Merci à Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre, et si ce n'est pas déjà fait je vous invite à jeter un coup d'œil à ses écrits. Je l'ai mise parmi mes auteurs préférés.
Merci aussi à Manon qui m'a prévenue lorsque je n'ai pas posté la bonne version. Voici le chapitre corrigé!
Merci aussi à tous ceux qui me lisent, j'espère toujours fournir un contenu digne d'attention et qui puisse permettre aux gens de s'évader pendant un bout de temps.
Chapitre XI
Asile pour femme de Londoratte
2 : 24
Lydia se réveilla en sursaut, couverte de sueur, le visage crispé et la main hors du lit. Voyant qu'il faisait encore nuit et que seuls les bruits d'une chouette meublaient le silence à cette heure, elle se roula en boule en-dessous du drap puis ferma les yeux.
Mais encore une fois, elle se retrouva dans cette ruelle, avec ces mêmes hommes, avec ce même silence.
Ce n'était pas la première fois qu'elle se réveillait en plein milieu de la nuit à cause d'un cauchemar. C'était d'ailleurs de plus en plus fréquent ces derniers temps.
Des mois auparavant, lors d'une nuit comme celle-ci, elle avait perdu son bien le précieux. Celui sans lequel elle n'était plus rien désormais. Ce soir-là, elle venait de quitter le bal de ses rêves, elle venait d'avoir un avant-goût de ce qu'aurait été sa vie si elle n'avait pas croisé leur route, si elle s'était montrée modérée et était rentrée à la bonne heure avec les bonnes personnes, si elle avait demandé à des gens fiables de la raccompagner au lieu d'écouter sa fierté, si son père s'était soucié d'elle …
Avec sa beauté et son esprit, elle aurait été la reine de la belle société, une madame de Montespan anglaise. La nature lui avait donné tout ce dont une femme pouvait rêver, preuve claire pour affirmer qu'elle était faite pour les plus grandes et les plus belles choses de ce monde.
Alors comment … Comment avait-elle pu atterrir ici ? Qu'avait-elle fait de si mal pour mériter un sort aussi cruel, elle qui n'avait rêvé que du bonheur ? se demandait-elle en tremblant.
Elle se mordit ensuite les lèvres pour s'empêcher de suffoquer.
Oui, sa vie de noble fille était belle et bien terminée. Ce qu'elle avait perdu, elle ne pouvait plus le retrouver maintenant. Que lui restait-il donc ? Rien de plus que des souvenirs et un nombre imprécis d'années tristes et maussades à regarder passer avec impuissance dans cet asile exécrable.
- Non … Non … Je ne suis pas comme ça, murmura-t-elle en empoignant le drap avec rage pendant que des larmes lui échappaient. Ceux qui m'ont … réduit à cela, ils vont tous payer ! Un jour ou l'autre, ils vont tous le payer ! laissa-t-elle échapper à travers ses dents serrées.
…
- Donc, soupira le docteur, on m'a rapporté que vous étiez devenue plus docile récemment. Je vous félicite pour cette amélioration, Miss Lydia !
La jeune femme afficha un sourire élégant.
- Je vous remercie, Dr. Orraylot.
- Cela prouve que le traitement que je vous ai administré fonctionne à merveille. Continuez ainsi, vous êtes sur la voie de la guérison, déclara-t-il en notant de sa plume sur le papier quelques courtes phrases.
- Tout cela est grâce à vous, répondit-elle, son faux sourire toujours plaqué aux lèvres.
Elle se dégoûtait de jouer le petit animal discipliné mais elle arrivait à supporter cette humiliation en se disant que c'était pour la bonne cause. Son changement de comportement soudain n'était pas le fruit de la poudre infecte qu'elle s'arrangeait toujours pour jeter dans un pot de plantes lorsque les surveillantes avaient le dos tourné mais celui d'un calcul d'intérêt. Ce remède, elle ne l'avait pris que deux fois, juste pour savoir quels étaient les effets qu'il produisait sur elle. Après les avoir mémorisés, elle s'était mise à les mimer, profitant de ses talents d'actrice qui lui avaient tant servis par le passé.
Maintenant, elle tentait de redresser son image en se comportant comme un ange, écoutant et reproduisant ce qu'on lui disait. Sa volonté était de cultiver l'image d'une fille soumise et consciente de sa place. Et même si elle ne s'était pas lancée sur de bonnes bases, peu à peu, elle arrivait à les rendre dupes de sa transformation.
Même le Dr. Orraylot avait fini par croire en elle au bout d'un certain temps. Pourtant, il avait été sceptique en remarquant que son remède marchait un peu trop vite, preuve qu'elle jouait très bien son rôle.
Un peu plus tard, elle quitta le bureau du docteur. Traversant les couloirs, elle fut surprise de ne voir personne. D'habitude, il y avait toujours une ou deux surveillantes qui l'encadraient pour la ramener. Mais exceptionnellement, elle était seule dans ce long couloir. Elle sourit, se disant que finalement, ces vieilles filles n'avaient pas l'énergie et le pouvoir de tout contrôler en même temps.
Elle passa de nouveau devant ce fameux couloir qui menait vers les portes qu'aucune internée n'avait le droit de pénétrer. Elle s'était plusieurs fois demandée ce qui pouvait bien être dissimulé derrière ces portes, seulement elle n'avait jamais fourni l'effort de poser la question, sachant par avance la vacuité de la réponse qu'on lui accorderait si on lui en fournissait une. Elle avait néanmoins entendu dire que seul le docteur s'y rendait parfois.
Elle s'arrêta un instant, contemplant le couloir qui semblait l'inviter à le traverser.
Lydia changea alors de direction et s'y engouffra discrètement. Une chance comme celle-ci n'allait sûrement pas se reproduire.
Arrivée en face de la porte, elle appuya sur la poignée mais ne put l'ouvrir et elle devina instantanément qu'elle devait être fermée à clé. Toujours aussi curieuse, elle colla son oreille contre la porte et guetta le moindre bruit.
Au bout d'un moment, un frisson parcourut son dos. Elle se redressa rapidement et posa sa main sur sa bouche pour ne laisser échapper aucun son, contrairement à la personne qui se trouvait à l'intérieur. En effet, elle avait distingué clairement des soupirs derrière la porte. Elle porta ensuite son œil jusqu'au trou de la serrure et put voir qu'il faisait pratiquement noir dans cette pièce. Malgré tout, à force de concentration, elle put distinguer une forme humaine couchée sur le sol …
Son cœur se mit à battre dans sa poitrine.
- Je le savais, souffla-t-elle pour elle-même.
- Docteur ? demanda la personne derrière la porte.
Tout le corps de Lydia trembla. Cette voix, c'était une voix féminine.
- Docteur ? C'est vous, n'est-ce pas ? Vous êtes revenu pour moi ? demanda la personne.
Lydia l'entendit se relever pour aller s'appuyer contre la porte.
- Ouvrez ! J'ai attendu tellement longtemps pour vous !
- Je ne suis pas … le docteur, répondit Lydia après une seconde d'hésitation.
La personne derrière la porte marqua une pause.
- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle alors.
- Peu importe qui je suis, je vous prie seulement de me faire part de votre identité.
- Où est le docteur ? Que lui avez-vous fait ?
- Je n'ai rien fait au docteur, il est en parfaite santé et viendra vous voir quand le moment sera venu. Dîtes-moi seulement qui vous êtes, insista Lydia, curieusement fascinée.
- Moi ? demanda la personne derrière la porte. Pourquoi voulez-vous savoir ? Qui vous envoie ? Vous voulez nous séparer moi et le docteur, c'est ça ?!
- Bon sang ! fit Lydia en sentant ses mains devenir moites. Je ne cherche qu'à savoir qui vous êtes !
- Vous êtes la femme du docteur ? C'est ça ? demanda la voix. Je sais que c'est vous ! Il m'a parlé de vous et il a dit que vous n'êtes qu'une pauvre femme jalouse, jalouse de notre amour ! Je sais ce que vous lui faîtes vivre à la maison ! C'est pourquoi il vient vers moi !
A ces mots, la jeune femme blonde eut une idée.
- Ecoutez, calmez-vous un peu car je ne vous veux aucun tort, bien au contraire. Je ne suis d'ailleurs pas la femme du docteur, juste une messagère. Il m'a envoyé prendre de vos nouvelles car comme vous le savez, il se préoccupe beaucoup de vous …
- Oh, vraiment ? Dîtes-lui que je vais bien, qu'il ne doit pas s'inquiéter. Mais je veux qu'il me rende visite plus souvent, je me meurs de le voir !
- Le docteur voudrait savoir si vous aviez besoin de quelque chose, de nouveaux vêtements ou de nouveaux draps ?
- Que dîtes-vous là ? Des draps ? Mais je n'ai pas de lit ! Et puis, il répète tout le temps que ma robe me va bien, je ne veux donc pas la changer ! Dîtes-moi plutôt, c'est vraiment le docteur qui vous envoie ? Ou êtes-vous une espionne de sa femme jalouse ?!
- Non, absolument pas ! Moi, espionne pour cette mauvaise femme, jamais de la vie ! Je ne pourrai jamais rien faire pour vous séparer vous et le docteur, vous formez un si beau couple ! Mais il est inquiet pour votre propreté, que peut-il faire pour vous ?
- Qu'il vienne me laver comme il le fait tout le temps, ça me manque de sentir ses mains sur ma peau ! rigola la voix.
Lydia sentit sa respiration augmenter de vitesse. Elle était partagée entre la pitié que lui inspiraient cette pauvre femme et le dégout qu'elle ressentait pour le Dr. Orraylot.
- Juste pour savoir, quand a commencé votre belle relation avec le docteur ? demanda-t-elle en forçant un sourire sur son visage.
Le sourire se sent dans la voix, il inspire confiance et bonne humeur.
- Oh, nous nous connaissons depuis un long moment, madame. Vous savez, je lui dois beaucoup. J'étais une mauvaise personne en arrivant ici et je causais beaucoup de soucis à tout le monde. J'ai même tenté de partir, quelle idiote étais-je alors ! Mais après, mon bon docteur m'a mise ici pour me purifier car il m'aimait et il vient tout le temps parler avec moi depuis ! Vous voyez à quel point il tient à moi ? S'il ne le faisait pas, il m'aurait laissée sombrer dans les ténèbres. D'ailleurs, il dit que j'ai fait beaucoup de progrès et que je suis désormais aussi pure qu'un ange !
- Et vous sortez de temps à autre ?
- Non, non … Je n'ai toujours pas le droit de sortir car le docteur dit qu'il n'y a que des truands dehors, que je suis en sécurité à l'intérieur de ma chambre. Enfin, c'est ce qu'il dit ...
La personne enfermée dans le noir se mit alors à rire.
- Si vous voulez mon avis, je crois plutôt qu'il est jaloux ! Il veut me garder rien que pour lui et je le comprends car moi aussi je ne souhaite qu'être à lui !
- Vous avez de la chance, déclara Lydia finalement. Dîtes au docteur que la fée qu'il a envoyée est bien venue délivrer le message. Adieu, madame, je vous souhaite d'être encore plus heureuse ! dit-elle avant de courir pour rejoindre la salle principale, le cœur battant la chamade.
Si elle était restée plus longtemps, les surveillantes seraient devenues suspicieuses à son égard. La jeune femme aux cheveux d'or réussit ainsi à reprendre sa chaise et sa broderie sans que personne ne lui prête attention. Mais sa broderie, elle n'eut pas le courage de la finir, surtout après avoir appris pourquoi les surveillantes n'étaient pas venues la chercher à la fin de sa consultation chez le médecin.
En effet, pendant l'absence de Lydia, une internée s'était jetée par la fenêtre devant tout le monde.
…
Retour en arrière
30 Mars 1880 – Comté de Hamphire
Un temps des plus cléments avait pris sous son aile la campagne depuis le retour du printemps. Un soleil généreux illuminait les champs et donnait l'occasion aux fleurs sauvages de s'épanouir, baignées par des rayons dorés d'une infinie tendresse. Le vent qui venait de l'est était le plus doux que la nature pouvait offrir et il traversait tout, emportant avec lui les senteurs les plus délicates pour les porter aux nez les plus développés. La nature offrait sur un plateau d'argent une occasion pour tous de sortir pour s'amuser dehors. C'est ce beau temps qui avait alloué à l'héritier des Albertwood la chance de commencer à apprendre à monter à cheval.
- Plus vite ! Plus vite ! criait le petit garçon sur le dos de son cheval brun.
- Du calme, jeune maître, vous n'êtes qu'à votre troisième leçon. Apprenez à trotter convenablement avant de vouloir galoper ! lui rappela son moniteur d'équitation qui tenait le cou de la bête par une corde.
- Peu m'importe, Jon, peu m'importe ! Je veux juste aller plus vite alors s'il–te-plaît, donne-moi ton fouet pour que cette malheureuse chose aille plus vite ! lui ordonna le jeune maître en tapant le cheval du pied.
- Je vous en prie, mon petit, vous galoperez la prochaine fois mais arrêtez de torturer ce cheval. Vous lui faites mal, vous savez.
- Et … ? fit Alexandre d'un air exaspéré. Ce n'est qu'un animal et les animaux sont faits pour servir l'homme. Je suis au-dessus de lui donc il est logique que je l'exploite !
- Mais qui vous a dit une chose pareille ? demanda Jon, légèrement surpris.
- Père, Mrs. Grey et Miss Kavioski, répondit Alexandre en haussant les épaules.
Jon soupira. Que pouvait-il faire face à l'influence de ces trois personnes sur le petit ?
Il était assez effrayé par le tableau qu'offrait déjà le futur duc. Alexandre Albertwood n'était pas un mauvais garçon, au contraire : il était gentil et respectueux de ses aînés. Cependant, c'était aussi un enfant noble, conscient de son rang, et qui tentait par tous les moyens de se conformer à ce que voulaient les autres. Il était destiné à devenir un homme hautain et sans cœur.
De son coté, Alexandre était très ennuyé de ne pas pouvoir galoper comme Royston. Mais quelle honte ! Il serrait ses dents pour réprimer sa rage. Il réalisa alors qu'une de ses canines était instable et qu'elle allait bientôt tomber.
Ce n'est pas trop tôt, se dit-il. Je vais enfin avoir l'argent pour acheter une nouvelle épée !
En effet, bien qu'ayant un argent de poche assez conséquent par semaine, il n'avait jamais assez de sous pour acheter ce qu'il voulait, les objets de ses désirs étant toujours à des prix faramineux. Il aimait bien s'acheter des armes, des sculptures ou encore des inventions originales. Bien que rarement utiles, ces objets étaient amusants à exhiber auprès de sa famille. Sa chambre était d'ailleurs emplie de sculptures d'ours, de chevaux ou bien de lions. Il aimait les admirer avant d'aller dormir. Oui, les admirer et non jouer avec. Etant conscient de la valeur de ses objets, il ne les touchait que rarement. Après tout, pourquoi irait-il casser au jeu une chose pour laquelle il avait économisé des mois ?
Maintenant, son obsession s'était jetée sur une épée qu'il avait vue dans un magasin alors qu'il était à Londres avec son père. Malheureusement, son rustre de paternel lui avait dit de se l'acheter lui-même ! Coup du sort, il n'avait plus d'argent à ce moment alors que son père en avait les poches pleines.
Mais quelle plaie ! Voilà pourquoi il n'aimait pas son père. Il trouvait que c'était un être sans cœur qui le traînait dans des réunions barbantes avec des vieux hommes barbus qui ne lui accordaient même pas de récompense pour être resté sage à la différence de Miss Georgette ou de Miss Kavioski !
Il ne comprenait pas l'attitude de son père.
Il savait qu'un jour, il deviendrait un duc aux multiples responsabilités et devoirs. On le lui répétait bien assez mais en même temps, il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il avait toute la vie devant lui. Le former pour cela dès maintenant en le privant de l'amusement qu'il pourrait avoir ne servait à rien. D'ailleurs, il ne comprenait rien aux feuilles qu'on lui montrait ou au langage de ces vieux croûtons assis autour d'une table en train de parler de choses ennuyeuses au possible !
Après la leçon d'équitation, Alexandre alla se changer en une tenue plus convenable puis se dirigea à travers les couloirs du manoir vers le salon. Il ouvrit une porte pour pénétrer dans une grande pièce où trois enfants étaient assis en cercle sur le sol en train de discuter.
- Ah, voilà pâlichon ! s'écria le seul garçon du groupe.
Ce garçon, blond comme Alexandre et aux yeux plus clairs que ce dernier, c'était Royston.
- Viens voir ! Annabelle a reçu sa nouvelle poupée ! lui cria le garçon.
- J'espère qu'elle n'est pas aussi moche que la précédente, répliqua Alexandre en se dirigeant vers eux pour s'asseoir et agrandir ce groupe de blondinets qui représentaient la lignée des Albertwood.
Les enfants Albertwood étaient toujours blonds aux yeux clairs. Etant les descendants de nobles et pures familles européennes, il ne pouvait en être autrement. Seul Alexandre avait des yeux chocolatés, seul trait hérité de sa mère.
On s'accordait à dire que les enfants Albertwood étaient plutôt charmants, bien que leur beauté ne restait pas souvent avec l'âge. Par exemple, on disait du duc, malgré ses cheveux blonds et ses yeux verts ainsi que sa grande taille, qu'il n'était guère beau. Mais au contraire, on disait que sa femme était d'une grande beauté. C'est cette beauté qui lui avait valu le surnom de Rose Blanche…
- Tiens, et dis-moi ce que tu en penses ! lui demanda Annabelle en lui tendant sa poupée.
Alexandre prit en main cette énième poupée blonde aux yeux bleus en se faisant la réflexion qu'elle ressemblait beaucoup à sa maîtresse.
- Alors ? s'enquit Annabelle d'un air impatient. Alors, qu'en penses-tu ?
- Elle est mieux que l'autre, c'est déjà ça … Je la trouve plutôt jolie et elle a une robe très sophistiquée ! commenta le petit garçon en rendant la poupée.
- Et par rapport à celle de Diana ? Comment est-elle ? demanda de nouveau Annabelle.
Le petit garçon jeta un regard vers Diana qui avait l'air enragé.
- Elle est mieux habillée que celle de Diana donc elle est plus belle, c'est logique, déduisit Alexandre en haussant les épaules, faisant de son mieux pour retenir son sourire.
- Haha ! s'exclama Royston en pointant un doigt sur ladite Diana. On te l'avait dit ! Même pâlichon est d'accord avec nous !
- De toute façon, vous n'avez pas de goût ! Que peut-on attendre de personne de votre acabit ? Votre avis ne compte pas vraiment, répliqua Diana en fronçant ses sourcils de feu.
- Tu peux parler, oui ! dit Annabelle. Je te signale que tes poupées ne sont bonnes qu'à essuyer le sol tant elles sont laides !
- Peut-être que mes poupées sont moins belles que les tiennes, Annabelle, mais au moins, je sais les conserver, mon placard en est rempli ! Alors que toi, tu casses les tiennes au bout d'une semaine malgré leurs prix. D'ailleurs, je ne donne pas cinq jours à cette jolie chose avant d'aller rejoindre celle qui l'a précédée sous terre ! s'écria Diana avec rage.
Elle n'en pouvait plus d'eux. Mais avant qu'Annabelle ne puisse répondre quoi que ce soit, Alexandre éclata d'un rire méprisant.
- Oh, Diana, arrête ! Ton placard est rempli de chiffons ! Si tu veux mon avis, je pense que la qualité surpassera toujours la quantité. Tu pourras conserver autant de chiffons que tu voudras, jamais leur valeur n'égalera celle d'une poupée aussi chère que celle d'Annabelle !
Royston et Annabelle se mirent eux aussi à rire en constatant que le visage de Diana s'était décomposé.
Encouragé par ces rires, Alexandre poursuivit.
- Tu ferais donc mieux de te taire. Je sais que l'envie te ronge mais la vie est ainsi faite : tu es condamnée à n'avoir que des jouets bon marché ! Alors fais un effort et épargne-nous tes misérables jérémiades !
En finissant de parler, il avait un regard triomphant car il venait de lui clouer le bec. Tous se turent alors et observèrent la fillette.
Le regard azur de Diana était celui d'un être brisé. N'y tenant plus, elle se releva en retenant ses larmes et s'en alla en courant.
- Mais quelle fragile, celle-là ! On lui a rien fait ! s'écria Royston en la voyant partir.
- Laisse-la donc aller pleurer ! Elle ne mérite que ça, cette mijaurée ! affirma sa sœur qui souriait en jouant avec sa poupée.
Pourtant, Alexandre se demanda soudain s'il n'était pas allé un peu trop loin cette fois. C'était la première fois qu'elle pleurait après tout …
…
Pour comprendre le comportement de ces enfants envers Diana, il faut remonter plusieurs années en arrière. Jorge Albertwood, le père d'Alexandre, était alors bien plus jeune et encore célibataire, et il avait un frère et une sœur.
Sa sœur, la tante d'Alexandre, était une jeune femme facilement malléable qu'on n'eut pas de mal à faire épouser un riche noble anglais bien plus vieux qu'elle. Ça avait été un beau mariage, de ceux que la société applaudi, et qui avait apporté beaucoup à la famille Albertwood. De cette union étaient nés Royston, le fils aîné, puis Annabelle.
Diana quant à elle était le fruit d'un arbre bien moins beau.
En effet, le frère restant était beaucoup plus farouche que sa sœur. Bien que promis à la fille d'un grand marquis depuis toujours, il avait réussi à s'éprendre d'une vulgaire servante qui lui avait fait perdre la tête au point de le pousser à rompre son alliance avec la fille noble pour l'épouser.
Ah, cette nouvelle en avait fait du bruit … Partout, l'histoire de ce noble qui épouse sa servante avait déchainé les réactions. C'était trop beau, trop romantique pour passer inaperçu. Comme si un roman à l'eau de rose était devenu réalité, confortant les filles de classe moyenne qui rêvaient du prince charmant dans leurs fantasmes. Le peuple avait adoré ce conte de fées.
Malheureusement, la réalité était totalement dénuée de rose. Cette décision avait été très lourde de conséquences pour tous car la famille de la fiancée était très influente. Outragée d'une telle décision, elle avait décidé d'utiliser son pouvoir pour fermer à tout jamais les portes de la bonne société et des affaires à cet homme stupide et à son épouse, cette basse servante, pour reprendre les termes de l'époque.
Les parents Albertwood n'avaient absolument rien fait pour aider leur fils. Au contraire, ils l'avaient enfoncé en le reniant et en le déshéritant. Après tout, comment avait-il pu les humilier pour une servante ?
C'est ainsi que les deux amoureux s'étaient retrouvés sans revenu. Le noble, qui avait été toute sa vie accoutumé à la richesse et à la paresse, avait dû se trouver un travail de comptable dans une petite entreprise pendant que sa femme, dont le nom était connu de tous, ne put se trouver un autre emploi.
Ils étaient pauvres dorénavant et les naissances successives de leurs enfants n'avaient fait qu'empirer la situation. La mère avait fini par tomber malade suite à son cinquième accouchement et les soins nécessaires à son rétablissement étaient très coûteux. Au bord du gouffre, désormais incapable de subvenir aux besoins de sa famille, l'ancien riche avait été obligé de ravaler sa fierté et de faire appel à sa famille.
Heureusement pour lui, son père à la rancune tenace était enfin mort et la colère de son frère et de sa sœur s'était atténuée avec le temps. Le souvenir de leur frère les avait ainsi incités à lui rendre visite un soir.
C'était de la sorte qu'ils avaient vu sa misérable demeure, sa situation déplorable et ses enfants affamés. Cela avait fait vibrer la corde de l'amour fraternel dans leurs cœurs. Ils s'étaient ainsi accordés pour aider cet homme dos au mur avec ses trois fils et ses deux filles.
Jorge Albertwood avait commencé par lui donner l'argent demandé pour les soins de l'ancienne servante alors qu'Eloïse, sa sœur, avait fait en sorte de faire intégrer ses trois neveux dans un prestigieux établissement dans lequel son époux avait de l'influence. Ensuite, Jorge avait doté tous ses neveux d'un héritage qu'ils obtiendraient à la fin de leurs études pour les aider dans leurs vies. Il avait aussi pris une de ses nièces avec lui pour lui assurer une bonne éducation et en faire la compagne de jeux de son fils. L'autre fille qui était l'aînée de la fratrie avait refusé de rejoindre sa sœur pour rester auprès de ses parents.
Finalement, les soins médicaux fournis à la mère ne purent la sauver. Cette gentillesse était arrivée trop tard. Sa fille, qui l'avait veillée durant ses derniers instants, avait alors décidé d'intégrer un couvent quelques mois après sa mort. Et le père, resté seul dans la grande ville, avait fini par être poignardé dans le dos par des voleurs dans une sombre ruelle …
Annabelle, Royston et Alexandre connaissaient parfaitement cette histoire. On la leur avait racontée pour les inciter à être plus tendres avec leur cousine mais cela n'avait fait qu'empirer le dégoût qu'ils éprouvaient à son égard.
Ces enfants étaient au courant de leur valeur. Ils s'en rendaient compte à chaque fois que leurs instituteurs cédaient à leurs caprices ou se taisaient face à leurs bêtises. On ne pouvait pas les gronder car ils étaient les enfants de grandes personnes et eux en profitaient toujours tout en mentant auprès de leurs parents.
Ce traitement spécial avait développé leur orgueil, les rendant incapables d'accepter leur cousine. Après tout, cette fille de servante était bien en-dessous d'eux ! Ils étaient dégoutés de voir qu'elle mangeait à la même table qu'eux, et de la même nourriture, qu'elle s'habillait comme eux, et qu'elle recevait la même éducation. Alors ils faisaient de leur mieux pour lui rappeler son rang.
Alexandre s'amusait ainsi à la taquiner un peu au quotidien. C'était supportable pour Diana car il n'allait jamais loin mais c'était surtout dû à son emploi du temps très chargé. Cependant, lorsque Royston et Annabelle venaient pour les vacances, là commençait pour elle un enfer. Ces trois-là réunis étaient impitoyables et rien ne pouvait les arrêter. Royston lui tirait les cheveux et Annabelle se pavanait devant elle avec ses beaux vêtements et ses précieux jouets pendant qu'Alexandre s'amusait à la rabaisser en l'insultant avec des mots qu'elle ne comprenait pas… Elle essayait de se défendre mais seule contre trois diables, c'était très difficile. D'autant plus que les serviteurs, Miss Georgette et Miss Kavioski, ne faisaient rien pour l'aider, même en sachant le calvaire qu'elle vivait …
Elle jouait alors à la forte fille, celle que rien n'ébranle, car elle savait que l'ignorance était ce qui faisait le plus de mal à ses trois petits démons. Personne ne l'avait jamais vue lâcher la moindre larme quelle que soit la méchanceté qu'elle subissait. Mais parfois, il lui arrivait de pleurer. Elle était humaine malgré tout. Ce n'était pas parce qu'elle ne les montrait pas qu'elle était dénuée d'émotions. Sur ce point, elle n'était que trop semblable à Alexandre.
…
- Comment vous allez mes chéris ? demanda Eloïse en s'approchant des enfants qui jouaient sur le tapis.
Annabelle brossait les cheveux de sa poupée, Royston lisait un livre illustré et Alexandre dessinait le vase sur la table basse. Ils étaient absorbés par leurs occupations jusqu'à ce qu'une tendre main vienne caresser leurs cheveux d'or. Eloïse donna ensuite à chacun un bonbon et une barre de chocolat.
- Tenez, pour avoir été des anges, leur dit-elle. Mais tiens, où est donc Diana ? demanda-t-elle en remarquant l'absence de la fillette.
- Elle a fui après avoir vu la poupée d'Annabelle, répondit Rosyton en déballant sa sucrerie.
- Oh, oui ! Elle était verte de jalousie ! rit Alexandre en faisant de même.
Annabelle ne dit rien et se contenta de sourire en mangeant sagement ses douceurs.
- Oh, vraiment ? fit sa mère, un peu triste, en s'asseyant. Si j'avais su, j'aurais demandé à Victor d'envoyer deux poupées de Paris…
Annabelle grimaça en entendant cela. Elle ? Avoir les mêmes jouets que cette servante ? Jamais de la vie ! Pour distraire sa mère de ses pensées déplacées, la petite alla donc chercher un livre sur la table basse puis le lui présenta avant de monter sur le canapé et prendre place près d'elle.
- Mère, s'il-vous-plaît, lisez-moi cette histoire !
- Robin des Bois ? Vous voulez vraiment l'entendre ? C'est un peu long…
- Mais oui! s'exclama Royston en jetant son livre pour aller s'asseoir aux cotés de sa mère.
- Et toi, Alexandre, tu veux l'entendre ?
- Oui, ma tante, sourit le petit en reposant sa feuille et son crayon.
Il alla près de sa tante mais il n'y avait plus de place pour lui : ses deux enfants avaient tout pris. Il alla donc s'asseoir sur le sol à ses pieds pour entendre l'histoire.
- « Il était une fois, un jeune homme courageux, fort, soucieux des autres … Tout le monde l'aimait, sauf les riches. Cet homme, c'était Robin des Bois… »
Ainsi Eloïse se mit à raconter cette histoire.
Alexandre l'écoutait avec peu d'attention car le sort de ce voleur ne l'intéressait pas vraiment. Il pensait plutôt à autre chose et parfois, il levait ses yeux vers sa tante et ses cousins. Il sentait alors son cœur se serrer. Il se fit ensuite la réflexion que jamais sa mère ne s'était assise avec lui pour lui lire une histoire, jamais elle ne l'avait pris dans ses bras, jamais elle ne l'avait regardé avec douceur … Elle était toujours malade sa mère. Toujours couchée. Elle ne sortait que rarement de sa chambre pour se rendre à une réception ou pour accueillir des invités. Mais jamais pour lui.
Pourtant, il l'adorait … Alors pourquoi ne l'aimait-elle pas en retour ?
Il eut soudain très mal au cœur. Cette douleur était si forte que les larmes lui montèrent aux yeux, lui qui n'aimait pas pleurer.
Il n'avait pas la réponse à sa question mais sa maman l'avait sûrement. Peut-être que s'il allait la lui poser poliment, elle la lui donnerait ? Et que s'il se montrait sage et convaincant, elle allait accepter de passer davantage de temps avec lui?
- Où vas-tu donc, mon pâlichon ? demanda Eloïse en le voyant se relever.
- Excusez-moi mais je dois faire quelque chose ! dit-il en forçant un sourire sur son visage pâle avant de courir en dehors du salon.
Il courut jusqu'à une grande porte blanche et se mit alors à frapper, frapper, frapper. Des coups rapides et forts. Enfin, une grande et jeune dame brune vint lui ouvrir la porte.
- Qu'y-a-t-il ? lui demanda-t-elle.
- Je veux voir ma mère ! réclama Alexandre, les sourcils froncés.
- Jeune maître, je crois que vous feriez mieux de revenir plus tard. La duchesse n'est guère d'humeur à vous voir, répondit-elle en posant sa main sur sa tête.
- Mais pourquoi ? Je ne veux que lui parler !
- Vous auriez dû alors venir la voir ce matin. Elle a passé toute la journée chez les Grey avec votre tante et vous savez quel point les sorties l'épuisent.
Alexandre resta un moment à dévisager cette grande dame. Elle avait des yeux sombres qui lui donnaient des frissons dans le dos. Finalement, il se força à sourire.
- Excusez-moi du dérangement, Miss Kavioski. Dîtes à la duchesse que je voudrais la voir demain.
- Je le ferai sans faute, dit-elle avant de se retourner et de doucement fermer la porte.
- Comme toujours …
Il courut ensuite vers sa chambre car il sentait l'émotion le gagner. Il entra et ferma précipitamment la porte comme si une bête l'avait pourchassé dans les couloirs. Il glissa alors le long de la porte en tremblant.
Un vent frais entra par les fenêtres, faisant valser les rideaux bleus.
Alexandre reprit son souffle en observant la douce lumière orange qui baignait la pièce. Le chant des oiseaux qui accompagnait la retraite de l'astre solaire lui parvenait aussi. Sans savoir pourquoi, être dans cette pièce dans laquelle il aimait tant se trouver seul était aujourd'hui étouffant. La pièce lui semblait tout à coup être mille fois plus grande que d'habitude. Elle l'engloutissait. Et tous ses beaux objets qu'il avait accumulés ne lui apportaient pas le moindre réconfort …
Il sentit avec surprise ses yeux se gorger d'eau encore une fois et il se demanda quelle pouvait bien être cette douleur qu'il éprouvait au fond de lui. C'était la première fois qu'il sentait une chose pareille. Comme si un être crapuleux lui avait arraché le cœur pour le briser en morceaux en le jetant au sol. Mais il se força encore une fois à sourire.
A cet instant, il entendit des sanglots. Il se releva, intrigué, et se dirigea vers la source du bruit : son armoire. Il l'ouvrit et vit au fond, en dessous des vêtements suspendus, une petite personne qui pleurait. Il s'approcha d'elle en silence et même quand il eut reconnu les cheveux roux de Diana, il ne dit pas un mot. Cette dernière leva ses yeux bleu larmoyants vers lui comme pour le supplier de ne pas rire d'elle. Comme répondant à sa prière muette, Alexandre sortit un mouchoir bleu de sa poche et le lui tendit puis s'en alla sans lui avoir adressé la moindre parole.
Diana pensa une seconde qu'elle venait de rêver, qu'il ne pouvait pas s'agir de l'Alexandre qu'elle connaissait … Avant qu'elle ne puisse dire si c'était une chimère ou une réalité, elle entendit la porte se fermer. Il venait de partir.
…
Depuis ce jour, Alexandre avait tout tenté pour avoir un peu d'attention de la part de sa mère. Il avait appris sa mélodie préférée au piano. Il s'était mis à lui cueillir des fleurs mais elle ne passait jamais trop de temps avec lui, une demi-heure tout au plus, ce qui suffisait malgré tout à le rendre heureux. Il était fier de sa mère car elle était la meilleure de toutes les mères. Jamais il n'avait vu de créature plus gracieuse, plus élégante, plus belle … Et si elle n'avait pas été malade, elle aurait sans doute été des millions de fois plus belle encore.
La jeune Miss Kavioski, la dame de compagnie de la Rose Blanche, assistait à ces scènes avec pitié. Ce petit qui avait beau être un peu stupide pour chercher l'amour d'une mère pareille, lui inspirait une grande compassion. À son âge, manquer de la tendresse maternelle devait être terrible, surtout que son père faisait peser sur ses épaules une grande pression.
Miss Kavioski savait que dès la naissance d'Alexandre, le duc avait réalisé qu'il n'aurait pas d'autres successeurs compte tenu de l'état de sa femme après l'accouchement. Il n'avait donc pas le droit de rater l'éducation de son héritier. Il ne voulait pas en faire un enfant pourri-gâté, un gosse naïf élevé dans les jupons des femmes. Voilà pourquoi il le traînait avec lui dans ses réunions d'affaire. Malheureusement, le garçon ne voulait rien comprendre, ne fournissant aucun effort.
Elle l'imaginait parfois, lorsqu'il était assis dans son bureau. L'esprit de Jorge Albertwood s'étalait sûrement sur l'avenir, essayant d'imaginer ce que deviendrait sa famille si Alexandre se révélait être un raté … Rien que cette pensée devait suffire à le chambouler. Tout son travail, tout ce qu'il avait accompli pour l'entreprise familiale ne devait pas disparaître à cause d'un mioche stupide ! Mais le caractère de son fils ne faisait rien pour le réconforter dans ses prédictions.
C'est ainsi qu'un matin, le duc se leva du lit en se disant qu'il était temps de faire définitivement d'Alexandre un homme et pour cela, il avait décidé de déménager définitivement à Londres. On acheta alors de nouveaux meubles pour mieux fournir la résidence londonienne qui jusqu'alors n'était que secondaire.
Étrangement, la nouvelle fut assez bien accueillie par Alexandre parce qu'il appréciait particulièrement l'ambiance de Londres avec ses grands magasins et ses belles rues. C'était un endroit important pour les gens importants !
Durant le voyage qui dura tout de même trois jours à cause de la santé fragile de la duchesse, Diana s'émerveilla. Elle qui avait vécu la majeure partie de sa vie à la campagne contemplait le défilé des paysages, les nuits passées dans les hôtels et l'arrivée à la capitale comme des événements enchantés. Ses réactions furent même drôles pour Alexandre et cela l'aida à passer l'ennui, lui qui était habitué à ce genre de voyages.
- Pâlichon, je suis si heureuse ! lui confia-t-elle lors du second jour de voyage alors qu'ils étaient dans la voiture. J'ai hâte de voir Londres !
- Si tu le dis, répondit-il en baillant, se disant qu'elle était bien gentille.
Cependant, ce voyage fut la dernière fois qu'ils partagèrent vraiment un moment ensemble car le duc tint merveilleusement sa promesse une fois à Londres. A partir de ce jour en effet, Alexandre travailla le plus clair de son temps. Adieu, les jeux !
Pendant ce temps, Diana s'employa avec Miss Georgette à devenir une vraie Lady. Ils ne se virent que peu et à chaque fois, leurs interactions devinrent de plus en plus froides car le temps jouait contre eux.
…
Plusieurs années plus tard, ils avaient regretté tous les deux cette époque et ses événements. Cette douce enfance qui s'était envolée comme les dernières feuilles d'automne que le vent chassait pour faire place à l'hiver.
Mais en ce temps, le petit n'en avait pas été conscient. Tout ce qui lui avait importé était d'arriver à la hauteur des espérances de son père. Il avait été tellement occupé avec ses leçons qu'il n'avait même plus pensé à sa mère …
…
La vie d'Alexandre avait ainsi été ponctuée de travail pendant plusieurs mois durant lesquels il avait perdu toute notion des choses … Jusqu'à une fin d'après-midi, alors qu'il jouait dans sa chambre après une dure journée d'apprentissage, quand il entendit un cri puis plusieurs autres. Inquiet, il sortit pour découvrir la raison de ses cris et vit les femmes de chambres courir, portant des bassines pleines d'eau chaude. Il demanda des explications mais on lui répondit qu'il ne se passait rien dont il devait se soucier.
Il n'apprit la vérité que plus tard dans la soirée, par son père.
Cette nouvelle le terrassa mais pour autant, il ne sut pas que sa mère était morte en couche. Ce secret fut soigneusement gardé dans la maison, tout comme la disparition de Madeleine, l'autre dame de compagnie de la duchesse. De toute façon, Alexandre ne la connaissait que de loin, contrairement à Miss Kavioski qui l'avait pratiquement élevé. Il supposa donc qu'elle avait été renvoyée.
Le lendemain, le duc furieux jeta dans le feu, les uns après les autres, tous les effets personnels de sa défunte épouse : ses photos, ses portraits, ses lettres, ses dessins alors que ses vêtements étaient emportés à un endroit dont Alexandre ignorait tout. Il ne put garder qu'un pauvre châle blanc oublié dans les tiroirs.
Cette journée fut consacrée aux larmes et aux visites des proches et des voisins dont la plupart n'avait jamais connu la morte car elle ne sortait jamais de sa chambre à cause de ses maladies.
Ce fut un jour inoubliable pour l'héritier durant lequel il fut si choqué qu'il ne pleurât point, affaibli par les larmes lâchées avant de dormir. Il vit les domestiques draper la maison de noir sans rien ressentir. Il reçut les encouragements et les « sois fort » avec une retenue et une froideur déconcertantes. Il ne se reconnaissait plus dans son joli costume noir et ses chaussures vernies, avec cet air sérieux qu'il n'avait encore jamais arboré. Son cœur était en miettes, piétiné par une vérité écrasante : il n'avait plus de mère.
Mais ce ne fut qu'au jour de son enterrement qu'il réalisa vraiment la situation. Tous étaient présents : Diana, Royston, Annabelle, la tante Eloïse et son mari, Miss Kavioski, Miss Georgette, Mrs. Grey et son époux, et tant d'autres gens qu'il ne connaissait pas … Il vit le cercueil être mis dans le trou puis recouvert de terre par chaque membre de la famille pendant qu'un homme disait du bien de sa mère sans l'avoir connue. Lorsque vint son tour, il prit la pelle et se mit à jeter la terre machinalement dans le trou presque plein sous les yeux de tous. Jusqu'à ce qu'il s'écroule en larmes.
- Mère, revenez, par pitié ! Mère, je ferai tout ce que vous voudrez mais revenez !
Alors, il se rua dans la terre et se salit les mains pour la sortir de ce trou.
- Venez, Alexandre. Ce n'est point le moment de faire de pareilles scènes, lui murmura soudain Miss Kavioski tout en le prenant par la main pour l'emmener au loin.
Une fois dans une pièce un peu à l'écart, elle le posa de force sur un siège et s'agenouilla en face de lui pour lui nettoyer les mains avec un mouchoir. Elle avait un regard glacé, presqu'aussi triste que celui du petit garçon.
- Vous nous avez fait une belle scène, Alexandre, j'espère que vous êtes fier de vous. Les gens ne vont pas l'oublier de sitôt. Vous êtes bon pour être le sujet de discussion du monde pendant des mois, petit inconscient ! lui reprocha-t-elle, les yeux toujours concentrés sur son travail.
Le petit ne lui répondit pas, sans doute conscient de sa faute.
Plus tard, c'est Mrs. Grey qui vint lui parler. Elle passa sa main dans ses cheveux tout en lui murmurant des douceurs à l'oreille.
- Tout ira bien, mon chou. Ce n'est qu'une mauvaise passe. Moi aussi j'ai perdu ma mère bien jeune mais n'oublie pas que le temps guéri toutes les blessures … Tu finiras un jour par t'en remettre, même si tu crois maintenant que ta tristesse sera éternelle. De toute façon, sache que rien ne change entre nous, tu pourras toujours venir me voir si tu as besoin de moi…
- Merci, Mrs. Grey, je vous suis très reconnaissant, répondit-il d'une toute petite voix enrouée par les sanglots.
Ses paroles lui avaient paru tellement belles. Il apprendrait pourtant plus tard avec tristesse que ce n'était que des mensonges savamment formulés pour embobiner un enfant. Il comprit également à cet âge que personne n'était sincère dans la société, que personne ne pouvait faire preuve de gentillesse envers lui sans arrière-pensées.
Ils rentrèrent ensuite à la maison plus tard dans la journée. Alors qu'il traversait le pas de la porte, il entendit son père prendre Miss Kavioski à part et lui dire quelque chose à son propos.
- Jetez-moi ce faiblard dans sa chambre et fermez-la à double clé sans lumière pour qu'il y reste seul toute la soirée. Ne lui donnez pas de goûter ni de dîner d'ailleurs.
- Mais pourquoi ?! Je n'ai rien fait ! s'interposa le petit.
- Tu m'as humilié aujourd'hui ou l'as-tu déjà oublié ? répliqua le père.
- Mais je n'ai absolument rien fait ! Je n'ai humilié personne ! s'écria Alexandre, les larmes aux yeux.
Ses genoux tremblèrent de rage.
Cette vision fit tressaillir le duc. Ce petit être au bord des larmes devant lui, était-ce son fils ? Cette petite chose faible et inconsciente pourrait-elle maintenir la famille au sommet, conserver l'entreprise dans laquelle il avait mis ses entrailles ? Il se mit à douter, comme toujours. Il fallait qu'il se montre plus dur. Oui, il le fallait ! Sinon, ce garçon ne deviendrait jamais un vrai homme.
Il regarda encore une fois les yeux enragés de son fils et sentit son cœur bondir dans sa poitrine.
- Demain aussi. Tu ne sortiras pas de ta chambre et tu es privé d'argent de poche pendant un mois. Cela t'apprendra qu'un homme, ça ne pleure pas, dit-il avant de se diriger vers l'escalier à l'aide de sa canne qui claquait contre le sol.
- Vous êtes injuste ! Vous n'êtes rien d'autre qu'un père injuste ! Que le diable vous emporte ! lui cria Alexandre avant que Miss Kavioski ne l'étouffe en posant sa main sur sa bouche.
Le duc monta cependant les marches sans se retourner mais avec une certaine difficulté, comme s'il traînait derrière lui un boulet pesant. Il prit directement la direction de sa chambre, épuisé par cette journée dont les malheurs ne semblaient pas avoir de fin … En une semaine, il avait perdu son épouse, son seul amour, ainsi que son fils.
Jorge sentait bien qu'Alexandre n'allait jamais lui pardonner. Eh bien, soit ! Il lui aurait au moins donné une bonne éducation.
Cette rage que le petit avait au ventre allait être son moteur durant toute sa vie. Il n'allait certes pas s'en remettre mais elle lui permettrait d'aller loin.
…
Durant l'année qui suivit la mort de la duchesse, il s'en passa des choses.
Premièrement, tante Eloïse décida d'emmener Diana chez elle pour la soustraire à la sordide ambiance de deuil qui régnait dans la maison.
Ensuite, on diagnostiqua une maladie pulmonaire chez le duc qui dut, sous l'ordre formel du médecin, retourner à la campagne pour se soigner. Dans leur demeure à Hamphire, la chambre de la duchesse avait été transformée en salon sous les ordres du chef de famille, si bien que tout ce qui lui avait appartenu avait été jeté, comme si elle n'avait jamais existé. Pendant ce temps, les leçons sévères d'Alexandre continuèrent, avec la petite différence qu'il montait davantage à cheval. Il faisait même de longues promenades autour du domaine une fois par semaine. Au cours d'une de ses balades, il fit ainsi la connaissance des deux fils d'un modeste paysan, des jumeaux, qu'il prit en amitié en un rien de temps.
Ils s'appelaient Lorry et Moucant, deux garçons qui se ressemblaient presque comme des gouttes d'eau. Ils avaient tous les deux une peau bronzée et des yeux sombres avec une taille et un visage similaire. On arrivait cependant à faire la différence entre eux car Moucant était plus mince que son frère alors que Lorry avait des cheveux plus longs que ceux de Moucant.
Alexandre les trouvait … gentils. C'était des gens simples et sincères qui lui disaient toujours la vérité. Il aimait aussi se rendre chez eux car ils avaient une toute petite sœur, brune comme eux, qui l'appelait Alex. Ce nom lui plaisait. C'est ainsi que Moucant et Lorry s'étaient également mis à l'appeler de cette manière.
- Alex, franchement ! Tu n'pêches pas bien, mon vieux ! Avec du si bon matériel, moi j'aurais déjà vidé cette pauvre rivière ! lui dit un jour Moucant tandis qu'il ratait sa prise.
Moucant était comme ses parents : il avait l'âme des paysans et bien qu'il possède les bases de la politesse, Alexandre le voyait mal côtoyer de grandes personne à cause de son honnêteté et de ses manières trop directes. Il était pratiquement l'opposé de Lorry qui semblait savoir où il allait et ce qu'il allait faire de sa vie. Il avait toujours ce regard intéressé lorsqu'Alexandre lui parlait, si bien que ce dernier se demandait parfois si Lorry ne le fréquentait pas juste pour s'assurer son soutien dans le futur. Celui-là, il irait loin !
Cependant, il était certain que ces deux-là étaient ses amis, qu'ils ne voyaient pas en lui le fils d'un noble mais bien une personne normale. Alexandre était heureux en leur compagnie, il n'était obligé ni de bien se tenir ni de peser ses paroles, et il arrivait parfois en jouant avec eux à oublier l'ambiance morose et étouffante qu'il y avait chez lui. En effet, tout s'était assombri depuis la mort de la duchesse. Le duc était devenu tyrannique et virait les gens à tour de bras. Il travaillait comme un fou dans son bureau, ne dormant plus malgré les médecins qui lui recommandaient de ménager ses efforts.
Alexandre, comme tout le monde, n'en pouvait plus de la routine de travail qu'on lui imposait. Alors il trouvait le moyen de se faufiler hors de sa chambre lorsqu'il était censé travailler pour aller rejoindre ses amis.
Tout se passa bien jusqu'à ce que ses maîtres d'étude commencent à voir son niveau baisser et à l'entendre utiliser des expressions de paysan.
Tout cela fut rapporté au duc qui demanda à Miss Kavioski de découvrir la cause d'une telle régression. Avec son habilité, cette dernière réussit à percer le secret du petit à jour en le surprenant plus de trois fois en train de fuir sa chambre.
Elle finit ensuite par l'attraper et le confronter un après-midi.
- Quoi ?! Et cela dure depuis quand ? demanda-t-elle en apprenant qu'il fréquentait des paysans.
- Je n'sais plus trop…, dit le petit tout en baissant la tête.
- Oh, mon Dieu ! soupira-t-elle en se pinçant le nez. Vous êtes vraiment incorrigible …
Il fut touché par ses mots.
- Mais non ! Je n'ai rien fait de mal ! Pourquoi dites-vous une chose pareille ?!
- Mais vous fréquentez des paysans ! Des paysans, Alexandre ! On ne mélange pas les torchons et les serviettes, souvenez-vous ! Vous n'êtes pas du même monde !
- Mais quelle importance peut avoir le rang ou les origines dans mon cas ! Ce sont mes amis et nous nous amusons beaucoup ensemble ! répondit le petit, exaspéré.
- Et si votre mère vous voyait maintenant, dîtes-moi ce qu'elle penserait de son fils qui traîne avec des vauriens qui lui remplissent la tête de stupidités ?! Répondez !
Alexandre se tut à cette réplique. C'est vrai, il avait presque oublié sa mère… Et que penserait-elle de lui si elle le voyait ?
- De toute façon, elle est morte maintenant, soupira-t-il. Puis, je ne vois pas pourquoi je devrais arrêter de fréquenter mes amis puisque je n'en ai pas d'autres ici ! reprit-il avec feu. Comprenez, Miss Kavioski, j'étouffe dans cette maison ! Je travaille du matin au soir sans divertissement, sans compagnie … Je ne suis guère capable de supporter tout cela ! Alors je vous en prie, ne dîtes rien à père !
- Petit faiblard… Votre attitude est déplacée, vous avez franchi les limites, délaissé vos études, fait le mur pendant je ne sais combien de temps, et vous voulez que je ne dise rien à votre père ? Vous avez gagné du culot, ma foi !
Alexandre resta abasourdi, frémissant de peur, car il devina qu'elle allait parler à son père …
Et effectivement, elle lui révéla tout.
La colère du duc se fit sentir. Alexandre fut ainsi enfermé dans sa chambre durant des jours, mangeant ce que la servante lui apportait et demeurant seul. Puis, on l'informa qu'il devait faire ses valises : il avait été décidé qu'il intégrerait le Weston College, un établissement pour riches garçons. L'âge pour y entrer était de douze ans mais puisque le duc connaissait le directeur, Alexandre put y entrer à seulement neuf ans. Désormais, il allait étudier loin de chez lui et ne plus voir son père ou Miss Kavioski pendant des mois, voire des années. Il se sentit chassé au début puis il prit cette nouvelle de la bonne manière.
La veille de son départ, sa gouvernante, Miss Georgette, vint l'embrasser fiévreusement sur les joues et le front, elle qui était la seule à regretter son départ.
- Mon chéri, n'oublie pas de m'écrire ! Oh, comme tu vas me manquer !
Elle l'avait vu naître, grandir, jouer, rire, pleurer … Et maintenant, il allait la quitter pour un temps qui lui semblait infini… !
- Miss Georgette, laissez-moi tranquille maintenant, ça suffit ! répondit-il en la repoussant.
- Mais j'ai bien le doit d'embrasser mon pâlichon juste un peu ? lui demanda-t-elle en souriant. Demain, il me quittera enfant et après-demain, il me reviendra homme ! Je ne veux pas qu'il m'oublie.
Et elle l'avait pris encore une fois dans ses bras pour lui caresser les cheveux.
- Non, non ! Je ne pourrai jamais vous oublier, Miss Georgette, voyons ! Et puis, je ne reviens pas après-demain ! Ce serait trop facile sinon …, répliqua-t-il tout en lui rendant son étreinte, s'enivrant de son odeur familière de camélia.
Elle le berça dans ses bras ce soir-là comme elle l'avait tant fait lorsqu'il était encore un minuscule bébé, en lui chantant une berceuse et en passant sa main dans ses cheveux d'or alors qu'il avait la tête sur ses genoux.
Le petit diable prit du temps pour s'assoupir. Il avait les yeux fermés mais elle sentait qu'il était toujours éveillé et pensait à des choses de son âge. Elle aurait tant voulu pouvoir ouvrir cette petite tête et découvrir ce qui s'y tramait. Mais il finit par s'endormir, son souffle devint régulier et son visage s'adoucit. Doucement, elle le déposa sur son lit puis le recouvrit de son drap. Ensuite, elle prit sa bougie et se dirigea vers la sortie.
Mais alors qu'elle allait fermer la porte, elle l'entendit.
- Bonne nuit, Miss Georgette !
Surprise, elle éclaira son visage pour le voir lui sourire en la regardant avec des yeux doux.
- Bonne nuit à toi aussi, mon pâlichon, répondit-elle avant de refermer délicatement la porte.
…
Lorsque vint le jour, on réveilla le jeune maître très tôt et on l'habilla d'un tout joli costume. Puis, Miss Georgette vint lui baiser encore une fois le front et les joues après qu'il ait mangé son petit– déjeuner.
Quand il descendit dans la cour, il observa silencieusement le lieu. Il y avait grandi. Les feuilles d'arbres commençaient à se teindre de rouge et d'orange, la nymphe de la fontaine ne versait toujours pas d'eau de ses mains et le soleil se levait timidement à l'horizon. Soudain, il vit un grand homme tout vêtu de blanc venir de loin dans sa direction. Lorsqu'il se trouva en face de lui, il observa son visage avec beaucoup d'attention, surpris par des traits aussi fins et des yeux aussi clairs.
- Vous ressemblez à un ange, laissa-t-il échapper en rougissant.
L'homme en blanc ne répondit pas à son compliment et se contenta de s'incliner.
- Je suis Ash Landers, votre garde du corps jusqu'à votre nouvel établissement scolaire … Si vous voulez bien me suivre, ajouta-t-il en se mettant en marche en direction de la voiture.
Alexandre le rattrapa sans courir, marchant à sa guise, définitivement peu pressé de quitter cette demeure.
Dans la voiture, il passa le trajet en silence, observant la grande bâtisse s'éloigner de lui de plus en plus. Comme si c'était la dernière fois qu'il la voyait. Après, il s'amusa à dévisager M. Landers de plus près et il arriva au bout d'une heure ou deux de voyage à se convaincre qu'il était bien humain. Le voyage dura deux jours et ils arrivèrent au bout du second jour à ce fameux Weston College.
À première vue, il sembla immense à Alexandre. Lorsqu'on lui ouvrit les grandes portes du Collège, il fut ébloui, comme s'il venait d'apercevoir une merveille. Le remplaçant du directeur, un homme grand mais vieux et chauve, vint pour l'accueillir lorsque M. Landers le présenta.
Alexandre se demanda alors pourquoi le directeur ne faisait pas lui-même le déplacement pour l'accueillir. Il était l'ami de son père après tout. C'est ainsi qu'il apprit qu'il n'était pas le seul enfant privilégié dans cette école….
…
Peu après le départ du jeune maître, Miss Kavioski était allée boire une tasse de thé à la terrasse. Elle était demeurée un moment seule, assise le dos droit. Un vent frais était venu de temps à autre valser avec ses cheveux bruns, essayant de les arracher au strict chignon dans lequel ils étaient enroulés mais sans succès.
- L'automne arrive, avait-elle remarqué en contemplant les feuilles de couleur orange qui dansaient dans le ciel, jouant avec le vent.
Elle s'était dit qu'elle devait peut-être partir maintenant qu'elle n'avait plus d'enfant à élever et plus d'amie à soutenir.
Elle s'était demandée si elle devait peut-être rentrer en France. Mais pour quoi faire ? Elle n'avait plus personne là-bas. Ses parents étaient morts et ceux de sa défunte maîtresse aussi. Elle avait réfléchi au fait que si elle devait se décider à rentrer chez elle, elle n'aurait d'autre choix que de se marier ou de travailler comme institutrice chez une autre riche famille. Elle avait aussi pensé qu'elle pourrait s'enquérir de cette petite fille, celle que Madeleine avait emportée avec elle.
Miss Kavioski s'était bien doutée que cette enfant, si elle était toujours vivante, devait vivre dans des conditions misérables et recevoir une éducation des plus déplorables. Elle avait compris qu'elle allait sûrement grandir pour devenir une basse dame puis épouser un bas homme malgré ses hautes origines. Même la plus belle et la plus prometteuse des graines grandit mal si elle est plantée dans une terre desséchée. Alors à quoi bon aller la retrouver ? Son père l'avait reniée à sa naissance, elle n'avait donc que son nom mais aucune fortune ni avenir.
La femme avait soupiré en se disant que la sagesse lui manquait encore malgré son âge. Elle avait en effet réalisé qu'elle se mentait à elle-même depuis tout ce temps car elle avait honte d'admettre la vérité : elle ne voulait pas quitter cette terre. Oh, que non ! Son âme y était attachée, elle y avait planté tant de souvenirs que partir maintenant lui était inconcevable. Elle avait remarqué qu'elle avait tout ici. Alors qu'elle s'était un peu concentrée, elle aurait pu voir de cette terrasse sa belle amie flâner avec son ombrelle dans le jardin, entendre le jeu maladroit et timide du petit Alexandre au piano ou encore sentir l'odeur des roses du jardin qui annonçaient la venue du printemps…
Seulement, bien qu'elle veuille rester, elle avait su qu'elle n'avait plus aucune raison à faire valoir en ce sens. Jorge Albertwood n'allait tout de même pas la payer pour ne rien faire ! Pendant une minute, elle avait fait de son mieux pour se trouver une raison valable de rester mais aucune idée ne lui était venue. Elle avait su que sa fierté l'empêcherait de travailler en tant que simple domestique et pourtant … Elle aurait pu accepter une pareille place si on lui avait permis de rester… Elle ne voulait pas se marier ni avoir d'enfant, il ne lui restait donc rien à faire. Et découvrir le monde ne l'intéressait pas car elle ne le connaissait que trop bien à travers les livres.
Elle ne s'était pas imaginée vivre ailleurs qu'auprès du duc. Oh oui, le duc avait encore besoin d'elle ! avait-elle espéré. Il avait besoin de quelqu'un d'honnête et de sérieux pour l'aider à remonter la pente, de quelqu'un pour le soutenir durant sa maladie, de quelqu'un pour entretenir cette belle propriété et discipliner les domestiques. Le duc aurait toujours besoin d'elle et elle avait décidé de rester pour payer sa dette.
Car elle devait tant à la duchesse regrettée, s'était-elle rappelée… C'était sa famille qui l'avait arrachée à la misère après la mort de ses parents, c'était elle qui l'avait considérée comme une amie et présentée à la bonne société, c'était elle qui l'avait prise avec elle à l'étranger. Si elle avait pu manger à sa faim et porter des robes de soie, c'était uniquement grâce à cette belle rose. Alors comment aurait-elle pu abandonner le mari que sa maîtresse avait tant aimé sans souffrir de culpabilité durant toute sa vie ?
…
Sa volonté se réalisa quelques jours plus tard lorsque le duc la fit appeler pour lui proposer un nouveau poste. C'est ainsi qu'elle resta auprès de lui durant toutes ces années sans quitter une seule fois la campagne.
Durant cette époque, elle ne sentit pas le temps passer tant la vie qu'elle mena était tranquille, tant les jours qui passaient ressemblaient à des minutes.
Son quotidien se composa ainsi de promenades dans le jardin avec le duc lorsque venaient les beaux jours, d'entretien avec Nails au sujet de la demeure et de prises de décisions la concernant.
La seule chose qui rythma leur vie et leur fit prendre conscience du temps furent les bulletins trimestriels d'Alexandre ainsi que les lettres concernant sa conduite.
D'après ses notes, le futur duc était moyen. Terriblement moyen. En plus de cela, ses professeurs rapportaient que c'était une véritable petite canaille qui ne pouvait s'empêcher de créer des litiges à cause de son franc-parler. Ses camarades semblaient le haïr et lorsqu'il n'était pas en train de se chamailler avec eux dans la cour, il était introuvable, disparaissant pour ne réapparaitre que plusieurs heures plus tard.
Le duc ainsi que Miss Kavioski lui envoyèrent souvent des lettres pour le réprimander de sa méconduite. Mais il ne répondait que rarement et lorsqu'il le faisait, ses lettres étaient pleines de prétention et de dégoût à peine voilés pour son père et son ancienne maîtresse.
En réponse à cette insolence, le duc ne se rendit jamais aux compétitions de criquet de son fils que ce dernier perdait toujours et ne lui envoya point de cadeaux à Noël ni pour son anniversaire.
Mais Alexandre n'était pas un imbécile complet. Il n'était peut-être pas bon en géographie et en histoire mais il obtint toujours des notes acceptables en mathématiques et en musique. Il fut même classé parmi les meilleurs pianistes de l'école. En plus, c'était un très bon sabreur qui gagna presque tous ses duels d'escrime malgré l'âge de ses adversaires, toujours bien plus grands et plus forts que lui.
Cependant, ses réussites n'arrivèrent pas aux oreilles du duc ou du moins, il ne sembla pas y prêter de l'importance car il ne s'en vanta pas.
Les années passèrent ainsi, presque sans événement important, et la douceur de la campagne guérit visiblement les poumons du duc. Il lui arriva même parfois de rire. Ces rares jours où le soleil brilla sur le cœur de ce vieux malade furent des jours pendant lesquels la maison entière s'illumina. Mais ils ne durèrent jamais longtemps car le nuage qui régnait en maître sur toute la demeure des Albertwood revint toujours le lendemain.
Mais même lorsqu'il était d'une exécrable humeur, le duc ne refusa jamais audience à un homme dans le besoin. Il continua donc à prêter de l'argent et à alimenter des œuvres caritatives.
C'est ainsi qu'un soir, au milieu de la nuit, une vieille femme vint toquer à la porte. Lorsque Nails lui ouvrit, elle le regarda avec des eux accablés.
- J'veux voir l'duc ! Par pitié ! J'ai besoin d'son aide !
- Le duc est endormi, madame, répondit le majordome en baillant.
- Mais j'ai besoin d'lui j'vous dis !
- Pardon mais c'est impossible.
Face à cette réponse, la dame se mit trembler comme une feuille.
- Ma fille est très mal ! Elle gémit et s'roule de douleur dans son lit ! Ecoutez, mon bon m'ssieur ! J'n'peux compter que sur la gentillesse du duc car je n'suis qu'une p'tite fermière veuve. Mes parents m'ont mariée d'force à un pauvre homme pace'que j'devenais vieille fille ! Cet homme, mon pauv'mari, buvait tout le temps et l'démon du jeu le possédait ! Et il m'battait et battait sa p'tite fille car elle n'était pas un garçon … Mais c'n'est pas tout, il est mort ivre dans une rue … Depuis, chaque fois qu'je passe dans la rue, les gens m'appellent la femme du dépravé … Et comme si c'n'était pas assez, il m'a laissé avec plein de dettes ! Ca fait plus d'un an que j'bosse comme une malade, qu'j'creve de faim avec ma fille et j'n'arrive toujours pas à rendre le quart d'c'qu'il a emprunté pour boire !
Une larme coula sur sa joue halée à cause du travail dans les champs avant qu'elle ne saisisse les mains de Nails dans les siennes en tremblant.
-Et maintenant, ma fille a faim et elle est malade ! J'n'ai plus un sou, j'ai plus rien ! Et elle va mourir ! J'ai besoin de l'aide du duc, personne d'autre n'accepterait de m'donner d'l'argent !
Touché par ses mots, le majordome extirpa ses mains de la rudesse des siennes en promettant d'aller réveiller le maître. Un peu grincheux au début, le duc accepta cependant de recevoir la villageoise. Elle lui raconta son histoire en larmes d'un ton suppliant. Elle se dit même prête à se mettre à genoux, à accepter toutes les conditions si seulement le duc voulait bien lui prêter de l'argent pour nourrir son enfant et payer ses frais médicaux.
- D'accord, j'accepte de vous prêter de l'argent. Dites-moi seulement le montant dont vous avez besoin, décida finalement Jorge.
La dame se remit à pleurer, mais avec un sourire cette-fois. Elle joignit les mains en signe de reconnaissance.
- Que Dieu vous bénisse ! Que Dieu vous bénisse, mon bon duc ! pleura-t-elle. Vous êtes aussi bon qu'on l'dit, et même plus ! J'oublierai pas vot'geste ! Moi et ma fille, on vous s'ra reconnaissant à vous et à tous vos fils !
Ensuite, Jorge la pria d'attendre alors qu'il se dirigeait vers sa chambre en compagnie de son domestique. Il mit des billets dans une enveloppe qu'il signa puis la tendit à Nails.
- Prenez. Habillez-vous pour accompagner cette pauvre mère et vous assurer qu'elle ne nous roule pas dans la farine … Si elle a bien une fille mourante, remettez-lui l'enveloppe et inscrivez son nom et son adresse. Si elle nous ment, revenez en vitesse.
Nailq, qui était à l'époque un robuste gaillard, n'avait rien à craindre dehors. Il exécuta l'ordre du duc et revint sans argent après quelques heures car la femme s'était révélée être vraiment dans le besoin.
Et ce fut loin d'être le seul geste généreux du duc. Il donna toujours aux autres sans attendre quelque chose en retour.
Lorsqu'un jour, Miss Kavioski lui demanda pourquoi il le faisait, il lui répondit sans lever les yeux de son livre.
- Si je ne le fais pas, qui le fera ?
Sans savoir pourquoi, Miss Kavioski ressentit une forte admiration pour lui. Cet homme ne méritait pas son sort.
…
Peu après la fin des examens d'Alexandre au Weston College, celui-ci envoya une lettre pour informer son père qu'il allait débuter des études de commerce dans une faculté à Londres et qu'ainsi, il n'allait pas pouvoir rentrer à la maison. Malgré tout, Miss Kavioski apprit un jour de source sûre que le jeune homme était venu dans la région pour rendre visite à Miss Georgette et qu'il s'était même enquis au sujet de son père.
Cette année-là, l'hiver fut si rude dans cette belle campagne que la maladie du duc, si longtemps endormie qu'on la croyait morte, se réveilla brutalement comme pour rattraper le temps perdu et faire oublier son absence. Jour et nuit, le duc suffoqua, cracha du sang, trembla. Il ne put même plus se lever, passé un cap de sa maladie.
Un soir parmi d'autres, M. Wickham, son ami qui vivait à la capitale, vint pour prendre de ses nouvelles. Il resta des heures à son chevet à veiller un être immobile, blême, à la faible lumière qui arrivait à transpercer les rideaux. Pourtant à un moment, le duc assis dans son vieux fauteuil ouvrit la bouche pour avoir des nouvelles de son fils.
- Comment se porte-t-il, ce pauvre petit ?
- Oh, ce n'est plus un petit maintenant, c'est devenu un jeune homme. Un très attractif jeune homme, répondit M. Wickham en souriant.
- Il ne passe pas son temps à courir les amourettes, j'espère ?
- Ce sont les amourettes qui lui courent après, vous savez, mais il semble en être assez désintéressé. Ne vous-en préoccupez pas. Je pourrais même parier que ce petit ne s'est jamais approché d'une femme, il a toujours cet air d'enfant dans les yeux !
- Est-ce qu'il étudie bien au moins ? Pourra-t-il un jour reprendre mon affaire et mon titre ?
- Je ne peux vous l'affirmer totalement mais la négociation et les cours d'économie semblent le passionner, il en parle pendant des heures ! Si vous voulez mon avis, je pense qu'il a l'étoffe d'un dirigeant, il sait s'imposer parmi ses aînés !
- Il a intérêt … Ecoutez, mon ami, je me fais vieux et mon corps ne va pas tenir indéfiniment face à cette cruelle maladie. Je veux que vous restiez à ses côtés, que vous l'éloigniez de la débauche et du gaspillage, confia le duc en regardant son ami dans les yeux.
- Je ferai comme vous le dites, répondit M. Wickham en se pinçant les lèvres, voyant qu'il se souciait finalement toujours autant de son fils.
Après le départ de ce dernier, M. Albertwood resta dans le salon seul, affalé sans pouvoir se lever. Ses jambes tremblaient depuis des jours et même à côté du bon feu, il ressentait un froid de Sibérie.
Dehors, une forte pluie battait les fenêtres et à l'intérieur de la demeure, aucun son ne se faisait entendre. Sur le fauteuil en face de lui sur lequel un vivant était assis deux heures auparavant, Jorge se mit à imaginer une jeune personne au visage doux et au sourire aimant. Malheureusement, cette belle vision se mua lentement, ses cheveux blanchirent, des rides apparurent et son sourire s'effaça graduellement… Et c'est ainsi qu'elle disparut, se dissipant comme un brouillard.
Une larme se mit alors à dévaler la joue pâle du malade. Il venait de la voir .
…
Même après la fin de l'hiver, l'état du duc ne s'améliora pas et il ne fit même qu'empirer après une lettre de son fils. Alexandre, qui venait de finir ses études, lui avait en effet écrit pour l'informer qu'il ne comptait pas rejoindre l'entreprise familiale et qu'il avait pour projet de travailler dans une autre société.
Le vieil homme déchira la lettre sauvagement après avoir achevé sa lecture.
- Ne reviens pas ! Enfant ingrat ! Pars et ne reviens jamais ! s'écria-t-il tout seul.
Alarmée par les cris, Miss Kavioski prit la liberté de s'introduire sans permission dans la chambre du duc et trouva l'homme en train de frapper son oreiller de toutes ses forces.
- Mais, maître ! Que faîtes-vous ? Arrêtez, par pitié ! le supplia-t-elle en lui prenant l'oreiller des mains.
Après avoir réussi à le calmer, elle lui fit apporter une nouvelle tasse de thé.
- Pourquoi étiez-vous dans cet état, si je puis me permettre de vous poser une pareille question ? lui demanda-t-elle une fois l'atmosphère apaisée.
- Ah…, soupira-t-il en regardant le reflet de ses yeux de jade dans la tasse. J'ai élevé et nourri un être terrible, un être ingrat et sans cœur qui sera un poids énorme pour les habitants de cette terre car il est très malin… Et les malins arrivent toujours à leur but. Mais s'il n'a même pas de pitié pour son père, pour qui en aura-t-il ? Il veut partir, travailler pour autrui ! Je vous le demande… Que fera ce monstre lorsqu'il aura ma fortune et mon titre ?
- Vous vous trompez, rétorqua Miss Kavioski. M. Alexandre est un jeune homme au bon cœur. Il continuera vos bonnes œuvres et rendra votre famille encore plus respectée et grandiose qu'elle ne l'est aujourd'hui.
- Non… Jamais cet être ne fera partie de ma famille, je le renie ! Seul le nom nous relie après ce qu'il vient de commettre ! Me quitter, moi qui aie payé ses études, pour aller rejoindre des étrangers ! J'avais raison, et depuis toujours… Il sera l'instrument de ma fin, ragea Jorge en serrant la tasse en porcelaine dans sa main.
Miss Kavioski fronça les sourcils. Elle ne pouvait pas croire que ce petit être blond et chétif qui les avait quittés il y a toutes ces années avait osé faire une telle traîtrise à son propre père.
- Ne dîtes pas cela, murmura-t-elle. Ce n'est qu'une petite rébellion, rien de plus. Il a toujours été enchaîné, dépendant de vous. Maintenant, il veut juste savoir s'il peut exister sans votre soutien.
- Non, ce n'est pas juste une rébellion passagère… C'est un coup prémédité. Il est trop intelligent pour se rebeller contre celui qui lui fournit sa croûte, il a donc attendu et cherché une place confortable avant de m'annoncer qu'il ne comptait plus revenir ! Qui sait depuis combien de temps il prévoit cela !
- Arrêtez ! Arrêtez de penser ainsi ! le pria Miss Kavisoki car l'homme avait commencé à s'arracher les cheveux en parlant. Vous vous faîtes du mal tout seul alors qu'il n'y a rien à craindre ! Il va revenir, M. Wickham va l'en convaincre !
- Non ! Non ! M. Wickham ne va rien pouvoir faire sinon il l'aurait fait depuis longtemps, insista-t-il en mettant son visage entre ses mains.
Des domestiques avaient leurs oreilles collées à la porte pour distinguer plus clairement les éclats de voix qui sortaient et en un rien de temps, tous furent au courant qu'Alexandre n'allait plus jamais revenir. Ils se dispersèrent pourtant rapidement en entendant les pas de Miss Kavioski venir vers la porte.
…
Londres – 13 Janvier 1884
23:05
Un jeune homme tout de noir vêtu sortait d'un restaurant, un chapeau haut de forme neuf trônant sur sa tête. Il marchait fièrement en faisant tourner sa canne mais alors qu'il traversait la rue, il entendit quelqu'un crier.
- Alexandre Albertwood ! Arrêtez-vous un instant, espèce de traître !
Le concerné se retourna et vit apparaître un homme de sa connaissance, , dont le visage traduisait une colère à peine contenue.
- J'ai tellement envie de vous gifler ici et maintenant ! fulmina ce dernier en approchant à grands pas.
- Pourquoi cela ? demanda le jeune homme en fronçant les sourcils.
- Oh, ne faîtes pas cette tête d'innocent avec moi, jeune homme ! Vous savez très bien de quoi je veux parler !
- Je ne sais pas et ça ne m'intéresse pas, répondit Alexandre tout en se retournant.
- Petit lâche ! Comme toujours, vous fuyez vos responsabilités ! Mais retenez-le bien, si vous veniez à me quitter maintenant, vous pourrez raser mon nom de votre liste d'amis !
Alexandre s'arrêta puis se retourna, outré.
- Je n'ai jamais rien fuis !
- Oh que si, pourquoi le nier ! Soyez un homme et admettez vos bassesses pour une fois ! insista son interlocuteur en approchant de lui à nouveau.
- Vous savez très bien pourquoi j'ai agis ainsi ! se défendit alors Alexandre. Après tout ce qu'il m'a fait, je ne pouvais juste pas retourner à lui comme un bon chien !
M. Wickham lui prit soudain le bras et l'entraîna avec lui.
- Venez avec moi et calmez-vous un peu, les gens commencent à nous remarquer, lui ordonna-t-il.
Alexandre se laissa faire sans poser de question car il ne voulait pas provoquer un scandale pour rien. M. Wickham l'emmena vers un petit salon de thé dans un quartier discret. La lumière dorée donnait une apparence assez élégante à l'établissement bien que l'odeur de l'alcool mêlée à celle du thé qui jouait avec l'odorat des clients révèle la véritable stature de ce dernier. Les sièges et les tables étaient modestes mais confortables. C'était en somme un sympathique endroit, peu bondé. Il y avait juste une bande de jeunes gens, sans doute des littéraires, qui débattaient à vive voix des courants du moment.
Le jeune homme prit finalement place à une table en face de M. Wickham après s'être débarrassé de son manteau à l'entrée.
- Ah, soupira-t-il en prenant ses aises. C'est un bien joli endroit qui aurait fait le bonheur de mes années étudiantes ! Comment se fait-il que je ne le connaisse pas depuis tout ce temps que j'habite la capitale ? demanda-t-il à son interlocuteur en souriant.
- Alexandre, par pitié, expliquez-moi ce qui vous a pris de faire une chose pareille !
Le blond fit une grimace de mécontentement.
- Je vois que vous ne souhaitez pas avoir une conversation agréable alors à vous de me le dire : pourquoi n'aurais-je pas dû le faire? Vous savez à quel point mon père me répugne et ce qu'il m'a fait subir ! répondit-il en baissant les yeux comme un enfant pris en faute.
- Pourquoi ? Moi, je vais vous dire pourquoi vous n'auriez jamais dû faire une chose pareille ! répliqua M. Wickham d'un air frustré. Vous n'auriez pas dû le faire parce que vous êtes le fils unique d'une illustre famille avec des siècles d'histoire ! Vous n'auriez pas dû le faire parce que vous aviez une dette envers votre père, peu importe à quel point vous le haïssez ! Vous n'auriez pas dû le faire parce que vous devriez tenir à votre honneur ! Vous figurez-vous seulement ce que disent les gens à votre sujet, au sujet de ce fils qui a abandonné sa famille pour travailler chez des étrangers contre une misère ?!
Le jeune homme n'avait rien à répliquer cette fois qui ne puisse être inutile. Il fixa néanmoins son interlocuteur, essayant de trouver quelque chose d'intelligent à dire mais rien ne lui vint. Il y avait longtemps qu'il s'était retrouvé sans voix devant quelqu'un et il avait oublié à quel point c'était humiliant.
- Allez-y, répondez ! continua l'homme face à lui. Défendez-vous un peu, donnez-moi un seul argument en faveur de votre comportement odieux !
Le jeune homme ravala sa salive et glissa ses mains en dessous de la table avant de sourire.
- Voyons, monsieur, vous êtes rouge de colère maintenant, détendez-vous un peu. Vous parlez de la chose comme si c'était une affaire de vie ou de mort alors que tout est d'une telle futilité ! Laissez-moi vous–
- Jusqu'à quand allez-vous continuer votre sale jeu, Alexandre ? l'interrompit-il brutalement. Et quand allez-vous grandir et réaliser votre faute ? Tout ce que je dis est pour votre bien … Mais vous fuyiez toujours ceux qui veulent vous aider !
Le sourire d'Alexandre se fana en l'écoutant et une lueur étrange commença à briller dans ses yeux.
- Vous perdez votre temps, je n'y retournerai pas, déclara-t–il en serrant les dents.
M. Wickham, surpris, soupira en se pinçant le nez.
Un silence s'installa alors et les deux hommes commandèrent chacun un thé. Ils se faisaient face mais chacun évitait soigneusement le regard de l'autre et étrangement, aucun des deux ne voulait s'en aller car celui qui partirait en premier serait le perdant et s'ils avaient bien un point commun, c'était l'horreur de perdre.
- Alexandre, soupira à nouveau M. Wickham après avoir réalisé que le jeune homme était trop fier pour briser la glace. Oublions pour le moment cette histoire de famille et de devoir. Dîtes-moi plutôt vos projets pour l'avenir maintenant que vous êtes un adulte dans la vie active.
- Eh bien, d'ici un an, je crois bien pouvoir devenir président de la section dans laquelle je travaille et négocier avec nos partenaires étrangers et ainsi voyager un peu en Europe, affirma le jeune homme avec aplomb. Et dans dix ans, je me vois à la tête de la firme !
- Vous êtes ambitieux, dîtes-moi ! s'exclama M. Wickham. Et vous ne comptez pas vous marier ?
- Peut-être… Mais je n'ai encore rien vu de ce monde. J'ai à peine vingt ans et aucun de ses délices n'a encore effleuré mon cœur… Alors non, ni le mariage ni les enfants ne font partie de mes projets !
- Vous avez raison d'un certain point de vue, approuva M. Wickham en reposant sa tasse de thé sur la table. Certes, ce n'est pas à votre âge que l'on sait choisir une épouse et même si vous veniez à en prendre une convenable, vous ne pourrez que la rendre malheureuse et ruiner votre ménage par votre conduite. Mais, ah, je les connais les gens de votre sorte ! Vous allez d'abord parcourir le monde, goûter à toutes les basses pommes puis, lorsque vos cheveux se mettront à tomber, votre palais réclamera une bonne pomme, de celles qui poussent tout en haut de l'arbre, de celles qui demandent de savoir grimper. Alors vous déploierez toutes vos ressources pour en cueillir une ! Croyez-moi, c'est ainsi que l'histoire se déroule en Angleterre. Voilà la raison pour laquelle vous devez soigner votre image auprès du Monde et cela en gardant vos liaisons avec les basses filles secrètes, en honorant toutes les invitations que la noblesse vous adressera, en travaillant dur pour amasser un patrimoine intéressant. Ainsi, en suivant ces conseils, aucune noble famille, aussi riche et haute soit-elle, ne pourra vous refuser la main de sa fille.
- Oui, oui, oui, marmonna le jeune homme. Tout ce dont vous venez de parler, je le sais déjà. Et je tiens à porter à votre savoir, si la carence vous a malencontreusement frappé, que je suis désormais un adulte doté des meilleures aptitudes morales et intellectuelles donc je vous prierai de vous adresser à moi comme il se doit.
- Peut-être que vous surpassez bon nombre d'êtres humains au niveau intellectuel mais moralement, je ne vous juge pas digne de rivaliser avec un enfant de sept ans, rétorqua le vieil homme en sirotant son thé qu'il devait trouver excellent. Alors veuillez me pardonner, mon cher, mais présentement, je ne peux me résoudre à vous considérer autrement que comme un enfant impétueux.
Alexandre sentit sa mâchoire se crisper puis un rouge évident vint colorer ses joues blanches. S'il en avait eu le courage, il se serait levé pour soulever ce vieux crouton par le col et l'étouffer mais il n'arrivait pas à convaincre son corps de bouger. Il se contenta donc de répondre sans même réfléchir.
- Mais pourquoi ?! s'emporta-t-il en tapant du poing sur la table. Pourquoi ne voulez-vous pas me considérer comme un adulte ?! Pourtant, j'ai prouvé au cours de l'année précédente que j'étais travailleur et persévérant ! Et ma réussite dans le domaine professionnel sans aucun appui de mon père en est l'attestation ! Alors dîtes-moi, pourquoi ne voulez-vous toujours pas reconnaitre ma valeur ? Tout ce que j'ai fait n'est-il pas suffisant ?!
A cet instant, tout bruit cessa dans le salon. Les clients arrêtèrent de bavarder, les serveurs s'immobilisèrent et même la bande des littéraires se tourna vers la table de nos deux personnages. Attirés par leur discussion singulièrement animée, ils étaient attentifs, avides de connaitre la réponse du vieux monsieur.
- Vous voulez une réponse ? Très bien, je me vois contrains de vous donner satisfaction, décida tranquillement M. Wickham en prenant une nouvelle fois une gorgée de son thé. Eh bien, c'est parce que vous êtes un être sans cœur, Alexandre. Comme un enfant qui ne connait rien de la vie, vous n'avez d'empathie ou de respect pour personne d'autre que vous-même. La preuve en est votre lâche abandon de votre père malade et de vos responsabilités familiales… Et vous voulez après cela que l'on vous considère comme une personne valeureuse ? Mais voyons, petit, nous savons tous les deux que vous ne portez en vous aucun sentiment un tant soit peu noble étant donné que seules les apparences comptent pour vous ! Si vous aviez le moindre honneur, la moindre dignité, vous iriez vous cacher dans un trou de rat pour épargner au monde la vue de votre visage capricieux !
Des rires éclatèrent aux quatre coins du petit salon et Alexandre se mit à trembler car partout où son œil naviguait, il ne trouvait que des visages moqueurs riant de lui. Le rouge monta encore inévitablement à ses joues et l'idée de se lever pour aller saisir le vieil homme en face de lui par le col et de l'étouffer le saisit à nouveau. Mais il ne bougea pas. Encore une fois. À cet instant cependant, il réalisait combien il était lâche.
Il se releva alors brutalement de sa chaise, fou de rage.
- Taisez-vous ! Taisez-vous ! Fermez vos ignobles gueules ! hurla-t-il à l'adresse des spectateurs. Et vous, ajouta-t-il en pointant M. Wickham du doigt, comment osez-vous me parler ainsi ?! Avez-vous oublié ce que vous nous devez ? Sans la magnanimité de notre famille, vous seriez sans le pain !
- Je ne vous dois rien ni à votre famille. La seule personne qui ne me soit jamais venue en aide est votre bon père et c'est pour lui que je travaille, rectifia le monsieur. Veuillez me pardonner si je ne m'abuse mais ne voulez-vous pas ne plus avoir de lien avec lui justement ?
À cette réplique, les rires dans le salon redoublèrent d'intensité et les clients se mirent même à injurier le jeune homme au milieu de rires atroces.
- Fils indigne !
- Salaud !
- Espèce de sale vaurien !
Alexandre, rouge de colère et les membres tremblant, ne savait plus que faire.
- Sauvages… Vous n'êtes que des sauvages, balbutia-t-il en jetant sa main dans sa poche pour en sortir quelques monnaies qu'il lança sur la table avant de courir s'emparer de ses effets et de disparaître dans la nuit sous les exclamations et les moqueries.
Dehors, un vent glacé l'accueillit. Il continua pourtant de courir, retenant son chapeau sur sa tête à travers les rues heureusement désertes de Londres, cette ville pourtant toujours vivante. Il se dirigea instinctivement vers un parc public où il avait ses habitudes et prit place sur un banc pour reprendre sa respiration. Et il resta interminablement ainsi, longtemps même après avoir repris son souffle, à méditer en observant les lumières de la ville.
La scène de tout à l'heure se jouait encore dans son esprit. Il s'en souvenait si clairement qu'il lui semblait encore entendre les rires.
Ha ! Ha ! Ha !
Comme pour se protéger d'un danger imminent, il enterra brusquement sa tête entre ses mains, couvrant ses oreilles.
Ha ! Ha ! Ha !
Soudainement, une goutte se mit à couler sur sa joue et croyant qu'il n'avait qu'une vilenie dans l'œil, il l'essuya d'un revers de sa manche noir. Or, il se sentit bien misérable en en sentant d'autres émerger de ses yeux pour mouiller son visage. Il s'évertua alors à les effacer rageusement une à une.
- Il ne le faut pa-pas, laissa-t-il échapper en un sanglot. Je suis un homme, il ne faut pas … !
Seulement, les larmes ne voulaient pas s'arrêter et il réalisa bientôt que ses efforts étaient inutiles.
Ha ! Ha ! Ha !
- Je suis minable, se dit-il en se mouchant. Peut-être que … Peut-être qu'il avait raison … Enfin, M. Wickham a toujours raison …
Il se remémora toutes ses paroles, essayant d'y déceler la moindre erreur, la moindre duplicité, mais comme toujours, il ne put déduire autre chose que la certitude que c'était bien lui le fautif.
Bien des heures passèrent avant qu'il ne se décide à rentrer chez lui. Lorsqu'il ouvrit la porte, il ne prit pas la peine de vérifier l'heure et alla immédiatement changer de vêtement pour se coucher.
Le lendemain, il ne se réveilla qu'à quinze heures et les trois jours qui suivirent, il ne se rendit point au travail. Il passa son temps à déambuler dans sa maison, se faisant préparer des plats sucrés par sa bonne, lisant des livres, délibérant dans sa tête sur la bonne chose à faire.
Et finalement, au bout de ces trois jours de paresse, il remit son costume de nouveau, prit congé, et acheta son ticket de train.
…
19 Janvier 1884 – Comté de Hamphire
10 : 13
Miss Kavioski était une terreur et nul ne l'ignorait au sein de la demeure des Albertwood. Seulement, les nouvelles recrues l'apprenaient souvent à leurs dépens. Ce fut ainsi le cas d'une jeune demoiselle, une certaine Emma, prise en train de manger des gâteaux dans l'écurie alors qu'elle était censée s'atteler à ses tâches.
Miss Kavioski était en train de la discipliner à l'appui de sévères réprimandes verbales lorsqu'une autre domestique entra dans la cuisine pour murmurer un message à l'adresse de la vieille dame. Celle-ci la dévisagea franchement – fait assez rare pour le souligner – puis elle ressortit au pas de course de la pièce sans dire mot à qui que ce soit.
Elle se pressa ensuite de monter les escaliers pour rejoindre la maison principale et se diriger vers l'entrée. Sur son ordre, on ouvrit alors grand la porte pour le laisser apparaître, l'air ennuyé. Miss Kavioski n'eut point de mal à le reconnaître tant ses traits ressemblaient à ceux de sa mère.
Voyant que le silence était son seul accueil, Alexandre décida finalement de s'approcher d'elle avec un grand sourire.
- Mes cérémonies, Miss Kavioski. Ne vous souvenez-vous donc point de moi ? lui demanda-t-il à mesure qu'il avançait vers elle, sa canne claquant contre le sol de marbre.
- Non… Je ne vous ai point oublié, déclara-t-elle en se reprenant. Jeune maître.
- N'avez-vous alors aucun commentaire à faire ? Ma réapparition vous laisse-t-elle donc si froide ?
- Pourquoi devrais-je adopter un comportement spécifique lorsque monsieur décide de rentrer chez lui ?
- Vous me haïssez donc à ce point, sourit Alexandre en se positionnant devant elle. Je le sens grâce au ton que vous employez…
Même avec ses talons, la tête de Miss Kavioski ne dépassait pas l'épaule du jeune homme. Il avait bien grandi depuis toutes ces années. Et en fouillant dans son regard brun, elle fut soudain convaincue que le petit enfant qu'elle avait élevé autrefois s'était fait mangé par les loups de Londres. Elle fronça les sourcils.
- Que voulez-vous donc ? le questionna-t-elle.
- Je viens sauver ma famille des griffes de la misère, répliqua-t-il négligemment en se dirigeant vers l'escalier.
- Comment cela ? Où allez-vous donc ? lui demanda-t-elle en le suivant alors qu'il montait les marches.
- N'est-ce pas évident ? J'ai appris que mon cher père était mourant et qu'il gérait ses affaires comme un mourant. Je viens donc prendre la relève, expliqua-t-il en faisant son chemin vers le bureau de Jorge Alberwood.
- Mais attendez donc ! lui ordonna Miss Kavioski, à bout de souffle.
Alexandre s'arrêta et se tourna vers elle, l'air interrogateur.
- Le duc votre père n'est pas en état de recevoir une visite de votre part !
- S'il est en état de diriger une entreprise, il est plus qu'apte à tenir une simple discussion avec son fils qui a fait un long voyage pour le voir, rétorqua le jeune homme en reprenant sa route vers le bureau.
- Vous n'avez donc aucune pitié ? lui demanda-t-elle en le retenant par le bras. Je peux vous assurer que s'il venait à vous voir maintenant, il perdrait la raison !
- La pitié n'a pas sa place dans un monde régi par l'argent, c'est plutôt vous qui êtes inconsciente, Miss, fit-il en se dégageant de son emprise.
- Jeune homme, revenez ici immédiatement ! commanda-t-elle alors
Alexandre se retourna lentement, son sourire narquois transformé en une expression de dégoût.
- Je ne veux plus jamais que vous m'ordonniez quoi que ce soit, gronda-t-il. Je ne suis plus un enfant. Dorénavant, vous m'appellerez maître car je suis l'héritier du sol sur lequel vous marchez. Et si je vous reprends encore une fois à m'interdire de me rendre dans un lieu de ma propriété, je vous renvoie sans délai ! Ne l'oubliez plus jamais, Miss Kavioski. Ici, je suis chez moi alors que vous n'êtes qu'une simple employée !
Cette dernière se tut, bien décidée à ne point attiser davantage la colère du jeune homme.
En le voyant se diriger vers le bureau de son père, elle se demanda cependant ce dont ce fauve était désormais capable. Jusqu'où son inconscience le laisserait-elle aller ? S'il lui restait même une conscience…
…
Alexandre ressortit de l'entretien avec son père après seulement une demi-heure de discussion. Etrangement, aucun cri ne s'était fait entendre.
En refermant la porte dernière lui, Alexandre plaqua un sourire sur son visage. Il remit ensuite son chapeau sur sa tête et traversa le couloir en sifflotant, portant sa canne sous le bras.
Il croisa alors une Miss Kavioski au visage blême. Son sourire s'accentua en la saluant.
- Ne vous en faîtes pas, ce n'est qu'une question de temps avant que je ne revienne en maître !
Miss Kavioski l'ignora et continua sa route alors que lui sortit de la demeure d'un air joyeux. Il salua encore les gardes en passant la grille et poursuivit son chemin loin de la maison de son enfance.
Une fois bien loin du domaine, son expression de ravissement disparu pourtant complètement de son visage. Il jeta alors son chapeau par terre et se mit à le piétiner.
- Ce salaud ! Le salaud ! Qu'il aille au diable, bon sang ! cracha-t-il.
Après un moment à pester sur le sort, il décida finalement de s'assoir sur le bord du chemin, sur l'herbe, indifférent à ce qui pourrait arriver à sa tenue. Son chapeau noir haut de forme était désormais complètement aplati et poussiéreux, juste bon à être jeté.
Quelques instants plus tard, une jeune femme brune vêtue comme la paysanne qu'elle devait être passa près de lui en portant un lourd panier. Elle le déposa sur le sol à quelques pas de lui pour se reposer et détendre ses muscles. Elle se mit ensuite malgré elle à l'inspecter.
- Mais vous êtes pas Alex, vous ?
Alexandre se retourna vivement vers cette personne qui osait l'interpeller aussi familièrement, surpris et indigné.
- Excusez-moi, Miss, lui dit-il en essayant de retrouver son visage dans les archives de sa mémoire, mais comment me connaissez-vous ?
Impressionnée par un langage aussi soignée, la jeune personne rougit. Elle qui n'avait jamais vraiment appris comment parler dignement…
- Alors vous êtes bien Alexandre Alwood ? lui demanda-t-elle en baissant la tête.
- Albertwood, corrigea le jeune homme en se relevant. Mais vous n'avez toujours pas répondu à ma question.
- Eh bien, fit-elle, embarrassée, j'suis la sœur de Moucant et Lory, vos amis d'enfance …
L'information mit du temps à être assimilée par Alexandre. Bien que ces deux noms lui disent quelque chose, ils restaient assez loin dans sa mémoire. Avec le temps, les images de ses moments passés avec ses deux modestes amis étaient tombées à travers les trappes de l'oubli, de même que leurs visages.
- Vous v'niez chez nous… et vous m'preniez sur vos genoux, ajouta-t-elle en voyant qu'il ne répondait pas.
- Je m'en souviens, répondit-il sèchement en s'emparant de sa canne. Dîtes à Moucant et Lory que M. Albertwood le fils leur passe ses salutations.
Sur ce, il se releva pour reprendre sa route.
- Attendez !
Alexandre se retourna, fronçant les sourcils.
- Quoi donc ?
- Alex, vous avez changé…
- Les gens changent, Miss. Passez une bonne journée, conclut-il avant de se remettre en marche.
Tandis qu'il s'éloignait, Alexandre se fit la réflexion que les gens issus de la populace n'avait vraiment plus aucune retenue ni limite lorsqu'il s'agissait d'importuner les autres. Il jugeait par contre son comportement parfaitement légitime. Mais cela lui était valable avant qu'une vilaine mais étrangement véridique autre réflexion ne vienne s'immiscer dans ses pensées quelques minutes plus tard, lui disant qu'un gentilhomme correct aurait souri à cette jeune fille, lui aurait parlé plus doucement et respectueusement et lui aurait porté son lourd panier jusqu'à chez elle pour saluer personnellement ses connaissances passées.
- Cependant, je suis tout sauf un gentilhomme digne de ce nom …
Et malgré son apparente assurance, depuis ce jour, Alexandre ressentit des remords à chaque fois qu'il se souvenait de cet incident, sentant les crocs de la culpabilité se refermer sur son cœur.
Peut-être son comportement respectueux envers la gente féminine s'installa-t-il ainsi… Il n'en sut strictement rien mais il s'appliqua dorénavant et parfois malgré lui à faire plaisir à ces drôles de dames. Mais tout de même, il aurait donné beaucoup pour savoir ce qui se serait passé s'il avait suivi cette pauvre demoiselle…
…
Effectivement, comme l'avait dit Alexandre à Miss Kavioski, son retour en tant que quasi-maître des lieux ne fut qu'une question de temps. Et tout cela était dû à l'impact qu'avait produit sa visite sur le duc.
Incontestablement, l'état de santé physique et mental de ce dernier s'était aggravé à une vitesse vertigineuse après la visite de son fils. Il devint ainsi incapable de se lever ou de parler correctement. Et après une pression insoutenable de la part de ses parents et de ses collaborateurs les plus proches qu'Alexandre avait ralliés à sa cause, il signa – à contrecœur certes – le papier qui faisait de son fils le nouveau directeur des sociétés Albert et l'héritier incontesté et légitime de tous ses biens à sa mort.
Pour la reprise des affaires, Alexandre décida d'emménager dans la maison familiale à Londres où il pouvait avoir un meilleur œil sur ce qu'on faisait de son argent. L'une de ses premières décisions fut aussi de placer son père dans un hôpital à Londres où il allait pouvoir être soigné. Cela soulagea également sa conscience car avoir un père mourant dans la maison jetait un froid sur l'ambiance générale.
De même, il trouva le moyen de se réconcilier avec M. Wikham peu avant la mort de celui-ci … Et il finit par tomber amoureux de la veuve de ce dernier.
Depuis, le quotidien d'Alexandre ne fut plus que travail, travail, travail et travail … Il serait inutile de lister toutes les mesures qu'il prit et même toutes les sources qu'il utilisa pour rassembler l'argent nécessaire pour relancer l'activité de l'entreprise mais il est important de noter qu'une partie de ces fonds provenaient des héritages que son père avait alloués à ses cousins orphelins, les frères de Diana. Avec l'aide d'un avocat, il réussit en effet facilement à les en destituer lorsque le document signé négligemment autrefois par le duc fut déclaré nul.
Amour, argent, gloire … Que lui manquait-il après deux ans d'activité ? Un confident peut-être … Car parfois il se sentait mal en revenant du travail. Cela n'arrivait pas souvent mais lorsqu'il se sentait coupable, il mourrait d'envie d'avoir un être à qui raconter ses peines sans craindre qu'il les répète et c'était le seul point sur lequel il ne faisait pas confiance à Lise. Il se retenait donc toujours de lui révéler certaines choses quand il se retrouvait dans ses bras.
Et même ce simple vœu, la vie le lui exauça en la personne de sa sœur.
C'est ainsi qu'il fut convaincu que l'existence était injuste. Elle accordait absolument tout à quelqu'un comme lui alors qu'elle privait d'autres gens des choses les plus rudimentaires nécessaires à la survie.
…
Présent
23 Juin 1897- Demeure de campagne des Phantomhive
8 : 37
Il n'arrivait pas à travailler. Dès qu'il s'appliquait sur un dossier, son esprit fuyait vers d'autres horizons. C'était pénible de voir la pile des besognes s'agrandir de jour en jour sans pouvoir la rétrécir alors il n'en devenait que plus irritable. Il ne voulait plus voir personne et même le son de l'horloge à l'autre bout du bureau l'agaçait, lui donnant des maux de tête terribles.
Cette irritation, il n'osait pas s'en avouer la cause. Seulement, elle le traquait partout et tout le temps, et qu'importe la longueur ou la sorte de chemin qu'empruntaient ses pensées, elles le conduisaient toujours vers cette dégradante cause. Et le plus horrible dans cette cause, ou plutôt cette personne, c'était qu'elle n'en valait vraiment pas la peine.
Cette personne n'avait rien pour elle : pas de physique avantageux ni d'esprit remarquable … Rien d'autre qu'un sourire honnête mais c'était loin d'être une raison suffisante pour justifier l'obsession qu'il lui vouait. Jour et nuit, il n'arrivait pas se défaire de son souvenir et c'était tellement honteux qu'il rougissait en y pensant.
Lorsqu'il se rappelait les moments passés avec elle, il souriait, mais quand il revenait sur terre, il ressentait une frustration qui le rendait tyrannique durant le reste de la journée.
Mais quelle chose étrange que d'être hanté par elle alors qu'il y en avait une autre qui méritait objectivement mille fois plus son attention ! Ciel ne pouvait pas expliquer ce qu'il ressentait pour elle. Peut-être avait-il été intrigué par cette aura de fraîcheur qu'elle dégageait ? Pourtant, il était certain que cette spécificité venait uniquement du fait qu'elle n'avait jamais été en contact avec la dure réalité de la société. Si c'était le cas, il pourrait sortir une simple jeune fille d'un village voisin et ressentir exactement la même sensation… Les chances étaient cependant très minces.
Il doutait de pouvoir retrouver une digne copie de cette personne …
Il enfouit soudain sa tête entre ses bras, songeur. Il était dans un vrai guêpier, et pas seulement car elle lui manquait …
- Oh, ce raté de Sebastian ! marmonna-t-il, la tête contre la table. On avait pourtant besoin de Camille … Bigre, fit-il en relevant la tête, même son nom est commun !
De toutes les manières, et même si elle les aurait grandement aidés, elle était remplaçable. Et compte tenu du sort qu'ils lui auraient réservé, le fait qu'elle se soit échappée n'était pas si mal au final.
…
28 Juin 1897
Compté de Hamphire – Demeure de campagne des Albertwood.
10 : 22
Depuis leur sortie au bord du lac, Alexandre ne sortait plus de son bureau que pour les repas, la laissant faire ce qu'elle voulait tant qu'elle ne sortait pas de la maison. Il était en effet devenu paranoïaque concernant sa sécurité depuis sa disparition. Camille lui en voulait presque mais ne pouvait se résoudre à montrer autre chose que de la joie en sa présence. Elle aimait tant son frère qu'elle ne voulait pour rien au monde attiser sa colère ou son mécontentement.
Dispensée de ses cours pour ses vacances à la campagne, elle n'avait absolument rien à faire, ou plutôt aucune activité ne trouvait grâce à ses yeux : la lecture des livres sans image ne l'attirait pas, elle avait désormais passée l'âge de jouer à la poupée, la couture était interdite par Miss Kavioski, cette dernière disant qu'elle avait les mains déjà trop abimées pour risquer de les blesser encore, et elle n'avait pas assez de patience pour apprendre le piano ou le violon, se disant qu'elle le ferait une fois de retour à Londres.
Alors elle s'amusait avec la seule chose qu'elle avait à sa disposition : cette pierre bleu, ce saphir … Et elle avait découvert beaucoup de choses dessus.
Désormais, elle savait ce qu'elle pouvait en faire et à sa grande surprise, lorsqu'elle s'appliquait un peu, elle arrivait à le commander avec une simplicité incroyable car il lui suffisait de penser à la chose et la pierre brillait pour exécuter l'œuvre sur le champ. Elle pouvait manipuler l'eau.
C'était fascinant mais passée la phase de découverte, c'était drôle plus qu'autre chose.
À cause d'elle, une multitude de faits inexpliqués s'était produits dans le manoir comme la fontaine qui avait déversé de l'eau en pleine nuit alors que le jardinier l'avait fermée depuis des heures ou les seaux qui s'étaient remplis tous seuls alors qu'on les avait laissés vides quelques minutes auparavant.
Elle avait cependant rapidement arrêté ses bêtises car la santé mentale du pauvre jardinier n'était pas très solide. Après avoir subi quelques farces peu gentilles, il était allé dire aux autres ce qu'il avait vu, jurant que c'était la vérité, mais il n'avait reçu que des rires en retour… Cette scène était parvenue à ses oreilles par sa femme de chambre qui pensait toujours qu'elle ne comprenait pas l'anglais. Elle avait donc décidé d'arrêter de le tracasser, ce pauvre qui n'avait rien demandé !
De plus, créer de l'eau de toute pièce avait ses limites : elle ne pouvait plus la faire disparaitre après.
Alors elle doutait fortement du potentiel destructeur de cette soi-disant « arme » comme M. Landers le lui avait dit. La jeune fille y voyait plutôt une invention utile permettant d'éradiquer les sécheresses et d'hydrater la planète entière. Le sorcier qui l'avait mise au point ne devait avoir que les plus nobles intentions alors pourquoi vouloir diaboliser une si belle création ?
Camille y pensait à nouveau en se regardant dans le miroir pendant qu'Annie, sa servante, coiffait ses longs cheveux. Ce jour-là, elle quitta ses vêtements simples de paysanne pour porter une tenue digne de son rang car un invité de marque venait au manoir. Pour l'occasion, tout le manoir avait été nettoyé de fond en comble : on avait sorti la plus belle vaisselle et les plus beaux tableaux, et le sol avait été ciré pour que l'invité puisse l'utiliser comme miroir. Cet invité n'était autre que le comte Trancy.
- Miss, veuillez arrêter de bouger la tête, je n'arrive pas à attacher vos cheveux, lui demanda Annie.
- Désolée, Annie, je ne le ferai plus, lui répondit-elle en anglais.
- Bien.
Camille n'affichait pas d'expression particulière face au miroir. Elle semblait réfléchir à quelque chose.
- Et c'est fini ! s'exclama enfin la servante en fixant la dernière épingle dans le chignon.
- Merci, fit la jeune fille en se retournant pour observer le travail.
Camille sourit légèrement, signe qu'elle trouvait l'œuvre de sa servante très à son goût. À cette réaction, celle-ci ressentit de la fierté.
- Vous êtes vraiment très belle, Miss ! Vous allez sûrement combler l'œil de notre invité ! complimenta-t-elle. D'ailleurs, j'ai entendu dire qu'il était terriblement riche et qu'en plus, il avait une place de choix dans l'entourage de Sa Majesté ! Vous m'direz, ce n'est pas étonnant que votre frère veille à soigner ses relations avec lui !
La jeune fille l'écouta et se dit qu'elle exagérait peut-être un peu. Consciente de sa vraie valeur, Camile ne se faisait aucune illusion : elle savait parfaitement que sa beauté n'allait pas lui ouvrir de portes. Et de toutes les manières, elle n'aspirait à combler l'œil de personne. Seulement, elle devait reconnaître qu'elle se trouvait élégante dans le miroir, étonnée de constater comment une jolie robe et une coiffure distinguée pouvaient donner de l'allure à la fille la plus ordinaire. Elle se dit alors que s'habiller ainsi était peut-être une bonne chose, d'autant plus que sa garde-robe était pleine de belles tenues qui prenaient la poussière.
Mais lassée de son reflet au bout d'un moment, elle prit sa canne et alla s'assoir sur sa chaise devant la fenêtre pour attendre pendant qu'Annie le faisait debout.
- Annie, dit-elle soudain.
- Oui ? Que puis-je faire pour vous ?
- Vous voyez le bol de sucreries sur la table ? Apportez-le, je vous prie.
La servante le lui amena alors et Camille se servit, prenant un caramel, le déballant, puis le mettant dans sa bouche. Ensuite, elle tendit le bol à sa servante.
- Tenez et prenez-en autant que vous voulez.
Annie ne se gêna pas et en prit trois. Elle était désormais accoutumée à ces attentions venant de sa maîtresse. C'était l'une des raisons pour lesquelles travailler pour elle était un plaisir. Non seulement elle pouvait manger des sucreries haut de gamme mais il lui arrivait aussi d'essayer des bijoux ou encore d'emprunter des livres chers. C'est pourquoi qu'elle ne comprenait pas la haine que vouait la plupart des domestiques à Camille. Mais au fond d'elle, Annie devinait parfaitement la raison pour laquelle sa maîtresse était aussi peu populaire : il s'agissait de jalousie et de dégoût. En effet, pour certaines filles élevées dans les gouffres les plus sales et les plus malfamés du pays qui avaient fourni un effort de titan pour obtenir leur poste de travail dans une maison comme celle des Albertwood, voir une petite venir du même univers qu'elle devenir une Cendrillon couverte de cadeaux et de privilèges sans avoir donné autant qu'elles était vraiment blessant.
Finalement, Miss Kavisoki vint prévenir de l'arrivée imminente du comte et Camille descendit les escaliers en s'appuyant sur sa femme de chambre. Cette dernière disparut ensuite une fois arrivées en bas, comme se devait de le faire une bonne domestique.
La jeune fille s'avança alors vers l'entrée et vit son frère en train de greloter sur place.
- Mais qu'as-tu ? lui demanda-t-elle en se mettant près de lui.
- Moi ? Je n'ai rien. Pourquoi poses-tu même la question ?
- Parce que tu trembles, fit-elle remarquer.
- Misère ! C'est encore cette stupide pression ! lâcha-t-il en se pinçant les paumes des mains pour se détendre. Dis-le-moi honnêtement, est-ce que la maison est bien décorée ?
- Alors c'est pour cela que tu t'inquiètes autant ? s'étonna sa sœur. Voyons ! La demeure est magnifique, il ne pourra qu'être émerveillé en passant le pas de la porte !
- Le contraire serait fâcheux vu tout l'argent que j'ai mis pour rénover et remeubler ce vieux manoir, répondit-il en se redressant, se disant que ce n'était absolument pas le moment de douter.
La porte s'ouvrit au bout d'une minute d'attente silencieuse et deux personnes entrèrent : l'un était grand, brun, portant des lunettes et tout vêtu de noir, avançant avec superbe, le menton fièrement levé. L'autre était un peu plus petit de taille et vêtu d'un costume de couleur vive. Il marchait en frottant ses yeux bleu alors que ses cheveux, d'une blondeur bien plus claire que celle d'Alexandre, étaient décoiffés. Il portait aussi un grand cahier sous le bras.
Camille crut deviner sur le champ qui était le comte.
- Bienvenue, comte Trancy, dit-elle à l'adresse de l'homme en noir avec un sourire, comme Miss Kavioski le lui avait appris.
Alexandre se tourna vers elle, interloqué. Le blond et celui qu'elle venait de saluer la dévisagèrent aussi bizarrement.
Son frère allait prendre la parole lorsque l'homme blond se mit à rire.
- Je suis content de faire votre connaissance, Miss Albertwood !
- Camille, voici le vrai comte Trancy, dit Alexandre en montrant le blond.
La jeune fille baissa aussitôt les yeux.
- Je vous prie de m'excuser, monsieur le Comte …
- Oh ! s'exclama-t-il, ce n'est pas bien grave ! Pour vous informer, celui que vous avez pris pour moi est mon majordome, Claude.
Ce dernier baissa la tête en signe de respect.
Heureusement, l'ambiance se détendit bien vite. Alexandre et le comte échangèrent une poignée de main et discutèrent un peu sur un sujet qui ne lui était pas familier. Puis, le comte s'adressa à elle. De ce bref échange, Camille en garda une pensée amère et une gêne infinie, surtout qu'elle avait bien senti que son regard était bien plus captivé par la canne grâce à laquelle elle tenait debout que par son visage.
Son frère proposa ensuite à son invité de faire le tour du propriétaire et sachant qu'elle n'allait pas pouvoir suivre, elle préféra s'éclipser, ce qui soulagea secrètement Alexandre.
En rentrant dans sa chambre, elle se dit qu'il était bien étrange ce comte. C'était la première personnalité importante qu'elle rencontrait et elle s'éloignait énormément de tout ce qu'on lui avait dit sur les aristocrates. Elle frémit en pensant à l'attente jusqu'au diner où elle allait le revoir, désireuse malgré tout de le connaitre davantage.
…
Londres
15 : 23
Gauche, droite, gauche, droite, un pas en avant, … Et lorsque l'adversaire est déstabilisé, on attaque les jambes. Elle exécutait ces mouvements machinalement, essayant de transpercer la garde d'Undertaker sans succès.
- Undertaker, vous devriez peut-être arrêter, c'est un peu trop pour elle, lui fit remarquer Ronald qui mangeait un gâteau à quelques pas.
L'homme bizarre rangea alors son arme pendant que Maria reprenait son souffle.
- C'est vrai, ma Marinette, tu veux arrêter ?
- Non, protesta-t-elle en reprenant une pose de combat, toujours essoufflée.
- Mais moi, j'ai faim ! se plaignit Undertaker. On s'entraine depuis le petit matin et en plus, j'ai mal partout ! S'il-te-plait, ma gentille amie, arrêtons-nous ici pour aujourd'hui. Même toi, tu transpires…
- Vous pouvez y aller si vous le souhaitez mais je vais rester pour m'entrainer sur le mannequin.
- Ah bon, si tu veux ! déclara-t-il en se retirant de la pièce. Mais n'oublie pas, lui dit-il avant de franchir le pas de la porte, nous dinons dans trois heures et ce soir, j'ai préparé une dinde donc tu n'as pas intérêt à être en retard !
- Bien sûr !
Et il quitta la pièce, la laissant seul face à son mannequin.
Dans le couloir, Ronald le suivit avec un regard sérieux.
- Undertaker, il est revenu.
- Oh, oui ! Je le sais.
- Et il t'attend dans la salle à manger.
- Très bien ! sourit l'homme en se pressant vers la dite salle.
Arrivé devant la porte, il indiqua au jeune Dieu de la Mort de rester loin et d'aller voir ce que tramait le petit Joe.
En entrant, il trouva l'homme en blanc assis droitement à la table.
- Comment tu vas, Ash ? Cela fait une éternité depuis qu'on ne t'a pas vu ici, où étais-tu ?
- Mes salutations, Undertaker, répondit l'autre calmement. Pour répondre à votre question, je réglais des affaires d'ordre secret.
- Hmm, soupira-t-il en prenant place vis-à-vis de lui sur la table ronde. D'ordre secret est le terme que tu emplois pour éviter de dire intimité … Alors dis-moi, fit-il en croisant les mains, que faisais-tu vraiment ? Tu passais ton temps avec une jolie fille ? Quel est son nom ?
- Je vous prie de bien vouloir mesurer vos mots et de ne pas émettre d'hypothèses douteuses, répliqua l'homme en blanc.
- Oh ! Et qu'y-a-t-il de douteux en nouant une relation avec un autre être ? Je te le demande, mon chou ?
- Ceci n'est pas le propos de ma visite, détourna M. Landers en fronçant les sourcils. Je suis ici pour connaitre l'avancée de vos recherches.
- Eh bien … Les recherches de ce bon Vladimir sont très riches mais je pourrais en savoir davantage si ce pauvre sorcier n'usait pas de ses mains pour écrire comme le ferait un canidé avec ses pattes arrière !
- Avez-vous pu en tirer quelque chose ?
- Oui, en effet, mais tout ce que j'ai pu déchiffrer des écritures de mon vieil ami n'est pas très utile pour nous maintenant.
- Pour quelles raisons ?
- Il y en a beaucoup … Enfin et en résumé, si nous voulons exterminer ces bêtes qui font de notre vie un enfer, nous devons réunir les trois pierres et leurs porteurs ! Les Purificateurs ont essayé durant des années de les trouver mais même avec leurs moyens, ils n'y sont pas arrivés ! Alors … je vous laisse deviner à quel point on est dans l'embarras !
- Si cela est vrai, je ne vous cache pas ma capacité à vous apporter une aide précieuse.
- Oh, si tu connais quelqu'un de très fort qui serait prêt à nous aider, amène-le rapidement !
- Ce que j'ai est bien mieux, sourit Ash.
- Quoi donc ?
- Je sais où se trouvent la pierre du Saphir et son porteur.
Undertaker explosa de rire, tapant du poing contre la table.
- Ha ! Ha ! Ha ! Que c'est bien ! Et où est-elle donc, cette pierre ?!
- Je ne vous le dirais que si vous me donnez ce que je veux.
- Ah, j'oubliais presque que tu ne viens que pour marchander avec moi ! lança Undertaker en sortant une fiole contenant un liquide transparent d'une poche de sa robe noir.
M. Landers la prit sans dire un mot et l'examina. L'homme bizarre se mit alors à l'observer en souriant.
- Allez, tu peux me poser la question qui danse sur ta langue !
Ash ne put empêcher une expression de malaise de surgir sur son visage.
- Décidément, vous êtes plus observateur que je ne le pensais…
- Que de compliments tu me fais … Eh bien, ce que tu as entre les mains est de l'eau de pureté ! Sûrement le liquide le plus précieux qui soit, petit veinard ! Il y a une légende disant que c'est un remède capable de guérir n'importe quelle maladie humaine physique ou mentale. Mais si c'est une potion miracle pour les humains, c'est le pire poison qu'on puisse administrer à un immortel ! Vois-tu, on dit qu'il y a bien longtemps, les démons et les êtres éternels s'amusaient à tourmenter les faibles êtres humains des pires manières. Au bout d'un moment, tous les hommes sombrèrent dans une souffrance infinie. Les anges, de leur maison dans le ciel, assistaient à cette douleur qui brisait leurs cœurs en diamant. Alors, affligés par leur impuissance, ils se mirent à pleurer sur le sort de ces pauvres êtres et leurs larmes furent si abondantes qu'une infime partie réussit à traverser les nuages blancs pour atterrir dans ce sombre monde. Alors, lorsque les humains découvrirent cette eau magnifique et qu'ils s'en abreuvèrent, tous leurs soucis s'évaporèrent pour un moment … Les démons, en colère que les humains puissent redevenir heureux, voulurent faire disparaître cette eau miraculeuse. Mais ils n'y arrivèrent pas car aucun être malveillant entrant en contact avec elle n'a jamais réussi à survivre. De nos jours, il n'en reste sans doute qu'un peu moins d'un litre car pendant presque un siècle, elle fut la seule arme connue pour tuer les démons et les Purificateurs en ont tellement abusé que la source a été pompée jusqu'à la dernière goute … J'imagine que vous connaissiez cette histoire de toutes les façons, vous êtes de la maison après tout.
- Effectivement, dit-il.
- Mais je voulais tout de même vous la rappeler ! sourit l'homme bizarre. Cela fait longtemps que vous n'êtes pas rentré chez vous, n'est-ce pas ?
- Ce n'est plus chez moi et vous ne l'ignorez pas …. Et même si je voulais y retourner, je n'y suis plus le bienvenu.
- C'est sûr qu'après tout ce que vous avez fait, on ne doit plus trop vous accepter… Mais qu'est-ce-qui vous a pris de faire une chose pareille ?
- Je voulais une chose …
Surpris par ses propres paroles, Ash se tut soudainement.
- Quoi donc ? demanda doucement Undertaker.
- Ce qui s'est produit dans le passé doit y rester, nul besoin de remuer des choses qui n'ont plus d'importance maintenant, balaya son interlocuteur. Chose promise chose due, je vais vous dire qui est le porteur du Saphir et où il se trouve …
A voix basse, il donna ses informations. Undertaker parut un peu surpris au début mais il sourit bien vite, sachant que les choses sérieuses allaient bientôt commencer.
Une demi-heure après, M. Landers quitta la pièce mais alors qu'il s'apprêtait à partir, il entendit d'étranges bruits venant d'une pièce proche : des halètements, les sifflements d'une lame … Il se remémora alors l'épée qu'il avait donnée à cette fille et curieux, il alla voir comment elle en usait. De l'embrasure de la porte, il se mit à l'espionner et fut surpris de la trouver s'entrainant sans maître d'arme, ce qui expliquait les fautes qu'elle répétait sans s'en rendre compte … Mais il était vrai que Ronald et Undertaker ne magnaient pas d'épée, ils devaient donc lui donner de fausses directives.
Son visage pâle était rouge alors qu'elle respirait lourdement, ne semblant pas trouver le temps d'attraper l'air pendant qu'elle enchainait les coups sur le mannequin, ses courts cheveux d'ébène collés sur son visage.
Après l'avoir regardée une minute, il entra.
- Vous devriez vous reposer.
Maria laissa tomber l'épée en question en le voyant apparaître si soudainement. Ensuite, elle rougit en se demandant depuis combien de temps il l'observait.
- Vou-vous êtes revenu. Pourquoi ? lui demanda-t-elle en s'agenouillant pour ramasser l'épée.
- Vous avez l'air fatigué, reposez-vous un peu.
- Non … Ah, je dois continuer ou je n'arriverai à rien ! Lorsqu'on veut, on peut !
- Ce n'est pas en se torturant comme vous le faîte qu'on progresse, répliqua-t-il doucement. Prenez-donc une pause et astiquez cette pauvre lame.
Voyant le regard déterminé qu'il arborait, elle lui obéit sans poser davantage de questions, s'asseyant sur le plancher et buvant l'eau désormais tiède de sa gourde.
- Vous deviez vous tenir plus droite pendant que vous combattez, lui recommanda-t-il. Et vous possédez une épée à une main. Elle a beau être lourde lorsqu'on utilise une seule main, c'est ainsi qu'elle doit être manipulée.
- D'accord, dit-elle en hochant la tête.
Il lui expliqua ensuite quelques notions avant de tourner les talons pour partir mais Maria l'interpella.
- S'il-vous-plait, restez ! J'ai vraiment envie d'en apprendre plus de vous ! Ne serait-ce que pour cette fois !
Il allait refuser puis céda devant son regard suppliant.
- Très bien mais si j'accepte de le faire, c'est exceptionnel. Sachez bien que ça ne se reproduira pas !
Il avait un ton grave mais il tint parole et l'aida. Et c'était tout ce qui comptait pour Maria.
…
Prison de Torton
23 : 55
- Par pitié ! Arrêtez ! cria-t-il, suspendu dans l'air par les mains alors que le garde le fouettait.
- Arrêtez donc, dit une voix derrière lui.
L'homme qui était assis sur un siège dans l'ombre se leva alors et s'approcha du prisonnier.
- Alors, vile créature, tu es enfin décidée à parler ?
- Allez-vous faire foutre ! répliqua l'homme au masque de fer.
Cette réponse lui valut de nouveau le fouet pendant de longues minutes.
- D'accord, d'accord ! Je vais vous dire tout ce que vous voudrez, seulement, arrêtez ! geignit-il enfin.
- Eh bien, nous y voilà ! fit l'inspecteur en rapprochant sa chaise et s'asseyant de nouveau dessus. Ce n'était pas si difficile. Allez, dis-moi tout ce que je veux savoir et en détails !
Maintenant qu'Undertaker et sa bande avaient les archives de Vladimir, il était impossible de les récupérer, d'autant plus que cet être avait le Rubis en sa possession. Le Saphir quant à lui était complètement hors de portée alors que le Jade était introuvable. Désormais, l'humanité n'avait qu'un pauvre fil auquel se rattacher pour survire à ce qui se tramait dans l'ombre.
… Fin du Chapitre …
Note de l'auteur :
J'espère que ce chapitre vous a plu. Si c'est le cas, vous pouvez mettre un commentaire, ça me fera plaisir et m'encouragera à écrire. J'ai récemment mis un sondage sur mon profil pour savoir quelle longueur de chapitre était la bonne, n'hésitez pas à aller y jeter un coup d'œil.
Sur ce je vous laisse, en espérant vous avoir bien distrait de votre travail.
No Logic ... À ceux qui comprendront.
