Merci à Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre.

Bonne lecture !

Chapitre XII

25 Juin 1897 - Comté de Hamphire

La demeure des Albertwood était un endroit très calme, parfois même un peu trop.

Depuis qu'il était ici, le comte Alois Trancy avait connu un dépaysement des plus radicaux, lui qui était une des personnalités les plus mondaines qui n'aient jamais foulé le sol anglais. Ce calme, ce silence incroyable, lui faisait regretter d'avoir accepté de passer trois semaines dans un lieu pareil. Il aurait dû accepter l'invitation à diner que lui avait donnée son jeune ami le mois dernier plutôt que de sacrifier sa saison mondaine pour venir ici ! En effet, il avait découvert sans surprise que les ermites avaient beaucoup à apprendre des Albertwood en matière de réclusion.

Alexandre ne sortait de son bureau que pour manger, et parfois il se passait même de repas quand il était vraiment inspiré, pendant que sa sœur s'occupait comme elle pouvait en étant enfermée dans sa chambre.

Alois déambulait ainsi souvent dans le grand manoir, riant de l'effort dépensé pour meubler une résidence qui ne servait que deux mois par an. Alexandre avait décidément une idée très vulgaire du luxe : il accumulait des objets chers et beaux mais les plaçait n'importe comment, si bien que la pièce finissait par perdre tout son charme.

Bien que déçu de l'intérieur, le comte devait reconnaitre que le jardin était sublime. Les vieux arbres plantés un peu partout étaient traités avec les meilleurs soins et cela se voyait à la solidité de leurs branches, à la couleur parfaite de leurs feuilles et aux hauteurs vertigineuses qu'ils atteignaient, servant d'habitats aux plus beaux des oiseaux. D'ailleurs, ce devait être un paradis pour toutes les espèces tant la végétation était abondante. Il y avait une infinité de belles fleurs de toutes sortes et de toutes les couleurs qui enivraient le nez de parfums délicats. Et parler des sculptures et des fontaines dispersées de façon étudiée dans la propriété serait une perte de temps car elles étaient d'une beauté que les mots ne pouvaient retranscrire.

C'était à cela qu'on voyait l'amour que portait Alexandre à la nature. Pour lui, ce devait être une libération que de sortir de son bureau étouffant pour flâner dans son bout de paradis. Mais là se voyait aussi son amour du luxe et de la démesure, cet amour qui le poussait à vulgariser à force de surenchère tout ce pourquoi il se passionnait. Seulement, dans le cas de son amour de la nature, ce n'était pas le cas puisque celle-ci ne pouvait être vulgarisée, peu importe ce qu'on lui infligeait et surtout lorsqu'on la laissait s'exprimer librement en ne faisant que l'entretenir.

C'était un pur plaisir que de s'y promener car elle comblait tous les sens humains et rendait à l'âme cette sérénité que le quotidien des citadins reniait.

Un matin, alors qu'il se baladait dans le jardin son cahier sous le bras, il était passé près d'une fontaine représentant une nymphe qui versait de l'eau de ses mains et en levant ses yeux, il avait vu la jeune sœur d'Alexandre assise à sa fenêtre qui regardait le vide. Lorsque leurs regards s'étaient croisés, il lui avait souri et lui avait fait un geste de la main pour la saluer. Elle le lui avait rendu. Passant son chemin, il avait fini par trouver un coin ombrageux sous un arbre et à l'abri des regards. Il s'y était alors installé, avait ouvert son cahier puis avait sorti son crayon de sa poche et s'était mis à tracer des lignes.

Depuis, il était retourné plusieurs fois au même endroit, trouvant que l'aura qui s'en dégageait était particulièrement inspirante. Tout en le faisant, il avait pris l'habitude d'échanger un sourire avec Camille. Celle-ci était toujours placée au même endroit à la même heure, buvant un thé parfois. Il ne la voyait jamais au diner car ayant du mal à se déplacer, on lui apportait ses repas dans sa chambre qu'elle ne semblait pas quitter. Il ne lui avait parlé qu'une fois, et même le son de sa voix s'était effacé de ses souvenirs.

Pourtant, à un moment donné, sa curiosité fut piquée et il décida de lui adresser la parole. Il lui souhaita donc le bonjour pendant qu'il se rendait à son lieu d'inspiration en ajout à leur échange de sourires polis un matin.

Elle parut surprise au premier abord avant que son sourire ne s'élargisse.

- Bonjour ! Comment allez-vous M. Le Comte ?

- Ah, très bien, et vous ?

- Très bien également !

- Puis-je vous poser une question indiscrète, Miss Albertwood ? Ne vous ennuyez-vous jamais dans votre chambre toute la journée ? Il semble que vous ne la quittez pas …

- Oh, soupira-t-elle. Sincèrement, je m'ennuie parfois. Mais je n'ai rien à faire, voyez-vous, je ne peux pas me déplacer sans l'aide de ma servante et je ne veux pas non plus lui additionner la tâche de me soutenir en plus de tout ce qu'elle doit faire pendant la journée. Alors je reste ici mais ce n'est pas si mal, vous savez ! Ma chambre est pleine de belles choses, drôles et amusantes !

- Vous savez comment faire passer le temps à ce que je vois, sourit Alois. Ce n'est pas mon cas, ajouta-t-il en haussant les épaules. Je m'ennuie comme un prisonnier depuis que je suis arrivé ici, tout ce qui faisait de mon temps un plaisir est resté à Londres ! La campagne n'est pas pour moi !

- Oh, mais vous vous trompez ! La campagne est vraiment un lieu où l'on peut pratiquer des occupations diverses et plaisantes. Peut-être que vous n'êtes pas habitué à cette ambiance particulière mais on s'y fait très vite, croyez-moi ! C'est facile pour moi de vous faire part des avantages de la campagne parce que j'y ai grandi et vous ne croiriez pas le nombre de gens de la ville qui sont venus pour habiter dans mon village avec dégoût pour ensuite ne plus vouloir partir ailleurs !

Maintenant qu'elle le mentionnait, Alois se souvenait qu'elle venait de France. D'ailleurs, son accent en disait long. Il constata aussi que les erreurs de grammaire qu'elle faisait venaient d'une mauvaise traduction du français vers l'anglais mais sur l'ensemble, elle s'en sortait avec brio.

- Je vois que vous en savez beaucoup et pour le reste, je suis curieux d'en savoir plus. Voudriez-vous prendre une tasse de thé avec moi cet après-midi pour discuter plus en détail des avantages de la campagne ?

Elle hésita un moment.

- Je-je vais demander à Miss Kavioski et si elle accepte, ce sera avec plaisir ! finit-elle par répondre avec un sourire.

- Miss Kavioski va sûrement vous donner une réponse affirmative alors rejoignez-moi à l'heure du thé au salon vert, j'y ai mes habitudes. À plus tard, Miss, j'attends avec impatience le moment de pouvoir converser avec vous !

- Moi aussi j'ai hâte ! A plus tard, M. Le Comte !

Après cela, Alois reprit sa route et Camille fit appeler son institutrice. En apprenant la proposition du comte, Miss Kavioski exigea la présence d'Annie lors de leur entrevue et elle somma à Camille de se changer en une tenue présentable.

C'est ainsi que vers les seize heures, elle était assise en face de ce jeune homme souriant pendant qu'Annie les servait.

Ils se trouvaient dans le salon vert, une des innombrables pièces du manoir. Ce salon portait le nom de la couleur qui dominait dans son ameublement et sa décoration. Les fauteuils et les chaises étaient verts, les murs étaient verts et même les rideaux portaient cette couleur d'été.

Aujourd'hui, les volets avaient été ouverts. Ils laissaient donc entrer une lumière de paradis qui transformait les pâles vases et les objets exposés malheureusement ignorés dans le meuble de verre. De la même manière, les roses fraîches étaient ainsi offertes au regard des visiteurs qui n'arrivaient pas à s'en détourner tant ses objets étaient méconnaissables sous cette lueur.

Les portraits de famille, ceux des duchesses Albertwood et de leurs enfants parés et peints tels des entités royales, trônaient sur les murs, fixant de leurs yeux précieux Camille et l'invité, comme pour leur rappeler qu'ils ne se trouvaient pas dans une demeure banale.

Mais la jeune fille n'était pas intimidée par ce luxe, elle y était même en confort. Effectivement, elleavait fini par s'habituer au faste depuis tout ce temps. Après quelques minutes passées à discuter de sujets lisses comme la table basse qui les séparait, le comte lui avait enfin demandé de parler de son village et de la façon dont elle y avait vécu alors elle s'était mise à lui retranscrire en mots ce qu'elle pouvait encore voir en remontant dans sa mémoire.

- Ainsi, disait-elle, il y a le boulanger M. Michel dont la boutique se trouve à la sortie du village et qui fait les meilleurs petits pains de toute la région ! J'adorais en manger avec mes amis et puisque je l'aidais, il m'en donnait souvent gratuitement … Je n'oublierai jamais la chaleur de ses fourneaux ni ses phrases philosophiques qui m'inspiraient beaucoup ! Aussi, souvent, des mendiants ou de pauvres voyageurs venaient quémander un bout de pain et pas une fois je ne l'ai vu refuser d'en donner ! Et chaque fois qu'il leur en donnait, cette expression apparaissait sur leurs visages, cette expression de joie et d'espoir ! Vous ne savez pas à quel point cette expression réchauffe le cœur !

- C'est un brave homme, sûrement, répondit Alois en observant ses yeux sombres s'illuminer.

Il tourna ses yeux vers les fenêtres avant de poursuivre.

- La façon dont vous en parlez me donne envie d'aller manger une viennoiserie quelconque comme celles que je mangeais à Paris … À ce propos, avez-vous déjà visité Paris ?

- Non, fit-elle en secouant la tête. Mais j'en ai toujours rêvé, surtout lorsqu'on m'a parlé de cette tour de fer qui ressemble étrangement à la première lettre de l'alphabet. Du moins, c'est la principale image que j'en ai eu lorsque M. Louis, le docteur de notre village, y est allé et m'en a montré une photographie.

- Vous parler de la Tour Eiffel ? Oui, tiens ! Il est vrai qu'elle ressemble à un A géant de face maintenant que vous le dites. … Mais c'est une tour à plusieurs dimensions tout de même. Vous arrêterez de penser ainsi lorsque vous la verrez en vrai… Personnellement, et je vais sûrement vous décevoir, mais je fais partie de ceux qui trouvent que ce tas de ferraille ne mérite pas tout le succès qu'il a eu ! rétorqua le comte en prenant une gorgée de son thé.

- Pourquoi pensez-vous ainsi ? C'est un monument très beau et très original, s'étonna la jeune fille.

- En tant que tour, elle n'est rien de plus qu'une tâche dans le tableau déjà crasseux de Paris …

Il soupira avant de prendre un bout de gâteau.

- Mais je vous recommande de ne pas prendre mon avis en considération, je n'ai jamais aimé cette ville de toute façon. J'y ai vécu plusieurs années pour les besoins de mon travail et je peux vous dire qu'on s'en lasse très vite. D'ailleurs, la sécurité laisse vraiment à désirer … Je ne compte pas le nombre de montres qu'on m'a volées là-bas … Et au bout d'un moment, on finit par découvrir sous le verni des parisiens une vulgarité et une prétention insupportables. Ce ne sont que des goinfres stupides, croyez-moi !

- Je vous comprends, fit-elle en le regardant droit dans les yeux, mais je ne partage pas votre avis. Je trouve même que vous exagérez un peu et – pardonnez-moi si je dis une bêtise – n'est-ce pas le cas des autres capitales ? Prenons Londres, par exemple. On y trouve aussi des voleurs et d'après les journaux, la sécurité n'est pas vraiment la meilleure qui soit … Les deux villes sont à peu près égales si l'on réfléchit bien.

- C'est vrai, Londres n'est pas un modèle, admit-il, mais comparée à Paris, c'est un véritable paradis. Les gens dans notre pays ont plus de dignité et de cœur que là-bas, sachez-le ! Les Français sont des individus sans empathie, sans respect !

- Je ne vois pas en quoi les origines influent sur le cœur et la dignité, surtout lorsqu'on prend en compte que les deux villes abritent autant de gens nobles et distingués. Si vous voulez mon avis, je pense que vous appréciez Londres davantage car vous y avez grandi, que vous y avez des amis avec lesquels vous pouvez sortir, que vous êtes connu de tous et qu'on vous invite partout et vous estime à votre juste valeur … Tout cela n'est pas possible lorsqu'on se trouve à l'étranger.

- Peut-être, approuva-il avec un sourire. Vous n'êtes pas une gourde, vous ! Mais d'où tirez-vous une telle explication ?

- Oh, de nulle part ... De ma petite expérience ... Mais regardez ! lui montra-t-elle en pointant la fenêtre ouverte qui laissait voir des collines vertes baignées par le soleil d'été et s'étendant jusqu'à perte de vue. Regardez ! Ce paysage-là est identique à celui que j'avais en me positionnant sur la branche d'un certain arbre dans ma campagne. Hiver comme été, j'y montais quand on jouait à cache-cache jusqu'à ce qu'on commence à s'inquiéter pour moi. Ils cherchaient toujours en bas mais ils ne prenaient jamais la peine de lever les yeux vers le ciel. J'y restais parfois des heures ! Et je me souviens encore du vent qui venait caresser mon visage et des couchers de soleil époustouflants, de cette lumière orange, jamais trop basse, jamais trop forte, qui berçait le village pendant que les hommes rentraient à la maison et que la vapeur des diners flottait dans l'air … Je me demande si on peut voir une chose semblable ici. Seulement, ce ne sera pas la même chose … Ces collines ont beau ressembler beaucoup à celles que j'ai connues, cela ne change rien au fait qu'elles ne le sont pas. Oh ! Mais comme je suis impatiente d'y retourner !

Le comte détourna les yeux du paysage pour regarder la jeune fille et vit qu'elle souriait de toutes ses dents.

- La joie vous va bien, lui avoua-t-il alors.

- Merci ! répliqua-t-elle alors que son sourire s'élargissait. Vous pensez quoi des gâteaux ?

- Oh, ils sont bons, et vous savez quoi ? C'est vraiment déplacé de manger une aussi bonne chose à l'intérieur alors que le monde nous offre un si beau temps aujourd'hui ! Allez, sortons dehors ! J'en ai plus qu'assez de rester ici !

Il se leva de son siège et lui prit la main.

- Acceptez de m'accompagner dans le jardin, s'il-vous-plait ! Je sais que votre jambe vous fait mal mais je suis prêt à vous porter si besoin!

Annie ne put retenir un rire en voyant sa maîtresse rougir comme une tomate.

- Allez-y, Miss Camille ! l'encouragea-t-elle.

- Eh bien … Je ne crois pas …

Elle déglutit, attendrie par le comte.

À ce moment, il avait plus l'air d'un enfant innocent que de l'homme confiant qu'elle avait côtoyé auparavant.

Et puis, il y avait ses yeux. Ses yeux si clairs comme une rivière d'eau pure en plein été qui semblaient la supplier …Si elle acceptait, Miss Kavioski pourrait la réprimander … Mais, comment pouvait-elle décevoir une personne qui la regardait avec tant d'espoir ?

- Oh … Oui, j'accepte ! se décida-t-elle avec un sourire.

- Victoire ! s'écria le comte en s'apprêtant à la porter.

- Non ! Non ! Non ! refusa-t-elle en riant. Vous n'avez pas à faire ça ! Je peux le faire toute seule ! Acceptez juste de me servir d'appui au cas où je faillirais !

Elle prit alors sa canne et se releva. Alois lui tendit son bras et elle le prit volontiers alors qu'ils passaient le pas de la porte. Annie, pendant ce temps, s'engagea derrière eux. Cette dernière courut ensuite à travers les couloirs pour récupérer l'ombrelle de Camille. Elle réussit à les rattraper alors qu'ils rejoignaient le jardin et, discrète comme une ombre, elle les suivit, protégeant sa maîtresse du soleil.

Au cours de la balade dans le petit bout de paradis de la demeure, la servante fut convaincue qu'ils allaient être très bons amis : ils semblaient si bien s'entendre ! Lui racontait ses histoires les plus drôles pour la divertir et elle l'écoutait comme si plus rien d'autre ne comptait. Et chaque fois, elle ne manquait pas de rire, tout en essayant par la suite d'en faire une à son tour. Or, c'était difficile de traduire une blague d'une langue à une autre mais puisqu'Alois parlait très bien le français, elle pouvait les lui raconter directement.

Lorsqu'elle riait, tout son être semblait se réanimer. Ses yeux pétillaient et ses joues prenaient de la couleur. Mais une fois l'hilarité passée, elle reprenait cet air distant et son regard brun se perdait à nouveau ailleurs.

Alois se demandait ce qu'elle voyait lorsque ses yeux se couvraient ainsi d'indifférence. Elle essayait de le cacher en se raccrochant à ce qu'il lui disait, comme une personne en pleine mer qui essaye de ne pas lâcher sa planche en bois alors qu'un poids de plusieurs tonnes la pousse inévitablement vers le fond. Malgré ça, il ne pouvait s'empêcher d'avoir pitié d'elle …

Ils continuèrent ainsi de parler pendant un long moment jusqu'à ce que la lumière du soleil ne prenne une teinte orangée.

À la fin, ils se saluèrent pour aller chacun de leur côté et pendant qu'Annie refermait l'ombrelle, Camille lui prit la main.

- Merci, Annie … Vous m'avez été d'une grande aide.

- Mais il en va de soi, Miss, sourit la servante.

Miss Albertwod avait beau arboré un sourire éclatant, la fatigue se lisait sur ses traits. Ce genre de longues balades n'était pas à faire tous les jours pour une personne comme elle.

Elle s'endormit sans prendre de diner ce soir-là.

26 Juin 1897

Londres – Boutique d'Undertaker

- Alors, fit le propriétaire de la boutique, vas-y, mon petit. Montre-moi ce que tu sais faire !

Joe s'entrainait à utiliser le Rubis depuis un certain temps déjà et c'était fatiguant car Undertaker n'en avait jamais assez. Il devait toujours refaire les mêmes gestes encore et toujours pendant que l'homme étrange était assis sur une chaise non loin en train d'observer avec de gros yeux tout ce qu'il faisait. Aujourd'hui par exemple, il devait essayer d'allumer un feu dans un verre d'eau.

Il se concentra et une petite flamme apparut dans le verre pour ensuite s'éteindre.

- Recommence, cette fois avec plus de force.

- D'accord …

Le Rubis se mit à briller et un feu si grand apparut dans le verre que l'eau s'évapora. Cependant à ce geste, Joe sentit son cœur rater un battement et il porta sa main à sa poitrine.

- Qu'y-a-t-il ? demanda Undertaker en s'approchant de lui.

- Je n'sais pas, répondit le petit en se redressant. Mais j'ai ressenti comme un pincement dans le cœur … Pourquoi cela ? D'habitude, quand je brûle d'autres matières ou des êtres humains, je ne ressens rien ! Mais avec cette foutue eau, j'ai cru que mon cœur allait exploser …

L'homme étrange réfléchit un moment puis posa sa main sur l'épaule du petit.

- Ecoute, tu es lié au Rubis. Tu es le seul qui peut l'utiliser et ce sera le cas jusqu'à ta mort mais en échange, la pierre se nourrit de ta force pour agir. Jusqu'à maintenant, tu ne l'as utilisé que pour des tâches risibles … Mais ce que tu as ressenti là, c'était ce que tu devrais ressentir lors d'un vrai combat, multiplié au centuple bien sûr …

Les sourcils de Joe se froncèrent et il retira la main de l'être bizarre de son épaule furieusement.

- Vous voulez dire qu'j'ai un point faible ?! s'écria-t-il. Mais je croyais que j'étais invincible avec cette foutue pierre ! Expliquez-vous !

- Ce n'est pas si simple, soupira Undertaker en retournant à sa place pour prendre un papier jauni. Celui qui a conçu ta pierre n'était pas un imbécile. Il savait que si le Rubis devait tomber entre les mains d'une personne aux mauvaises intentions, il faudrait quelque chose pour l'arrêter… Ainsi, les trois éléments s'annulent entre eux : le feu brûle la terre et tout ce qu'elle porte, la terre aspire l'eau et l'ajoute à sa force et l'eau éteint tout simplement le feu … Alors si une personne devait tomber dans un point d'eau quelconque, à ta place, je n'essayerais pas de l'atteindre à moins d'être suicidaire, bien sûr. Aussi, je te recommande de prendre tes jambes à ton cou si tu dois un jour faire face au Saphir qui porte l'élément de l'eau. Tu ne tiendras pas longtemps …

- Vous voulez dire qu'il existe d'autres pierres ?!

Il avait la bouche grande ouverte.

- Quoi, Joninet ? Ne me dis pas que tu te croyais le seul à posséder un aussi grand pouvoir ! Tout de même, tu devais te douter de l'existence d'autres pierres ! Enfin, rassure-toi, en plus de la tienne, il n'y en a que deux autres. Le Jade est très puissant mais moins que le Rubis. Et dans le cas du Saphir, nous ne pouvons pas en juger car nous ne l'avons jamais vu à l'œuvre. Mais il y a fort à parier qu'il est très puissant, comme les autres !

- Vous voulez dire que cette pierre, le Saphir comme vous dîtes, peut me tuer facilement ?

- Pas elle seulement, bien qu'elle ait un avantage non négligeable, mais il y a beaucoup d'autres choses qui peuvent te tuer. Si par hasard tu tombes sur un adversaire capable de résister aux flammes, la pierre pourrait bien pomper ton énergie jusqu'à ta mort pour l'abattre. N'oublie jamais une chose, petit, le Rubis t'obéit au doigt et à l'œil mais c'est lui qui t'a choisi, pas l'inverse.

Soudain, le regard d'Undertaker changea et un sourire apparut sur ses lèvres.

- Cela fait longtemps que je n'ai pas mangé de viennoiseries ! Un croissant, peut-être ? fit-il en se levant de sa chaise. Dis-moi, lui demanda-t-il en souriant, Joninet, un croissant au beurre recouvert de crème ne te tente-t-il pas pour accompagner ton thé aujourd'hui ?

Il voulait le réconforter à sa manière mais Joe n'avait guère l'air ravi de ce comportement.

- Vous n'êtes qu'un lâche, laissa-t-il échapper en le regardant d'un air mauvais.

- Détrompe-toi, mon chou ! répliqua Undertaker en souriant. Aimer les croissants ne fait de personne un lâche ! Tu sais, moi aussi je suis passé par une étape de mon existence où je n'aimais pas les croissants et les douceurs … Oh, c'était une si vilaine époque ! Quand je m'en souviens maintenant, je regrette d'avoir raté toutes ces belles occasions de manger ! Je ne buvais que du thé sans sucre ! Tu te rends compte ? Mais le jour où j'ai gouté ma première pâtisserie, j'ai compris … J'ai compris que le sucre était la base de toute la vie ! Et depuis, je me suis juré de ne plus jamais me priver et de manger de toutes les sucreries de ce monde !

Ensuite il sortit, appelant Maria pour l'aider.

Joe soupira puis prit en main la pierre rouge sur son torse pour l'examiner : le Rubis était de la pure couleur de la passion et au fond de lui, il se demandait comment un objet si magnifique pouvait être aussi destructeur.

Il leva les yeux et remarqua qu'une mouche se baladait autour de la pièce. Ce faisant, elle produisait un bourdonnement écœurant. Une seconde plus tard, ses ailes brûlèrent et elle tomba sur le sol pour se consumer à son tour. Le petit garçon resta pourtant inexpressif, réalisant que sa vie était un ridicule prix à payer contre la possession d'un tel pouvoir.

Il se tint debout pendant un bon moment, observant le sol avec des yeux vides. Détaché du monde qui l'entourait, il réfléchissait à une chose qu'il n'avait jamais envisagée : la mort. Il était jeune, si jeune. Ainsi, la mort lui était étrangère. Il avait vu son œuvre, il avait vu des gens mourir dans les rues sales mais jamais il ne s'était demandé ce que ces gens pouvaient bien ressentir en quittant cette vie.

Plus il y réfléchissait, plus une idée se confirmait en lui : la vie n'avait aucun sens en elle-même. Les êtres humains ne choisissaient pas de venir au monde.

Soudain, il entendit la porte s'ouvrir.

- Joe ? Tu es là ? Oh, mais c'est donc là que tu te cachais ! s'exclama une voix féminine.

Il se tourna et vit Maria qui avait l'air bien contrarié. Elle s'approcha de lui et prit sa main pour l'entrainer de force.

- Tu sais depuis combien de temps on t'appelle ? Franchement, les croissants vont refroidir à ce rythme, fais vite ! lui dit-elle alors qu'ils montaient les escaliers pour se rendre à la cuisine.

Ils trouvèrent ainsi Undertaker qui mettait de la crème sur ses croissants.

En s'asseyant aux côtés des enfants à la table ronde pour manger, Undertaker examina le petit garçon.

- Pourquoi un regard si triste ? Tu sais, tu n'es pas obligé de te retenir … Je sais que mes croissants sont si bons qu'ils donnent envie de pleurer alors défoule-toi !

Joe soupira et roula des yeux. Son regard tomba alors sur Maria qui souriait de toutes ses dents en savourant la bonne nourriture et il sourit à son tour en l'admirant.

Même si cette vie n'avait aucun sens et qu'elle était pleine de souffrances, il était prêt à la traverser rien que pour continuer à la voir sourire ainsi.

27 Juin 1897 – Comté de Hamphire

Demeure des Alberwood

10 : 03

Toc ! Toc ! Toc !

Camille était assise dans ses appartements en train de griffonner lorsqu'elle entendit quelqu'un toquer à porte.

- Entrez ! dit-elle en se redressant.

Alois Trancy entra alors, les mains derrière le dos.

- Bonjour, chère miss Albertwood, accepteriez-vous de me rendre un service ? demanda-t-il en s'approchant d'elle.

- J'espère que je peux vous aider, que voulez-vous ?

- Je voudrais que vous m'accordiez un peu de votre compagnie ! Venez donc vous balader avec moi dans le jardin ! J'ai trouvé quelque chose qui va sûrement vous plaire et que j'ai absolument envie de partager avec vous !

- Quoi donc? demanda-t-elle en souriant.

- Suivez-moi si vous voulez le savoir !

- Mais bien sûr ! Attendez une minute !

Elle prit sa canne et se releva pour le suivre. Il lui prêta alors son bras pour qu'elle puisse s'appuyer dessus et ils se dirigèrent ensemble vers le jardin. Ils s'aventurèrent ensuite vers un coin dont même Camille ignorait l'existence. Et là, en se penchant un petit peu et en écartant légèrement les feuilles qui bloquaient la vue, elle put voir un rassemblement important de papillons aux ailes bleus, volant de fleur en fleur.

Camille soupira d'émerveillement lorsqu'elle vit ces magnifiques créatures. Ses yeux se dilatèrent et elle sentit son cœur battre plus rapidement dans sa poitrine. Elle se tourna alors vers le comte.

- Comment les avez-vous trouvés ? murmura-t-elle.

- Il suffit de bien savoir chercher. Maintenant, chut ….

Elle se retourna vers les papillons, un sourire sur les lèvres. Voltigeant d'une fleur à une autre, dansant sous un soleil radieux, ils étaient sans doute la chose la plus pure qu'elle n'ait jamais vu … Sa conscience ne pourrait pas la laisser même tenter d'en capturer un, qu'importe son envie de s'approprier une chose aussi belle …

Elle leva les yeux vers le ciel et se demanda depuis quand le ciel n'avait pas été aussi clair. Pas un nuage n'embarrassait l'horizon et le soleil était lumineux, gratifiant la terre vêtue de sa robe de verdure d'un éclairage digne de sa magnificence.

C'était comme si un poids venait de lui être retiré …

- C'est si beau ! laissa-t-elle échapper.

Peu après, elle sentit sa main devenir étrangement moite et elle baissa le regard pour constater que le comte l'avait toujours dans la sienne.

- Merci ! Merci de m'avoir montré une si belle chose ! le remercia-t-elle avec un sourire radieux.

Le comte se retourna vers elle et lui rendit son sourire.

- Les belles choses existent pour nous rendre la vie plus supportable, ne le saviez-vous pas ? répondit-il.

- Je l'avais oublié … Je vous suis reconnaissante de me l'avoir rappelé, Comte !

- Appelez-moi Alois, voyons ! dit-il en lui tendant son autre main.

- Donc appelez-moi Camille ! répondit-elle en la prenant.

Ils échangèrent une poignée de main, les yeux dans les yeux. Ils étaient amis maintenant.

- Ah, lâcha-t-il en prenant place sur le bord de la fontaine. Plus je passe de temps ici et plus je me dis que cette demeure est magique …

- Pourquoi ? demanda Camille qui s'installait près de lui.

- C'est comme une grosse bulle ! On est comme coupé du monde lorsqu'on y entre ! Personne ne vient jamais et les domestiques sont si silencieux que c'en est inquiétant, non ?

- Peut-être … Mais cela est surtout dû à la gestion de Miss Kavioski et aux commandes de mon frère. Voyez-vous, il a horreur qu'on vienne le déranger lorsqu'il travaille et il ne supporte pas le bruit … Mais il faut le comprendre, il a une charge tellement lourde que c'est naturel qu'il soit un peu ronchon de temps à autre. Pour ma part, ce silence permanent ne me pose pas vraiment de souci …

- Ah, je vous comprends ! Mais parfois, il faut savoir changer d'air ! J'ai vu qu'il y avait des chevaux dans l'écurie. L'un est très rapide m'a-t-on dit !

- Non ! s'exclama-t-elle en riant. Non, pas ça ! Haha ! Je ne peux pas y aller ! Je ne suis toujours pas guérie !

- Ah, mais ce n'est qu'un détail ! répliqua-t-il. Et depuis quand a-t-on besoin de sa jambe lorsqu'on monte un animal ?

- Bien dit mais je ne veux toujours pas… Bien que je sache monter, je ne le ferais vraiment que si on m'y oblige. Voyez-vous, je suis de ceux qui préfèrent la marche.

- Marcher est ennuyeux et abime les souliers alors que galoper à travers les champs vous donne la sensation d'être libre comme l'air pendant que le vent joue avec vos cheveux … Il n'y a pas plus belle expérience ! C'est comme voler !

- C'est vrai que voler doit être agréable ! avoua-t-elle en regardant vers le ciel, admirant les oiseaux qui passaient au-dessus d'elle. Mais ce n'est qu'un rêve, l'homme n'arrivera jamais à voler. Il est destiné à rester cloué au sol…

- Franchement, je vous trouve bien pessimiste ! s'exclama le comte en croisant les bras. C'est à cause des gens comme vous que notre espèce avance à si petits pas ! Mais regardez plutôt votre maison ! Regardez-la bien, je vous prie ! dit-il en pointant la demeure du doigt.

- Qu'y-a-t-il donc ? demanda-t-elle en tournant la tête.

Il se leva soudainement et se posta devant la grande maison, levant les bras au ciel.

- Ce grand manoir à un jour été le rêve de quelqu'un. Il y a des millions et des millions d'années, un être humain n'aurait même pas pu y songer ! Mais un jour, quelqu'un s'est dit : et si j'allais tenter l'impossible ? Après tout, qui peut savoir si on n'a jamais essayé !

Il la regarda ensuite droit dans les yeux avec un sourire triomphant. Elle avait l'air surprise mais elle se ressaisit et baissa les yeux vers le sol alors que ses joues devenaient roses.

- Vous avez raison …

- Ne vous a-t-on jamais dit que baisser les yeux était pour les servants ? lui demanda-t-il en retournant s'assoir près d'elle. Regardez-moi donc ! De quoi avez-vous peur ?

Elle leva ses yeux bruns pour rencontrer les siens et sentit le rose de son visage virer au le rouge.

- Je n'ai pas peur… J'ai juste dit que vous aviez raison, répondit-elle dans un murmure.

- Oui, et ? Ce n'est pas grave d'avoir tort ! Par pitié maintenant, chassez cette expression d'abattement de vos traits ! N'avez-vous donc aucun respect pour votre personne, aucune confiance en vous pour vous comporter de la sorte lorsque quelqu'un débat avec vous ?

- Si ! Bien sûr que j'ai confiance en moi …. Mais ….

- Mais quoi ? Vous savez quoi? lui demanda-t-il en la prenant par les épaules. Vous êtes une grande Lady, descendante d'une illustre lignée. Vous êtes dans l'obligation d'avoir plus foi en vous qu'en n'importe qui d'autre ! Car si vous continuez à agir ainsi, les autres n'auront aucune pitié à vous malmener... Ce n'est que mon conseil, prenez-le comme vous le voulez ! ajouta-t-il en se détachant d'elle.

Camille resta bouche-bée puis se mit à sourire.

- Qu'y a-t-il de si drôle ? questionna-t-il en fronçant les sourcils.

- Ah ! lâcha-t-elle en se tournant vers lui. Vous êtes bien drôle, Alois ! Vous ressemblez à un enfant pendant un instant puis vous vous transformez en une copie de Miss Kavioski juste un moment plus tard ! Ce que vous venez de me dire, elle me le répète chaque jour que Dieu fait depuis je suis ici ! Je suis consciente du manque d'affirmation de ma personnalité mais …

Elle soupira en plongeant ses yeux dans les siens.

-Vous allez sûrement me trouver lâche et je vous comprendrai mais j'ai abandonné depuis un certain temps déjà l'envie d'agir librement… Je n'ai que trop longtemps résisté à la réalité. Désormais, j'ai la certitude que quoique je fasse, je ne pourrai jamais échapper à ce sentiment de captivité. Et il est vrai qu'une fois qu'on en prend l'habitude, la docilité épargne bien des souffrances inutiles, surtout lorsqu'on sait qu'il n'y a pas d'échappatoire. Seulement … Je ne cache pas avoir voulu, et toujours vouloir tout casser, fuir vers où j'appartiens. Mais il n'y a pas d'avenir pour moi là-bas. Et puis, Miss Kavioski et mon frère, que j'aime de tout mon cœur, ont assez de problèmes comme ça. Qui suis-je pour leur imposer mes caprices ? Au fond, peu m'importe de me faire écraser tant que personne ne souffre inutilement …

Lorsqu'elle eut finit, elle le surprit à prendre sa main dans la sienne sans briser leur contact visuel.

- Dîtes-moi, Camille, que feriez-vous si rien n'avait plus d'importance et s'il n'y avait plus aucune conséquence ? lui demanda-t-il alors.

- Eh bien … Je partirais très loin, très loin d'ici ! Je parcourrais le monde entier, monterais les plus hautes montagnes, dompterais les plus puissantes vagues de l'océan, parlerais avec beaucoup de gens venants de divers horizons et découvrirais tout ce qu'i découvrir !

- Très bien ! s'exclama-t-il. Et si je vous disais que ce rêve est facile à atteindre ? Qu'il suffit d'un rien du tout de temps et de moyen pour le réaliser ?

- Je ne demanderais qu'à voir ça, répliqua-t-elle, sourire aux lèvres.

- Eh bien ! Moi, le comte Alois Trancy, vous promets de vous emmener au bout du monde et de vous faire voler à bord de la plus nouvelle des machines !

Camille le regarda un instant. Il avait l'air tellement convaincu, tellement sûr de tenir sa promesse. Soudain, elle le prit dans ses bras.

- Merci ! Merci ! Merci ! s'écria-t-elle en l'enlaçant de toutes ses forces.

Elle savait au fond d'elle qu'il s'agissait de promesses trop belles pour être vraies. Mais une flamme brûlait encore en elle, une flamme qui lui donnait le droit d'espérer qu'un jour, au moins une partie de la promesse qu'il venait de lui faire se réaliserait.

Alexandre pensait au meurtre. Oui, au meurtre. La mort d'une certaine personne arrangerait ses affaires. Après le refus presque honteux qu'avait reçu sa proposition de rachat de la société Phantom, voilà que ces derniers commençaient à retrouver de leur popularité avec leurs vieux bonbons sans saveur. C'en était presque incroyable. Les enfants n'avaient-ils donc aucun goût ?

Non … Ce n'était pas les enfants dont s'était accaparé Phantom, mais bien les parents.

L'un des avantages de posséder une marque de sucreries centenaire, en plus du prestige, c'est d'avoir accompagné des générations. Des enfants qui ont aimé certains bonbons pendant leur enfance vont certainement les acheter pour leurs propres enfants et c'était exactement ce qui était en train de se passer avec Phantom.

Alexandre pensait ainsi parce qu'il ne voulait pas se figurer que ses fidèles petits aient pu se détourner d'eux-mêmes de sa fée aux ailes d'or pour se jeter dans les bras d'un vieux lapin avec un nœud ridicule.

Leur progression était effrayante. Ils n'avaient pas encore dépassé les bonbons Albert mais cela ne saurait tarder avec une telle croissance. Ce qu'il n'arrivait pas à comprendre au début, c'était la façon dont ils avaient procédé. Durant plusieurs années, ils n'avaient fait que reculer et voilà que ces derniers mois, ils renaissaient de leurs cendres encore plus forts qu'avant. Mais ce changement coïncidait avec la reprise de la direction par Ciel Phantomhive qui se révélait encore plus futé qu'Alexandre en matière de gestion et de vente.

Alexandre serra des dents. Cela faisait si mal de se dire que malgré tout le travail fourni, il n'était toujours pas au niveau de Ciel … Son plus gros problème à lui, c'était d'être né sans le don de l'imagination. Avec de l'imagination, on pouvait innover comme ses concurrents. Lui en revanche ne savait rien créer de nouveau, se contentant de reproduire ce qui avait marché vingt ans auparavant, profitant de la mémoire de poisson rouge des consommateurs. La preuve en était que sa société vendait le même caviar depuis trente ans et que les ventes n'avaient jamais baissé, au contraire.

Mais sur le terrain des bonbons, il fallait se renouveler en permanence. Les enfants sont des cibles volages, difficiles à fidéliser et qui demandent constamment du changement. Il faut sortir une nouvelle saveur chaque saison.

Distribuer, promouvoir, négocier … C'était tout ce qu'il savait faire. Jour et nuit il travaillait dessus, sans dormir, sans manger, sans vivre, et voilà qu'un imbécile qui avait pris des vacances de plusieurs années débarquait de nouveau et reprenait sa place sans complication !

À ce stade, à quoi bon faire de la concurrence ? Il n'avait jamais su le faire et de toutes les manières, les Phantomhive étaient indétrônables, comme si une étoile veillait sur eux.

Non, la solution la plus efficace serait de faire disparaitre ce rival aussi vite qu'il était apparu. Il lui fallait juste un bon fusil et un moment de calme …

Il allait l'avoir …

Toc ! Toc ! Toc !

- Entrez ! autorisa-t-il en se redressant sur son siège.

- Mon ami, vous n'étouffez pas à force de rester enfermé dans ce bureau ? demanda le comte Trancy en passant le pas de la porte, son éternel cahier sous le bras.

- Les fenêtres sont ouvertes, fit remarquer Alexandre en croisant les bras. Que me voulez-vous ? demanda-t-il ensuite.

- Un peu de distraction … Vous êtes mon hôte après tout, votre devoir est de veiller à ce que je ne manque de rien, moi, pauvre et gentil petit invité ! répondit Alois en s'installant sur la chaise en face de son bureau.

- Oh, je croyais que cela n'avait pas d'importance, répliqua-t-il en levant les yeux au plafond … Eh bien soit, Comte, de quelle manière voulez-vous être diverti ?

- Je voudrais voir du monde … Pourquoi ne pas organiser une petite réception ? Vous n'avez encore invité personne à part moi pour voir votre résidence de rêve alors pourquoi pas cette saison ? lui proposa-t-il, les yeux dans les yeux.

Soudain, une idée vint au futur duc Albertwood. Une idée qu'il avait honte de ne pas avoir eu tout seul…

- Vous avez raison … Ce n'est pas si mal. En plus, j'ai toujours aimé recevoir …

Le comte sortit ensuite vers une destination inconnue, le sourire aux lèvres, et Alexandre s'en fichait éperdument, bien trop occupé à faire la liste de ses invités. Cela allait être une grosse dépense mais il allait organiser des festivités dignes des Albertwood et accessoirement, se débarrasser d'un rival encombrant par la même occasion…

Il sourit en inscrivant le nom de Ciel Phantomhive sur sa liste.

30 Juin 1897 – Demeure de campagne des Phantomhive

5 : 22

Un majordome se doit d'être irréprochable. Tout doit être impeccable et rien ne doit venir troubler la tranquillité de son maître. Seulement, avec les attaques incessantes de ces démons, cela devenait de plus en plus difficile de faire parvenir le thé à l'heure au bureau du comte Phantomhive.

Ces créatures vicieuses étaient innombrables, se multipliant à vue, et assez fortes. Même lui arrivait difficilement à les réguler. C'en était presque ironique. Ces démons de bas-étage qu'il ignorait royalement lorsqu'il était dans l'autre monde lui causaient désormais une contrainte inimaginable.

Il se demandait sérieusement d'où ils pouvaient venir …

D'après ses connaissances, une seule personne pouvait ouvrir un portail aussi grand et elle était trop sage pour s'amuser à faire une chose pareille.

Finissant d'exécuter la dernière bestiole, il remit ses gants blancs pour cacher le sang noir sur ses doigts et usa de sa vitesse surnaturelle pour arriver au manoir avant le lever du soleil.

Lorsqu'il entra quelques heures plus tard dans la chambre de son maître, il le trouva serrant son coussin et transpirant allégrement sur les draps blancs, baragouinant des mots incompréhensibles. Le visage crispé, il avait l'air de souffrir dans son cauchemar. Nullement atteint par la détresse du jeune homme endormi et désormais habitué à ses cauchemars répétitifs, Sebastian attendit que l'horloge sur le mur sonne huit heures précise pour aller ouvrir les rideaux, laissant entrer la lumière matinale.

Ciel se réveilla alors en sursaut, haletant.

- Quoi ?!

Il se ressaisit en voyant qu'il était à nouveau dans sa chambre. Il soupira de soulagement et passa sa main dans ses cheveux. Ensuite, il se dirigea vers sa salle de bain et après s'être totalement purifié de la sueur, il retourna à sa chambre où Sebastian l'aida à se changer.

- Aujourd'hui, Miss Elisabeth Midford doit arriver, l'informa le majordome en versant du thé dans la petite tasse en porcelaine.

Après avoir bu une petite gorgée, Ciel grimaça avant de jeter le contenu de la tasse sur le majordome, trempant son costume volontairement.

- Ce n'est pas mon thé habituel, celui-ci est infect ! Qui t'a piqué de me servir une chose pareille?!

Sebastian sourit en reprenant la tasse comme si de rien n'était.

- Veuillez me pardonner mais j'ai voulu vous faire découvrir une nouvelle saveur. Est-ce un crime de désirer faire changer d'air à son maître ?

- Nul changement ne doit s'opérer ici sans mon accord, est-ce clair ? Décidément, tu ne réussis rien ces derniers temps, pauvre diable !

-Pardon, je ne répèterai plus cette erreur, répondit le majordome.

Il s'inclina et reprit le plateau pour aller préparer le thé habituel de son maître avant que les autres domestiques n'ouvrent l'œil.

Attablé peu de temps après dans la salle à manger, ouvrant son courrier pendant que le thé qu'il avait obligé Sebastian à refaire refroidissait, il fut surpris en trouvant une enveloppe étrange parmi son courrier cachetée par les Albertwood. Les mains crispées, il ouvrit tout de même la lettre et fut étonné de voir qu'elle l'invitait à une réception de plusieurs jours pour fêter les trente ans d'une branche de la société Albert.

Bien sûr, ce n'était qu'une excuse pour faire la fête. Immédiatement, il pensa à Camille. Il se doutait qu'elle n'avait rien à voir dans cette décision, que c'était son frère qui voulait montrer l'étendue de sa fortune à la bonne société, surtout après la rénovation de son manoir. Il n'allait pas perdre son temps en s'y rendant. En plus, c'était beaucoup trop risqué. Il ne savait pas comment il allait réagir en revoyant la personne qui le hantait depuis ces dernières semaines...

Ce qu'il n'avait pas prévu cependant, c'était que sa fiancée allait recevoir exactement la même invitation et que de son coté, elle serait obligée d'y aller.

- Mère dit que cette invitation est une bonne chance de nouer des liens avec la famille Albertwood. Ils sont d'une bonne famille et sont très bien placés. Ce serait un tel gâchis de ne pas honorer une chance de les compter parmi tes alliés, Ciel ! argumenta-t-elle en prenant place sur le bureau, s'asseyant sur ses papiers quelques heures plus tard.

Ciel ressentit une frustration insoutenable en reconnaissant les papiers qu'elle venait d'écraser mais il n'osa pas l'en blâmer.

- Lizzy, n'essaye pas davantage, je ne changerai pas de position sur le sujet, répondit-il sans lever les yeux de son écriture.

- Mais ! Je croyais que tu voulais te réintégrer dans le Monde alors pourquoi ne pas saisir cette chance maintenant qu'on t'invite ? demanda-t-elle. En plus, tu as déjà gratifié les Patinson de ta présence, des parvenus même pas nobles ! Imagine ce que penseront les gens si tu évites les Albertwood !

- J'appréciais les Patinson alors que je ne porte aucun sentiment aux Albertwood. Et j'accorde peu d'attention à ce que pensent les autres. Tu sais très bien que quoiqu'on fasse, on est toujours critiqué dans ce bas-monde alors autant faire ce qu'on veut.

- Mais … mais !

Elle peinait à trouver les mots pour le convaincre. Voyant qu'elle s'était arrêtée de parler, Ciel leva les yeux pour la trouver réellement triste.

- Mais je ne veux pas y aller seule, Ciel ! s'écria-t-elle en le regardant dans les yeux. Je veux t'avoir à mes côtés, je veux t'avoir à mon bras ! Tu ne m'accompagnes jamais nulle part alors juste pour cette fois, accorde-moi cette faveur !

Ciel soupira, détournant son regard du sien. Il jeta ensuite un regard vers la porte mais il se retourna rapidement vers Elisabeth. Après tout, qu'avait-il à perdre en la satisfaisant ?

- J'accepte, soupira-t-il finalement.

À ces mots, elle éclata de joie, sauta du bureau et le prit dans ses bras.

- Merci, mon Cielounet, tu es le meilleur !

Ensuite, elle se ressaisit et sautilla vers la sortie.

- Ne t'en fais pas ! Je serai la plus belle à cette réception ! Tu seras tellement fier de m'avoir à ton bras ! dit-elle en ouvrant la porte.

- C'est ça … Maintenant pour l'amour du ciel, laisse-moi continuer de travailler calmement.

- D'accord ! À plus tard, mon Cielounet ! dit-elle avant de fermer la porte en vitesse.

Après son départ, le jeune homme se retrouva pourtant dans l'incapacité de travailler. Elle l'avait déconcentré…

- Ah ! s'exclama Ciel en s'affalant sur son siège. Lizzy … Tu es unique.

3 Août 1897 – Comté de Hamphire

C'était la fête, c'était les parfums, c'était les décorations… Tout était beau autour d'elle. La réception que son frère allait donner s'annonçait grandiose et tout en sachant qu'elle n'allait assister que dans l'ombre, elle était tout de même heureuse. Elle espérait que ce serait comme dans les contes. Elle avait hâte de voir de belles demoiselles danser avec de beaux hommes lors de la soirée de clôture !

Toute excitée, elle s'imaginait déjà des mets succulents, de la musique, des invités de marque qui n'allaient pas tarder à venir … De sa petite fenêtre cachée derrière les rideaux, elle observait les voitures venir une à une. De chacune d'entre elles descendait un personnage élégant. Il y avait tant de beaux messieurs et de charmantes dames, tous vêtus des plus belles tenues. Elle les admirait alors qu'ils entraient dans la demeure en souriant.

Tout à coup, son cœur rata un battement en voyant quelqu'un descendre d'une des voitures. Elle le reconnut immédiatement, tout vêtu de noir et si grand, si imposant, qu'il était reconnaissable dans une foule de mille personnes. Il sourit en descendant puis tendit la main à l'intérieur de la voiture pour aider une demoiselle à emprunter les marches. Cette dernière était petite, ne dépassant pas le mètre soixante-cinq, ce qui lui donnait l'air encore plus mignon. Elle avait de longs cheveux blonds, une peau d'apparence pâle et une taille parfaite. Camille ne voyait pas les yeux de cette créature mais elle était prête à parier qu'ils devaient être ensorcelants.

A sa suite, un autre homme apparut et Camille ne put se tromper sur son identité. Il n'avait pas changé depuis la dernière fois, il avait toujours l'air aussi froid, aussi élégant, aussi beau … Son cœur se serra en le voyant donner son bras à la demoiselle blonde.

Soudain, l'homme en noir leva les yeux vers sa fenêtre : ses yeux étaient assez aiguisés pour la voir, même derrière un rideau. L'espace d'un instant, leurs regards se croisèrent et il lui sourit gentiment, comme si de rien n'était, avant de suivre son maître à l'intérieur de la demeure.

Camille serra sa main autour de sa canne, se souvenant que si elle en était réduite à l'utiliser, c'était à cause de ce diable.

Elle savait que Ciel Phantomhive était quelqu'un de noble mais elle était loin de se douter qu'il avait des relations avec sa famille. Maintenant qu'il était là, elle était sûre de ne plus pouvoir dormir tranquillement.

Elle retourna donc s'assoir sur son canapé et se mit à réfléchir à la façon la plus sûre de se protéger. Elle savait que Sebastian était prêt à tout pour récupérer le Saphir. Qui sait ce qu'il allait bien pouvoir lui faire ? Et cette fois, M. Landers ne viendrait pas à son secours…

La maison des Albertwood, autrefois si tranquille et calme, s'était transformée en une fourmilière. Les servantes vêtues de noir traversaient de leurs petits pas les couloirs à une vitesse d'insecte stressé. Elles transpiraient, sans doute craintives de ce qui arriverait si elles faisaient tomber le plateau en argent qu'elles transportaient avec tant de mal. Mais cette inquiétude s'atténua au fur et à mesure des allers-retours incessants, se faisant remplacer par une douleur aigue aux niveaux de leurs bras surchargés et de leurs petits pieds meurtris.

Ces discrètes fourmis passaient complètement inaperçues aux yeux des papillons qu'elles servaient, comme des fantômes ayant perdus l'attrait de la peur.

Ces papillons étaient quant à eux colorés de lumières et de joie, ils riaient, vidant leurs tasses de thé et leurs assiettes de gâteaux en parlant avec un vocabulaire élaboré de sujets qui l'étaient beaucoup moins. Après tout, nobles ou pas nobles, les fêtes n'étaient pas faites pour parler de choses tristes.

Les dames, assises droites comme des piqués, avec leurs robes trop chargées et leurs visages trop poudrés, faisaient tout pour attirer l'attention des autres. Les gentilshommes, quant à eux, profitaient de cette charmante compagnie pour raconter leurs exploits.

Assise dans son petit salon personnel, Camille pouvait entendre leurs rires. Cela l'aurait amusée si elle ne craignait pas à chaque instant de voir un homme en noir entrer dans la pièce. Elle touchait nerveusement la pierre bleue dans sa poche tout en fixant la porte. Elle s'était promise que s'il venait vers elle, elle lui montrerait, elle ne le laisserait pas lui faire subir cette douleur encore une fois. Et s'il osait toucher à son frère … Elle … elle … elle le lui ferait payer très cher.

A cette pensée, elle concentra son regard sur le vase remplit de fleurs et en un instant, l'équivalent d'un verre d'eau en sortit pour éclater en un millier de minuscules gouttes qui éclaboussèrent pratiquement chaque recoin du salon, ne mouillant rien en particulier … C'était un joli tour, elle venait tout juste de le découvrir … L'eau était douce, inoffensive mais s'il le fallait, elle trouverait un moyen de la rendre mortelle …

Soudain, elle se mordit les lèvres. Elle ne se serait jamais crue capable de penser ainsi un jour…

Mais elle n'avait encore jamais éprouvé une haine aussi forte non plus, une telle envie de … justice. Il lui avait fait tant de tort, ce démon sans âme. Il ne pouvait pas s'en tirer aussi facilement. Elle qui croyait jadis que la vengeance ne faisait que décupler la douleur se retrouvait à la désirer, à courir après. Si ce sentiment continuait à consumer son être, elle allait être la première à attaquer.

Au même moment, elle se retourna vers la porte qui venait de s'ouvrir pour voir Alexandre entrer, transportant un plateau plein de gâteaux.

- Alors, comment vas-tu, Camille ? lui demanda-t-il en s'approchant pour poser son plateau sur la table basse en face d'elle.

- Je vais bien, frérot, lui répondit-elle en essayant de reprendre un air insouciant. Mais dis-moi, n'es-tu pas censé rester avec les invités ?

- Si, si ! Mais la pensée de toi, enfermée ici, à nous entendre rire sans pouvoir te joindre à nous ne me permettait pas de profiter. Alors tiens, je t'ai apporté les mêmes gâteaux et le même thé qu'on a en bas !

- Tu n'aurais pas dû … Je suis habituée, tu le sais…

- Je sais que tu aimes la tranquillité, lui dit-il en prenant place près d'elle. Mais il faut que tu comprennes que quelques fois par an, nous allons être obligés d'organiser ce genre de réceptions. Nous nous devons de garder notre image auprès des autres …

Il lui embrassa alors le front.

- Oui, je comprends, répondit-elle en souriant, attendrie.

- Oh, c'est une jolie pierre que tu tiens là ! Où l'as-tu trouvée ?

Il parlait du Saphir sur ses genoux. Elle avait oublié de le cacher.

Surprise, elle ne trouva d'autres réponses que la vérité pure et simple.

- Je l'ai trouvée dans mon village. Je l'ai trouvée si belle que je l'ai gardée avec moi …

- Tu permets ? demanda-t-il.

Elle hocha la tête et il la lui prit. Il l'examina alors avec attention.

- Vraie ou pas, elle est d'une beauté indéniable. En voilà un bijou qui a la taille et la brillance d'être monté sur une broche ! déclara-t-il en la lui rendant. À plus tard, je dois y retourner maintenant.

- À plus tard, frérot, répondit-elle alors qu'il fermait la porte, la laissant de nouveau seule.

Camille eut un doux sourire. Son frère l'aimait et elle l'aimait aussi. Alors, elle le protégerait, qu'importe le moyen !

4 Août 1897 – Comté de Hampshire

2 : 00

Camille n'arrivait pas à dormir. Couchée dans son lit en chemise de nuit, elle ne cessait de s'imaginer ce qui pourrait arriver si elle se laissait tomber entre les bras de Morphée. Les invités étaient tous partis se coucher mais elle avait tout de même peur de le voir entrer. Qui sait s'il ne profiterait pas de la nuit pour se glisser jusqu'à elle ? Sebastian ne quittait pas ses pensées.

Toc ! Toc ! Toc !

Elle sursauta. Quelqu'un toquait mais pas à la porte. Elle se retourna vers la fenêtre et y aperçu alors une fine silhouette drapée de noir. Les mains tremblantes, elle saisit sa pierre bleue, prit sa canne au bord du lit, se releva et se dirigea aussi rapidement que ses pieds pouvaient le lui permettre pour fracasser cette fenêtre.

Non ! Cette fois, elle n'allait pas se laisser faire ! Elle allait le lui faire payer !

Mais dès qu'elle fut en face de la fenêtre, elle s'immobilisa sous la surprise.

Ce n'était pas Sebastian qui s'y tenait mais bien Alois Trancy qui tentait péniblement de garder l'équilibre et rapidement, elle cacha sa pierre bleue dans la poche de sa chemise de nuit. En la voyant, il lui sourit et lui dit quelque chose à travers la vitre. Elle ne put entendre ses mots mais elle crut comprendre ce qu'il lui demandait alors elle ouvrit la fenêtre et le laissa entrer.

Il se glissa ensuite dans sa chambre en souriant.

- Ah, c'est difficile de grimper jusqu'ici, vous savez ?

- Alois, que faites-vous ici ?! lui demanda-t-elle, interloquée. Et à cette heure ? Ce n'est pas prudent ! Et si quelqu'un vous avez vu ?!

- Mais personne ne m'a vu ! J'y ai fait très attention ! la rassura-t-il en posant ses mains sur ses épaules.

Camille se perdit un instant dans ses yeux azur. Ils étaient si beaux … Elle se reprit pourtant rapidement et s'écarta de lui. Elle ne savait pas pourquoi mais tout cela lui semblait faux, loin de toutes les convenances.

- Pourquoi me fuyez-vous ? Je ne compte pas vous faire de mal, rassurez-vous. Je vous apprécie trop pour ça …

- Mais pourquoi êtes-vous là, Comte Trancy ? voulut-elle savoir.

- Ne m'appelez pas Comte ! Avec vous, je ne suis pas un Comte et vous n'êtes pas une Lady, nous sommes juste Alois et Camille ! Vous savez, j'ai de la peine pour vous. Tout à l'heure, lorsque je vous ai vu retrouver votre chambre, vous aviez un regard si douloureux dans vos yeux ! s'exclama-t-il en s'approchant d'elleà nouveau. J'imagine que vous vous sentez si seule … Votre frère vous néglige, tout le monde vous néglige tout le temps ! Comment peut-on rester sain dans ce genre de conditions, je vous le demande ? Et lorsqu'une fête est organisée chez vous, vous êtes obligée de rester enfermée dans une lugubre pièce à entendre les autres s'amuser ! Vous ne méritez pas ce sort, Camille, lui dit-il en la reprenant par les épaules. Venez, venez donc avec moi ! Allons jouer dehors comme des enfants !

- Jouer … dehors ? balbutia-t-elle.

- Il ne nous arrivera rien ! Je vous le promets ! dit-il en prenant ses mains dans les siennes pour les serrer. Acceptez, rien que pour cette nuit, de devenir ma compagne de jeu ! Pour l'amour du ciel et de tout ce qui est cher, acceptez de satisfaire ce vœu égoïste de ma part ! J'ai toujours eu envie d'explorer cette magnifique région, pas vous ? Ne voulez-vous pas découvrir ce qu'il se cache derrière ces plaines ? Ne voulez-vous pas goûter à la liberté, au moins une fois ?

Camille le regarda dans les yeux. Il semblait si sincère. Pourtant, sa raison lui disait de rester, de ne pas le suivre. Mais sa raison lui avait dicté tant d'autres choses qui l'avaient rendue au final si malheureuse… Et si elle n'acceptait pas d'accompagner Alois qui la suppliait presque de le rejoindre, que gagnerait-elle ? Une sureté d'esprit ? Rien que ça ? Alors que si elle agréait à prendre le risque d'être découverts, ce qui n'avait que peu de chances d'arriver à cette heure, elle pourrait voir d'autres horizons …

- J'accepte, répondit-elle en déglutissant.

- Oh ! Merci, mon Dieu ! s'écria-t-il, au comble de l'excitation.

Camille ne put empêcher un sourire de s'afficher sur son visage. Il était déchainé, c'était drôle. De suite, elle s'empressa d'enfiler sa robe de chambre et en un instant, elle était dans les bras d'Alois.

- Vous-vous … ne croyez pas qu'on devrait utiliser la porte ? Après tout, c'est moins risqué, lui fit-elle remarquer alors qu'ils s'apprêtaient à sauter.

- Ah ! Ce n'est pas un problème ! s'exclama-t-il.

Et il sauta.

Avant qu'elle n'ait eu le temps de crier, Camille avait ses pieds sur terre, une forte paire de bras la reposant doucement tandis qu'elle s'accrochait encore comme si sa vie en dépendait à ses épaules.

- Oh ? lâcha-t-elle en levant les yeux vers sa fenêtre. Oh ! Mais comment avez-vous fait ?! demanda-t-elle subitement en plongeant son regard dans le sien.

Il ne parut pas heureux de cette question et la lâcha pour qu'elle se repose sur sa canne. Il croisa ensuite les bras.

- Quoi ? fit-il d'un air ronchon. J'ai l'air aussi faible que ça ?

Camille sourit.

- Mais non ! Vous êtes juste un peu trop susceptible ! Allez, je plaisante ! Pas la peine de le prendre de cette façon !

Il se résigna et finit par sourire. Il lui prit ensuite la main et l'escorta en direction de la sortie. Camille fut surprise de n'y trouver personne à part un garde qui dormait très profondément.

- Ne vous en faîtes pas, lui dit Alois en suivant son regard, il ne risque pas de se réveiller de sitôt, celui-là !

Un cheval brun était posté près de la sortie. Ils s'approchèrent de lui et Alois la fit monter dessus avant de la rejoindre sur le dos de l'animal. Elle était assise devant lui mais puisqu'il la dépassait d'au moins trois têtes, il voyait aussi bien qu'elle. Il prit les rênes de l'animal et en un instant, la bête se mit à galoper à travers les plaines.

Camille serra sa canne entre ses mains moites et ferma les yeux, sentant le vent jouer avec ses longues mèches attachées par un simple ruban. Une fois habituée à la vitesse, elle ouvrit les yeux et ne les referma plus : c'était une révélation. Elle poussa un profond soupir.

Les arbres défilaient à une vitesse incroyable et les nuages s'étaient éclipsés pour laisser la lune et les étoiles éclairer le paysage, donnant avec leur lumière argentée une allure presque surnaturelle à cette terre. L'air était si frais, si bon sur son visage et dans ses poumons… Son nez caressait de nouveau cette odeur d'herbe, de fleurs sauvages et de nature vivante … C'était d'innombrables fois meilleur que tous les parfums posés sur sa coiffeuse, que tous ces produits nettoyants avec lesquels les domestiques astiquaient sa demeure.

Alois était un excellent cavalier. Elle ne l'aurait pas cru si quelqu'un lui avait dit qu'il pouvait être aussi habile. Il avait un tel coté enfantin, une telle candeur et une telle maladresse qu'elle avait fini par penser qu'il n'était capable de rien. Mais en lui jetant un coup d'œil de temps à autre, elle remarqua que son visage si sérieux et appliqué à diriger le cheval tranchait radicalement avec l'image enfantine qu'elle avait dans sa tête. Et il ne lui parlait pas. Chacune de ses tentatives pour relancer la conversation ne recevait qu'un silence en réponse. Il l'intriguait vraiment, cet Alois Trancy. Il était de loin l'être humain le plus étrange qu'elle n'ait jamais rencontré. Même Ciel était plus cernable dans son genre … Elle ne savait plus que penser de lui, il changeait d'humeur et de caractère comme de veste.

Soudain, il s'arrêta et soupira d'aise, observant la lune qui les dominait.

- N'est-ce pas la chose la plus belle qui soit ? lui demanda-t-il.

- Oui, laissa échapper Camille en perdant dans la contemplation de cette lune magnifique l'envie de lui faire remarquer son silence vexant.

- Et si on jouait à un jeu ?

- Lequel ?

- À chasser les mauvais esprits … Je me souviens que lorsque j'étais enfant, quelqu'un m'avait dit qu'il suffisait de crier pour chasser très loin les mauvais esprits qui habitent nos êtres … Il avait raison…

La jeune fille écarquilla les yeux.

- Vous voulez qu'on crie ?

- Oui ! Pourquoi pas ? Nous sommes si loin de toutes habitations ! Ici, nous pouvons dire ce qu'on veut, le crier à la nuit, et elle chassera immédiatement ces mauvais esprits qui détruisent nos âmes peu à peu !

Elle le regarda un instant et voyant qu'il semblait sérieux, elle se mit malgré elle à glousser.

- C'est vrai ! Pourquoi pas ! Faisons-le, rien que pour une fois ! accepta-t-elle.

- C'est moi qui commence !

Il descendit de la bête à toute vitesse, fixa l'horizon puis cria de tous poumons.

- JE HAIS CETTE PUTAIN DE MODE ! GRAND-PAPA, JE TE MAUDIS POUR M'AVOIR FAIT CA !

Haletant, il sourit, se sentant libéré d'un poids.

- JE HAIS LE FROMAGE ! L'ODEUR ME DONNE ENVIE DE VOMIR ! s'écria soudain la jeune fille derrière lui.

Il se retourna et la vit toujours sur la monture, la tenant par les rênes avec un sourire confiant. Elle haletait également, les joues rouges.

- Je … Ah ! Je n'aurais jamais cru dire ça un jour, avoua-t-elle.

- Mais vous voyez comme c'est bon ? fit-il.

- Oui, c'est pas mal, répondit-elle en lui souriant.

Pourtant soudain, son visage se figea et son sourire se fana.

- Qu'avez-vous sur le cœur ? lui demanda-t-il aussitôt.

- De quoi parlez-vous ?

- De cette chose qui vous empêche ainsi de sourire réellement, qui se voit dans vos yeux, qui retient ainsi votre âme et vous empêche de vivre !

Camille le dévisagea.

- Osez me dire que vous êtes heureuse ! cria alors Alois en tapant du pied contre la terre. Osez le dire ! Dîtes-le ! Dîtes-le ! Dîtes-le si ça vous plait d'être prisonnière de votre propre vie ! De n'avoir aucun but !

- Arrêtez de dire ça ! lui répondit-elle en se couvrant les oreilles. Je n'ai jamais choisi ça … Je n'ai jamais eu le choix ...

- C'est une réponse de lâche car on a toujours le choix ! C'est vous qui ne l'avez jamais pris, c'est vous qui vous êtes laissée enchainer sans opposition ! C'est la vérité … Mais dîtes-moi, êtes-vous heureuse, oui ou non ?!

Il la vit baisser les bras un instant pour constater qu'il ne lui criait plus dessus. Elle plongea alors son regard dans le sien à nouveau.

Un vent frais passa entre eux, faisant se lever l'herbe et détachant complètement les cheveux bruns de Camille qui, enfin libres de danser avec le vent, s'élancèrent dans la même direction que ceux d'Alois.

- Vous êtes heureuse ?

- Non …

- Vous êtes heureuse ? Encore une fois, je n'ai pas entendu !

- Non ! répéta-t-elle plus fort cette fois.

- Encore, je ne vous entends toujours pas !

Alors, Camille inspira profondément.

- NON ! NON ! NON ! JE NE VAIS PAS BIEN ! VOUS ENTENDEZ MAINTENANT ?!

- Oui, je vous entends bien maintenant !

Camille haletait, le regardant sourire comme s'il avait gagné. Elle ne le comprenait vraiment pas.

- Pourquoi m'avez-vous demandé cela ? le questionna-t-elle brusquement.

- Réjouissez-vous, vous venez de passer une étape, répliqua-t-il, l'ignorant royalement.

Il la rejoignit sur le cheval et se mit à galoper en direction du manoir en silence, Camille toujours sous le choc de ce qu'elle venait de vivre.

- Alois, tenta-t-elle encore une fois alors que le cheval ralentissait un peu, que me voulez-vous ? Pourquoi agissez-vous de la sorte avec moi ?

Elle crut qu'il n'allait pas répondre mais finalement, sa voix se fit entendre parmi le vent.

- Camille … Vous êtes comme moi. Vous et moi partageons une même chose… Nous sommes tous les deux seuls face au monde. Je-je suis seul car je n'ai personne à qui me confier, à qui raconter mes douleurs ou mes peurs … J'ai l'air confiant devant les autres mais je ne sais vraiment pas ce que je fais avec ces gens matérialistes qui ne voient pas plus loin que leurs préjugés rigides et faux… J'ai tout perdu … Vous savez, j'ai perdu ma famille, ma dignité, mon amour-propre et j'étais si faible que la vie m'a piétiné. Comme vous, je n'ai jamais pris le choix car je croyais ne point l'avoir. J'étais tellement désespéré à cette époque que j'ai commis l'irréparable … J'ai fait quelque chose de très mal que je regretterai jusqu'à la fin de mes jours et si vous deviez le savoir, je vous dégouterais comme je me dégoûte moi-même …

Alois soupira et Camille ne se retourna pas mais elle était sûre qu'il tentait de retenir ses larmes.

-Lorsqu'on touche le fond, on a besoin de remonter avant que la mort ne nous attrape, continua-t-il d'une voix enrouée. On est prêt à tout accepter pour nous sentir mieux … Tout ! Tout, je vous dis ! Même si ce n'est qu'une illusion … Et c'est exactement ce qui m'est arrivé … J'avais l'impression de m'élever alors que ce n'était qu'une chimère … Je ne l'ai réalisé que lorsque c'était trop tard … Si je n'avais pas eu de la chance, si ça ne m'était pas arrivé … Je ne serais pas ici avec vous pour vous en parler.

Camille posa ses mains sur les siennes qui tenaient les rênes de l'animal.

- N'en parlez pas, je vous en supplie ! l'arrêta-t-elle. J'ai compris alors ne vous remémorez pas ces souvenirs pour moi … Je n'en vaux pas la peine !

- Non, non, non, chuchota-t-il à son oreille. Ne pensez pas ainsi … C'est en pensant ainsi qu'on se perd … Vous valez beaucoup, Miss, plus que vous ne le pensez. Vous êtes une Lady, non ? Ce que je veux vous dire, Camille, c'est de ne jamais douter de vous et de combattre pour votre bonheur. Je ne veux absolument pas que vous finissiez comme moi… C'est pour cela que je vous ai posé cette question, que j'ai voulu vous faire réagir … Dès le début, je vous ai apprécié car vous êtes spéciale. Bien sûr, votre particularité ne saute pas aux yeux mais elle n'en est que d'autant plus précieuse. Les gens comme vous, il y en a peu, et ce serait vraiment triste de vous voir sombrer dans le désespoir …

La jeune fille afficha un sourire triste. C'était drôle d'avoir quelqu'un qui se souciait autant d'elle. Elle-même avait abandonné cette envie depuis longtemps. Mais maintenant qu'elle l'avait retrouvé, elle se sentait vraiment très heureuse.

À cet instant, elle comprit sa chance d'avoir rencontré quelqu'un comme Alois Trancy.

- Je vous respecte beaucoup et je vous serai éternellement reconnaissante de m'avoir offerte cette sortie incroyable, déclara-t-elle en serrant les dents à mesure qu'elle parlait, l'envie de pleurer ne faisant que s'accroitre.

Mais elle ne pleurerait pas cette fois. Elle n'allait plus jamais pleurer …

-Et même si je ne sais…Même si je ne sais où se trouve le choix, je le trouverais quand même ! Mais-Mais dîtes-moi après… Comment pourrai-je vous remercier ?

Alois crut qu'elle allait éclater en sanglots à sa voix étranglée mais elle ne le fit pas. Elle ne lâcha même pas la plus petite des larmes, ce qui le surprit et lui plut à la fois.

Bientôt, ils arrivèrent à la demeure. Le gardien était toujours endormi, un peu comme tous les résidents de la demeure, serviteurs et invités. Seule une lumière brillait encore à cette heure de la nuit et c'était celle du salon rouge. Camille savait que c'était officiellement le refuge préféré d'Alexandre et qu'il pouvait y rester jusqu'à pas d'heure. Il devait sûrement travailler car il n'en avait pas eu le temps avec les festivités. Il travaillait si dur pour lui fournir un train de vie confortable … C'était vraiment un modèle à suivre.

Ils n'eurent pas de mal à franchir la barrière puisqu'Alois avait la clé. Elle ne se demanda même pas comment il se l'était procurée.

Une fois à l'intérieur, il se pencha vers elle.

- Je crois qu'il serait plus facile de traverser la demeure pour rejoindre vos appartements, surtout dans votre état, au lieu de monter à la fenêtre comme des voleurs. Tout le monde est plongé dans le plus profond des sommeils ici. A part votre frère, bien sûr ! sourit-il en lui donnant le bras.

Elle le lui prit et il la guida vers la porte principale que son majordome, Claude, leur ouvrit. Camille écarquilla les yeux en le voyant. Elle était loin de se douter que quelqu'un d'autre était dans le coup !

- Ce n'est pas la peine de vous inquiéter, la rassura Alois avec le sourire. Claude m'appartient, il ne peut me tromper.

- Si vous le dîtes, répondit la jeune fille en haussant les épaules.

Il avait l'air si confiant que c'était difficile de le contredire.

Effectivement, Miss Albertwood constata qu'il n'y avait personne dans les couloirs à cette heure. Tout était sombre, éclairé uniquement par la lumière de la lune.

Lorsqu'elle rejoignit sa chambre après avoir souhaité une bonne nuit à Alois, elle se jeta sur son lit et sortit son Saphir de sa poche, se demandant ce qu'elle comptait bien en faire.

Elle avait un pouvoir immense entre ses mains mais il lui était parfaitement inutile. Elle n'avait pas en tête un grand projet, un but à atteindre, une cause à défendre alors pourquoi avait-elle été choisie entre tous pour posséder un pouvoir pareil ? Elle était une fille normale après tout, la plus normale et banale des filles de son temps. Pourquoi n'avait-on pas affublé quelqu'un de meilleur qu'elle de cette puissance, quelqu'un qui saurait s'en servir mieux qu'elle ? Soudain, elle réalisa quelque chose.

- Quel est le but de ma vie ? murmura-t-elle dans le noir, confiant cette question à la nuit.

C'était vrai … Elle n'avait pas de raison pour se lever le matin, pas d'objectif à atteindre, pas de passion. Elle était d'une passivité, d'une inutilité accablante. Elle ne méritait rien de ce qu'elle avait et elle ne faisait rien pour le conserver. Elle se contentait de vivre au jour le jour sans chercher à comprendre ou à trouver un sens à son existence.

Elle se redressa sur son lit, réalisant à quel point Alois avait raison. Assise à observer la pleine lune, elle réalisa combien elle avait été aveugle tout ce temps.

Alors, elle se mit à se remémorer sa vie, à essayer de se trouver une passion, quelque chose qu'elle aimait bien faire, un vrai objectif … Mais elle ne trouva rien. Elle n'avait aucune béquille sur laquelle se reposer.

Ils vivaient dans un monde cruel où les gens se bouffaient entre eux pour réaliser leurs rêves et elle n'était qu'une spectatrice assise sur son banc. C'était peut-être pour cela qu'elle avait sombré dans le désespoir sans que personne ne lui vienne en aide. Et elle s'en était plainte, elle avait lâché tant de larmes mais n'avait rien fait de concret pour empêcher cette douleur de se tisser autour d'elle.

Tous les gens autour d'elle possédaient des rêves qui les empêchaient de tomber : Alexandre vivait pour son entreprise, Miss Kavioski vivait pour assurer son éducation, Joe et Sabrina vivaient pour gagner de l'argent et aider leurs familles, Madame Madeline vivait pour l'élever et lui faire plaisir … Mais elle, pourquoi vivait-elle ?

La promesse qu'elle avait faite à Alois, pouvait-elle vraiment la tenir ?

Retour en arrière

Un petit garçon blond prit conscience qu'il ne pouvait plus bouger. Essayant de se mouvoir, il réalisa bientôt que la raison de sa paralysie venait du fait qu'il n'avait plus de corps à contrôler. Il essaya de savoir où il était mais il ne voyait que du noir, partout du noir, rien que du noir …

Il resta dans cet abysse pendant un temps qu'il ne put mesurer. Il ne pouvait même pas réfléchir, se souvenir de son identité, de la raison pour laquelle il était ici. La seule chose qu'il savait, c'était qu'il n'appartenait pas à ce monde. Des images lui revenaient de son existence d'avant, de qui il était, de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait ressenti … Et c'était si douloureux … Finalement, il finit par se dire que le vide n'était pas si mauvais comparé à la vie terrestre.

Mais à un moment, il lui sembla apercevoir une lueur qui venait de loin. Celle-ci avança et à mesure qu'elle se rapprochait de lui, il discerna un sentiment de bien-être l'entourer jusqu'à ce qu'il sente toute sa personne être noyée dans un océan de plaisir et de douceur. Désormais, le noir avait été banni par un blanc éclatant.

Profitant de cette chaleur tant recherchée, il entendit soudain comme une voix.

- Âme de Jim Macken, lui souffla-t-elle. Ta vie n'a été que souffrance et bien qu'elle soit terminée, que tu aies accompli ton devoir sur la terre, moi, par les pouvoirs qui me sont conférés, je te donne la chance de reprendre vie. Tu retrouveras ton corps, tes souvenirs, ta situation d'antan et je t'offrirai la servitude totale du démon qui t'a trompé … Mais en échange, tu devras m'obéir …

Revivre ? Voulait-il revivre ? Retrouver toute cette souffrance et ce désespoir ? N'était-il pas en paix ici, seul avec lui-même, à enterrer dans l'oubli les souvenirs de sa vie humaine ? Soudain, l'image d'un homme brun portant des lunettes lui revint. Un homme du nom de Claude, un homme qui ne lui inspirait qu'un mot.

Trahison.

Cet être l'avait trahi. Il était la raison pour laquelle il se trouvait ici en cet instant …

Il n'avait désormais plus qu'une seule envie : le lui faire regretter. Et pour accomplir sa vengeance, il était prêt à revenir sur terre, à connaitre de nouveau la souffrance et à endosser l'identité de quelqu'un qu'il n'était pas !

- Ainsi soit-il, murmura la voix.

Il venait de donner son accord. Il venait de refaire un pacte avec le diable. Mais cette fois, il tricherait aussi à ce petit jeu de vie.

Assis sur une chaise, Claude inspectait la bague rouge encore une fois, ce fameux joyau si précieux de la disparue famille Trancy. Tout ce qu'il restait de cette légendaire famille n'était qu'une pierre symbolique dont la valeur n'était définie que par un goût humain du raffiné et du précieux… Car dans les faits, elle ne valait rien. Elle n'était pas bonne à manger, on ne pouvait se défendre avec et l'argent qu'elle pouvait rapporter à sa vente était encore plus éphémère que la fierté ressentie en l'exhibant… Elle était seulement la parfaite illustration de la civilisation humaine en général.

Belle au-dehors, profondément vide au-dedans.

Mais contrairement aux centaines de milliers d'autres pierres lui ressemblant, elle avait l'avantage de porter une âme innocente. Une âme elle aussi sans grande valeur mais si belle et innocente… Seulement, il n'était pas fier de cette acquisition car après avoir servi la table d'un noble, on est dédaigneux à manger à la table d'un gueux. Il avait entrevu l'âme la plus délectable au monde alors il ne pouvait se résoudre à bouffer ce met de seconde zone...

Soudain, il écarquilla les yeux. Le met en question avait disparu de la pierre ! Il se redressa, n'y comprenant rien. Au même instant, une étincelle de lumière blanche brilla un moment au-dessus de sa tête et … Brusquement, il comprit.

L'être supérieur venait de l'enchainer …

Peu de temps après, un individu entra en fracassant la porte dans la pièce où il se trouvait.

Ce nouvel arrivant n'avait beau n'être qu'un enfant, il dégageait davantage l'assurance d'un adulte, sans doute parce qu'il avait vécu des choses que même un adulte ne pouvait supporter. Il s'approcha de lui et posa une de ses mains pâles sur son visage en souriant.

- Alors, Claude, je t'ai manqué ?

Le majordome ne répondit pas. La main sur son visage le gifla alors, lassant une marque rouge sur son visage.

- Réponds ! T'ai-je manqué, sale diable? redemanda l'enfant.

- Oui, souffla Claude en fixant l'enfant dans ses yeux bleus clairs comme une rivière d'eau pure en plein été.

Une fois encore, la main vint le gifler, le faisant baisser les yeux.

- Oui, qui ? fit le petit enfant en fronçant les sourcils.

- Oui, Votre Majesté

L'expression de colère s'estompa des traits de l'enfant à l'entente de ce titre.

- Tu sais quoi ? Ca ne me fait plus plaisir de t'entendre le dire, déclara-t-il en souriant. Cela doit te décevoir de te rendre compte que l'outil que tu utilisais pour me contrôler n'est plus efficace, n'est-ce pas ?

Il marqua une pause, observant le majordome avec dédain.

- À genoux ! ordonna-t-il.

En un clin d'œil, Claude s'exécuta.

- Ne t'avise plus jamais de t'assoir en ma présence. Tu n'es pas mon égal, tu n'es l'égal de rien ! Tu n'es rien d'autre que mon esclave ! Tu es mon esclave, tu entends ?! cria-t-il. Tu es à moi et rien qu'à moi !

Il lui donna un violent coup de pied, le faisant s'écrouler sur le ventre.

- Hein que ça fait mal ?! Hein que ça fait mal de se faire frapper ?! lui cria-t-il en continuant de lui donner des coups de pieds sur le dos. Tu comprends maintenant ?! Oui ou non ?! Tu comprends ce que j'ai vécu ?! Tu comprends ce que tu m'as fait vivre ?! Mais bien sûr que tu ne comprends pas ! Tu n'es qu'un démon, une ordure trop … ! Trop … bête pour comprendre ! Tu es trop bête pour comprendre combien j'ai souffert, combien ce que tu m'as fait était injuste ! Tu m'as manipulé comme un jouet puis tu m'as trahi ! Tu m'as trahi ! Tu m'as trahi !

De grosses larmes s'écoulèrent sur le visage du petit, des larmes aussi grosses que des perles.

- Mais tu vas comprendre ! reprit-il. Je te jure que tu vas comprendre ! Je te le jure !

N'ayant plus la force de le frapper, il s'écroula sur le sol, en pleurs. Claude se releva alors et l'observa un instant. Puis il le prit dans ses bras et l'emmena vers cette pièce du manoir qui était sa chambre avant. Ensuite, il alla préparer le thé et nettoyer de fond en comble le manoir.

La vie continuait.

7 Août 1897 – Comté de Hampshire

Ils comptaient partir à la chasse demain, Alexandre le lui avait dit la veille en lui promettant de ramener une bonne proie. Il avait eu l'air détendu mais Camille ne pouvait s'empêcher d'être inquiète pour lui. La chasse avait beau être un divertissement, y perdre la vie était si facile. Il ne suffisait que d'une proie farouche, d'un cheval fougueux ou encore d'une météo joueuse.

La plus grande partie du personnel s'en allait avec eux pour assurer le service puisque tous les invités allaient y prendre part et qu'un pique-nique était prévu après la chasse.

Camille n'aimait pas la chasse. Elle trouvait que c'était une activité cruelle et barbare. Pour elle, tuer des animaux innocents dans le seul but de se divertir était un crime. Mais lorsqu'elle avait partagé son opinion avec son frère, la nonchalance de sa réponse l'avait surprise.

- Tu sais, la chasse ne me procure pas tant de plaisir que ça. Si ça ne tenait qu'à ma volonté, je resterai à siroter du thé à la maison. Mais le fait est que tout le monde aime ça et que ce n'est pas ouvert à tous. C'est donc un privilège dont il serait stupide de se priver pour protéger des êtres inferieurs. Dis-toi que c'est comme la pêche, la souffrance des bêtes n'est que brève ! Enfin, si ces créatures ressentent quelque chose... Jusqu'à preuve du contraire, je continue de penser qu'elles sont dénuées d'âme et d'émotions !

- Mais c'est tout de même très méchant ! avait-elle tenté. Tu ne –

- Camille, l'avait-il interrompu, arrête de dire des choses pareilles. Tu aimes manger de la viande, non ? Eh bien, c'est ainsi qu'on procède pour en obtenir. Et tu en parles comme si c'était monstrueux alors que ce n'est que de l'amusement ! Attends, je vais te le montrer ! s'était-il exclamé. Prépare-toi bien car demain, tu viens avec nous et je vais te montrer que ces bêtes ne méritent pas que tu me casses les oreilles pour elles !

- Mais je croyais que je ne devais pas rencontrer le monde avant ma majorité ? avait-elle fait en écarquillant les yeux.

- Ah ! avait-il soupiré. Faisons une entorse à la règle pour cette fois. De toutes les manières, on ne sera pas les premiers à l'avoir fait ! Et puis plus j'y pense, plus je trouve que c'est une mauvaise idée de te laisser seule ici alors que tout le monde s'en va pour le pique-nique ! avait-il lâché en s'écroulant sur son fauteuil, fatigué par la journée.

Camille n'en avait pas cru ses oreilles …

Elle allait prendre part à un pique-nique officiel et rencontrer toutes ces personnes importantes qu'elle avait vues descendre de leurs imposantes voitures l'autre jour ? Et elle allait aussi assister à un carnage d'animaux pour leur bon divertissement ?

- Quoi ? Je croyais que cela allait te faire plaisir ! Alors pourquoi ce regard sur ton visage ? lui avait-il demandé en remarquant que les remerciements tardaient à venir.

- Si, si, si, s'était-elle empressée de répondre. Je suis heureuse mais toujours pas d'accord avec toi. Maintenant, je te laisse. Tu devrais te reposer tant que tu le peux encore, demain sera sûrement mouvementé, avait-elle dit en rejoignant la porte pour sortir.

Alexandre avait grimacé de mécontentement. Camille ne lui avait jamais parlé de cette façon. Quelque chose avait changé en elle mais il n'avait pu mettre son doigt dessus.

8 Août 1987 – Comté de Hamphire

8 : 05

C'était ridicule, tout bonnement ridicule ! se disait Ciel en essayant de ne pas bailler. Cette chasse n'avait aucun sens, surtout par ces temps-ci. Mais tout le monde paraissait ignorer que des monstres rodaient un peu partout dans la campagne. Et ces monstres-là, bien que de seconde zone, n'en étaient pas moins dangereux.

Et si quelque chose se passait, ils ne pourraient compter que sur Sebastian pour régler la situation. De son côté, il n'avait pas dormi la veille parce que la fête s'était éternisée et il avait fait l'erreur d'abuser du champagne pour s'évader des discussions stériles de l'assemblée puérile. S'il ne craignait pas de faire du tort à Lizzy en la laissant seule toute une journée, il serait sûrement resté au lit pour se remettre de sa gueule de bois.

Une fois que tout le monde fut sur son cheval, Alexandre sur sa monture noire commença à faire son discours.

- Aujourd'hui, le maître mot est l'amusement ! Messieurs, notre butin se doit d'être grandiose. Les animaux sont nombreux dans ce terrain, nous n'avons donc pas droit à l'échec. Et vous mesdames, vous êtes libres de faire ce que bon vous semble. Si certaines le souhaitent, elles peuvent même se joindre à nous pour la chasse !

Camille était un peu à l'écart, vêtue d'une robe légère et d'un chapeau à plumes pour protéger sa peau du soleil. Elle écoutait son frère jusqu'à ce qu'elle entende une vieille dame s'adresser à une jeune femme qui était sans doute sa fille.

- Valérie ! Mais vas-y, propose-toi pour les épauler ! Tu n'auras pas beaucoup d'occasions pour passer du temps avec Lord Albertwood alors tu as intérêt à saisir celle-ci !

- Mais maman ! se plaignit ladite Valérie. Je ne sais pas chasser ! Si j'accepte de les suivre, je serais plus ridicule qu'autre chose !

- Ne discute pas et lève la main ! Regarde, toutes les filles intelligentes le font !

En effet, presque toutes les jeunes filles avaient levé la main. Celles qui s'en abstenaient étaient des mères de familles ou des vieilles dames. Camille réalisa alors qu'elle allait sûrement passer du temps avec elles puisqu'elle n'allait pas chasser. Elle avait le choix, contrairement à l'autre fille.

- Excusez-moi Mrs, intervint-elle sans pouvoir s'en empêcher, mais il serait préférable de laisser votre fille décider. Si elle ne se sent pas capable de le faire, alors autant respecter sa décision. Elle pourrait sinon se faire très mal.

La mère se tourna vers elle. À l'entente de son accent, elle lui jeta un regard entendu puis la détailla de haut en bas d'un air dédaigneux. La simplicité de la toilette de Camille et ses traits communs, loin de la beauté de sa fille, devaient probablement lui signifier qu'elle n'était pas bien importante, en tant que personne et en tant que rivale. Alors elle sourit impérieusement.

- Miss, sans vouloir vous offenser, prêter l'oreille aux discussions des autres est fort indiscret. Nos affaires ne sont en aucun cas les vôtres, merci de respecter cela. Viens, Valérie !

La mère fit avancer son cheval et sa fille la suivit. En passant, le regard de Valérie croisa celui de Camille qui n'était pas heurtée par les propos et elle lui sourit timidement, comme pour s'excuser du comportement de sa mère.

Camille eut bien l'impression que cette Valérie devait être plus sympathique que sa mère, qui par ailleurs ne lui avait fait aucun effet.

Miss Kavioski l'avait déjà préparée psychologiquement à ce genre d'attitude. Les gens ici n'étaient pas ses amis malgré leurs sourires. Elle n'allait pas se laisser avoir.

Elle fit donc tourner son cheval, cherchant Alois des yeux, mais elle ne le trouva pas. À la place, elle aperçut Ciel, qui avec un peu d'attention, semblait fatigué. Leur regards se croisèrent un instant. Il eut l'air surpris de la voir et elle rougit en détournant le visage.

Il était le même que dans ses souvenirs sauf que cette fois, elle éprouvait plus de gêne que d'admiration à sa vue. Quelque chose avait changé. Le temps et les derniers évènement savaient creusé un fossé entre eux. Enfin désormais, elle se mettait à douter qu'ils n'aient jamais été proches.

Soudain Alexandre s'élança et tous le suivirent à travers les champs.

Camille ne galopa pas. Elle trottait derrière avec les vieilles dames, non loin devant les serviteurs et les gardes. La journée était absolument magnifique. Elle leva les yeux vers le ciel et soupira à la vue de ce soleil et de cette beauté.

- C'est votre première chasse ? lui demanda une Lady aux cheveux gris.

- Oh oui, c'est la première, répondit-elle avec un sourire.

- Je m'en doutais aussi, vous avez l'air tellement jeune… Mais pourquoi ne suivez-vous pas les autres jeunes gens ? Vous savez, rester à l'arrière n'est pas très amusant.

- Ah ! La chasse ne m'intéresse pas beaucoup et la vue du sang n'est pas le bon moyen de commencer une journée, vous ne croyez pas ? répliqua Camille.

La Lady la regarda avec un sourire en coin.

- Oh, vous êtes juste timide ! Mais vous verrez, bientôt tout cela vous semblera naturel, lui prédit-elle. D'ailleurs, comment vous appelez-vous, je ne crois pas vous avoir vue auparavant ?

- Je suis Camille Albertwood, la sœur d'Alexandre Albertwood, avoua la jeune fille.

- Ah ! La fameuse sœur du Pâlichon ! s'écria la dame. On commençait à se demander quand est-ce qu'il allait vous présenter ! Enchantée de faire votre connaissance ! Je suis Mrs. Eloïse Nalte, née Albertwood, votre tante, mon enfant, dit-elle avec le sourire.

Camille la dévisagea un instant puis écarquilla les yeux.

- Vous êtes ma tante ?!Mais qui l'aurait cru ! fit la jeune fille.

- Comment cela ? Alexandre ne vous a jamais parlé de moi ?

Camille secoua la tête en réponse.

- En vérité, il ne parle jamais de la famille. J'ai déjà essayé …

- Mais, laissez-moi deviner, l'interrompit Eloïse en souriant, à chaque fois, il trouve le moyen de se défiler ?

- Oui, c'est ça ! confirma Camille.

- Ne vous en faites pas, vous n'êtes pas la seule à qui il fait ça, la rassura-t-elle. Enfant déjà, c'était un champion pour s'extirper des discussions gênantes et de ses devoirs ! Mais là, je vais bien le corriger de m'avoir privée de la compagnie de ma nièce !

Camille rougit et sourit. Sa tante était vraiment sympathique. Elle en eut la confirmation lorsqu'elles se posèrent pour discuter avec les autres dames qui elles aussi étaient agréables à côtoyer. C'était étrange de se tenir et de dialoguer avec ces grandes Ladies. Elles étaient nobles, imposantes, et tellement pleines de grâce et de beauté malgré leur âge.

Dans l'ancien village de Camille, les femmes de plus de quarante ans étaient toutes abimées, ridées, fatiguées par le travail et les enfants. Mais les femmes de l'aristocratie étaient toutes si bien conservées qu'elles faisaient au moins dix ans de moins que leur véritable âge. Elles avaient aussi un art de la conversation, une façon de tourner et de jouer avec les mots si charmante. En plus, elles étaient d'une sagesse et d'une culture incroyable dans divers domaines artistiques et intellectuels. Le temps passé avec elle était tout sauf perdu.

De leur côté, elles considéraient Camille avec indulgence et bienveillance. Elles voyaient bien que c'était une gentille fille mais surtout, elles avaient beaucoup d'égard pour sa famille.

Elles discutaient ainsi lorsque de nulle part surgit Alexandre sur son cheval. Il s'arrêta près d'elles et les salua d'un geste de la tête.

- Bonjour, chères Ladies, bonjour ma tante, j'espère que vous passez un agréable moment. Camille, je t'en prie, monte sur ton cheval et suis-moi, ordonna-t-il ensuite à l'adresse de sa sœur.

- Mais pourquoi ? demanda celle-ci.

- Je t'ai promis que j'allais te montrer à quel point la chasse est amusante, tu t'en souviens ? Il ne m'est pas facile de tenir ma promesse si tu restes ici.

Camille allait protester mais se ravisa. Ce n'était pas le lieu pour tenir tête à Alexandre. Sans faire de scène, elle monta donc sur le dos de la bête grâce à l'aide d'une domestique et s'élança derrière son frère.

Ils rejoignirent bientôt les autres jeunes gens.

Une fois là-bas, son frère lui fit un signe de tête.

- Reste là et observe, petite sœur. Observe à quel point ton frère est un chasseur aguerri !

Puis il s'élança pour rejoindre les autres nobles. Tout le monde était armé d'un fusil. Les chiens couraient dans tous les sens, pourchassant les proies pendant que leurs propriétaires galopaient à quelques mètres d'eux, essayant de viser juste. Pendant que les bruits de tirs perçaient l'air, Camille se tint comme transi devant ce spectacle qui dépassait de loin toutes ses appréhensions.

Mais elle voyait que certaines demoiselles rigolaient au loin en se délectant de cette vue.

Alors c'était naturel pour eux, pensa la jeune fille. Pour sa part, elle ne pouvait se résoudre à trouver cela drôle. Les animaux qu'ils pourchassaient lui faisaient plus pitié qu'autre chose. Remarquant son air médusé, Alois s'approcha d'elle sur son cheval d'un blanc immaculé.

- Vous êtes pâle comme un fantôme, vous allez bien ? la questionna-t-il.

- Pas vraiment, soupira-t-elle.

- C'est cette pratique qui vous dégoûte ? Eh bien, il va falloir vous habituer à ça…

- Mais c'est injuste ! s'écria-t-elle. Comment peut-on trouver du plaisir à répandre le sang d'êtres innocents ?

- Non, c'est parfaitement juste, détrompez-vous ! rétorqua-t-il. Vous voyez, ce monde est régi par les forts. Le fort écrase le faible, ainsi vont les choses. Et dans ce cas précis, c'est nous, êtres humains, qui sommes les forts. Nous sommes dotés d'un cerveau sans égal sur cette terre donc il est naturel que nous trouvions plaisir à exploiter cet avantage face à ceux qui ne l'ont pas, même si ce n'est que pour le plaisir… Cela peut vous sembler abject car vous n'avez jamais eu le loisir d'exercer votre force sur quelqu'un d'autre. Mais dès que vous en ferez l'expérience, vous rigolerez comme ces chères demoiselles là-bas, croyez-moi !

Camille afficha une mine triste.

- Nous verrons mais j'espère que ça n'arrivera pas, dit-elle en regardant au loin.

Elle remarqua qu'Alexandre s'en sortait à merveille mais qu'il avait du mal à tirer. Il était bien plus occupé à galoper rapidement pour épater qu'à chasser. Contrairement à Ciel qui était bien plus préoccupé par le fait de toucher le plus de proies possible. Sans le savoir, Camille resta à le fixer sans cligner des yeux. Il était tellement captivant lorsqu'il était concentré. Ses cheveux noirs et bleutés avaient l'air si doux, son unique œil visible était d'une beauté incroyable ...

Alois remarqua alors son observation.

- Hein qu'il est joli garçon, celui-là ? fit-il avec un sourire taquin.

Les joues de Camille se teintèrent de rose. Elle ouvrit la bouche pour s'expliquer mais il l'interrompit.

- Pas la peine d'être gênée ! la rassura-t-il. De toutes les manières, vous n'êtes pas la seule qu'il attire. J'en connais beaucoup folles amoureuses de lui. Seulement, il est déjà pris comme on dit ! Si vous voulez savoir, c'est le comte Phantomhive, LE grand concurrent de votre frère. Il appartient à l'une des plus nobles familles de tout le pays et il est fiancé à Elisabeth Midford, la petite blonde là-bas.

Camille se retourna dans la direction indiquée. C'était la même fille qui était arrivée avec lui et à qui il avait donné son bras.

- Alors c'est elle, laissa-t-elle échapper.

- Oui, c'est elle, confirma-t-il. Mais qu'avez-vous ? Vous êtes si pâle !

Ciel avait une fiancée.

Ciel aimait quelqu'un d'autre.

Ciel était promis à quelqu'un d'autre.

Ciel n'allait jamais pouvoir être avec elle.

Tout ce dont elle avait rêvé malgré elle depuis tout ce temps venait de se briser en mille morceaux.

- Non, non, non ! Je n'ai rien ! C'est juste que je ne pensais pas qu'il puisse exister un couple aussi beau ! Ils sont tous les deux magnifiques, ce n'est pas étonnant qu'ils aient fini ensemble ! dit-elle pour essayer de cacher son trouble.

- Ah, peut-être … Mais ce n'est pas un mariage d'amour si vous pensez ainsi. De ce que je sais, ils sont promis l'un à l'autre depuis la naissance d'Elisabeth. Je ne sais pas comment leurs parents auraient pu savoir qu'ils formeraient un beau couple plus tard. J'imagine que le hasard fait bien les choses, surtout dans la famille. Mais il y a une justice dans ce monde, heureusement ! Ils sont peut-être beaux l'un autant que l'autre mais leurs enfants ne le seront sûrement pas. Ils sont trop proches par le sang pour que leur progéniture soit décente ! s'exclama Alois en souriant.

- Vous voulez dire qu'ils sont cousins ? demanda Camille en se retournant vers lui, n'ayant pas l'air si étonnée.

Après tout, là d'où elle venait, c'était courant de se marier avec des parents proches, surtout dans les petits villages.

- Parfaitement ! Mais que voulez-vous ? fit-il en haussant les épaules. Dans les familles antiques, on préfère s'unir entre soi pour préserver le sang « pur ». Du moins, c'était le cas il y a un siècle. De nos jours, on préfère former des alliances pour devenir encore plus nobles et riches, surtout plus riches ! La noblesse n'est qu'une décoration à présent, elle ne vaut pratiquement plus rien. C'est l'argent qui fait avancer le monde ! Si vous voulez mon avis, je trouve cela aberrant de courir après l'argent de cette façon : épouser une femme que l'on n'aime pas juste pour empocher sa dot ! En plus d'être le plus stupide des investissements, il condamne celui qui le fait à un ménage sans amour, sans chaleur !

- Vous parlez ainsi pour ne pas m'offusquer, déclara Camille en regardant toujours au loin tristement, mais je suis sûre que dans pas moins de cinq ans, vous épouserez une fille riche et noble sans l'aimer. L'amour dans le mariage n'est qu'un mythe après tout … Comme pour toutes les lois, la réalité dévie toujours de ce qui est marqué sur le papier.

- Bravo ! la félicita Alois en lui faisant un clin d'œil. Vous venez de faire un joli mot. Seulement, sachez que je vais épouser une fille que j'aime indépendamment de sa fortune. Si je me retrouve à me lier avec une personne envers laquelle je ne porte aucune affection, je vous donne l'autorisation de me gifler car j'en aurais bien besoin !

Malgré sa tristesse, cette réplique parvint à la faire sourire.

- Vous êtes certain de cela ? demanda-t-elle avec un rictus. Sachez que je ne m'en priverais pas le moment venu !

- Bien sûr ! Cela me ferait même plaisir d'avoir quelqu'un pour me ramener à mes principes si je m'en écarte !

- Alors promettez-vous de me gifler aussi si un jour je me transforme en quelqu'un sans cœur ? lui demanda-t-elle, les yeux dans les yeux. Seuls les plus forts peuvent rester eux-mêmes dans ce monde et je ne me sens pas assez forte pour cela. Mais je vais essayer !

Alois hocha la tête en lui rendant son sourire. Il était fier d'elle.

En les voyant échanger un regard aussi complice, les demoiselles à l'écart s'étaient mises à bavarder entre elles en se détournant un moment du sujet de la chasse.

- Mais qui est cette gamine avec le Comte Trancy ?demanda l'une d'elles. Regardez comme ils se sourient !

- C'est vrai qu'ils ont l'air très proches, certifia une autre en les regardant de travers. Mais je ne comprends pas ce que le Comte peut bien lui trouver. C'est pour être avec elle qu'il nous a délaissées ? Mais quel manque de goût !

- Franchement, mesdemoiselles, ne vous laissez pas aveugler par vos préjugés et prêtez bien attention à eux, intervint Miss Clara Grey. À mon humble avis, ils ont bien plus l'air d'amis de longue date que de fiancés amoureux. Leur relation ne peut être que platonique puisque si Alois Trancy courtisait une jeune fille, nous le saurions depuis belle date !

- C'est vous qui vous faîtes avoir par leurs airs innocents !lâcha une autre. Vous verrez, un jour je parie qu'on va nous annoncer leurs fiançailles !

- Je suis d'accord avec Miss Grey, trancha Elisabeth Midford avec un sourire. Voyez bien le regard de cette fille et celui du Comte. On ne peut y lire qu'une affection filiale, presque fraternelle. En somme, rien qui puisse se rapprocher de l'amour romantique.

Cette intervention calma les ardeurs des demoiselles et elles se concentrèrent de nouveau sur la chasse. Elles prirent leurs armes et s'en allèrent pour attraper une bonne proie et rejoindre les autres, laissant Alois seul avec Camille.

Ils discutaient toujours lorsqu'une ombre noire se mit à avancer dans le champ. Camille le remarqua et n'en crut pas ses yeux.

- Vous avez vu ? demanda-t-elle à Alois en la pointant du doigt, apeurée.

- Mais de quoi parlez-vous ? rigola-t-il en se retournant.

Pourtant lorsqu'il aperçut la chose, son sourire se figea.

- Mais qu'est-ce que c'est ?! s'exclama-t-il. Je n'ai jamais vu une bête pareille !

La bête en question avançait vers eux lentement, titubant sur ses pattes squelettiques. Elle ressemblait étrangement à un chien de garde mais sa gueule était bien plus grande et de la bave pendait de ses crocs jaunis. Ses yeux noirs les fixaient avec un regard affamé.

- Vite ! Eloignez-vous, Camille ! lui ordonna Alois en prenant en main son arme pour viser la bête.

Il tira plusieurs balles qui touchèrent infailliblement leur cible mais malgré les coups subis, la bête continua à avancer. Alois tira encore et encore, gardant espoir de la faire tomber, en vain.

Camille, qui s'était éloignée entre-temps, l'interpella.

- Arrêtez ! Cela ne sert à rien ! Rejoignez-moi !

- Non ! Je vais finir par l'avoir, je vous dis ! s'écria Alois en continuant tant bien que mal à gaspiller ses balles.

Le cheval du blond ne se sentait pas en sécurité non plus et à mesure que la créature s'approchait, il devenait agité, difficile à contrôler. Cela ajoutait une gêne supplémentaire à Alois qui ne tenait plus en place lui-même à cause de la peur. Voyant cela, Camille s'élança vers lui pour le faire bouger.

Au même moment, la chose arriva à une proximité dangereuse de lui car il n'arrivait pas à se résoudre à fuir. La bête sauta et s'agrippa au museau du cheval blanc, rendant fou l'animal qui dans un élan de fureur, se cabra et fit tomber son cavalier à terre.

Alois s'écrasa la tête la première contre le sol et sa chute lui provoqua une douleur insoutenable au nez et au front. Mais la bête n'en avait apparemment rien à faire du cheval puisqu'elle sauta de nouveau sur le sol. A quelques mètres de lui, la monture s'échappa au galop. Alois, conscient mais sonné, ne pouvait cependant pas se relever tant il avait mal et une peur terrible l'animait de ce que la bête affreuse allait lui faire.

- Attrape ma main ! Vite ! lui cria soudain une voix familière.

Par instinct, il releva la tête et voyant la main tendue, il n'hésita pas à la prendre. Camille dut user de toute sa force pour le faire monter sur son cheval et dès qu'il fut derrière elle, elle s'empressa de talonner sa monture pour s'enfuir avant que la bête ne leur saute dessus. Heureusement, le cheval était rapide et ils purent facilement distancer la créature.

Camille soupira de soulagement en voyant qu'ils s'en étaient sortis. Alois avait la tête appuyée contre son cou. Il ne disait aucun mot, bien que parfaitement conscient de la situation.

Camille fit ralentir son cheval tant bien que mal. Petite, elle avait déjà eu l'occasion de monter un cheval en journée de fête et à chaque fois, il y avait eu un villageois pour lui montrer comment faire à elle et aux autres enfants. Mais elle n'avait jamais été spécialement brillante. Elle se souvenait que c'était surtout Sabrina la meilleure cavalière. Aujourd'hui, elle se louait de s'être adonnée à cette activité tous les ans et de ne pas s'être contentée de la balançoire comme les autres filles puisqu'elle avait pu grâce à cela sauver un ami !

Son objectif maintenant était de rejoindre les autres. Elle pouvait entendre les coups de fusil non-loin et l'urgence redoubla quand elle sentit un liquide chaud couler sur le dos de sa robe. Elle jeta une main derrière elle pour toucher le front d'Alois et déglutit.

- Oh ! Mais c'est du sang ! Alois, vous saignez ! s'exclama-t-elle avec effroi. Tenez bon, nous arrivons bientôt !

Et elle relança son cheval. Rapidement, ils rejoignirent les autres. La bande était pratiquement toute là et avec les domestiques, ils examinaient une imposante proie que Sebastian avait abattue. Alexandre souriait de tout sauf de plaisir face à celui qui lui avait volé la vedette et Ciel discutait avec sa fiancée. Mais lorsqu'il vit Camille, il se détourna et s'approcha, intrigué.

Elle était haletante et l'ambiance tomba instantanément.

- Oh, Camille ! s'exclama Alexandre en courant vers elle. Mais que t'est-il arrivé, Bon Dieu ?!

Il lui tendit les bras pour la tenir par la taille et l'aider à descendre comme une petite fille. Ensuite, il la serra dans ses bras en lui caressant les cheveux car elle tremblait.

- Je n'ai rien, moi…C'est lui qui a besoin d'aide ! dit-elle en se détachant de l'étreinte de son frère.

Alexandre sembla tout juste remarquer l'état du Comte qui tenait difficilement sur le cheval. Tout le monde se rua alors vers eux et Ciel en profita pour prendre une place près d'elle mais elle ne le remarqua pas.

- Comte Trancy ! s'écrièrent les invités. Vous êtes blessé !

- Mais qu'est-ce que vous attendez ?! s'enragea Alexandre en se tournant à l'adresse des servants, vous avez vu l'état du Comte ! Venez l'aider au lieu de rester à l'observer avec de grands yeux !

Ni une, ni deux, les domestiques vinrent s'occuper du pauvre comte. Heureusement, on avait prévu du matériel médical en cas d'accident, ce qui était récurrent.

- Oh, la pauvre petite ! Elle est terrorisée ! firent les autres en recouvrant la jeune fille de caresses.

- Mais que vous est-il arrivé, Miss Camille ? lui demanda-t-on.

Appuyée contre son frère, celle-ci fixa les visages avides de réponses. Elle ne savait pas comment leur parler de ce qu'elle venait de voir.

- Il y avait une bête, expliqua-t-elle enfin. Une bête toute noire, très laide ! Elle s'est approchée de nous. Le comte, pour me protéger, a déchargé sur elle son pistolet mais bien que toutes les balles l'aient touchée, elle n'a même pas ralentie ! Et-et puis, elle a réussi à le faire tomber de cheval ! Ensuite, j'ai pu juste l'aider à se relever et nous sommes venus ici aussi vite que possible…

Les autres affichèrent des mines incrédules.

- Vous êtes sûre de ne pas être tombée également ? lui demanda-t-on.

- Mais non ! Je vous jure que c'est la vérité ! affirma-t-elle. Je peux même vous montrer où nous l'avons laissée !

- Non, tu ne vas absolument rien montrer à personne, ordonna Alexandre en resserrant son emprise sur son bras. C'est bon, tout le monde te croit, Camille. Messieurs, suivez-moi avec vos armes. Mesdames, je vous prie de rester ici et de garder votre calme, nous nous en allons chasser ce monstre !

- Permettez-moi, s'interposa soudain Sebastian.

Il s'approcha de Camille et plongea son regard dans le sien.

-Miss, décrivez-moi cette bête un peu mieux, s'il-vous-plait.

Camille lui adressa un regard assassin mais elle fit de son mieux pour masquer le dégout qu'il lui inspirait et lui décrivit exactement ce qu'elle avait vu.

- Je m'en doutais, dit-il en soupirant. Messieurs, je connais cette sorte de créature et à quel point elle est dangereuse alors je vous propose de rester ici et de me laisser m'en charger. Je connais le moyen de l'abattre, cela me prendra tout au plus une demi-heure.

- Vous êtes sûr de pouvoir le faire seul ? lui demanda Alexandre, un brin suspicieux.

- Laissez faire Sebastian et continuons notre chasse, appuya Ciel. Ce qui arrive est bien malheureux mais il est encore loin de midi. Le meilleur gibier est disponible dans la matinée, ne l'oublions pas.

Les autres lui donnèrent raison et tout le monde remonta sur sa monture sauf Alexandre.

- Partez. Pour ma part, je vais rester avec ma sœur.

- Mais Lord Albertwood ! Venez avec nous, cette sortie ne sera pas la même sans vous ! le pria soudain Valérie, émue.

- Elle a raison, lui dit Camille avec un sourire. En plus, tu ne peux pas laisser tes invités, ce serait tout sauf digne de toi.

- Excusez-moi mais je compte bien rester ici avec ma sœur. Je vous rejoindrais si le moment vient mais en attendant, allez-vous amuser.

Valérie n'insista pas pour conserver les apparences mais elle était la plus déçue des demoiselles et de leurs mères. Elle fut d'ailleurs la dernière à les quitter et elle serait sûrement restée si on lui avait laissé le choix.

C'est ainsi qu'Alexandre resta avec sa sœur à l'écart pendant que les serviteurs s'occupaient d'Alois Trancy. Un silence presque funèbre s'installa entre eux. Camille observait le corps du comte avec une réelle tristesse.

- Camille, pourquoi as-tu l'air si contrariée ? Est-ce ma présence qui te déplait ?

- Non, frérot, absolument pas, soupira-t-elle. C'est juste que…

Elle enfonça ses ongles dans la paume de sa main.

-C'est juste que … Je me sens tellement coupable …

- Pourquoi ? lui demanda-t-il en prenant sa main dans la sienne.

- Parce qu'Alois s'est fait si mal ! lâcha-t-elle en serrant la main de son frère en retour. C'est pour me protéger qu'il s'est fait mal ! Il aurait pu fuir ! Il aurait pu se sauver ! Mais il a préféré rester pour retenir la bête et me laisser le temps de m'échapper ! Mais si seulement on avait fui tous les deux ! Si seulement on n'avait pas croisé cette chose ! Si seulement j'avais agi !

Alexandre écarquilla les yeux. Il ne s'était pas douté que sa sœur était si attachée à cet Alois Trancy. Comment cela était-il arrivé ? Comment avait-il pu rater pareille chose ?

- Camille … Ecoute, ce n'est pas ta faute. Et arrête de répéter tous ces si, ça ne sert à rien ! Crois-moi, ressasser le passé en envisageant de nouveaux scénarios ne sert à rien. Si c'était le cas, notre monde serait bien meilleur qu'il ne l'est. Tout ce qui est en notre pouvoir, c'est avancer en essayant d'éviter les trous dans lesquels nous sommes tombés hier. Et même si tu pouvais remonter le temps, que ferais-tu ? Tu ne deviendrais pas plus forte ou plus intelligente et ce qui doit arriver arrivera contre et malgré tous tes efforts. Certaines choses sont immuables.

Camille resta silencieuse un instant, considérant ce que son frère venait de dire puis elle se jeta dans ses bras pour le serrer aussi fort qu'elle le put.

Aucune autre parole ne fut ensuite échangée.

Il est vrai que quelques-unes des ses larmes tachèrent son veston mais il se contenta de passer sa main dans ses cheveux pour la réconforter.

Lorsque Sebastian revint avec des gants immaculés, il les trouva côte à côte, se serrant la main. Camille l'ignora totalement. Il se demanda même si elle avait remarqué sa présence.

...

18 : 56

On rentra avec le couché du soleil ce jour-là et hormis l'accident d'Alois Trancy, tout s'était bien déroulé. Il n'y avait que Ciel Phantomhive qui semblait être déprimé. Il avait mis tant d'efforts pour tenir le rôle du parfait petit noble qu'à la fin de la mise en scène, il ne lui restait plus d'énergie. Il repoussait tous ceux qui venaient discuter avec lui, même sa fiancée, qui au bout d'un moment comprit qu'elle lui causait beaucoup trop d'embarras et se mit à l'éviter à son tour.

Camille aussi de son côté n'était d'humeur à parler avec personne. Elle n'était plus consumée par les regrets mais essayait de distinguer la nature de la bête qui les avait attaqués. Cette chose n'était pas de ce monde, elle en était convaincue. Ce devait être une créature venue d'ailleurs sinon Sebastian ne se serait par proposé pour aller lui régler son compte.

C'était un démon après tout, il ne faisait quelque chose que s'il en gagnait une autre. Ah ! Sebastian, ce diable sous traits humains qui profitait de la détresse des pauvres âmes ! Comment un être aussi intelligent que Ciel avait pu pactiser avec cet être abject ? C'était un grand mystère pour elle. Mais elle osait supposer que s'il en était venu à cette extrémité, c'est qu'il n'avait pas eu le choix.

En pensant à Ciel, elle se sentait remuée par de puissantes émotions : le regret, la honte, la tristesse et même l'envie. Elle l'aimait, cela ne faisait aucun doute à présent. Elle l'aimait de toute sa personne. Et de ce fait, elle ne pouvait supporter qu'une autre puisse avoir ce qu'elle n'allait jamais pouvoir obtenir.

L'envie était l'émotion qu'elle détestait entre toutes car c'était celle qui lui faisait voir en face son égoïsme et sa vanité. C'est par égoïsme que les êtres humains commettent les actes les plus absurdes et cruels. Or, elle ne voulait faire de méchanceté à personne. Alors elle réprimait cette envie avec des pensées sages mais qui faisaient naitre de la culpabilité en elle. Mais où était la raison dans le fait d'envier une femme plus belle qu'elle, plus intelligente, et qui connaissait Ciel depuis bien plus longtemps qu'elle ?

Seulement, c'était son cœur qui enviait. Son esprit quant à lui disait que c'était honteux d'aimer quelqu'un qui lui avait fait tant de mal. C'était vrai … Et elle ne s'en sentait que d'autant plus coupable.

La justice aurait voulu que ce soit lui qui soit accablé de regrets et de culpabilité après l'avoir emprisonnée pendant si longtemps. D'ailleurs, elle se demandait pourquoi il l'avait gardée. Que pouvait-elle concrètement lui apporter ? Il devait bien se douter au bout d'un moment qu'elle ne savait rien sur les projets de son frère.

Camille se retourna et observa Ciel qui affichait une mine très en colère. Elle ne devait pas aller lui parler dans l'état dans lequel il se trouvait... Mais peut-être n'aurait-elle jamais l'occasion de lui adresser la parole après aujourd'hui…

Alors une fois descendue de cheval et pendant qu'il allait s'isoler dans sa chambre, elle le suivit après avoir évité sa femme de chambre.

Marchant difficilement et lentement sur sa canne, elle réussit tout de même à le bloquer alors qu'il traversait un couloir menant vers ses appartements. Elle se posta devant lui, respirant lourdement à cause de l'effort fourni.

- J'ai-j'ai … besoin de vous parler. Vous voyez maintenant que je sais parler anglais, nous n'allons plus avoir besoin de Sebastian pour communiquer.

- Que voulez-vous ? lui demanda-t-il en maintenant son regard.

Bien qu'il ne fût pas en état de discuter avec elle, il refusait de capituler. Aussi, il voulait bien entendre sa voix encore…

- Je veux des explications, répondit-elle en s'approchant de lui, sa canne claquant contre le sol à chaque pas. Vous me devez bien ça ! Alors dîtes-moi, je vous en prie, pourquoi m'avez-vous emprisonnée pendant si longtemps ? Dîtes-moi pourquoi, par pitié, que je puisse donner à ces jours vides un sens !

- Ne cherchez pas à le savoir, répondit-il alors, ou vous finirez par découvrir des choses que vous auriez préféré ignorer.

- Comme quoi ? Avouez-le-moi maintenant car je finirai tôt ou tard par le découvrir !

Elle vit sa mâchoire se contracter. Tout juste en face de lui, il était bien plus grand qu'elle mais elle n'en était plus aussi intimidée qu'auparavant. Elle soutint son regard bleu comme une mer profonde, le regarda avec l'espoir d'une éclaircie qui pourrait la sortir du brouillard.

Cette fois, ce fut lui qui baissa les yeux en premier.

- Ne cherchez pas à le savoir, vous vous ferez du mal inutilement, lui recommanda-t-il en tentant de la dépasser.

Elle le retint par la manche de sa veste et s'accrocha à ce bout de tissu si fort qu'il fut obligé de se retourner.

- Vous voyez cette canne ? demanda-t-elle en la tapant contre le sol. Cette canne, je suis obligée de m'appuyer dessus car votre diable de majordome m'a détruit le pied à cause d'une petite pierre ! D'ailleurs, il est fort probable que je ne pourrai jamais remarcher normalement. Alors vous voyez, du mal, on ne m'en a pas épargnée. Et en vous taisant comme ça, vous ne m'en faîtes subir que plus ! Alors parlez, s'il-vous-plait …

Il entrouvrit légèrement la bouche.

- Alors c'est Sebastian qui vous a … fait ça ?

- Oui, confirma-t-elle.

Il fronça les sourcils et l'observa attentivement. Dire qu'il aurait pu empêcher cela par un simple mot …

- Je-je, bafouilla-t-il. Je ne suis pas censé vous le dire... Tout finira par s'arranger sans que votre intervention soit nécessaire, soyez-en sûre. Juste, restez à votre place.

- Mais que se passe-t-il au juste ?! quémanda la jeune fille en réduisant la distance entre eux.

Ils étaient si proches. Elle ne le réalisait pas mais lui, si. Sans savoir pourquoi, son cœur se mit à battre plus fort et plus rapidement, à tel point qu'il était sûr qu'elle l'entendait.

Soudain, il prit sa main dans la sienne et la serra. Il trembla, ne semblant plus maître de lui-même. Elle le remarqua et, prise au dépourvue, la lui laissa. Ils se regardèrent dans les yeux, le souffle frémissant de l'un touchant la joue de l'autre. Elle était pendue à ses lèvres, attendant une réponse.

De son côté, il lisait dans ses yeux en chocolat une telle affection et une telle admiration à son égard. Ces émotions lui réchauffaient le cœur. Mais aussi à cause de cela, il ne pouvait pas parler et il ne le voulait même pas car il savait que la vérité briserait tout ce qu'il pouvait y lire. Et puis, il y avait cette petite main chaude dans la sienne qu'il ne voulait en aucun cas lâcher…

Mais dans quel piège était-il tombé ?

Il ne compte pas répondre, réalisa soudain Camille en déchiffrant l'émotion dans son seul œil visible.

Etait-ce si horrible qu'il n'osait même pas le lui dire ?

Alors elle baissa les yeux et lui arracha sa main.

- Ce n'est pas grave si vous ne pouvez pas le dire, lui dit-elle en se retournant. Ne vous en faîtes, je vais finir par le savoir par moi-même…

Et elle s'en alla. Lui resta sur place, ne faisant rien d'autre que la regarder chanceler sur sa canne. Si seulement son orgueil l'avait laissé la rattraper …

Mais quelle était cette sensation qu'il éprouvait avec elle ?

- Cette fille … Je l'aime ?

Oui, il l'aimait. A ce moment, il eut le courage de se l'avouer, contre et malgré son orgueil.

Et il sentit alors que plus rien n'allait être pareil.

Asile pour femme de Londoratte

Lydia songeait que c'était stupide de faire de pareilles scènes pour une morte.

Depuis que cette dame s'était jetée de la fenêtre du troisième étage, une prise de conscience générale s'était opérée, comme si les internées réalisaient leurs destins. Non … Elles en étaient conscientes depuis le tout début mais elles ne faisaient que se mentir pour ne pas faire face à la vérité. Le droit de rêver était le seul qu'on n'avait pu leur ôter et elles s'y étaient plongées pour essayer de fuir la douleur. La douleur de se savoir éternelles prisonnières d'un monde sans excitation.

Elles étaient devenues hystériques, pleurant, criant, frappant les surveillantes et les soignantes. Elles n'avaient plus obéi à aucun commandement, rien n'avait pu arrêter leur colère.

Lydia était la seule qui n'avait fait aucune scène depuis le début. Elle se contentait de s'assoir dans un coin pour broder et pour passer le temps. Pendant les révoltes, les femmes qui se frappaient entre elles étaient drôles et la divertissaient assez. Mais elle se contentait de les ignorer la plupart du temps pour ne pas sombrer dans la démence elle-même.

Elle avait compris depuis un certain temps que sortir les crocs ne lui permettrait pas de s'échapper. Non, il fallait agir comme un petit chat. En loucedé, tout s'obtient.

Il lui fallait une porte, un temps mort, rien de plus pour partir. À la première occasion, elle s'en irait. Dans son cœur brûlait un feu qu'il fallait satisfaire.

Elle ne savait pas comment mais dans un futur proche, elle allait se venger de tous ceux qui l'avaient condamnée de la sorte.

Il ne lui fallait qu'une chance et elle la saisirait.

Lors de ses énièmes visites avec le docteur, elle avait remarqué qu'il semblait se désintéresser d'elle et cela la rassurait. Il était lubrique mais l'écart d'âge devait l'arrêter car elle avait l'âge de sa fille et d'après ce qu'elle savait, il en avait même plusieurs.

Mais ce jour-là, ce fut différent.

Alors qu'il examinait son rythme cardiaque comme d'habitude, l'une de ses mains avait frôlé son sein gauche. Elle avait compris que c'était un geste volontaire et immédiatement, elle avait frissonné.

- Pourquoi ? avait-elle laissé échapper sous le choc.

Il lui avait souri.

- Pourquoi cette tête, Miss Rollington ? avait-il répliqué. Il n'y a rien pourtant.

Son vieux visage l'avait dégoûté alors elle avait baissé les yeux pour éviter de vomir. Si ce simple touché n'avait pas ouvert la boite de ses souvenirs les plus horribles alors la colère l'aurait sûrement consumée. Le reste de l'examen médical, elle avait fait de son mieux pour tenir la meilleure figure et faire oublier son trouble. Mais c'était trop tard, il était désormais au courant de sa faiblesse.

Après l'entretien, elle s'était dépêchée de s'isoler pour se laver. Elle avait frotté sa peau jusqu'à ce que sa peau devienne rouge et quelques gouttes de sang avaient même coulées de là où le docteur avait posé sa main.

Elle n'était plus parvenue à s'endormir après car elle savait que ça allait recommencer la prochaine fois. Alors elle n'avait plus pris soin d'elle, laissant sa peau se dessécher, ses cheveux s'emmêler. . Avec ce traitement, elle espérait calmer ses ardeurs. Elle voulait lui inspirer au moins autant de dégoût qu'il lui en inspirait.

Et cela fonctionna, au moins partiellement.

- Pourquoi êtes-vous ainsi ? Pourquoi ce laisser aller ? Est-ce la paresse qui vous dicte de vous négliger de la sorte ? lui dit-il ce matin-là en tirant une mèche de ses cheveux derrière son oreille. Vos yeux sont trop beaux et vos traits sont trop nobles pour les cacher …

Elle déglutit en voyant sa main toucher sa joue délicatement. Ne le supportant pas, elle l'arracha violemment.

- Ne me touchez pas !

Elle tremblait de peur. De peur de ce qui allait se passer.

D'autant plus que le docteur n'avait pas l'air satisfait de sa réaction. Sans demander son avis, il s'empara ainsi de son menton et écrasa sa bouche sur la sienne. C'en était trop et elle le gifla de toutes ses forces.

- Ne me touchez plus, sale porc !

- Comment ? Comme ça ? lui dit-il en plaquant une fois de plus ses lèvres contre les siennes.

Elle ne s'en détacha qu'avec d'autant plus de force.

- Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas ! hurla-t-elle en s'éloignant de lui.

- Comme c'est étrange, dit-il en s'approchant. Un simple baiser arrive à vous chambouler toute entière. Je me demande ce qui vous arriverait si je devais vous infliger davantage …

- Ne vous avisez pas de recommencer ! le menaça-t-elle.

- Ou quoi, petite fleur ? Que vas-tu me faire ? lui demanda-t-il en continuant d'avancer.

À chaque pas, il la cernait mieux. Elle n'avait plus d'issue pour s'échapper à part ses cris et elle le savait.

- À l'aide ! À l'aide ! cria-t-elle de tous ses poumons.

Elle se rua ensuite vers la porte pour l'ouvrir de force mais elle était fermée à clé.

Le docteur parut surpris et finalement interpelées par le bruit, les surveillantes vinrent voir ce qui pouvait bien se passer. Lorsqu'elles ouvrirent enfin la porte, Lydia se jeta à leurs cous et les utilisa comme bouclier contre le vieux.

- Il me force ! Il me force aux plus viles choses, ce vieux porc !.

Lydia Rollington, d'habitude si calme et élégante, était secouée comme personne ne l'avait jamais vu.

- Mais que lui avez-vous fait ? demanda une surveillante au docteur qui essayait de garder son calme.

- La pauvre fille est très malade, répondit le docteur froidement. Il faut de ce pas la mettre en lieu sûr afin qu'elle se reprenne. Emmenez-là dans les chambres d'isolation.

Les surveillantes parurent surprises.

- Mais vous ne croyez pas que c'est un peu trop sévère, surtout pour une première crise ?

Lydia aurait voulu parler, essayer de réfuter sa folie et leur dire ce que lui avait fait ce sale docteur mais elle n'en fit rien. Elle savait que parler maintenant et surtout dans son état actuel ne servirait à rien. Elle trouverait bien le moyen de s'exprimer plus tard lorsqu'elle aurait recouvré son esprit logique et eu le temps de structurer ses arguments.

- Non, la pauvre est malade depuis bien longtemps, ce n'est qu'aujourd'hui que sa folie apparait au grand jour. Je vous assure que son sentiment est grand et ardent. Imaginez la force d'un volcan qu'on aurait refréné pendant des siècles. Remettez-la avec les autres et vous ne ferez que mettre de l'huile. L'isolation est la meilleure solution pour calmer cette âme troublée. Un peu de silence et de réflexion lui permettra de s'éclaircir les pensées.

- Mais …, tenta une des surveillantes.

- Mais quoi ? reprit le docteur. Vous doutez de mon diagnostic ? Mesdames, avez-vous fait autant d'années d'étude que moi pour contester mon jugement ? Savez-vous le quart de ce que je sais pour parler avec moi d'égal à égal ?

Les surveillantes furent ainsi réduites au silence. Si elles protestaient encore, elles étaient sûres d'être renvoyées sur le champ. Mais en même, elles savaient parfaitement « qu'un peu de silence et de réflexion » rimaient avec solitude éternelle. Jamais une internée isolée n'avait quitté sa pièce d'isolation vivante. C'est donc avec la mort dans l'âme qu'elles exécutèrent l'ordre. Et même si elles n'aimaient pas Lydia Rollington, elles trouvèrent qu'elle ne méritait pas un sort pareil.

Lydia se laissa mener docilement comme le voulait son nouveau personnage mais au fond d'elle, la colère et la peur avaient été remplacées par la rancœur. Ce docteur allait être le premier dont elle se vengerait, même si elle devait employer pour cela la plus sale des méthodes.

… Fin du Chapitre …

Note de l'auteur :

Oh ! Comme j'aime Alois ! Dommage que Ciel soit mon préféré.

Vous pouvez laisser votre avis, ça fait toujours plaisir et ça encourage la fainéante que je suis à écrire !

Ma langue me brûle, le thé s'est montré méchant avec moi. Je pense que je vais le tromper avec le jus d'orange, ça lui apprendra !