Merci à la fabuleuse Pommedapi pour avoir corrigé ce chapitre, je la remercie des tonnes et des tonnes de fois.
Merci aussi à Manon & Nimk-chan pour leurs gentils commentaires sur le dernier chapitre. Au passage, Nimk-chan, sympa ta photo de profil -)
Bonne lecture !
Chapitre XV
19 août 1897 – Compté de Hamphire
9 : 36
- Miss Camille ! Miss Camille ! Il est temps de vous réveiller !
Annie eut beau secouer sa jeune maîtresse dans tous les sens, elle ne parvint pas à la réveiller ou du moins à la faire se lever pour prendre son petit-déjeuner. La jeune fille qui s'était endormie toute habillée avait la tête enfoncée dans l'oreiller et ne disait mot. Elle avait envie de rester au lit, de ne plus bouger du tout… Elle ne voulait pas affronter ce qui allait arriver aujourd'hui.
- Miss Camille, je sais que vous devez être fatiguée car vous vous êtes couchée très tard mais vous devez au moins manger ce que je vous ai apporté. Après, je vous laisserai dormir autant de temps qu'il vous plaira, insista-t-elle en la secouant aussi gentiment que possible.
Elle continua à essayer de la persuader jusqu'à ce qu'elle entende des sanglots péniblement étouffés dans l'oreiller rose. Elle se figea, surprise, puis jeta un regard plein d'interrogations à ce corps qui ne voulait pas bouger.
- Miss, allez-vous bien ? lui demanda-t-elle en s'asseyant à ses côtés. M'entendez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?
Camille ne répondit pas et Annie, ne sachant plus que faire, se mit à lui caresser le dos. Sa main était douce et chaude, et son toucher était aussi léger que celui d'une plume, aussi réconfortant que celui d'une mère. Pour une raison qu'elle-même ignorait, cette attention redoubla les pleurs de Camille. Ce qui n'était qu'une petite averse se transforma en une tempête terrible qui fit rage dans l'être étroit et fragile de cette enfant.
Camille avait mal partout mais surtout dans son cœur qu'elle sentait prêt à exploser. Elle savait que ce n'était pas bien de pleurer mais elle n'avait pas la force de s'arrêter. Quelque chose de puissant s'était emparé d'elle et ne voulait pas la lâcher. De toute façon, elle méritait de souffrir ainsi et elle savait que même si elle pleurait des rivières, des lacs et des océans, ce ne serait jamais assez pour expier sa faute auprès d'elle-même et du monde entier. D'un côté, et même si elle souffrait, elle en était heureuse. Tout le monde mérite d'être puni d'une manière ou d'une autre et si personne ne se chargeait de la châtier, sa conscience allait le faire.
Elle se redressa alors et repoussa la main d'Annie violemment.
- Ne me touchez pas ! s'écria-t-elle, furieuse. Je ne veux pas manger, pourquoi ne comprenez-vous pas ?! Mais partez ! Et dîtes à tout le monde que je ne veux voir personne !
Elle essuya ses larmes pour se donner plus de contenance et fusilla sa femme de chambre du regard pour appuyer ses dires.
- D'accord, murmura celle-ci avant de s'enfuir de la pièce.
Annie n'avait encore jamais vu Camille dans un pareil état et elle n'aurait pas cru qu'une personne comme elle pouvait même ressentir de la colère. Elle était d'habitude si gentille, si adorable, ne posant aucun problème et acceptant tout comme si elle n'avait aucune volonté. Quelque chose venait de lui arriver, elle en était sûre. Un tel changement ne peut s'opérer sans un événement terrible pour le déclencher… Pour l'instant, elle allait la laisser se remettre de ses émotions puis elle ferait de son mieux pour savoir ce qui lui était arrivé. Elle se doutait sérieusement que son frère devait y être lié de près ou de loin. Rien de mal n'arrivait dans cette demeure sans qu'Alexandre n'y soit impliqué...
Camille resta donc seule, repliée sur son lit, encore vêtue de sa robe de la veille qui était maintenant froissée. Elle ne pleurait plus mais elle était roulée en boule sur les draps, regardant le vide avec des yeux rouges enfoncés dans une figure effrayante de pâleur.
Elle ne pouvait plus pleurer. Elle sentait encore la douleur mais elle n'y réagissait plus. Au moins, elle méritait ce qui lui arrivait, ce qui rendait la chose plus supportable. Cependant, elle ne voulait pas d'aide, de compassion ou même de tendresse, quelle que soit la personne qui pourrait les lui présenter. Une personne comme elle méritait la solitude, comme en prison, car la solitude était le lieu dans lequel la repentance s'exprimait le mieux dans l'âme des criminels.
Oh, comme elle voulait se repentir ! Ce n'était même plus un devoir pour ce cœur fragile et aimant mais un plaisir. Par la repentance, elle pourrait peut-être atténuer la culpabilité du crime affreux qu'elle avait commis.
Elle se mit à trembler… Elle se dégoûtait. Tout en elle la répugnait jusqu'à lui donner mal au ventre. Elle méritait la prison ou le bagne. Elle ne se sentirait bien que lorsqu'une haute justice proclamerait une sentence contre elle, lorsqu'elle serait humiliée et pointée du doigt, vue pour ce qu'elle était vraiment.
Mais elle savait que cela n'allait jamais arriver. Alors elle allait se punir elle-même et commencer à purger sa peine dès aujourd'hui.
…
- Buvons à notre victoire !
Alexandre ouvrit une bouteille d'excellent champagne, ce genre de bouteilles qu'il gardait précieusement dans sa cave pour les événements vraiment importants. Il servit un grand verre et le tendit au comte Trancy qui était assis sur un canapé, les jambes croisées et l'expression sans plaisir.
- Pour la première fois de ma vie, je vous vois véritablement enthousiaste, Lord Albertwood, lui fit-il remarquer alors qu'il prenait place près de lui. Nous devrions peut-être commettre des crimes plus souvent, vous seriez alors davantage joyeux.
- Non, non, non, fit Alexandre en secouant la tête. Sa mort n'est pas ce qui me rend heureux. Au fond, je suis plus soulagé que content. Ce qui me remplit de joie par contre, ce sont les parts de marché que je vais gagner après la disparition de cette bestiole!
- Vous êtes bien drôle, cher Lord, répondit le comte. Lorsque certains rencontrent une montagne sur leur chemin, ils essayent de la gravir ou de la contourner mais vous, vous sortez l'artillerie lourde et la rasez directement de la carte. Vous savez, j'ai connu des hommes plus délicats dans ma courte vie.
- Je n'aime pas la concurrence déloyale et encore moins les demi-mesures mais quoi que je fasse, je ne serai jamais aussi drôle que vous, répliqua Alexandre en souriant. Au fait, avant de mourir, il a menacé de révéler vos vraies racines, de quoi voulait-il parler au juste ?
- Il y a certaines blagues qui résonnent mieux dans la tête que sur les lèvres, biaisa le comte.
- Excusez-moi mais la retenue me fait défaut lors des moments d'émotions, s'amusa Alexandre. Je vous comprends parfaitement et je compte sur vous pour que notre innocente farce reste une blague personnelle.
- Vous ai-je déjà déçu ? lui demanda Alois, l'air offensé.
- Non, jusqu'ici je n'ai aucune raison de me plaindre de vous, au contraire, confirma Alexandre en se relevant pour aller observer la fenêtre. Mais qui sait, dit-il en contemplant le magnifique bout de jardin en dessous. Les choses changent.
- Vous pouvez me faire confiance, le rassura le comte.
- Vous avez surtout intérêt à garder le pacte, cher allié, répondit Lord Albertwood sans se retourner. Si je tombe à cause de vous, je vous entraine avec moi.
A ces mots, un petit rictus vint éclairer le visage du comte.
- Et si moi je tombe à cause de vous, je vous entraine également.
Il termina alors son verre et se mit à réfléchir, les yeux perdus dans le vide, avant d'éclater de rire. Alexandre cessa son inspection du jardin et se retourna. Alois riait aux éclats en tapant son genou.
- D'où vous vient cette soudaine hilarité ? s'enquit le Lord en allant de nouveau s'assoir en face de lui.
Se calmant un peu, Alois posa sur son complice un regard moqueur.
- Je pensais à votre jeu d'acteur de tout à l'heure, à la façon dont vous avez paru choqué en apprenant que le comte Phantomhive était mort, à votre air dépité et à vos mots si bien choisis ! Je parie que vous avez passé la nuit à les écrire et à les apprendre!
Alexandre détourna les yeux, l'air contrarié : Alois Trancy avait vu juste.
- Je ne pense pas que vous devriez en rire. Moi, au moins, j'ai fait un effort. De votre côté, vous n'étiez même pas ébranlé. Je pense même qu'un ou deux convives ont vu votre froideur à l'égard de cette nouvelle. C'était suspicieux. Mais passons, cela n'a plus d'importance. Le chef de police a emporté le corps. Aucun de nous deux n'a été suspecté, nous en avons de la veine ! Mais au passage, qu'avez-vous fait de Miss Midford ? Si elle est encore vivante, je propose de l'éliminer et sur le champ. Elle est gênante.
- Pas la peine de me le dire ! s'exclama le comte en réponse. Je ne suis pas un enfant, vous n'avez pas besoin de me commander et de me dire ce que je dois faire ! On s'est chargé de son compte et maintenant, elle doit être aux anges avec son chéri de Ciel !
- On ? nota Alexandre en arquant les sourcils. Combien de personnes avez-vous impliqué en plus ?
- Oh ! rit soudain Alois en se grattant le cou. Je voulais plutôt dire, je me suis chargé de son compte. N'y prêtez pas attention, ma langue a tendance à fourcher. Mais il n'y a pas lieu de faire cette tête-là, Lord, nous sommes tranquilles. Hors de tout soupçon !
Hors de tout soupçon, oui, ils l'étaient.
Celui qui avait découvert le corps du comte n'était autre que le pauvre jardinier lorsque celui-ci s'en était allé pour arroser la pelouse et les plantes à cinq heures du matin comme à son habitude. Le vieil homme auquel on avait donné plusieurs jours de repos était désormais dans son lit, en proie à une fièvre induite par le choc. Il avait failli mourir de peur en voyant le cadavre qui commençait à sentir.
Peu de temps après, c'était Alexandre qui avait été réveillé. Lorsqu'on lui avait appris la nouvelle, il avait paru aussi surpris que s'il ne le savait pas. Il s'était en effet entrainé à faire cette tête toute la nuit devant sa glace. Puis la police avait été appelée et elle était arrivée une heure plus tard. Après avoir inspecté la dépouille, elle l'avait emportée et les inspecteurs étaient venus interroger les convives qui venaient à peine de prendre leur petit-déjeuner.
Les interrogatoires avaient été peu fructueux globalement puisque la veille au soir, tout le monde avait trop bu et personne ne se souvenait plus de rien. Passons sur le fait que connaissant le rang social et les relations de la majorité des invités, les inspecteurs n'avaient pas trop osé les brusquer ou les déranger non plus. En somme, les interrogatoires avaient manqué de sérieux dans la méthodologie.
Néanmoins, ils avaient pu rassembler assez d'informations pour constituer un dossier solide sur la mort du comte.
La première chose qu'ils avaient remarquée avait été l'absence d'Elisabeth Midford, la fiancée du défunt. Ils avaient su en questionnant les invités que celle-ci avait passé la soirée à chercher son fiancé, visiblement en colère car ce n'était pas la première fois qu'il la délaissait. Le comte avait semblé songeur vers les derniers jours de sa vie, un peu rêveur… presque amoureux.
On lui avait prêté une liaison avec une actrice quelques mois auparavant. Ce n'était au départ qu'une blague mais une blague qui prenait tout son sens aujourd'hui. Nul ne savait qui entre les invités avait remis cette affaire sur le tapis mais ce devait être un féru de scandales. On s'était même amusé à donner à cette actrice qui n'avait à la base aucun visage, aucun nom, aucune crédibilité, toute une biographie. Miss Midford devait sûrement être au courant de cette liaison et se rendant compte hier que son fiancé n'allait jamais lui revenir, elle l'aurait assassiné et se serait enfuie…
Cela tenait parfaitement la route. Après tout, ce n'était pas le premier ni le dernier meurtre passionnel qui se produisait. Ce crime avait juste la particularité de mettre en scène de hauts personnages de la vie mondaine anglaise, rien de plus. Satisfaits de ce scénario et ne voulant surtout pas importuner davantage ces nobles qui pouvaient détruire leur carrière en un claquement de doigt, les inspecteurs s'étaient retirés avec comme seule mission de retrouver la meurtrière. Les invités étaient alors partis de la demeure avec l'agréable sentiment d'avoir pris part à un roman palpitant.
Il faut comprendre que ces êtres aimaient ce qui sortait de l'ordinaire, ce qui interrompait pour un moment la monotonie et la tranquillité dans lesquelles ils évoluaient constamment. Ce genre de drame n'était pour eux qu'un divertissement plus sensationnel que les autres malgré leurs airs choqués et leur indignation.
…
Après la fin de leur échange, Alois sortit du bureau de son allié pour le laisser travailler en paix, lui qui n'aimait rien d'autre davantage que le travail.
Il avait beau avoir joué la carte de la nonchalance devant lui, il était en réalité d'une humeur bien agitée. La visite de la police l'avait fort ennuyé et une image ne cessait de le hanter : celle de la Camille d'hier aux joues mouillées de larmes et au pied tordu. Ce poids sur son cœur, il savait que c'était de la pitié.
Néanmoins, il avait besoin de lui parler et pas plus tard qu'aujourd'hui.
Il traversa ainsi les couloirs de la demeure redevenus calmes. Des portraits et des tableaux tapissaient les murs. Pour la plupart, il connaissait les personnalités sur les portraits et il ne devait que reconnaitre le goût des Albertwood de génération en génération en matière d'art. Les fenêtres étaient toutes grandement ouvertes, laissant pénétrer l'odeur des fleurs qui s'épanouissaient dans le jardin sous le soleil d'août, portée par la brise agréable qui se transformait en baiser glacé lorsque l'hiver venait.
Il arriva bientôt à l'appartement de Camille devant cette grande porte blanche presque intimidante. Il prit une grande inspiration et leva son poing pour frapper mais une force implacable l'en empêcha. Il était soudain plein d'appréhension quant à l'accueil qu'elle lui réserverait. Sans doute n'allait-elle pas apprécier sa visite. Sans doute cela lui causerait-il plus de douleur qu'autre chose mais il avait besoin de lui parler, de savoir certaines éléments. Avec cette forte résolution en tête, il se mit à toquer à la porte.
Toc ! Toc ! Toc !
Il ne reçut aucune réponse et réessaya.
- Camille ! Ouvrez cette porte, s'il-vous-plait ! J'ai instamment besoin de vous parler. Répondez au moins, dites quelque chose ! Allez-vous bien ?
De l'autre côté de la porte, la jeune fille s'était couverte les oreilles avec ses mains et était toujours recroquevillée sur son lit, les yeux plein de larmes.
- Qu'il la ferme… Qu'il la ferme… Qu'il la ferme ! murmurait-elle en pleurant.
Le comte resta pourtant à frapper pendant une bonne minute et même s'il ne recevait aucune réponse, il s'obstinait. C'était une véritable torture mais elle était encore plus déterminée que lui à ne pas répondre. Elle n'avait tout simplement aucune envie de lui parler, de le voir … Sa seule image l'écœurait. Elle ne voulait plus de personne. Désormais, elle était convaincue que tout le monde était méchant, que sa confiance allait toujours être bafouée, que sous chaque sourire se trouvait un piège fourbe.
Toc ! Toc ! Toc !
Alois ne désarmait pas. Il n'allait pas s'arrêter, alors là non ! S'il y avait une chose qu'il ne pouvait supporter, c'était bien l'ignorance. Pour lui, c'était un supplice, encore plus lorsque la personne qui l'ignorait était Camille. Cette gentille et douce Camille… Oh ! Elle n'aurait jamais dû voir cette partie de lui. Pourquoi diable avait-elle dû voir cette partie de lui ?! C'était injuste !
- Mon bon Comte !
Il s'arrêta brusquement de cogner et se retournant, il vit une grande et belle blonde s'avancer vers lui. Elle était vêtue de l'uniforme des serviteurs mais cela n'altérait en rien la noblesse et l'élégance de son être. Il se fit la réflexion qu'elle avait toutes les qualités requises pour être un mannequin. Il la détailla ensuite un instant, les sourcils froncés, car il voyait en elle un air de déjà-vu avant de se rappeler qu'il s'agissait de la femme de chambre de Miss Albertwood. Elle avançait vers lui en soulevant sa robe pour marcher plus vite, le regardant furieusement de ses grands yeux bleus.
- Miss Albertwood a exigé ne point être dérangée par qui-que-ce-soit alors je vous prierai de ne plus l'importuner, lui dit-elle en arrivant à son niveau.
Elle était de sa taille : ce qui les séparait n'était rien d'autre qu'un misérable centimètre.
- Je demande le pardon, je n'étais point au courant de cela, répondit-il avec un grand sourire, les bras croisés. Veuillez faire parvenir à votre jeune maîtresse mes plus sincères excuses et dites-lui que je voudrais qu'elle m'accorde un entretien prochainement. N'oubliez pas de lui préciser que c'est une affaire d'une grande importance qui me pousse à chercher cela.
- Bien, Comte Trancy, fit la servante en s'inclinant devant lui. Je lui ferai parvenir vos mots aussitôt qu'elle sera dans de meilleures dispositions. Sachez qu'elle est souffrante aujourd'hui, cela lui arrive de temps à autre. Vous devez savoir qu'elle est d'une santé fragile et qu'un rien arrive à la chambouler. Cependant, je tiens beaucoup à elle alors je vous prierai de la ménager un peu, vous qui semblez la porter dans votre estime.
- Pour rien au monde je ne blesserai cette charmante enfant volontairement, lui assura-t-il en se retournant. Ah, et au passage, se rappela-t-il en faisant brusquement volte-face et en prenant la main d'Annie entre les siennes. Vous a-t-on jamais dit que vous étiez d'une beauté saisissante ?
La jeune femme cligna des yeux, prise au dépourvu par cette question.
- Que… Mais que voulez-vous dire, Monsieur le Comte ? demanda-t-elle en rougissant.
Ce dernier lui sourit doucement et la fit tourner pour l'observer sous toutes les coutures. La pauvre était si surprise par ce comportement qu'elle ne savait pas ce qu'il faisait.
- Comme je me le disais, murmura-t-il soudainement. Vous avez des mesures idéales. Des filles aussi belles que vous, j'en vois presque tous les jours au travail mais vous, dit-il en se penchant pour observer les traits de son visage de plus près, vous êtes un peu différente. Contrairement à beaucoup, votre visage, en plus d'être beau, a du caractère. C'est important le caractère, surtout dans le monde du mannequinat. Le caractère vous définit, vous rend unique. Combien ai-je vu de filles belles comme des Venus mais sans caractère? Ces filles sont partout et malgré tous les dons que leur a faits la nature, elles sont presque insignifiantes, elles n'arrivent jamais à se faire un nom dans le milieu… Mais votre cas est différent, je pressens que vous auriez un grand avenir si vous décidez d'exploiter ce cadeau de la nature à bon escient. Vous n'ignorez sûrement pas que je dirige l'une des plus grandes et des plus prestigieuses maison de couture de toute l'Europe. J'ai des branches en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie mais aussi en Autriche… Les gens s'arrachent les vêtements de la maison Trancy depuis deux siècles déjà et si vous acceptez de travailler pour moi, je vous jure que vous gagnerez une fortune en peu de temps...
- Mais-mais… n'est-ce pas mal ? Je veux dire que ma mère ne serait pas fière de moi si je gagne ma vie de la sorte.
- Oh, mais je ne vous propose pas de devenir une prostituée ! Au contraire, le métier que je vous propose est très noble, bien plus que celui que vous exercez en ce moment, ajouta-t-il dans un rire moqueur. À la place de laver, repasser et ranger les sublimes vêtements de votre maîtresse que vous devez envier, je vous offre la possibilité de les porter, de devenir une idole, de parcourir le monde, d'assister aux plus grandes réceptions et de faire la connaissance de personnalités que vous ne pourrez même pas regarder dans les yeux si vous décidez de continuer cette misérable existence!
- Vous exagérez ! dit-elle soudain, reprenant ses esprits et s'éloignant un peu du comte. Je ne peux accepter votre offre. Quoi que vous pensiez, la vie que vous me proposez ne m'intéresse plus. Je dois vous avouer que si vous me l'aviez demandé un mois plus tôt, j'aurais accepté mais maintenant, j'ai une dette que je dois rembourser. Ma maîtresse est seule, voyez-vous. Elle est si seule et abandonnée de tous qu'elle n'a que moi. Et puis, elle m'a rendu tant de services et s'est montrée si bonne que je ne pourrais la quitter sans trahir mes valeurs.
Le comte fronça les sourcils, incrédule.
- Vous me dites que par simple gratitude, vous êtes prête à renoncer à une vie pleine de luxe et d'opportunités ? En voilà une première ! D'habitude, je reçois un accord sur le champ lorsque je repère un modèle prometteur!
Finalement, il sourit.
- Ah, comme je l'ai dit, vous avez du caractère ! Je me trompe rarement lorsqu'il s'agit de deviner la vraie nature des gens. À vrai dire, je voulais vous tester pour voir si vous étiez digne d'être auprès d'un être au cœur aussi fragile que celui de Miss Albertwood et je vois que vous l'êtes en effet. Prenez bien soin de cette petite, elle est trop sensible, et vous qui avez du caractère, essayez de lui en donner un peu. Mais je n'ai pas menti, vous feriez un modèle remarquable!
Maintenant qu'il était un peu soulagé, il se retourna brusquement et s'éloigna. Décidément, ce n'était pas le moment de parler avec Camille. Tout était contre lui et elle semblait vraiment souffrante. Il devait prendre son mal en patience. Au moins, ce serait plus facile en sachant qu'elle se trouvait entre de bonnes mains.
Annie le regarda disparaitre et ne put s'empêcher de penser qu'il s'agissait d'un bien bizarre personnage.
…
Royaume de l'Ombre
Une voix de sirène chantait dans une forêt noire. Elle était douce comme celle d'une enfant mais elle fredonnait des airs que même le plus dément des compositeurs n'aurait pu imaginer. En entendant une pareille voix, en écoutant de pareils vers, l'on ne pouvait s'empêcher de chercher à connaitre l'emplacement de celle qui les récitait.
Bien que la forêt fût très noire, un astre surdimensionné d'une couleur sans nom et si proche qu'on avait l'impression de pouvoir le toucher si on levait la main, éclairait le chemin pour permettre de voir. Sous les pieds, pas de terre mais un chemin de sable et encore moins de plantes, juste des épines. Des épines taillées comme des piques qui bordaient la route et encerclaient les arbres aux troncs gris et aux feuilles noires. Le ciel aussi était noir, sans étoiles, incroyablement noir, si noir qu'on croyait devenir aveugle rien qu'en le fixant, peu importe à quel point l'astre brillait.
Pas une âme ne se faisait entendre. Tous ceux qui n'avaient pas su se faire discrets étaient morts, sauf celle qui chantait. En suivant la mélodieuse voix, on arrivait à une grande clairière. Comme dans le reste de la forêt, il n'y avait que des épines sur le sol, n'épargnant pas les quelques cailloux qui s'y trouvaient et les trouant, recouvrant presqu'intégralement le grand rocher qui se trouvait en son centre. Sur cet impressionnant rocher gris s'étalait une longue et brillante chevelure d'ébène, une chevelure aussi noire que l'était le ciel au-dessus d'elle. Ces cheveux avaient l'air d'être des fils de soie. D'apparence solide et d'une épaisseur grandiose, quelques mèches jouaient avec la brise glacée qui régissait le temps de la forêt. De gracieux doigts blancs, longs et fins, et au bout desquels se trouvaient de longs ongles noirs et pointus, s'affairaient à tresser les beaux cheveux.
Les doigts appartenaient à une main délicate qui s'étendait en un bras tout aussi long et fin couvert d'une peau laiteuse, et en levant les yeux un peu, on pouvait apercevoir un visage inexpressif. Ce visage avait des traits féminins très distingués, de longs cils aussi noirs que les cheveux, un nez fin, des joues inexistantes et un petit front sans un pli, sans une ride. En somme, cette créature avait une peau plus douce et plus belle que celle d'un nouveau-né. Et c'était de ses lèvres rouges entrouvertes que sortaient la belle voix et les vers tentateurs.
Cette personne à l'allure jeune portait une longue robe simple, beige, mais qui contrastait pourtant fortement avec sa peau pâle. La robe était remontée et l'on pouvait admirer sa longue et fine jambe pâle alors que l'autre était repliée. Elle était remarquable cette créature, épousant tous les critères de beauté. Mais en la voyant, on ne pouvait la confondre avec une humaine. Elle dégageait une aura troublante, étrange, bizarre même, une aura qu'aucun être humain ne pouvait posséder. En somme, ce n'était pas descriptible car les hommes n'avaient pas inventé de mot capable de désigner l'impression qui frappait à la rencontre d'un être pareil. Pour ressentir ce soulèvement dans l'âme, il fallait entendre cette voix, se tenir près de cette créature si proche en un sens et si loin dans l'autre de ce qui définit l'essence même d'humanité.
La femme continuait de faire entendre sa belle chanson, tressant ses cheveux d'ébène, mais elle se tut soudainement et ouvrit les paupières pour révéler au monde des yeux rouges qui tranchaient avec le blanc de sa peau lorsqu'elle vit que devant elle se tenait une grande personne portant une cape sombre et une capuche sur la tête de sorte que de son rocher, elle ne pouvait voir son visage. Néanmoins, elle sourit.
- Vous êtes revenu, murmura-t-elle de sa voix fluette. Vous êtes encore plus discret qu'avant, je ne vous ai point senti arriver.
La personne retira sa capuche et leva vers elle des yeux aussi rouges que les siens puis lui sourit à son tour. Il avait des traits aussi fins et beaux qu'elle mais avec un air plus masculin.
- Il le fallait bien… J'ai pu ainsi profiter de ta belle voix, lui répondit-il d'une voix suave.
Le sourire de la fille s'effaça. Elle se mit à flairer l'air et gémit de plaisir.
- Que c'est bon… Quelle odeur ! Je comprends maintenant pourquoi vous avez pris autant de temps. Ce genre d'âme mérite de patienter…
Ce dernier se remit à astiquer le diamant bleu à son pouce ganté de noir.
- Tu as toujours eu un bon odorat, lui dit-il alors.
- Comptez-vous reprendre vos anciennes responsabilités ? lui demanda-t-elle en continuant de tresser ses cheveux. Si la réponse est oui, alors vous devriez vous rendre sans tarder à la capitale pour rencontrer Sa Majesté. Depuis le début de la conquête de la Terre, le pays est en effervescence et elle ne cesse de vous demander.
- C'est pour cela que vous vous trouvez ici ? devina-t-il.
Elle hocha la tête.
- Que pourrais-je faire d'autre ? Je sais que je devrais travailler davantage mais je ne me sens plus apte à le faire dans l'ambiance qui sévit actuellement. Je ne peux être tranquille que dans ces forêts. J'ai hâte que cette conquête se termine. Sa Majesté a promis que dès que la Terre sera sous notre contrôle, il n'y aura plus de famine, plus de morts… Seulement, cela ne se fera pas de sitôt. Les Purificateurs continuent de nous arrêter …
- Oui, c'est une fâcheuse situation, approuva le démon en pressant son menton pointu. Mais ils commencent à faiblir. Sans l'eau de pureté qui leur permettait de nous tenir tête jusqu'à maintenant, ils doivent se rabattre sur leurs autres armes, or celles-ci ne sont pas aussi efficaces. Sur le long terme, nous l'emporterons s'ils ne trouvent pas de meilleures défenses. Quant à toi, ne laisse pas la paresse t'envahir, tu as des responsabilités. Nous comptons sur toi et tous les autres pour la production de l'Arderie.
- J'essaye, dit-elle. J'essaye vraiment de faire de mon mieux. Mais dès que les choses deviennent vraiment décisives, je me décourage et je fuis… Mais enfin, vous me connaissez bien. Vous savez que mon travail est cyclique…
Elle s'allongea sur le rocher, regardant l'astre qui brillait au-dessus d'eux.
- Je travaille un certain temps puis je me repose… Maintenant, je suis dans la période de repos et je vais bientôt me remettre à la tâche… Ah ! lâcha-t-elle avec une expression fatiguée. Que cette existence est rude ! Parfois, je voudrais tant devenir humaine pour pouvoir connaitre le repos éternel… Leur existence est certes courte mais si intense ! Toutes ces émotions si fortes, si bouleversantes… Et après toute cette souffrance et toute cette joie, ils ont droit au vrai repos. On aura beau en rire, les plaindre ou les considérer comme des proies, finalement, ce sont eux qui ont le plus de chance dans ce monde. Au moins, ils n'ont pas à se soucier de l'ennui et du vide de l'immortalité.
- Il est vrai qu'ils sont bien intéressants, ces hommes, mais excuse-moi, je dois maintenant me rendre à la capitale. Je ne peux me permettre de faire attendre plus longtemps Sa Majesté.
- Vous avez raison, mieux vaut ne pas faire attendre une telle personnalité, approuva la créature, regardant toujours le ciel d'un air absent.
- En attendant, tâche de reprendre tes fonctions aussi rapidement que possible, lui recommanda-t-il sur un ton un peu plus sévère. En temps de guerre, nous ne pouvons nous permettre de divagations. C'est la pérennité de notre espèce qui est menacée si la production de l'Arderie baisse, ne l'oublie pas. Si tu continues à prendre cela à la légère, tu sais que nous serons obligés de t'infliger des sanctions.
- Je le sais…Et je vais devenir plus sérieuse, promit-elle d'une toute petite voix avec l'air soumis qu'un élève prend pour ne pas se faire gronder davantage par son maître.
- Bien, conclut-il en contournant le rocher pour s'en aller, laissant la fille qui se remit à fredonner sa chanson macabre.
Traversant les forêts, il eut l'impression de ne jamais avoir quitté son pays. L'air était toujours aussi glacial, le ciel aussi sombre, la terre aussi propre… Un humain normal trouverait cet endroit repoussant et il ne pourrait définitivement pas y survivre. Ici, les démons qui n'avaient pu s'ouvrir une brèche vers le monde humain grouillaient partout. Ils constituaient la basse classe, la base de la pyramide sociale qui classait les démons et s'il y avait bien une seule chose que les démons respectaient, c'était la pyramide sociale car leur vie en dépendait. Quiconque tentait de renverser le système mis en place le payait au prix le plus fort. Monter en grade n'était pas aisé, rares étaient ceux nés dans les bas-fonds et qui avaient réussi à monter en grade. Lui faisait partie de ces êtres là.
Le Royaume des Ombres était une terre aux règles inviolables car il n'y avait ni pitié ni justice autre que la pensée de la classe dominante. Les Purificateurs l'avaient baptisée ainsi plus pour péjorer qu'autre chose mais surtout parce que malgré toutes leurs années d'étude, ils n'avaient jamais pu déchiffrer la langue des démons.
Pour les hommes, ils étaient des êtres ignobles, des ennemis à abattre sans rien d'attrayant à part leur physique développé au fil des âges pour faciliter la chasse aux humains. Les diables au contraire, n'éprouvaient aucune sorte d'aversion pour les humains. Ils leur étaient supérieurs dans le domaine de l'intellect et dans celui de la force. Tout ce qu'ils ressentaient, c'était une sorte de fascination mêlée à de l'avidité.
Les démons et les anges étaient des peuples éternels, existant depuis la nuit des temps avant même que les humains ne soient. Avant, les diables se nourrissaient d'anges et inversement. Ils étaient deux peuples ennemis qui avaient pourtant besoin l'un de l'autre pour exister. Après l'apparition des humains cependant, comme une fleur inconnue qui pousse dans le désert, leur particularité la plus marquante aux yeux des démons et des anges n'avait pas tardé à se faire remarquer : ils avaient en eux des âmes, des choses qui renfermaient une force fulgurante. Les diables étaient les seuls à pouvoir s'en nourrir et cela leur apportait mille fois plus de force que de se ravitailler d'un ange alors ils s'étaient mis à les chasser sans scrupule, dévorant, tuant… Les humains n'étaient au début pas assez armés pour se défendre contre eux et si les anges n'étaient pas intervenus, l'espèce aurait disparu.
En effet, ces créatures au grand cœur avaient érigé le principe de moralité pour encadrer leur existence et ainsi se différencier des démons qui agissaient comme bon leur semblaient, ne s'occupant même pas des conséquences la plupart du temps désastreuses de leurs actions. Ils avaient donc pris en grande affection les êtres humains qui partageaient avec eux l'envie d'ordonner la vie. Rester auprès d'eux et les guider le long de leur minuscule vie leur apportaient plaisir, prestige et une grande force. Ils avaient alors tout intérêt à protéger les humains des démons. S'en était suivie une grande guerre, une guerre qui n'avait jamais cessée.
Si un démon se nourrissait sans permission de l'âme d'un mortel, il devenait une proie des anges qui n'auraient pas de répit avant de l'avoir éradiqué. Pour contourner cette loi et ainsi s'assurer la tranquillité, les démons les plus intelligents avaient trouvé un moyen des plus ingénieux : pactiser avec l'être humain.
En échange de la réalisation d'un souhait, l'être humain offrait au démon son âme à sa mort. De cette façon, le démon pouvait la récupérer sans que les anges puissent intervenir et cela faisait gronder la colère des gardiens de la pureté. Nul besoin d'expliquer pourquoi conclure un pacte avec un démon est désavantageux pour l'humain et bien que celui-ci en soit dans la majorité des cas conscient, il le faisait souvent dans un moment de terrible désespoir où les émotions évincent pour un moment la raison. Ils ne savaient pour la plupart ce qu'ils perdaient car s'ils l'avaient su, ils auraient préféré mourir ou affronter leurs peurs.
Malheureusement, les anges ne pouvaient intervenir après la conclusion du pacte et ce dernier ne pouvait être remis en question. En même temps, le démon qui l'avait fait était protégé car l'âme lui revenait de droit.
Seulement, il n'y avait qu'une poignée de démons capables de conclure des pactes. Des démons assez forts pour réaliser les vœux parfois absurdes des humains. Les autres, les bas démons qui se cachaient dans la forêt, se lançaient alors à la chasse aux anges et s'ils arrivaient miraculeusement à ouvrir une brèche vers le monde des humains, nombreux étaient ceux qui cédaient à leurs pulsions et s'attaquaient aux humains, ce qui signait leur arrêt de mort.
L'ancien Sebastian marchait ainsi dans la grande forêt du Royaume des Ombres et rapidement, il la dépassa puis s'engagea sur un long chemin à l'apparence hostile. Les épines de la forêt n'étaient plus et il n'y avait plus que du sable, du sable jaune sale qui contrastait fortement avec le noir profond du ciel. Un vent sauvage régnait dans cette sorte de désert, soulevait les grains de sable pour les engager dans une valse longue et vertigineuse et le sifflement de l'air ainsi que les craquements produits par les collisions des grains entre eux jouaient une musique absurde.
Le démon avait remis sa capuche noire et s'était enveloppé de nouveau de sa cape. Même lui ressentait le froid dans cet environnement. Il n'y avait rien au loin et en se tournant de tous les côtés, on ne voyait que des tempêtes de sable. Un être sans aptitude particulière ni sens aussi développé que ceux des démons n'arriverait sûrement pas à y trouver sa route, n'oserait même pas avancer d'un pas à cause de la frayeur que plantait ce décor, cela s'il ne s'était point fait geler par la froideur ambiante.
Le diable continua d'avancer, presqu'indifférent au temps désastreux qui régnait. Et dire que les mortels se figuraient l'enfer comme une terre de feux et de flammes ! Il aurait sûrement préféré que ce soit le cas, cela serait certainement plus agréable qu'un temps aussi peu esthétique. Cependant et malgré tout, cela n'altérait en rien ses sens et il savait parfaitement où il devait aller car il y vivait.
Enfin, après avoir traversé de longues étendues de sable, quelque chose commença à se dessiner à l'horizon. L'image était floue et la seule chose dont on pouvait être sûr était qu'il s'agissait d'une forme blanche. Plus on approchait, plus elle devenait nette. Ainsi, ce qu'on croyait être une maison puis une tour, puis une tour encore plus grande, se révélait au final être un escalier d'une blancheur immaculée. En levant les yeux, on ne pouvait savoir vers où il menait. Il semblait s'étendre jusqu'à l'infini. Il était d'une taille impressionnante : chacune de ses marches faisait la taille d'une double-porte d'une des plus grandes demeures humaines et ses rambardes étaient sculptées dans une matière qui se rapprochait fortement du marbre mais en l'examinant d'un œil plus attentif, on réalisait qu'il s'agissait là d'une matière bien plus forte et inexistante sur la Terre. Des motifs étranges, des dessins incompréhensibles étaient aussi gravés sur les marches. Cela relatait une histoire mais tout ce qu'un œil humain pourrait y déceler était l'image d'un visage à la bouche grandement ouverte, aux traits tordus, aux yeux inclinés et aux sourcils froncés.
Juste avant la première marche de l'admirable escalier, il y avait une inscription dans le sable que les intempéries n'avaient pas réussie à effacer ou même à modifier. Elle était écrite avec les lettres qui composaient la langue des diables, celle que les Purificateurs n'était jamais parvenue à déchiffrer.
Près de l'escalier se trouvait également une horde d'êtres noir de peau, aux yeux rouges globuleux, de toutes les tailles et de toutes les formes : il y en avait des ventrus, aux ventres aussi gros qu'un tonneau, des minces et des filiformes. Certains dépassaient des montagnes par leur taille et d'autres n'étaient pas plus grands qu'une olive. Ils se déclinaient sous tous les aspects imaginables et inimaginables. Certains ressemblaient à des chiens et d'autres à des humains, bien que les piques aux bouts de leurs membres en disaient autrement, et il y en avait qui étaient si originaux qu'on ne pouvait les décrire. Mais ils avaient tous un trait commun : outre leurs yeux rouges et leur peau très noire, aussi noire que le ciel qui les gouvernait, c'était les cornes plantées au-dessus de leur tête. Des cornes blanches, parfois grandes, parfois petites, selon la taille de celui qui les portait. Elles étaient soit droites et épaisses, soit fines et inclinées.
Tous se trouvaient ainsi au pied de la première marche et tous essayaient de la gravir en vain. A chaque fois qu'ils tentaient leur chance, ils étaient en effet rejetés lamentablement et en éprouvaient une grande souffrance.
Ce n'était pas pour autant des créatures dénuées d'intelligence. Ils étaient parfaitement conscients que cela ne servait à rien de continuer mais ils n'arrivaient pas à s'en empêcher car étant les démons les plus inferieurs qui soient, ils étaient entièrement esclaves de leurs désirs. Grâce à leurs sens, ils sentaient ce qu'ils y avaient en haut et ils le sentaient si fort qu'ils ne pouvaient éviter de tenter leur chance encore et encore rien que dans l'espoir de pouvoir y goûter. Certains savaient ce qui se trouvait en haut, ils y étaient même nés. Ils avaient tout vu, tout connu mais à cause de leur comportement, ils avaient tout perdu. C'était eux qui essayaient le plus fort de franchir la barrière et de retourner là-bas pour goûter encore une fois à tous ces délices enfermés.
L'Arderie !
L'Arderie !
L'Arderie !
L'Arderie !
L'Arderie !
L'Arderie était la seule chose qui comptait pour eux, la seule chose à laquelle ils pensaient. Là-haut était plein d'Arderie ! Et même du bas de l'escalier, on la sentait et on ne pouvait s'empêcher de la convoiter même si on en n'avait entendu parler qu'à travers les légendes.
Soudain pourtant, tous se figèrent et s'éloignèrent de l'escalier comme le font les fourmis quand un pas humain approche. Notre diable arrivait. Il passa la tête haute entre eux, marchant avec grâce et élégance sur ses hauts talons noirs pendant que la horde tremblait et baissait la tête.
Le démon encapuchonné se trouva enfin devant l'escalier et piétina l'inscription sur le sable comme si de rien n'était pour monter la première marche le plus aisément du monde. Les autres n'étaient pas surpris mais serraient les dents de colère et ne prenaient pas la peine de cacher l'étincelle de jalousie qui brûlait dans leurs yeux rouges. Dès qu'il se mit à monter les marches, ils se précipitèrent ainsi pour essayer de le suivre mais la barrière invisible les en empêcha et ils restèrent au pied de l'escalier.
De son côté, plus notre diable montait les marches, plus ses sens s'affolaient. Il la sentait lui aussi, elle l'enivrait cette odeur d'Arderie. Mais contrairement aux autres, il savait ne pas céder à ses pulsions et c'était ce qui lui permettait de rejoindre la capitale. Le parcours était long, très long … Les escaliers ne semblaient mener nulle part. Il ne pouvait cependant pas survoler les marches. La loi était claire.
Finalement et après avoir épuisé ses forces, il arriva tout en haut. Il se retrouva devant une gigantesque double porte qui elle aussi semblait caresser le ciel. Devant elle, deux gardes géants armés mieux que les guerriers les plus barbares du monde humain veillaient à la sécurité de cette porte immense qui d'après sa stature ne semblait pourtant avoir besoin d'aucune sécurité complémentaire. Même le plus déterminé des envahisseurs ploierait le genou devant cette démente construction et perdrait en la voyant tout espoir de conquérir la ville qu'elle cachait derrière elle : elle était tout simplement imprenable.
Les deux gardes n'opposèrent aucune résistance à l'égard du nouveau-venu et se dépêchèrent même pour lui ouvrir l'immense double-porte. Il fallait une force titanesque pour réussir se faire et cela coutait même à ces deux costaux des efforts épuisants. Enfin, ce n'était pas tous les jours que quelqu'un entrait. De cet endroit, on sortait en effet plus souvent que l'on ne pénétrait. Il y avait seulement deux accès à la ville : le premier était celui que constituait cette grande porte blanche et qui servait à entrer uniquement et l'autre se trouvait à l'autre bout de la capitale et n'était utilisé que pour sortir. C'était par là-bas qu'on virait ceux qui n'étaient plus assez dignes d'habiter à la capitale.
Lorsque la porte s'ouvrit, une lumière dorée enivrante se manifesta. Le démon entra et dès qu'il fut à l'intérieur, la porte se referma derrière lui avec un grand bruit. Il frémit en l'entendant. Il ne s'était jamais vraiment habitué à ce son. Ses sens étaient très délicats et les brusquer ainsi n'était pas bon pour sa santé.
Cependant, il se reprit en peu de temps et continua de marcher vers la lumière dorée.
Ici, à l'entrée de la ville, tout était sombre et froid. Tout ce qu'on pouvait voir était une lumière d'un jaune éclatant qui brillait au bout. Ses pas résonnaient dans ce silence funèbre mais bientôt, il se figea. Il se trouvait au bord d'un gigantesque cratère d'où jaillissait une époustouflante flamme d'or grande comme une montagne.
Le démon essaya de se retenir de sentir son odeur qui engourdissait ses sens mais il céda et se pencha pour la flairer de plus près.
- Excusez-moi mais est-ce vous, Monsieur Le Général ?
Le nouveau venu s'arrêta bien rapidement de profiter de la délicate senteur et leva les yeux pour voir que de l'autre bout du cratère, un démon de forme humaine l'attendait.
- Oui, c'est bien moi. Pourquoi êtes-vous ici ? lui demanda-t-il en baissant sa capuche pour montrer son visage sur lequel se dessinait un léger sourire.
- Sa Majesté m'a demandé de venir vous escorter vers le palais. Sa Majesté sait que vous êtes ici, déclara-t-il en se tenant droit comme un piquet.
- Comme Sa Majesté est attentionnée ! Quel geste noble de sa part !
L'ancien Sebastian contourna alors le cratère, toujours avec le même sourire. Il souriait pour camoufler son ennui de devoir combattre la sensation agréable que faisait naitre en lui cette flamme dorée. Cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas retrouvé devant une telle source de tentation mais il n'allait pas céder. C'était sa maîtrise de ses instincts qui lui valait sa supériorité sur bien d'autres membres de son espèce. S'il y succombait, cela prouverait qu'il n'était pas meilleur que toutes ces choses qui essayaient contre et malgré tout de gravir l'escalier.
En approchant du serviteur venu le chercher, il remarqua que son habillage était assez réussi, même très réussi. Savoir prendre une forme humaine aussi convaincante était un signe de force. Il portait un uniforme noir et se tenait droit devant son supérieur.
- Dîtes-moi, débuta le Général en l'inspectant. Depuis quand êtes-vous au service de Sa Majesté ?
- Depuis dix ans, Monsieur Le Général ! répondit le serviteur en se raidissant légèrement.
- C'est assez peu de temps … Et puis, je remarque que vous êtes bien jeune. L'on n'arrive pas à ce genre de poste à votre âge, comment avez-vous fait ?
- Mes supérieurs ont remarqué que j'étais digne de servir la couronne malgré mon jeune âge, Monsieur Le Général.
- Bien, bien, bien, soupira-t-il. Vous n'avez pas l'air d'un pistonné, vous avez un bon contrôle de vous-même. Et puis, que pensez-vous de l'Arderie ? dit-il en se retournant pour montrer la flamme d'or qui éclairait le passage sombre.
- C'est une précieuse arme, Monsieur Le Général, que nous devons protéger à tout prix.
- Y avez-vous déjà goûté ?
- Non, Monsieur Le Général. Je n'ai pas eu cet honneur, répondit le subordonné.
- Ah, je vois … C'est pour cela que vous arrivez si bien à vous retenir. Mais je pense que n'allez pas tarder à en goûter. Vous êtes assez fort, je vous prédis un grand avenir.
- Merci, Monsieur Le Général ! Je ferai de mon mieux pour ne pas vous décevoir!
- Oh, je vous crois, sourit le diable.
Un frisson parcourut le jeune démon à la vue de ce sourire. Il l'escorta ensuite vers la sortie du passage. Un air frais comme au-dehors les y accueillit. Ils se retrouvèrent alors sur une colline qui surplombait la ville. De cette hauteur, ils pouvaient voir s'étendre devant eux une multitude de bâtiments rouges d'une architecture qu'on pourrait qualifier de particulière par rapport à celle des humains. Les constructions était d'une complexité inconcevable et démontrait la supériorité intellectuelle des démons face aux hommes.
Tout cela s'étendait sur une surface infinie. Un nombre important d'individus devaient habiter cet endroit mais on ne pouvait rien entendre avec des oreilles banales. Ainsi, l'accompagnateur de notre démon n'entendait rien malgré ses facultés exacerbées. Entre eux deux, seul le général avait des sens assez aiguisés pour distinguer la faible agitation qui habitait la ville.
Le ciel était tout aussi noir que dehors et l'astre qui brillait ne suffisait pas à tout éclairer. Des lumières blanches étaient donc dispersées un peu partout pour servir d'étoiles à ce ciel fade et sans couleurs.
- Allons-y ! décida l'ancien majordome avant de s'envoler.
- Oh, Monsieur Le Général ! Attendez-moi ! fit le serviteur avant de s'empresser de le rattraper.
Ce dernier avait l'impression qu'il n'avait pas volé depuis des siècles. Et pour être honnête, il n'arrivait plus à le faire comme avant. Comme quelqu'un qui reste assis jusqu'à ne plus sentir ses jambes. Il vacillait parfois mais avec le temps, nul doute qu'il retrouverait toutes ses capacités de démon.
Ils survolèrent la ville et tout au long de leur court voyage, ils ne virent aucun signe de vie en bas. L'ancien majordome lui-même ne discernait que très peu de ce qui se passait. Cette ville était le repère des démons les plus forts et les plus habiles. Ils se trouvaient dans la ville afin de conclure des pactes, de gérer leurs affaires... La discrétion était pour eux une seconde nature et compte tenu de ce qu'ils faisaient, il ne devait en être autrement.
Enfin, ils se retrouvèrent devant une bâtisse encore plus grandiose et protégée par des murs immenses presque imprenables qu'ils ne pouvaient survoler. La porte était davantage fortifiée que celle de l'entrée de la ville. Cette bâtisse était le palais royal. Le centre du pouvoir, l'endroit dans lequel étaient réunis les diables les plus puissants et les plus haut-placés. Rien qu'en se tenant au pied de la porte, on pouvait sentir leurs auras dans l'atmosphère.
L'impressionnante porte s'ouvrit lentement pour les deux arrivants, produisant un bruit encore plus désagréable aux oreilles de notre démon que celui de la porte de la ville. La première faveur qu'il allait demander à Sa Majesté serait de remédier à ce bruit car même si cela était laissé volontairement pour impressionner les visiteurs, ce genre de disposition agressait davantage ses sens qu'autre chose. Il serra donc les dents mais tâcha de se contenir du mieux qu'il le pouvait. Il allait bientôt se retrouver près du monarque de toute son espèce. S'il tenait à son existence et à son rang, il se devait de faire bonne figure.
Une fois que la porte fut totalement ouverte, se révéla à eux un château d'une taille exceptionnelle. Plusieurs de ses tours s'élevaient jusqu'à perte de vue. Il n'y avait cependant que très peu de fenêtres. Ils avancèrent ensuite à travers la longue allée parée de roses. Elles étaient toutes de la même couleur rouge, de la même taille, portaient le même nombre d'épines, n'avaient aucune odeur… Bien sûr, ce n'était pas de vraies roses mais des illusions. Aucune fleur ne pouvait pousser dans un monde comme le leur. Mais pour affirmer son pouvoir, Sa Majesté avait fait mettre de fausses roses, des chimères dans son jardin car c'était l'un des sorts les plus difficiles à exécuter.
Il fallait s'emparer d'une rose de la Terre, la multiplier au nombre souhaité en prenant bien soin que toutes les copies soient conformes puis les alimenter sans cesse en énergie. Entre temps, la vraie rose mourrait. Elle n'appartenait pas à ce monde et même avec toute l'énergie et le savoir-faire des démons, il était impossible de la conserver.
Ils arrivèrent bientôt devant un autre grand escalier et en gravirent les marches puis entrèrent dans le palais. Le hall était d'un luxe inouï : on y voyait partout mille et un signes de richesse. Mais il n'y avait absolument personne, et pas un bruit.
- Son Altesse m'a demandé de vous amener directement vers ses appartements, l'informa le serviteur en lui faisant signe de le suivre.
L'ancien majordome n'avait en aucun cas besoin de quelqu'un pour lui montrer où se trouvaient les appartements de Sa Majesté. Ce n'était pas la première fois qu'il s'y rendait. Cependant, il sourit au jeune démon et le suivit à travers les couloirs écarlates du palais. Tout y était rouge sang, absolument partout : le sol, les murs, le plafond qui était si haut, sans doute pour permettre à ceux qui voulaient voler de le faire. Des lumières vert clair illuminaient leur passage. Il ne s'agissait pas de vulgaires lampes : elles ressemblaient davantage à des étoiles qu'on aurait pêchées dans le ciel pour les accrocher au plafond. Des objets rares et précieux comme des épées longues et serties de piques, des bâtons de bois rare et d'autres objets tout aussi étranges étaient exposés sur les murs. Ces choses avaient servi à un moment ou à un autre dans l'histoire à mettre Sa Majesté sur le trône suite à nombre de guerres et elle tenait absolument à les conserver et à les exhiber comme des trophées.
Finalement, le serviteur s'arrêta devant une immense porte noire. Il ne toqua pas et ouvrit la porte directement pour pénétrer dans la pièce, suivi de près par son général.
- Votre Majesté, je l'ai amené à vous, déclara le serviteur en faisant une profonde révérence.
- Bien, laissez-nous maintenant.
Celui-ci s'exécuta.
L'ancien majordome se retrouva dans un immense salon décoré tout aussi luxueusement. Tout était rouge, comme dans le reste du palais. Le mobilier était composé de plusieurs sièges élégants qui formaient un cercle au milieu de la pièce mais malgré leur belle apparence, ils ne donnaient guère l'envie de s'assoir dessus. Pourtant, une jeune fille avait pris place sur l'un d'eux et s'occupait à parcourir des yeux une feuille sur ses genoux, laissant ses pieds reposer sur le tapis doux dont les broderies dorées brillaient sous les lumières vertes.
Notre diable s'avança vers elle et prit sa jolie main entre les siennes pour la baiser.
- Assez, Sebastian ! s'agaça-t-elle en la lui arrachant.
- Pardonnez-moi, Votre Altesse mais cela fait si longtemps que je ne vous ai pas vue. Vous ne pouvez vous figurez à quel point vous m'avez manqué ! Et je vous en prie, ne m'appelez pas par ce nom. Je ne suis plus Sebastian, je n'ai pas de nom. Je ne suis que votre humble serviteur.
Elle leva sur lui des yeux rouges sévères puis les détourna avec un apparent dégoût.
- Vos sales tours ne marchent toujours pas sur moi, ne le comprenez-vous pas ? Je vous trouve misérable. N'êtes-vous pas assez gradé maintenant ? Cessez vos sales manigances et vos misérables tentatives ou je vous enlève tous vos titres à l'instant.
- Mais vous ne vous séparerez pas de moi, n'est-ce pas ? sourit le diable.
Celle-ci ne réagit pas. Elle se contenta de se lever dans sa belle robe rouge brodée d'or et de s'avancer gracieusement vers une table posée dans un coin de la pièce. En la regardant marcher ainsi, le diable se souvint de sa grâce légendaire et se fit la réflexion qu'elle était encore plus majestueuse qu'avant. Elle était toute puissante et certainement l'individu le plus fort de toute leur espèce.
Sur la table vers laquelle elle se dirigea, il y avait une plaque de verre. Elle la prit dans ses mains et se mit à la palper, tournant le dos à notre démon.
- J'ai appris que durant votre passage sur Terre, vous avez pactisé avec un humain particulièrement impliqué dans des affaires peu nettes et qu'à la suite d'une de ces affaires, vous avez dû vous battre avec un certain ange déchu.
- Vous êtes, comme toujours, très bien informée, Votre Altesse, dit-il en la regardant avec un sourire au coin des lèvres. Mais pourquoi m'en parlez-vous ?
- Cet ange, est-il mort ? demanda-t-elle alors, continuant de palper la plaque de verre.
- Non, malheureusement non, soupira-t-il avec dépit. Pourtant, j'aurai parié beaucoup de choses qu'il l'était lorsque j'en ai eu fini avec lui mais je ne sais par quel miracle il a réussi à s'en sortir. Je suis désolé, dit-il en s'inclinant car même si elle ne le voyait pas, elle pouvait le sentir. J'ai failli à mes devoirs, je vous promets que cela ne se reproduira plus jamais. Et si vous m'en donnez la permission, je retournerai immédiatement sur Terre pour régler ce fâcheux problème.
Elle se retourna alors pour lui faire face, le regard dur.
- Je ne vous permets pas de retourner sur Terre, je vous l'ordonne. Retrouvez cet ange et amenez-le-moi, exigea-t-elle en marchant à nouveau gracieusement vers son siège.
Notre diable s'inclina une nouvelle fois et elle reprit la feuille de papier dans sa main, se remettant à la parcourir des yeux.
- Désormais, vous vous appellerez Sebastian et je n'accepterai aucun refus.
- Mais pourquoi donc ? s'étonna-t-il, serrant les poings.
- Seuls les démons de bas étage peuvent se permettre d'être sans nom et vous n'en faîtes plus partie. Maintenant que nous pouvons vous nommer, nos affaires seront facilitées, répondit-elle sans même lever les yeux de son document.
- Mais pourquoi avoir choisi ce nom ? Il y en a tant d'autres qui m'iraient bien mieux, protesta-t-il.
La Reine se contenta de lever vers lui des yeux moqueurs, un sourire presque imperceptible dessiné sur ses lèvres rouges.
- Osez-vous discuter la volonté de votre souveraine ? le provoqua-t-elle.
Il baissa aussitôt les yeux et s'inclina encore.
- Pardonnez mon emportement, Votre Majesté. Je promets de ne plus remettre en cause vos ordres. Si vous voulez que je me nomme Sebastian, je porterais ce nom avec fierté car c'est vous qui l'avez choisi. Après tout, votre goût est si sûr et-
- Trêve de bavardage, apprenez à être concis, Général Sebastian, l'interrompit-elle en agitant la main d'impatience. En plus, si j'étais vous, je ne montrerais plus la témérité de m'adresser à ma Reine de la sorte car si je dois vous le répéter, je vois clair dans vos intentions.
Le Général sourit. Encore une fois, elle prouvait qu'elle n'était pas une démone de bas étage, et encore moins une humaine … Il avait oublié ce qu'elle était et il devait atténuer ses ardeurs, il ne pouvait se permettre de risquer son poste et son grade en agissant de la sorte.
- Je n'ai à votre égard que le dévouement le plus sincère, Votre Majesté.
- Et c'est tout à votre honneur. Maintenant, prouvez-moi ce dévouement en vous rendant sans tarder sur Terre pour accomplir la mission dont je vous ai chargé, rappela-t-elle.
- Je n'y manquerai pas, répondit-il.
- Donnez-moi votre main.
Il enleva son gant d'un geste leste puis se mit à genoux, baissa la tête et présenta sa main. La souveraine la prit dans les siennes et, mettant son index au milieu de sa paume blanche, elle la marqua d'un cercle rouge avant de la repousser.
- Général, n'abusez pas de l'Arderie, lui recommanda-t-elle alors. Vous savez quels peuvent être ses effets, surtout sur les démons de votre sorte. Certains diables de haute naissance y succombent parfois … Je ne veux pas que davantage de mes serviteurs se perdent d'une façon aussi indigne.
Sebastian remit son gant calmement.
- Ne vous en faîtes pas, Votre Majesté, je ne suis pas comme les autres. Ne me suis-je point assez prouvé à vous dans le passé ?
La Reine baissa la tête de nouveau sur son document.
- Ce n'est jamais assez, il faut toujours faire plus, murmura-t-elle.
- Et je ne cesserai jamais d'en faire plus, lui affirma-t-il doucement avant de se retirer poliment, laissant la souveraine de nouveau à ses affaires.
Son entrevue terminée, il ne prit pas longtemps à notre Sebastian pour arriver jusqu'à la sortie de la ville. C'était une petite porte noire nichée au milieu de la vallée la plus sombre où aucune lumière ne pouvait parvenir. Il y faisait davantage froid que dans le reste de la capitale car elle communiquait directement avec le dehors et elle ne pouvait servir qu'à sortir. Cette fois, il n'y avait qu'un seul garde à la protection et il était ridiculement petit, chétif et trouillard. Dès qu'il vit notre diable mettre les pieds sur le sol, il se prosterna d'ailleurs devant lui, tremblant de peur.
- L'Arderie, ordonna Sebastian d'un air grave. C'est Sa Majesté elle-même qui m'envoie.
Et pour prouver ses paroles, il enleva son gant et lui montra le cercle rouge sur sa paume.
Les tremblements du diablotin redoublèrent et, lui qui était vêtu d'une robe noire bien trop amble, sortit de sa manche une petite bourse. Il l'ouvrit et l'espace d'un instant, une lumière d'or éclaira l'endroit sombre, montrant le visage creusé du diablotin, son crâne chauve, son large front parsemé de veines, la pâleur de sa peau aux frontières du vert, son nez coupé et ses yeux rouges globuleux qui ne demandaient qu'à sortir de leurs orbites.
Il prit de ses doigts squelettiques aux longs ongles noirs et tranchants deux flammes d'or et les remit au démon devant lui en tremblant.
Dès que Sebastian s'en empara, il les plaqua sur ses yeux et ses pupilles rouges les aspirèrent en un instant. Cela fait, il lâcha un gémissement de plaisir et soupira. Des lignes rouges apparurent alors des deux côtés de son visage, creusant leur chemin à travers la chair de ses oreilles jusqu'au centre de ses joues. Il soupira encore et un minuscule sourire étira ses lèvres mais il se reprit bien vite et remit son masque de froideur. Il ne devait pas se laisser enivrer par l'Arderie ou il finirait comme le diablotin en face de lui.
Sans plus de cérémonie, il s'avança et franchit la porte. Décidément, il n'aurait pas l'occasion de savourer sa nouvelle proie jusqu'à ce qu'il ait attrapé cet ange damné. Il avait donc tout intérêt à le faire rapidement.
…
20 août 1897 - Asile pour femmes de Londoratte
Assoupie sur le sol, sa longue crinière blonde gisait sur le sol à ses côtés. Ses sens étaient engourdis et elle transpirait lourdement. Il faisait si chaud ici! Et l'absence d'air pur commençait à lui faire perdre pied. Elle était dans un état de fatigue constant même si elle essayait de faire des exercices aussi souvent qu'elle le pouvait.
Mais comment pouvait-on rester sain dans des conditions pareilles ? On ne venait l'aider à se laver que très peu et l'eau était toujours brûlante. La chaleur lui causait des maux de tête infernaux et son esprit n'arrivait plus à fonctionner comme avant. C'était comme si elle était continuellement dans un four dont les flammes grillaient ses pensées comme du pain.
Et elle ne connaissait plus que le noir. Qu'elle ferme les yeux ou les ouvre, c'était la même chose : il faisait terriblement noir. Elle qui chérissait tant la pâleur de sa peau, elle l'échangerait volontiers en cet instant contre une minute sous le soleil, le soleil dont la lumière aveuglante lui manquait tant …
Elle n'arrivait plus à contrôler ses pensées et celles-ci les menaient toujours vers ses souvenirs d'enfant. Des scènes qu'elle avait oubliées depuis des années lui revenaient en mémoire, défilaient devant ses yeux et faisaient naître sur ses lèvres un minuscule sourire qui ensuite se retrouvait suivi par des cascades de larmes.
- Mère… Oh, mère ! faisait-elle en s'étouffant. Je sais… Oh oui, je sais que j'ai été une mauvaise fille mais-mais, pour Dieu, sauvez-moi ! Mère !
Qu'elle vienne la sauver sa belle maman, sa bonne maman, qu'elle vienne la sauver de son sort et elle passerait le reste de sa vie à payer son péché… Elle deviendrait une servante, épouserait le plus gueux des gueux, travaillerait dans les champs, dans la cuisine, abimerait ses belles mains à laver le linge, à faire la vaisselle, casserait ses beaux ongles à récurer les recoins les plus sales et noircirait sa belle peau à travailler sous le soleil cuisant …
Elle était prête à tout pourvu qu'on la sorte d'ici … C'était insupportable.
- Mais non ! Mais non ! Quelle idiote je suis !
Du moins, elle pensait ainsi quand le désespoir la dominait. Après, heureusement, elle revenait à ses esprits et se rappelait les bonnes pensées, les vraies pensées, celles qu'elle avait avant même d'arriver ici lorsqu'elle était encore en possession d'un esprit complètement sain. Maintenant, elle était aux portes de la folie …
Toujours à terre, elle chercha la fourchette près d'elle et au moment où elle la prit en main, une lumière blanche l'aveugla à travers ses paupières closes.
Rapidement, elle ouvrit les yeux et découvrit sur le seuil de la porte une stature aux larges épaules.
- Comment vas-tu, ma colombe ? demanda une voix grave.
Ma colombe …
Elle reconnut sans peine la voix mais surtout à qui elle appartenait. Elle écarquilla les yeux et se releva en sursaut malgré la fatigue qui l'assommait.
- Monsieur Draner ?
- Oui, ma colombe. C'est bien ton Monsieur Draner, dit-il en s'approchant.
Il la prit dans ses bras et plongea son nez dans son épaisse chevelure d'or.
- Toujours aussi belle, murmura-t-il en se mettant à regarder son visage. Que dis-je ! Encore plus belle ! Tu n'as jamais été aussi belle qu'avec ce regard! Tu me regardes comme si je te délivrais ! Oui, maintenant tu es toute à moi. La belle des belles est enfin à moi !
Aussitôt, elle le gifla et il entrouvrit les lèvres pour la fixer, surpris, tandis qu'elle s'arrachait de lui.
- Je préfère encore mourir qu'être délivrée par vous, gros porc !
L'homme serra les poings et le regard de surprise qu'il lui avait adressé se changea en fureur.
- C'est comme cela que tu t'adresses à ton sauveur ?! enragea-t-il.
Il la prit par les cheveux et la jeta à terre: elle ne pesait pas plus lourd qu'une plume à présent. Au sol, elle garda la tête baissée et ne fit plus un mouvement. Il ne pouvait même pas l'entendre respirer. Alors, il reprit son air doux et s'agenouilla à ses côtés pour l'enlacer de nouveau, baisant son joli cou exposé.
- Qu'elle est belle ma poupée et que sa peau est douce …
Il se mit à baiser ses joues avidement.
-Qu'elle est douce ! Et dire qu'elle est à moi maintenant !
Il avait dans ses bras une pierre froide qui ne réagissait pas à ses caresses, qui semblait hors du temps et de l'espace. De ses yeux bleus si clairs, elle fixait la porte ouverte et était sans voix devant la lumière du soleil qui entrait.
Une larme coula sur sa joue.
- Maman, lâcha-t-elle.
Lydia s'effondra en larmes et, surpris de nouveau par ce mouvement soudain, Monsieur Draner la laissa retomber au sol. Elle étreignit son estomac sous les convulsions qui la secouèrent et pleura, pleura d'une voix étranglée par l'orgueil. Sa douleur était accrue par le sentiment de honte. La honte de pleurer, la honte de souffrir devant et à cause de ce monstre qui se tenait non loin d'elle.
Elle sentit alors une main caresser son dos et elle la repoussa violemment.
- Salaud ! Pourquoi ne comprenez-vous pas ?! Lâchez-moi !
Elle se redressa pour lui faire face, les yeux rougis par les larmes.
- Pourquoi êtes-vous ici ?
- Mais pour te retrouver, colombe ! dit-il avec un sourire chaleureux.
- Premièrement, je ne suis pas votre colombe ni la colombe de quiconque ! Deuxièmement, je crois m'être exprimée assez clairement : je ne veux plus rien avoir à faire avec vous ! répondit-elle en tremblant sur ses jambes, les sourcils froncés et une expression de haine creusée sur son beau visage.
- Mais tu sais que tu es ma colombe, que tu es à moi! As-tu donc oublié cette belle nuit que nous avons passée ensemble, serrés l'un contre l'autre, cette belle nuit où tu t'es donnée à moi de ton plein gré ? lui rappela-t-il avec un sourire au coin des lèvres. Avoue que tu as aimé, petite dépravée…
L'expression de Lydia se mua de la haine au dégoût. Les images de cette humiliation qu'elle avait tentée de toutes ses forces d'ensevelir remontaient à la surface et lui retournaient l'estomac. Elle dut déglutir plusieurs fois pour s'empêcher de vomir.
- Mais vous aussi, vous avez la mémoire courte! N'omettez pas de mentionner que si je vous ai laissé délester vos pulsions primitives sur moi, c'était par obligation! Par votre comportement, vous avez prouvé que vous étiez aussi laid de l'intérieur que de l'extérieur : vous avez été assez crapuleux pour m'imposer un chantage de la pire espèce alors n'osez pas penser qu'une personne telle que moi pourrait un jour vous adresser un regard par plaisir!
- Quel orgueil ! Quelle noblesse ! Vous n'en êtes que plus belle !
À ces mots, Lydia fut sûre qu'il se moquait d'elle.
- Mais si j'étais toi, ma colombe, je ne parlerais pas à mon chevalier servant de cette façon car je viens pour te libérer de ta prison. Ainsi, tu seras toute à moi, lui sussura-t-il ensuite.
Il prit une de ses longues mèches blondes et la porta à ses lèvres mais elle la lui arracha.
- Je préfère encore rester ici!
- Ah vraiment ? s'exclama-t-il. Alors tous ces jours de confinement ne t'ont pas rendue plus sage … Je croyais pourtant que la solitude affectait les sens de ces pauvres créatures … Eh bien, je crois que je dois user d'autres moyens. Puisque tu ne veux pas de moi, je vais t'envoyer un être bien plus crapuleux que ma pauvre personne et je te garantis qu'après lui, tu sauteras dans mes bras!
Elle croisa les bras puis baissa les yeux. Elle contempla ainsi le sol avec un regard craintif avant finalement d'éclater de rire.
- Après tout ce que vous m'avez fait, déclara-t-elle alors avec un sourire amer. Après tout cela, vous croyez toujours que vous allez pouvoir m'avoir ? Que vous êtes bête ! Vous me dégoûtez vraiment! Vous me dégoûtez comme personne ne m'a jamais dégoûtée… Ah, mais maintenant, je ne suis plus obligée de me plier à vous, non, non … Je n'ai vraiment plus rien à perdre… À part peut-être la vie mais si vous m'en priviez, vous me soulageriez plus qu'autre chose. Je sais que je n'ai pas été la meilleure croyante qui soit et je ne crois plus tellement en Dieu mais s'il existe, j'aimerais bien lui parler… Mais bon, je diverge ! Je suis prête à tout accepter, à tout encaisser, dit-elle en se baissant pour ramasser la fourchette sur le sol. Mais d'abord …
Elle s'avança doucement, sourire aux lèvres, s'arrêtant devant lui pour le regarder de ses beaux yeux bleus. L'homme fut alors si envoûté qu'il se pencha pour déposer ses lèvres sur les siennes mais à ce geste, elle lui planta la fourchette dans l'œil.
Il tressaillit et tenta d'enlever l'arme enfoncé dans son orbite, les mains tremblantes.
- Sale garce !
Il s'élança ensuite vers elle et lui donna une claque si forte qu'elle tomba par terre.
- Ah, mon œil ! Mon œil ! Mon œil ! Mon œil ! Docteur ! Appelez le docteur ! cria-t-il finalement en se tortillant sur place. Et toi ! Et toi, sale garce ! Tu vas voir ! Je te jure, tu vas voir !
Il sortit en courant, claquant la porte derrière lui et Lydia resta au sol tout en relevant néanmoins la tête, victorieuse. Sa joue avait beau être rouge et brûlante, elle souriait de toutes ses dents. Elle ne tarda d'ailleurs pas à s'assoir et à éclater de rire.
Elle se roula de nouveau en boule et serra son estomac encore une fois, mais à cause de l'hilarité. Elle s'étala par terre puis se mit à le frapper pour réduire la violence du rire qui la déchirait.
- HA ! HA ! HA ! On verra ! On verra, gros porc !
Elle essuya enfin la larme qui perlait au coin de son œil et reprit sa position assise, regardant la porte avec un sourire triomphant. Elle était fière d'elle-même comme jamais.
- Reviens vite, je n'ai pas fini de m'amuser …
…
Il ne revint pas et elle resta à ressasser la scène, à la considérer sous tous les angles. Tour à tour, elle ressentit de la fierté, de la joie, de la crainte, mais pas de regrets ou de remords. Elle n'avait jamais été impertinente ou grossière, elle avait toujours emprisonnée la bête qui grondait en elle derrière des barreaux de bienséance mondaine et de principes, et maintenant qu'elle l'avait laissée s'exprimer, elle en ressentait une vive et poignante jouissance. Elle ne pouvait s'empêcher de sourire, et encore moins de rire aux éclats.
Jamais elle n'aurait cru qu'un jour elle serait capable d'une telle violence mais c'était tellement bon ! Elle ne s'arrêtait plus de palper la fourchette et de l'embrasser.
Elle déposa ainsi de nouveau un baiser dessus.
- Ah, toi, je t'aime, petite fourchette !
Peut-être était-elle devenue vraiment folle. Une folle n'aurait pas agi différemment après tout … Mais elle en doutait. Elle aurait voulu invectiver cet homme davantage, utiliser les pires mots qui existent (car elle avait grandi dans un environnement qui n'était pas propice à l'apprentissage des injures et elle en connaissait très peu).
Finalement, si elle se révélait être vraiment devenue folle, était-ce si grave ? Les fous, ces gens inconscients du monde qui les entoure, qui vivent repliés dans un monde imaginaire fait de magie et de bonbons, qui disent ce qu'ils veulent, qui ont oublié ce qu'est la société et quelles sont ses règles, ne sont-ils pas les personnes les plus heureuses qui soient en réalité ? Ils ne ressentent plus de culpabilité, plus de tristesse, plus de haine … Que leurs cœurs et esprits doivent être paisibles !
Mais elle n'était pas folle : elle était toujours triste et terriblement alerte quant à sa situation… Pourtant, pour une fois, rien que pour une fois, elle allait s'offrir ce luxe qui constituait le quotidien des fous : elle allait s'abandonner aux bras de Morphée et danser avec les rêves pour oublier sa misérable vie.
Cependant, même cela semblait lui être proscrit.
Elle entendit en effet bientôt la porte s'ouvrir. Allongée sur le sol, elle ouvrit les yeux, soupira puis sourit doucement. Tout allait recommencer …
Le docteur tenait une lampe dont la lumière orangée le faisait paraitre encore plus grand dans ce noir cauchemardesque qu'il ne l'était sous l'éclatante lueur dorée et bienveillante du jour. Il entra, referma la porte derrière lui et s'avança vers elle. Chacun de ses pas faisait trembler le sol sur lequel elle avait plaqué son oreille. Sa blouse d'une blancheur pure était fort inappropriée pour ce qui allait suivre. Inappropriée et dérangeante, comme si un diable se drapait de la robe d'un ange avant de corrompre un mortel.
Il rapprocha la lampe de son visage et la lumière lui révéla des yeux d'azur qui le fixaient avec un sourire moqueur. Il eut un mouvement de recul.
Les yeux de cette créature étaient foudroyants et de qui se moquaient-elles, ces lèvres parfaites ?
Néanmoins, il se reprit rapidement.
Et la torture commença.
Il lui arracha la fourchette, sans doute averti des dégâts qu'elle pouvait causer. Évidemment, elle se débattit mais la nature avait donné l'avantage à son adversaire d'être né homme et d'être mille fois plus fort qu'elle. Il la maîtrisa en un instant et elle comprit qu'il était impossible de lui échapper et que crier ne servirait à rien : personne n'allait l'entendre.
Elle ferma les yeux et se mordit les lèvres. Aucun son ne s'échapperait de ses lèvres, aucune larme ne fuirait de ses yeux … À ce moment, elle cessa de croire en Dieu. Si le Dieu qu'on l'avait incitée à vénérer depuis sa tendre enfance existait, il ne laisserait pas une chose pareille se produire …
L'on ne peut dire s'il y prit du plaisir. Quel genre de plaisir peut procurer une pierre froide et insensible, aussi belle soit-elle ? Mais il n'y a aucun doute sur le fait qu'elle connut durant le supplice toutes les émotions, sauf le plaisir. On peut se demander ce à quoi servait toute cette souffrance. Les hommes font du mal sans raison parfois.
Une fois son affaire terminée, il se retira et tomba à ses côtés sur la couchette. Lorsqu'elle ne sentit plus son poids sur son corps, une vague de soulagement la traversa toute entière et elle soupira. Ensuite, elle ouvrit à nouveau les yeux et constata qu'il était près d'elle, haletant et les yeux fermés, se remettant de ce qui venait de se passer. La lampe était posée sur le sol près d'eux et elle aperçut soudain son pantalon qui trainait tout proche.
Elle le regarda un instant et ses yeux s'ouvrirent grands alors qu'une flamme bleu s'y allumait. Ce pantalon, il avait une ceinture.
Peut-être était-ce le désespoir qui la poussait à penser ainsi, à chercher la moindre perche à laquelle se rattacher… Ou était-ce la destinée ? Certains crimes sont voués à être punis, n'est-ce pas ?
Assommé par la libération, il ne lui prêta pas attention lorsqu'elle se rapprocha du pantalon et qu'elle en détacha la ceinture mais il tenta de se redresser rapidement en sentant quelque chose envelopper son cou. Elle se jeta alors immédiatement sur lui et le força à rester allongé pendant qu'elle resserrait la ceinture.
Il ouvrit les yeux et vit ceux de la jeune femme qui le fixaient avec une intensité qui le priva de la moitié de sa volonté. Ses yeux brillaient dans le noir et elle souriait de nouveau … Elle affichait ce regard vainqueur.
- Mais que … ! Ah ! réussit-il à dire.
S'il y avait quelque chose qu'elle ne devait pas rater, c'était cette exécution. Elle devait le tuer. Alors elle mit toutes ses forces à l'étrangler avec cette ceinture. Son visage devint bleu. Il essaya de crier mais elle lui enfonça sa blouse jusqu'à la gorge pour le faire taire et que ses cris ne la déstabilisent pas. Elle n'avait pas peur de se faire attraper. Il se mit à pleurer et elle ne fit que resserrer la ceinture davantage. Ses jolies mains devinrent rouges.
Un liquide chaud coulait le long de son entrejambe, soulevant son cœur et alimentant sa rage. Elle lui cracha au visage et redoubla d'effort.
Elle continua de serrer la ceinture plusieurs minutes après qu'il eut cessé de bouger car elle était incertaine quant au fait que le bougre soit vraiment mort ou pas.
Pas un moment elle ne sentit de regret, de peur ou de haine à se salir les mains. Tuer était naturel, aussi naturel que planter une fourchette dans l'œil de quelqu'un.
Elle avait un jour lu une nouvelle qui parlait d'une belle italienne qui épousait les hommes les plus forts de son temps avant de les exécuter, même s'ils étaient les pères de ses enfants. Elle ne tombait pas amoureuse, ne ressentait ni pitié ni attachement pour aucun d'entre eux et ne cherchait qu'à obtenir de l'argent, à amplifier son trésor … Elle avait oublié l'auteur de cette fiction.
À cette époque, elle avait trouvé le personnage irréalise, absurde, scandaleux même. C'était au moment où elle croyait que son sexe était le plus beau et le plus pur… Elle ignorait pourquoi cette histoire lui revenait seulement maintenant en mémoire, peut-être parce que la situation s'y prêtait. Elle pouvait néanmoins jurer qu'elle se souvenait qu'un jour, la belle italienne avait tué l'un de ses maris en l'étouffant grâce à un oreiller après qu'ils se soient aimés.
La tâche accomplie, elle se dégagea du corps sans réjouissance et cracha encore dessus avant d'utiliser les draps pour se nettoyer l'entrejambe. Elle se sentait sale. Elle arrangea sa tenue, lissa ses cheveux désordonnés avec ses doigts de fée puis se releva.
Elle alla fouiller dans le pantalon du mort et en sortit un volumineux trousseau de clés …
Elle trouva rapidement celle de sa prison et ouvrit la porte nonchalamment. Elle prit la peine cependant de la refermer derrière elle. Ce faisant, son œil navigua vers l'autre porte, celle qui la séparait de l'autre victime.
Et si elle lui venait en aide ? Après tout, elles étaient à peu de chose près dans la même situation. Elles auraient pu avoir la même destinée.
Lydia secoua la tête vivement, chassant cette idée malencontreuse de son esprit. C'était inconvenant dans cette situation. Depuis quand se souciait-elle du sort des autres ? Que cette femme crève ou vive, cela lui importait peu !
Le trousseau en main, elle courut aussi discrètement que possible à travers les couloirs de l'asile toujours aussi fade, même de nuit. Elle avait emporté avec elle la lampe à huile qu'avait apportée le docteur et qui lui était fortement utile pour se repérer.
Il faisait dehors bien plus frais que dans sa cellule de folle, et encore plus dans la nuit. Elle sentit son corps reprendre de sa vigueur grâce à l'air pur qui graciait ses poumons.
Elle arriva enfin devant l'une des portes-arrières de l'asile, une porte qu'elle avait vue plusieurs surveillantes emprunter, et elle trouva la clé appropriée dans le grand trousseau. Elle l'ouvrit et un vent délicat l'accueillit, faisant virevolter ses mèches blondes.
Elle observa le jardin : l'herbe sous la lumière de la lune, les arbres secoués par le vent, le chant des hiboux, le grand ciel noir où brillaient des millions et des millions d'étoiles qui semblaient lui chanter la bienvenue. Une larme coula le long de sa joue. Elle posa alors sa main sur sa bouche pour étouffer un sanglot qui lui montait à la gorge. C'était si beau … C'était juste si beau d'être enfin libre !
Lydia ravala sa salive et se précipita dehors, refermant la porte en tremblant à cause de l'émotion. Elle se sentait pleine d'énergie, comme en plein jour. Sans doute la longue période de confinement avait-elle bouleversé son cycle nycthéméral.
Elle s'enfuit sans hésiter, courant à travers le jardin pieds-nus et escaladant la barrière. Celle-ci n'était pas bien grande et en retombant de l'autre côté, elle se remit à pleurer avant de se rouler dans l'herbe, répandant son odeur sur ses vêtements. C'était bon, tellement bon !
Mais son esprit longtemps engourdi par le manque d'air, la chaleur ambiante et la solitude maladive finit par se réveiller, comme si elle avait reçu un choc électrique. Il se remit à travailler à toute allure telle ne machine. Elle devait fuir, rejoindre le village le plus proche et trouver un moyen de retourner à Londres.
Elle se remit sur ses jambes et détala, détala aussi vite que possible en faisant bien attention à ne laisser aucune marque, aucune trace de son passage. Elle était désormais une meurtrière bientôt recherchée, être discrète était une obligation nécessaire à la conservation de sa liberté nouvellement retrouvée.
Elle se perdit ainsi dans la forêt aux chemins sinueux, aux arbres gigantesques et aux plantes étranges. Grâce à ses lectures, elle en connaissait une partie mais la grande majorité lui échappait. Elle se sentait parfaitement inculte dans ce genre d'endroits et elle regretta de s'être attardée sur les ouvrages philosophiques et de ne pas s'être intéressée davantage aux encyclopédies scientifiques. Elle se promit qu'à la première occasion, elle se gorgerait de savoir à nouveau car elle allait se permettre de se cultiver … Lire lui manquait terriblement. Tenir un bon livre entre ses mains était un luxe auquel elle n'avait plus eu droit depuis des mois. Elle voulait tant retrouver cette chance …
Elle poursuivit sa course jusqu'à ne plus sentir ses jambes. Elle tomba même plusieurs fois à cause de la fatigue et de la faim. Son corps n'avait pas assez de provisions pour fournir un tel effort et elle était incroyablement maigre. Mais la peur la relevait à chaque instant : elle craignait de revoir l'un de ces monstres sans nom ni visage qui avaient détruits sa vie alors qu'elle rentrait du bal …
Elle ne savait vraiment pas jusqu'où la mèneraient ses pieds. Elle suivait juste le chemin le plus évident, celui qui devait mener à un village …
Elle courut toute la nuit, si bien qu'elle vit le soleil se lever. Elle s'arrêta alors un instant et ferma les yeux, haletante, sentant les premiers rayons du jour caresser sa peau qui avait oublié leur douce chaleur. Elle soupira, tremblante, et un sourire apparut sur ses lèvres.
- C'est beau ! C'est bon ! Ah, c'est beau ! C'est tellement bon !
Elle leva les yeux au ciel et se mit à chanter, à crier, à tourner sur place, à sautiller, sentant l'euphorie la posséder.
Cet épisode d'extase se trouva pourtant rapidement stoppé par une fatigue écrasante. Cela ne l'empêcha pas de se remettre à courir pour autant, elle le fit juste plus lentement. Elle se promit de ne pas s'arrêter jusqu'à trouver un endroit, n'importe lequel, où elle pourrait trouver de l'aide.
À son grand dam, elle n'entrevit pas l'ombre d'un village à la sortie de la forêt. Elle se souvenait pourtant en avoir aperçu un en arrivant en voiture pour rejoindre l'asile. Cependant, elle avait sans doute pris la mauvaise route car ses capacités mentales étaient affaiblies et le souvenir n'était pas très net dans sa mémoire. Elle était fatiguée, si fatiguée … Et le soleil commençait à parcourir le ciel. Elle devait trouver un refuge avant qu'on ne la rattrape !
Mais rien, toujours rien à l'horizon … !
Elle s'effondra sur l'herbe et cette fois, elle ne se releva pas.
…
- Hmm …
Elle se roula puis s'enveloppa davantage dans cette couverture douce qui l'entourait. Elle avait l'impression d'être à l'intérieur d'un cocon doux … Et si elle ne rêvait pas, elle était sur un matelas ! Un matelas doux en plus ! Elle s'y enfonça. Et comme il sentait bon ! Mais elle avait l'impression de porter une lourde boule en son sein, une boule qui la rongeait de l'intérieur.
Elle ne cessait de se retourner encore et encore, comme dans un cauchemar, voulant calmer la chose logée dans son ventre sans pour autant vouloir se lever car elle avait peur et il était déjà arrivé par le passé que cette sensation de douceur et de chaleur ne soient qu'un rêve qui se terminerait aussitôt qu'elle aurait ouvert les yeux … Elle s'obstinait ainsi à rester endormie, même si son corps lui criait de se réveiller.
Une odeur alléchante la força finalement à entrouvrir les yeux et là, une douce lueur de soleil l'accueillit. Son visage était juste en face d'une fenêtre et celle-ci était ouverte, donnant sur un champ resplendissant de verdure. C'était à peu de chose près le même paysage que l'on avait en regardant des fenêtres de l'asile …
Soudain, tout lui revint en tête.
Le cœur battant la chamade, elle s'assit brusquement sur le lit, la respiration lourde, les membres tendus et la main plaquée sur la poitrine pendant que les scènes de la veille se rejouaient devant ses yeux. Elle sentit de nouveau les larmes lui monter aux yeux mais elle se garda d'y céder. Elle leva plutôt les yeux pour remarquer qu'une femme se tenait devant elle, portant un uniforme de servante et tenant un plateau sur lequel reposaient plusieurs plats. Elle la regardait d'un air confus. Lydia se reprit en croisant son regard interloqué et la servante s'approcha d'elle avec un grand sourire.
- Vous êtes enfin réveillée, Miss. J'espère que vous vous êtes bien reposée, vous avez d'ailleurs beaucoup dormi. Je m'apprêtais au passage à vous réveiller pour vous apporter votre repas. Vous devez avoir besoin de manger, dit-elle en lui mettant le plateau sur ses genoux.
Lydia la dévisagea avec incrédulité.
- Me-merci … Mais où suis-je au fait ? bredouilla-t-elle.
- Vous êtes dans la demeure de notre bon Lord. Monsieur son protégé vous a trouvée complètement évanouie sur la route alors qu'il s'en allait faire sa balade matinale à cheval et il vous a ramenée …
- Ah, vraiment ? lâcha-t-elle en intégrant l'information. Je comprends maintenant … Le protégé de votre Lord a eu un geste très noble à mon égard, je voudrais bien le remercier.
- Oh, bien sûr ! lui répondit la servante en hochant hâtivement la tête. D'ailleurs, ils veulent s'entretenir avec vous, mon Lord et son protégé, lorsque vous serez apte à leur parler.
- Bien, soupira-t-elle en regardant le sol, perdue dans ses pensées.
- Mais avant, vous devez manger ce que je vous ai apporté. Vous avez l'air affamé, lui rappela-t-elle.
Lydia n'allait sûrement pas dire non à un bon repas. Elle hocha la tête et sourit légèrement.
- Merci de votre attention, je vous en suis vraiment reconnaissante.
En la voyant parler ainsi, la servante se dit qu'elle ne devait sûrement pas être une simple pauvrette. En effet, elle avait une locution, un vocabulaire et des manières trop élégants.
Devant Lydia sur le plateau étaient posés un bol de soupe fumante, une petite corbeille de pains faits maison dont la fumée s'échappait encore, de la viande, et comble du luxe, des fruits frais ! Quel que soit ce Lord, il savait traiter ses invités. Elle prit la cuillère et la plongea dans la soupe. Malgré sa faim, elle se retint de tout dévorer comme un animal et poussée par la force de l'habitude, elle dégusta le tout en usant des façons d'une personne de son rang.
Lorsque la servante le nota, elle fut d'autant plus convaincue que cette jeune femme n'était pas issue d'un milieu commun.
Elle la laissa terminer son repas duquel elle n'épargna aucune miette puis reprit le plateau. Elle revint ensuite avec une robe plus que convenable sous le bras et lui proposa de prendre un bain. Lydia accepta sans hésitation : elle se sentait souillée jusqu'à la moelle mais elle refusa cependant que la servante l'accompagne, d'une part car elle voulait un moment d'intimité, d'autre part parce qu'elle avait vraiment honte du sac d'os qu'elle était devenue. Elle avait perdu tant de poids qu'elle était désormais privée de la moitié de ses charmes. Elle savait que les hommes appréciaient les belles malades, celles qui avaient la peau sur les os et des cernes sombres sous les yeux, mais cet archétype de beauté se trouvait complètement repoussant une fois poussé à son extrême comme dans son cas. En regardant son visage dans le miroir de la salle d'eau, son cœur rata donc un battement. Elle ressemblait plus à cadavre ambulant qu'à la belle créature qu'elle était plusieurs mois auparavant. Et elle savait que c'était la déprime et la mauvaise nourriture de l'asile qui étaient en cause.
Elle ne pouvait rien changer à présent mais elle se promit de reprendre du poids bientôt si elle ne voulait pas risquer d'encourir des problèmes de santé.
Après s'être nettoyée, elle mit la robe que lui avait apportée la servante.
C'était une étoffe bleue faite d'un très beau tissu et sur la jupe était brodée des motifs de roses et d'oiseaux. En somme, c'était de la taille d'une femme mais du modèle d'une enfant.
Lydia se souvenait qu'elle n'avait pas porté ce genre robes depuis ses huit ans. Dès l'année suivante en effet, sa mère avait remplacé sa garde-robe enfantine par les choses qui faisaient le bonheur des jeunes adolescentes qui voulaient se vieillir. Elle lui avait dit qu'elle n'était plus une enfant et qu'il faudrait bientôt qu'elle apprenne à devenir une femme, tout cela avec la douceur qu'elle lui connaissait. L'enfant qu'on privait alors d'une partie de l'âge innocent s'était abstenue de toute révolte ou objection et avait accepté son sort en pansant la douleur de se séparer de ses contes préférés et de ses poupées adorées avec l'amour ardent qu'elle portait à la seule personne qui l'aimait. À la place de tout ce qui était enfantin, on lui avait donné du maquillage, des robes de femmes, des livres trop matures qu'elle n'avait su comprendre entièrement que plusieurs années plus tard malgré sa sagesse précoce.
Tout cela, sa mère l'avait fait pour la transformer en chasseuse, en chasseuse d'hommes riches et nobles. Elle voulait que la courtoisie devienne une seconde nature chez sa fille, que l'art de mimer l'admiration et les sourires ravis soit naturel, qu'elle ne pense plus qu'à s'établir dans une bonne place … Lydia avait pour elle l'arme fatale de la beauté, et l'intelligence et la culture lui étaient venues tout aussi naturellement avec l'âge et les lectures.
La jeune femme, durant toute sa vie, n'avait jamais pu employer son esprit logique lorsqu'il s'agissait de sa mère. Si elle avait eu la présence d'esprit de juger péremptoirement les agissements de celle qui l'avait élevée sans émotions, elle l'aurait sans doute haïe.
Après s'être habillée, elle voulut se coiffer toute seule mais la servante s'y opposa et l'obligea par les mots les plus doux et les plus pressants à lui laisser cette tâche. Loin d'être une corvée, palper les cheveux de Lydia était un plaisir. Rares étaient les femmes qui avaient des cheveux aussi bien faits, aussi lisses, aussi garnis naturellement et sans aucun artifice, ce qui devait exciter toutes les jalousies.
Elle lui fit une belle coiffure, une coiffure de dame, et l'amena avec plaisir pour rencontrer son maître. En parcourant les couloirs, Lydia eut alors le loisir de constater les signes de richesse qui ornaient l'habitation de ce Lord. La servante la mena vers un salon et quand elle y pénétra, elle trouva un vieil homme grisonnant affalé sur un siège et retournant sa canne entre ses mains. Lorsqu'il vit apparaitre la jeune femme, il eut aussitôt un sourire bienveillant.
- Allez-y, mon enfant, asseyez-vous devant moi, n'ayez pas peur. Je me doute que durant votre courte existence, vous ayez eu à affronter bien des malheurs et que les hommes ne vous ont épargnées que très peu de leurs cruautés… Je le vois à votre physionomie inquiète, en garde, et qui a l'air bien triste. Mais vous êtes à présent entre de bonnes mains, vous êtes en sécurité.
Lydia, quelque peu troublée, alla s'assoir sur un siège en face du vieil homme.
- Quel est votre nom, mon enfant ?
- Sophie, mon Lord, je me nomme Sophie.
Le mensonge avait été lancé avec naturel. Elle n'était pas bête : donner son vrai nom était s'exposer à bien des dangers.
- Et d'où venez-vous ? lui demanda-t-il après avoir gobé le premier mensonge.
Puisqu'elle était si bien lancée, autant continuer !
- Je viens de Londres, respectable Lord. Je suis orpheline, j'ai été élevée dans un couvent. Mon père est mort et ma mère aussi alors on m'a donné mon maigre héritage et laissée à moi-même … J'ai passé mon temps à chercher une place dans la campagne et j'ai fini par en trouver une ici, une place très convenable, mais seulement en apparence …
Elle soupira lourdement, affectant la souffrance avant de reprendre.
- Ca-car ma maîtresse s'est vite révélée être une vile femme, fréquentant les pires membres de son rang et s'adonnant aux plus infâmes dépravations. Vous n'imaginez pas à quel point c'était terrible. Rien qu'à les entendre faire, j'étais dégoûtée à en mourir ! J'aurai dû partir dès que je l'ai découvert mais je n'ai pas pu. J'ai connu la faim et vous savez comme il est difficile de trouver une place par les temps qui courent. Mais il y a peu, elle a voulu m'intégrer à ses jeux macabres. Lorsque je me suis retrouvée entre les sales pattes de ses acolytes, j'ai cru qu'il n'y avait plus d'échappatoires possibles pour moi mais Dieu dans son infini bonté m'en a ouvert un et j'en ai profité pour m'enfuir … J'ai couru, je me suis perdue dans la forêt et cela pendant plusieurs jours jusqu'à m'effondrer et lorsque je me suis réveillée, j'ai eu la grâce de me trouver dans votre demeure, mon Lord. Merci de m'avoir offert votre hospitalité. Comment puis-je vous remercier de votre magnanimité pour cette pauvrette trouvée dehors qui serait morte ou déshonorée sans votre intervention ?
Elle se jeta alors à ses pieds et se mit à pleurer, baisant ses mains qu'elle s'était empressée d'attraper entre les siennes. Mais ce n'était que des larmes de crocodile et cette effusion de sentiments reconnaissants n'était qu'un jeu … Lydia pensa à cet instant en voyant le regard sincèrement attendri du vieil homme sur elle qu'elle devrait tenter une carrière d'actrice. Avec son joli minois et ses talents, elle percerait dans le milieu le plus aisément du monde …
Avec ses cheveux blonds, sa peau de rêve et ses yeux bleus, elle avait des allures angéliques et l'on n'aurait à aucun moment osé penser qu'elle était déjà souillée ou qu'elle mentait. L'être humain s'attendrit souvent plus facilement devant la beauté et la pureté, il a l'habitude de croire que ce qui plait aux oreilles et aux yeux ne peut venir que du cœur.
- Votre vie a été gangrenée de malheurs. S'il y a quelque chose que je puisse faire pour vous, demandez-le ! la pressa-t-il, sincèrement ému.
- Seigneur, mais que vous êtes bon ! Je ne souhaite qu'une chose, une seule et unique chose : retourner à Londres ! C'est tout ce que je vous demande.
- Que ça ? s'étonna-t-il en fronçant les sourcils. Vous êtes sûre de ne vouloir rien d'autre ?
- Non, rien d'autre ! s'empressa-t-elle de répondre avec conviction. En m'offrant la possibilité d'aller à Londres, vous réglerez tous mes soucis!
- Eh bien, soit ! C'est la chose la plus simple à faire, céda-t-il. Mais laissez-moi vous fournir en vêtements et argent, vous pourriez en avoir besoin sur place et pendant le voyage.
- Merci, merci infiniment ! reprit Lydia sur le même ton plein de ferveur.
- Mais ce n'est pas moi que vous devriez remercier ! se rappela soudain le vieil homme. Allez-y, mon enfant, rasseyez-vous que je vous parle plus longtemps.
Lydia s'exécuta et une fois de nouveau devant lui, elle le gratifia d'un sourire mi-timide mi-innocent. Elle avait les yeux baissés au sol et jouait à l'enfant ingénue. C'était peut-être le personnage le plus éloigné de son véritable caractère et rentrer dans sa peau avait quelque chose de jouissif qui la faisait jubiler de l'intérieur. Le silence s'installa malgré les paroles du vieil homme.
Il toussa finalement pour balayer le malaise qui s'installait progressivement à mesure que le temps passait et que personne ne se décidait à prendre la parole.
- Comme je le disais, reprit-il enfin, ce n'est pas moi à qui vous devez votre salut mais à-
Il s'arrêta en voyant quelqu'un rentrer dans le salon. Cet intrus était un homme, un homme de haute taille qui portait un vêtement de bourgeois qui flattait la couleur crémeuse de sa peau et faisait ressortir celle de ses yeux.
Lorsqu'il entra, il remarqua que la jeune fille paraissait assez timide alors il n'osa s'approcher d'elle et se contenta de lui sourire quand elle osa lever les yeux vers lui pendant qu'il prenait place sur un siège près d'eux. Lydia vit qu'il avait une figure très agréable, des traits doux. Il avait des cheveux noirs allant vers le bleu sombre qui tranchaient de façon déroutante avec la couleur blanche de sa peau qui avait l'air aussi exquise que celle d'un nouveau-né (elle ne se l'avoua pas mais elle en était un peu jalouse). Mais ce qu'il y avait de plus captivant en lui était ses yeux d'un bleu profond, le bleu d'une mer intense.
Il avait un sourire amical, presque timide, et son menton était brillant. Elle devina qu'il venait de se raser.
- Alors, débuta-t-il doucement, alternant les regards entre elle et le Lord.
Comme sa voix est suave, pensa Lydia au fond d'elle-même.
- Bonjour, reprit-il ensuite, j'espère que vous vous portez bien. N'est-ce pas une jolie journée au fait ? demanda-t-il, essayant de détendre l'atmosphère qui baignait dans le malaise et l'incertitude.
- Oui, répondit le Lord. Sûrement !
- Certainement, murmura Lydia.
- Oh, et mon enfant, voici votre véritable sauveur. C'est lui qui vous a ramenée ici ce matin.
La jeune femme se tourna vers le nouvel arrivant et le détailla avec surprise.
Il rougit sous son regard et se mit à gratter sa nuque.
- Oh, ce n'était rien … C'était mon devoir, vous en aviez besoin donc … Enfin, donc …
Il bafouillait et avait l'air peu sûr de lui. Lydia fut alors tentée de le trouver lâche mais il suscita finalement en elle une sorte d'amusement. Elle sourit malgré elle pendant un instant mais son sourire se fana aussitôt que son esprit calculateur reprit le dessus.
- Merci, dit-elle soudainement en les dévisageant tous les deux. Je-je vous dois tant … tellement de choses … Oh, merci !
Et elle éclata en sanglots. Elle cacha son visage entre ses mains et se mit à pleurer de façon peu esthétique certes, mais cela ne faisait que donner de la crédibilité à son jeu.
En vérité, elle ignorait si elle était reconnaissante qu'on l'ait sauvée. Elle ne s'était même pas posée la question. Alors l'était-elle ? Pas vraiment. Au fond, elle était convaincue que c'était le hasard qui l'avait vraiment aidé et non ces gens qui lui importaient peu et pour lesquels elle ne ressentait aucune once de gratitude … Mais ressentait-elle vraiment quelque chose ? Elle avait un vide dans la poitrine. Comme si pour résister à tous les malheurs par lesquels elle était passée, elle s'était arrachée le cœur et l'avait jeté quelque part. Un être humain ne peut tenir autrement.
Alors pourquoi pleurait-elle ? Elle avait fait exprès de s'émouvoir. Elle était une si bonne actrice que tout son corps se mettait au service de son rôle et en même temps, par ces larmes, son être se libérait d'un fardeau enfoui au plus profond de son être.
- Oh, mon enfant, mais ne pleurez pas ! C'est fini maintenant ! Vous êtes en sécurité, il ne vous arrivera plus rien ! s'écria le Lord.
- Prenez, Miss, et séchez ces vilaines larmes, lui dit doucement le beau jeune homme en se levant pour lui donner un mouchoir.
- Me-merci, dit-elle en osant prendre le présent.
Elle essuya ses yeux et se moucha puis elle les regarda innocemment, incertaine.
- Bien, laissa échapper le Lord en un soupir. Comme je l'ai dit, il n'y aucune raison de pleurer, il y a même de quoi se réjouir ! Mon cher, dit-il en se tournant vers le jeune homme, n'alliez-vous pas vous rendre à Londres ?
- Oui, dans deux jours.
- Eh bien, faîtes moi la faveur d'escorter cette jeune personne là-bas. Elle le souhaite ardemment.
- Ah vraiment, ce sera pour moi un plaisir ! s'enthousiasma-t-il.
Lydia sourit faiblement et les remercia de nouveau, cette fois plus timidement.
- Maintenant, mon cher, veuillez faire visiter les lieux à notre invitée. Nous ne voudrions pas qu'elle s'ennuye, lui demanda le vieil homme.
- Bien sûr ! Veuillez me suivre, Miss … ?
- Sophie, répondit-elle en se levant.
- Miss Sophie, venez avec moi, s'il-vous-plait, lui dit-il en lui offrant son bras.
- Ce serait une joie, déclara-t-elle en le prenant.
Ils s'en allèrent alors visiter la propriété du Lord.
…
C'était une demeure charmante, moins intéressante et grandiose que celle des Albertwood ou des Phantomhive ou encore que celle des Trancy mais elle avait un charme tout à elle. Lydia y passa deux jours paisibles. À son grand étonnement, elle passait plus de temps au jardin que dans la bibliothèque. On la laissait s'emparer d'un livre et y aller, s'assoir sur l'herbe et lire pendant des heures. Elle lut ainsi trois ouvrages entiers durant son minuscule séjour et voyant sa passion dévorante pour les livres, le Lord lui offrit ceux qu'elle n'avait pas le temps de lire comme cadeau d'adieu.
Maintenant, elle allait embarquer sur le train qui la mènerait vers Londres.
Elle portait une tenue de voyageuse on ne peut plus simple mais sa beauté arrivait à la démarquer de tous. À la gare, elle attirait les regards. Il avait suffit d'un bon traitement pour qu'elle retrouve tout ce qui faisait son charme. Il était vrai qu'elle n'était plus qu'une pâle copie de la Lydia fraichement venue à Londres mais elle restait belle.
Son physique était son arme la plus précieuse, elle se devait donc de la conserver et de l'entretenir.
Si elle était aussi belle, c'était surtout un miracle de la nature qui avait banni à sa conception toutes les caractéristiques de son père : elle n'avait aucun point commun avec lui. Elle était plutôt le portrait amélioré de sa mère. Elle avait tout d'elle : ses cheveux blonds, ses yeux bleus, ses longues jambes, sa fine taille et ses traits harmonieux et ensorceleurs. Cependant, les siens étaient beaucoup mieux sculptés. S'il y avait une femme connue capable de rivaliser avec elle dans le domaine de la beauté, c'était La Rose Blanche, la duchesse Albertwood, mais celle-ci était morte. Elle avait donc le sceptre de la beauté pour elle toute seule.
L'attention qu'elle recevait à la gare la flattait mais s'il y avait bien une personne qui n'en était pas enchantée, c'était le jeune homme chargé de l'accompagner. Il rougissait en constatant les regards des gens sur eux, surtout ceux des autres hommes. Ce n'était pas quelqu'un d'habitué à être observé. La jeune femme sourit en le constatant : il était un peu son opposé. Ce qu'il pensait était facilement lisible, il ne savait ni mentir ni cacher ses émotions … Ca lui donnait l'air un peu pathétique.
Lorsque leur train arriva, ils furent parmi les premiers qui y entrèrent. Ils se dirigèrent vers leur wagon et prirent place l'un en face de l'autre. Près d'eux, il n'y avait personne. Il y avait peu de passagers et les pensant mariés, les gens leur avaient laissés un moment d'intimité. En prenant place, Lydia avait sorti un livre et n'avait plus adressé la parole à son compagnon de voyage. Le livre n'était pourtant pas particulièrement passionnant et dès les trois premières pages, elle avait su qu'il allait être moyen.
- Vous semblez contrariée, lui dit-il soudainement.
Elle releva la tête et le regarda. Il avait un sourire au coin des lèvres.
- Effectivement, lâcha-t-elle.
- Je suppose que cet ouvrage ne vous convient guère, répondit-il, toujours avec le même sourire.
Ce sourire, qui sur les lèvres de n'importe quel autre aurait été vexant et insultant, lui donnait au contraire un air d'innocence. Il se lisait dans ses grands yeux bleus qu'il était pur, qu'il ne pensait rien de bien méchant. Elle en fut amusée.
- Votre supposition est juste, répondit-elle en souriant à son tour.
- Vous devez alors être quelqu'un de vraiment exigeant… La plupart des gens qui ont lu ce livre m'en ont fait l'éloge et c'était tous des gens d'esprit.
- Gens d'esprit ? s'enquit-elle alors en haussant un sourcil. Si on écoute les gens d'esprit, le goût ne s'élève guère. Ils ont tous des avis préétablis, redondants, sans risques. Ils ne voient jamais qu'en surface … Mais vous, qu'en pensez-vous ?
- Je n'en ai pas une opinion plus élevée que la votre, croyez-moi. Ce livre est à l'image de ceux qui le recommandent : peu sérieux, bon, mais superficiel. Le sujet est survolé, l'auteur n'ose jamais s'aventurer à exposer des idées qui pourraient perturber les mœurs, aucune critique de la société n'est faite contrairement à ce qu'on souhaite nous persuader… Pour lui et comme pour une majorité de gens haut-placés, le problème sont les pauvres ou ceux qui ne sont rien pour reprendre ses propres mots …
- Vous aussi devez être vraiment exigeant alors, nota Lydia avec un air moqueur.
Il sourit encore et se tourna vers la fenêtre, regardant le paysage des montagnes vertes défiler. Tout était resplendissant sous le soleil d'été. De temps à autre, l'on pouvait voir un troupeau de vaches, de moutons ou encore de chèvres brouter de l'herbe paisiblement. Le jeune homme soupira, soudain songeur …
- Vous avez l'air pensif, fit remarquer la jeune femme. Qu'est-ce qui occupe vos pensées ?
Il se retourna et lui sourit à nouveau.
- Oh non, rien … En fait, je me disais que ce serait bien que le train tombe en panne ici et maintenant …
Lydia fronça ses beaux sourcils.
-Mais pourquoi donc ?
Un rire lui échappa et il n'osa plus la regarder, préférant se tourner vers la vitre.
- Vous êtes bien drôle, Miss Sophie, lui avoua-t-il. À vous entendre, on dirait une mère qui demande à son fils pourquoi il veut aller à la guerre … Vous êtes une personne très sérieuse, n'est-ce pas ? Oh, je conçois que mon désir puisse vous sembler étrange et je le pense moi-même … Mais j'ai grandi à la campagne, il m'arrivait souvent de m'occuper des animaux et de me perdre dans la forêt pour lire tranquillement. Cette époque me manque à présent …
Il soupira.
- Dîtes-moi, vous avez toujours été le protégé du Lord ? lui demanda-t-elle alors.
- Oh que non ! sourit-il doucement. Je suis passé par bien des misères avant de rencontrer ce charitable homme. En fait, je n'ai même pas vécu en Angleterre toute ma vie … J'y suis arrivé vers l'âge de quinze ans par bateau. Je maîtrisais déjà l'anglais donc j'ai pu communiquer avec les gens d'ici sans grand problème … Pour dire vrai, je crois que je suis anglais de naissance, c'est la seule chose que je sais à propos de mes origines. J'ai été abandonné par mes parents et adopté par un homme français. À un très jeune âge donc, il m'a emmené dans sa patrie et j'y ai passé les premières années de ma vie. Ensuite, par un concours de circonstances et poussé par l'envie de retrouver mes origines, je suis revenu en Angleterre. Pendant un certain temps, j'ai eu de la peine à me fournir ma croûte mais j'ai réussi grâce au savoir que j'avais accumulé... Vous ai-je dis que je lisais beaucoup durant mes jeunes années ? Je suis devenu le précepteur des enfants de mon actuel protecteur qui trouva bien vite en moi un haut potentiel et m'offrit la chance de poursuivre les études dont je rêvais à la capitale …
- Et qu'étudiez-vous au juste ?
- La médecine. J'ai toujours eu des affinités avec les sciences naturelles et sachant qu'un médecin manque rarement de pain, je me suis convaincu à suivre cette voie. Je ne vous cache pas qu'avec le recul, j'aurais voulu devenir naturaliste. Mais sur le moment, une carrière médicale me semblait plus attractive, la perspective de soigner les gens et faire des recherches me semblait incroyable. Oh, mais je suis vite redescendu sur terre en réalisant la difficulté de ces études et la force émotionnelle que cette profession exige. Devenir médecin, c'est avant tout une vocation, on ne peut le devenir qu'à moitié. Vous savez jusqu'à maintenant, je n'ai vu personne mourir mais je tremble rien que d'imaginer un cadavre … Je sais pourtant qu'il me faudra en affronter mais je prie jour et nuit pour que ce fatal jour soit le plus éloigné possible.
- Mais il n'y a rien de bien sorcier avec un cadavre, laissa échapper Lydia en baillant, posant le dos de sa délicate main sur sa bouche.
Le jeune homme rougit et détourna de nouveau les yeux, se sentant un peu embarrassé. Il y avait quelque chose de gênant pour sa personne qu'une femme lui dise une chose pareille.
- Vous me rappelez l'un de mes professeurs, lui confia-t-il timidement. Je sais que j'ai l'air un peu-
- Il n'y a rien de mal à cela, le coupa-t-elle soudainement, tournant la tête pour regarder par la fenêtre.
- Vraiment ?
- Je ne vous trouve rien de bien méchant, vous êtes juste une personne pacifique et très docile à ce que je vois ... Mais ce n'est en aucun cas une injure. La docilité est certes une qualité qui sied mieux aux femmes de notre siècle car elle leur épargne bien des malheurs mais elle est appréciable aussi chez les hommes, d'autant que ceux-là par leur caractère violent ne s'en parent pratiquement jamais. Les dociles sont de meilleurs apprentis qui ne causent aucun problème, qui s'attirent aisément le respect et l'affection de leurs supérieurs et qui savent parfaitement s'adapter à leur environnement, ce qui est preuve d'une grande intelligence.
Elle bailla de nouveau et reprit.
- C'est d'ailleurs grâce à votre docilité que le Lord vous a pris sous son aile, je doute qu'il aurait agit de façon analogue si vous aviez été semblable à la majorité de vos compères hommes, ces gens violents et impulsifs. Mais ne croyez pas que cela vous enlève de la virilité (que je déteste ce mot au passage, tout autant que féminité, ces deux noms ont quelque chose de primitif, d'animal. Comme si nous, avant d'être des humains, des esprits, nous étions un sexe). Sur le plan social, votre douceur ne vous rend que plus aimable de tous et principalement sur celui des amours, vous devez vous attirer bien des admirations. J'en ai côtoyé des filles et aucune n'aime les hommes violents. D'ailleurs, ce qui est drôle sur le plan de l'attraction entre nos deux sexes, c'est notre comportement entre les membres du même sexe et celui avec le sexe opposé. Mettez plusieurs hommes à diner à une table par exemple, vous remarquerez que leur violence se manifeste aisément, que les injures sont lancées comme des fléchettes et que les coups ne tardent point à êtres échangés mais faîtes-les partager la table d'autres femmes et ils redeviennent charmants et calmes comme des petits chiens au pied de leur maître. Il en est de même pour nous, les femmes. Si nous nous retrouvons seules entre nous, nous aimons à blesser et rabaisser les autres de façon plus subtiles en remplaçant les injures par de bons mots qui ne se comprennent qu'après réflexion et les coups par des commérages … Nous ne nous percevons pas comme des êtres humains mais comme des rivales dans le domaine de la vertu et de la beauté. L'honneur et les hommages seront à la plus belle et à la plus pieuse d'entre-nous. La vérité est que nous cultivons ces qualités rien que pour séduire la gent masculine. Mettez ne serait-ce qu'un homme entre nous et vous verrez que de vipères nous devenons papillons, pleines de douceur, de grâce, de bonté …
- Miss Sophie ! s'exclama-t-il. À vous entendre, on croirait que vous n'avez plus foi en l'humanité!
- Dites-moi ce qu'il y a de faux avec ce que je viens de dire …
Il détourna alors les yeux.
- Ce que vous venez de dire est désarmant de vérité, malheureusement … Je ne peux rien contredire …
Il soupira et leva les yeux au ciel avec un sourire.
-Que notre espèce est complexe, que nos relations sont tordues !
- À votre avis, pourquoi y a-t-il tant de romans ? Et surtout, pourquoi ont-ils autant de succès ? La nature humaine est un puits sans fond de thématiques et de drames … Je sais que cela n'est point bien vu mais j'aime lire des romans, lâcha-t-elle ensuite d'une toute petite voix.
Le jeune homme sourit plus largement en la voyant rougir légèrement mais cela ne dura pas longtemps car elle se reprit rapidement et se racla la gorge.
- Enfin, certaines histoires seulement … Les vraies histoires, les vraies drames. Du Shakespeare, du Corneille, du Victor Hugo. Eux au moins savent écrire.
- Surtout Victor Hugo ! C'est le premier auteur que j'ai lu et j'ai eu la chance de lire ses écrits en version originale … Les traductions, certes très bonnes, n'ont pas la portée du texte original. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, c'est un torrent d'émotions, de philosophie mais aussi une aventure de la langue … L'on ne ressort point indemne de ce genre de récit, c'est comme si nous avions fait partie de l'histoire…
Un sourire délicat vint se poser sur ses lèvres et il la regarda avec des étoiles plein les yeux, comme un enfant qui voulait dire une fantaisie.
- Je vous en prie, autorisa-t-elle avec un hochement de tête.
- Honnêtement, chaque fois que je referme un livre narrant un récit, eh bien … Je me demande si je ne fais pas moi-même partie d'une histoire, avoua-t-il alors.
Lydia haussa un sourcil.
- Vraiment ? Quelle étrange supposition ! Malgré votre intelligence, vous pensez ainsi? Je ne pense pas que cela soit très sain. Il ne faut pas s'autoriser de telles rêveries, monsieur !
- Pourquoi dîtes-vous une chose pareille ?
- Car c'est inconcevable, tout simplement ! Comment vous, qui êtes fait de chair et d'os, pouvez-vous croire que vous n'êtes qu'un personnage dans une histoire quelconque ?
- C'est vous qui me voyez en tant qu'être humain alors que je suis assis devant vous. Mais pouvez-vous être certaine que vous n'êtes pas des mots sur une page blanche ?
La jeune femme soupira et leva les yeux au ciel.
- S'il vous plait de penser ainsi, soit … !
- Je comprends que cela puisse paraitre absurde à n'importe qui d'autre qu'à moi et à vrai dire, vous êtes la première personne à qui j'ose dire cela …
Elle le dévisagea alors comme s'il venait de blasphémer.
- Quoi donc ? Pourquoi ces yeux là ? demanda-t-il en clignant des yeux, surpris.
- Vous êtes quelqu'un de trop honnête, lui dit-elle. Faîtes attention car à cause de cela, vous vous ferez du tort un jour.
Il étouffa un rire et lui montra de nouveau ses yeux étincelants d'innocence.
- Et qu'y a-t-il de mal à être honnête, Miss Sophie ? Je dis ce que je pense. Vous devez vous en doutez mais je me sens bien auprès de vous … Je ne saurais l'expliquer, vraiment, mais …
- Mais vous devriez apprendre à tenir votre langue, dit-elle à sa place. Je ne vous demande pas de mentir, juste de cacher certaines choses.
Elle avait visiblement l'air ennuyé.
- Je tenais à ce que vous le sachiez, c'est tout, continua-t-il. Je sais que c'est évident et je vous le dis juste car je ne peux m'empêcher de croire que notre rencontre est le fruit du destin.
- Ah, c'est cela ? Et je suppose que nous sommes nés seulement pour que cette rencontre ait lieu, qu'un amour sans bornes va naitre entre nous et qu'après de nombreuses épreuves, nous allons nous marier et fonder une grande famille ?
- Pourquoi pas ? répondit-il en souriant.
- Cessez de croire que vous êtes un produit imaginaire, c'est absurde. Vous savez très bien qu'après notre arrivée à Londres, nous ne nous reverrons jamais.
- Qu'en savez-vous ? La vie est un drôle de scénariste parfois … Oh, et je ne pense pas que cela soit absurde, bien au contraire. C'est totalement croyable. Je n'ai pas de preuves de ce que j'affirme mais vous n'avez pas de preuves dans votre sens non plus ... C'est de l'ordre de la croyance et j'ai bien le droit de croire ce que je veux.
- Mais pourquoi voulez-vous y croire ?
- C'est juste pour me rassurer, répondit-il. Croire que je suis un personnage m'aide à me sentir moins seul chaque fois qu'un malheur me frappe, me dire qu'il y a quelqu'un qui écrit sur moi me donne l'impression d'être un peu moins isolé et que mes épreuves aident certains à sentir que leur vie est moins misérable que ce qu'ils croient …
- Mais supposons que vous soyez vraiment un personnage fictif, comment pouvez-vous être sûr que vous n'êtes pas un personnage secondaire qu'aucun lecteur ne porte dans son cœur ? demanda-t-elle avec un sourire moqueur.
Il ne fit qu'hausser les épaules à nouveau en souriant.
- Cela ne me dérange pas tant que ça … Vous savez, rien que d'apparaitre dans une histoire me suffit amplement. Au moins, j'aurais laissé une marque derrière moi. Et si c'est le cas, je peux dire « Salut, auteur ! Salut, lecteur ! J'espère que vous allez bien ! » sans me sentir seul ! déclara-t-il avec un clin d'œil.
Un rire lui échappa malgré elle et elle détourna les yeux, secouant la tête.
- Vous êtes vraiment idiot !
…
Le train finit par arriver à la capitale. Londres ensoleillée les accueillit et c'était étrangement troublant, comme voir une personne continuellement maussade sourire miraculeusement. En voyant ce paysage vaguement familier, Lydia ressentit un pincement au cœur loin de l'admiration et de la joie éprouvées lors de sa première visite.
- Alors, je crois que nous allons nous séparer ici et maintenant, lui dit le jeune homme en lui souriant. J'ai été très content de faire route avec vous. Vous avez vraiment beaucoup de culture et si je vous avais rencontrée dans d'autres circonstances, j'aurais cru que vous étiez une aristocrate, tout en vous appelle la noblesse … Ah, mais bon ! Je vous souhaite bonne chance !
Elle le regarda avec des yeux attendris s'éloigner.
- Oh et comment vous appelez-vous, monsieur ? l'appela-t-elle soudain.
Cela avait été un mouvement de son cœur, un mouvement irréfléchi, naturel. Lorsqu'elle se rendit compte une seconde après de ce qu'elle venait de faire, elle posa sa main sur sa bouche en rougissant.
Il se retourna alors avec un sourire éblouissant.
- Théophile, je m'appelle Théophile ! À plus tard, Miss Sophie !
Et il se retourna pour reprendre son chemin.
…
- Pourquoi m'avez-vous appelé ? lui demanda Alois en prenant place en face d'elle. Oh ! s'exclama-t-il ensuite en remarquant les gâteaux sur l'assiette posée sur la table basse qui les séparait. Est-ce pour moi ? Merci ! Je vais me régaler !
Camille soupira et baissa les yeux sur ses genoux. Elle avait l'air d'à peine pouvoir tenir assise, sa physionomie traduisant parfaitement la fatigue et le désespoir qui pesaient sur elle.
- Vous ne voulez vraiment rien prendre au sérieux …
- Un jour, un homme des plus sages a dit « Ne prenez pas cette vie trop au sérieux de toute façon, vous n'en sortirez pas vivant ! », répondit le blond en se mettant à déguster les douceurs posées pour l'heure du thé. Je crois que c'était Bernard Le Boyer de Fontenelle, très grand homme ! Je vous recommande au passage ses livres « Entretiens sur la plus pluralité des mondes » et « Eléments de la géométrie de l'infini ».
Ils étaient de nouveau dans le salon vert. Le même décor les entourait, les mêmes beaux meubles, les mêmes portraits familiaux, les mêmes objets précieux. Même le temps s'était accordé à celui qui avait régné lors de la première fois qu'ils avaient pris le thé ensemble dans ce lieu : la fenêtre ouverte laissait voir des collines vertes baignées par le soleil qui se prélassaient sous un ciel sans nuages. Cependant, l'ambiance était radicalement différente.
On sentait dans l'air un sérieux qui glaçait l'âme et le malaise était palpable.
- Annie, lui dit soudain Miss Albertwood, voulez-vous nous laisser seuls? Je voudrais parler avec le comte d'une affaire qui ne vous concerne pas.
- Oh, oui ! Oui ! s'empressa de répondre la servante.
Et elle s'en alla tout aussi vite, refermant la porte derrière elle sans un bruit. Depuis peu, elle avait peur de contrarier sa maîtresse. Celle-ci s'était affaiblie physiquement et sa sensibilité s'était accrue à un point tel qu'un rien pouvait la faire fondre en larmes. Cela faisait plus d'une semaine qu'elle était ainsi et ce n'était que maintenant qu'elle avait pris l'initiative de sortir de sa chambre.
Laissée enfin seule avec lui, Camille prit une grande respiration et releva doucement la tête pour le regarder en face.
- Pourquoi ? lui demanda-t-elle d'une petite voix.
Alois cligna des yeux, surpris, puis reposa le gâteau qu'il s'apprêtait à manger sur l'assiette avec un air de dépit. Il avait compris la question.
- Oh, vous savez, il y a plusieurs raisons, soupira-t-il en croisant les jambes, se mettant à son aise. Mais la principale est sans doute l'argent.
- L'argent ? répéta-t-elle en fronçant les sourcils, incrédule.
- Oui, l'argent, confirma-t-il en hochant la tête. Enfin, c'est la raison de votre très cher frère qui est l'instigateur de ce plan. Moi, je n'ai fait que l'aider … Le comte Phantomhive tenait une entreprise de confiseries qui faisait une sérieuse concurrence à la sienne, si bien qu'il a fini par être dépassé par celle-ci. Bien sûr, Alexandre n'a pas supporté cela et a tenté de racheter Phantom à tout prix mais lorsque le comte a refusé catégoriquement toutes ses propositions, ce qui l'a énervé au plus haut point, il a songé que la disparition du comte servirait ses intérêts. Il m'en a fait part et vous connaissez la suite !
- Mais vous, qu'aviez-vous à gagner ? Vous n'auriez jamais accepté si vous n'aviez pas quelque chose à y gagner…
Il sourit malicieusement.
- C'est vrai, j'avais quelque chose à y gagner, avoua-t-il alors. En fait, j'avais beaucoup de choses à y gagner. Disons simplement que la disparition de Ciel Phantomhive me sortait d'un grand embarras : il savait certaines choses de mon passé que je ne tiens pas à voir devenir publiques et j'avais un compte à régler avec lui depuis plusieurs années. N'osez pas croire que nous sommes les méchants dans l'histoire ! Sachez que Phantomhive était loin d'être un saint, c'était même une crapule de la pire espèce. Comme moi et mon ami Lord Albertwood, il était prêt à tout pour atteindre ses buts. Si seulement vous saviez tout le mal qu'il a fait, tous les gens qu'il a tués ! Et il a fait cela avec le soutien de sa catin d'Elisabeth! Elle non plus n'était pas aussi bonne et pure qu'elle en donnait l'air … c'était une vicelarde, aveuglée d'amour pour lui, et capable de faire n'importe quoi pour satisfaire le moindre de ses souhaits. Il ne faut donc pas vous sentir désolée de l'avoir achevée, elle ne méritait que ça ! Et de toutes façons, je doute qu'elle aurait pu survivre sans l'amour de sa vie … Enfin, ce n'était pas de Ciel qu'elle était éprise je crois mais de son statut. S'il avait été un roturier, elle n'aurait même pas baissé les yeux sur lui … Enfin, ce n'est que mon avis.
Camille le contempla d'un air désemparé, tremblante.
Elle s'était attendue à cela mais elle avait clairement surestimé sa force. Elle n'était pas prête à entendre de pareilles choses sur son frère, Ciel ou Elisabeth … Et même si elle n'en croyait mot pour les deux derniers, elle était au contraire convaincue de la véracité des propos tenus sur Alexandre. Elle le connaissait, elle savait qu'il était obsédé par l'argent et le pouvoir … De là à tuer, il y avait un monde d'écart mais elle aussi se serait cru incapable de tuer et pourtant …
- Oh, vous savez, tout le monde le fait ! Ce genre de complots est monnaie courante dans la haute société, vous devriez vous y habituer. Et si vous voulez conserver votre rang et vos privilèges, il va falloir être prête à vous salir bien plus à l'avenir !
- Jamais ! Jamais je ne tuerai encore ! Vous-vous m'entendez ?! cria-t-elle soudain, les larmes aux yeux.
Puis elle éclata de nouveau en larmes.
- Et puis je-je ne vous crois pas ! Lizzy n'était pas-pas comme ça ! Et Ciel non-non plus ! dit-elle alors qu'une série de larmes coulait le long de ses joues.
- Mais qu'en savez-vous ? Ces gens, vous ne les connaissiez même pas ! Ne me dîtes pas que vous avez cru en l'image qu'ils daignaient vous donner ! lui fit-il remarquer en bondissant sur ses jambes.
Elle sécha ses yeux et se leva elle aussi pour le regarder en face.
- Oui, j'y ai cru ! J'y ai cru ! Et je ne suis pas bête ! C'est vous qui l'êtes ! Vous êtes bête au point de croire que-que les autres sont aussi faux-faux que vous ! répondit-elle, folle de rage.
Mais la fureur se changea rapidement en tristesse. Il fallait croire qu'elle était trop faible pour pouvoir tenir la colère.
Alors elle plongea son visage rouge entre ses mains pour le cacher et se remit à pleurer. Elle se sentait de nouveau très mal. Elle tremblait et de lourds sanglots déchiraient à nouveau son maigre corps. Elle s'effondra sur son siège.
Elle s'était pourtant promis de ne plus pleurer. Elle l'avait fait avec une conviction sans failles, croyant que toutes les larmes qu'avaient versées ses yeux l'avaient libérée de la douleur et de la culpabilité mais ce n'était pas le cas … Et c'était pour le mieux. Ceux qui brisent des vies doivent être brisés.
Soudain, elle sentit une douce et chaude main caresser son dos. Surprise, elle retira ses mains de son visage pour voir qu'Alois s'était assis sur l'accoudoir de sa chaise et qu'il la regardait avec des yeux désolés.
- Pardonnez-moi, Camille … Vous, vous ne faîtes les choses que par amour, n'est-ce pas ? Vous ne connaissez pas la haine, la perfidie, vous ne savez même pas comment mentir … Si vous avez fait du mal, c'était parce que vous aimiez votre frère sincèrement et que vous n'aviez que lui ici. Vous n'êtes vraiment pas à votre place dans ce milieu, vous auriez dû rester dans votre petit village, cela vous aurait évité bien des souffrances … Ah je sais, et si je vous ramenais chez vous ?
Elle écarquilla les yeux.
- Pas la peine de faire les gros yeux, je vous assure que je peux le faire ! C'est même facile comme bonjour … Or, si je le fais, il vous faudra me faire une toute petite faveur en échange et quand je dis petite, c'est qu'elle est toute petite, vraiment très petite ! affirma-t-il avec un grand sourire.
- Quel genre de faveur ? demanda-t-elle en fronçant les sourcils.
- Donnez-moi la pierre précieuse dans votre poche.
Elle écarquilla les yeux et instinctivement, posa la main sur la poche cousue de sa robe. Comment avait-il su ? Elle observa son sourire fier et assuré et s'empressa de secouer la tête.
Il eut l'air outré et faillit tomber de l'accoudoir.
- Ne me dîtes pas que c'est non ?! s'étonna-t-il. Comment ça, non ? Mais c'est impossible ! Pou-pourquoi non, voyons ? reprit-il ensuite avec un sourire. Je vous offre ce que vous voulez le plus et vous n'avez qu'à me donner une misérable pierre dont le pouvoir vous est inutile!
- Croyez-moi, répondit-elle alors en le repoussant violemment, le faisant ainsi tomber par terre, le Saphir m'est tout sauf inutile. Il me sert à empêcher les gens tels que vous de nuire aux autres. Je commence à vous connaitre vraiment, comte Trancy, je sais ce que vous en ferez si je vous le donnais … Oh et aussi, sourit-elle perfidement, même si vous me le preniez de force, vous ne pourrez pas l'utiliser ! Voyez-vous, le Saphir est à moi et il n'obéit qu'à moi !
- Mince ! dit-il en se relevant, j'aurais dû m'en douter … Eh bien, fit-il une fois debout, pourquoi ne pas nous unir ?
- Pourquoi donc ? demanda-t-elle en levant les sourcils.
- Pour détruire les démons bien sûr !
Il alla se rassoir en face d'elle et reprit le plat de gâteaux.
- Vous n'êtes pas sans ignorer qu'une horde de sales démons brutalise notre beau pays et ses environs, qu'ils se nourrissent des âmes de nos frères et sœurs mortels sans remords, enfreignant les lois de leur propre monde … Oh, je comprends votre étonnement ! Moi aussi j'ai été surpris de savoir que les démons avaient des lois, comme c'est drôle ! Donc, je disais … Le temps passe et ils prennent de la puissance, Scotland Yard est dépassé … Ils ne savent vraiment plus que faire, ces petits chevaliers blancs, et même si je ne les porte pas le moins du monde dans mon cœur, je peux dire que sans leur protection, même les gens tels que nous sont exposés à la mort. Et comme vous le savez, la mort, ce n'est pas ce qu'il y a de plus joyeux dans la vie. Seulement, seulement, seulement, avec votre beau Saphir, nous avons une chance d'en finir avec eux ! Vous avez du pouvoir et en vous joignant à moi, vous pourrez éradiquer le mal, sauver la vie de beaucoup d'humains et en venger beaucoup d'autres !
Camille l'écouta avec un visage peiné. Elle baissa ensuite la tête sur ses genoux, réfléchissant.
- Et qu'est-ce qui m'empêche de le faire seule ? dit-elle en relevant la tête.
- Ah ! Mais sans moi, vous seriez perdue ! Regardez-vous, toute innocente et bonne! Seule, ils vous mangeraient toute crue ! Ces démons n'ont pas de cœur, ils ne connaissent pas la pitié, c'est la seule chose que vous devrez toujours garder en tête. Mais avec moi, en usant de mon influence et de ma connaissance, nous pourrons mettre en utilité toute votre force et sauver le monde !
Là, elle sentait que ce n'était pas avec Alois qu'elle discutait mais avec le comte Trancy, l'homme de pouvoir et d'affaires.
- Et qu'est-ce qui me dit que vous ne vous jouez pas de moi ? demanda-t-elle alors. Comment vous faire confiance? Dîtes-moi, comment, mais comment vous faire confiance ?
C'était peut-être la question la plus difficile qu'il ne lui ait jamais été posé de sa vie. Ce n'était pas une question de Camille, non, ce serait trop simple sinon … Il se crispa et son visage blêmit. Il avait l'impression qu'à travers la voix aigue et fluette de cette jeune fille, le désespoir en personne s'adressait à lui.
Dans les yeux de l'enfant en face de lui, il n'y avait ni haine ni rancœur, ni même le moindre petit ressentiment qui pourrait le mettre à son aise. Il est toujours plus facile de répondre à une personne de son niveau mais Camille n'était pas de son niveau et c'était là tout son problème.
À la base, il se doutait de cette question, il avait même réfléchi à une réponse toute faite, mais posée avec ces mots, sur ce ton, avec cette voix qui ne laissaient transparaitre que chagrin et honnêteté, il se retrouvait sans ses armes.
Il ne savait que dire, vraiment … L'esprit machiavélique s'était rangé et il ne restait plus que le cœur.
- Je … Je ne sais vraiment pas. Mais s'il y a bien quelque chose que je sais, c'est que moi, je vous fais confiance.
… Fin du Chapitre …
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