Mesdames et messieurs, ou mesdames seulement ( car aucun monsieur ne lit mon travail ), j'ai l'honneur de vous présenter ce nouveau chapitre très long ! Donc, installez - vous confortablement, prenez une tasse de lait, et lisez.
J'applaudis chaleureusement ma correctrice, Pommedapi, car ce chapitre n'aurait pas put sortir sans elle. Vraiment, combien de fois devrais - je demander à ce que vous alliez voir son travail ?
Puis, j'ai le plaisir de voir que j'ai désormais trois lectrice !
Chapitre IX
16 Mai 1897 - Siège d'Albert&Cie
10:30
- Alexandre s'assit sur son grand siège et fit pour la première fois depuis ce qui lui semblait être des lustres le tour visuel de son bureau d'affaires. Il soupira puis ouvrit l'un des portefeuilles sur son bureau pour en lire le contenu. C'était toujours la même chose : des contrats, des rapports, des revendications, des relevés de comptes,... Certains avaient besoin d'une réponse, d'autres de sa signature et du tampon de l'entreprise pour être réexpédiés.
En somme, la vie suivait son cours normal. À dire vrai, lui-même ne savait pas pourquoi il était venu ici. Il s'était juste levé ce matin avec une rage de vivre sans précédent. Il avait eu envie de penser à autre chose que ses malheurs. La paresse lui était un poison. Sa sœur était peut-être morte mais pas lui et il avait espéré qu'en reprenant son quotidien, il pourrait la chasser de ses pensées.
Sans plus attendre, il se remit donc au sortit son stylo et se mit à lire et à analyser ce qui défilait sous ses yeux. Habituellement, il lui arrivait de relire une dizaine de fois une même page pour en capter toutes les informations car une seule erreur constituait de l'argent jeté par la fenêtre. Le risque était de se faire arnaquer, de tomber dans un piège subtil qui se trouvait la plupart du temps dans les petites closes, celles qu'il avait toujours du mal à lire.
Trois gigantesques piles de papiers se trouvaient sur son bureau, attendant d'être ainsi prises en charge. Alors qu'il se mettait à rédiger une nouvelle lettre, un bruit à la porte le sortit de son monde.
Toc ! Toc ! Toc!
- Entrez ! autorisa – t – il en se frottant les yeux avec exaspération.
C'était M. Bloomgold, apportant un sac contenant la demande d'Alexandre.
- Monsieur, avait dit Bloomglod en lui tendant le sac.
Alexandre l'avait pris et après en avoir vérifié le contenu, il l'avait invité à prendre place, ce que M. Bloomgold n'avait pu refuser.
...
- Un jeune secrétaire qui montait pour transporter des documents à l'étage eut l'occasion de passer devant les bureaux du président. Il en avait vu sortir un de ses supérieurs, la mine abattue. Cela avait été un tel choc pour le jeune homme qu'il avait failli faire tomber ses feuilles. Naturellement, juste après s'être acquitté de sa tâche, il s'était pressé de rapporter ce qu'il avait vu.
Les réactions furent variées : quelques-uns étaient déjà au courant et donc ne furent pas aussi surpris que ceux qui reçurent cette nouvelle au milieu d'une avalanche d'autres.
On apprit ainsi au cours d'une seule matinée que le président était de retour, qu'il était entré sans prévenir dans la salle de réunion et qu'il y avait surpris M. Bloomgold entrain de proférer des paroles très insultantes à son s'était alors vengé en le convoquant dans son bureau pour l'humilier. Certains employés disaient même l'avoir entendu crier, ce qui était faux, mais comment peut-on empêcher les gens de vouloir se rendre intéressant ?
Tous étaient très contents du sort de ce tyran de M. Bloomgold. La majorité le haïssait pour son caractère prétentieux et hautain semblable à celui du président, ce qui aurait été passable s'il n'était pas en plus stupide au point de ne prendre que des mauvaises décisions dont tout le monde devait inévitablement payer le prix plus tard.
Son court accès au pouvoir aurait dû redorer son blason en prouvant qu'il n'était pas si terrible qu'on le disait mais c'est exactement le contraire qui s'était produit.
- Oh ! Heureusement que le président Albertwood est de retour ! Je ne supportais déjà plus ce gros tas de Bloomglod ! s'écria un jeune secrétaire durant l'heure du déjeuner dans un restaurant proche du siège là où presque tous les petits fonctionnaires prenaient leur repas du midi.
Lui et une poignée de collègues se trouvaient à la même table, mangeant avec les manières de la classe moyenne :une serviette autour du cou ou sur les genoux, les coudes sur la table et un peu de salade sur la barbe.
- Ne te réjouis pas trop, le calma un de ses compagnons en plantant sa fourchette dans son plat. Lorsque la peste s'en va, la suit inévitablement le choléra. Nous devons nous attendre à tout avec M. Albertwood Jr. Qui sait quel genre de critère bizarre il va sortir de son chapeau pour nous virer cette fois-ci ?
- Oui, approuva un autre homme. Ce gosse est l'diable ! On dit qu'il reste dans son bureau à glander toute la journée pendant qu'nous on travaille !
- C'est vrai qu'il est fainéant, l'patron, il fout rien ! renchérit encore un autre. Moi, j'vous'l'dis, il est bizarre ! continua-t-il en ne baissant même pas la voix. On dit qu'il vit tout seul dans un gros manoir à Chelsea. A la Chelsea, seul ! Vous vous rendez compte ! Et il est tellement avare qu'il a déshérité toute sa pauv'famille pour qu'l'pognon soit enterré avec lui !
- Il est bizarre, c'est vrai. Faites bien attention qu'il vous reluque pas si vous d'vez l'croiser un jour. On dit qu'il aime pas les bonnes femmes et qu'il préfère les hommes…
- En parlant d'bizarreries, vous avez entendu parler de ce qui s'est passé hier soir à Church Lan ? demanda soudain le premier jeune homme à avoir parlé.
Il voyait que la vulgarité de ses compagnons prendrait le dessus s'il n'intervenait pas tout de suite.
- Oh oui ! répondit le barbu. J'l'ai lu dans le journal avant d'venir ce matin. C'est terrible, des gens qui brûlent dans la rue puis un immeuble qui crame dans la nuit l'même jour ! Qui sait, peut-être qu'c'est nous les prochains ! rigola le bonhomme en continuant de manger son repas.
- Arrête de rire ! lui somma un de ses amis. C'est l'œuvre du diable, n'prends pas ce genre de faits à la légère !
- Pour l'immeuble de Church Lan, j'y crois, mais pour les gens qui prennent feu dans la rue, j'pense que c'est juste les pauvres journaux qui savent plus quoi inventer pour nous faire acheter leurs torchons, fit savoir un autre.
Ces hommes du peuple parlaient comme à leur habitude, sans retenue, de sorte que les autres clients qui déjeunaient avaient entendu une bonne partie de leur conversation. Certains étaient gênés d'un tel boucan, d'autres curieux et moqueurs. Ce ne fut que lorsque l'aiguille de l'horloge commença dangereusement à se rapprocher de quatorze heures que les employés payèrent leurs petites additions pour retrouver leurs postes.
Pendant qu'ils marchaient pour retourner à leur lieu de travail, deux secrétaires parlaient entre eux.
- C'est une chose étrange que M. Albertwood soit de retour. Il n'a prévenu apparemment personne avant de venir, fit remarquer l'un à l'autre. Pourquoi s'est-il absenté?
- Officiellement, pour maladie. Mais si tu veux mon avis, fit son collègue en baissant la voix, le bruit court qu'il y a eu un décès dans sa famille.
- Un décès ? De qui ?
- D'un parent très proche. Je ne peux pas l'affirmer avec précision, on dit que c'est un oncle éloigné ou bien d'une cousine. En tout cas, c'était une personne très proche de lui.
- Oh, vraiment! s'exclama l'ami, surpris. Et pourquoi cacherait-il une chose pareille ?
- Notre patron est fier, voilà tout. Il ne veut pas altérer son image d'insensible.
- Oh, c'est logique vu son caractère, approuva le travailleur en pénétrant au milieu de la grande file pour rejoindre son lieu de travail.
Lui et son compagnon se séparèrent ensuite au bout d'un couloir puisqu'ils occupaient différents postes. Dans cette agitation, les bruits reprirent et les téléphones se remirent à sonner.
...
17 Mai 1897 - Demeure londonienne des Phantomhive
- Eh bien... J'ai encore perdu ! déclara Camille avec un sourire résigné tout en s'adossant plus confortablement sur son siège.
- Vous êtes vraiment nulle,fit Ciel en croisant les bras, admirant sa victoire sur l'échiquier entre eux.
Ils s'étaient croisés dans cette pièce lorsque le comte était venu pour prendre un livre de la bibliothèque quelques heures auparavant. Lorsqu'il avait vu Camille en train de jouer contre elle-même aux échecs, tournant l'échiquier pour enchaîner les coups, il avait été tellement amusé qu'il s'était décidé à rester adossé à la bibliothèque, son livre sous le bras, à l'observer. Ce ne fut que lorsque ennuyée, elle avait levé les yeux de son jeu, qu'elle l'avait remarqué. Elle avait rougi l'espace d'un instant mais elle s'était rapidement reprise et lui avait proposé de jouer avec elle, ne doutant pas qu'un homme aussi instruit que lui savait parfaitement jouer au roi des jeux.
Il s'était donc installé en face d'elle alors qu'elle remettait les pièces à leurs places.
Elle s'était trouvée face au royaume noir, lui face au blanc. La partie avait alors commencé et l'issue avait été la défaite de Camille. C'était prévisible.
Le fossé entre les deux joueurs était très grand. Camille prenait plusieurs minutes pour ne bouger qu'une seule pièce alors que Ciel réfléchissait et agissait en quelques secondes. Alors qu'elle ne concevait aucune stratégie, lui semblait savoir à l'avance le déroulement du jeu et lisait en elle comme dans un livre ouvert, prédisant chacun de ses coups rien qu'à son expression.
- Oh, comment faites-vous !? s'exclama – t – elle en réalisant la fin de cet énième affrontement. Vous m'avez pris ma reine et mon cavalier en deux tours !
- Hn..., approuva le jeune homme en la privant de son dernier fou.
Bien que sa défaite soit à chaque fois inévitable et qu'il ne lui reste que deux misérables tours pour défendre son roi, ou dans d'autres cas presque aucune pièce, Camille refusait d'abandonner jusqu'à ce qu'elle soit définitivement mise en échec. C'est à cause de cela que Ciel, sublime stratège, continuait de s'infliger cette joueuse bien en-dessous de son niveau. Il avait envie de la voir abandonner. Et il s'irritait chaque fois qu'elle se débattait stupidement avec ses dernières pièces.
De son côté, Camille voyait grandir en elle cette admiration toxique, seul meuble d'une existence vide et cloîtrée. Ses amères défaites étaient toujours suivies par un arrière-goût sucré en voyant Ciel devant elle. Le fait qu'il la batte à plate couture ne la gênait pas vraiment. Seul lui importait le fait d'être avec lui.
Ce plaisir intérieur se reflétait à l'extérieur car ses yeux bruns s'illuminaient en observant ce visage, sa physionomie reprenait de la vigueur, son teint devenait plus brillant qu'il ne l'avait été depuis belle lurette et son sourire ne quittait jamais son visage désormais. On aurait presque pu dire qu'elle était belle, ce qui n'avait rien d'étonnant. Même la plus laide des créatures deviendrait lumineuse et attirante si elle ressentait cette émotion si particulière et intense pour la première fois. Camille était ainsi animée par ce sentiment qui encerclait et caressait à la fois son être et son cœur. Et chaque fois que le visage ou même le souvenir de Ciel traversait son esprit, un flot d'émotions irrésistibles s'emparait d'elle.
Camille était au comble de la joie en voyant Ciel devant elle dans cette salle de jeux. Même si elle aurait dû le considérer comme un ennemi puisqu'il était derrière l'échiquier et dirigeait le royaume adverse qui n'avait pour unique but qu'anéantir son royaume à elle. En jouant, son objectif principal à elle était de s'amuser, pas de gagner.
Finalement, la partie s'arrêta lorsque l'heure du thé sonna. Sebastian l'apporta et le servit dans la salle de jeux entre les deux jeunes gens et c'est ainsi qu'après avoir déménagé l'échiquier, Camille et Ciel restèrent ensemble.
- C'est très bon, Sebastian ! sourit Camille.
Depuis un certain temps, elle était devenue très cordiale envers le majordome. En effet, sa bonne humeur la poussait à être agréable avec tout le monde.
-Vous ne voulez pas me donner votre secret pour préparer ces délicieuses pâtisseries ? J'espère que vous êtes bien payé pour tout ce que vous faites, ajouta – t – elle en prenant une nouvelle bouchée du gâteau dans son assiette.
Jetant un regard discret vers son maître qui prenait son thé sans plaisir, l'air exaspéré, Sebastian répondit à la jeune fille en souriant à son tour.
- Oh oui, Mademoiselle ! Je suis très bien rémunéré. Même trop bien pour ce que je fais. Mon maître est d'une générosité infinie.
- Tant mieux ! fit Camille en souriant. Vous le méritez, c'est certain.
Elle jeta un coup d'œil rêveur vers le comte et lui adressa son plus beau sourire mais celui-ci détourna le regard, toujours d'une humeur froide. Cette ignorance effaça le sourire du visage de Camille et la fit baisser les yeux à son tour. Elle pensa à cet instant que si elle avait été jolie comme une poupée de cire, il n'aurait certainement pas détourné les yeux d'elle...
...
21 Mai 1897 - Maison londonienne des Phantomhive
- Depuis ce jour, Camille était plus que jamais sous l'emprise de cette douce affection. Seule dans son lit, elle se disait parfois qu'elle était folle et sa raison l'endormait avec de longs discours critiquant cette passion vaine et stupide.
Chaque nuit, elle se promettait d'y mettre un terme et chaque matin, elle oubliait tout et continuait à rêver de nouveau à son beau Ciel. Sur des bouts de papiers, elle écrivait leur deux initiales et s'appliquait à les décorer de tous les ornements concevables : végétations, rubans, perles, ... Et en s'imaginant passer du temps avec lui, elle nourrissait une émotion qui la dominait davantage de jour en jour. Elle s'en rendait parfaitement compte mais elle ne pouvait s'empêcher de vouloir toujours être avec lui
Elle faisait ainsi d'insensés allers–retours entre la salle de jeux, qui était désormais son refuge, et la porte de son bureau. Devant cette massive double porte, elle s'asseyait parfois sur le parquet en bois, étalant sa robe autour d'elle, et elle rêvait qu'il lui ouvre soudainement la porte pour l'inviter à entrer. Elle voulait évidemment trouver une excuse pour pénétrer une nouvelle fois dans cette pièce toujours fermée. Pourtant, ce n'était pas aussi simple et son imagination n'arrivait pas à inventer un quelconque prétexte pour être avec lui.
Ce qui l'empêchait de se languir trop dans le désespoir était le fait que, de temps en temps, Ciel venait emprunter ou rendre un livre à la bibliothèque. Dans ces moments-là, il s'asseyait souvent sur ce siège en face du sien et se mettait à lire. Elle arrêtait bien sûr de dessiner à cet instant, ou toute autre activité à laquelle elle s'appliquait, et rougissait excessivement.
Sa tâche la plus ardue était alors de se contrôler, de cacher son émotion. Elle détournait le regard et se mordait l'ongle du pouce. Le pire dans l'affaire était qu'elle savait qu'il la voyait et qu'il était au courant de la raison de son malaise. Il faisait juste l'innocent, se concentrant sur son livre qu'il lisait à une lenteur exaspérante. A tel point d'ailleurs que le fait de tourner une page devenait un événement dans ce silence de mort les entourant.
Aujourd'hui encore, il était assis devant elle et lisait un livre gigantesque. Et elle, elle ne faisait rien, absolument rien. Comme d'habitude. C'était un doux châtiment qu'elle acceptait avec patience et plaisir. Même si elle savait que c'était du poison, elle le trouvait si sucré qu'elle ne pouvait s'en défaire.
Mais cette fois, c'était différent. Elle avait décidé qu'elle ne pouvait plus se tenir à l'écart comme une demeurée. Elle ravala sa salive. Souriante et sentant la confiance s'emparer d'elle, elle se leva et marcha vers le siège de Ciel. Une fois à ses côtés, elle se pencha vers lui.
- Qu'est-ce-que vous lisez ?demanda – t – elle avec délicatesse en s'immisçant dans son espace personnel.
Il fronça les sourcils face à un geste si inhabituel venant de sa part mais ce ne fut que l'effet de la surprise car après l'avoir détaillée et remarqué qu'elle tremblait, ses lèvres affichèrent un sourire amusé. Ce sourire était si discret qu'il en devenait imperceptible et l'expression de ce visage pâle restait donc énigmatique.
- C'est un livre qui traite de l'agriculture. On y retrouve une étude très intéressante sur la plantation des légumes au Moyen-Orient, répondit – il en tournant sa page.
- Vous pouvez... lire pour moi ? demanda – t – elle ensuite.
Ciel sourit et s'exécuta. Mais avant, il pria Camille de s'asseoir près de lui sur le siège. Il se décala un peu et elle prit place à ses côtés. Ils tenaient tous les deux largement dans le grand fauteuil.
Ciel mit le grand livre entre eux et se mit à lire de sa douce voix. Camille, d'abord gênée de la proximité, oublia rapidement ce point en se concentrant sur les paroles de Ciel. Il parlait calmement, lentement, en articulant bien les mots et en y mettant une certaine forme de plaisir car son expression était plus douce. Ne comprenant qu'un mot sur deux, elle comptait sur les quelques illustrations pour l'éclairer sur le contenu. Malgré l'effort qu'elle mettait pour se concentrer, il lui arrivait d'être plus captivée par la voix que par les mots qu'elle lui soufflait. La voix de Ciel était d'une douceur étonnante, presque mélodique,et elle se fit la réflexion que le résultat serait ravissant s'il devait un jour l'utiliser pour chanter.
Mais il n'y avait pas que la voix du beau jeune homme qui la mettait en émoi. Son souffle qui effleurait parfois sa nuque la déstabilisait tout autant. Elle en rougissait et se concentrait sur le livre pour oublier.
La page se tourna encore et s'ouvrit sur un nouveau chapitre traitant cette fois des fleurs. Comme on ne peut décrire les reines du monde végétal avec de simples mots, les illustrations s'imposaient pour retranscrire au mieux la splendeur de ces beautés. Bientôt, Camille fut totalement séduite et donc accaparée par ces illustrations sublimes. Les fleurs étaient peintes avec un savoir-faire remarquable, les couleurs étaient discrètes mais parfaitement naturelles. Et toutes ces jolies illustrations ne donnaient qu'une envie, planter ces jolies fleurs dans son jardin pour les voir s'épanouir devant soi. Une image attira particulièrement son attention et sans y prendre garde, elle s'enthousiasma dans son français loquace.
- Oh, je connais cette fleur! C'est la jacinthe ! Oh, la jacinthe! C'est l'une des fleurs les plus belles que je connaisse ! Ma Mom en plantait dans notre jardin lorsque l'automne arrivait et je venais les arroser chaque matin! Mais vers la fin, j'avais tant de travail à la maison qu'il m'arrivait de les oublier pendant des semaines... Sans surprise, quelques mois après lorsque je m'en souvenais, ces pauvres fleurs étaient déjà mortes ! Et depuis, ma Mom n'a plus planté aucune fleur dans notre jardin. Ce qui m'a rendue très triste au passage…
Camille parlait avec insouciance, oubliant pendant un instant qu'il ne pouvait pas la comprendre. Lorsqu'elle s'en rendit compte, elle s'obligea à se taire en mettant une main sur sa bouche.
Ciel sourit, passa sa main sur sa tête et elle lui rendit son continuèrent ensuite de regarder ensemble le beau livre pendant des heures jusqu'à ce que l'heure du thé pointe enfin et que sans une seule seconde de retard, Sebastian entre dans la pièce avec son plateau en argent.
Bien sûr, les trouvant ainsi assis ensemble à sourire entre les commentaires de la jeune fille sur la beauté des fleurs ou les lectures du comte et ses remarques sur les notes dans le livre, Sebastian fut assez surpris. Camille se leva cependant rapidement en le voyant et alla vers son siège habituel en face de celui de Ciel.
Sebastian prit évidemment l'initiative de servir la demoiselle en premier avec sa politesse et sa grâce de majordome mais en plaçant la tasse en face de son maître, il ne put se retenir de jaser un peu en versant le thé lui adressa alors quelques mots en anglais avec son fameux sourire moqueur.
Sans s'en offusquer le moins du monde, le comte prit sa tasse calmement entre ses mains et avala une gorgée du liquide. Puis, après quelques moments de silence, il détacha ses lèvres du bord de la tasse et dirigea son œil azur vers son majordome.
- C'est insipide, soupira-t-il en croisant les bras après avoir déposé la tasse sur la table basse. Refais-le, lui ordonna – t – il ensuite d'un ton bien plus autoritaire tout en fronçant les sourcils.
Ce dernier s'inclina, la main sur le cœur, et reprit la théière ainsi que la tasse de son maître.
Camille avait observé la scène avec curiosité et après que Sebastian ait quitté la pièce, elle s'autorisa à questionner Ciel du regard. Cependant, celui-ci sortit peu après, l'air frustré.
Elle ne comprit -t-elle fait quelque chose de mal ? Qu'avait dit Sebastian ? Elle soupira, déposa sa tasse sur le sol et alla s'asseoir seule sur le fauteuil du comte. Elle prit le livre, l'ouvrit, et se mit à feuilleter les pages, essayant parfois de lire les quelques notes.
Cette pièce lui paraissait tout à coup deux fois plus grande maintenant qu'elle s'y trouvait seule. Après avoir admiré pendant quelques temps le grand livre, elle se décida enfin à le déposer sur la table.
Elle se leva, prit la tasse de thé froid ainsi que l'assiette intacte de gâteaux et sortit à son tour. Elle alla déposer ce qu'elle transportait dans la cuisine où elle trouva les domestiques en train d'éplucher les légumes pour le dîner.
Elle était entrée et sortie sans qu'aucun ne la remarque, sans qu'aucun ne lève les yeux sur elle.
Elle décida alors de se balader dans la demeure. Elle monta l'escalier et se mit à flâner dans les couloirs, comptant le nombre de portes qu'elle croisait sur son chemin. Inévitablement, elle passa devant le bureau de Ciel mais elle ne s'attarda pas devant comme elle en avait pourtant l'habitude. Puis, elle descendit une nouvelle fois l'escalier et se dirigea vers le jardin. Elle poussa la porte de derrière et sortit.
Dès le premier pas de sa chaussure plate sur l'herbe, elle sentit un air frais lui caresser le visage et cela l'incita à y pénétrer sans crainte.
Une fois dehors, elle marcha sur l'herbe verte. Ce jardin n'était pas aussi grand que celui de chez elle ni aussi bien pourvu. Dans la maison des Albertwood, le jardin était une priorité car Alexandre était un amoureux des plantes. Il contenait une dizaine de sortes de fleurs, plusieurs arbres impressionnants et bien sûr, une fontaine sous la forme d'une nymphe qui verse de l'eau de ses deux mains tendues vers le ciel. Tous ces détails, Camille les connaissait pour avoir passé plusieurs heures à admirer le jardin de la fenêtre de la maison car jamais Miss Kavioeski ne l'avait laissée sortir sous le prétexte qu'elle salirait ses beaux vêtements à jouer dans la terre.
Mais dans ce tout petit jardin, il n'y avait pas beaucoup de fleurs. L'herbe était plate et il n'y avait pas de statue ou de fontaine. C'était modeste et cela lui rappelait sa chaumière et son petit jardin où elle accrochait le linge.
Levant les yeux, Camille aperçut la fenêtre du bureau du comte qui était ouverte et qui lui laissait entrevoir un bout du petit salon. Elle l'observa brièvement puis recommença à marcher.
Elle tourna alors dans le jardin pendant quelques temps, s'arrêtant parfois pour admirer les toutes petites fleurs qui arrivaient à survivre malgré les mauvais traitements que leur faisait subir Finny qui croyait toujours bien faire en les arrosant cinq fois par jour.
Elle trouva ensuite un petit coin propre sous le seul arbre du jardin. A l'abri des regards, elle s'y installa doucement, s'adossant à l'arbre et arrangeant sa robe autour d'elle. La jeune fille leva encore une fois les yeux et vit que le soleil tombait. Enfin, la journée arrivait à son terme. Les rayons orangés se mêlaient au bleu du ciel comme dans une peinture à l'huile où les couleurs se mélangent pour n'en former qu'une seule. Les quelques nuages présents avaient aussi pris une teinte différente et ne faisaient qu'agrémenter ce tableau de la nature éclatant de beauté.
Pourtant, Camille n'y portait plus aucune considération tant elle avait vu et revu ce même décor des dizaines de fois. Elle en détourna même vite le regard car il lui inspirait une profonde mélancolie. C'était la même chose. Encore et toujours la même chose. Ses journées étaient vides, sobrement vides, comme une prison où rien ni personne ne vient vous voir. Comme à chaque fois que cette pensée s'incrustait dans son esprit, elle ravala sa salive et se roula en boule en encerclant ses genoux repliés de ses bras.
Ce jour s'était terminé comme les autres lorsque la lune avait pris son siège dans le une légère nuance cependant dans le quotidien de Camille car Finny était venu la chercher au milieu de la nuit. Elle s'était tout bonnement endormie sous l'arbre.
Le blondinet l'avait donc réveillée et elle était montée en baillant pour rejoindre cette chambre jaune où elle s'était jetée sur le lit sans cérémonie aucune pour finir de dormir.
...
22 Mai 1897 - Hôpital Saint-James
- Ils venaient la chercher. Ils montaient l'escalier rien que pour elle et chaque marche les rapprochait davantage. Elle les entendait parfaitement arriver. Elle savait qu'ils venaient pour la prendre. Assise sur le lit de cette chambre aux murs gris, elle retenait sa respiration. Son cœur s'était affolé et tout son être lui criait de sauter par la fenêtre. Mais elle ne pouvait pas. Des chaînes encore trop solides la retenaient à la vie. D'autant plus qu'une telle fuite serait lâche et indigne d'une Lady de son envergure.
La porte s'ouvrit brusquement pour révéler deux hommes très bien bâtis, forts et vigoureux, la peau hâlée, vêtu chacun d'une blouse blanchâtre.
- Lydia Rollington ? demanda l'un de sa voix grave.
- Oui, c'est bien moi, répondit – elle en se relevant du lit, le visage inexpressif.
La tête haute et la posture fière, elle tenta de leur faire face noblement.
- Suivez-nous, lui ordonna – t – il de la même voix sévère.
Elle s'exécuta sans protester. Elle les suivit dans les couloirs de l'hôpital auxmurs gris, l'un marchant devant elle et l'autre derrière elle pour la surveiller.
Ces deux hommes étaient rudes. Lorsqu'elle traînait un peu trop le pas au goût de celui qui marchait derrière elle, il la poussait violemment vers l'avant. Les deux camardes affichaient une seule et même expression qui témoignait du mécontentement et de la colère. Il ne la regardait nullement car rien en elle n'était digne d'être regardé. Ses yeux étaient entourés de profonds cernes noirs, sa peau était livide, ses cheveux coiffés en un chignon mal-fait et sur sa chemise blanche, elle ne portait qu'une vieille robe bleue.
Malgré son apparence négligée et son escorte des moins galantes, elle avançait avec distinction comme une dame se devait de le faire, ne se souciant pas des regards que lui lançaient les employés ou les autres malades de l'établissement qu'elle croisait dans les couloirs.
Lorsqu'elle sortit de l'hôpital, elle remarqua une voiture noire dans laquelle on la força bientôt à monter.
Une fois assise à l'intérieur, elle trouva deux autres femmes, moins belles qu'elle. L'une lisait un livre et l'autre était bâillonnée, les mains attachées derrière le dos et pleurait en silence. Elles avaient toutes les deux les cheveux bruns et la peau pâle. Elles étaient vêtues aussi pauvrement que Lydia : elle qui lisait portait une robe noire et l'autre n'avait qu'une légère robe de printemps couleur verte.
Lydia ne leur adressa pas la parole et tourna la tête pour observer une dernière fois l'hôpital. Elle ne fut pas surprise de trouver l'un des hommes qui l'avaient entraînée parler avec beaucoup de respect à un monsieur. Ce monsieur n'était autre que son père. Lydia le considéra avec des yeux froids.
Il n'était plus son père et elle n'était plus sa fille. Rien ne les reliait plus désormais. Elle laissa dans cette dernière inspection de sa forme les ultimes attentions qu'elle pouvait encore lui porter puis y ferma son cœur en détournant ses yeux bleus et en soupirant. Ce qu'elle nota ensuite, c'est qu'un autre homme se trouvait aux portes de l'hôpital.
Au moment où les yeux de Lydia croisèrent les siens, il lui sourit en dévoilant ses dents jaunes et elle resserra fortement sa mâchoire.
- Gros porc, murmura la jeune fille, les dents serrées.
Lorsque l'homme finit de dialoguer avec M. Rollington, il alla vers la voiture et ferma les volets de l'extérieur, plongeant ainsi les jeunes femmes à l'intérieur dans le noir. Il alla enfin s'asseoir à la place du conducteur avec son camarade.
Et la voiture se mit en marche, transportant ces personnes vers un endroit dont elles ignoraient absolument tout.
...
22 Mai 1897 - Rue de Londres.
23 : 11
- Le vent soufflait atrocement fort ce soir-là. Après une journée brumeuse mais calme, il avait décidé de se déchaîner. Il était si puissant qu'il arrivait à plier les arbres, à décoller les panneaux accrochés dans les différentes places publiques de la ville et à déchirer au vol plusieurs feuilles de papiers qu'il emportait.
En prévision du mauvais temps, les londoniens s'étaient tous enfermés chez eux pour se réchauffer le cœur en compagnie de leurs enfants et de leurs épouses. Il n'y avait personne dans les rues puisque la nuit noire finissait de décourager les petits téméraires qui osaient songer à sortir, et même le plus stupide des chats errants ne s'aventurait pas à l'extérieur par un temps aussi désastreux.
Deux enfants pourtant se trouvaient dehors, assis et emmitouflés dans un même manteau, serrés l'un contre l'autre au détour d'une ruelle puante. Ils étaient tous les deux chétifs et petits de taille pour leur âge. Il y avait une jeune fille et un petit garçon. Le garçon la serrait dans ses bras pendant qu'elle toussait fortement jusqu'à cracher du sang. Une petite flaque rouge s'était formée là où elle crachait et à y regarder de plus près, on pouvait distinguer de petits bouts visqueux qui, ils le savaient, avaient constitué une partie des poumons de la jeune fille.
Au milieu de sa toux très forte, celle-ci cracha de nouveau du sang, électrisant son frère de peur.
- Tiens bon, Maria, tiens bon ! Par pitié ! supplia – t – il.
Elle ne put répondre car elle continuait de tousser. Il la pressa donc encore plus sur son cœur et elle se mit à tenter d'étouffer ses convulsions sur sa poitrine. Un moment après qu'elle eut retrouvé le calme, elle soupira et ferma les yeux.
- Joe, j'ai froid..., murmura – t – elle en le serrant plus fort contre elle.
- Tu as froid ? demanda le petit garçon en fouillant dans sa poche. Ne t'en fais pas ! J'ai de quoi te réchauffer ! s'exclama – t – il ensuite tout en sortant la pierre rouge de sa poche.
En un instant, la pierre se mit à briller dans la main du petit et une flamme illumina la nuit, dévoilant deux visages faibles. L'un d'eux était identique à celui du mort, pâle, inexpressif et endormi alors que l'autre ne paraissait que trop vivant à cause des larmes que le froid avait glacé sur ses joues.
La flamme produite par la pierre se tenait droite et ne vacillait en aucun cas, même lorsque le vent se déchaînait sur elle avec toute sa force. Elle était également très chaude et Joe n'avait déjà plus froid en la tenant depuis à peine quelques minutes. Cependant, aucune amélioration ne se notait du côté de sa sœur qui restait froide et inerte comme un cadavre. Seule la respiration qui gonflait sa poitrine indiquait encore qu'elle était belle et bien en vie.
- Grande sœur ? fit Joe en se penchant sur elle. Grande sœur, tu es réveillée ? demanda – t – il encore.
En voyant qu'elle ne lui répondait pas, il prit peur et commença à la secouer de toutes ses forces. Inutilement, car elle ne réveilla pas.
- À l'aide ! À l'aide ! se mit – il alors à crier en serrant sa sœur.
Sa seule réponse fut le sifflement du vent. Il se mit alors à pleurer plus fort. Ses sanglots, seul son qui transperçait le silence dans cette nuit froide et noire, devinrent bientôt des échos qui voyagèrent très loin à travers les rues sales et délabrées. Il se tut ensuite, réalisant après une minute de silence que ses appels n'atteindraient personne. Le petit garçon se tourna alors vers sa sœur et se blottit contre elle encore une fois.
- Ne t'en fais pas, grande sœur, je resterai avec toi jusqu'à la fin, murmura-t-il en fermant ses paupières lentement.
Un vent encore plus puissant souffla alors sur eux, faisant virevolter quelques mèches de leurs cheveux ébène, contrairement à la pierre enflammée sur le sol qui ne vacilla pas.
- Dis donc toi, t'es vachement gentil avec ta sœurette !
Joe ouvrit les yeux brutalement, surpris. Il prit en vitesse la pierre du sol et dirigea sa lumière en direction de la voix. Une grande silhouette se présenta alors à lui. Il s'agissait d'un homme portant des bottes et une large robe sombre. Celui-ci se pencha vers lui, lui révélant un grand sourire.
- Bonsoir, mon petit,fit le grand homme.
- Vous êtes qui ?! Répondez – moi ! cria Joe en se relevant, la pierre serrée dans sa main.
- Oh, moi ? s'amusa l'homme en souriant encore plus.
Il se mit à rire en couvrant sa bouche avec sa manche trop longue.
- Je suis Undertaker ! reprit-il en finissant de glousser.
- Arrêtez de jouer avec moi, salaud ! Qu'est-ce que vous voulez ? l'apostropha Joe avec des yeux assassins. Répondez ou -
- Ou quoi ? l'interrompit Undertaker en souriant.
La pierre rouge dans la main du bambin redoubla d'ardeur.
- Vous voulez vraiment le savoir ? répliqua le garçon en relâchant les traits tendus de son jeune visage.
Au même moment, le dit Undertaker sortit un bâton noir de sa poche et frappa rapidement la main du petit. La pierre enflammée tomba inerte sur le trottoir un peu plus loin et Joe voulut s'élancer pour la rattraper mais l'homme le retint en empoignant ses cheveux.
- Lâchez-moi ! cria – t – il en griffant la main qui le tenait. J'ai dit, lâchez-moi !
- Oh, petit, tu ne devrais pas jouer avec ça. Ce n'est pas un jouet, tu sais, lui fit remarquer l'homme en conservant sa prise.
- Vous êtes sourd ? Vieux con ! Je vous ai dit de me lâcher ! continua Joe en gigotant dans tous les sens.
- S'il ne faut que ça pour te plaire ! Haha ! rit Undertaker en le relâchant.
Le petit tomba alors sur le sol et se jeta sur la pierre en furie. Lorsqu'il la rattrapa, la lumière se ralluma dans cette ruelle sombre. Il se releva donc et pointa la flamme en direction de cet homme bizarre. Il tressaillit cependant en le voyant aux côtés de sa sœur.
- Hé ! Lâchez-la, gros porc ! lui ordonna – t – il.
Undertaker était en effet agenouillé sur le sol devant Maria et tenait son menton entre ses doigts aux ongles très longs pour examiner son visage dans la pénombre. Il affichait également un sourire qui révélait des dents elles aussi très grandes.
Il tourna sa tête en entendant le gosse crier et lui sourit encore.
- Elle va mourir, tu sais, dit-il en mettant sa manche sur ses lèvres pour étouffer le rire qui montait en lui.
- Hein ? fit Joe en pâlissant. Non ! reprit – il ensuite. Vous vous trompez, elle est forte !
À cette affirmation, Undertaker ne put plus se retenir d'éclater de rire. Il lâcha Maria pour se tenir le ventre et se rouler en boule pendant que ses rires hystériques faisaient vibrer l'air glacial.
Joe serra le poing.
- Arrêtez de rire ! C'est assez ! lui cria – t – il.
- Haha ! C'est la chose la plus drôle que j'ai entendue depuis longtemps, petit ! affirma alors l'homme en essuyant ses yeux sous la grande frange qui les cachait.
Le garçon ne répondit rien à cause de sa consternation. Il ne savait tout bonnement plus comment réagir ou que faire.
- Tu sais, dit Undertaker après avoir recouvré son calme, j'ai rarement vu plus faible constitution que la sienne. Il faudrait un miracle pour qu'elle survive à cette nuit et si cela se produit, elle ne vivra pas longtemps après. Même entourée des meilleurs soins, je peux te l'affirmer. Néanmoins, renchérit – il en lui jetant de nouveau un regard, c'est une bien jolie poupée. Si jolie que je me ferai un honneur de la préparer pour son dernier voyage.
- Que dîtes-vous là, espèce de fou ! s'exclama Joe en rassemblant tout son courage. Éloignez-vous de ma sœur ou c'est vous qui allez partir pour votre dernier voyage !
La pierre dans la main du petit brilla davantage après que ces mots eurent franchis ses lèvres. Joe aurait pu brûler cet extravagant personnage à l'instant mais il se retenait. Pour quelle raison ? Il ne voulait pas se l'avouer.
Undertaker rit de nouveau, aussi fortement que la dernière fois.
- Décidément, petit, tu es hilarant !Alors viens ! Pour te remercier de m'avoir autant fait rire, j'accepte de t'aider à prolonger la vie de ta forte sœurette ! proposa – t – il en souriant.
- Et qu'est-ce qui me prouve qu'vous dites la vérité, hein ? questionna le petit en fronçant les sourcils.
- Parce que je sais que tu peux me réduire en cendres avec ta petite pierre ! Hihi ! rigola Undertaker en pointant l'objet enflammé dans la main du garçon. Je ne vais pas me risquer à te mentir !
- Quoi ? Qu'est-ce que vous savez à propos de ça ? s'étonna Joe en écarquillant les yeux.
- Longue histoire, répondit Undertaker en se relevant. En plus, regarde où nous sommes ! indiqua-t– il en tendant ses deux bras vers le ciel. Ce n'est pas comme si tu avais le choix, petit ! Il n'y a personne pour t'aider ! Haha !
Joe dévisagea cet homme excentrique pendant un instant en examinant sa proposition. Puis, il pensa à sa sœur.
- D'accord ! J'accepte ! Mais gare à vous, le fou ! approuva – t – il en se mordant les lèvres.
- Oh, comme tu es fier ! Pas même un merci ! Comme c'est méchant ! bouda Undertaker.
- Allez, on y va ! On n'a pas de temps à perdre !
- À vos ordres, Monsieur le mini-colonel ! répondit Undertaker en soulevant le petit corps de Maria sous le regard inquiet de Joe.
- Ne la secouez pas trop ! Imbécile !
Undertaker les mena à travers la ville, éclairés par les quelques lampadaires sur la route ainsi que par la pierre de Joe. Ils arrivèrent bientôt à une boutique dont l'homme bizarre se débrouilla pour ouvrir la porte avec une clé dans la poche de sa robe tout en tenant la jeune fille.
En entrant, la boutique était totalement plongée dans le noir et Undertaker alla déposer Maria sur ce qui semblait être un canapé. Il se tourna ensuite vers Joe qui se tenait toujours au pas de la porte et lui dit d'entrer. Le petit s'exécuta à pas suspicieux et son hôte ferma la porte derrière lui.
- Allez, petit, pendant que je vais chercher le chocolat chaud, allume les bougies et la cheminée, lui demanda Undertaker en ouvrant une porte.
- Quoi ? Vous vous éclairez toujours avec des bougies ? s'étonna Joe en arquant les sourcils.
Il ne reçut comme réponse que le rire d'Undertaker qui refermait la porte derrière lui. Joe soupira mais s'exécuta à nouveau. Après avoir localisé les quelques bougies de la pièce, il les alluma et fit de même avec la cheminée. Effectuer cette tâche ne lui prit que quelques secondes alors il passa le reste du temps à examiner cet endroit surprenant en l'attendant.
Sa première impression s'était confirmée sous la lumière :ce lieu était effectivement une boutique avec un comptoir, un petit coin salon et même une cheminée. Cependant, aucune trace de marchandise. Les épais rideaux étaient fermés mais il pouvait entendre les courants d'air frapper les vitres. Le temps n'allait pas s'améliorer et Joe se demanda que pouvait bien vendre cet homme. Sans doute des choses aussi farfelues que lui.
- Je suis là ! cria l'homme en enfonçant la porte avec son pied.
Joe bondit et se tourna vers lui pour le regarder.
- J'ai apporté du chocolat chaud, des biscuits et même du beurre et des cacahuètes. Tu dois avoir faim, petit, énuméra Undertaker, souriant, un grand plateau dans les mains. Puis je n'ai pas oublié les soins pour ta sœurette ! Elle devrait se réveiller bientôt après avoir bu ça.
Il pointa une petite fiole après avoir déposé ce qu'il transportait sur le comptoir.
- Approche, petit ! Pourquoi tu as l'air aussi terrifié ? Si tu viens de croiser un revenant, montre–le – moi ! J'aurais des questions à lui poser ! s'amusa l'homme en lui portant une grande tasse fumante et une assiette pleine de biscuits tartinés au beurre.
Joe, toujours muet, s'assit sur le second canapé du salon juste en face de celui sur lequel reposait Maria et prit la tasse avec l'assiette.
- Allez ! Mange ! Allez ! Mange ! l'encouragea l'homme bizarre en tapant des mains.
Après avoir reniflé le contenu de la tasse et l'avoir goûté du bout de la langue, il se décida à boire. Le contenu était amer et nouveau pour lui. Il n'empêche qu'il se souvenait avoir savouré quelque chose de semblable auparavant.
- Est-ce du lait ? questionna – t – il en détachant ses lèvres désormais recouvertes de crème colorée de la tasse.
- Oui ! Oui ! répondit l'homme debout en applaudissant.
- Et vous l'avez mélangé avec quoi ?
- Avec du cacao ! C'est en faisant cela qu'on obtient du chocolat chaud !
- Oh ! fit le petit garçon en écarquillant les yeux. Mais le cacao est pour les riches ! Et vous n'avez pas l'air riche, comment vous l'êtes-vous procuré ? questionna – t – il encore en prenant une nouvelle gorgée.
- Tu te trompes, petit ! Je gagne bien ma vie ! Hihi ! rigola Undertaker en prenant place au chevet de Maria. Mais c'est vrai que le cacao est devenu une denrée rare depuis que ces chiens de chez Albert se servent à leur gré de tout ce qui arrive, ajouta-t-il en prenant la tête de la jeune fille et en la mettant sur ses genoux.
- Je vous préviens, ne faites pas de mal à ma sœur ! menaça Joe en essuyant ses lèvres.
- Tu es trop suspicieux pour ton âge, tu sais. Tu me rappelles un petit que j'ai connu il y a environ une dizaine d'années mais il ne vient plus que très peu rendre visite à ce vieux et rouillé Undertaker.
Tout en disant cela, il ouvrit la fiole avec une de ses longues griffes et la fit avaler à Maria qui toussa légèrement mais laissa le liquide pénétrer son corps.
Puis, l'homme bizarre reposa sa tête contre un oreiller qu'il prit du sol et alla rejoindre Joe sur l'autre canapé.
- Avec ça, elle devrait survivre jusqu'à demain, soupira – t – il en s'asseyant aux côtés de Joe.
Ce dernier le dévisagea un instant puis reprit du chocolat chaud. Il se permit même ensuite de toucher aux biscuits dans l'assiette sur ses genoux. Après un certain temps, il ne fit même plus attention à Undertaker qui l'observait calmement. Il mangea et but absolument tout. Pas même une miette ne résista à son passage.
Il déposa finalement la grande tasse sur l'assiette vide et la tendit à l'homme à ses côtés qui se leva pour la déposer sur le comptoir. Lorsqu'il revint en silence pour s'asseoir sur le canapé, Joe n'osa pas le regarder.
- M'sieur,se força le garçon après que son bienfaiteur se soit installé de nouveau près de lui. Merci, ajouta – t – il en se mordant les joues.
Undertaker sourit.
- Oh, pas la peine, mon petit ! répondit-il. D'ailleurs, je voulais te parler d'une chose.
- De quoi ? demanda Joe en arquant un sourcil.
- De cette pierre que tu portes avec toi. Sais – tu au moins ce que c'est ?
- Eh bien... Non. Et pourquoi cela vous intéresse – t – il ? Que savez-vous à propos de cette chose ? questionna le petit garçon sur le visage duquel commençait à se peindre la suspicion.
- L'immeuble de Church Lan, c'était toi, n'est-ce pas ? répliqua Undertaker sans prendre en compte les questions du petit.
C'en suivit un silence.
- Eh bien, c'est ce que je pensais, sourit l'homme bizarre. J'imagine que tu es conscient de la force de cette pierre.
- Oui, j'l'sais ! soupira Joe, exaspéré. Alors vous allez me répondre, oui ou non ? Qu'est-ce que vous savez à propos d'cette chose, le vieux ?!
- Commençons par le commencement ! Est – ce – que tu sais comment s'appelle cette pierre que tu as entre les mains ?
Le petit garçon secoua la tête.
- Eh bien, c'est un Rubis - ou devrais-je dire - le Rubis ! rigola Undertaker. C'est une pierre précieuse, une vraie ! C'est mon copain Vladi qui l'a façonnée. Oh, ce Vladi ! C'est un homme plein d'humour ! On était de très bon amis, du moins avant qu'il ne décide de partir en France après la révolution. J'aurais bien voulu le suivre mais ce pays est juste trop drôle ! À l'heure qu'il est, il doit sûrement être enfermé dans son laboratoire à travailler sur un nouveau projet ! Oh, et si tu te le demandes, c'est un grand sorcier.
- Un quoi ? demanda Joe en grimaçant.
- Un sorcier, mon chou, répéta Undertaker. Un très puissant sorcier.
Le petit garçon resta une minute stupéfait mais Undetaker, après avoir ri de sa surprise, lui expliqua tout en détail : de l'origine du Rubis jusqu'à sa fonction principale en passant par l'histoire de la sorcellerie.
- C'est pour se défendre que les humains se sont mis à la magie, expliqua l'homme bizarre. Puisque vous êtes de petites créatures fragiles et sans aptitudes particulières, vous ne pouviez pas leur faire face.
- J'y crois pas ! s'exclama Joe en croisant les bras.
- Pourtant, tu en as la preuve sous tes yeux ! Hihi ! sourit Undertaker en pointant du doigt la pierre rouge sur les genoux du gosse. Est-ce que tu l'as déjà utilisée pour tuer un de ces démons dont je t'ai parlé ?
- Non, je n'ai touché qu'aux humains. Mais d'où viennent ces êtres au juste ?
- Ah ! soupira l'homme. On leur donne différentes origines ! C'est comme les contes de fées, chaque peuple les déforme plus ou moins pour correspondre à ses croyances. Un coup ils viennent de l'enfer, un autre de sous la terre, personne n'est d'accord ! C'est une vraie pagaille ! Et même eux ne donnent pas d'informations malgré que j'ai l'occasion d'en côtoyer certains !
- Je vois. Donc... Ce monde en est infesté d'après vous, reprit Joe. Mais comment se fait-il que je n'en jamais vu ?
- Ils peuvent prendre forme humaine ! Tu en as surement croisé d'ailleurs. Londres en regorge. Il y a tant d'âmes délicieuses qui grouillent ici. Si le Rubis n'était pas avec toi, ils se seraient jetés sur toi et ta sœur. Ils adorent les âmes jeunes et pures.
- Ce sont donc eux les responsables des enlèvements à répétition des jeunes enfants,comprit le petit en souriant.
- Pourquoi tu souris ? Dis-moi ! exigea alors Undertaker.
- Vous vous trompez, ils ne se sont pas attaqués à nous car j'avais cette...
Le petit jeta un regard vers le Rubis dans ses mains
-...Chose. Ils ne l'ont pas fait car moi et elle n'avons plus rien à offrir. Nous sommes souillés comme personne.
Undertaker éclata de rire et Joe posa sur lui un regard d'incompréhension alors qu'il se tenait le ventre et essuyait ses yeux une nouvelle fois.
- J'oubliais presque ! rit l'homme. J'oubliais presque, reprit-il après s'être calmé, que tu n'es qu'un gamin ! Je vais t'expliquer : les âmes pures les intéressent car elles sont les plus savoureuses mais seuls les plus puissants y ont droit et ils constituent une minorité. Alors une grande partie doit se rabattre sur ce qui reste. Tu crois vraiment qu'ils se seraient abstenus de te manger car tu as un petit peu souffert dans ta vie ? Crois – moi, ce sont des sauvages. Ils peuvent tout bouffer pour survivre ! Viens, je vais te montrer. Et n'oublie pas d'apporter le Rubis avec toi.
Undertaker se leva et Joe, par curiosité, lui emboîta le pas. Ils passèrent par la porte qui donnait sur un escalier enroulé autour d'un pilier. L'homme descendit alors, suivit de près par le petit garçon qui ne voyant rien, avait allumé une petite flamme.
Ils arrivèrent bientôt devant une porte en bois fermée. Joe tressaillit en entendant un son d'halètement alors qu'il pénétrait dans la pièce aux côtés de cet homme bizarre. Pas à pas, ils avancèrent jusqu'à s'arrêter devant ce qui devait être une grande cage recouverte d'un drap blanc. À cette distance, Joe n'eut plus aucun doute sur le fait que les sons venaient sûrement d'elle.
- C'est quoi ça ? demanda – t – il à l'homme qui riait.
- Ton nouvel ami ! Je te présente Jess ! fit – il en tirant le drap.
Le petit garçon distingua seulement une forme humaine recroquevillée à l'intérieur. Pour voir plus clairement, il dut amplifier la puissance de la flamme dans sa main. Ceci fait, le Rubis put éclairer toute la pièce.
L'enfant resta un moment figé face à cet immense et étonnant laboratoire qui se révélait à lui. Il tourna la tête de droite à gauche et vit plusieurs tables sur lesquelles reposaient de grands ouvrages, des livres plus petits, des peluches, des potions aux couleurs écœurantes et d'autres objets qui ne pouvaient être décrits par de simples mots. Mais le plus intriguant était cette personne à l'intérieur de cette grande cage. Avec la lumière, on distinguait une forme féminine aux longs cheveux bruns qui paraissaient soyeux. Elle pleurait.
Il se retourna ensuite vers Undertaker qui faisait la moue.
- Non, non, non ! Jess, pourquoi tu joues à ça ? dit – il en tapant fortement sur la cage avec son pied. Regarde, dit-il, il adore prendre la forme d'une jeune fille pour attendrir les gens !
Il frappa encore la cage et la secoua violemment.
- Allez, montre nous à quoi tu ressembles vraiment !
Joe resta silencieux en observant la scène. Undertaker redoubla d'efforts mais son acharnement n'eut pour effet que d'augmenter les sanglots de la jeune fille.
- Vous essayez de faire quoi au juste ? soupira Joe après quelques instants.
- Mais de le réveiller, voyons ! répondit Undertaker en s'éloignant de la cage. Mais le petit ne veut pas et il fait sa victime en plus ! Regarde, il fait partie de ces nouveaux démons qui prennent la ville pour un buffet à volonté. Ils ont l'étrange mais néanmoins utile capacité de prendre une âme humaine sans faire un pacte avec celle-ci au préalable. Bien que j'ai eu du mal à le capturer, je crois qu'il faut le sacrifier ici et maintenant. J'ai tout tenté pour le faire parler mais rien ! soupira– t –il. C'est devenu inutile de le garder... Quel gâchis l Je ne voulais pas en venir là mais... Petit, dit – ilen suite à l'adresse de Joe. Et si on testait ton petit joujou maintenant ? J'ai toujours été curieux d'en connaitre les capacités !
- Vous parlez, vous parlez, maugréa Joe en croisant les bras. Mais en attendant, rien ne prouve que ce soit effectivement l'un des monstres dont vous parliez en haut ! Vous voulez mon avis ? demanda – t – il, exaspéré. Je commence sérieusement à croire que vous êtes un fou furieux bon pour l'asile, rien de plus !
- Oh, tu te mens à toi-même et je sais à quel point tu le veux, répondit Undertaker. Alors vise – le !Vise – le et tu verras !
Joe arqua un sourcil et jeta un coup d'œil vers la frêle jeune fille qui pleurait dans la cage.
- Qui me dit que la prochaine fille dans cette cage ne sera pas ma sœur ? se méfia le petit.
- Tu ne devrais même pas te poser cette question ! Après tout, c'est toi qui a le pouvoir ici.
Après avoir réfléchi, le garçon se décida en se disant qu'il ne courrait aucun risque à satisfaire sa curiosité. Car oui, il était curieux. Alors, une flamme transperça la cage, faisant hurler la fille. Une minute passa ensuite, meublée uniquement de supplications.
Enfin, la chose bougea et les yeux du petit s'écarquillèrent.
- Je vous comprends maintenant...
...
23 Mai 1897
0 : 11
- Assis sur le toit, Ronald soupira. De cette hauteur, les étoiles auraient été clairement visibles si les nuages gris n'en privaient pas la terre. Le vent soufflait fortement, faisant voltiger les cheveux du blond. Ses lunettes aussi menaçaient de s'envoler. Cependant, il n'y faisait pas attention. Seule une pensée bourdonnait inlassablement dans sa tête. Elle l'obsédait. Ce n'était étonnement pas la conviction que des milliers de sans – abris allaient rendre l'âme ce soir-là ni même que son ami était grièvement blessé. Non, c'était bien l'impression d'impuissance qui le rongeait.
- Pourquoi es – tu encore ici ?
Ronald se retourna sans surprise vers la provenance de cette voix. Il s'agissait de William qui se tenait droit, dos à la porte qui séparait le toit du reste du bâtiment. Il tenait ses lunettes fermement pendant que le vent tentait de lui arracher sa veste déboutonnée. D'après ses vêtements froissés, Ronald pouvait facilement dire qu'il venait de sortir du lit.
- Je réfléchissais, c'est tout, répondit – il en soupirant.
- Si j'étais toi, je serais déjà au lit. Nous avons une journée chargée demain, recommanda William en tenant la porte pour ne pas qu'elle se referme à cause du vent.
- Je n'ai pas sommeil, soupira encore Ronald.
- D'accord, abandonna le brun. Alors que ce dernier allait rentrer et refermer la porte, Ronald trouva enfin le courage de parler.
- Dis…
William se retourna calmement.
- Tu ne te demandes pas comment cela a pu arriver ? lui demanda le blond.
- De quoi tu parles ? le questionna son collègue.
- Je parle de ces créatures, de ces nouveaux démons qui surgissent récemment, précisa – t – il.
- Je ne me soucie pas de ces faits si tu veux tout savoir car je sais qu'ils vont finir par disparaître. Comme ceux qui les ont précédés. Les supérieurs vont comme toujours les exterminer.
- Et si c'était faux ? Si nous ne leur trouvions pas de point faible ? s'emporta son ami en se relevant. Je te signale que même Grell, l'un des plus forts d'entre nous, n'a pas réussi à les affronter ! Alors qui va pouvoir le faire ?
- Nous le ferons en nous unissant. Comme à chaque fois, insista le brun.
- Sauf que cette fois, c'est différent ! répliqua farouchement Ronald. Ils sont plus dangereux que tout ce que nous avons affronté ! Tu as vu de tes propres yeux ce dont ils sont capables !
Au moment où il finit de prononcer ces mots, un cri aiguë au loin transperça l'air jusqu'à leur parvenir et ils se figèrent.
- C'était quoi ça ? demanda Ronald en se retournant vers le paysage de la ville.
Une fumée violette se dispersait dans l'air, emportée par le vent, de sorte que connaitre sa provenance exacte était impossible. Levant les yeux, ils aperçurent au milieu de la fumée une silhouette féminine qui voligeait dans l'air au gré du vent.
Le cri retentit une nouvelle fois et la silhouette disparut derrière les nuages. Le vent se chargea alors d'effacer la fumée.
Ce spectacle dura seulement quelques secondes, le temps de voir quelque chose et de l'oublier par la suite. Seulement, oublier ce genre d'événement était impossible.
- Tu as bien vu la même chose que moi ? demanda Ronald, incrédule, en se tournantà nouveau vers William qui se tenait toujours au pas de la porte.
Ce dernier ne semblait nullement surpris et même s'il l'était, il avait visiblement réussi à conserver son calme.
- Oui, répondit – il en replaçant ses lunettes qui menaçaient de tomber sur son nez.
- C'était quoi ?
- Je ne sais pas, répliqua-t-il. Mais ce dont je suis sûr, c'est que nous sommes à présent dans l'obligation d'aller déposer un rapport.
- Tu as raison, allons-y ! approuva Ronald en suivant son ami.
Ils descendirent les longs escaliers en silence. Le blond était tout aussi stoïque que son compagnon. Il réfléchissait à la cause de ce qui se produisait dans la ville, à ce qui avait bien pu se passer pour qu'une telle pagaille se déclenche. La dernière fois qu'un tel événement s'était produit, ce n'était l'œuvre que d'une seule personne et elle était désormais enterrée six – pieds sous terre. Cela s'était terminé en à peine une nuit.
Mais c'était différent cette fois-ci… Comment abattre un ennemi lorsque celui-ci se trouve être invisible ? Voilà la question qui l'obsédait, ainsi que toutes les autres qui en découlaient inévitablement.
C'était vrai qu'être de mission dans le monde des humains n'était pas toujours agréable mais au moins, passer ses nuits dans un dortoir près du Quartier Général se révélait souvent utile au cas où une urgence devait être gérée dans les plus brefs délais.
Après avoir déposé leur rapport devant un vieil homme, ils sortirent en silence des grands bureaux. Ils restèrent ensuite un moment à observer les nuages qui commençaient à se dissiper, laissant entrevoir de temps à autre la lune.
- Tu penses que notre rapport va être reçu dans les jours ou dans les mois qui suivent ? soupira Ronald en enfonçant ses mains dans ses poches.
- Cela dépend surtout de l'importance qu'ils accorderont à notre témoignage. Mais je présume que nous attendrons au moins un bon mois avant d'avoir une réponse. Ils doivent gérer plusieurs affaires d'une haute importance comme tu le sais, supposa William, regardant le ciel songeusement.
- C'est stupide, tu sais… De toujours prétendre qu'ils travaillent alors qu'ils ne font rien. Je ne sais honnêtement pas pourquoi tu te donnes autant de mal pour leur conserver une image alors que tu connais la vérité…
- Je le fais pour protéger la tranquillité et l'ordre dans les rangs. C'est la seule chose qui compte, affirma Will.
- Ah bon ? fit son ami. Alors tu crois quel'ordre est plus important que la vérité et la sécurité de nos collègues et des âmes que nous sommes censés récolter ? Quand je pense à tous ces enfants qui ne connaîtront jamais le paradis, je me sens dégoûté ! Je n'arrive même plus à dormir à cause de ces ossements que nous avons retrouvés la dernière fois !
- Ronald, intervint William. Je sais à quel point cette affaire t'obsède mais tu ne dois pas te laisser submerger pour autant. N'oublie pas que le sommeil est primordial pour conserver notre efficacité. Je ne vais pas te faire de leçon ou quoi que ce soit mais sache que sortir du rang est une chose dangereuse. Reste tranquille, suis les ordres et je suis certain que nous réussirons à les vaincre comme nous l'avons toujours fait.
- Je ne te reconnais plus… Où est passé ton bons sens ?s'agaça soudain son ami. T'as vu la gueule des ordres qu'ils nous donnent et tu persistes à les exécuter comme un bon chien ?! Tu me déçois vraiment…
Le silence s'installa entre eux et chacun plongea dans les yeux de l'autre. William resta de marbre devant ce discours proféré par l'un de ses plus vieux amis. Il ne répliqua rien et de toute façon, sa position indiquait qu'il n'allait pas tarder à partir.
- Tu sais, reprit le blond avec un petit sourire, en devenant Dieu de la Mort, je croyais que j'accomplissais une bonne action en me chargeant de ce que les autres rechignaient à faire. J'admirais ces hommes qui arrivaient à tout abandonner pour collecter les âmes des humains. Mais maintenant…, soupira – t – il, je réalise quel imbécile j'ai été de croire en une telle chose ! Maintenant que je vois l'envers du décor et l'indifférence totale que tout le monde montre face à la disparition de ces âmes ! Pourtant, pendant notre formation, ils ne cessaient de nous répéter que c'était la chose la plus précieuse qui soit, la base du monde ! Merde ! Finalement, je me demande si j'ai bien fait et si je n'ai pas voué mon existence à quelque chose qui n'existe pas… Mais toi, Will, tu en penses quoi ?
- Je ne suis pas d'accord avec ce que tu dis, répliqua ce dernier. Toi comme moi, comme tous ceux qui ont choisi cette voix, nous avons fait le meilleur des choix.
Il soupira et pour la première fois depuis le début de cette conversation, une émotion put se lire sur son visage.
- Je t'interdis de dire que tout notre travail, reprit-il avec emportement, que toutes les âmes que nous avons sauvées, ne signifient rien !
- Écoute, dit Ronald en mettant une main sur son épaule. Bien que je ne comprenne pas du tout pourquoi tu soutiens encore ce système, je tiens à te prévenir puisque tu restes mon ami : sache qu'ils nous mentent, et ce depuis longtemps. Moi, je vais dès maintenant commencer à travailler de mon côté pour tenter de découvrir la cause de tous ces secrets.
- Que prévois – tu de faire ? lui demanda William en prenant de la distance face à lui.
- Je n'ai pas de plan précis pour l'instant, répondit franchement le blond en se grattant le cuir chevelu. Mais nul doute que je vais commencer une enquête juste après la fin de mon service.
- Tu comptes transgresser les règles ? s'étonna William, les sourcils encore plus froncés.
- Pas exactement. Je vais juste faire des recherches sur certains sujets qui m'intriguent depuis peu. Voilà pourquoi je vais rester à Londres, affirma le blond en se redressant pour faire face à son collègue.
- Alors je te recommande de ne pas créer de problèmes. Ami ou pas, sache que je n'hésiterais pas à te dénoncer si tu commets la moindre faute. Te voilà prévenu maintenant.
- Oui, je le savais déjà, pas la peine de me le répéter, soupira Ronald. Mais toi aussi, sache que je dévoilerais quoi qu'il arrive le résultat de mes recherches si celles – ci aboutissent à ce que j'imagine…
- Fais comme tu l'entends, répliqua finalement le brun en se retournant pour prendre la route du dortoir. Bonne nuit, lui souhaita – t – il ensuite en continuant de marcher pendant que le vent s'acharnait à essayer de lui dérober sa veste noire. Ah, j'oubliais presque, ajouta-il en se retournant. Grell te demande à l'infirmerie.
Ronald écarquilla les yeux. Alors Grell s'était enfin réveillé de son coma…
- T'aurais pas pu le dire plus tôt ?! lui cria – t – il.
Sans attendre une réponse de la part de William, il fonça au chevet de son ami.
…
27 Mai 1897 – Demeure londonienne des Phantomhive.
- Les volets étaient ouverts et une lumière des plus éblouissantes baignait la chambre, faisant luire les meubles et les décorations. Une fraîche et douce brise se permettait d'entrer quelques fois pour caresser les beaux rideaux en satin et effleurer la joue de la jeune fille assise sur le seul lit de la pièce.
Camille était vêtue d'une robe verte sans corset mais très élégante, dotée de deux petites poches discrètes sur le devant, ornée de quelques boutons noirs ici et là et d'une ceinture de la même couleur pour souligner sa taille marquée. Le tissu était très doux et la découpe noble. Mais ce n'était qu'une robe d'enfant. Coûteuse peut-être, mais une robe d'enfant tout de même et elle le savait.
Elle leva ses mirettes vers la fenêtre puis les rabaissa aussitôt. La lumière était trop forte pour ses yeux qui venaient tout juste de s'ouvrir après une courte sieste à même le sol.
Camille appréciait cette robe. Elle était vraiment belle et elle avait l'impression de la ternir plus qu'autre chose en la mettant, elle qui était si éloignée de la beauté.
La porte derrière elle était fermée, comme d'habitude.
Elle soupira et se laissa tomber sur le lit, ses longs cheveux décoiffés s'éparpillant sur le matelas puisqu'elle n'était pas d'humeur à les coiffer. Son corps, débordant de jeunesse et de vitalité auparavant, lui semblait mou et lourd depuis déjà plusieurs jours. Son cœur battait à une vitesse incroyablement faible. Jamais elle ne s'était sentie aussi vide de vie. Pourquoi ? Sans doute car jamais elle n'avait été tenue enfermée aussi longtemps. Jamais elle n'avait eu d'existence aussi vide de stimulations extérieures.
Ses journées se limitaient à observer par la fenêtre, à jouer à un ou deux jeux auxquels elle ne comprenait rien ou bien à déplacer les pièces sur l'échiquier en s'imaginant que quelqu'un était assis en face d'elle. Parfois c'était Mom, d'autres fois Joe ou Sabrina, et parfois même ils étaient tous réunis, lui parlant de tout et de rien.
Mais la plupart du temps, c'était Ciel qui occupait cette place. Elle détestait se rendre compte qu'elle ne pouvait pas le chasser de ses pensées mais elle n'y pouvait rien. L'imaginer lui, son visage, son sourire, sa voix et ses manières. Tout cela allumait une petite bougie dans le noir profond de son cœur meurtri. Pourtant, Ciel ne méritait absolument pas qu'elle lui accorde cette place.
Il ne venait plus la voir. Il ne l'invitait plus à dîner près de lui dans la salle à manger et il se contentait de l'ignorer lorsqu'ils se croisaient dans les couloirs, ce qui était déjà très rare parce qu'il passait la plupart de son temps dans son bureau. Idiote comme elle était, elle continuait malgré tout de penser à lui et à lui pardonner cette froide indifférence. C'était de sa faute, après tout. Elle l'avait ennuyé.
Oui, au fond, elle savait pourquoi il ne venait plus la voir : c'était parce – qu'il s'était enfin rendu compte que passer son temps avec une créature aussi bête qu'elle était le gaspiller. C'était normal. Il était intelligent, talentueux et plein de charme et d'éducation. Quel genre de plaisir pouvait-il prendre à côtoyer une paysanne tristement normale, lui qui était habitué à la rareté et à la beauté ? Aucun. Il était juste resté avec elle par pitié pendant quelques temps et puis il s'était arrêté lorsque sa conscience le lui avait permis.
C'était douloureux à admettre mais il lui fallait le faire. La seule personne qui s'était donnée la peine de passer du temps avec elle l'avait fait car elle l'avait trouvée pitoyable.
Elle changea de position et s'affala davantage encore sur le lit pendant qu'une larme dévalait sa joue.
Parfois, en fin de journée, lorsque tous les domestiques étaient réquisitionnés pour préparer le dîner et pour sortir de cette monotone existence, elle se permettait de sortir dans le jardin où ses pieds foulaient l'herbe et où son nez percevait l'odeur des plantes. Elle s'asseyait alors presque à chaque fois sous le fameux arbre, là où personne ne pouvait la voir et elle regardait le soleil se coucher lorsque le temps le permettait. Elle rêvait d'avoir des ailes pour s'envoler loin d'ici. N'importe où.
C'était alors son imagination qui s'en emparait pour transporter son âme quelque part, le temps d'un voyage où elle ne se sentait plus triste. Mais ces moments de plénitude ne duraient jamais longtemps. Ils s'arrêtaient toujours lorsque Sebastian venait la chercher pour lui annoncer que le dîner était prêt ou quand Finnian la réveillait parce qu'elle s'était endormie.
Toc ! Toc ! Toc !
Elle se releva brusquement en séchant ses larmes puis alla ouvrir la porte en ignorant son mal d'estomac. Elle appuya sur la poignée puis recula pour laisser entrer Sebastian. Elle avait légèrement ouvert la bouche en l'apercevant, ce qu'il avait tout de suite remarqué.
- Déjà, murmura– t – elle en grimaçant, se maudissant pour sa voix rouillée.
Il déposa le plateau qu'il transportait sur le petit bureau puis se tourna vers elle.
- Bonsoir, Mademoiselle, allez-vous bien ? lui demanda – t – il en souriant.
- Oui, je vais bien… Mais il est quelle heure au juste s'il – vous – plait ? questionna – t – elle en jetant un regard vers la fenêtre.
Il y faisait toujours aussi beau et rien n'avait changé.
Sebastian sortit sa montre à gousset de sa poche pour l'inspecter.
- Il est exactement seize heures, quinze minutes et vingt – trois secondes. C'est l'heure du thé, répondit-il en la rangeant ensuite dans sa poche pour se tourner vers le plateau et verser le chaud contenu de la théière bleue ornée d'oiseaux de paradis dans une tasse du même service. Venez maintenant, avez du Bavarois aux poires aujourd'hui.
- Le temps est passée si vite, souffla- t – elle en s'approchant de lui.
Alors qu'elle allait tirer la chaise pour s'asseoir, son souffle se coupa en le voyant le faire pour elle. Elle lui adressa subséquemment des yeux surpris. Alors même ça, elle n'avait plus le droit de le faire ?
- Veuillez prendre place, Mademoiselle, lui sourit – il.
Elle savait que ce sourire et ce geste n'étaient pas sincères mais elle ne put s'empêcher de lui sourire en retour. Ne serait – ce que pour le remercier de son geste courtois.
- C'est très gentil de votre part, Monsieur Sebastian.
- Voyons, c'est tout naturel, répondit– il en plaçant la tasse de thé ainsi que le gâteau devant elle.
Elle se mit à boire le thé en prenant de temps à autre une bouchée du gâteau. D'habitude, Sebastian s'en allait pendant qu'elle prenait son thé mais cette fois, il resta près d'elle, à l'affut du moindre de ses désirs.
- Voulez – vous encore du thé ?
- Un peu plus de gâteau vous ferait peut – être plaisir ?
- Puis – je vous apporter du sucre ? Ou peut – être désireriez – vous ajouter du lait à votre thé ?
Ce à quoi elle répondit toujours par la négative. Elle finit même par rougir devant cette constante sollicitation et par se demander si refuser les propositions du majordome entrait dans le cadre de l'impolitesse. Cependant, elle tint jusqu'au bout et ne reprit absolument de rien. De toute façon, elle ne termina même pas sa pâtisserie.
- Mademoiselle, lui dit alors Sebastian en finissant de débarrasser. Vous ne mangez plus correctement et il vous arrive même de sauter des repas. C'est très inquiétant pour votre santé. Avez – vous une envie particulière, un plat qui pourrait vous redonner l'appétit ? s'enquit – il.
- Non, pas vraiment. Mais je dois avouer que depuis un certain temps, mon ventre me fait si mal que j'ai du mal à avaler quoi que ce soit, convint Camille.
- Je vois, comprit Sebastian. Alors laissez – moi vous préparer un remède pour vos maux. Je vous le certifie comme étant l'un des meilleurs qui soient. Il a déjà fait ses preuves sur différentes personnes.
- Oui, pourquoi pas, lui sourit – elle en retour. Merci pour tout ce que vous faites pour moi.
- Mais de rien, Mademoiselle, c'est mon devoir de majordome de veiller à votre confort ici, dit – il avant de se diriger vers la porte.
- En parlant de mon séjour ici, l'interpella – t – elle soudain.
Il se retourna, le plateau dans ses mains pour l'écouter.
- Je me demande combien de temps je vais devoir encore rester, reprit la jeune fille en baissant les yeux.
- Mais voyons, Mademoiselle, ce sujet ne semble pas vouloir quitter votre esprit ! Comme je vous l'ai dit la dernière fois, cela ne saurait tarder davantage et vous allez bientôt pouvoir rentrer chez vous.
- J'entends cela depuis le début, lui rappela – t – elle alors. Pourtant, je suis ici depuis tellement de temps que j'ai arrêté de compter. Je veux rentrer chez moi ou au moins, je veux comprendre pourquoi je suis ici.
- Si je puis me permettre, lui répondit – il en souriant, vous devriez aller vous reposer, Mademoiselle. Je crains que le manque de sommeil ait infecté votre façon de penser.
Elle resta incrédule face à cette déclaration et le laissa partir sans un mot supplémentaire. Elle s'assit sur le lit et recommença à penser. Que pouvait – elle bien répliquer face à cela ? Que pouvait – elle encore faire ? Rien. Elle n'était qu'une prisonnière et elle devait se taire et écouter. Elle devait même s'estimer heureuse qu'ils ne la battent pas.
Quelques larmes lui montèrent aux quel était ce sentiment qui s'emparait d'elle à l'instant ? Elle soupira de frustration et se releva pour aller vers la fenêtre.
Elle s'appuya contre l'embrasure puis soupira. Il n'y avait rien de bien intéressant à noter depuis hier. Seules deux petites fleurs jaunes qui venaient d'éclore un peu loin des autres faisaient la différence. En n'entendant personne siffler en arrosant les plantes, elle sut que Finny était rentré dans la maison pour ne pas attraper un coup de soleil à cause de la chaleur ambiante qui régnait. Cependant, Camille n'avait nullement chaud. Elle tendit sa main vers le dehors pour sentir les rayons du soleil caresser sa peau froide. Elle soupira alors et sourit.
Quelque chose se mit à bouger dans un buisson soudainement, attirant son attention,et elle se pencha en avant pour en connaitre la cause. Un chat noir en sortit.
Elle se mit à sourire en l'examinant attentivement pendant qu'il poursuivait un insecte. Elle voulut ensuite aller l'observer de plus près et peut – être même jouer avec lui.
Ainsi,elle se précipita et ne croisa personne sur le chemin menant à la porte de derrière. Un soleil flamboyant l'accueillit avec le chant des oiseaux cachés dans le décor mais elle n'y fit pas attention et courut plutôt sur l'herbe maladroitement taillée là où elle espérait que le chat se trouve toujours. Et effectivement, il y était toujours. Malheureusement, en la voyant débarquer si brusquement devant lui, il prit peur et retourna se réfugier dans son buisson.
Camille rit de sa réaction et pour lui montrer qu'il n'avait rien à craindre d'elle, elle prit place sur l'herbe sous le soleil ardent en face de sa cachette en lui souriant. Lui aussi alors suivit son exemple et s'allongea sur l'herbe en l'observant. Il la dévisagea et elle fit de même. C'est de cette manière qu'elle vit que la couleur de ses yeux était le vert. Elle sut aussi qu'il n'était pas un chat domestique, ou qu'il ne l'était plus depuis un temps considérable, car un bout de son oreille droite manquait. Cela constituait la preuve qu'il s'était battu ou que quelques cruels enfants s'étaient amusés à le torturer.
Camille imaginait parfaitement que la vie dans la rue devait être un enfer, plus pour l'animal encore que pour l'homme. Car l'être humain, avec son intelligence, peut s'empêcher de tomber dans des situations embarrassantes ou risquées pendant que l'animal qui n'est guidé que par son instinct doit se battre chaque jour pour trouver de quoi manger ou bien mourir de faim sur le trottoir. Sans compter le fait qu'en plus de se battre avec ses congénères, il doit composer avec un être plus grand, plus fort et plus malin que lui.
Ce chat a dû tellement souffrir, se disait – elle.
Elle ressentit alors une vague de compassion pour la pauvre bête et se leva après un bon moment en position assise.
- Tss tsstss, fit – elle en s'approchant du chat, la main tendue.
Mais ce dernier ne réagit pas et se contenta de fermer les yeux. Arrivée à sa hauteur, elle considéra de nouveau sa démarche en observant la forme paisible du chat. Pouvait – elle se permettre de porter atteinte à la tranquillité de ce pauvre animal rien que pour assouvir une de ses envies égoïstes ? Était – elle seule et désespérée au point d'avoir autant besoin d'une compagnie ? Même celle d'un chat ?
Après avoir réfléchi un instant, elle retira sa main tendue inutilement puis se tourna pour aller s'asseoir sous l'arbre comme à son habitude. Elle s'arrêta cependant de marcher en sentant quelque chose passer sous sa robe et filer entre ses jambes pour finalement apparaître devant elle.
Elle s'arrêta alors et le chat s'assit devant elle pour la regarder de ses grands yeux verts.
Elle s'abaissa à son niveau et tendit sa main vers lui. Le chat leva sa queue et appuya sa tête au ceux de cette main offerte. Camille sourit et continua de le caresser. Après un bout de temps, ils se retrouvèrent ensemble assis sous l'arbre, lui sur ses genoux et elle observant le soleil qui tombait à l'horizon.
La seule tâche dans ce tableau si parfait était qu'en passant sa main sur sa douce fourrure ébène, elle constata avec horreur qu'il était d'une maigreur atroce. À vrai dire, il n'avait pratiquement rien sur les os. Elle eut pitié de lui et décida de trouver une solution pour l'aider.
Mais ses choix étaient assez limités. Elle ne voulait pas demander à Sebastian de peur qu'il ne chasse le pauvre chat en apprenant qu'il se trouvait dans la demeure. Peut – être alors pourrait – elle prétendre se porter mieux et demander un dîner pour ensuite cacher sa viande dans un mouchoir et la lui apporter plus tard ?
Boum !
La demeure toute entière trembla subitement sous l'effet d'un bruit fracassant qui provenait sûrement de la cuisine. Il parvint même jusqu'à Camille dans le jardin qui dut se couvrir les oreilles pendant que le chat lui, bondit sur ses pattes et s'enfuit à toute allure. Elle se releva et tenta de le rattraper mais elle ne put le faire avant qu'il ne se glisse entre les barreaux du portail pour disparaître à l'autre bout de la rue déserte.
Désormais seule à nouveau, elle soupira et appuya son front contre les barreaux glacés.
- Finalement, toi aussi tu m'as quitté, souffla – t – elle en fermant les yeux.
…
- Il faisait nuit et l'on pouvait clairement distinguer la pleine lune dans le ciel dégagé, baignée parmi les étoiles. Oubliée la chaleur de la journée, la nuit l'avait éjectée dès le début de son règne sur la ville.L'avait remplacé un froid glacial. Les quelques mondains qui, encouragés par le temps clément, s'étaient permis de sortir en tenues légères, l'avaient aussitôt regretté pendant que ceux qui étaient resté chez eux avaient été obligés de fermer les fenêtres pour préserver leur santé et celle de leurs proches.
Mais Camille ne l'avait pas fait. Non pas car elle ne sentait pas le froid - elle le sentait même plus que les autres – mais parce – qu'elle aimait observer le ciel, assise sur son lit, et sentir parfois une brise fraîche chatouiller son visage. Elle se sentait de cette façon vivante. Souffrir de quelques façons que ce soit rappelle à l'âme qu'elle est toujours prisonnière de la vie, qu'elle est encore capable d'écrire son histoire, de changer le cours de son destin avant de rejoindre le monde des morts une bonne fois pour toutes.
Camille avait besoin de ce rappel car elle ne se sentait plus vivre. Comme si elle était morte et qu'elle était maintenant en enfer. Ses souvenirs lui semblaient lointains, le récit d'une autre existence, et en les retraçant dans sa mémoire, elle tentait de se rappeler ce qu'elle avait fait de mal pour devoir le payer ici, seule, sans personne. Elle entendait parfois dans l'écho d'un rire ou d'une remontrance, une voix éloignée qui criait son nom.
Elle soupira en sortant de sa rêverie éveillée. Il lui arrivait souvent de se perdre dans ses pensées au point de ne plus faire attention au monde devant elle dernièrement. La première chose qu'elle remarqua en reposant les pieds sur terre fut les fleurs fanées dans le vase sur le bureau. Pourtant, Sebastian ne les avait apportées que ce matin. Le fait qu'elle ne tienne pas plus de dix heures était surprenant, surtout qu'elles étaient plongées dans de l'eau et Camille avait déjà vu des plantes survivre sans entretien plusieurs jours après avoir été cueillies. C'était un beau gâchis en tout cas, elles avaient été très jolies.
Par curiosité, elle ouvrit le tiroir de la table de chevet près d'elle et en sortie la pierre bleue. Les fleurs reprirent alors de leur fraîcheur dès qu'elle posa ses yeux sur elles.
- Pas mal, je m'améliore, sourit – elle en se levant pour aller admirer son œuvre, laissant la pierre sur le lit.
Depuis un certain temps déjà, lorsqu'elle s'ennuyait, elle sortait la pierre et essayait de l'utiliser. C'est de cette façon qu'elle avait découvert pouvoir jouer avec l'eau et les plantes. Elle avait été d'abord impressionnée mais cela ne la choquait plus à présent. Elle faisait pourtant bien garde à ne pas en abuser. Qui sait ce qui pourrait lui arriver si elle venait à commettre une bêtise ou à être découverte ?
L'eau des fleurs avait été renouvelée et on leur avait insufflé une nouvelle vie. Elle passa donc le bout de ses doigts sur les doux pétales rajeunis pendant que son nez captait un tout nouveau parfum. Ce qu'elle pouvait faire était vraiment d'une beauté sans pareille …
La porte s'ouvrit subitement pour laisser pénétrer Sebastian. Camille se retourna instantanément vers lui avec une expression de surprise. Il tenait comme à son habitude un plateau sur lequel reposait cette fois un bol au contenu fumant ainsi qu'un verre transparent qui englobait un liquide visiblement visqueux à la couleur marron.
- Bonsoir, Mademoiselle, la salua – t – il en fermant la porte derrière lui.
- Bonsoir, lui rendit – elle en se dégageant pour qu'il puisse disposer son plateau sur le bureau.
Après l'avoir fait, il se retourna et s'inclina.
- Je vous présente les plus plates excuses de la part du domestique pour vous avoir fait attendre. Pour justifier ce retard, je tiens à vous dire qu'un accident a eu lieu dans la cuisine, vous avez certainement dû en entendre le boucan, s'excusa – t – il.
- Oh, ce n'est pas grave, vous savez, lui assura – t – elle.
- Merci de votre compréhension, Mademoiselle, sourit – il en lui écartant la chaise. Je vous ai préparé comme convenu un remède contre le mal, tenez, dit – il en posant devant elle le verre.
Bien que répugnée, elle avala le contenu d'une seule traite. Elle faillit bien vomir par la suite mais se retint à la perspective de guérir de son mal. Comme consolation, Sebastian lui présenta une chaude soupe au poulet qu'elle dégusta avec gratitude.
Cette fois – ci, le majordome se décida à se retirer pour la laisser manger toute seule. Elle soupira ainsi de soulagement en le voyant s'incliner et se diriger vers la porte. Elle se mit alors à son aise et reprit une cuillère de soupe.
- Qu'est-ce ? lui demanda – t – il soudainement.
- Quoi ? lâcha – t – elle en se retournant.
- Je parle de ce qui se trouve sur votre lit, l'éclaira – t – il en se dirigeant vers la chose pour la saisir.
Camille se précipita et l'attrapa avant lui.
- C'est à moi, déclara – t – elle en s'asseyant sur le matelas, le rose aux joues.
- Pouvez – vous donc me laisser la voir de plus près, Mademoiselle ? lui demanda – t – il en prenant place près d'elle.
La jeune fille le dévisagea, essayant de déceler à quoi il pouvait bien penser derrière son grand sourire mais elle échoua comme à chaque fois. Son expression était toujours la même : à demi tendre et à demi moqueuse. Rien d'autre ne pouvait se lire sur son visage ou dans ses yeux.
Elle secoua négative ment la tête en réponse et le sourire du majordome tomba, comme s'il en était déçu.
- Pourquoi donc ?
- Eh bien…Je crois que…, bégaya – t – elle en baissant les yeux. C'est ma propriété, enfin… N'est – ce – pas une raison suffisante ?
Il se rapprocha d'elle sur le lit.
- Je ne vous demande pas grand-chose. Juste, laissez – moi prendre cette jolie pierre que vous avez entre vos petites mains…
- Non, non… Croyez – moi, je ne dois pas, répondit – elle en s'éloignant de lui.
Malheureusement, cette précieuse distance qu'elle instaura fut franchie rapidement par Sebastian. Il posa cette fois sa main sur son épaule, ce qui la fit frissonner. Il était si proche que son souffle atteignait sa joue. Elle se crispa alors qu'il approchait ses lèvres de son oreille.
- Pourquoi ne voulez – vous pas m'accorder ce petit souhait ? lui murmura – t – il doucement. Alors que moi, je me démène pour satisfaire le moindre de vos désirs…
C'en était trop ! Elle s'extirpa de cette répugnante proximité en se relevant rapidement.
- Non ! C'est non ! affirma – t – elle une fois debout, lui faisant face. Je ne vous reconnais plus, mais que vous arrive – t – il donc ? Ce genre de bassesse n'est pas de votre habitude !
Elle remarqua peu après qu'une chose avait changé dans son regard. Une chose discrète, un éclat nouveau, presque invisible, mais bien là. Il se leva à son tour. Il était bien sûr plus intimidant lorsqu'il était debout. Du haut de son mètre quatre – vingt – cinq, elle devait s'incliner à se rompre le cou pour pouvoir maintenir le contact visuel. Un contact qu'elle était très tentée de rompre d' yeux aussi durs avaient le don de lui glacer l'âme.
Une main gantée se leva alors et d'un geste sec et rapide, elle la terrassa : il l'avait frappée.
Camille tomba sur le sol, la joue enflée. Elle ne ressentit pas la douleur induite par le coup tout de suite mais elle perdit la vue, confondant la forme de Sebastian avec le reste de la pièce pendant quelques secondes. Malgré tout, elle tenait toujours la pierre et elle la serra de toutes ses forces contre sa poitrine en tremblant.
Il s'agenouilla alors près d'elle et tenta de la lui soutirer. Mais rien à faire, elle s'y accrochait comme à sa vie. En recouvrant la vue, indifférente à son mal de crâne, elle donna un coup de pied placé au majordome qui dut reculer en se tenant l'estomac. Ce recul laissa le temps à la jeune fille de se relever. Elle faillit cependant flancher de nouveau en apercevant ses yeux alors qu'il se relevait de son côté.
Rouges, ses yeux étaient devenus rouges !
Elle mit une main sur sa bouche et recula d'un pas. Il se mit alors à avancer vers elle lentement, la laissant se perdre dans ce regard si effrayant qui dépeignait avec une exactitude terrible la nature de cet être…
Comment fuir ? Il avançait vers elle et il ne lui restait plus d'espace pour reculer ! Elle ne pouvait pas rejoindre la porte. Aussi rapide était – elle, l'atteindre en un temps aussi court était impossible.
Elle se retrouva donc dos à la fenêtre sans échappatoire. Il ne lui restait plus qu'un pas pour la saisir. Il allait la frapper. Elle pouvait voir dans ses yeux qu'il voulait lui faire mal. Puis, il prendrait son bien et la laisserait mourir sur place…
C'est à cet instant qu'elle réalisa qu'il savait à propos de la pierre. Sinon, il ne se donnerait pas autant de mal pour la lui prendre. C'était sûr, il était au courant. Peut – être même depuis le début. Mais comment ? Elle l'ignorait en cet instant précis et elle n'avait pas le temps d'y penser.
En une seconde, elle fit son choix. Elle se retourna avec précipitation et se jeta du haut de sa fenêtre vers le sol.
Sa chute fut rapide mais vertigineuse et pendant l'espace de quelques secondes, elle se sentie voler. La chute n'en fut que plus dure. Elle retomba sur ses jambes mais elle sentit tous ses membres se broyer en à peine un instant. Elle vacilla.
Elle ramassa pourtant la pierre tombée près d'elle et la glissa dans une des poches de sa robe, la main tremblante. Péniblement, elle se redressa. S'appuyant sur sa jambe gauche, elle sut que bien que douloureuse, elle était encore fonctionnelle. Ce n'était pas le cas de sa jambe droite qui était cassée. Elle ressentait une douleur atroce rien qu'en la laissant toucher le sol.
Elle se dirigea donc en titubant vers le portail, se mordant la langue jusqu'au sang pour ne pas crier. Elle marchait trop rapidement pour son corps souffrant mais l'image des yeux rouges ne cessait de la traquer dans son imagination. Elle ne pouvait pas se permettre de était bien trop terrifiée.
C'est ainsi qu'en un temps record pour une personne dans son état, elle rejoignit le portail.
Mais il était tout aussi fermé que tout à l'heure.
- Non ! Non ! Pas ça ! Pitié, tout sauf ça ! Ouvre ! l'implora Camille en le secouant de toutes ses forces.
Elle s'épuisa inutilement car il était trop résistant pour céder à ses misérables tentatives. Ravalant un liquide poisseux au goût métallique dans sa bouche qu'elle savait être son sang, elle se mit à réfléchir à une issue. Dans la nuit, elle ne pouvait pas voir grand-chose mais elle savait de mémoire qu'il n'y avait aucune autre sortie de la résidence que ce portail. D'ordinaire, elle n'arrivait jamais à escalader le mur alors le faire avec une jambe cassée était inconcevable.
Désespérée, elle se remit à secouer les barreaux tout en sachant pourtant qu'elle n'y arriverait pas.
Elle s'arrêta soudain subitement et son cœur rata un battement.
Sebastian se tenait derrière elle et sa main s'était posée sur son épaule. Elle savait qu'il s'agissait de lui mais elle aurait voulu tourner la tête pour vérifier, en vain. La terreur l'avalait toute entiè essaya pourtant de s'extirper de son emprise mais il la retint fermement et la retourna vers lui.
Il la plaqua contre les barreaux, lui lia et suspendit ses mains au – dessus de sa tête avec l'une de ses propres mains tandis qu'il se mettait à fouiller partout sur son corps avec l'autre. Sa tâche était pour le moins ardue puisque celle qui aurait dû être souffrante au point de perdre conscience continuait de s'agiter dans tous les sens. Camille savait que ses chances de fuite étaient nulles mais elle n'était pas encore à ce degré de désespoir qui permettait l'abandon. Elle ne se serait jamais pardonnée d'avoir laissé tomber à ce moment. Jamais, même dans la mort. Elle lutterait jusqu'à son dernier souffle s'il le fallait.
Pour la calmer une bonne fois pour toutes, Sebastian lui administra alors un puissant coup de poing en pleine figure. Plus par fortune qu'habilité, elle l'esquiva en décalant sa tête au bon moment, et c'est la grille qui le reçut à sa place.
La jeune fille le sentit alors s'ouvrir dans son dos. Le portail avait cédé ! Elle s'empressa donc de saisir sa chance.
Elle se dégagea rapidement de son oppresseur et courut comme une folle. Sebastian demeura de son côté sur place, surpris, mais aussi souriant. Il la regarda le fuir avec un regard moqueur. Peut-être la trouvait-il tout bonnement pitoyable, courant comme une ivrogne, espérant pouvoir s'en sortir.
Camille bifurqua bientôt au coin d'une nouvelle ruelle. Son crâne lui faisait mal et était tellement lourd qu'elle ne réfléchissait plus et prenait le chemin le plus évident : le plus grand et le plus propre, sachant qu'il la mènerait au centre – ville où elle pourrait trouver de l'aide. Car ce quartier était un véritable désert.
Elle avait beau avoir mal partout, elle continua à avancer, ignorant la douleur, ne se souciant pas des conséquences. Mais ce qui devait se produire, se produisit néanmoins. Son pied droit finit par vaciller et elle s'effondra sur le sol. Son crâne cogna contre le sol et elle sentit une bosse se former immédiatement. Sa vision se troubla mais elle était encore consciente. Elle tenta alors de se relever lorsqu'elle sentit un coup de pied lui vriller le ventre, l'obligeant à rester au sol. Elle n'arrivait plus à bouger désormais.
Sebastian se pencha sur elle et écarta les mèches de cheveux qui couvraient son visage en sueur. Puis il se redressa et se remit à sourire. Il tourna autour de son corps immobile et frappa méthodiquement, là où il savait qu'elle allait en souffrir. Il atteignit ainsi son dos, son ventre, sa tête. Il piétina même sa jambe droite.
Des larmes coulèrent sur le visage de Camille pendant qu'elle gémissait de douleur chaque fois que le choc était trop fort. Elle aurait voulu crier. Sa bouche était même ouverte mais aucun son ne s'échappait de ses lèvres. Comme si même ses cordes vocales étaient paralysées par la douleur.
Le silence n'était troublé que par ses halètements de douleur et le son des coups qu'il lui infligeait. Elle fut ainsi trop distraite par sa souffrance pour entendre le bruit métallique qui résonna soudain dans le silence. Contrairement à elle, Sebastian s'arrêta pour vérifier les environs puis recommença une fois assuré qu'il n'y avait rien.
C'était sûrement la fin pour elle, pensa Camille. Alors elle ferma les yeux et décida de retracer son parcours.
Depuis le début. Depuis le début de sa vie, quel genre d'erreur avait – elle donc pu commettre pour finir ainsi ? Elle avait peut – être été un peu trop vilaine avec sa Mom ? Peut – être qu'elle avait trop ignoré les souffrances de Joe ? Peut – être qu'elle avait forcé Sabrina à être comme les autres sans jamais chercher à la comprendre ? Peut – être qu'elle s'était montrée capricieuse avec Alexandre qui avait fait tout son possible pour la rendre heureuse. Et peut – être qu'elle avait en vain désobéi à Miss Kavioski qui, au final, ne cherchait qu'à l'éduquer pour faire honneur à sa famille.
Peut - être qu'elle méritait son sort finalement. Mais si on lui donnait une seconde chance, rien qu'une seule, si on lui accordait une autre vie, elle se promit d'être la meilleure personne possible et d'aider tout le monde autant qu'elle pourrait.
Elle entendit alors un cri et elle sentit avant même de pouvoir ouvrir les yeux de forts bras la saisir. Entrouvrant ses lourdes paupières, elle vit qu'elle s'éloignait d'un corps étendu sur le sol. C'était le sien, elle le savait.
Elle ferma aussitôt ses yeux et soupira de soulagement, libérée de cette torture. Qui était son sauveur, cette personne qui courait en la portant ? Elle ne s'en préoccupa pas sur le moment car elle savait qu'elle n'allait pas tarder à le savoir. Elle appuya seulement sa tête contre son cou.
- Merci, lui souffla – t – elle.
- C'est fini maintenant. Il ne vous arrivera plus rien, lui répondit – il.
- Je vous connais… Je connais cette voix, n'est – ce pas ? soupira – t – elle en souriant.
Il ne lui répondit pas mais elle savait qu'elle avait vu juste. Elle était sûre de savoir de qui il s'agissait. Elle comprit alors qu'elle était sauvée, et non pas morte.
Bientôt, il la déposa sur un banc. En ouvrant les yeux, elle réalisa qu'elle se trouvait dans un parc et que devant elle coulait un lac sur lequel vacillait le reflet des lampadaires permettant de voir dans cette nuit sombre.
Il s'assit près d'elle et ils s'observèrent pendant un moment jusqu'à ce qu'elle se jette dans ses bras en pleurant.
- M. Landers ! Oh, M. Landers ! Comme vous m'avez manqué ! Comme je vous aime ! Comme je vous aime ! Merci ! Merci du fond du cœur ! répéta-t – elle en le serrant de ses faibles forces.
Il lui rendit son étreinte et passa sa main dans ses cheveux pour l'apaiser.
- Tout ira pour le mieux maintenant, ma Lady. Vous ne souffrirez plus, je vous le promets, la consola – t – il.
Elle se calma au bout de quelques minutes et se détacha enfin de lui pour sécher ses larmes.
- Que vous est – il arrivé durant tout ce temps ? la questionna – t – il. Racontez – moi, je dois le savoir…
- Tout a commencé après que je vous ai quittée… Un enfant avait volé et j'avais donc décidé de le poursuivre. Puis, après…
Elle lui raconta tout et il l'écouta avec beaucoup de calme et de compré dut faire de fréquentes pauses pour retrouver son souffle et calmer la douleur lancinante qui lui vrillait la tête mais elle tint bon.
- Et maintenant, il me poursuivait car il voulait me prendre ça, fit – elle en sortant la pierre de sa poche d'une main tremblante et couverte de sang.
M. Landers parut surpris pendant un instant.
- Est – ce – qu'il a cherché à vous tuer ?
- Oui, je veux dire… Vous l'avez vu de vos propres yeux...
- Il ne cherchait pas à vous tuer. Croyez – moi, il ne faisait que s'amuser, lui répondit – il en détournant son regard du sien. Il avait besoin de vous.
- Comment ça ? s'étonna-t-elle, retrouvant un peu de vigueur.
- Je vais être honnête avec vous, Camille. Je connais le comte Phantomhive et je connais son majordome. Je les connais même depuis longtemps.
Elle resta bouche – bée mais le laissa continuer.
- Nous partageons une longue histoire, sourit – il. Si vous veniez à la connaitre, je crois que vous perdriez tout respect pour moi. Je n'en suis pas fier, croyez – moi. Voilà, je vous ne la conterai pas. Dites – moi juste, avez – vous remarqué quelque chose d'étrange au sujet du comte ?
- Oui, oui… Enfin, il porte un cache – œil, c'est tout ce que je sais, murmura-t-elle, luttant à nouveau contre la douleur.
- C'est ce à quoi je voulais en venir. Sachez que sous cela, il cache la marque d'un pacte. Il s'agit d'une –
- D'une étoile violette qui s'illumine dans le noir, le coupa – t-elle en grimaçant.
- Oui, c'est cela ! confirma – t – il. Comment le savez – vous ?
- Je l'ai déjà vu sans, par hasard… Une histoire que je préfère oublier, avoua – t – elle en rougissant.
- Vous a – t – il fait quelque chose d'inapproprié ?
- Non ! Absolument pas ! répondit – elle en fronçant les sourcils, surprise. Personne ne m'a fait de mal jusqu'à aujourd'hui. Je dois même avouer que j'étais bien traitée. Mais ne détournons pas le sujet, vous avez parlé d'un pacte ? Parlez, s'il – vous - plait, je veux savoir…
- Vous ne mentez pas, c'est bien, approuva M. Landers en hochant la tête. Par un concours de circonstances que j'ignore, je sais que le comte a fait un pacte avec un diable. Que ce dernier doit le servir loyalement et fidèlement jusqu'à la fin de ses jours… En échange de son âme à la fin.
- Et ce diable, ne serait – ce pas Sebastian ? devina – t – elle avec lassitude.
- Oui, c'est le cas. Vous avez dû voir ses yeux rouges. Mais dites – moi, cette nouvelle ne vous surprend– elle pas?
- Bien sûr que je suis surprise, marmonna – t – elle en tremblant. Pendant plusieurs jours, j'ai cohabité avec un démon. C'est lui qui faisait ma nourriture, qui nettoyait mes vêtements, qui venait me réveiller le matin… Oh, bonté ! fit – elle soudain en se couvrant la bouche. Cela explique tout ! Ses capacités de surdoué ainsi que ce regard vide !
- Ne vous laissez pas dépasser et sachez que la famille Phantomhive cache des secrets encore plus terribles, lui assura – t – il. Et s'ils vous ont enfermée en vous faisant croire à des mensonges, c'est qu'ils voulaient vous utiliser pour accomplir l'un de leur plan. Ce qui me surprend, c'est qu'ils aient pris autant de temps à vous amadouer. Excusez – moi pour ma question aussi déplacée mais Sebastian n'est – il pas venu vers vous pour vous séduire ?
- Non, je ne le crois pas. Il me traitait comme une… Comme une invitée. Ni plus, ni moins, dit – elle enfin.
- Je vois… C'est surprenant de sa part. Le connaissant, il est capable de séduire des religieuses si cela peut lui permettre d'obtenir quelque chose.
- Pourquoi voudraient – ils donc quelque chose de moi ? l'interrompit Camille à nouveau.
Elle se sentait prête à défaillir mais elle respira un grand coup. Elle voulait connaitre le fin mot de cette histoire.
- Vous êtes apparemment la seule à pouvoir l'utiliser.
- Vous parlez de cette pierre ? souffla-t-elle.
- Effectivement. Mais ce n'est pas une pierre quelconque et d'après votre expression, je me doute que vous savez ce que c'est.
- Oui, je sais comment l'utiliser, admit – elle en détournant son regard sur le lac.
- Montrez – moi donc. Je suis curieux de voir comment vous vous en sortez.
- Si vous le voulez, répondit – elle. Mais je n'ai pas beaucoup de forces…
Peu après, l'eau du lac s'agita et quelques gouttes s'en détachèrent pour s'écraser sur le sol sec.
- C'est tout ? demanda – t – il.
- Oui, c'est tout ce que j'ai appris à en faire, dit – elle en grimaçant de douleur.
Elle enroula ensuite ses mains autour de son corps pour se réchauffer.
- Bien, vous aurez besoin de vous entraîner pour vous défendre. Je ne vais pas vous cacher la vérité : plus personne n'est à l'abri de la mort dans cette ville, plus personne. Des monstres mangeurs d'âmes rodent ici depuis des mois et des gens ne cessent de crever, expliqua M. Landers en ôtant la veste blanche de son uniforme. En avez – vous déjà croisé un ? Autre que Sebastian ? lui demanda – t – il en posant sa veste sur ses épaules
- Oui, je crois, enfin... Oui, c'est le cas. Il a même tenté de me tuer, répondit Camille en serrant la veste autour d' , j'avais froid, dit – elle ensuite à M. Landers qui la prit dans ses bras.
- Et comment vous en êtes – vous sortie toute seule ?
- J'avais la pierre avec moi. C'est elle qui m'a sauvée à vrai dire. Je ne savais pas encore comment l'utiliser. On rentre à la maison ?questionna – t – elle ensuite en fermant les yeux pendant qu'il portait.
- Oui, vous rentrez à la maison.
…
- Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle se trouvait devant le portail de chez elle, seule. M. Landers n'était plus à ses côtés. Elle avait du mal à tenir debout et pour ce faire, elle n'eut d'autre choix que de s'appuyer sur les barreaux en admirant la grande façade de la demeure des Albertwood. Lorsqu'on vit un peu trop à l'intérieur, on oublie la grandeur et le luxe de cet endroit. Cette façade représentait à elle seule à quel point sa famille était riche et puissante. Les Albetwood étaient nobles après tout…
- Hé, qui êtes-vous ? Déguerpissez, sale mendiante !lui cria un homme en anglais depuis l'intérieur de la demeure.
- Je ne suis pas une mendiante ! répliqua – t – elle avec toute la force qui lui restait.
- Nous n'voulons plus de domestiques, surtout s'ils sont étrangers alors partez !lui assura – t il.
- Je ne suis pas… ici pour ça !lâcha – t – elle en sentant son mal de crâne revenir. Je suis la sœur d'Alexandre Albertwood, j'habite ici !
Si la lumière avait un peu plus éclairé les parages, on aurait pu voir le visage de cet homme s'étonner.
- Comment savez – vous que M. Albertwood a une sœur? demanda – t – il alors.
Un moment d'inattention peut coûter beaucoup dans la vie.
- Excusez – moi mais pouvez – vous…. Répéter plus… Lent ? Je n'ai pas compris, lui demanda – t – elle en reposant sa tête contre les barreaux, fatiguée et souffrante.
L'homme s'approcha et inspecta son visage déformé par les coups.
- Lady Camille, c'est vous ?!
- Oui, c'est moi, assura Camille. Pitié, ouvrez ! Je n'en peux plus… J'ai mal partout…
- Oh mon Dieu, entrez ! dit – il en cherchant dans ses poches. Mais où sont ces foutues clés !jura – t – il en ne trouvant rien.
Au bout de quelques secondes de recherche, il finit par les retrouver dans l'une des profondes poches de son pantalon entre deux livres sterling et un collier en argent inutilisé depuis des jours. En lui ouvrant la porte, il put constater qu'elle était dans un état pire qu'il l'avait supposé.
Il la fit entrer dans la demeure où ils furent accueillis par Nails, le majordome, qui s'apprêtait à aller se coucher après avoir fini de vérifier les comptes de la maison. Ce dernier faillit faire tomber sa lampe en reconnaissant la soit disant morte Lady.
- Oh ! Il faut prévenir le maitre ! dit – il après avoir déposé Camille dans son lit.
Insomniaque comme à son habitude, Alexandre avait été trouvé debout, à lire un roman. Sa première réaction fut le déni mais il se précipita bien vite vers la chambre sans trop y croire et sans prendre la peine de revoir ses cheveux en bataille ou sa tenue décontractée.
En la trouvant dans son lit, souffrante et le souffle lourd, il se rapprocha d'elle et après l'avoir examinée, il la souleva du lit et la serra fort contre lui.
- Camille ! C'est bien toi ! Oh, ma sœur chérie ! Comme tu m'as manqué ! lâcha – t – il, heureux de la revoir. Mais où étais – tu ?! Et qui t'as fait ça, parle !
Mais bientôt, il la relâcha en constatant son état pitoyable. Il se mit à la questionner sur la cause de son état déplorable mais la pauvre était presque inconsciente désormais et n'avait même pas la force d'ouvrir les yeux pour croiser le regard inquiet de son frère. Enfin, Alexandre réalisa que la harceler de la sorte ne lui apporterait rien et malgré l'heure tardive, il força le médecin à venir.
Celui – ci arriva complètement déboussolé, en chemise de nuit, et n'accepta de voir la jeune fille que contre la promesse d'une très bonne somme. Cela déplut fortement à Alexandre, considérant que ce bouffon ne le faisait payer aussi cher que parce qu'il avait vu la décoration. Il était certain qu'il ne demanderait pas autant à ses autres malades pour de telles interventions. Mais il oublia rapidement de se soucier de l'addition en repensant à l'état de sa sœur.
Et le bilan avait de quoi faire pâlir.
En sortant de la chambre après deux heures de traitement, en sueur, le médecin paraissait lui – même malade.
- Je dois avouer, mon Lord, n'avoir jamais traité de jeune fille aussi mal ! Les dommages sur l'ensemble de son corps sont…
Il ne termina pas cette phrase, visiblement dépassé.
- Pour tout vous dire, elle a une jambe cassée si abîmée qu'elle devra sans doute marcher pendant plusieurs mois avec une béquille ou puisque vous en avez les moyens, elle devrait rester dans une chaise roulante. Je doute même du fait qu'elle puisse remarcher normalement un jour… Elle a aussi des bleus et des contusions sur tout le corps. N'oublions pas le grave traumatisme de son abdomen, ce qui témoigne qu'elle a dû subir un traitement d'une violence extrême. Mais ce qui m'inquiète le plus, c'est la fracture qu'elle a au crâne. Elle n'a pas de sang qui coule des oreilles ou du nez mais rien ne prouve qu'il n'y a pas eu d'hémorragie interne… Je devrais repasser demain pour l'examiner une seconde fois, tout compte fait, décrivit le médecin en s'épongeant le front avec son mouchoir. Cependant, et je dois bien le reconnaître, elle a une forte constitution. Une autre personne moins bien faite serait déjà morte, lui assura – t – il. Je ne vous cache pas qu'elle pourrait tout de même mourir dans les jours qui suivent. Il lui faut ainsi beaucoup de repos ni aucun effort physique ou mental. Et il faut surtout qu'elle mange, elle est trop maigre. Faites-lui manger des légumes, des produits laitiers pour aider ses os à se consolider et des fruits, de la viande, et même un peu de sucre pour la vitalité. Il faut qu'elle prenne un peu de poids si elle veut recouvrer sa santé. Tout à l'heure, en touchant sa main, j'ai plutôt eu l'impression de toucher un squelette ! conclut – il avant de prendre son argent et de partir.
Cette nuit – là, Alexandre resta éveillé toute la nuit. Un moment à taper sur les murs pour déverser sa colère, un autre à veiller Camille, ou du moins ce qui restait d'elle sous les bandages…
… Fin du Chapitre ...
Note de l'auteur :
Alors, c'était comment ? Bien ou pas ? Long ou pas ?
Comme vous le voyez, les chapitres seront de plus en plus longs et chargés, c'est ce que je préfèreécrire. Comme d'habitude, vous pouvez laisser un commentaire pour me dire ce que vous en avez pensé, et donner ou pas une critique constructive, ça fait toujours très plaisir.
En attendant, portez - vous bien, lisez, mangez des douceurs, et surtout rigolez ! ( et lavez - vous les dents, car c'est important aussi )
A plus tard !
