c'est vous qui me mettez dans l'embarras car je me sens comme un poids. Je ne fais rien et je n'ai rien à faire pendant que les autres travaillent d'arrache-pied, ce n'est pas juste !
- Oh, Mademoiselle, avait-il soupiré en lui tapotant la tête, si vous avez besoin de distraction, vous n'avez qu'à demander.
Faisant un pas en arrière, gênée de ce contact, elle lui répondit en rougissant.
- Vraiment ? Car je veux aider, vous savez, avait-elle fait en relevant la tête timidement.
- Eh bien, oui ! Nous avons une salle pleine à craquer de jeux très amusants, vous y trouverez de quoi vous distraire, avait déclaré le majordome en souriant.
- Ah… Bien..., avait-elle soupiré après coup. Ce n'est pas exactement ce que je voulais dire... Mais après tout, c'est une attention très gentille, merci, avait-elle finalement souri. Montrez-la moi donc cette salle !
Ainsi, avant de partir, il lui avait indiqué une pièce au premier étage devant laquelle elle était passée plusieurs fois sans se demander ce qu'elle pouvait bien contenir. Cette salle de jeux comme l'appelait Sebastian, contenait une bibliothèque bien remplie d'ouvrages intégralement en anglais – malheureusement pour elle -, d'un piano contre le mur et de quelques jeux. Parmi eux,le roi des jeux : les échecs, bien sûr. Le plateau était disposé sur la petite table entre deux fauteuils qui eux-mêmes se trouvaient au milieu de la salle. D'autres jeux aussi s'y trouvaient, mais bien moins familiers à Camille comme un jeu de Dames, un mini jeu de balle et une sorte de relique métallique suspendue à un mince file en argent,... Une cheminée aussi veillait à la chaleur de cette pièce dont Sebastian avait pris soin d'attiser le feu avant de partir.
Le temps s'était alors écoulé lentement pour Camille. Elle avait renoncé depuis un certain temps à donner son aide aux domestiques après que ceux-ci l'aient priée de ne pas bouger d'où elle était. Elle était donc restée dans cette pièce, cloîtrée, à rêvasser tout en observant le ciel gris à travers une des deux fenêtres qui donnaient sur le jardin. Soupirant et écoutant le son du bois qui se fait dévorer par les flammes derrière, elle avait souri avec dégoût. Jetant un regard discret vers un vase tout proche, une vile envie de le casser s'était emparée d'elle, juste pour obliger une quelconque personne à venir ici et à rester avec elle pendant quelques instants. Mais c'était mal, elle le savait, de faire ce genre de chose.
- Ciel…, avait-elle soupiré.
Un de ses souhaits à elle avait été d'aller le voir. Si elle n'avait pas su qu'elle le dérangerait plus qu'autre chose par sa présence, elle aurait été le trouver et l'aurait observé en train d'écrire et de lire ces mystérieux papiers qui l'obsédaient tant. Elle serait restée là-bas à observer les traits fins de son visage, la chose la plus proche de la perfection qu'elle connaissait...
Camille avait soupiré d'exaspération en faisant attention à ses dérives mentales. Cette émotion nouvelle l'enveloppait d'un doux sentiment de bien-être et la fascinait en même temps. Mettant sa main sur son cœur, elle avait rougi.
- Oh ! avait-elle fait en secouant la tête. Je suis une terrible personne, une horrible personne... Je reste sourire ici alors qu'ils doivent mourir d'inquiétude plus loin…
Son sourire avait disparu à cette pensée et l'image d'un Alexandre inquiet lui était revenue en tête pour la mortifier. Elle avait donc pris place sur le sol et s'était roulée en boule.
Elle se trouvait dans une situation vicieuse dont elle ne réalisait toujours pas l'ampleur. Être enfermée durant une période prolongée avait-il tant affecté ses capacités mentales ? Tout était brouillon, non coordonné et très flou. Elle se trouvait ici contre sa volonté, réduite à devoir rêvasser seule pour passer le temps. C'étai tune chose qui l'horrifiait et pourtant, elle avait trouvé le moyen de s'attacher à ses geôliers. Elle était comme prisonnière d'une toile d'araignée géante, sans aucun échappatoire, attendant soit d'être libérée, soit d'être mangée. Et l'attente ne faisait que la déstabiliser davantage. C'était malsain, tout bonnement malsain.
Camille, qui avait chassé une fois de plus ses démons, avait ensuite commencé à détailler davantage la piè trouvant rien de mieux à faire, elle s'était finalement mise devant le piano. Elle l'avait ouvert délicatement et une odeur de produits fleuris s'en était dégagée en même temps. Cette maison est vraiment bien entretenue, s'était-elle dis alors que ses doigts avaient effleuré les touches blanches et noires. Timidement, les notes s'étaient mises à résonner dans la pièce, cassant le silence. Une musique plus ou moins rythmée s'était élevée de façon très maladroite. En vérité, elle n'avait fait qu'appuyer sur les touches au hasard, n'y connaissant absolument rien en musique. Elle ne savait que chanter mais elle n'avait pas été d'humeur à le faire car elle n'avait eu personne à divertir.
Plus loin dans la maison, May-Lin s'était arrêtée un instant de dépoussiérer l'étagère avec son plumeau et s'était tournée vers Finnian qui venait d'entrer, transportant un grand carton.
- Finny, tu entends ça ? l'avait interpellé la rousse. Quelqu'un a ouvert le piano !
- Oh oui, j'entends. Ce doit être la jeune fille, Camille, c'est ça ? avait-il fait en se figeant pour l'écouter.
- Tu en penses quoi ? lui avait-elle demandé après coup.
- C'est... Bof ! avait-il soupiré. C'est même assez médiocre, je l'admets. Elle ferait mieux de travailler plus dur si elle veut un jour atteindre le niveau de Miss Élisabeth.
- Tu as raison, personne n'a le don de Miss Élisabeth au piano, c'est une vraie prodige. Dommage qu'elle ait un caractère aussi imprévisible. Elle aurait été une maîtresse parfaite sinon, s'était désolée May-Lin.
- Oh, que peut-on y faire ? Nous n'pouvons pas changer ce qui est déjà écrit, avait-il rétorqué en reprenant sa route avec son carton.
Le reste du temps, May-Lin et Finnian s'étaient irrités un peu plus à chaque minute. La musique qui avait émané de la salle de jeu - si un mélange improbable de notes pouvait être considéré comme une musique –avait été tout bonnement insupportable, tapant sur les nerfs de tout le monde, à part peut-être le maître dont le bureau se trouvait au troisième étage et qui devait être le seul à être épargné du supplice.
Vers les environs de quatorze heures, après que le gros du travail ait été fait, les trois domestiques s'étaient réunis ensemble dans la cuisine, fatigués comme jamais.
- Oh, j'ai mal ! Que ça cesse ! avait déclaré May-Lin en s'affaissant sur un siège dans la cuisine.
Étrangement, peu après qu'elle ait formulé ce désir, toute musique avait cessé.
- Oh, tu entends ? s'était exclamé Finnian en débouchant ses oreilles. Elle a enfin arrêté ! C'est incroyable !
Tous s'étaient mis à rire de joie, et Bard, soulagé, s'était appuyé sur le comptoir nonchalamment. Un instant plus tard, toute l'émotion était retombée à une vitesse vertigineuse lorsqu'à la place de la musique, le son de la porcelaine cassée avait retenti.
Sur le sol, au pied du cuisinier, un mélange de porcelaine et de crème pâtissière s'était répandu. Finnian avait ouvert grand la bouche et May-Lin avait tiré sur ses cheveux. Aucun mot n'avait été prononcé pendant une minute. Tous avaient été dans un état d'effroi déplorable.
C'est ainsi que pénétrant dans la cuisine, Camille les avait trouvés figés comme des statuts de marbre. Au pas de la porte, elle n'avait pas immédiatement compris mais elle avait tout de même constaté le plat cassé sur le sol. Elle avait arqué un sourcil et avait fait un pas en avant, les dévisageant étrangement.
- Qu'avez-vous ?
- Miss ! Oh, Miss ! s'était écriée la servante en tombant à terre.
Elle s'était mise alors à regarder le plat cassé avec mortification, tout comme les deux autres d'ailleurs.
- Bard ! s'était même emporté le gentil Finny. Comment as-tu pu ?!
- Oh, j'l'ai pas fait exprès, pas de quoi m'pointer du doigt ! s'était défendu le concerné.
- Mais qu'allons-nous faire maintenant ?! s'était exclamée May-Lin. C'est d'ta faute ! avait-elle fait en montrant le cuisinier.
Camille avait été sincèrement déroutée. Elle qui n'était venu que pour boire un verre d'eau s'était retrouvée devant un sacré spectacle. Pendant qu'ils avaient continué à se crier dessus, elle s'était approchée de l'assiette cassée et avait remarqué en soulevant la plaque qui la couvrait que dans sa chute, elle avait également entraîné un gâteau à la vanille. D'après les fraises recouvertes de chocolat écrabouillées sur le sol, elle s'était dit que ce devait une pâtisserie très complexe. Sûrement une préparation de Sebastian.
Elle avait alors compris que les trois domestiques avaient impérativement besoin d'une nouvelle pâtisserie. Tellement que leurs vies semblaient en dépendre. Malheureusement, aucune boulangerie ou pâtisserie ne se trouvait à des kilomètres à la ronde. Voyant leur situation désespérée, Camille s'était sentie obligée de présenter son aide. Elle avait donc levé la main en volontaire et avait proposé en rougissant.
- Je peux ... Eh..., avait-elle bégayé. Je peux ... Aide !
Tous s'étaient retournés vers elle. Souriant, Camille avait donc pris le tablier blanc de Sebastian qui était accroché sur le mur et l'avait accroché à son cou comme à sa taille. May-Lin, Bard, ainsi que Finnian avaient fixé sur elle des regards inquisiteurs et les voyants ainsi douter, elle avait cru bon de les rassurer.
- Ne vous en faites pas, avait-elle dit en cherchant dans les tiroirs. J'ai quelques notions en cuisine, croyez-moi. J'ai appris en compagnie du meilleur boulanger au monde ! avait-elle encore affirmé fièrement en sortant un grand sac contenant la farine, même si elle avait su qu'ils ne la comprenaient pas.
Elle s'était emparée des œufs, de la vanille, du sucre ... Et de tout ce qui lui serait utile pour préparer sa recette. C'est donc de cette façon qu'elles'était retrouvée à préparer le fameux gâteau à la vanille dont elle avait appris la recette il y a longtemps.
Pendant sa préparation, Camille s'était surprise à se souvenir de tous les ingrédients et de tous les dosages, comme si ces informations pourtant si lointaines avaient été marquées au fer rouge dans sa mémoire. Et dire qu'elle avait du mal à retenir les noms des rois d'Angleterre que s'acharnait à lui faire apprendre Miss Kavioeski...
Les domestiques l'avaient observé, incertains. Mais remarquant qu'elle maniait le fouet et les ingrédients avec une adresse surprenante, ils l'avaient laissé faire. Durant le travail, ses cheveux s'étaient couvert de farine et son nez de crème.
Au bout d'un moment, ils commencèrent à l'aider. May-Lin lui alluma le four et Finnian prépara de son côté le thé pendant que Bard sortait le fameux service de Prusse.
Camille apporta finalement les dernières touches à sa pâtisserie et disposa sur le dessus quelques fruits qu'elle avait trouvés. Faute de fraises, elle s'était contentée de pommes et de cerises. Le rendu ultime, bien que n'étant pas exceptionnel, fit naître sur son visage un sourire fier. C'était une bonne part de gâteau à la crème, modeste visuellement parlant, mais qui semblait malgré tout mangeable. C'était un exploit qu'elle aurait voulu immortaliser, ou manger dans une autre mesure. Elle se retourna après l'avoir disposé sur l'assiette rouge tendue par May-Lin et, apercevant le service à thé sur le plateau, elle se demanda vaguement ce qu'ils comptaient faire de ce gâteau.
- Oh, que c'est bien, Miss ! Vous nous sauvez la mise ! s'écria May-Lin en saisissant l'assiette doucement pour la mettre sur le plateau.
- C'est vrai ! ajouta Bard en entamant un de ses cigares. Qui aurait cru que cette p'tite savait cuisiner ! Elle cache bien son jeu, rigola-t-il en libérant la vapeur de sa bouche.
Tout le monde se mit à rire mais leur joie fut néanmoins interrompue par le son de la cloche de service qui retentit soudain. Au bout se trouvait le bureau du maître qui commençait à s'impatienter.
- Oh, l'heure ! fit remarquer la servante rousse en montrant l'horloge suspendue au-dessus de l'étagère. Le jeune maître doit être énervé ! Finny, c'est toi qui y va ! dit-elle à l'adresse du petit blond. C'est toi qu'il apprécie le plus !
- Moi ? s'indigna le blondinet. Non ! Pas question ! Mais regarde-moi ! J'ai passé toute la journée à soulever des objets lourds, je sens la transpiration à des kilomètres à la ronde. C'est Bard qui devrait s'en charger !
Bard faillit avaler son cigare à la mention de son nom et l'arracha vivement de sa bouche.
- Mais vous êtes fous ! Le maître a une dent contre moi depuis que j'ai déclenché le feu dans la cuisine ! Et en plus, ajouta-t-il en laissant échapper la fumée de sa bouche, je viens d'allumer mon cigare ! Ce serait honteux s'il devait sentir le tabac sur moi ! Et puis, dit-il à l'adresse de la servante, pourquoi tu n'y vas pas toi-même, May-Lin ? C'est toi qui es censée travailler au cœur de la demeure !
- Mais parce-que je suis sûre de faire tomber le plat de nouveau ! répondit celle-ci avec une expression enragée. Je te signale que c'est de ta faute si on a un retard monumental ! Sebastian va nous mettre en brochettes dès qu'il reviendra ! se désola-t-elle.
Camille observait le tout en spectatrice impuissante. De toute façon, elle ne comprenait pas le quart de ce qu'ils disaient, ils parlaient trop vite. Pourtant, elle devinait que ce n'étaient pas des mots d'amour d'après leurs expressions et tons coléreux. Soupirant, elle croisa les bras et attendit le dénouement avec une certaine curiosité. Personne n'osa lui demander à elle d'aller servir le maître. Ils étaient emportés et inconscients mais pas au point d'outrepasser l'étiquette. Elle en avait déjà fait assez pour eux.
Finalement, il fut décidé que ce serait May-Lin qui s'en chargerait. Elle prit le plateau avec précaution et se retint de défaillir sous la pression de la cloche qui ne faisait que sonner de plus en plus fréquemment. Camille, plus curieuse que jamais, la suivit de près, tout comme Bard et Finny pour s'assurer que cette éternelle maladroite ne fasse pas tomber tous leurs efforts.
Ils montèrent en groupe l'escalier et traversèrent les couloirs. A mesure qu'ils se rapprochaient du bureau du maître, les joues de Miss Albertwood prenaient de la couleur alors qu'elle comprenait. Devant une porte qu'elle redoutait plus que tout, elle retint sa respiration et se traita d'imbécile intérieurement. Oh, tartifillon ! Elle aurait dû s'en douter ! Elle voulut prendre la poudre d'escampette sur le champ mais une force surnaturelle la cloua sur place sous la forme d'une curiosité incompréhensible.
May-Lin entra dans la pièce.
- Bon-bonsoir, Maitre. Je-je vous apporte vo-votre thé.
- Eh bien! C'est pas trop tôt! l'entendirent-ils tous répondre.
Après quelques minutes d'une attente insoutenable, May-Lin sortit en fermant la porte derrière elle, le plateau vide sur son cœur battant. Lorsqu'elle se retourna vers le groupe qui se cachait au bout du couloir, guettant son apparition, elle fixa un regard effrayé sur Camille en particulier qui ne comprit pas. Ils se ruèrent tous vers elle, animés d'une curiosité ardente.
- Alors, comment il a réagi ? questionna Bard avec hardiesse.
- Oui, c'est vrai ! Dis-nous ! renchérit Finny.
- Hé bien..., fit-elle en se mordant l'intérieur des joues. Il a déclaré que le thé était potable, sans plus, et après avoir pris une bouchée de gâteau il…
Elle s'interrompit et jeta un œil vers Camille qui tentait de cacher son embarras derrière un sourire forcé.
- … Il a demandé à voir Miss après cela.
- Vraiment ? s'écria Bard. Il t'a dit une chose sur elle pour ça ?
- Non, je le jure ! répondit la servante rapidement.
- Mais pourquoi alors il la d'mande ? s'interrogea le cuisinier.
- Je n'en sais strictement rien, répondit la servante en fixant de nouveaux ses yeux sur Camille qui, déroutée, se demandait si la conversation tournait sur elle ou non.
La servante rousse lui indiqua alors la porte et c'est à ce geste que la jeune fille regretta de ne pas s'être enfuie plus tôt. May-Lin lui prit doucement la main et l'entraîna avec elle vu que cette petite ne semblait rien comprendre. Elle la plaça devant la porte et lui laissa le soin de frapper elle-même. Camille comprit bien malgré elle car elle ne pouvait s'obstiner à nier une chose aussi claire.
Voyant que la servante ne lui serait d'aucune aide, elle se résigna à toquer à cette porte. Peu après, une voix froide mais douce lui indiqua calmement d'entrer.
Camille s'avança timidement dans la pièce et Ciel lui indiqua de fermer la porte d'un geste de la main, ce qu'elle fit avec empressement, privant ainsi May-Lin de la scène. Elle ne bougea pas après cela, et voyant la façade froide et intimidante du comte, elle baissa les yeux comme un voleur prit la main dans le sac.
Ciel se racla la gorge bruyamment, ce qui lui permit d'avoir l'attention de Camille instantanément. Il lui fit savoir qu'elle devait se rapprocher par un autre signe de main. Elle se força donc à aller vers lui jusqu'à être en face de son bureau.
- Est-ce vous qui avez préparé ce gâteau ? exigea-t-il de savoir en parlant très lentement et en le montrant.
Il voulait être sûr qu'elle le comprenne.
- Oui..., murmura honnêtement Camille qui ne pouvait prétendre ne pas comprendre.
Il la regarda droit dans les yeux, la faisant ainsi trembler. Il le remarqua et arqua un sourcil en se demandant pourquoi elle semblait si... prit alors sa fourchette en y plantant une bouchée de la pâtisserie à moitié mangée.
- Oh ! fit la jeune fille en le voyant faire.
- Qu'y a-t-il ? demanda à nouveau le comte devant une telle réaction.
- Comment... Vous savez ? demanda-t-elle ensuite maladroitement, incertaine de la justesse des mots employés.
Cette question le fit sourire et, prenant une gorgée de son thé " potable", il répondit
- Je connais la cuisine de Sebastian, il m'a servi pendant des années. Et puis, je sais qu'aucun de ces incapables là-bas ne sait utiliser le fourneau. C'était simple à deviner. En plus, vous avez de la farine sur la tête, expliqua-t-il en s'adossant à son siège, un sourire discret sur son visage.
Camille ne comprit presque rien mais sourit de soulagement en pressentant ne recevoir aucun des sermons qu'elle s'était imaginés. Elle soupira ensuite puis leva sa tête et se relâcha dans sa posture. Elle constata alors qu'il mangeait sa préparation, ce qui emplit son cœur de fierté car c'était la preuve qu'elle savait faire quelque chose de ses mains.
Comme s'il lisait ses pensées, il se leva de son siège en prenant l'assiette avec lui et se positionna devant elle. Il prit un bon bout du gâteau avec sa fourchette et la lui tendit. Elle rougit devant son geste et voulut mettre une certaine distance entre eux mais la curiosité l'emporta et elle prit la fourchette en question pour déguster sa pâtisserie. Tout en sentant la crème changer de texture dans sa bouche, elle s'émerveilla.
- C'est vraiment bon !
Et tout en disant cela, elle voulut en reprendre dans l'assiette que tenait Ciel mais celui-ci la recula alors qu'elle l'attaquait avec la fourchette. Elle leva les yeux, stupéfaite, pour le questionner du regard et il secoua légèrement la tête pour lui faire savoir son ressenti.
- Mais c'est injuste ! s'exclama-t-elle face à une telle manifestation d'égoïsme.
Fâchée, elle se décida à en reprendre, avec ou contre le gré de ce cher Ciel. S'en suivit alors une dispute d'intérêt pour s'accaparer le bout de gâteau restant. Autant préciser au passage qu'il n'en restait pas beaucoup. Et il ne faut pas se leurrer, même si les deux parties avaient une détermination égale, c'était Ciel qui avait l'avantage dans cette bataille digne du jardin d'enfants. Étant d'une bonne tête plus grand que Camille, il maintenait l'assiette en hauteur, ce qui fit en sorte que ces deux-là se retrouvèrent bientôt très proches physiquement alors que Camille se mettait sur la point des pieds pour atteindre l'assiette. Lorsqu'elle réalisa leur proximité, elle resta un instant figée à observer le visage pâle de Ciel puis elle se remit sur ses pieds et recula avec un sourire sur les lèvres.
Ils continuèrent ainsi à se dévisager un peu plus et le sourire de la jeune fille n'en devenait que plus grand. Après une minute cependant, ce moment magique s'envola en éclats lorsque le large sourire de Camille se transforma en un rire qui à son tour s'amplifia jusqu'à baigner tout le bureau.
- Vraiment ! Haha ! Pour-pour un bout de gâteau ? rit-elle en essayant une larme au coin de son œil.
Elle continua de rire de bon cœur. Pendant qu'il l'observait dans cet état, un demi-sourire s'empara des lèvres de Ciel sans qu'il le réalise. Dès qu'elle le vit, elle réalisa dans la seconde qu'il était sincère, que c'était un véritable sourire, et un sentiment de bonheur emplit son cœur, la faisant rire encore plus.
De l'autre côté, les oreilles plaquées contre la porte pour entendre le plus possible, les trois domestiques s'interrogeaient sur la raison de ce fou rire.
- Pourquoi elle rit ? demanda Finny.
- Je sais pas, répondit May-Lin. Vous avez compris ce qu'elle vient de dire ?
- Non, voyons ! On parle français autant qu'toi ! fit remarquer Bard.
Ils ne faisaient que murmurer pour ne pas se faire repérer mais même cela, ils n'auraient pas osé le faire s'ils avaient su ce qui se trouvait derrière eux à cet instant même.
Sebastian se racla la gorge et les trois domestiques se retournèrent avec effroi. Ils se redressèrent d'un bond et firent face à l'être qu'ils redoutaient le plus dans cette demeure avec plus ou moins de courage.
- Que s'est-il passé durant mon absence ? demanda Sebastian qui avait visiblement trouvé le temps d'enfiler son costume de majordome et de préparer du thé et des scones.
- Hé bien…, osa répondre Bard. C'était moins pire que la dernière fois...
Cette réponse lui mérita une gifle, à lui et aux deux autres.
- J'ai retrouvé le gâteau et la vaisselle cassée dans la poubelle, affirma-t-il en fronçant les sourcils. La cuisine était dans un état déplorable à mon arrivée. Les étagères tout comme le sol sont sales ! Et qui est-ce qui a transporté les nouveaux colis au sous-sol ? questionna-t-il en les dévisageant à tour de rôle. C'était des verres en cristal et presque tout est cassé désormais, ajouta-t-il avec dégoût.
Ils baissèrent tous la tête et gardèrent le silence, ce qui leur valu une nouvelle gifle.
- Incompétents ! Allez, retournez dans la cuisine ! leur ordonna-t-il. Et puis, préparez-vous à une punition à la hauteur de vos fautes !
Les trois domestiques n'attendirent pas cette dernière phrase pour commencer à courir vers la cuisine. Dès qu'ils furent hors du champ de vision du majordome, celui-ci sourit et vérifia une dernière fois le goûter de son maître avant de toquer à la porte. Il entendit la voix du comte lui autoriser l'entrée et remarqua avec une certaine curiosité que le ton de celui-ci était moins aigri que de coutume. Il n'y pensa cependant pas beaucoup et ouvrit la porte.
- Désolé d'un tel retard, maître, je vous apporte votre thé et –
Il s'arrêta net en voyant Camille assise dans l'une des chaises qui faisait face au bureau du comte. En l'entendant entrer, elle le salua avec un sourire.
- Oh, Sebastian ! Vous êtes là ? Comment s'est passée votre journée ? demanda la jeune fille avec des yeux lumineux. J'espère que vous n'avez pas trop souffert, le temps a été laid aujourd'hui !
- J'ai passé une très bonne journée. Je vous remercie de votre sollicitude, répondit Sebastian, la surprise passée, en souriant.
- Tant mieux ! Alors je vous laisse, fit-elle en se levant du siège.
Elle et Ciel échangèrent un dernier regard et elle partit sans attendre.
Sebastian ne tenta rien pour la retenir. Il se tourna plutôt vers son maître qui, les bras croisés sur le bureau, cachait avec difficulté derrière un masque d'indifférence son amusement. En débarrassant le bureau du désastre des domestiques, le majordome trouva une assiette avec des restes de crème et il tenta donc de lui soutirer des informations mais son maître le remit à sa place bien rapidement en quelques phrases calmes.
Le soir, il tenta donc sa chance avec Camille mais celle-ci non plus ne lui accorda pas satisfaction. Les deux jeunes gens l'avaient expédié de deux façons bien différentes mais cela n'empêche que leur bonne humeur leur constituait un point commun. Le comte avait été d'une humeur étrangement clémente, ce qui lui avait permis de ne pas punir son majordome, et Camille avait eu pour lui un sourire plus grand encore qu'avant. Sebastian avait été si intrigué qu'il avait même envisagé de demander aux trois destructeurs mais parrespect pour lui-même, il ne s'était pas abaissé à une telle absurdité.
Ce soir-là, Camille s'était couchée dans une sérénité enivrante. Elle avait fait de beaux rêves pour la première fois depuis longtemps et s'était pour la première fois débarrassée de ce poids affligeant qui pesait sur ses épaules depuis sa venue dans la demeure des Phantomhive.
...
- Si Camille avait su ce qui se tramait à l'autre bout de la ville, nul doute qu'elle n'aurait pas aussi bien dormi. En effet, à Church Lan, l'horreur était générale. Les chiens aboyaient, les femmes, les hommes et les enfants criaient, et une fumée noire et meurtrière se répandait dans l'air. La source de tout ce bruit était le grand immeuble aux trois étages qui se situait au beau milieu du quartier. Cet immeuble avait pris feu.
Un feu vorace et rapide s'était emparé de tout, absolument tout : meubles, sols, fenêtres, humains même, tout avait été dévasté mais le feu continuait néanmoins à dévorer tout sur son passage. Les incendies en eux-même n'ont rien d'exceptionnel, ils sont fréquents aussi. Voilà pourquoi il y a des pompiers pour les éteindre. Celui-ci ne différait presque en rien des autres, sauf que la particularité qui le rendait si effrayant était sa vitesse. Il faut normalement du temps pour enflammer deux, voire trois étages mais dans ce cas précis, parler de temps serait ridicule puisqu'il n'en avait pris aucun. Quelques secondes sont trop brèves pour constituer un délai vraisemblable.
Tout le quartier était réveillé et on attendait les pompiers qui devaient venir, bien qu'ils ne trouveraient sûrement rien à sauver à leur arrivée : tout était déjà mort. Les vivants sur place, trop trouillards pour faire quelque chose, préféraient spéculer sur la cause de l'accident.
- C'est l'oeuvre du diable ! Rien ne va plus ! On va tous brûler en enfer ! criait-on à chaque coin de rue.
- Le propriétaire de cet endroit n'était-il pas un vil, utilisant les enfants ? questionnait-on ailleurs.
- Oui, lui et sa compagne étaient des êtres méprisables, confirmaient les rares personnes informées.
D'autres gens encore ne sachant rien de la vérité disaient cela pour se rendre intéressants.
- Donc nul doute que c'est l'œuvre de Dieu qui a puni l'homme et sa femme ! concluait-on en hurlant pour informer les autres.
Ce qu'ils ignoraient tous, c'est que le véritable causeur du trouble s'éloignait tranquillement d'eux.
À la sortie de Church Lan où les cris n'étaient plus que des bruits lointains et insignifiants, deux enfants se tenaient la main. L'aînée était une grande fille vêtue d'un lourd manteau sale sous lequel on devinait sa chemise de nuit et elle portait à ses pieds des bottes trop grandes. On aurait facilement pu savoir qu'elle s'était habillée dans la précipitation car ses cheveux noirs n'étaient même pas coiffés. Le plus petit était un garçon, très jeune, vêtu de haillons à peine convenables. Sur sa tête, un chapeau trop grand qu'il s'efforçait de garder.
Entendant un cri au loin, la jeune fille s'arrêta et lâcha la main du petit garçon qui se retourna avec stupeur.
- Joe, qu'est-ce qu'on va devenir maintenant ? murmura-t-elle en tremblant non de peine mais d'excitation.
- Quelque chose de meilleur que si nous étions restés avec eux, répondit-il en lui prenant de nouveau la main pour l'entraîner avec lui.
Cette nuit-là s'était finie pour eux sur une période de leur vie comme se termine pour un lecteur la lecture d'un chapitre.
... Fin du Chapitre ...
Note de l'auteur :
Alors merci d'avoir lu jusqu'à la fin ! J'espère que vous avez apprécié ce chapitre, et que vous avez passé un bon moment ! Si c'est le cas, vous pouvez me laisser une review pour dire ce qui vous a ou non plu, ça fait toujours plaisir et ça m'encourage à écrire. Sinon, ça vous dit de lire un roman de Charlotte Bronte, un petit Shirley, ça vous parle ?
A bientôt ! Je vous souhaite de très bonnes lectures !
Là, je suis personne sûre que personne ne lit plus. Alors je peux dire ce que je veux, du genre : les cookies avec les pépites de chocolat sont les meilleurs ! La preuve : j'en mange un pendant que j'écris ce texte
