Qu'il est beau ! Qu'il est beau le mois d'août !

Je remercie Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre, elle a fait du très bon travail !

Encore un merci à Howard & Manon pour leurs commentaires, c'est une attention absolument charmante ! Et aussi à PonyoLeChat.

Bonne lecture !

Chapitre XIV

15 août 1897 – Asile pour femmes de Londoratte

Tic Tic Tic

Ce son résonnait constamment dans la petite pièce. Il était produit par une fourchette qu'on ne cessait de cogner contre le carrelage froid. Ce son était désormais la seule chose qui la rattachait à la réalité car lorsqu'on était enfermée seule dans une pièce obscure, dormant sur une couche à même le sol, perdre pied était la chose la plus aisée qui soit.

Tic Tic Tic

Elle savait qu'elle était vivante, qui elle était, où elle se trouvait, qui l'avait mise ici, ce qu'elle allait faire une fois libre.

Tic Tic Tic

La seule chose qu'elle ne savait plus, c'était l'heure qu'il était et surtout, depuis combien de temps elle se trouvait ici. On lui servait les repas à des heures décousues alors elle avait abandonné depuis longtemps l'espoir de pouvoir mesurer le temps grâce à cela. La pièce était de toute façon si sombre qu'on ne pouvait différencier le jour de la nuit.

Tic Tic Tic

C'était sûrement une des conséquences du confinement, celle dont tout dépendait. Ici, tout était mis en ordre pour qu'elle sombre dans la folie, toute seule, sans aide. Son esprit allait céder de lui-même au bout d'un moment et elle deviendrait comme cette femme de la chambre d'en face. Et à la place de la guérir, ce docteur allait profiter d'elle.

Tic Tic Tic

Elle levait souvent la main pour palper son visage, à la recherche de la moindre ride qui pourrait lui indiquer le passage du temps, mais sa peau était encore vigoureuse et élastique. Elle ne savait plus depuis combien de temps elle se trouvait ici. Peut-être une semaine, un mois, ou même une année…

Tic Tic Tic

Elle avait vite constaté que son esprit avait tendance à s'égarer vers des recoins effrayants pendant qu'elle n'y prêtait pas attention. Elle ne le voulait pas, elle savait que ce n'était guère libérateur et que c'était, au contraire, le début de la véritable folie. Alors pour se distraire, elle s'était emparée de cette fourchette et s'était mise à la cogner contre le sol, répétant dans sa tête les pensées les plus raisonnables qu'elle pouvait encore avoir.

Tic Tic Tic

Elle savait cependant que cette méthode ne faisait que retarder l'inévitable. Elle allait tôt ou tard finir par devenir folle, ce n'était qu'une question de temps. Mais elle espérait qu'il viendrait lui rendre visite avant que tout ne soit perdu à jamais.

Tic !

17 août 1897 – Compté de Hamphire

15 : 04

- Je pense qu'il est temps de rentrer maintenant, déclara Alexandre. Je n'en peux plus de monter ce cheval.

- Si tôt ? s'étonna le comte Trancy. Mais nous venons tout juste de commencer. Continuons, Lord Albertwood, nous n'avons même pas eu l'occasion de faire une course digne de ce nom!

- Nous le ferons demain, je voudrais maintenant rentrer.

Alois Trancy l'avait entrainé ici dès le début de l'après-midi. Lassé de la compagnie des autres invités, Alexandre s'était laissé convaincre, songeant qu'un peu d'air frais lui rendrait sa vitalité. Mais il l'avait rapidement regretté car le comte ne cessait de le faire tourner en rond, redoublant d'imagination pour allonger cette sortie de soi-disant une heure. Encore maintenant, il ne savait pas ce qui lui avait pris d'accepter tout en étant conscient de la nature malhonnête de son invité.

Il soupira, changeant de chemin pour pouvoir rentrer chez lui.

Le comte fronça les sourcils et le suivit sur son cheval, essayant de le rattraper.

Après quelques mètres cependant, Alexandre s'arrêta de lui-même devant une dame : une petite et vieille dame qui transportait un lourd panier. Alois ne tarda alors pas à arriver à son niveau et il s'arrêta également, stupéfait.

Lord Albertwood était descendu de son cheval et prenait dans ses bras la petite vieille.

- Mon petit, vous m'étouffez ! lui cria celle-ci alors qu'il la serrait fort contre lui.

Se rendant compte que sa prise était peut-être un peu trop forte, ce dernier la relâcha, le regard plein de tendresse.

- Vous êtes Miss Georgette, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il.

- Ah, Alexandre, c'est bien moi. Après toutes ces années, comment se fait-il que vous vous souveniez toujours de cette pauvre et vieille gouvernante qui préparait vos goûters ? Votre vie mondaine ne vous a-t-elle pas fait tourner la tête comme l'affirme Miss Kavioski ?

Alexandre sourit et à la vue des yeux amicaux de celle qui le berçait jadis, il sentit quelque chose de doux étreindre son cœur pour le remplir de bonheur. Aucun mot ne pouvait décrire avec justesse ce qu'il ressentait en cet instant et il se laissa happer par la sensation.

- Des femmes comme vous, il y en a trop peu pour qu'on les oublie, lui dit-il avec un grand sourire, indifférent à la présence du comte Trancy.

- Comme vous avez grandi, regardez-vous !

- Bonjour, Miss Georgette ! N'êtes-vous pas la gouvernante de notre bon Lord Albertwood ? se manifesta alors le comte en descendant de sa monture pour les rejoindre.

- Oui, c'est bien moi, répondit-elle en dévisageant le nouveau venu. Et à qui ai-je l'honneur ?

Alois se présenta chaleureusement et lui baisa la main. Miss Georgette leur sourit en retour, de ce sourire qu'on donne à la jeunesse qu'on aime trop pour jalouser.

- Ah, et que venez-vous faire dans les environs, le manoir est tout de même assez loin ? leur demanda-t-elle ensuite.

Alexandre montra Alois d'un signe de la tête et le sourire de ce dernier s'agrandit. Visiblement, il assumait avec plaisir son statut de coupable.

- Ah, voyez-vous, j'essaye de distraire mon bon ami de sa vie! se justifia le comte. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point il travaille durement ces derniers temps! Il entretient une relation trop fusionnelle avec son bureau et la paperasse. Je me demande comment il fait ! Moi, je trouve cela d'un barbant !

- Ne l'écoutez pas, lui dit Alexandre en jetant à Alois un regard noir. Le comte Trancy a une fâcheuse tendance à l'exagération. Je m'occupe plus que bien de mes invités et je veille à satisfaire le moindre de leurs besoins. En plus, et même si mon travail m'accapare beaucoup, j'y trouve un réel plaisir alors comment pouvez-vous me blâmer de me consacrer à une chose qui me permet de servir les autres ainsi que moi-même ?

Miss Georgette eut un sourire en coin, regardant son ancien élève d'une façon presque moqueuse.

- Mon petit, vous ne teniez pas le même discours il y a quelques années, lui fit-elle remarquer d'une voix très douce. Seulement, je suis enchantée de voir que vous avez évolué en bien. Ce qui ne me plait absolument pas par contre, c'est que vous ne prenez même plus le temps de venir rendre visite à votre bonne Miss Georgette! se désola-t-elle.

- Je ne viens pas souvent ici. Je vis désormais à Londres pour les affaires comme vous devez vous en doutez et avec les récents événements, je n'ai pas beaucoup de temps. Je sais que ce n'est pas une raison mais je vous prie de bien vouloir considérer mon emploi du temps assez chargé, s'excusa Alexandre en lui adressant un sourire étonnamment sincère.

A cette vision, Alois le fixa de travers et faillit même se pincer pour vérifier qu'il ne rêvait pas. Jamais il n'aurait cru qu'une personne comme Alexandre Albertwood pouvait montrer autant d'humilité envers une simple femme du peuple, lui qui considérait la plèbe comme la dernière des abominations!

- Pour la peine que je vous ai causée, je consens à vous accorder tout ce que vous voulez. Demandez tout ce que votre cœur désire de moi et je m'exécuterai ! ajouta Alexandre pour essayer de se racheter.

Il lui était inconcevable de rester dans les mauvaises grâces de l'une des rares personnes qu'il respectait. Il avait beau être un tyran insensible et passablement cruel avec une bonne partie de l'humanité, il pouvait faire preuve d'une grande générosité pour ceux qui comptaient véritablement pour lui. Miss Georgette était une des femmes qui lui inspiraient le plus de tendresse et d'admiration mais c'était aussi pratiquement la seule figure de son enfance à qui il pouvait penser sans éprouver de rancœur.

- Il ne me faut pas beaucoup, vous savez, lui fit savoir celle-ci. Je vis assez confortablement avec ma retraite et je reçois une somme supplémentaire qui me permet de vivre depuis le décès de mon époux. Je me suis procurée tout ce que je pourrais bien désirer. La seule chose qui pourrait vraiment me faire plaisir désormais est que vous acceptiez mon invitation à prendre le thé.

- Avec joie, répondit le jeune homme rapidement. Votre thé et vos biscuits me manquent, le savez-vous ?

- Et vous, comte Trancy ? Accepteriez-vous d'honorer mon humble invitation ? demanda-t-elle en se tournant vers le comte.

Ce dernier était comme dans une bulle, abasourdi par la facette qu'il découvrait d'Alexandre Albertwood, et la demande de Miss Georgette fut comme une aiguille qui l'en libéra.

- Oh, bien sûr que oui ! répondit-il alors presque instinctivement.

Pour être honnête, il ne savait pas du tout ce qu'impliquait cette invitation ni si c'était décent de se rendre chez une femme qu'il ne connaissait que depuis quelques minutes … Enfin, il n'avait jamais été un fervent adepte de Madame l'étiquette et la curiosité était bien trop tentante pour ne pas y céder.

Il n'en fallut donc pas plus pour qu'il les accompagne. Ils remontèrent sur leurs montures rapidement, prenant avec eux le lourd panier de Miss Georgette puisqu'elle avait refusé de monter.

- Je ne suis plus toute jeune, mes enfants, ce n'est plus pour moi. Je vais marcher, les médecins disent que c'est bon pour ma santé, s'était-elle justifiée.

Alexandre ignorait l'âge de son ancienne gouvernante et n'osait vraiment pas demander. Il savait juste qu'elle était assez vieille, ses cheveux blancs et les rides sur son visage en étaient la parfaite preuve. Ils remontèrent la route en silence. Pour Alexandre et Miss Georgette, c'était parfaitement naturel, ils se connaissaient trop pour éprouver le besoin de parler les mots n'ont plus de sens pour celui qui a appris à écouter les yeux de l'autre. Seulement, Alois était loin de partager cette complicité avec aucun des deux et ce silence le gênait vraiment.

- Il fait très beau, n'est-ce pas ? demanda-t-il pour débuter le dialogue.

- Le monde nous a graciés d'un très beau temps, approuva Miss Georgette. Il est vrai que nous avons rarement pu profiter d'un ciel aussi bleu. Et cet air qui court dans la campagne est le meilleur qui soit, vous ne croyez pas ?

- L'air à Londres est le même selon moi, répliqua Alexandre. Je n'ai jamais fait une grande différence entre la ville et la campagne, à part peut-être que la première est beaucoup plus vivante que la seconde.

- Ce n'est pas étonnant venant de vous, lui dit Miss Georgette. Vous avez toujours aimé l'agitation et le mouvement, c'est la jeunesse qui le veut. Mais avec l'âge, je vous assure que vous développerez une grande affection pour les champs verts et la simplicité de nos régions.

- Elle a raison, Lord Albertwood! s'exclama le comte. Je ne suis pas encore en âge de me considérer vieux mais je dois reconnaitre que j'apprécie beaucoup la campagne depuis un certain temps, elle me permet de me ressourcer et de mieux dormir qu'à la ville!

- Et qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis de la sorte, vous qui avez passé vos premiers jours ici à vous plaindre du manque d'attractions? lui demanda alors Alexandre.

Alois lui jeta un regard plein de malice puis lui adressa un grand sourire.

- Quelqu'un m'a aidé à voir les choses sous un autre angle, répondit-il innocemment.

- Qui est-ce ?

- Vous n'avez pas besoin de le savoir, répondit-il ensuite, coupant net la curiosité du Lord.

De toute façon, Alexandre n'en avait que faire du comte, tant qu'il ne lui causait pas de problèmes.

Ils continuèrent ainsi leur route comme si de rien n'était. Des oiseaux invisibles cachés entre les feuilles vertes des arbres environnants berçaient leurs oreilles de gazouillements doux et l'odeur d'une herbe verte, resplendissante sous le ciel bleu du mois le plus chaud de l'année, jouait avec leurs nez, leur offrant des senteurs végétales florales et fraîches. Jamais prendre une grande inspiration n'avait été plus agréable. Les rayons brûlants et aveuglants du soleil venaient se poser sur leurs peaux, la réchauffant agréablement. Alois ferma les yeux, un grand sourire aux lèvres, profitant de toutes ces sensations qui apaisaient son âme. Il était tellement habitué à sortir la nuit qu'il avait oublié tous les attraits du jour, comme un homme qui passe tant de temps avec sa maîtresse qu'il en vient à oublier pourquoi il avait épousé sa femme.

Soudain, dans ce chemin vide, une autre petite vieille se présenta à eux. Elle était vêtue de haillons, de vêtements qu'on aurait même pris pour des chiffons s'ils n'avaient été portés. Sa robe qui avait pris la couleur de la boue était usée, maladroitement recousue et déchirés par endroits, trouée comme si elle avait reçu une pluie de balles. Elle portait également un tablier jauni, des chaussures trop grandes pour ses pieds à cause desquels la marche devenait une torture. Elle marchait ainsi presque comme Camille. Elle était en parfaite opposition avec la bonne petite Miss Georgette qui était habillée plus élégamment d'une robe bleue et d'un chapeau à plumes très distingué, elle, ancienne institutrice de riches enfants de l'aristocratie.

- Oh, comment vous allez, Mrs. Operman ? Comme j'suis heureuse d'vous voir aujourd'hui ! s'exclama la souillon en approchant Miss Georgette, un grand sourire sur les lèves.

Miss Georgette la salua amicalement, ce qui fit rouler des yeux à Alexandre.

- Comment vous portez-vous, Mathilde ? J'espère que vos affaires vont bien, lui demanda l'ancienne gouvernante avec un sincère intérêt dans la voix.

- Très bien, ma bonne p'tite dame, les affaires vont très bien ! s'enthousiasma la dame du peuple. Et vous, dîtes-moi, ma p'tite potion vous a redonnée d'la vigueur ?

- Votre médicament m'a été d'une grande aide, chère Mathilde, je vous suis très reconnaissante du service que vous m'avez rendu, la remercia-t-elle.

Alexandre écoutait à demi la conversation, attendant impatiemment de reprendre leur route pendant qu'Alois prêtait attentivement l'oreille à leur échange. C'était dans sa nature de se mêler de ce qui ne le concernait pas et il éprouvait aussi un plaisir inexplicable à être au courant de la moindre petite affaire. Il avait ainsi pu discerner bien plus d'informations sur les deux que son allié qui lui, attendait la fin de cet échange inutile avec un agacement croissant qui commençait à se laisser voir.

- Ah, et qui sont ces beaux p'tits jeunes avec vous ? Ils ont d'la prestance, je vous l'dis ! demanda soudain Mathilde.

Alexandre se retourna rapidement vers elles, croyant à juste titre qu'elles parlaient de lui. Alois sourit à Mathilde et la gracia d'un hochement de tête mais Alexandre ne la contempla pas plus d'une seconde, écœuré par son apparence. De sa vie, il avait rarement aperçu vision moins plaisante.

- C'est mon ancien élève dont je vous ai parlé, Alexandre Albertwood. Le fils du duc, et à ses-

- L'fils du duc Albertwood, vous dîtes ! la coupa-t-elle avec enthousiasme. Mais c'est l'p'tit qu'on voyait monter à cheval, comme il a grandi ! C'est un homme maintenant, il a tout d'un homme très fort et très brave! Et comme il ressemble à son père ! Mon bon p'tit, lui lança-t-elle alors. Comment va vot'père ?

- Il va bien, merci de vous en soucier, répondit sèchement le concerné.

Pour lui, c'était insensé de s'entretenir avec les gueux de la sorte. Il avait l'impression de s'abaisser de la pire manière possible. Miss Georgette lui lança un regard mauvais mais cet air se changea rapidement en tristesse et en regret. Comme si elle venait tout juste de se souvenir de la façon dont elle avait élevé le jeune homme. Son comportement avec les simples gens n'était pas si étonnant compte tenu des longs discours teintés de dégoût que lui tenait Miss Kavioski à l'époque. Et même elle, elle n'avait cessé de lui répéter de ne pas jouer avec les enfants des serviteurs, lui disant qu'ils n'étaient pas de son niveau. Mais elle avait espéré qu'il puiserait dans son cœur assez de bonne volonté pour les considérer autrement et qu'il marcherait sur les traces de son père. Cependant visiblement, il n'en était rien et d'après ce qu'elle voyait, il était devenu l'un des pires produits que pouvait engendrer une éducation de cette sorte. Il ne fallait point être un fin expert du tempérament humain pour constater que son cœur était aussi dur et cruel que celui de son père était bon et vertueux.

De son côté, Mathilde fronça les sourcils, ne prêtant pas vraiment attention à son comportement, lui trouvant mille excuses à cause de sa jeunesse et de sa beauté. Elle était consciente au fond qu'il devait avoir un caractère méprisable mais elle se voila la face volontairement. Après tout, elle se trouvait devant le fils d'une des personnes les plus altruistes de leur pays et rien que pour cela, elle lui accordait tout le respect et la considération du monde.

- Vous savez, mon bon p'tit, reprit-elle avec un grand sourire qui dévoila sa mâchoire dépourvue de dents. Si vous avez besoin de quoi qu'ce soit, venez m'voir et j'vous l'donnerai. J'ai beaucoup de bonnes potions à moi, elles guérissent toutes sortes d'douleurs. Vraiment, même vot'bon père est venu me voir !

- Mon père est venu vous voir ? Mais pourquoi donc ? questionna le jeune homme en se tournant vers elle, soudain intrigué.

- Il avait comme tout l'monde plein de douleurs, j'l'ai soulagé autant qu'je l'pouvais ! Et je l'ai même aidé à en faire plus!

- Bien, je vous remercie de ce service que vous lui avez rendu. Dieu vous garde.

Il dit cela avec un désintérêt volage, presque insultant, et il n'approfondit pas la discussion : il n'en avait guère envie. Ce qu'avait fait son père ne le concernait pas, il avait bien d'autres préoccupations d'une importance beaucoup plus élevée.

Les deux dames continuèrent alors leur discussion et ils reprirent leur route aussitôt qu'elles y mirent un terme. Pourtant, Miss Georgette regardait maintenant d'un air mécontent son ancien élève.

- Alexandre, je ne veux pas vous réprimander mais sachez que je n'ai pas aimé la façon dont vous avez traité la pauvre Mathilde. Cette pauvre femme ne mérite pas qu'on lui adresse la parole de la sorte. Je sais qu'elle est un peu simplette mais c'est un grand médecin, elle a sauvé plusieurs vies et beaucoup dans ce village la respectent, y compris moi.

- Je l'ai traitée comme je traite tout le monde, Miss Georgette, répondit Alexandre froidement. On m'a toujours appris à parler aux gens ainsi. Vous-même, vous l'avez fait. N'oubliez pas que mélanger les serviettes et les torchons ne peut mener à rien de bon.

- Mais ce n'est pas le propos! Comprenez que donner de la considération aux autres ne constitue en aucun cas un abaissement de votre part. Les personnes les plus nobles sont celles qui savent donner à toute chose son importance, c'est ainsi qu'on se fait aimer et respecter. Prenez exemple sur votre père, il a passé sa vie à rendre service à tout le monde et désormais, votre nom est devenu synonyme de charité et de noblesse dans tout le pays!

- Ah ! Mon père, mon père et toujours mon père ! Quand allez-vous cesser de m'assourdir les oreilles en parlant de lui ? s'exaspéra-t-il en levant les yeux au ciel.

Il posa ensuite un regard sévère sur elle.

-Miss Georgette, je ne suis plus un enfant. Je suis parfaitement conscient de la portée de la moindre de mes actions et j'agis comme je le veux. Je vous respecte mais je pense qu'il est temps que vous adaptiez votre langage au présent, lui recommanda-t-il.

Miss Georgette eut un sourire qu'elle lui donna pour le calmer. Elle savait que pour s'accaparer cet être orgueilleux, il fallait user de tendresse et de ruse en même temps.

- Mais, Lord Albertwood, intervint soudain Alois Trancy. Miss Georgette n'a rien dit de mal et si vous voulez le savoir, je suis de son avis!

Alexandre allait répondre quand son ancienne institutrice le devança.

- Je vous en prie, mes enfants, ne nous plongeons pas dans des disputes par une aussi belle journée. Il faut savoir fermer les yeux de temps à autre et ne surtout pas prendre les choses trop à cœur dans ce monde sinon nous sommes la proie de bien des malheurs. C'est le conseil d'une vieille dame qui a vu beaucoup de choses alors veuillez le prendre en considération car j'aurais bien voulu qu'on me le donne lorsque j'avais votre âge.

- Miss Georgette, parlez-nous de Lord Albertwood lorsqu'il était plus jeune ! demanda alors Alois. Quel genre d'enfant était-il ?

- Oh, monsieur le Comte, soupira-t-elle. Il n'y a pas grand-chose à savoir sur lui. C'était un enfant comme beaucoup d'autres, respectueux mais sujet à la désobéissance parfois. N'est-ce pas, Alexandre ? ajouta-t-elle en jetant un regard au jeune homme qui souriait de nouveau.

- Cela m'étonnerait que vous ayez été aussi méchant que moi ! s'exclama Alois, peu fier. Tout le monde s'accorde à dire que j'étais une terreur durant ma jeunesse, comme beaucoup de jeunes gens de mon rang. Mais il ne faut pas s'étonner de nous voir faire des bêtises, nous qui n'avons presque rien à faire! Je vous promets que mes enfants seront libres. Je ne leur imposerai pas la tyrannie dans laquelle j'ai grandi !

- Ce sont ceux qui parlent ainsi qui sont les plus exigeants envers leur progéniture, l'informa Miss Georgette avec un sourire en coin. Combien j'ai vu de parents jurer de la liberté qu'ils allaient offrir à leur descendance avant de lui imposer un apprentissage encore plus strict que celui sous lequel ils avaient grandi. Je vous recommande, mon cher Comte, vous qui êtes encore bien jeune, de faire attention à ce que vous dîtes à propos de l'éducation de vos enfants. Vous ne savez pas à quel moment on vous en reparlera et ajoutez à votre équation le changement qui se produit à l'accueil d'un nouveau-né. Les nouveaux êtres ont tendance à nous transformer plus que ce que vous croyez.

- Et vous, vous avez des enfants ? lui demanda alors le comte.

A ces mots, Alexandre lui jeta un regard noir mais Miss Georgette n'eut qu'un sourire.

- J'ai eu deux enfants, mon bon Comte. Le premier était mort-né et le second est mort à six ans suite à une mauvaise chute, avoua la vieille dame.

Le comte se tut, comprenant la signification du regard que lui avait jeté Alexandre. Il ne parla plus ensuite que de banalités avant qu'ils n'arrivent à la maison de l'ancienne gouvernante. Alois fut surpris de voir à quel point elle était grande pour une femme seule. Ce n'était pas le genre de maison que pouvait se permettre une simple institutrice, son mari devait être quelqu'un d'important. Lorsqu'ils entrèrent, une servante les accueillit, leur prit leurs couvre-chefs et les laissa entrer au salon.

Miss Georgette s'assit sur une chaise et incita ses invités à en faire de même. En prenant place, Alois se mit à détailler la pièce des yeux, curieux. Il vit que tout était meublé avec goût, tant au niveau du salon que du couloir. Des portraits de familles ornaient les murs et le visage d'un jeune homme y revenait souvent.

- Excusez mon indiscrétion, Miss Georgette, débuta-t-il. Mais qui est cet homme dont on voit le visage partout sur les murs ?

La vieille dame sourit, se tournant vers Alois pour lui répondre.

- Ce n'est pas du tout indiscret, la curiosité est naturelle. D'ailleurs, votre ami m'a posé la même question la première fois qu'il est venu ici, dit-elle en faisant référence à Alexandre. Pour vous répondre, il s'agit de mon défunt mari sur toutes ces photos. Il travaillait dans la marine britannique, a participé à de nombreuses expéditions et n'a jamais su résister à l'appel de l'aventure...

Elle soupira.

-D'ailleurs, c'est ce qui lui a été fatal. Il est mort lorsque son bateau a coulé.

- Il a fait preuve d'héroïsme, ajouta Alexandre. Il a fait tout ce qui était en son pouvoir pour sauver le plus grand nombre de ses équipiers avant de mourir. Les journaux en ont beaucoup parlé. Vous devez sûrement le connaître. David Operman, ce nom ne vous dit-il rien ?

Alois haussa les épaules.

- Non, ce nom ne me dit vraiment rien, répondit-il en adressant un regard désolé à sa veuve. Je suis sincèrement désolé, Miss Georgette. Ou Mrs. Operman, devrais-je dire ?

Cette dernière le regarda sans la moindre expression de mécontentement sur son visage.

- Cela date de bien longtemps, les plaies ont fini par se refermer, lui confia-t-elle. Je préfère que vous m'appeliez Miss Georgette, j'y suis désormais habituée. En effet, après la mort de mon fils et de mon mari, j'ai décidé que je devais changer d'air et je suis allée demander un emploi. Les membres de ma famille se sont opposés à cette volonté farouchement mais ils ont finalement bien vite accepté les raisons qui m'y poussaient. Je voulais, voyez-vous, m'occuper des enfants. Et c'est ainsi que j'ai trouvé un travail de gouvernante chez les Albertwood. Ce grand gaillard que vous voyez là, dit-elle en montrant Alexandre d'un signe de la tête, n'avait que deux ans quand j'ai commencé à prendre soin de lui. Il n'arrivait pas à assimiler la différence entre une femme célibataire et une femme mariée alors il m'appelait Miss Georgette. À force de m'appeler ainsi, tout le manoir l'a imité et je dois avouer que cela ne me dérangeait pas vraiment. J'ai passé de très belles années là-bas, je me souviens encore du manoir. Ah, Comte, vous savez qu'il n'était pas aussi grand que maintenant mais il avait un charme tout à lui. J'y ai acquis des souvenirs qui resteront à jamais ancrés en moi, auprès de ces gens tant doux et respectueux, surtout du vivant de la duchesse. Mais après le départ d'Alexandre pour le Weston College, j'ai été remerciée et je suis partie vers une autre ville pour prendre soin de deux charmantes filles et après qu'elles aient atteint leur majorité, j'ai cru bon de partir de mon propre chef, croyant qu'elles n'avaient plus rien à apprendre de moi. Et là que vous me voyez, j'ai retrouvé ma place de maîtresse de maison et je reçois parfois les enfants de familles modestes pour leur apprendre à lire et à écrire.

- En êtes-vous capable ? lui demanda Alexandre, une expression pleine de soucis sur le visage. Vous avez passé l'âge, Miss Georgette, je vous prie de ne pas vous fatiguer.

- Il est vrai que je ne suis plus toute jeune mais ce n'est pas une raison pour me sous-estimer, mon petit, lui dit-elle avec un grand sourire. Je suis encore capable de faire beaucoup de choses et le travail donne à ma vie une importance. Au contraire, c'est ne rien faire qui pourrait me tuer. Mes parents étaient des gens très sains, ayant une santé de fer, mais une fois qu'ils se sont retrouvés incapables de bouger, ils ont commencé à mourir à petit feu. Je ne veux pas que cela m'arrive.

- Mais enseigner nécessite un grand effort et suscite de l'anxiété, insista-t-il. Et puis, n'êtes-vous pas malade ?

- Oui, je suis souffrante, ce sont les conséquences de l'âge, admit-elle avec un sourire triste. Une fois que nous avons accompli notre devoir sur cette terre, la mort nous agrippe et nous entraine vers elle doucement grâce à la maladie mais je n'ai pas encore dit mon dernier mot, Alexandre. Je suis encore capable de faire beaucoup de choses et tant que je pourrai aider, je le ferai sans hésiter. En plus, pour repousser tous les maux qui m'assaillent, Mathilde m'a beaucoup apportée. Elle m'est d'un grand soutien grâce à ses potions. Aucun médecin que j'ai consulté auparavant n'a produit sur moi un effet aussi rapide et bon. C'est presque miraculeux. D'ailleurs, je regrette de ne pas m'être rendue chez cette brave femme plus tôt, j'ai laissé sa réputation m'induire en erreur.

- Quel genre de réputation ? demanda Alexandre, suspicieux.

Il ne faisait vraiment pas confiance à cette vieille gueuse qu'ils avaient croisée. Elle ne lui inspirait rien de bon. Il n'avait d'ailleurs aucun mal à imaginer qu'elle pourrait prendre avantage d'une femme riche et malade comme Miss Georgette. Selon lui, les pauvres n'avaient en effet généralement aucun scrupule ni aucun honneur.

- Je ne sais point qui a pu lancer de pareilles rumeurs à son sujet, répondit-elle en soupirant. On m'a affirmé qu'elle était une sorcière, en contact avec des démons. J'ai été surprise et j'ai évité la misérable femme à ce moment-là. C'est ma nature superstitieuse qui m'a induite en erreur mais après avoir appris que de grands noms l'avaient prise comme médecin, notamment votre père, je suis allée lui rendre visite car tous les traitements que j'avais suivis avant n'avaient porté aucun fruit. Elle m'a préparée une potion, je l'ai prise, et je me suis sentie mieux après seulement trois jours. Personne ne sait d'où elle tire ses talents mais elle m'a confié qu'elle passait le plus clair de son temps à examiner les plantes et à les expérimenter. La pauvre n'a point d'autres distractions depuis la mort de sa fille … Finalement, elle et moi sommes assez semblables, nous avons presque le même âge et avons toutes les deux perdu des êtres chers. Tout ce qui nous différencie est notre lit de naissance… Sinon, se reprit-elle en souriant et effaçant au passage l'air morne sur ses traits. Comment va votre père ? demanda-t-elle en se tournant vers lui.

- Bien, répondit-il en détournant le regard. En fait, il est obligé de bien se porter au vu de la somme que je verse à l'hôpital pour en prendre soin.

- Et vous lui rendez visite ?

Alois aurait pu jurer qu'il avait rougi l'espace d'un instant.

- Un peu … De temps en temps.

- Jeune homme ! s'indigna-t-elle. N'oubliez pas que je vous ai élevé, ce n'est pas la peine d'essayer de me mentir puisque je vous connais trop! Et vous êtes un terrible menteur !

- Non, Miss Georgette, je suis un bon menteur habituellement mais je n'arrive pas à vous mentir parce que je vous respecte, répliqua le jeune homme avec un clin d'œil.

- Je confirme ! intervint le comte avec un grand sourire.

La veille dame rougit à son tour malgré elle mais reprit bien rapidement son air sérieux.

- Mais ce n'est pas bon, pas bon du tout ! le réprimanda-t-elle, le faisant rougir de nouveau. Délaisser votre père de la sorte est cruel! Il est vieux et seul, il n'y a rien de pire que cela au monde! Que vous ai-je appris ? On est traité comme on traite les autres, la vie nous rend la monnaie de notre pièce tôt ou tard. Si vous agissez de la sorte avec votre propre père, vous pouvez être sûr que vos enfants ne se montreront pas plus cléments envers vous!

- Vous savez, dit-il en la dévisageant de ses yeux noirs, soudain sérieux. Je ne pense pas que le Comte soit obligé de vous entendre me parler ainsi. Mais vous avez raison, la vie nous rend inévitablement la monnaie de notre pièce et mon père n'a que ce qu'il mérite pour tout ce qu'il m'a fait. Je crois que vous avez des trous de mémoire, avez-vous oublié tout ce qu'il m'a fait subir alors que je n'étais qu'un enfant ?

Un regard désolé se dessina alors sur le visage de Miss Georgette qui ne put qu'hocher la tête.

- Il est vrai qu'il ne s'est pas montré très doux pour vous mais ce n'est pas-

- Et ma mère ? la coupa-t-il. Avez-vous oublié à quel point il l'a négligée ? Il l'a fait souffrir après l'avoir épousée. Il ne s'est jamais occupé d'elle, il ne venait même pas la voir quand elle était malade !

Ses yeux se teintèrent de rage et il serra les accoudoirs de son siège.

- Il l'a laissée mourir, il n'a pas appelé les bons médecins. Il l'a tuée, Miss Georgette ! Elle qu'il aimait tant ! Il l'a tuée! Sans lui, elle serait encore vivante ! Et vous voulez qu'après tout cela, je me montre miséricordieux envers lui ? Je vais être honnête avec vous : j'ai hâte qu'il rende son dernier souffle pour qu'il aille croupir en enfer avec ses semblables ! Cela nous soulagera tous !

La vieille femme secoua la tête, lui faisant signe de s'apaiser.

- Du calme, mon enfant…

Alexandre prit une grande inspiration et desserra les mains des accoudoirs.

- Je suis désolé de vous avoir parlé ainsi, murmura-t-il ensuite, sentant le repentir étreindre son âme. Je suis vraiment désolé, accordez-moi votre pardon, Miss Georgette ! Je-je ne sais pas ce qui me prend … Parler de lui me met dans tous mes états...

- Du calme, calmez-vous. N'oubliez pas que la colère ne mène à rien de bon. J'accepte vos excuses et vous avez mon pardon, lui dit-elle doucement. Je sais qu'au fond, vous ne pensez pas un mot de ce que vous venez de dire. Vous avez toujours été un bon garçon, Alexandre. Mais je dois vous dire certaines choses et même si elles font mal, je vous prie de bien vouloir m'écouter.

Il hocha la tête.

- En réalité, soupira-t-elle. Votre père n'a rien fait de mal à votre mère. C'était un être fragile de nature, le moindre courant d'air suffisait à la chambouler. Combien de fois ai-je entendu les médecins dire qu'elle avait une constitution très faible, qu'elle n'était pas faite pour avoir des enfants. Et même si elle ne vous avait pas porté vous et votre sœur, elle serait morte d'un rhume ou d'une maladie toute aussi légère et vicieuse. Votre père faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la guérir de son mal. Au début, je me souviens qu'il était toujours à son chevet mais au fur et à mesure qu'elle s'affaiblissait, il n'avait plus la force de la veiller tant cela lui faisait mal de la voir ainsi. Tout ce temps, il l'a chérie et adorée, n'en doutez pas. Nul homme n'aurait pu faire plus que ce que lui a fait par amour. Ce n'était pas un lâche ni un être cruel comme vous le dîtes. Et même si je dois reconnaitre qu'il ne s'est guère montré gentil envers vous lorsque vous en aviez besoin et qu'il a enchainé les mauvaises décisions vous concernant, vous ne devez pas oublier qu'il reste votre père et que vous lui devez plus de choses que vous ne pourrez jamais vous le figurez, lui dit-elle, prenant un ton moralisateur qu'elle arborait lorsqu'il était petit. Pour vous dire la vérité, c'est l'amour qu'il portait à votre mère qui l'a affaibli et l'a offert en proie à la maladie car avant, c'était le plus solide gaillard que vous auriez pu trouver. C'est de lui que vous tenez votre santé de fer, mon enfant. Alors faîtes preuve de grandeur d'âme et pardonnez lui. Ainsi plus âgé, vous vous épargnerez l'un des regrets les plus amers de la vie.

Alexandre ne répondit pas, ne sachant pas vraiment ce qu'il devait dire ou s'il devait même dire quelque chose de plus. Un silence morne régna en conséquence. Aucun n'éprouvait plus vraiment le besoin de parler. Même le Comte Trancy s'était résigné. Pour une raison quelconque, Alexandre n'était pas vraiment concerné par la présence de ce dernier. Il savait que par ce qui les unissait, il était impossible pour lui de révéler quelque chose qui pourrait lui nuire. D'ailleurs, il avait les yeux braqués sur l'horloge. Il était hors de son esprit, songeant à quelque chose qui l'accaparait visiblement.

A cet instant, la servante se présenta de nouveau à eux et leur servit du thé et des biscuits. Alois loua leur goût et Alexandre remercia son ancienne gouvernante de les accueillir. La discussion s'engagea ensuite sur des sujets très monotones, ce genre de sujets qu'on aborde lorsqu'on sent que la tension ne peut durer plus longtemps.

Juste après la fin du thé, le comte insista pour qu'ils partent, prétextant un terrible mal de crâne à cause de son nez cassé. Lord Albertwood ne crut pas un mot de ce qu'il venait de dire mais il s'exécuta, connaissant le caractère têtu d'Alois Trancy.

Au pas de la porte alors qu'ils s'apparaitraient à partir, Miss Georgette les arrêta une dernière fois.

- Faîtes bonne route, mes enfants, et surtout ne vous laissez pas griser par la vitesse sur le cheval. Cela peut causer de grands dommages.

- Ne vous en faites pas, lui répondit Alexandre. Nous allons être prudents. Nous sommes des adultes après tout.

- Allons-y, Lord Albertwood. J'ai tellement mal au crâne que je vais m'effondrer, le pressa le comte qui montait déjà sur son cheval.

- N'ayez aucune inquiétude, lui dit-il en faisant de même. Si vous tombez, je n'hésiterais pas à vous porter, belle princesse ! se moqua-t-il.

Ils saluèrent la vieille femme et se mirent en route.

- Que vous êtes galant, beau prince ! plaisanta alors le comte.

- Mais ce n'est que mon devoir, votre altesse, dit-il en haussant les épaules. Les hommes se doivent de venir en aide aux fragiles merveilles telles que vous !

- C'est vrai mais ils se doivent surtout de garder leur place lorsque cela s'impose, sinon ils pourraient en souffrir, répliqua le comte.

- Je suis arrivé second au tournoi d'escrime du Weston College! lui fit savoir le Lord. Je sais me battre.

- Et vous avez perdu contre qui ? lui demanda-t-il avec un grand sourire.

Alexandre lui lança un regard noir.

- Edward Midford, marmonna-t-il, les dents serrées.

- Ah, le frère d'Elisabeth, je m'en doutais ! s'exclama Alois. N'ayez pas honte, très peu sont arrivés à battre Edward Midford, pas même un membre de la famille Midford… Ce sont sans conteste les meilleurs escrimeurs de tout notre beau pays. Avant de faire un duel avec l'un d'eux, il vaut mieux avoir rédigé son testament!

- Je vous l'accorde, ils sont imbattables. Mais ils n'ont que ça : dès qu'il s'agit d'entrer sur un terrain intellectuel, ils se retrouvent totalement désarmés. Dans un régime totalement basé sur l'économie comme celui qui s'annonce au siècle prochain, ils n'auront pas une grande valeur. Je me suis déjà entretenu avec le chef de leur famille et j'ai été consterné par la fausseté de sa culture. J'entretiens de bonnes relations avec eux juste à cause de leur lien de parenté avec les Phantomhive. Sans ces derniers et la Reine, ils ne seraient rien.

- Vous exagérez peut-être un peu, le détrompa Alois. Leur influence ne se limite pas à cela, ils sont également très populaires grâce à leurs exploits. Je vous rappelle que nous parlons ici d'une lignée ayant engendrée des chevaliers légendaires. Les sous-estimer serait fermer les yeux sur tout cela.

- Je n'ai pas affirmé le contraire. J'ai juste souligné que leur influence ne pourra que baisser dans les années à venir, contrairement à la mienne que je compte faire vivre durant plusieurs siècles.

- Ah oui et comment comptez-vous accomplir un projet aussi ambitieux sachant que vous ne vivrez pas aussi longtemps ? lui demanda-t-il d'un air moqueur.

- Il suffit pour cela d'engendrer des héritiers dignes de ce nom et de les éduquer selon les bons principes, répondit Alexandre comme si c'était une évidence.

- En fait, vous voulez les élever comme votre père l'a fait avec vous.

- Absolument pas! Mon père n'a certainement rien à voir avec ma réussite! s'offusqua-t-il instantanément. Enfin, pas grand-chose, admit-il à mi-mot. C'était juste un fou qui ne savait pas administrer son patrimoine ou son affaire, rien de plus. L'entreprise était en faillite quand je l'ai reprise. Sans moi, il aurait mis la clé sous la porte. Je ne lui dois rien de ce que j'ai maintenant, loin de là! C'est lui qui devrait venir baiser mes pieds pour l'avoir sauvé de sa propre folie et l'avoir placé dans un hôpital hors de prix. Et malgré tout ce que j'ai accompli, fit-il en serrant les rênes de sa monture jusqu'à ce que ses paumes en deviennent rouges. Malgré tout cela, il a toujours refusé d'admettre ma valeur, de me considérer comme son égal… Ni lui ni même M. Wickham n'ont voulu me considérer à la hauteur… Je n'ai jamais compris pourquoi...

Les mots sortaient d'eux-mêmes, il n'y avait plus aucun filtre pour l'empêcher de manifester sa véritable pensée. Il voulait juste parler, à n'importe qui, même à quelqu'un comme le comte Trancy… Sans doute sa rencontre avec Miss Georgette lui avait-elle délié la langue. Depuis quand n'avait-il pas parlé à cœur ouvert de ces sujets à quelqu'un ? Peut-être ne l'avait-il jamais fait. Il n'avait même pas osé en faire part à Camille, ne voulant pas lui miner le moral ou paraitre lâche devant la personne qui l'admirait le plus… Enfin, maintenant, elle devait le considérer comme pire qu'un lâche après la façon dont il lui avait parlé. Il avait reconnu après mûre réflexion qu'il avait réagi de façon insensée à quelque chose qui n'en valait pas la peine. Mais pour autant, il refusait de s'excuser devant elle. Sa fierté l'en empêchait. Miss Georgette et sa mère étaient les seules à qui ils pouvaient demander pardon. Étrangement, cela ne s'appliquait pas à sa sœur. Peut-être cela venait-il du fait que Miss Georgette était la seule devant laquelle il s'était excusé délibérément lorsqu'il était enfant et qu'à part elle, il ne disait pardon à un autre qu'après une gifle assommante? Oui, son comportement était probablement dû à cela.

- Mes enfants ne connaitront pas ce que j'ai vécu, je vous promets qu'ils auront une vraie éducation !

- Souvenez-vous de ce que disait Miss Georgette, lui rappela alors le comte. Il ne faut jamais faire de projets concernant l'éducation de sa descendance, vous ne savez pas quand on pourra vous en reparler. Et croyez-moi, si vous devenez un père trop câlin, je ne manquerais pas de vous faire vous souvenir de ce que vous venez de dire à l'instant !

- Ah, vous êtes bien optimiste, M. Le Comte. Vous croyez vraiment que je vous laisserai approcher mes enfants ? lui demanda-t-il en lui rendant son sourire.

- Et pourquoi pas ?

- Je vais les garder loin des personnes telles que vous, déclara Alexandre avec bonne humeur. Je ne veux pas qu'ils vous ressemblent.

- Oh, ce n'est pas la peine d'autant me flatter ! répondit Alois d'un ton faussement embarrassé. Mais vous savez, reprit-il plus sérieusement, pour avoir des enfants, il faut prendre une femme à l'église. Et quand comptez-vous le faire ?

Alexandre se tourna brusquement vers lui, incrédule.

- Pas de sitôt ! répliqua-t-il rapidement. Il y a encore tant de pays que je n'ai pas explorés, tant de fruits que je n'ai pas goûtés, tant de projets que je n'ai pas menés ! Et vous voulez que je m'enchaîne maintenant à une bonne femme ? Votre plaisanterie est un outrage à l'humour! Mes projets de famille sont pour sept à huit ans, je suis trop jeune maintenant. Je veux profiter de la vie avant tout.

- Vous êtes trop jeune, je ne peux que partager votre opinion sur ce sujet-là, sourit le comte. Et avant de fonder une nouvelle famille, vous devriez peut-être consolider celle que vous avez déjà. À la façon dont vous traitez votre propre sœur, je n'ose pas même songer à ce que vous infligerez à votre épouse!

- À la façon dont je traite ma sœur ? répéta Alexandre en arquant les sourcils. Je vous prie de développer, et j'espère ne pas avoir compris ce que vous sous-entendez!

- Non, non, vous voyez très bien ce que je veux dire. J'ai pris le temps de me familiariser avec cette petite et je pense que vous l'étouffez en la tenant ainsi recluse sans voir personne de son âge. Si j'étais elle, je n'hésiterais à me marier au premier venu rien que pour vous fuir.

- Je sais très bien ce que je fais, répliqua Lord Albertwood, indigné. Je vous prie de garder votre place, Comte Trancy, n'outrepassez pas vos droits.

- Comprenez que je ne fais que vous prévenir de ce qui pourrait arriver, rien de plus. Et en tant qu'allié, je dois vous faire part de la tendresse que m'inspire la petite Camille. J'ai vraiment pitié d'elle, elle qui est si gentille et douce. J'aurais donné beaucoup pour avoir une sœur comme elle.

- Mais vous n'en avez pas, voilà pourquoi vous n'avez pas votre mot à dire. Vous qui n'avez jamais eu de frère ni de sœur, que connaissez-vous aux relations fraternelles ?

Alois déglutit et l'espace d'un moment, son sourire faiblit. Il leva les yeux vers le ciel. Le soleil tirait sa révérence et il vit que le bleu s'était transformé en une palette de peintre : le rouge, l'orange, le jaune, le rose et le violet dansaient ensemble au milieu des nuages, offrant au cœur lourd un exutoire au malheur l'espace d'un coucher de soleil. Rester triste devant une pareille œuvre de la nature était un exploit que personne ne pouvait accomplir. Parfois, il se demandait pourquoi il oubliait si souvent à quel point la terre était belle, ce que la vie avait à lui offrir … Peut-être était-il juste humain. Un humain trop orgueilleux pour admettre que son désespoir n'était pas universel. Ce rouge dans le ciel lui rappelait les cheveux de celui qu'il avait tant aimé, de celui qu'il ne pourrait jamais oublier. De là où il était, il espérait qu'il contemplait encore avec lui cette toile divine car c'était tout ce qui les reliait à présent.

Il soupira.

- J'avais des êtres chers que j'ai aimés de tout mon cœur, répondit-il alors. Et du jour au lendemain, on me les a arraché sans que je ne puisse rien y faire. Prenez soin des vôtres, Alexandre, car vous ne savez pas quand on pourra vous en privez...

Le jeune homme n'ajouta rien, se contentant de lever lui aussi les yeux vers le ciel. Oh, ce n'était plus le moment de parler car perdu dans ses pensées, il n'en voyait plus l'utilité. Ses lèvres étaient scellées par le sentiment. Finalement, Alois Trancy était peut-être plus qu'un allié. Il ne pouvait donner une justification à ce sentiment mais il éprouvait davantage à son égard qu'une froide indifférence. C'était dangereux, il le savait. Il ignorait ainsi qui tirait les ficelles entre eux désormais : peut-être lui, peut-être personne. N'étaient-ils pas un peu trop vieux pour s'adonner à de pareils jeux ? Pourquoi n'arrivaient-ils juste pas à se dire qu'ils étaient honnêtes en ce moment ?

C'était justement trop beau. Si demain il découvrait que ce n'était qu'un piège, il voudrait pouvoir se dire qu'il n'avait pas été dupe.

- Comme j'ai faim ! s'exclama soudain le comte. Je donnerai monts et merveilles pour manger une bonne soupe!

- Elle est prévue au menu de ce soir, je crois, l'informa Alexandre en soupirant, les yeux toujours fixés vers l'horizon où le manoir commençait à apparaître.

- Vous avez l'air fatigué ? lui fit alors observer Alois.

Le jeune homme secoua la tête.

- Non, je ne le suis pas… Mais je pense.

- Qu'est-ce qui occupe votre pensée ?

Alexandre se tourna vers lui avec un sourire.

- Votre curiosité n'a-t-elle donc aucune borne ? Et ne vous a-t-on jamais dit que c'est un défaut ?

Alois lui rendit son enthousiasme.

- Au contraire, cher Lord ! s'exclama-t-il. On m'a toujours encouragé à être curieux. La curiosité ne peut apporter que plus de connaissances et la connaissance ne peut apporter que sécurité et prospérité !

- Ah, vous n'avez pas tort sur ce point ! admit-il, toujours souriant.

Ils n'échangèrent plus un mot de tout le trajet. D'ailleurs, ils ne tardèrent pas à arriver. On vint leur ouvrir le portail et en descendant de son cheval, Alexandre crut voir dans le regard de son serviteur une lueur qui ne lui plut pas mais qui l'intrigua véritablement. Et avant qu'il ne puisse rentrer dans sa maison pour rejoindre son bureau et se reposer un peu avant le diner, Alois l'entraina avec lui presque par la force.

- Mais venez donc ! lui dit-il. Venez voir !

Il l'entraina dans le jardin et la scène qui l'y attendait le laissa sans voix.

- Joyeux anniversaire !

Camille et quelques autres s'y trouvaient. Il y avait un grand gâteau qui n'attendait que d'être mangé sur une table et des lumières dispersées un peu partout d'une façon étrangement bien étudiée qui embellissaient encore plus le jardin. Sa sœur accourut vers lui avec un grand sourire et le prit dans ses bras comme s'ils n'avaient pas du tout été brouillés.

- Joyeux anniversaire, frérot ! Félicitations, tu as maintenant vingt-quatre ans! Comme je suis contente pour toi ! lui dit-elle en le serrant très fort. Oh, et… Je suis désolée de m'être emportée contre toi, je n'aurais pas dû te dire toutes ces mauvaises choses… Je veux, enfin, j'espère, que tu trouveras la force de me pardonner...

Il ne l'écoutait pas vraiment, bien trop occupé à regarder l'agencement de la fête. Les invités les regardaient avec des yeux doux, se murmurant entre eux à quel point ils étaient adorables… C'était une très bonne publicité, une magnifique vitrine pour dire à quel point ils étaient unis. Il faudrait qu'il embrasse sa tante Eloïse pour rendre le tableau encore plus parfait. Cependant, une question lui trottait toujours dans la tête.

- Camille, lui demanda-t-il en la détachant de lui doucement. Qui a organisé tout cela ?

Elle rougit et détourna les yeux.

- Eh bien… C'est moi, avoua-t-elle en serrant sa canne. Pourquoi, ça ne te plait pas ? Si ça te gêne, dis-le-moi… Je suis désolée. Je croyais que cela pourrait te faire plaisir... Miss Kavioski m'a dit que tu n'as pas fêté ton anniversaire depuis des années alors… J'ai crû… Pardon, bafouilla-t-elle en fuyant son regard, totalement désemparée.

- Non, non ! s'empressa-t-il de la détromper. Cela ne me gêne pas, je suis même très content… C'est juste que je ne t'aurais pas cru capable d'organiser une telle réception. J'aurais davantage dit que c'était l'œuvre de notre tante. Mais alors, fit-il en se tournant vers Alois près de lui, c'est pour cela que vous m'avez forcé à vous accompagner pour une petite balade ?

Alois sourit comme un enfant pris en faute et enfonça sa main dans ses cheveux blonds avant d'avouer par un hochement de tête.

Alexandre ne savait vraiment plus comment réagir. Lui dont le dernier anniversaire remontait à vingt ans! Juste après cette dernière célébration, on avait volontairement ignoré ce jour. D'ailleurs, même au Weston College, il ne l'avait pas fêté. Il n'aimait pas ce jour et même s'il avait organisé une petite fête, on le détestait tellement à l'époque que personne ne serait venu, il en était convaincu. Et dernièrement, même lui l'oubliait. Un peu comme aujourd'hui. Et pourtant, il avait consulté le calendrier hier! Il ne savait même pas vraiment comme on fêtait un anniversaire. Plusieurs fois, il s'était même questionné sur la moralité d'une telle pratique. Pourquoi fêter le processus du vieillissement ? Comme si chaque pas qui rapprochait de la mort était une joie… Mais en cet instant, tout cela lui importait peu et il était reconnaissant. Juste reconnaissant d'avoir quelqu'un qui se souciait de lui. C'était étrange… Une chaleur inondait sa poitrine et une chaleur qui desséchait ses lèvres le privait de mots. Mais que pouvait-il dire de toute façon ?

Quelqu'un lui avait organisé une fête rien que pour lui. Quelqu'un s'était souvenu de son anniversaire… Cette seule pensée le rendait vraiment heureux.

Mais qu'importe l'importance de sa joie, elle ne put être en aucun cas égale à celle qui s'empara de Camille à cet instant. Il n'eut pas besoin de lui dire quoi que ce soit. A travers ses yeux seuls, il lui transmit tous ses sentiments et elle ne l'en aima que davantage. Après quoi, la fête démarra véritablement : on servit le champagne, on rit, on s'amusa, on félicita le jeune homme.

Le diner fut servi dans le jardin pour une fois. Alois surtout ne se priva pas de lever son verre à chaque occasion, même aux choses les plus futiles, content comme beaucoup d'autres d'avoir autant d'alcool à disposition. Ce fut une glorieuse fête. Cependant, plus par décence qu'autre chose, Camille dut se retirer très tôt comme l'exigeait l'étiquette : elle était bien trop jeune pour rester avec les grands et même si on l'avait laissée faire, elle n'aurait vraiment pas su où se mettre.

A travers la fenêtre de sa chambre, elle avait également tout le loisir d'observer cette réception qu'elle avait elle-même organisée.

- Miss Albertwood, pourquoi ne pas boire un verre à votre succès ? lui proposa Annie qui lui avait apporté une coupe.

- Quel succès ? demanda la jeune fille, surprise.

- Le succès de cette réception que vous avez faite. Je tiens à vous rappeler que vous avez tout organisé du début à la fin, que vous avez manœuvré avec beaucoup de droiture et d'habilité pour garder la surprise. Vous ferez une grande maîtresse de maison dans le futur, n'en doutez pas!

- Merci, Annie, mais je n'y serai pas arrivée sans vous. Vous m'avez été d'une grande aide, surtout dans la décoration. Je ne sais vraiment pas ce que j'aurais fait si vous n'aviez pas proposé les lumières. Je n'ai pas la moindre imagination malheureusement...

- Mais c'est de vous que vient l'idée, insista-t-elle. Je n'ai fait que vous assister, c'est vous qui avez dirigé tous les préparatifs…On voit que vous tenez beaucoup à M. Alexandre, ajouta-t-elle ensuite sans plaisir.

- C'est ma famille la plus proche, comment pourrais-je ne pas l'aimer ? répondit Camille en observant tendrement son frère à travers la vitre. Et vous savez quoi, peu m'importe le succès de cette fête. Tout ce qui compte finalement, c'est que je me sois réconciliée avec lui. Je me suis sentie très mal dernièrement parce qu'on était fâché… Mais maintenant, soupira-t-elle de soulagement, tout est rentré dans l'ordre. Nous sommes de nouveau bons amis !

- Pardon, Miss Camille, pardon ! se désola alors la jeune femme en baissant la tête. Pardonnez-moi de vous avoir séparée de lui! C'est à cause moi que vous vous êtes brouillés, que vous vous êtes risquée à lui tenir tête… Mais-mais ! bafouilla-t-elle, au bord des larmes. J'aurais été perdue si j'avais été virée …

Camille prit sa main entre les siennes et se mit à les caresser tendrement.

- Chère Annie, tendre Annie ! Je vous aime beaucoup et j'aurais été prête à faire beaucoup plus pour vous ! Et ce n'est pas la peine de vous mettre dans de tels états, vous n'avez absolument rien fait. Vous n'avez été que la malheureuse goutte d'eau qui a fait déborder le vase. Nous aurions fini par nous disputer pour un autre motif car je lui en voulais sur beaucoup d'aspects et il en était de même pour lui. J'y ai beaucoup réfléchi et je pense qu'au contraire, ce qui s'est passé était la meilleure chose qui devait arriver. Les gens, même s'ils s'aiment beaucoup, doivent se chamailler de temps à autre. C'est vital et redore instantanément l'amour de l'autre. C'est comme si la vie était vide de travail, le repos perdrait alors tout son délice.

Annie sourit et se reprit rapidement. Puis, sentant que sa maîtresse avait besoin de solitude, elle s'en alla. Camille resta alors seule dans la pièce, complètement inspirée par l'observation de l'agitation d'en bas. La joie qui se lisait sur les visages des invités et surtout sur celui de son frère la rendait aux anges. Mais alors qu'elle était sur un petit nuage, ses yeux se posèrent sur quelque chose qu'elle n'aurait dû voir et elle se sentit déchoir vers les enfers.

Ciel et Elisabeth partageaient à ce instant un tendre moment de complicité, se murmurant des choses à l'oreille et riant de toutes leurs dents. Tous les deux avaient des yeux brillants, pétillants de plaisir dont l'émotion transperçait l'espace pour venir percer son cœur. Leurs sourires parlaient d'eux-mêmes, semblant vouloir lui faire passer un message.

« Tu vois, il n'a pas besoin de toi, petite écervelée ! Comment as-tu pu croire que tu avais la moindre importance pour lui ? Regarde ! Regarde comme il est heureux! Avec ou sans toi, tu ne pèses pas un grain de poussière dans sa vie. Regarde cette femme divine qu'il a près de lui ! Comment pourrait-il laisser une telle créature pour toi ? Toi, la diminuée ! »

Pourquoi s'infligeait-elle une telle torture ? Elle n'avait qu'à détourner les yeux et essayer de l'oublier ... Mais c'était plus fort qu'elle. Elle avait besoin des les voir ainsi, de se dire que Ciel n'était pas aussi seul et triste qu'elle l'avait pensé. De la sorte, elle pourrait cesser de l'aimer plus facilement, ne pas culpabiliser de le laisser tomber. Car elle comptait le laisser tomber. Faire comme si elle ne l'avait jamais connu, l'oublier et l'ignorer pour le reste de ses jours. Elle ne voulait plus rien éprouver pour lui.

Un sourire triste trouva alors son chemin sur ses lèvres et elle prit sa canne sur ses genoux. Oh, pensait-elle sérieusement ? Elle était liée à lui pour toujours. Dès qu'elle se réveillait, elle avait un rappel rapide de sa rencontre avec lui. Si elle ne l'avait pas connu, elle serait même capable de marcher normalement à l'heure qu'il est.

C'était impossible également parce qu'elle n'arrivait pas à se sortir de la tête ses mots de l'autre jour. Pourquoi lui avait-il dit qu'il l'aimait ? Pour la manipuler ? Pour se moquer d'elle ? Quelqu'un d'aussi rusé que lui était totalement capable d'une pareille machination. Mais qu'avait-il à tirer d'elle ? Elle ne voyait vraiment pas. Peut-être que les jeux de pouvoir des hommes étaient tout simplement au-dessus de sa compréhension? Elle n'était pas vraiment sûre de vouloir les comprendre un jour. Mais alors pourquoi l'avait-elle cru sur le moment ? Pourquoi l'avait-elle trouvé si touchant, si authentique, si honnête ?

La raison qui l'avait poussée à tomber amoureuse de lui n'était pas son beau minois ou son air si sombre et attractif… L'apparence extérieure comptait très peu pour elle. D'ailleurs, elle n'aimait guère son cache-œil, cela lui rappelait les histoires de ces cruels pirates. Et pourtant, elle était convaincue que s'il se transformait en une bête ignoble et laide, elle l'aimerait tout autant. Étrangement, c'était plutôt la douleur qu'on lisait en lui qui l'avait attirée dès le départ. Il portait sur lui le fait d'avoir beaucoup souffert durant sa vie et il donnait l'impression d'être désemparé, un peu comme elle au moment où elle l'avait rencontré. Et elle, personne ne lui était venu en aide, personne ne l'avait soutenue alors que le mal du pays et la solitude l'avaient assaillie. Elle avait souffert en silence et il semblait en être de même pour Ciel. Il ne fallait pas oublier non plus qu'il avait été le premier à la prendre dans ses bras lorsqu'elle pleurait, à l'écouter sans juger … C'était comme si elle avait trouvé une planche de bois alors qu'elle était en train de se noyer. Elle s'y était accrochée car elle n'avait rien à ce moment. Peut-être finalement ne l'aimait-elle pas? Peut-être était-elle juste reconnaissante et que pour se racheter, elle voulait offrir à cet être si seul la chose qui lui manquait le plus : l'amour.

Mais maintenant qu'elle voyait qu'il était aimé autant qu'il le méritait par une personne tendre et gentille à souhait, pourquoi continuait-elle à être follement attirée par lui ? C'était donc vrai : le cœur cache bien des choses à la raison…

Elle ferma les yeux et s'affala sur son siège. Elle sentait un début de migraine poindre à force de penser à des choses pareilles, surtout qu'aujourd'hui, elle avait été le jouet d'une anxiété et d'un stress sans pitié qui lui avait écrasés la tête. Ciel était une véritable énigme et plus elle essayait de le déchiffrer, plus elle pensait qu'il était préférable de laisser son mystère complet. Elle s'épargnerait ainsi beaucoup de mal. Elle était prête à parier que lui ne se souciait absolument pas d'elle. Qu'elle soit vivante ou morte, cela ne l'ébranlerait pas le moins du monde. Il devait accorder plus d'importance à ses rapports comptables… Un peu comme Alexandre au final.

Elle pouvait compter sur les doigts d'une main les personnes pour qui elle comptait vraiment et parmi eux revenait sans cesse un nom. Un nom qui l'obsédait depuis quelques jours. Elle aurait beaucoup donné rien que pour savoir ce qui était advenu de lui.

Elle ne l'avait pourtant pas vu depuis neuf ans. Neuf années durant lesquelles les traits de son visage s'étaient complètement effacés de sa mémoire. Mais lorsqu'elle tentait d'imaginer à quoi pouvait bien ressembler son Théophile adoré aujourd'hui, elle se heurtait à un vide inexplicable. Tout ce dont elle était sûre, c'est qu'il devait maintenant avoir à peu près l'âge de Ciel. Elle ne cessait de faire le parallèle des deux hommes dans sa tête sans savoir pourquoi. D'autant que leur grande différence ne manquait jamais de la frapper.

Ce qui n'était censé n'être qu'une pause pour reposer ses yeux se transforma alors en un sommeil profond. Elle soupira et céda aux avances de Morphée : celui-ci la prit dans ses bras et l'emmena là où elle voulait vraiment être en ce moment.

Le chant désagréable d'un oiseau égaré la réveilla mais elle ne voulait pas se lever. Elle ne consentit même pas à ouvrir l'œil, préférant le noir de derrière ses paupières. Une chaleur douce la berçait et elle sentait sur son visage quelque chose de chaud, sans doute un rayon de soleil. Mais cet oiseau damné ne s'arrêta pas et elle fut bien obligée de se réveiller. Irritée au possible, elle prit la première pierre qu'elle trouva près d'elle et la jeta sur le volatile, le ratant lamentablement. L'animal apeuré s'envola au loin.

- Pourquoi faire cela ? La pauvre bête ne l'avait pas mérité. Personnellement, j'ai bien aimé son chant, lui dit-il avec un grand sourire.

Camille se frotta les yeux pour s'éveiller complètement er rencontra les yeux bleus de Théophile, assis sur l'herbe sous un arbre près de celui sous lequel elle s'était elle-même endormie. Il avait comme d'habitude un grand et lourd livre sur les genoux dont il prenait parfois des notes sur un petit carnet aux pages jaunies. Il était studieux, même s'il n'avait pas eu l'occasion de recevoir une éducation digne de ce nom.

- Mais que fais-tu ici ? lui demanda-t-elle, étonnée.

- Souviens-toi, vous jouiez à cache-cache ce matin et tu t'es si bien cachée que personne n'a réussi à te trouver. Sabrina et les autres n'ont eu d'autre choix que de quérir mon aide. Après une recherche, nous avons fini par te trouver ici mais tu étais endormie. Je n'ai pas voulu te réveiller donc je suis resté ici pour veiller sur toi pendant que les autres sont retournés jouer. Ils sont près de Gentil-Hani. Si j'étais toi, je les rejoindrais. Ils ont l'air de bien s'amuser.

Elle leva les yeux vers le ciel tout en réfléchissant : la proposition était tentante et elle mentirait si elle disait qu'elle n'était pas intéressée … Mais en même temps, elle voulait rester avec lui un certain temps. Elle se sentirait vraiment très coupable de le laisser alors qu'il avait participé à sa recherche et était resté ici pour veiller sur elle.

- Dis-moi, de quoi parle le livre que tu tiens ? lui demanda-t-elle en se rapprochant de lui pour essayer de voir s'il y avait des images.

Théophile retint un rire et la laissa inspecter l'ouvrage.

- À toi de me le dire. Peux-tu le lire ?

- Bien sûr que je peux ! s'exclama-t-elle, les joues rouges.

Elle prit le gros livre sur ses genoux et se pencha sur la page.

-Eh bien, débuta-t-elle. Quiconque croit qu-qu'une forme ancienne a été subitement transformée … par une force ou une tendannnce interne en une autre forme pourvue d'ailes par exemple, est presque fo-forcé d'admettre que ... Euh, que beaucoup d'individus ont dû varier simultanément … Or, on ne peut nier que des modifications aussi subites et aussi considérables ne di-diféreeunt complètement de celles de la plupart des espèces paraissent avoir subi, lut-elle lentement, les sourcils froncés. Mais qu'est-ce que c'est? Ce n'est pas du français, je n'y comprends pas un mot ! Je t'en prie, Théophile, explique-moi ! le pria-t-elle en se tournant vers lui. Suis-je bête parce que je n'ai pas compris ?

- Du calme, du calme, Camille ! lui dit-il en se penchant sur le livre qu'elle avait sur les genoux.

Il le ferma et lui montra le titre.

Elle inclina alors légèrement la tête pour lire.

- De l'origine des espèces… Mais de quoi parle ce livre, je ne comprends toujours pas, répéta-t-elle, confuse.

Théophile souligna encore le nom de l'auteur.

- Charles Da-Darwin ? Qui est-ce ?

- Un grand homme, lui répondit Théophile. Oh, et ne fais pas cette tête, tu n'es pas stupide, Camille. Juste un peu trop jeune pour t'intéresser à ce genre de sujets. Pour te rassurer, même moi à ton âge, je croyais que c'était du charabia. Et si tu veux vraiment savoir de quoi ça parle, promets-moi de ne rien dire ! Car si on apprenait que je lis cela, surtout ici où les religieux sont très présents, j'encours une grande peine.

Camille scella ses lèvres et fit mine de les coudre pour lui dire qu'il pouvait parfaitement lui faire confiance.

- Eh bien, merci, je sais que tu tiens tout le temps ta promesse. Alors vois-tu, ce livre parle de comment l'être humain et les autres animaux sont apparus sur terre. Il explique que nous avons tous évolués d'une forme de vie très simple à une forme très complexe, et il expose une théorie très intéressante et fort crédible concernant nos origines.

La petite fille hocha la tête.

- Mais pourquoi donc est-ce si grave de le lire ? Les livres peuvent-ils être dangereux ? lui demanda-t-elle.

- Je t'expliquerai lorsque tu seras plus grande car maintenant, je doute que tu puisses comprendre. Mais pour que tu saches, ce livre n'est pas dangereux, au contraire. Je pense personnellement que c'est un pas en avant pour l'homme, loin de l'obscurantisme et des légendes sans queue ni tête. Mais il bouscule beaucoup de gens. Pour te donner une idée, est-ce que tu crois aux monstres ?

- Un peu… pas beaucoup.

- Et si je te disais que les monstres n'existent pas, que dirais-tu ?

- Je ne sais pas… mais je ne pense pas que je te croirais, avoua-t-elle en haussant les épaules. Après tout, Mom m'a toujours dit que les monstres existent et rodent dans la forêt.

- As-tu déjà vu un monstre hors d'une illustration dans un conte, dans une photographie ou de tes propres yeux peut-être ?

- Non, je dois avouer que non. Mais on dit qu'ils se cachent dans le noir alors ce n'est pas étonnant si je n'en ai jamais vus !

- Mais as-tu une preuve tangible de leur existence ? insista-t-il encore.

Elle réfléchit un peu puis secoua négativement la tête.

- Et si je te donnais des preuves de leur non-existence en te montrant que toutes les caractéristiques dont on affuble ces montres ne peuvent faire d'eux des êtres réels et en te prouvant que tout ce qu'ils ont pu commettre comme méfait serait l'œuvre d'autres facteurs, parfaitement réalistes, continuerais-tu à croire en ces monstres ?

- J'en doute. Vraiment, j'en doute, lâcha-t-elle en réfléchissant. Mais alors pourquoi me parle-t-on toujours des monstres ?

Théophile sourit en détournant les yeux.

- Je ne suis pas vraiment censé te révéler cela, Madame Madeleine m'en voudra mais allons-y ! En fait, les monstres noirs qui rodent dans la forêt ne sont que l'invention des parents pour effrayer leurs enfants et les forcer à être sages car en se croyant surveillés par un vilain monstre prêt à se jeter sur eux à la moindre faute, ils sont plus aptes à s'acquitter de leurs corvées. C'est un moyen que reprennent des générations de parents depuis l'antiquité car il est bien pratique pour soumettre des êtres qui se montrent la plupart du temps fougueux et désobéissants. Crois-moi, Camille, même toi quand tu auras des enfants tu leur y feras croire. Mais attention ! la prévint-il. Ce n'est pas parce que les monstres n'existent pas que tu dois désobéir à ta Mom et faire ce qu'elle t'interdit! Juste, ne le fais pas par peur mais par devoir. Remercie cette brave femme qui t'a prise sous ton toit en l'aidant comme tu le peux. Ce n'est pas tout le monde qui aurait agi comme elle, je te le dis. Aussi, sache que si elle te prive de quelque chose, c'est pour ton propre bien et qu'il y a une raison parfaitement logique derrière.

- Ah, maintenant je comprends ! En fait, c'était évident depuis le départ… Je dois aussi t'avouer que je ne comprenais pas vraiment comment ils pouvaient me voir sans que je ne les vois à mon tour, pourquoi ils ne s'en prennent aux enfants que lorsque ceux-ci sont vilains alors qu'ils peuvent les dévorer à n'importe quel moment… À la base, ça ne tient pas la route ! Merci de m'avoir ouvert les yeux, Théophile, je ne vais plus avoir peur du noir maintenant! Pour les corvées, je ferai de mon mieux mais je ne te promets rien ! ajouta-t-elle avec un grand sourire.

- Sacrée, Camille ! laissa-t-il échapper.

- Mais sinon Théophile, tu dois être sacrément intelligent pour comprendre les mots de ce Charles Darwin! Il parle de façon compliquée et utilise des mots bizarres! Je te parie que ce doit être un vieux monsieur avec une grosse barbe blanche qui reste enfermé toute la journée chez lui !

Théophile ne put s'empêcher de glousser.

- Dis-donc, tu n'es vraiment pas loin de la vérité ! Mais assez parlé de Darwin, et si tu allais rejoindre les autres maintenant? Ils doivent t'attendre !

- Et je peux leur dire à propos des monstres ? demanda-t-elle en se relevant.

- Si j'étais toi, je ne m'y risquerais pas maintenant, lui recommanda-t-il. Ils ne te croiront pas de toute façon et tu te mettras à dos leurs parents. Attends un ou deux ans, le temps que l'âge de la crédulité passe, et parle-leur de ce que tu viens d'apprendre aujourd'hui. Garde aussi en tête que tous ne sont pas comme toi : certains enfants ont besoin d'un monstre pour bien se tenir car sans cela, ils auraient la bêtise de faire mille et une chose proscrites rien que pour passer pour des forts !

- Ah, d'accord, je ne le ferai pas ! Merci pour tout, Théophile ! lui dit-elle en plaquant un bisou sur sa joue. Si tu te sens seul ici, n'hésite pas à nous rejoindre pour jouer. Mes amis t'aiment beaucoup et tu as toujours de bonnes idées de jeu !

- J'y penserai mais maintenant vas-y et amuse toi bien ! lui dit-il.

- À plus tard ! On se reverra la prochaine fois que tu auras trouvé une bonne histoire à nous raconter !

Elle s'en alla en courant. Il l'observa alors avec un petit sourire disparaître entre les arbres sous les rayons du soleil qui doraient ses cheveux. Il trouvait qu'elle était une gentille fille, très intelligente dans un sens, bien que trop naïve dans un autre … Mais comment pouvait-on abuser d'une telle innocence ? Il fallait être sans cœur pour oser s'en prendre à une telle enfant. Il se dit aussi qu'il devait s'empresser de trouver une belle histoire pour la revoir bientôt et, osa-t-il se l'avouer, il regrettait presque de l'avoir laissée partir...

Toc ! Toc ! Toc !

Camille ouvrit brusquement les yeux et fronça les sourcils.

- Mais qui est-ce donc ?!

Elle entendit des rires derrière la porte et elle se mit à rire de sa propre bêtise. Elle se leva pour aller ouvrir la porte et devant elle apparut un Alexandre détendu.

- Bonsoir, petite dormeuse! Je parie que je t'ai réveillée d'un beau rêve à la tête que tu fais !

- Comment as-tu deviné ? s'étonna-t-elle avec un sourire.

- Il y a des sourires qui ne peuvent être produits que par un rêve, répondit-il avec un clin d'œil.

Il lui donna sa main et elle l'accepta pour qu'il l'aide à s'assoir sur un des nombreux sièges de sa chambre. Ensuite, il prit place sur celui en face du sien.

- D'abord, débuta-t-il, je suis très content d'avoir entendu tes excuses. Quoi que tu fasses, tu seras toujours ma petite Camille, gentille et repentante. C'est pour cela que je t'aime.

La concernée ne sut pas pourquoi mais cette réponse ne lui plut pas du tout.

- Alexandre, je …

Cela en valait-il vraiment la peine ? Allait-elle gâcher ce moment pour une aussi petite broutille ? Elle prit une grande inspiration.

- Alexandre, merci de m'avoir pardonnée. Je t'en suis très reconnaissante.

Il sourit, comme victorieux, et recommença à la regarder avec ses yeux doux qui la rendaient toujours si heureuse.

Non, cela n'en valait décidément pas la peine. Rien qu'avec ses beaux yeux, il arrivait à l'attendrir. Bien qu'elle ait l'impression de plier face à un enfant arrogant, le confortant dans son égo, elle ne voulait pas que la scène de l'autre jour se répète. À la place d'user de mots forts et de déclencher une autre dispute pour le faire changer, elle allait se faufiler dans son cœur amer et si dur comme les Nizarites de Syrie dans les palais des rois et assassiner cette vilaine cruauté qui régnait en maître sur son être.

- En tout cas, je suis fier de toi. Je dois t'avouer que j'avais au début soupçonné tout le monde à part toi. Vraiment, j'ai été impressionné par la décoration et l'organisation mais surtout par le fait que tu as réussi à tout me cacher aussi facilement. Dire que tout le monde était au courant sauf moi! Et personne n'a osé rien m'en dire! Je te tire mon chapeau, petite sœur. Et au passage, j'ai beaucoup aimé le gâteau.

- Je sais que tu aimes les pommes alors j'ai dit à la cuisinière de te faire un gâteau aux pommes, approuva Camille.

- Et comment le sais-tu ? s'étonna-t-il.

- J'ai remarqué que tu débutais par les pommes dans n'importe quelle assiette de fruits. N'oublie pas que j'ai diné avec toi de nombreuses fois.

- Dire que tu as fait attention à un si petit détail ! s'exclama-t-il. Je n'en suis que d'autant plus impressionné.

- Oh, et j'ai quelque chose pour toi ! se rappela-t-elle soudain.

Elle se mit à tourner la tête en tous sens à la recherche de ce qu'elle avait préparé et il suivit son regard, curieux.

- Qu'est-ce donc ? la questionna-t-il.

- Oh non! lâcha-t-elle comme si elle ne l'avait pas entendu. Je l'ai laissé dans ma chambre. Je dois aller le chercher !

Elle se releva brusquement mais aussitôt sur ses jambes, une grimace effroyable se peignit sur son visage. Elle se reposa en un éclair sur sa chaise et porta son attention vers sa jambe avec désolation.

- Ce n'est pas grave, Camille, lui fit remarquer son frère. Nous allons appeler quelqu'un qui va te le ramener. Est-ce que ton pied va bien ?

Un sourire triste étira les lèvres de la jeune fille alors qu'elle levait les yeux vers son frère.

- Oui, je vais bien, répondit-elle. C'est juste qu'il m'arrive d'oublier ce que je suis devenue...

Alexandre ne trouva pas les mots pour la soulager et se contenta de la regarder avec pitié. Lui qui avait constamment une remarque désobligeante au bout des lèvres pour un ennemi se retrouvait dans l'embarras quand il devait sortir une bonne parole pour consoler sa sœur. Lorsque le médecin lui avait annoncé qu'elle ne pourrait plus jamais remarcher normalement, il n'avait pas réagi tout de suite, bien trop pris par la réception et ses affaires … Mais maintenant qu'il se retrouvait devant elle, maintenant qu'il venait de voir l'importance de la perte qu'avait subie sa petite sœur, il se sentait comme un incapable. Il avait l'impression que la vie était en train de se moquer de lui, de lui dire que malgré tout son argent et toute son influence, il ne pouvait rien faire pour exaucer son vœu le plus cher.

Ils sonnèrent la cloche et une servante heureuse de se dérober de la cuisine où le travail était épuisant vint les voir et après avoir compris ce que Miss Albertwood voulait, elle le lui rapporta en peu de temps. Camille aurait voulu appeler Annie qui savait parfaitement où se trouvait l'objet en question mais elle n'avait guère envie de la confronter à Alexandre : la bouilloire était restée chaude depuis leur dernière entrevue.

La servante avait ramené un paquet assez gros et mou, et l'esprit d'Alexandre travailla à une vitesse extraordinaire pour essayer de déterminer ce qu'il contenait pendant qu'elle le remettait à Camille. Dès que la servante referma la porte derrière elle, il n'y tint plus et lui posa la question.

- Alors, qu'es-ce donc ? lui demanda-t-il, les yeux brillants de curiosité.

Camille sourit mais rougit en détournant les yeux.

- C'est un cadeau. Un cadeau que j'ai fait moi-même pour aujourd'hui… Mais je n'ai pas vraiment eu l'occasion de te l'offrir plus tôt à cause des autres. Alors, tiens ! dit-elle en le lui tendant sans le regarder.

Il se dépêcha de le prendre et le posa sur ses genoux pour le déballer. Il ne se souvenait plus de la dernière fois que quelqu'un lui avait donné un cadeau. Cela remontait à ses années d'étudiant où un de ses camarades lui avait offert une montre.

- Ne sois pas trop enthousiaste, s'il-te-plait, murmura Camille d'un ton embarrassé. Ne place pas la barre trop haute. Ce n'est qu'une petite chose que j'ai faite moi-même avec un peu d'aide…

Elle plaqua soudain sa main sur sa bouche : elle avait faillit dire le nom d'Annie. Heureusement, elle s'était rattrapée assez habilement pour qu'il ne le constate pas.

Alexandre pencha la tête. Devant lui se présentait un tissu doux, coloré et aux motifs floraux : des fleurs jaunes sur fond rouge parsemaient l'ensemble. Il se rendit rapidement compte qu'il s'agissait d'une couverture très douillette, bien plus agréable au toucher que beaucoup d'autres qu'il avait eu l'occasion de palper. Mais ce n'était pas pour autant quelque chose de très épais. Il s'agissait davantage d'un petit châle, de quoi se couvrir les nuits d'hiver près du feu ou contre quoi se blottir les nuits d'été. Un moment plus tard, il remarqua qu'une odeur très agréable s'en dégageait. Une odeur de fleurs… C'était vraiment charmant.

- Alors… ça te plait ? lui demanda timidement Camille, tremblante d'anticipation.

- Oui, je l'adore ! Mais tu sais, tu n'aurais pas dû.

- Non ! Je voulais te l'offrir, c'est moi qui l'ai faite de mes propres mains! Je sais que ce n'est pas un travail très abouti mais j'ai fait de mon mieux et cela me rend très heureuse que tu l'acceptes. Je te l'ai offerte car j'ai remarqué que tu ne dormais pas beaucoup alors je me suis dis qu'une bonne couverture pourrait t'aider à trouver le sommeil, surtout si elle sent bon. Je ne sais pas comment c'est fait, ne me demande pas ! Mais le marchand qui m'a vendu le tissu m'a assuré qu'elle sentait bon et que l'odeur devrait rester pour quelques années… Enfin, j'ai trouvé l'odeur agréable et pas très forte alors j'ai opté pour cela.

- Je suis vraiment heureux que tu aies pensé à mon anniversaire ! s'exclama-t-il en continuant de toucher la couverture. C'est tellement gentil de ta part! Et toi, pour quand est ton anniversaire ?

La question lui avait échappée spontanément et elle n'avait encore rien dit lorsqu'il se rappela de la date.

- Il est déjà passé et je n'ai pas voulu en parler. Ignorons ce jour, je t'en prie, cela ne sert à rien de déterrer ce genre de souvenirs maintenant, lui dit-elle doucement, tâchant de rester joyeuse.

- Oh, tu sais, tu ne dois pas…

Il s'arrêta subitement et soupira.

L'image de sa mère, ou du moins ce qu'il se rappelait d'elle, fana son sourire alors qu'elle traversait son esprit, couvrant son visage d'un voile de tristesse. C'était toujours ainsi lorsqu'il se rappelait d'elle. Elle qu'il n'avait pas pu aimer convenablement. Mais pour sa sœur, ce devait être pire. Elle ne l'avait jamais connue, elle était née en même temps que sa mère était morte. Qu'y avait-il de pire comme début d'existence ?

- Cesse d'y penser, Alexandre, par pitié. Tu l'as toi-même dit, nous ne pouvons refaire le passé. Ce qui doit arriver arrivera contre et malgré tout ce que nous pourrions faire alors autant nous concentrer sur le présent, tu ne crois pas ?

Il sourit de nouveau en hochant la tête.

- Tu as raison, nous ne pouvons rien y faire. Eh bien ! s'exclama-t-il soudainement. Je refuse de donner à ce jour une mauvaise signification! C'est le jour de ta naissance après tout alors autant le fêter comme il se doit ! Nous ne pouvons remonter le temps alors nous organiserons une grande réception l'année prochaine pour toi, encore plus grande que celle-ci! Maintenant, tout ce que je peux faire est de t'offrir un cadeau pour me faire pardonner d'avoir oublié ce jour si important : demande ce que tu veux et je vais me débrouiller pour que tu l'obtiennes dans les plus brefs délais.

La jeune fille réfléchit un peu puis un sourire se dessina sur son visage.

- Promets-moi de laisser notre père rester avec nous durant Noël prochain, que nous puissions passer les fêtes tous réunis autour d'un bon feu, comme une vraie famille. Je voudrais tant apprendre à le connaitre, demanda-t-elle, les yeux brillants d'espoir.

Alexandre déglutit.

- Es-tu sûre de ne pas vouloir une nouvelle robe ?

La jeune fille roula des yeux puis le regarda avec complaisance, essayant de le convaincre.

- Je sais que tu ne le portes pas dans ton cœur mais c'est notre père tout de même et de ce que j'ai entendu dire, c'était un grand homme, généreux et respecté dans tout le pays pour tous ses dons. Alors pourquoi ne l'aimes-tu pas ?

Le jeune homme soupira en croisant les bras.

- Généreux ? Ma parole ! Ce n'était rien d'autre qu'un imbécile dilapidateur sans aucun sens des affaires. C'était un gérant médiocre qui ne savait rien faire de ses biens. Il a dépensé des sommes astronomiques pour nourrir les vauriens jusqu'à laisser son entreprise en faillite! Et devine qui a dû réparer toutes ses erreurs et sauver l'affaire familiale ? Moi ! s'expliqua-t-il, indigné. Alors ne me dis plus jamais que c'est quelqu'un de respectable car tu ne sais rien de lui ni de ce qu'il m'a fait ! Cette raclure s'occupait davantage du bien-être des orphelins que celui de son propre fils! Et je tiens à te rappeler que sans l'intervention de Madame Madeleine, il t'aurait fracassé la tête alors que tu venais tout juste de naître !

Camille se mordit les lèvres et secoua la tête. Elle regarda Alexandre avec pitié.

- C'est notre père, insista-t-elle avec douceur. Je comprends qu'il t'a fait du mal mais il reste notre père et nous n'en avons qu'un seul. Il est seul et malade dans un hôpital toute l'année alors laisse-nous profiter de lui l'espace d'un mois. Dans sa condition, il pourrait mourir à chaque minute qui passe. Et j'ignore ton point de vue sur le sujet mais moi, je ne veux pas vivre en me disant que je n'ai jamais connu mon père alors que j'aurais pu. Crois-moi, lorsqu'il rendra son dernier souffle, nous le regretterons tous les deux, toi autant que moi.

Son grand frère ne répondit pas tout de suite puis un petit sourire amer s'installa sur ses lèvres.

- Eh bien, lâcha-t-il en se frottant le menton. Vous vous êtes tous ligués contre moi...

Les mots de Miss Georgette lui revenaient en tête à cet instant et avec ceux de Camille, ils étaient arrivés à transpercer son cœur. Il avait maintenant vingt quatre ans. Il était assez raisonné et mûr pour connaitre l'importance d'un père dans la vie d'une personne. Il jeta de nouveau un regard vers sa sœur et ne put s'empêcher d'avoir pitié d'elle à nouveau. Elle qui avait été privée de tant de choses durant sa courte existence et qui maintenant lui demandait une faveur assez simple qui ne dépendait que de lui. Mais qui était-il pour la priver de connaitre son père ? Et puis, ce raté était grabataire, il n'allait pas avoir l'occasion de le voir très souvent, sa présence serait supportable. En plus, avec un peu de chance, il traiterait sa fille mieux que son fils … Finalement, qu'est-ce qui l'empêchait d'accéder à la requête de cette pauvre créature ?

Alors, il soupira et hocha la tête.

- D'accord, d'accord, d'accord… J'accepte ! Mais je le fais seulement car cette demande vient de toi, voulut-il préciser.

Camille n'en crut pas ses oreilles. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser qu'il avait vraiment accepté. C'était si rare de sa part qu'il cède devant ses demandes! Elle sentit rapidement le poids du sacrifice qu'il avait consenti pour elle et elle ne l'aima que davantage encore.

- Oh, merci ! Merci ! Merci ! Merci ! répéta-t-elle inlassablement, le cœur brûlant de joie. Alexandre, je n'aurais pas pu rêver meilleur frère que toi ! Comme je te suis reconnaissante ! Crois-moi, dorénavant, je serai la meilleure sœur qui soit !

Elle se leva de sa chaise, ignorant la douleur pour le prendre dans ses bras et pour lui baiser les mains de reconnaissance. Comme elle l'aimait en cet instant ! Comme elle l'aimait ! Une fièvre d'amour s'était emparée d'elle et lui faisait tourner la tête. Comme elle était chanceuse ! Comme elle était chanceuse ! Que la vie lui prenne son autre pied, ses mains, son corps, sa vie, mais qu'elle ne la prive pas de son frère. Elle était désormais sûre qu'elle ne survivrait pas s'il lui arrivait le moindre mal.

- Camille, rassieds-toi immédiatement! s'alarma ce dernier. Tu ne dois pas te fatiguer pour si peu!

Il l'aida à s'assoir de nouveau en face de lui, soulagé qu'elle se laisse faire. Il ne savait ce qu'il lui avait pris ni comment, par un simple mot, il avait réussi à la rendre aussi heureuse... C'était un mystère complet. Mais en la voyant dans un tel état de félicité, il ne put s'empêcher d'être heureux lui-même. C'était peut-être la preuve qu'il l'aimait vraiment …

...

Après la fête, ils s'étaient retrouvés presque seuls dans le jardin. Elisabeth s'était beaucoup amusée avec les autres mais Ciel était resté très sombre tout du long. A un seul moment il s'était déridé et elle était parvenue à le faire rire en lui rappelant une histoire de leur enfance. Autrement, il l'avait presque fui. Elle n'avait pas compris pourquoi. Plus d'une fois, elle avait pourtant tenté de le faire se joindre à eux mais il s'obstinait à rester à l'écart, loin d'elle.

- Ciel, mais viens ! lui avait-elle dit en s'approchant de lui avec un grand sourire. M. Underwood a une excellente anecdote à nous raconter sur son dernier voyage en Amérique. En plus, nous allons bientôt nous mettre à danser. Comme ce serait bien de danser ensemble ! Ne crois-tu pas ? Et regarde la robe que j'ai mise pour l'occasion, n'est-elle pas la plus mignonne qui soit ? Ne me trouves-tu pas adorable dedans ? Je suis sûre que nous serons le plus beau couple de tous ! Ah, comme j'ai hâte ! s'était-elle extasiée.

Son fiancé avait soupiré et détourné les yeux. Il se retenait péniblement de lui dire ce qu'il avait vraiment sur la conscience.

- Elisabeth, avait-il commencé. Ce n'est pas la peine, j'ai une terrible migraine. Si je me joins à vous, je serais d'une piètre compagnie. Si tu tiens tant à danser, va trouver quelqu'un d'autre, je suis sûr que ceux qui voudraient t'inviter ne manquent pas. Rien que pour ce soir, laisse-moi me reposer un peu. Ce que tu me demandes est au-dessus de mes forces présentement.

Il l'avait dit d'une façon si nonchalante, si désintéressée, qu'elle en avait eu mal.

Alors, le fait qu'elle danse avec quelqu'un d'autre ne le gênait absolument pas… Cette réflexion fut l'élément déclencheur d'une série de constatations qui lui glaça le sang. A cette occasion, elle avait pu remarquer qu'il ne la regardait plus comme avant… Cette pensée la frappa de plein fouet lorsqu'elle ressassa leurs derniers moments passés ensemble. Il était encore plus froid envers elle. D'habitude, il était davantage indulgent à son égard, plus patient face à son attitude très enfantine. Mais dernièrement, elle avait l'impression qu'elle le fatiguait plus qu'autre chose. Il était plus mélancolique aussi, le regard toujours perdu dans le vague. Elle ne cessait de se demander si c'était de sa faute. Ne l'aimait-il déjà plus ?

Ils se levèrent et alors qu'il s'apprêtait à la quitter, elle insista pour qu'il l'accompagne au moins jusqu'à ses appartements. Les couloirs étaient presque vides à cette heure et dès qu'ils se retrouvèrent seuls et loin des regards indiscrets, elle n'y tint plus.

- Ciel !

Il prit une grande respiration : son attitude ne lui plaisait visiblement pas.

- Qu'y a-t-il encore ? lui demanda-t-il d'un air ennuyé.

Elisabeth le regarda bizarrement. Le ton avec lequel il lui parlait… Ce n'était pas son ton habituel. Mais pourquoi lui parlait-il ainsi ?

- Pourquoi t'adresses-tu à moi comme ça ? lui demanda-t-elle d'une voix plus douce qu'à l'accoutumée.

- Comme quoi ?

- Oh, ne fais pas semblant ! s'indigna-t-elle alors, perdant tout son sang froid. Tu sais très bien ce dont je parle! La façon dont tu me traites a changé, tu me regardes comme si j'étais une plaie, un fardeau que tu te coltines à contrecœur !

- Elisabeth, soupira-t-il. Je ne veux pas m'engager dans une autre dispute. Cela n'en vaut pas la peine. Et puis tu te trompes, rien n'a changé entre nous.

- Regarde ! Tu ne m'appelles même plus Lizzy mais Elisabeth ! Tu sais que tu es mon fiancé, tu dois m'appeler Lizzy !

Il roula des yeux.

- C'est parfaitement ridicule…

- Comment oses-tu dire que c'est ridicule ? Comment oses-tu ?! Tu m'appelles ainsi depuis le berceau, ne l'oublie pas !

- Ne te mets dans ces états, Lizzy. Je te le dis : cela n'en vaut pas la peine. Tu te fais du mal pour rien. Et surtout, en quoi le fait que je t'appelle Elisabeth est alarmant ? Cela ne change rien entre nous, cela n'a même aucune importance.

- Si ! s'exclama-t-elle. Cela a de l'importance ! Et tu le sais très bien… Et quelque chose a changé entre nous, tu ne peux pas le nier !

Il ne dit rien.

Son silence était la pire chose. Elle n'aimait pas son calme étudié, ce masque de froideur qu'il portait toujours pour l'empêcher de lire ses pensées. C'était comme s'il la considérait comme une étrangère et elle ne pouvait pas l'accepter.

- Tu ne m'aimes plus autant ! Avoue ! l'interrogea-t-elle avec fureur.

Ciel n'en pouvait vraiment plus et il arrêta de marcher. Elle fit de même et il se tourna vers elle pour la regarder en face sérieusement. Elle sentit son cœur faire un bond dans sa poitrine : il ne l'avait encore jamais regardé ainsi.

- T'aimer ? Elisabeth, tu veux que j'avoue ne plus t'aimer comme avant ? Mais dis-moi, lui demanda-t-il. Sais-tu au moins si je t'ai jamais aimée ?

- Comment …?

- Ne te fais pas de fausses idées, continua-t-il calmement. Je ne t'ai jamais aimée comme tu le voudrais. Parfois, je me demande si tu vis dans le même monde que moi car tu as l'air de considérer que tout n'est qu'un conte de fées ! Réveille-toi un peu et rends-toi compte que si je suis ton fiancé, ce n'est pas par choix mais bien par obligation. Notre mariage n'est qu'un accord de nos parents, point à la ligne.

- Mais-mais… ! balbutia-t-elle, les larmes aux yeux. Mais je croyais… Enfin, je croyais que…

- Que je t'aimais et que je voulais passer le reste de mes jours avec toi ? reprit-il. Mais non, pauvre petite, où as-tu la tête ? Comment as-tu pu t'imaginer de pareilles choses ? Pour moi, tu es une sœur, pas une femme. Je te prie de bien vouloir le comprendre.

Une larme coula le long de la joue pâle de la jeune femme mais elle la sécha rapidement et se jeta à son cou.

- Mais pou-pourquoi ? J'ai pourtant tout-tout fait pour que tu m'aimes ! Ne suis-je pas la plus belle ? La plus mignonne ? La plus forte ? J'ai tout fait pour être digne de toi ! Alors pourquoi ne m'aimes-tu pas ? pleura-t-elle, enfonçant sa tête dans le creux de son épaule.

Tout ce qu'elle voulait, c'était qu'il la prenne dans ses bras et lui dise à quel point il l'aimait. Sentir son odeur, son cœur contre le sien, cela seulement pourrait suffire à lui faire tout oublier.

Mais il n'en fit rien. Il se contenta de la repousser doucement, comme si elle était faite de porcelaine.

- Je ne t'aime pas, Elisabeth… Et je ne peux t'aimer. Accepte-le, lui demanda-t-il en plongeant son regard dans le sien.

Il la regardait à présent avec tendresse car il se rendait compte de sa douleur.

-Notre mariage est proche, nous ne pouvons plus l'annuler alors accepte que je ne partage pas tes sentiments. Je voulais te le dire depuis un certain temps déjà, avoua-t-il ensuite, mais je n'ai pas trouvé le bon moment. Je voulais te le dire pour t'épargner la souffrance lorsque tu l'aurais découvert par toi-même. Aussi, je ne veux plus jouer une telle comédie. Je sais bien que j'ai été fautif de te donner de faux espoirs et je-

Elisabeth plaqua ses lèvres contre les siennes, ne le laissant pas finir sa phrase. Ses larmes coulèrent ainsi sur les lèvres de son fiancé. C'était un baiser passionné : ses lèvres étaient férocement collées aux siennes. Pour le faire taire, pour lui prouver à quel point elle l'aimait. Elle avait même envie de lui mordre les lèvres pour lui faire comprendre combien il comptait pour elle. Ce qu'elle ressentait pour lui, ce n'était pas une simple amourette de jeune fille mais un amour passionnel, un amour cultivé depuis des années dans son cœur, et qui maintenant menaçait de la briser toute entière. S'il la rejetait, elle ne savait pas si elle y survivrait. Alors elle mit tout ce qu'elle avait dans ce baiser…

- Que dois-je faire pour que tu m'aimes ? lui murmura-t-elle entre deux baisers.

Elle n'osait séparer ses lèvres des siennes que pour prendre de l'air puis elle les écrasait de nouveau. Il tentait de la repousser mais il n'y arrivait pas : elle était cramponnée à lui comme une enfant qui ne voulait être abandonnée par son prince charmant. Et au fond, c'est ce qu'elle était peut-être. Une enfant un peu trop gâtée, une enfant habituée à avoir tout ce qu'elle voulait … Elle n'arrivait tout simplement pas à accepter qu'il ne puisse pas lui appartenir, corps et âme.

- Ohé ! entendirent-il soudain. Ce ne sont pas des manières !

Ils se séparèrent brusquement et aperçurent un blond qui tenait une coupe de champagne.

- Ah, comte Trancy ! Ce n'est pas ce que vous croyez, bafouilla Elisabeth en remettant une mèche un peu volage derrière son oreille.

Alois sourit, dévoilant ses belles dents, et s'approcha d'eux.

- Oh, je vous crois ! Je sais que se frotter contre l'autre et fourrer sa langue dans sa bouche est une façon très innocente de se dire bonne nuit! Je sais aussi que vous êtes fiancés mais le mariage est pour longtemps alors si j'étais vous, dit-il en arrivant en face de Ciel, je me retiendrais un peu. Mais enfin … Je sais que vous devez vous languir cruellement, n'est-ce pas, Comte ? Car pour se jeter ainsi sur sa fiancée, il faut avoir drôlement faim!

- Comte Trancy, je crois que vous avez trop bu. Retournez dans votre appartement le plus tôt possible car dans peu de temps, vous allez sûrement tomber, répondit calmement Ciel mais d'où l'on pouvait facilement discerner une note d'exaspération dans la voix.

Alois sourit encore plus et comme par provocation, il prit une grosse gorgée de son champagne.

- Je vous reconnais bien là, Ciel ! Toujours à tourner autour du pot, incapable de dire quoi que ce soit par peur de se mouiller et même lorsque vous êtes pris sur le fait, vous refusez d'admettre l'évidence. Quelle belle attitude de lâche ! N'avez-vous pas honte de vous comporter ainsi devant une demoiselle, surtout lorsque celle-ci est votre fiancée ? Oh et pour votre gouverne, je tiens bien la boisson. Je dois dire qu'il me faut bien trois bouteilles pour que mes sens soient affectés donc n'espérez pas grand-chose, je vais me souvenir de tout ce qui s'est passé ce soir et tout ce que je dis, je le pense parfaitement.

Il se tourna ensuite vers Elisabeth et lui sourit.

- Miss Midford, vous aussi êtes à plaindre, dit-il sur un ton plus respectueux. Cet obsédé n'est toujours pas votre mari, vous avez le droit de refuser ce qu'il vous demande … À moins que vous soyez à l'origine de tout cela? Vous sembliez apprécier cet échange plus que lui … Et à vous voir, on se doute bien que ce n'est pas la première fois que vous le faîtes … D'ailleurs, n'êtes-vous jamais allée plus loin que de chastes embrassades ? Oh, je me doute que vous avez dû le faire plusieurs fois. Je suis même sûr que vous n'êtes plus pure du tout ! Vous avez la tête d'une femme qui se laisse ravir aisément!

Clac !

C'était parti presque naturellement : elle ne pouvait plus supporter ses mots assassins. Le blond mit sa main sur sa joue. Il ne voulait pas l'avouer mais la gifle qu'elle venait de lui donner faisait vraiment mal, si mal que sa jolie joue pâle était devenue rouge. D'autant plus mal à cause de son nez cassé.

Il serra les dents de rage mais n'en fit rien paraitre et à la place, il donna un coup de poing à Ciel qui tomba sur le sol comme une feuille. Sa fiancée en resta figée.

- Ah, lâcha Ciel en se redressant. Faîtes attention, comte Trancy, vos manières de paysan sont en train de refaire surface.

A ces mots, ce dernier envoya un coup de pied dans les côtes du brun et celui tomba de nouveau, terrassé par la douleur.

Elisabeth reprit alors ses esprits et se jeta sur le sol pour venir en aide à son fiancé.

- Comment osez-vous ?! cria-t-elle au comte Trancy en posant la tête de Ciel contre sa poitrine.

- Comment ? répéta-t-il en souriant. Mais c'est parce que je ne frappe pas les dames, lui fit-il remarquer en se penchant sur elle. Ma mère me disait toujours de ne pas toucher aux filles, de ne pas leur faire le moindre mal, même si elles sont débauchées comme vous… Croyez-moi, je n'en ai pas l'air mais j'ai des principes que je ne trahirai jamais et j'ai été bien élevé, ajouta-t-il à l'adresse de Ciel. En plus, dit-il en se redressant, si j'étais vous, Miss Midford, je le laisserais se relever tout seul comme un grand. Il n'a plus douze ans si vous l'avez oublié. Mais regardez-le, c'est une gamine déguisée en homme, il fait pitié! Il ne tient pas un pauvre coup de poing et lorsque sa fiancée se fait insulter, il ne daigne même pas lever le petit doigt pour défendre son honneur! Franchement, belle et douce comme l'êtes, c'est du pur gâchis de vous laisser aux mains d'un être pareil!

Il se détourna enfin et fit quelques pas pour s'éloigner mais il se retourna peu après pour les regarder à nouveau. Il n'y avait soudain plus de moqueries dans ses yeux bleus mais une autre émotion, plus sérieuse. Lizzy ne sut pas de quoi il s'agissait sur le moment, trop interloquée.

- Ciel, vous êtes vraiment pitoyable… Mais, belle Elisabeth, ne vous en faîtes pas ! Je ne dirai rien à personne ! Je sais que vous êtes innocente et jamais je ne me permettrai de salir la réputation d'une fille aussi charmante que vous ! ajouta-t-il avec un clin d'œil. Aussi, je le fais pour le bien de mon Lord Albertwood, il en deviendrait malade s'il apprenait ce que vous faîtes sous son toit. Il aime beaucoup trop sa jolie maison et il n'hésiterait pas à vous jeter dehors … Mais nous ne voulons pas de scandale, n'est-ce pas ? De toutes les façons, dormez bien et faîtes de beaux rêves, belle poupée de cire !

Puis il s'en alla, une main dans la poche de son élégant costume, l'autre tenant son verre près de ses lèvres.

- Belle poupée de cire ? répéta la jeune fille, et malgré elle, un sourire défait apparut sur son visage.

Vraiment, il était étrange …

Mais son attention se reporta rapidement sur Ciel. Le coup de poing d'Alois avait été si violent que le nez de son fiancé saignait. Heureusement, il n'était pas sérieusement blessé, il n'avait qu'un bleu sur la joue, un bleu qui ne tarderait pas à s'en aller… En attendant, il allait devoir dire qu'il était tombé pour le cacher.

18 août 1897

Alois Trancy était devant son miroir en train de s'habiller. Il avait presque tout enfilé : il ne lui restait plus qu'à nouer sa cravate autour de son cou. Auparavant, il aimait quand on l'aidait à se vêtir, surtout lorsque c'était Claude, mais désormais, il éprouvait un profond dégoût à l'égard de celui-ci alors il s'était acharné à apprendre à le faire seul. Il n'était plus un enfant après tout et il travaillait dans le domaine de la mode, ce qui aidait beaucoup. Il se retourna et regarda de nouveau la fastueuse chambre qu'Alexandre lui avait accordée. Elle était très belle et richement décorée mais elle transpirait encore la vulgarité. Le goût de la démesure du futur duc se ressentait dans chaque recoin de cette maison. Il se demandait parfois ce qui allait perdre son ami (peu lui importait si Alexandre ne le laissait pas l'appeler ainsi) et l'hypothèse qui revenait toujours était son avidité : à force de vouloir se rapprocher du soleil, il allait sûrement se griller les ailes. Il était trop ambitieux pour rester sain.

Toc! Toc ! Toc !

- Entrez ! autorisa-t-il en finissant de nouer sa cravate.

Claude, son majordome tout en noir, entra et le salua en s'inclinant.

Alois qui venait tout juste de finir de se vêtir alla s'assoir sur un divan en face de son majordome et croisa les jambes en le regardant avec mépris. Il ne le regardait plus que de cette façon. Avant, il aimait le ridiculiser ou se moquer de lui mais le majordome avait fini par devenir parfaitement insensible et Alois avait mûri par la même occasion. Désormais, il ne voyait plus l'intérêt de prolonger ses contacts avec un être de cette espèce et faisait de son mieux pour être le plus concis et le plus clair possible.

- Claude, débuta-t-il. Aujourd'hui est notre dernier jour ici, fais mes bagages et n'oublie rien.

- Bien, répondit-il en hochant la tête.

- Aussi… Comme tu le sais, pour clôturer cette belle réception, notre cher Lord Albertwood nous organise un joli bal et nous comptons y mettre en œuvre un projet censé nous faciliter nos affaires. Ta mission ce soir sera d'occuper Sebastian, le majordome du comte Phantomhive. Retiens-le dès minuit et ne le lâche plus jusqu'à ce que tu sentes la présence d'un Dieu de la Mort. Quand ce sera le cas, sache que nous aurons terminé notre mission. Je ne tolérerai pas l'échec. Si tu faillis à l'exécution des ordres de ton maître, tu le regretteras. Maintenant, pars.

Le majordome resta de marbre et s'inclina avant de s'en aller en refermant la porte, laissant son maître seul.

Alois soupira. Il ne savait pas comme occuper sa dernière journée ici. Il n'était plus d'humeur à tenir compagnie aux autres. Il était fatigué du babillage incessant, des calomnies et des potins sans fondement. Ce qu'il haïssait le plus à propos de la haute société, c'était la vacuité des discussions qu'on y entretenait à longueur de temps. Cette vacuité était surtout due à l'incapacité de prendre des risques ou de créer une polémique, surtout lorsque se trouvaient des dames âgées qui forçaient par leur seule présence à se conformer aux normes d'un siècle révolu. Elles étaient les pires ennemies de tout humour, de tout divertissement, et par conséquent, elles avaient tendance à s'attirer l'hostilité d'Alois Trancy, lui qui était si épris de rire !

Mais il avait beau en penser beaucoup de mal, il arrivait sans grande peine à s'attirer leurs bonnes grâces. C'était un très joli garçon, fort intelligent et habile avec les mots. Et comme nul ne l'ignore, la beauté et l'intellect savent accorder à celui qui les porte toute la sympathie et la considération des individus les plus haut-placés. Cependant, il se comportait bien avec elles juste parce qu'il ne pouvait se passer de leur influence ou nier leur importance dans le cercle politique et économique, et tout cela à cause de leurs maris. Il avait assimilé très tôt que le chemin le plus court pour s'attirer les faveurs d'un homme passait par son épouse. C'était une sorte d'hypocrisie dont il riait souvent car cela lui prouvait qu'il n'était pas aussi affranchi du système qu'il voudrait le croire. Mais peu lui importait à la fin que tout cela ! Les moyens avaient peu d'importance tant qu'ils faisaient parvenir rapidement et facilement au résultat souhaité.

Il devait son succès en grande partie à son charme, ce charme qui lui avait permis d'entrer dans le cercle privé de Sa Majesté … Oh, s'il avait accompli cela aussi jeune, que ferait-il dans vingt ans ? Tout le monde lui prévoyait un avenir brillant, un peu comme Alexandre Albertwood et Ciel Phantomhive. On pouvait d'ailleurs s'attendre à ce qu'il soit en concurrence avec Alexandre Albertwood mais il n'existait aucune jalousie entre eux. D'une part car ils ne travaillaient pas dans le même secteur et d'autre part parce que le Comte était convaincu d'être bien plus beau que lui.

Mais il était parfois en admiration devant le Lord. C'était un travailleur acharné qui méritait chaque centime qu'il avait gagné, il en était sûr depuis longtemps et cette certitude n'avait fait que se confirmer depuis qu'il était ici. Il avait très tôt perçu un haut potentiel chez lui. Dès qu'on lui avait parlé de lui, il l'avait trouvé intéressant. Et après avoir conversé avec, il avait été persuadé qu'il avait intérêt à se rapprocher de lui car tôt ou tard, ce petit pion allait se transformer en une pièce maîtresse du jeu, avec ou sans son aide. C'était pour cela qu'il s'était dépêché de l'intégrer dans son cercle de connaissances. S'il l'avait aidé au début, ce n'était pas par gentillesse mais pour qu'Alexandre lui doive quelque chose tout au long de son parcours. Il se l'était mis dans la poche et chaque jour qui passait le confortait dans l'idée qu'il avait fait le bon choix.

Seulement, Alexandre n'était vraiment pas malléable. Il était méfiant, même très méfiant envers les gens dans les affaires. Sans doute aurait-il préféré une petite bête toute fragile et naïve pour pouvoir s'en servir comme bon lui semblait … Mais peut-être était-ce mieux ainsi.

Il avait en effet déjà trop de pions alors avoir une personne avec qui il pouvait discuter d'égal à égal n'était pas déplaisant, cela l'aidait même à garder les pieds sur terre. Les gens qui ont trop de pouvoir finissent presque tous par perdre le sens des réalités et ainsi sombrer dans la mégalomanie, ce qui cause inévitablement leur perte. D'où l'importance de se rattacher à des choses concrètes et à ne pas se surestimer. Mais l'aristocratie ne facilitait pas les choses. Plus il montait les échelons, plus Alois avait accès à davantage de privilèges et plus il était admiré et sollicité. Les gens qui gravitaient autour de lui avaient pour la plupart sacrifié leur humanité et leurs principes pour réaliser leurs rêves et ils étaient capables de tout pour monter encore plus haut. La proportion de malhonnêteté et d'hypocrisie a tendance à devenir plus conséquente à chaque marche gravie dans le Monde … Il devait toujours être sur ses gardes, tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler… C'était fatiguant. Cependant, il s'y astreignait. Il était conscient qu'un mot de travers pouvait faire s'effondrer tout ce qu'il avait bâti.

Il préférait largement cela à être un vulgaire paysan. Les gens avaient toujours eu tendance à croire que la haute société était un rassemblement grandiose de forfaiture et de duplicité, et il a toujours été vrai qu'on n'atteint pas le sommet sans avoir un ou deux squelettes dans le placard. Mais même si ces vices étaient bien présents, les gens nobles avaient la décence de les cacher, ce qui n'était pas du tout le cas des gens du peuple. Il avait grandi dans un petit village et il connaissait les paysans qui battaient leurs enfants, les vendaient ou les emmenaient dans les champs et les traitaient en esclaves. Il connaissait ces commères de tout âge et de tout sexe qui, pour sublimer leur vie misérable, calomniaient celles des autres sans même se cacher. Les insultes, l'ignorance du peuple, la saleté, la faim, les désirs inassouvis … Tout cela, il le connaissait. Il admettait sans peine que sa vie maintenant était bien mieux et même s'il se devait de mentir et de tromper jusqu'à la fin de ses jours, il évoluait dans un milieu propre où l'intellect et les bons mots étaient rois. Sa position lui permettait d'obtenir ce qu'il voulait rien qu'en claquant des doigts, d'offrir à sa future famille une vie confortable et de pouvoir profiter de ce que la vie avait de meilleur avant de rendre l'âme.

Alois resta ainsi à réfléchir pendant un certain temps, affalé sur le divan. Il prenait rarement le temps de se retrouver avec lui-même et lorsqu'il le faisait, cela pouvait durer une éternité. Seulement, il n'était pas un être qui aimait faire des introspections ou philosopher. Il lui fallait du mouvement ! Alors il se remit rapidement sur jambes et s'en alla. Il ne voulait toujours pas se replonger dans le gratin du monde mais il était d'humeur à passer du temps avec une âme gentille : il savait que rester avec Camille allait dissiper sa morosité et il avait envie de lui faire des adieux en bonne forme.

22 : 57

- Et comme je vous le disais, Miss Midford, les Patinson comptent préparer un gala de charité en faveur des orphelins de Londres, lui disait Miss Martin. Je compte personnellement y participer et plusieurs autres personnalités en vue vont certainement y prendre part. Donc j'espère que nous aurons le plaisir de vous compter parmi nous. Vous êtes très adulée et si vous manifestez votre volonté de vous joindre à cette noble cause, beaucoup d'autres feront de même.

Elisabeth sourit de toutes ses dents et agita la main comme pour lui dire de se détendre car Miss Martin avait l'air à cran.

- Ne vous en faîtes pas, je vais venir ! Si je peux faire quoi que ce soit pour aider de pauvres enfants, je n'hésiterais pas. Je dois aussi vous avouer que j'avais envie de prendre part à une œuvre caritative depuis longtemps mais que j'hésitais sur le choix. Maintenant, je suis fixée. Merci de m'avoir mise au courant, je ferai de même avec mon entourage.

Les joues pâles de Miss Martin se colorèrent de rose et pendant un moment, elle eut l'air moins malade. Elle prit les mains de Miss Midford et les serra, reconnaissante.

- Oh, merci ! Vous êtes un ange ! Vous ne savez pas à quel point votre geste va rendre ces pauvres enfants heureux! Vous savez, reprit-elle, l'air un peu plus sombre, il m'arrive parfois de me rendre dans les bas fonds de la capitale et j'y vois des choses terribles. Vous ne pouvez vous imaginer la misère dans laquelle ces gens vivent …

- Oui, je suis sûre que jamais je ne comprendrai ce qu'ils ressentent. Pour être honnête, je ne connais même pas la faim alors…, sourit Miss Midford en haussant les épaules. Mais j'ai la volonté de les aider autant que je le peux. Sinon, nous devrions peut-être profiter un peu de cette soirée, n'est-ce pas, Miss Martin ? Nous nous soucierons de la pauvreté plus tard !

Et elle lui prit la main pour l'entrainer dans un groupe de jeunes filles qui semblaient bien rire.

Les femmes avaient ressorti leurs plus belles robes pour clôturer cette belle réception. Il serait inutile d'essayer de les décrire, leur diversité et leur magnificence en faisaient des choses que les mots ne peuvent retranscrire et en donner une fausse image serait une insulte aux milliers de pauvres couturières qui ont sacrifiés la santé de leurs yeux et de leurs mains pour les réaliser. Entre autres, la salle était éblouissante : les imposants lustres répandaient une lumière éclatante, faisant briller les bijoux de ces dames comme des petites étoiles… Tout était d'une propreté si parfaite que pour admirer la beauté du plafond, il suffisait de baisser les yeux sur le sol et de l'y voir se refléter au milieu des silhouettes des invités. Parmi ces créatures si bien parées, il était difficile de distinguer ne serait-ce que la présence des serviteurs qui veillaient au bon déroulement de tout, faisant de leur mieux pour servir les invités et arrangeant de temps à autre un élément qui s'écartait de la perfection exigée. Les musiciens, restés à l'écart, jouaient des airs communs, des airs qu'on avait tant entendus par ici et par là qu'on les considérait maintenant davantage comme du bruit que comme de la musique.

Alexandre se tenait au centre de la salle, gravitant entre les convives pour jouer à l'hôte modèle, s'approchant de certains, partageant quelques phrases avec eux, leur demandant comment se passait leur soirée, pour ensuite se tourner vers d'autres et faire de même. S'il avait eu une épouse, cette pénible tâche aurait été son devoir. Oh … Il aurait pu en prendre une ce soir juste pour soulager ses pauvres pieds de devoir sans cesse traverser l'immense pièce de bout en bout pour s'assurer que tout allait comme il se devait. Ce faisant, il cherchait des yeux le comte Phantomhive… Et il finit par le trouver, debout à l'écart, en train d'observer les autres distraitement. Il était ailleurs, les yeux perdus dans le vague. À quoi pouvait-il bien penser ?

Mais cela avait peu d'importance. Bientôt, il allait faire partie du passé.

Alexandre ressentait-il de l'appréhension quant à ce qu'il s'apprêtait à commettre ? Pas le moins du monde.

Le temps passa et minuit sonna.

00 : 00

Sebastian était dans les appartements de son maître en train de faire les valises de celui-ci. Le départ était pour demain, il était nécessaire que tout soit prêt. Il savait que son maître voudrait partir dès les premières heures de l'aurore, lui qui supportait péniblement de rester dans cet endroit …

Il avait un petit sourire sur les lèvres même s'il ne savait pas s'il aimait cette tâche ou pas. Sa vie en tant que majordome des Phantomhive était assez tranquille et divertissante au fond. Il avait dû affronter beaucoup de dangers et résoudre beaucoup de problèmes mais cela ne lui avait pas coûté un grand effort (à une exception près). Au fond, il n'avait pas l'impression d'être un serviteur mais plutôt un garde d'enfant.

Ciel Phantomhive avait beau être très intelligent pour son âge, il n'en restait pas moins un enfant impétueux et trop sûr de lui. Il commettait souvent des erreurs de jugement ou de calcul et à certains égards, il était encore très naïf et pas assez mature pour se débarrasser de sa sensibilité.

Ledit Sebastian se rendait souvent compte des erreurs de son maître et il savait grâce à son expérience comment se sortir de la majorité des problèmes dans lesquels il s'enfonçait mais il ne l'aidait pas. Après tout, aussi fort et doué soit-il, Ciel ne voulait pas qu'il soit autre chose qu'un pion entre ses doigts et un pion n'était point censé donné son opinion concernant la stratégie du joueur…

Clic !

Ses mains pliaient une veste mais il la laissa tomber et se retourna brusquement vers la porte. Le bruit avait été tel qu'il ne l'avait presque pas entendu malgré ses sens hautement performants, même sous forme humaine.

Quelqu'un l'avait fait en connaissance de cause.

Il se retourna et se dirigea directement vers la porte. Un coup d'œil lui suffit à savoir qu'elle avait été fermée à clé. Il ne tenta même pas d'ouvrir la fenêtre, sachant qu'elle devait aussi avoir été fermée. En cette circonstance, ses pouvoirs ne lui étaient d'aucune utilité. Il devina aisément de qui il s'agissait et il sut immédiatement que quelque chose de terrible se préparait pour Ciel Phantomhive. Et cette fois, il ne pouvait lui venir en aide.

Claude se tenait derrière la porte et il pouvait sentir l'agitation et la colère qui saisissaient Sebastian en cet instant. Le majordome sourit, tournant une bague sur laquelle trônait un admirable rubis. Il avait su qu'elle allait servir à un moment donné et le moment était venu.

Seulement, il ne savait pas combien de temps ses pouvoirs allaient agir. Il fallait donc qu'il reste monter la garde au cas où le champ qui entourait la pièce se brise. Il savait par expérience que plus un pouvoir est grand, plus sa durée était courte.

À la première occasion, Alexandre et le comte Trancy s'étaient éclipsés sans que personne ne les remarque, profitant de l'effervescence autour du bal. Elisabeth était la seule à ne pas avoir de partenaire, ayant refusé toutes les invitations qu'on lui avait faites. Elle ne voulait que Ciel mais elle avait passé la majeure partie de la soirée sans son fiancé. C'était offensant et elle lui en voulait énormément de ce manque de délicatesse. Alors que la prochaine danse allait commencer, elle se jura qu'elle allait le retrouver et le forcer à remplir son devoir auprès d'elle. Elle chercha donc dans toute la salle mais ne le vit pas. Elle décida alors de chercher dehors, sur la terrasse, et à sa grande surprise, elle trouva Miss Martin et Camille cachées dans la pénombre en train de parler ensemble.

Ces dernières paraissaient très bien s'entendre. Elles avaient presque la même opinion sur tous les sujets qui alimentaient leur échange. Chacune accordait une grande attention à ce que disait l'autre mais ce serait mentir que de cacher que c'était Miss Albertwood qui était la plus inspirée par les propos de son interlocutrice. Miss Martin ne parlait pas beaucoup, elle était connue pour sa timidité en public. Tout le monde était au courant de sa grave maladie et l'excusait avec plus ou moins de bienveillance pour son comportement très effacé en grand comité car la pauvre était malade depuis l'enfance et son état ne lui permettait que rarement de sortir ou de fréquenter les autres. Mais Elisabeth était bien placée pour savoir que dans une ambiance intimiste, cette malade qui n'avait pu vivre qu'à travers des livres se révélait être une compagnie merveilleuse. Sa culture et sa spiritualité faisaient de sa conversation l'une des plus élevées et l'on ne pouvait sortir d'un débat avec elle sans avoir appris une bonne leçon.

Mais ce que retenaient d'elle les autres le plus souvent, c'était ses convictions humanitaires. Elle faisait partie d'une famille très aisée et elle était héritière d'une grande fortune qu'elle consacrait à l'aide des êtres démunis. C'était comme si, sachant qu'elle était destinée à s'éteindre dans peu de temps, elle voulait donner une utilité à son existence et à sa chance.

Elisabeth s'approcha et les salua aussi poliment qu'elle le pouvait dans son état nerveux. Chaque minute qui passait jetait de l'huile sur le feu qui faisait rage dans son être. Le mécontentement laissait place à la colère et la colère avait tendance à chasser sa raison. Miss Martin n'en vit rien mais Camille remarqua son trouble.

- Miss Midford, allez-vous bien ? Je vous le demande parce que vous semblez souffrante, s'enquit-elle en la dévisageant avec des yeux inquiets.

Lizzy sourit et secoua la tête pour la détromper.

- Moi ? Souffrante ? Pas le moins du monde ! Mais il est vrai que je suis un peu en colère car je ne trouve pas Ciel, mon fiancé. Vous le connaissez, n'est-ce pas ? Sauriez-vous par hasard où il est ?

- Ah, lâcha Camille en détournant les yeux. Je l'ai vu aller dans cette direction ! indiqua-t-elle en la pointant du doigt.

- Merci, ma petite ! Nous nous reverrons dans peu de temps ! remercia la jeune femme avant de suivre le chemin conseillé.

Elle chercha durant un certain temps, questionna servante sur servante, mais personne ne savait où il se trouvait. Le manoir était complètement vide à cause de la fête. Tout le monde était soit dans la salle de bal soit dans la cuisine, et aucun bruit dans la partie dans laquelle elle continuait ses recherches ne se faisait entendre. C'était d'un calme presque suspect.

Marchant dans un couloir, elle entendit soudain des voix s'élever, des voix d'hommes. Elle s'arrêta, fronçant les sourcils alors qu'elle tentait de déterminer à qui ces voix pouvaient bien appartenir car elles lui semblaient très familières. Ce fut quand elles s'élevèrent de nouveau qu'elles se trahirent, révélant d'où elles venaient et qui parlaient. Elle reconnut celle de Ciel sans aucune difficulté puis celles des autres. Elle suivit ces voix traitresses et arriva à l'un des quartiers privés de la demeure. Ceux qui s'y trouvaient étaient si sûrs de ne pas se faire interrompre qu'ils n'avaient même pas pris la précaution de fermer la porte. Elisabeth la trouva entrouverte et elle y jeta un œil mais ne vit rien. Elle réalisa alors qu'ils devaient se trouver sur le balcon.

Tremblante d'appréhension et de curiosité, elle ôta ses chaussures trop bruyantes et se permit de pénétrer.

Tout était sombre dans la pièce : toutes les lampes avaient été éteintes. Ils ne l'avaient donc pas vue entrer.

- Abandonnez, Comte, vous vous devez de faire ce que nous voulons ! entendit-elle vraisemblablement Alexandre exiger avec véhémence de Ciel.

Le comte Trancy était aussi avec eux sur le balcon, nota-t-elle en approchant avant de se figer. Lord Albertwood avait un grand sourire collé sur le visage bien que ses mots dénoncent l'exaspération dans laquelle le plongeait ces « négociations » et il brandissait devant lui un document qu'il ne cessait d'agiter dans tous les sens. Elisabeth sentit son cœur battre plus fort. Néanmoins, elle se maîtrisa assez pour s'approcher aussi furtivement qu'elle le pouvait dans sa robe de bal et elle alla se cacher entre les rideaux pour les observer. L'ambiance avait l'air réellement glacial et elle réalisait maintenant qu'elle n'aurait pas dû se trouver là.

Ciel semblait exaspéré. Il était adossé à la rambarde, les bras croisés.

- Êtes-vous limités au point de ne pas comprendre le sens du mot "non" ? leur demanda-t-il soudain.

- Non, ce que nous ne comprenons pas, c'est votre volonté de garder la société Phantom, répondit Alexandre. Elle ne produit plus autant qu'avant, vous le savez, alors vendez-la moi. Avec ce que je suis prêt à vous payer, vous vivrez dans une opulence royale pendant au moins deux générations.

- Cette entreprise est un symbole familial. Même si je devais manquer de pain, jamais je ne la vendrai, répliqua-t-il acerbement. Surtout à quelqu'un comme vous.

- Quelqu'un comme moi ? Répétez pour voir, petit chien de Sa Majesté ! s'enflamma Alexandre.

Ses yeux lancèrent des éclairs. D'habitude, il était plus calme mais à cet instant, il perdait pied. Il s'était consacré tout entier à son entreprise, il avait tout fait pour rester premier … Et maintenant, un salopard qui avait pris des vacances de plusieurs années revenait comme si de rien n'était pour lui voler sa place ! C'était inadmissible … Il ne voulait pas être second, pour rien au monde il ne serait second ! Il était prêt à tout pour rester premier. Son père avait tort, son père aurait toujours tort à son sujet ! Il était bien mieux que lui, il n'allait laisser personne le dépasser !

- Calmez-vous, lui murmura le comte Trancy. Vous ne vous donnez guère de crédit en vous emportant de la sorte.

Alois Trancy sourit ensuite et s'approcha du comte Phantomhive pour lui faire face.

- Vendez-la, Ciel, lui dit-il doucement. Vendez-la nous et nous vous épargnerons.

Un rire mauvais s'échappa des lèvres du comte Phantomhive et il le regarda d'un air moqueur.

- Je n'ai pas peur de vous, répliqua-t-il. Pourquoi aurais-je peur de lâches dans votre espèce ? La vérité, Comte Trancy, c'est que vous tremblez que je révèle au monde vos vraies racines. Vous aurez beau dire ce que vous voulez, c'est vous le vrai misérable ici. Et vous, Lord Albertwood ? Vous avez la rage car vous savez que je suis bien meilleur que vous. Je vous ai déjà dépassé sur tous les fronts et cela, vous n'arrivez pas à l'avaler. Vous vous mentez à vous-même et votre machination pour racheter ma société est la preuve de votre désespoir et de votre incompétence : à la place de jouer selon les règles, vous préférez user de coups bas pour conserver votre place. C'est absolument pitoyable. Vous avez enfin compris que vous aurez beau colorer outrageusement vos produits et les bourrer de sucre, vous n'arriverez jamais à imiter la qualité de Phantom.

- Quelle qualité ? demanda Alexandre en fronçant les sourcils. Vos bonbons sont dégoûtants!

- Ce n'est pas l'avis de mes clients, répondit Ciel en souriant.

- Vous parlez d'une clientèle ! Ce ne sont qu'un troupeau de moutons sans goût. Si j'étais vous, j'aurais honte de m'en vanter, répliqua-t-il.

Alois Trancy se contenta de sourire mais celui-ci était loin de celui qu'il affichait habituellement. Il était impossible de savoir à quoi il pensait. Il venait de réaliser quelque chose… quelque chose qu'il aurait dû voir depuis longtemps. Il plongea son regard dans celui de Ciel Phantomhive en face de lui. Comme il lui semblait petit et méprisable ce soir. Il le fixa d'une façon presque interrogative puis leva les yeux et vit qu'une belle lune trônait sur eux. Ce n'était pas une nuit pour répandre du sang mais qu'importe !

Il déglutit une dernière fois et le poussa, le faisant basculer au-dessus de la rambarde.

Il le poussa fortement mais ce fut surtout la surprise qui l'emporta. Et Ciel tomba. Il tomba avec un bruit sourd au sol mais tout au long de sa chute, il n'émit pas un son. Alois Trancy soupira, se pencha un peu pour voir puis se retira avec un regard sévère. Il se retourna ensuite pour faire face à Alexandre et le sourire lui revint aux lèvres comme si rien ne venait de se passer.

- C'est fini… Il est mort.

Le ton qu'il avait employé était celui de la cruauté, rien de moins. Il l'avait dit comme s'il s'agissait d'un fait banal, une de ces affaires qu'on lisait au dos du journal lorsque l'ennui nous prend lors d'un long voyage. Alexandre détourna les yeux et serra les poings.

Bien sûr qu'il était mort. De cette hauteur, il ne pouvait en être autrement.

Il était maintenant convaincu que ce n'était pas la première fois que le comte Trancy se salissait les mains. Alexandre arrêta alors de respirer car il sentait le sang se glacer dans ses veines. Il ne savait vraiment pas ce qu'il lui prenait. Pourquoi se sentait-il aussi malpropre ? Il était fort, n'est-ce pas ? Il s'était préparé à cela, il l'avait voulu même. Alors pourquoi ressentait-il cela ? Lui-même ne savait l'expliquer mais il était sûr que ce n'était pas de la culpabilité. Il ne pourrait jamais se sentir coupable de la mort d'un être aussi abject que Ciel Phantomhive … Mais en réalité, il n'arrivait toujours pas à admettre qu'il était mort et encore moins qu'il avait participé à son meurtre.

- Mais que-ce-que... ?

Ces mots avaient échappé à Miss Midford et le coeur d'Alexandre rata un battement lorsqu'il vit quelque chose bouger entre les rideaux. Il faisait noir mais il en était sûr : quelqu'un était ici et ce quelqu'un avait absolument tout vu. Oh, il était dans de beaux draps maintenant ! Sans attendre, il se précipita vers le rideau pour le repousser.

Elle était là, les yeux écarquillés sous le coup de la stupeur. Il l'attrapa par la main violemment pour l'empêcher de fuir même si elle ne semblait visiblement pas le vouloir. Alois ne tarda pas à arriver et il jeta un coup d'œil dans sa direction puis il leva les yeux au ciel.

- Oh… Elle a tout vu ! Franchement, j'avais envie d'aller dormir, moi ! Je n'avais vraiment pas besoin de plus de tracas ! Seigneur, que vous êtes cruel ! se lamenta-t-il, la regardant avec dégoût.

Il ne semblait vraiment pas ébranlé par la vision de cette Elisabeth tremblante, émue jusqu'à la perte de la parole. Ses yeux étaient gorgés de larmes, grandement ouverts, sa bouche légèrement entrouverte comme si elle voulait dire quelque chose mais que sa voix lui faisait défaut. Ses yeux suppliaient Alexandre. On aurait dit qu'elle voulait se jeter à ses pieds pour le prier de lui pardonner quelque chose ou pour lui demander une faveur monumentale … Mais ce n'était pas sa véritable intention. Elle était simplement choquée au point de ne savoir que ressentir. Le jeune homme ne put détacher ses yeux d'elle. Son choc semblait lui renvoyer la question qu'il se posait : que venait-il de faire ? Une larme coula sur la joue de Lizzy et il détourna les yeux avec un apparent dégoût. Ce n'était pas le moment de s'attendrir.

- Occupez-vous d'elle, ordonna-t-il au comte Trancy en se dirigeant vers la porte. Moi, je compte retourner à mes invités. Ils doivent être fatigués de danser à cette heure.

Ses paroles réveillèrent leur prisonnière.

- Attendez ! s'écria-t-elle. Qu'avez-vous fait ?! Sale monstre ! Attendez ! Revenez par ici !

Il lui jeta un dernier regard plein de mépris avant de refermer la porte derrière lui et Elisabeth se prépara à le poursuivre lorsqu'elle sentit une forte prise s'emparer de ses bras.

- Vous n'irez nulle part, belle poupée de cire, lui souffla le Comte à l'oreille.

Elle se débattit fortement pour se dégager, furieuse. Alois ne tarda cependant pas à la maîtriser totalement mais elle continua à se débattre rageusement un long moment, lui donnant du fil à retordre. Elle lui avait d'ailleurs écrasé les pieds et il devait reconnaitre que pour une demoiselle, elle se défendait très bien. Pourtant, une fois la colère passée, elle s'effondra dans ses bras et il dut redoubler de fermeté pour l'empêcher de tomber.

- Pou-pourquoi ?! Comment avez-vous osé ?! Comment ?! Ah ! Mon Dieu ! Ciel !

Alois leva les yeux au ciel puis plaqua sa main sur sa bouche pour l'empêcher de pleurer davantage.

- Cesse de te plaindre, tu vas bientôt le rejoindre, ton cher Ciel, lui dit-il en la saisissant pour l'emmener.

Elle n'avait soudain plus la force de se battre. Ses yeux verts étaient grands ouverts mais ils ne voyaient plus rien. Ils étaient perdus dans le vague et son visage avait redoublé de pâleur. Elle n'arrivait tout simplement pas à comprendre ce qui venait de lui arriver.

Ciel était mort…

- Et c'est ainsi que je leur suis venue en aide, termina Miss Martin. Je ne vous cache pas que les secourir sans qu'ils ne sachent rien de moi n'était point aisé. Mais je n'aurais pas pu faire autrement. Les gens, quelque soit leur milieu social, sont très fiers et je trouve que la pire des méchancetés est de piétiner la fierté de quelqu'un, même si c'est pour la bonne cause.

Camille l'écoutait presque religieusement avec des yeux brillants. Elle était comme absorbée par le récit de cette demoiselle aux allures de belle malade.

Elle ne l'avait pas bien vue la dernière fois qu'elles s'étaient croisées mais maintenant, elle l'avait en face d'elle et avait le loisir d'admirer cette fragile beauté sous la lumière de la lune qui les éclairait alors qu'elles se trouvaient sur la terrasse, seules, loin du bruit. Elle était assez petite de taille : Camille la dépassait de plusieurs centimètres, elle qui n'était point spécialement grande. Elle avait aussi de longs cheveux blonds très raides qu'elle avait liés en chignon sur le haut de sa tête. Son visage était celui d'un poupon : de petites joues roses, un petit front, de fines lèvres roses, des yeux bleus très grands qui semblaient lire dans l'âme mais sous lesquels pendaient des cernes gris qui donnaient un aperçu de son état de santé au même titre que la blancheur de son visage. Elle était aussi pâle qu'Alexandre, peut-être un peu plus. Et autant Alexandre le devait à son confinement dans un bureau à cause du travail, autant elle le devait à une maladie vicieuse qui la rongeait de l'intérieur comme un vers dans une pomme. Outre cela, elle avait un corps très chétif, presque aussi chétif que celui de Camille mais elle avait quand même un peu plus de formes. On lui donnait seize ans alors qu'elle en avait vingt-cinq.

- Je vous admire beaucoup ! déclara Camille. Moi aussi je voudrais me consacrer à l'aide de ceux dans le besoin. Je suis prête à faire n'importe quoi pour aider, vous n'avez qu'à me dire ce qui est en mon pouvoir !

Un sourire très délicat étira les lèvres de Miss Martin en l'écoutant.

- C'est une intention très noble, jeune fille, lui dit-alors. C'est rare de voir des personnes de votre âge songer à s'engager dans des œuvres caritatives. Mais cela ne vous rend que d'autant plus adorable. Si vous voulez nous aider, vous pourriez demander à votre frère de se joindre à nous pour le bal de charité que donnent les Patinson, son aide nous serait précieuse.

Camille détourna les yeux en souriant d'embarras, les joues rouges.

- Je vais voir … Mais je ne promets rien. Vous savez, mon frère n'est pas très impliqué dans ce genre de choses. Pour lui, ce ne sont que des bagatelles, avoua-t-elle ensuite.

- Oh, je vois, soupira Miss Martin en croisant les bras. Mais ne vous en faîtes pas, ce n'est rien. Lorsque vous entrerez dans le Monde, vous aurez beaucoup d'occasions de faire du bien. Hé ! Miss Albertwood, qu'avez-vous ?

Camille fixait un point au loin, le visage soudain livide. Elle se retourna rapidement en entendant la voix de Miss Martin.

- Excusez-moi mais je dois aller voir quelque chose ! lui dit-elle avant de s'enfuir aussi rapidement que possible sur sa canne.

- Attendez ! lui cria la blonde. Appelons au moins votre servante pour qu'elle vous aide à marcher !

- Non ! Je dois le faire seule ! déclina-t-elle avant de disparaître de son champ de vision.

Miss Martin regarda ensuite dans la direction qu'avait scruté Camille avant elle mais ne vit absolument rien.

- Ah, lâcha-t-elle avec un sourire. Quelle étrange fille ! Nous nous ressemblons beaucoup...

Camille serra les dents. Son pied lui faisait mal, elle allait le regretter plus tard. Mais peu lui importait ! Elle se devait de vérifier si ce qu'elle venait de voir était réel ! C'était troublant : il lui avait suffit de détourner les yeux une seconde pour le voir. Une personne en poussait une autre sur le toit, prête à la faire basculer dans le vide. Il aurait suffit de si peu pour qu'elle le rate. Elle n'arrivait pas à y croire. Comment une chose pareille pouvait-elle se produire dans sa propre maison ? Elle se devait d'y aller pour vérifier. Et quoi qu'il se passe, elle avait sa pierre bleue dans sa poche donc elle pourrait avec un peu d'efforts tout faire rentrer dans l'ordre.

Elle aurait probablement dû demander de l'aide à quelqu'un mais qui solliciter au milieu de cette fête pleine d'étrangers? Elle savait d'avance que les serviteurs n'allaient pas la croire. En plus, elle avait peur de ne pas arriver à temps. Elle monta les marches une à une, s'arrêtant plusieurs fois pour reprendre son souffle et faisant de son mieux pour ne pas tomber. Dieu, elle ne voulait pas être en retard ! Oh, comme elle haïssait ses pieds ! Comme elle voulait retrouver des pieds normaux ! Arrivée au sommet du manoir, elle trouva la porte qui la séparait du toit fermée. Elle allait faire de son mieux pour l'enfoncer lorsqu'elle entendit une voix, une voix familière de l'autre côté de la cloison. Une voix qu'elle reconnut instantanément. Elle sentit ses membres se geler.

- Vous n'allez pas m'échapper !

Il l'avait entrainée ici de son mieux et la retenait alors qu'elle tentait de s'échapper. Il avait déjà tenté de la suspendre au-dessus du vide mais elle avait réussi miraculeusement à se défaire de son emprise et à se sauver. Malheureusement, il n'avait pas manqué de la rattraper encore une fois. Et elle était maintenant encore en train de se débattre de toutes ses forces contre cet homme plus fort qu'elle. Physiquement, elle n'avait aucune chance de prendre le dessus sur lui, il ne lui restait que la ruse pour s'en sortir.

Il avait beau être plus grand et plus fort qu'elle, il était également plus lent. Élisabeth usa donc de ce qui lui restait de force et piétina une nouvelle fois ses pieds. Il gémit de douleur et l'espace d'un instant, il baissa sa garde. Lorsqu'elle sentit sa prise se détendre, elle en profita et s'évada de ses bras. Elle se rua vers la porte. Elle tourna frénétiquement la poignée mais elle la trouva fermée. Elle donna alors un coup de pied pour l'enfoncer, sans succès.

Inévitablement, elle sentit un souffle derrière elle et la seconde d'après, ce fut un couteau qui fut pressé contre sa gorge.

- C'est fini, poupée, c'est fini pour toi ! lui dit-il en l'entraînant avec lui.

Elle était véritablement prise au piège maintenant. Dès qu'elle tentait de se débattre, il appuyait la lame davantage sur son cou. Elle tremblait de tout son long mais elle n'arrivait pas à accepter que tout se termine aussi facilement. Ce n'était pas juste ! Ce n'était pas juste ! Ce n'était pas juste ! Après ce qu'ils lui avaient fait, ils ne pouvaient pas s'en sortir … Elle allait le leur faire payer, elle allait leur prouver qu'ils n'étaient pas aussi protégés qu'ils le croyaient!

Oui, elle allait venger sa personne et celle de Ciel.

Alors qu'il la poussait vers le bord du toit, elle prit le risque de sa vie et pencha la tête pour lui mordre le bras.

- Argrr ! lâcha-t-il en laissant tomber le couteau. Petite sotte !

Il s'empara par réflexe de son bras qui commençait à saigner et tomba sur ses genoux. Ah ! L'ingénue ! Elle avait des dents de castor ! Profitant de ce moment, celle-ci s'empara du couteau et ce fut à son tour de le pointer en sa direction.

- Crois-moi, tu vas le regretter, gronda-t-elle en s'approchant de lui.

Il leva des yeux ébahis et son souffle se coupa devant l'image qui se présentait à lui. Les yeux verts de Miss Midford brillaient sous le clair de lune et semblaient vouloir le transpercer comme des révolvers par leur simple éclat. Ses boucles blondes en pagaille autour de son visage lui donnaient des airs de lionne et son visage était peint d'une expression de sévérité absolue, de haine froide. Tout cela lui révélait une seule chose : elle voulait le tuer et elle allait tout faire pour y parvenir. Désormais, c'était elle la chasseuse et lui la proie.

Camille se tenait toujours derrière l'autre côté de la porte, la main appuyée sur la poignée. Dans sa main brillait le Saphir. Elle savait qu'il ne lui suffisait que d'une pensée pour enfoncer cette foutue porte. Mais elle n'y arrivait pas. Elle ne comprenait pas d'où venait cette soudaine impuissance.

Elle savait ce qui se passait de l'autre coté. Elle n'était pas assez bête pour ne pas le comprendre. Mais elle ne voulait pas y croire …

Elle posa sa main sur sa bouche pour empêcher un sanglot de s'en échapper. Elle lui avait fait confiance, elle avait cru qu'il était différent de tous les autres … Alors pourquoi faisait-il une chose pareille ? Tous les gens ici étaient-ils souillés jusqu'à la moelle ? N'y avait-t-il aucune bonté dans ce monde misérable ?

Elle devait mettre un terme à cette histoire, et dans les plus brefs délais. Mais alors qu'elle allait finalement enfoncer la porte, elle entendit de nouveau leurs voix. Elle se figea malgré elle, voulant à tout prix les entendre.

- Vous l'avez tué ! Vous et votre sale acolyte, vous l'avez tué ! Bande de salopards ! répétait la blonde en brandissant le couteau au-dessus du comte.

Elle s'approcha de lui, lui donna un coup de pied dans la partie la plus fragile de l'anatomie masculine, et il se tordit de douleur par terre, se roulant en boule. Elle en profita pour le rouer de coups de pied de toutes ses forces. La rage lui donnait une force incroyable. Elle se fichait du reste maintenant. Elle allait repousser les limites de son corps et briser cet assassin en face d'elle, ce lâche sans moralité.

- Vous l'avez tué ! Vous l'avez tué ! Vous l'avez tué ! continua-t-elle implacablement. Alexandre et vous ! Vous l'avez tué ! Vous avez tué Ciel ! Sales meurtriers !

Elle se jeta en avant pour l'empêcher de se relever. Le faisant rouler sur le dos, elle se positionna au-dessus de lui, plaquant sa lame au-dessus de son œil.

- Je vais vous tuer d'abord, Comte de pacotille… Puis je vais tuer votre partenaire éhonté… Et vous irez en enfer pour répondre de vos actes ! Le Bon Dieu vous punira puisque la justice de ce monde ne peut le faire ! Et si à cause de cette vengeance je dois périr dans les flammes, je vous retrouverai même en enfer et je vous infligerai plus de souffrance ! Car vous avez tué Ciel !

De nouvelles larmes affluèrent et elles tombèrent sur le visage d'Alois qui la dévisageait, figé.

-Alexandre et vous allez souffrir !

Elle s'apprêtait à lui enfoncer la lame dans l'œil quand un bruit de fracas l'arrêta. Elle leva brusquement les yeux pour voir la porte voler en éclats et un vent chargé d'humidité rencontra son visage, la forçant à fermer les yeux et faisant voltiger ses cheveux.

Lorsqu'elle ouvrit de nouveau les paupières, elle laissa tomber son couteau, incrédule.

- Ca-Camille, souffla-t-elle d'une voix tremblante.

La jeune fille se tenait devant elle, dans le même état de surprise. Elle aussi tremblait et elle s'appuyait difficilement sur sa canne. Son pied était tordu. Elle avait aggravé son état pour monter.

Elles se regardèrent dans les yeux, chacune faisant de son mieux pour comprendre dans le regard de l'autre pourquoi elle se trouvait ici et ce qu'elle y faisait.

Alois profita de ce moment pour se défaire de l'emprise d'Élisabeth et se relever tant bien que mal. Lui aussi se figea en apercevant Camille.

- Est-ce vrai ? murmura celle-ci en les perçant de ses yeux bruns. Alois, dit-elle plus fort en se tournant vers lui. Est-ce vrai que vous avez tué Ciel ?

Alois voulut plaisanter mais il se retint et détourna les yeux pour ne pas avoir à supporter la vue de Camille plus longtemps.

Par ce simple comportement, elle comprit. Elle tourna cependant son regard vers Elisabeth, tétanisée.

- Elisabeth, dites-moi que ce n'est pas vrai…

- C'est vrai, Camille. Oui, c'est vrai, répondit-t-elle alors en se tournant vers le comte Trancy. Ciel, mon fiancé, est mort! Et c'est lui et ton frère qui l'ont tué ! accusa-t-elle en le pointant du doigt. Mais ça … J'imagine que tu le sais, n'est-ce pas ? Tu as tout entendu, c'est pour cela que tu es intervenue.

Camille ne répondit pas et continua à l'observer. Sa peine était indicible mais une sorte d'indifférence la gagnait.

- Oui, j'ai tout entendu, confirma-t-elle. Elisabeth, je-je …

Elle avait beau essayer de paraitre forte, elle ne pouvait cacher que tout cela l'ébranlait au-delà de toute raison.

- Je suis désolée mais je ne te laisserai pas leur faire de mal, murmura-elle finalement. Par pitié, reviens et fais comme si de rien n'était. Ne tente rien contre mon frère, je ne te pardonnerai pas.

Elisabeth serra les poings.

- Petite écervelée ! Mon fiancé vient de mourir! L'être que j'aimais le plus, tué par ces deux raclures, et tu veux que je fasse comme si de rien n'était ?!

Elle s'avança jusqu'à lui faire face à quelques centimètres, les yeux étincelants de fureur. Elles se dévisagèrent longuement et Camille comprit qu'elle n'allait pas céder.

- Je sais que ce que je te demande est cruel, continua-t-elle. Mais-mais...

Elle baissa les yeux.

-Je ne peux te laisser faire du mal à mon frère. Ne fais rien, ne dis rien et nous te verserons une bonne compensation.

Lizzy la prit par les épaules et se mit à la secouer pour la forcer à la regarder.

- Dis-moi que tu plaisantes ?! Tu plaisantes, n'est pas Camille ?! Dis-moi que tu plaisantes, tu ne peux pas dire une chose pareille ?! la supplia-t-elle en la secouant furieusement.

- Lâche-moi.

Camille la repoussa assez durement avec sa canne, se dégageant de son emprise.

Elisabeth la dévisagea avec horreur puis les larmes se remirent à couler sur ses joues. Elle tomba à terre, secouée de sanglots, et se remit à essuyer ses yeux avec les manches de sa robe de bal.

- Lizzy, murmura Camille, soudain peinée.

La jeune fille s'approcha de son amie pour la prendre dans ses bras mais avant qu'elle ne puisse l'enlacer, Elisabeth la rejeta avec toute la force que contenait encore son petit corps terrassé par le chagrin.

- Ne me touche pas ! lui cria-t-elle. Ne me touche pas, sale hypocrite ! Et ne m'appelle pas Lizzy, je ne laisse pas les gens de ton espèce m'appeler comme ça! Tu n'es qu'une sale menteuse ! Tu m'as menti, tu as joué avec moi ! J'ai cru que tu étais mon amie, que tu avais des principes, que tu avais du cœur ! Mais maintenant … Maintenant je réalise que tu ne vaux pas mieux que ton satané frère !

Camille serra les dents et se releva, toisant la blonde à terre. Elle ne dit rien car elle savait elle-même que son comportement était immoral.

- Eh bien, tu sais quoi ? Eh bien, je-je …

Elisabeth se releva, la folie prenant le pas sur elle. Un sourire cruel se dessina sur ses lèvres alors qu'elle jetait sur Camille un regard empli de haine et de dégoût.

- Eh bien, je vais te tuer toi aussi, déclara-elle d'une voix bien plus calme. Je vais te tuer lentement, je vais te faire souffrir. Après je vais le tuer, lui ! fit-elle en montrant de son doigt le comte qui se tenait à l'écart. Ensuite, je vais me rendre chez ton frère et je vais le poignarder dans son sommeil ! Ha ! Ha !

- Eli-Elisabeth ! Calmez-vous ! Je crois que vous perdez la raison ! lui demanda Camille, effrayée.

Ses yeux verts commençaient à regarder le vide et ses gestes devenaient de plus en plus brusques et irréfléchis. Peu de personnes peuvent résister au flot d'émotions qui survient lors de pareilles situations et Miss Midford n'en faisait pas partie.

Hors d'elle-même, Elisabeth se rua comme une furie pour s'emparer du couteau qui était resté sur le sol. Elle le saisit en une seconde puis se jeta sur la jeune fille pour la poignarder. Surprise, Camille lança sa canne en avant qui atterrit dans le ventre de son amie, la faisant tomber à terre.

- Calmez-vous, lui répéta-t-elle, suppliante.

Elle s'efforçait de rester raisonnable car elle savait que si elle craquait elle aussi, tout serait perdu.

- Je vous l'ai dit : je ne vous laisserai rien faire à mon frère, reprit-elle, le souffle court. Vous n'allez tuer personne, je vous le jure. Maintenant, vous avez deux options : soit vous abandonnez par vous-même, soit je vous arrête. Je ne veux pas en arriver à de telles extrémités mais sachez que j'aime mon frère. Il peut être un assassin, un brigand, commettre des génocides, mais c'est mon seul et unique frère. Et je suis prête à tout pour le préserver.

Camille se sentait fissurer. A la fois, elle parvenait à maitriser sa voix et ses émotions, affichant un regard indifférent. Mais en même temps, on pouvait voir ses pupilles se dilater et les larmes lui monter aux yeux. Elle aurait tant voulu arracher son cœur en cet instant ! Elle pourrait ainsi être parfaitement cruelle sans en souffrir. Elle haïssait son cœur : d'un côté, il la poussait à haïr ce qu'avait fait Alexandre mais d'un autre, il lui dictait de tout faire pour le protéger. C'était mal de protéger un pareil être, elle le savait, mais elle était sous l'emprise d'un des plus bas instincts de l'être humain.

C'est ainsi qu'elle découvrit ce jour-là que sur son échelle de valeurs, l'amour qu'elle portait à son cher frère était au-dessus de tous les autres sentiments raisonnables et justes.

- Et que vas-tu faire pour m'en empêcher ?! Petite hypocrite ! Tu es faible ! Tu es faible ! lui cria Elisabeth depuis le sol. Tu as toujours été faible. Tu as toujours besoin de quelqu'un pour te servir ou pour te protéger !

- Arrêtez, lui demanda-t-elle en secouant la tête. Arrêtez, vous vous enfoncez.

- Je ne vais pas arrêter ! N'aies même pas le culot de me le demander encore une fois !

Elisabeth venait en effet de toucher le fond. Ce qu'elle vivait en ce moment, ce qu'elle voyait devant elle, tout cela lui était parfaitement insupportable. Elle ne savait même pas comment elle arrivait encore à tenir debout avec toute ces émotions qui ravageaient son être. Dans un laps de temps ridicule par sa petitesse, une belle soirée s'était transformée en l'une des pires nuits de sa vie. Peut-être même la pire qu'elle aurait à endurer. Elle serra les dents de toutes forces.

Elle tenta de reprendre ses esprits, elle tenta vraiment. Mais elle n'était pas assez forte. Tout ce qui venait de se passait allait rester gravé dans sa mémoire pour toujours.

De son côté, Alois ne bougeait pas. Il comptait intervenir si les choses se gâtaient vraiment mais pour l'instant, il trouvait que Camille s'en sortait avec brio. Il était sincèrement impressionné et sa curiosité le poussait à voir comment cela se dénouerait. Comme s'il était un simple spectateur au théâtre et non l'un des personnages principaux de ce drame.

Camille contemplait gravement Elisabeth. Elle était désormais convaincue que rien n'allait la faire changer d'avis. Elle soupira de frustration et baissa les yeux.

- Donc, vous restez sur votre position ? lui demanda-t-elle, plus pour la forme que par réel intérêt puisqu'elle se doutait de la réponse.

Au fond d'elle, elle voulait croire que les choses pouvaient encore s'arranger.

- Parce que tu crois encore que je vais abandonner ?! s'étonna Elisabeth avec mépris. Tu en as de l'audace, gamine affreuse ! Je vais te faire voir ! Toi et ton frère vous allez voir, croyez-moi, vous allez souffrir !

Elle brandit de nouveau le couteau et s'élança à nouveau vers elle.

Pourtant cette fois, elle n'eut même pas la chance de l'effleurer.

Une lumière bleue aveuglante sortit de la main de la jeune fille et des chaines liquides lui lièrent les poings et les chevilles. Il s'agissait d'eau glacée. Si glacée qu'elle lui fit perdre la sensation de ses articulations. Incrédule, elle se débattit, davantage par instinct que par raison. Même lorsqu'elle sentit que son cœur allait s'arrêter, elle continua de se débattre.

Au milieu de sa torpeur, elle ouvrit les yeux et constata que Camille la contemplait avec pitié. Le regard presque tendre de cette fille lui disait de se calmer, d'accepter sa proposition. Il lui affirmait que tout pouvait encore rentrer dans l'ordre, qu'elle avait toujours le pouvoir de rebrousser chemin et de revenir sur sa décision …

- Dans tes rêves ! lui cracha-t-elle alors.

Camille écarquilla les yeux puis les baissa aussitôt.

- Bien… Qu'il en soit ainsi, lâcha-t-elle. J'aurais pourtant voulu qu'il en soit autrement…

Et alors que la dernière syllabe quittait ses lèvres, elle frappa le sol de sa canne.

Ce fut un coup léger, ni très fort ni perçant, mais il eut un effet au-delà de l'imaginable.

Les liens qu'Elisabeth croyait serrés au possible se resserrèrent et ce qu'elle croyait être glacé devint brûlant sous la puissance du froid. Elle sentit ses membres céder et bientôt, son corps se glaça de l'intérieur, comme si le froid pénétrait dans ses veines pour le geler. Le cœur de la pauvre ne tint pas longtemps et il cessa de battre dans la minute qui suivit.

Aussi cruel que cela puisse paraître, on lui avait offert l'une des morts les plus douces qui soit. La glace, contrairement au feu, est clémente et douce lorsqu'elle doit exécuter et si Camille l'avait voulu, elle aurait pu lui infliger bien pire. Depuis un certain temps, elle s'était beaucoup exercée avec le Saphir et elle était parfaitement au courant de toutes ses capacités.

Pour son dernier sommeil, Elisabeth avait un visage serein. Son corps et ses traits s'étaient détendus sous l'effet du froid et après un instant, les chaines redevinrent de l'eau qui ruisselèrent sur le sol avec le corps de la défunte.

Camille resta un instant à la regarder, inerte sur le sol, assimilant le fait que c'était elle qui l'avait tuée. Cela faisait mal mais détourner les yeux lui était impossible.

- Je lui avais pourtant donné le choix, murmura-t-elle en s'agenouillant tant bien que mal devant le corps.

Elle observa ce visage divin aux yeux fermés, ces lèvres délicates, ce teint de porcelaine, ces joues roses, ces cheveux de soie éparpillés sur le sol. Elle passa sa main dans les boucles d'Elisabeth avant de la retirer brusquement, comme si les cheveux l'avaient brulée. Non, elle n'avait pas le droit de la toucher, elle en était indigne ! Elle s'écarta du cadavre et se laissa tomber à ses côtés.

Qu'avait-elle fait ? Qu'avait-elle fait ?

Le pire dans tout cela, c'est qu'elle ne ressentait presque aucun regret. En pesant le sort d'Elisabeth et celui de son frère dans son cœur, le résultat était sans appel. Miss Midford aurait causé trop de problèmes, trop de scandales. Oh, elle était même prête à le tuer ! Et d'après ce qu'elle avait vu, elle en état parfaitement capable. Non… Elle ne laisserait jamais personne toucher à son frère, même si elle reconnaissait sans difficulté qu'il s'agissait d'une ordure de la pire espèce, d'une âme que seules les flammes de l'enfer pouvaient dompter… Il avait tué Ciel avec l'aide du Comte Trancy… Et tout cela pour un règlement de compte ou… ou… Quelle importance? Elle n'était pas forte aux jeux de pouvoir de toute façon.

Elle serra les poings jusqu'à sentir ses doigts se briser sous la pression. Elle était vraiment misérable… Elle était une meurtrière, une vile et terrible meurtrière ! Oh, comment pouvait-on lui pardonner ? À cet instant, elle se dégoûta.

Alois la contempla un instant. La tête enfouie entre ses genoux, on ne pouvait voir son visage ni la main serrant la pierre bleue qui avait cessé de briller. Elle ne disait pas un mot, elle ne faisait pas un mouvement. Il avança vers elle et posa sa main sur son épaule mais elle le repoussa immédiatement.

- Ne me touchez pas ! lui cria-t-elle comme s'il tentait de la violer.

Elle leva vers lui des yeux bruns brillants de larmes et il vit dans ses belles prunelles qui, quelques heures auparavant le regardaient avec tendresse, une douleur lancinante. Il fit un pas en arrière, surpris par le ressentiment qui brûlait dans sa voix et dans son regard.

- Camille… Je-je ...

Mais il ne continua pas. De toute façon, qu'avait-il à dire ? Quels que soient ses mots, pourraient-ils soulager cette enfant de la peine qui la torturait ?

La réponse était non. Il voyait bien que pour ce soir, tout était fini. Il valait mieux aller dormir pour écouter les conseils que pourrait leur donner la nuit … Voyant la cheville méchamment tordue qui dépassait de la robe de la jeune fille, il en éprouva une forte pitié. La pauvre ne méritait pas cela. Si cela avait été une autre que Camille, il serait resté indifférent.

Mais qu'une fille aussi douce, gentille et innocente se retrouve mêlée à des jeux aussi déshonorants, il ne pouvait le tolérer … Elle s'était retrouvée devant l'un des pires dilemmes que pouvait imposer la vie et elle avait agis comme il le voulait.

- Vous avez fait le bon choix, lui dit-il alors.

Camille releva ses yeux gorgés de larmes de nouveau vers lui, indignée. Elle ne dit rien. Ce regard suffisait à lui seul pour témoigner de son ressenti et honnêtement, elle était trop épuisée pour parler.

Elle prit sa pierre bleue et se releva pour s'en aller mais il l'arrêta.

- Mais ne soyez pas folle ! lui dit-il en la retenant de force. Regardez votre pied, vous ne ferez qu'aggraver votre état!

- Laissez-moi ! gronda-t-elle en se retournant pour le regarder avec le pire des mépris. Je ne veux plus vous voir après ce que vous avez fait ! Vous me dégoûtez, je vous hais !

Le comte soutint son regard avec peine.

- Quoi que vous disiez, je ne vais pas vous laissez empiéter sur votre santé plus que ce que vous ne l'avez déjà fait, reprit-il avec douceur. Croyez-moi, si vous descendez les marches dans votre état, votre pied va céder et se briser définitivement, et dans votre chute, au vu des escaliers, vous pouvez parfaitement mourir.

Camille haussa les épaules et se retourna pour descendre. Elle n'eut cependant pas l'occasion d'atteindre la première marche qu'elle se retrouva soulevée par de forts bras pour être transportée comme une princesse. Ce n'était pourtant pas ceux du comte mais ceux de Claude, son majordome, dont elle n'avait même pas remarqué la présence.

Il était revenu à la minute même et Alois lui avait tout de suite donné l'ordre de raccompagner Miss Albertwood à sa chambre. Camille ne chercha pas à se débattre. Claude était trop fort pour elle et elle n'avait guère envie de réutiliser le Saphir. Peu à peu, une fatigue terrible s'empara d'elle et la força à fermer les yeux. Elle n'était pas habituée à veiller aussi tard et les événements de cette journée avaient bouleversé son âme au-delà des limites. Alors elle s'endormit entre les bras forts et presque protecteurs du majordome, imaginant qu'un être aimé était à sa place.

Le comte descendit derrière eux. Il fixait les petits pieds de la demoiselle assoupie qui flottaient dans l'air. L'un était sain, droit. En somme, normal. Mais l'autre … l'autre était tordu, vilainement tordu. Comme si l'os avait été détaché du reste de la jambe. Il en avait pitié … La guérison n'était plus envisageable dans ces conditions.

- La pauvre…

Elle avait aggravé son cas rien que pour monter… Était-ce de la bravoure ou de la bêtise? Peut-être un peu des deux. Même si la deuxième hypothèse se révélait être la bonne, il ne pouvait s'empêcher de se sentir désolé du sort de cette enfant. Il ne la connaissait que depuis peu de temps mais cela lui avait suffit pour comprendre cette personne simple, dépourvue de caractère mais pourtant au cœur si honnête et bon.

Elle aussi l'avait aimé presque comme un frère. Elle lui avait été reconnaissante comme personne … Mais maintenant, elle le haïssait autant que son pauvre cœur pouvait le lui permettre mais Alois, après avoir pénétré cette personnalité peu compliquée, avait fini par déduire qu'elle ne pouvait véritablement haïr. La haine était un sentiment trop fort, trop mauvais pour un cœur qui ne savait qu'aimer. Si Camille devait un jour haïr, elle en mourrait.

Ils prirent le chemin le plus court et le plus discret pour arriver jusqu'à la chambre de Miss Albertwood et déposèrent son corps endormi sur son grand lit rose.

Alois eut ainsi l'occasion d'observer cette chambre qui, comme tout le reste de sa demeure, transpirait la surenchère à plein nez … C'en était risible : Alexandre voulait montrer qu'il avait de l'argent à tout prix et cela se voyait dans les froufrous qu'il avait mis absolument partout dans la chambre de sa sœur, que ce soit sur les murs ou sur les rideaux. Tout était tapageur et mieux valait s'abstenir de mentionner le nombre de jouets et de peluches dispersés dans la pièce … Il croyait encore que sa sœur était une enfant qui jouait à la poupée. Cela semblait lui faire plaisir de la considérer ainsi.

En sortant de la chambre de petite fille, Alois se pencha vers Claude.

-Défais mes bagages, je crois qu'il me faudra rester ici plus longtemps que prévu. Demain, j'enverrai une lettre à l'un de mes collaborateurs pour qu'il m'envoie les modèles de la saison d'automne.

Il soupira, levant les yeux au ciel.

-J'ai bien ri de Lord Albertwood qui consacre ses vacances à la comptabilité mais je ne vais pas me retrouver mieux, moi qui serais obligé de travailler à distance … Enfin, ce n'est pas plus mal. Nous reparlerons de tout cela demain.

Il eut l'air satisfait de ce projet.

- Oui, tout le monde sera parti et nous pourrons parler à notre aise pour tout éclaircir ! s'exclama-t-il avec joie. Mais au fait, se rappela-t-il en se tournant soudain vers son majordome. Qu'est-il advenu de Sebastian ?

- Votre Altesse, je crois qu'il s'apprête à partir-

- Non, laisse tomber. Finalement, nous en reparlerons demain aussi, l'interrompit le comte. Je suis trop fatigué maintenant. Tout ce que je désire, c'est faire un bon dodo ! Ah, voilà mes appartements ! Tu peux partir maintenant et oh, n'oublie pas de te charger de la carcasse de cette chère Elisabeth. Celle de Ciel peut bien rester où elle se trouve !

- Bien, Votre Altesse, répondit le majordome en s'inclinant alors que son maître, ne le regardant déjà plus, s'en allait vers ses appartements en baillant.

Sous la lumière de la lune était posé sur l'herbe le corps sans vie de celui qui fut Ciel Phantomhive le temps d'une courte vie. Il était étendu sur le dos, l'expression figée, les bras et les jambes désarticulés, les yeux grands ouverts comme s'il pouvait encore voir mais la bouche dignement fermée. Un sang écarlate s'était répandu sous son corps et son odeur commençait à se répandre dans l'air.

Un homme d'apparence humaine vêtue d'un costume de majordome déchiré, sans doute à cause d'une bagarre récente avec un autre diable, se pencha sur le corps et arracha la bague sertie d'un admirable diamant bleu qui se trouvait sur le pouce de l'ancien comte avant de l'amener aux lèvres de celui-ci. Le diamant se mit à briller d'une lueur singulière l'espace d'une seconde puis celui qui fut le majordome des Phantomhive pendant une génération le détacha des lèvres du comte mort et se releva, souriant avec satisfaction.

- C'est fini ? demanda un homme d'une impressionnante taille vêtu d'un costume noir très formel tout en replaçant ses lunettes sur son nez.

- Oui, Sir William, affirma d'une voix suave Sebastian.

- Je note : « En ce jour, le démon de rang 13 ayant contracté avec Dominic Phantomhive s'achève concernant la possession de l'âme de ce dernier, comme le stipule leur accord conclut du vivant de celui-ci ».

Il nota ses mots à toute allure dans le volumineux livre qu'il transportait puis il le referma presque brusquement et se mit à observer avec surprise la mine satisfaite du démon.

- Vous, les démons, êtes vraiment des créatures qui ne peuvent inspirer que du mépris, marmonna le Dieu de la Mort avec dédain.

- Pourquoi cela ? demanda celui qui ne se nommait plus Sebastian avec un air presque innocent.

- Vos agissements sont méprisables. Non seulement vous avez profité de l'innocence d'un enfant pour conclure avec lui un pacte odieux mais vous êtes aussi capable d'imiter les sentiments rien que pour que les humains s'attachent à vous et vous confient plus facilement leur âme … Vous avez vécu avec cette jeune personne longtemps, vous avez affronté tant de choses avec elle, n'éprouvez-vous donc aucune once de tristesse à sa mort ? lui demanda le Dieu de la Mort sur le même ton. Parfois, je me demande si vous êtes même dotés de sentiments.

Le démon sourit malicieusement puis réfléchit un moment.

- Je suis un démon, Sir William, répondit-il alors. Mon rôle est de corrompre et de répandre le mal. Je ne suis pas un ange. Nous, les êtres des enfers, ne sommes pas dépourvus de sentiments comme vous l'affirmez. Il nous en faut juste beaucoup pour nous attacher ou pour ne pas succomber à notre véritable nature. Le concernant, ajouta-t-il avec un sourire en jetant un regard au corps du défunt, cet humain n'a fait que me divertir. Pas une seule fois je n'ai ressenti autre chose que de l'amusement en sa compagnie. Mais je ne peux que reconnaître qu'il s'agissait d'une âme délicieuse, conclut-il en donnant un baiser au diamant bleu qui abritait la fameuse âme.

William le dévisagea puis lui tourna le dos. Il n'avait rien à faire avec un être pareil alors il s'envola au loin.

L'ancien Sebastian resta un moment à observer le corps de son ancien maître puis lui tourna le dos.

- Ce fut une belle aventure.

Il brandit le diamant bleu en face de lui, sachant qu'il n'y avait personne. Ce n'était pas par hasard que le duc Albertwood et son ami avaient choisi cet endroit pour l'exécution. Soudain, le vide se déchira et une brèche s'ouvrit. Il s'y enfonça sans un regard en arrière et elle se referma sur lui.

… Fin du Chapitre …