Merci à Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre.
Merci aussi à Manon & Nimk-chan pour avoir laissé un commentaire sur le dernier chapitre, ça m'a fait drôlement plaisir.
Merci aussi à noctisxsol, you know why )
Bonne lecture !
Chapitre XVI
Retour en arrière
- N'aie pas peur, Dominic, il ne nous arrivera rien. Je suis sûr que tout va s'arranger.
Enfermés dans une cage, deux enfants se tenaient par la main. L'un d'eux enlaçait l'autre.
Il faisait sombre et ils ignoraient où ils étaient vraiment.
L'endroit n'était illuminé que par des bougies posées par terre dont les flammes ne cessaient de danser dans les ténèbres. Cependant, leur lumière n'était guère assez puissante pour permettre de voir clairement.
L'on ne pouvait distinguer que des ombres vacillantes sur le sol aux dalles dures et froides sur lesquelles les deux garçons étaient obligés de s'assoir. Tout était d'ailleurs froid autour d'eux. La température était au plus bas et ils ne cessaient de trembler … Mais le plus à plaindre était sûrement ledit Dominic qui n'arrêtait pas de tousser … Il lui arrivait même de cracher du sang. Lui qui était déjà de santé fragile n'aurait pu résister à de telles conditions de détention. Si cela avait dû durer, nul doute qu'il en serait mort.
Combien de temps avaient-ils passé là ? Aucun d'eux n'aurait su donner de réponse précise mais ils étaient convaincus que cela faisait tout au plus trois mois.
- À ton avis ? Qu'en ont-ils fait ? avait demandé Dominic en levant sur lui ses yeux bleus si profonds.
- Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, avait-il répondu en baissant la tête. Et je ne veux vraiment pas savoir...
- Ciel, j'ai peur, avait murmuré le petit garçon en se rapprochant encore plus de lui. Si seulement papa et maman étaient encore là, ils nous auraient sauvés … Ils me manquent tellement, tu sais …
- Ils me manquent aussi, avait-il répondu doucement en passant ses doigts dans les cheveux bleu sombre de son frère.
Et dire qu'un mois seulement auparavant, ils étaient encore parfaitement heureux...
…Bas du formulaire
Très tard cette nuit-là, un incendie avait éclaté dans la demeure des Phantomhive.
C'était les cuisines qui avaient explosé et même si celles-ci étaient relativement séparées de la demeure des maîtres, elles y restaient connectées et les sournoises flammes s'y étaient frayées un chemin en un temps record. Personne ne savait ce qui avait déclenché cet incendie et aucun domestique n'était resté en vie assez longtemps pour le découvrir.
Dominic, qui demeurait tard à lire dans sa chambre, avait été parmi les premiers à s'en rendre compte. Sentant une forte odeur de brûlé, il avait eu la présence d'esprit d'aller vérifier ce qui se tramait en bas. Il était sorti du lit, vêtu seulement de son pyjama, s'était glissé hors de sa chambre, et quand il avait enfin descendu les escaliers, c'était le feu qui l'avait reçu.
La fumée s'était déjà mise à lui caresser le visage lorsqu'il avait réalisé que les flammes avaient envahi l'aile du manoir où se trouvaient ses parents. Il s'était alors précipité pour retrouver son père et sa mère. Il avait couru, couru, et encore couru en direction de leurs appartements. Mais avant qu'il ne s'engouffre dans les flammes, quelqu'un l'avait arrêté.
- Non, n'y va pas ! C'est trop tard, Domonic ! Crois-moi, c'est trop tard ! lui avait dit cette personne alors qu'elle lui empoignait le bras solidement.
Dominic, dont la vue avait été brouillée par les larmes, avait eu du mal à reconnaitre le visage de l'individu. Mais en entendant sa voix, il n'avait eu aucun doute sur son identité.
- Ciel ! C'est toi, Ciel ! Mais ne dis pas ça ! Nous pouvons toujours faire quelque chose ! s'était-il écrié en sautant au cou de son frère.
- Non … Je les ai vus. Ils-ils ... sont morts, ils sont morts … mais ! Mais allons-y ! avait-il décidé brusquement en le prenant par la main. Il faut sortir d'ici, et vite !
- Et les domestiques ! Et si on allait voir les domestiques ?!
- Non, j'ai déjà vérifié, leurs appartements se sont faits dévorer par le feu, nous ne pouvons plus rien faire non plus ! Mais cours plus vite, Dominic, cours ! Le feu avance, bientôt, nous serons morts nous aussi !
Et Dominic avait redoublé de vitesse pour suivre la cadence que lui avait imposée son frère. Grâce à cela, ils avaient réussi à sortir du manoir à temps.
Une fois dehors, ils étaient restés une minute ahuris à regarder le feu détruire la maison de leur enfance, la maison dans laquelle ils avaient toujours vécus… Et pendant que tout brûlait, ils avaient vu leur passé partir en fumée.
Or, Dominic n'avait pas eu le courage de le supporter, et était tombé par terre pour se mettre à pleurer.
- Maman ! Pa-papa !
Ciel l'avait jute regardé durant un instant mais ses larmes s'étaient elles aussi remises à ruisseler sur ses joues peu après.
- Do-Dominic, ne-ne pleure pas … ou-ou moi aussi je-je vais pleurer !
Et il était ainsi tombé près de lui, le serrant fort dans ses bras.
Ils étaient restés dans cette position seulement quelques minutes. Le sort ne leur avait pas accordé plus de temps pour être triste en paix car bientôt s'étaient présentées à eux deux personnes.
- Les voilà ! avait dit une voix grave d'un timbre très masculin.
Ce n'était visiblement pas un homme des plus rassurants pour deux nouveaux orphelins. Il avait parlé comme s'il proférait une insulte.
Ciel et Dominic avaient alors levé leurs yeux apeurés vers eux et les flammes avaient reflété leur peur. Ils avaient pu voir deux grands hommes les observer de haut. Ils portaient tous les deux le même vêtement sombre et leurs visages étaient couverts par des masques noirs.
Un homme avait pris Ciel par le bras et l'avait soulevé pour bien le regarder, inspecter son visage et ses traits.
- Ce sont sûrement les enfants Phantomhive, avait déclaré le vilain homme en le laissant tomber à terre une fois son inspection terminée. Regarde-les ! Ils sont habillés comme des princes !
- Mais je croyais qu'on avait brûlé toute la maison !
- Visiblement, un imbécile ne s'y est pas pris comme il fallait, avait-il répliqué.
- Qu'allons-nous en faire alors ?
- Hé bien, nous n'avons pas mille choix, nous devons les prendre avec nous. Un ou deux sacrifices de plus ne seront pas de trop.
L'acolyte avait émis un rire mauvais et les enfants avaient tremblé.
- Des sacrifices ! Voilà qui est drôle ! Et dire que les héritiers des Phantomhive vont servir de sacrifices ! Si leur sataniste de père est en enfer, j'espère qu'on lui montrera ce qu'on fera de ses fils ! Ne vous en faîtes pas, les p'tits, vous allez bientôt rejoindre vos enfoirés de père et mère !
Et ils avaient attrapé les enfants sans plus perdre de temps. Les deux garçons avaient bien tenté de se soustraire à leur emprise mais en vain. De toute façon, comment auraient-ils pu résister à deux hommes forts alors qu'ils n'avaient que dix ans?
Ils les avaient ligotés, bâillonnés et mis dans une charrette. Une fois à l'intérieur, ils avaient remarqué qu'ils n'étaient pas les seuls enfants. Ils y en avaient bien d'autres et pour la plupart, ils étaient très jeunes, pas plus de sept ans, si bien qu'ils étaient les plus vieux d'entre eux.
Ces hommes ne les avaient pas nourris de tout le long trajet. Durant deux jours et deux nuits, la charrette avait avancé sans que rien ne puisse l'interrompre. Les premiers temps, dominés par le désespoir, ils avaient pleuré toutes les larmes de leurs corps. Cependant, ils avaient rapidement compris que leurs larmes n'avaient aucun effet sur ces deux êtres sans cœur alors par conséquence, ils s'étaient arrêtés de gaspiller leur énergie aussi futilement et l'avaient à la place employée à réfléchir à leur condition.
Seulement, ils n'avaient pu trouver aucune réponse à leurs interrogations. Il leur avait été parfaitement impossible de s'échapper …
De ce fait, ils étaient finalement arrivés à un lieu perdu dans les bois. Cet endroit leur avait semblé être en dehors du pays lorsqu'ils étaient sortis de la charrette et il fallait dire qu'il n'y avait absolument rien autour pour les aider à se situer, à part peut-être d'innombrables arbres droits comme des militaires qui s'élevaient vers le ciel, parfaitement indifférents à leur supplice. Ils avaient voulu rester à l'air libre plus longtemps mais finalement, ils n'avaient eu que très peu l'occasion de détailler l'extérieur. L'un des deux hommes s'était chargé de les garder groupés pendant que l'autre s'était avancé un peu dans les bois et avait commencé à enfouir sa main dans la terre. S'était révélée une trappe ensevelie sous la poussière et les feuilles des arbres. L'homme l'avait ouvert avec un bruit fracassant, comme si elle avait été close pendant des décennies entières, pour la révéler à leurs yeux scrutateurs et fascinés.
Mais après leur brève surprise, tous, aussi jeunes qu'ils étaient, avaient été plus conscients que jamais de ce qui les attendait…
Leurs deux geôliers les avaient forcés à descendre d'innombrables marches sous une discipline de fer. Si l'un d'eux voulait ne serait-ce que se reposer un instant pour reprendre son souffle, il recevait de derrière des coups de fouet qui lui faisaient reconsidérer la question sous un autre angle. Les deux hommes leur avaient parlés et les avaient insultés dans une langue inconnue de la majorité des enfants, sauf à Ciel et Dominic qui n'avaient pas tardé à reconnaitre du latin. Mais cela avait été la seule chose qu'ils avaient pu apprendre de ceux qui les avaient gardés captifs. Du reste, les deux enfants des Phantomhive n'avaient pu, à cause de leur niveau peu élevé et de leurs ventres creux, rien discerner de la discussion. Et cela avait été l'intention de ces hommes en noir.
Ces hommes avaient parlé en langue latine en leur présence parce qu'ils n'avaient pas voulu que les enfants les comprennent. S'ils étaient venus à savoir ce qui les attendait précisément, ils seraient devenus trop agités, trop difficiles à contrôler. Ils avaient simplement agi en fermiers qui mènent leur troupeau à l'abattoir.
Bientôt, tout ce groupe peu habituel, composé d'hommes à l'allure de fanatiques et d'enfants qui faisaient de leur mieux pour ne pas pleurer sous les menaces et les coups de fouets, était arrivé au bout de l'escalier.
Un fois la dernière marche descendue par le dernier enfant, tous avaient vu la grande bâtisse enfouie sous terre qui se présentait à eux dans toute sa gloire. Tous les enfants avaient été impressionnés et ils s'étaient exclamés un instant, oubliant leur condition. Ils avaient ouvert grand leurs yeux innocents et s'étaient figés sur place. Et pour justifier leur étonnement, il faut préciser que la bâtisse, du haut de ses murs de trente mètres et avec sa grande porte de fer, en imposait. Elle avait des allures de base militaire. Et encore ! Rares étaient les bases militaires avec un tel gabarit auraient pu confirmer Ciel et Dominic, eux qui en avaient vu des bases militaires partout en Europe.
Cette découverte incroyable avait aussi fait déborder de questions leurs petites têtes. Comment une telle chose avait été construite ? Y en avait-il d'autres? Que cachait-on encore aux habitants de la surface ?
Mais leur surprise n'avait eu que très peu de temps pour s'exprimer car les deux hommes qui les avaient entrainés ici s'étaient empressés de leur rappeler leur réalité en les fouettant pour les faire avancer.
La porte s'était ouverte avec un grand bruit, soulevant un torrent de poussière, pour leur révéler un couloir sombre dont les quelques torches aux murs, à défaut d'éclairer adéquatement, donnaient un aspect encore plus lugubre à cet endroit. Ils n'avaient vraiment pas voulu rentrer. Ils avaient déglutis et s'étaient mis à trépigner sur place pour exprimer leur peur mais quelques coups de fouet avaient suffis à leur faire abandonner leurs protestations. Ils avaient ensuite obéi docilement, sans plus aucune résistance, et avaient marché comme des moutons apeurés à travers les couloirs froids et déserts vers ce qui allait être leur prison. Ils avaient été amenés à une salle, à une immense salle dans laquelle se trouvaient beaucoup de cages vides, et ils avaient été séparés.
Leurs ravisseurs avaient mis les filles dans une cage et les garçons dans une autre. Ils étaient un peu plus d'une dizaine dans chacune des cages et même s'ils étaient un peu à l'étroit à l'intérieur, ils s'en étaient accommodés.
Lorsqu'on les avait emprisonnées, toutes les filles avaient agi sans poser de questions, les yeux sans larmes, la tête baissée. Elles étaient les plus fragiles, les plus réceptives à la douleur, et aucune ne voulait recevoir un autre coup de ce cruel fouet.
Ca n'avait cependant pas été le cas du côté des garçons. Dominic et un autre bambin s'étaient mis à questionner et ils avaient obstinément refusé de rentrer dans la cage.
- Pourquoi voulez-vous nous mettre ici ?! avait exigé de savoir Dominic avec ses airs de petit noble. Pourquoi ? Je refuse, viles messieurs, je refuse ! M'entendez-vous ? Nous ne sommes pas du bétail ! Nous ne sommes pas vos choses !
- Il a raison ! avait approuvé l'autre. Vous n'avez pas le droit ! Comment osez-vous nous faire ça ! Mon papa dirige plein d'hommes, il travaille dans l'armée ! Quand il vous retrouvera, il vous punira et … et il demandera à ses hommes de vous punir ! Vous êtes méchants ! avait-il bredouillé alors en les voyant agiter leurs fouets.
Étonnamment, les deux hommes avaient éclaté de rire cette fois et ils s'étaient même courbés légèrement sous l'effet de l'hilarité, prenant tout le monde au dépourvu. Les deux petits rebelles n'avaient su comment réagir face à une telle réaction et ils étaient restés abasourdis à regarder ces deux individus se moquer d'eux.
Une fois l'amusement passé, les deux avaient repris leurs fouets fermement en main et avaient fait oublier ce contretemps. Les objets de torture avaient joué comme des serpents entre leurs mains, s'agitant, se dandinant, attaquant avec vitesse et mordant avec panache. Les coups avaient été difficilement supportables, peu importe à quel endroit ils avaient frappés.
Bientôt, les chemises des deux garçons avaient été ruisselantes de sang, un sang qui avait continué à tomber en gouttelettes sur le sol bien après que la pluie de coups se fut arrêtée. Dominic avait même eu l'infortune d'avoir son visage touché par l'impitoyable fouet, ce qui lui avait laissé une bien vilaine plaie le long de sa joue.
Ils avaient été jetés dans la cage en pleurs et laissés au milieu des autres sans aucun soin.
Les enfants étaient enfermés sans surveillance mais après la correction qu'avaient essuyée les deux garçons, personne n'avait osé même essayer d'ouvrir la cage.
On était venu les voir après cela seulement pour leur jeter une corbeille de pain et de l'eau.
Et chaque fois, ceux qui venaient les voir étaient vêtus du même costume noir et un masque de la même couleur couvrait leurs visages. Ils étaient tous habillés de façon identique, si bien qu'il était aussi difficile de connaitre leur sexe que leur âge.
Avec le temps passé dans la cage, l'observation était la seule distraction et les enfants avaient bien vite remarqué que sur la porte de la grande salle, il y avait un grand P dessiné. Que voulait-il bien dire, ce P ?
Mais cela, ils n'auraient l'occasion de le découvrir que trop tard.
Quelque temps après leur arrivée, vraisemblablement deux jours plus tard, beaucoup de ces personnages en noir s'étaient rassemblés. Ils avaient ouvert la cage des filles et en avait prise une. Leur dévolu s'était jeté sur la plus jeune d'entre-elles qui n'avait alors pas plus de cinq ans. L'enfant s'était débattue et avec le soutien de ses compagnes qui se cramponnaient à elle férocement, elle avait tenté de rester à leurs côtés. Les autres filles n'avaient cessé de crier en s'accrochant à elle.
- Par pitié, ne la prenez pas ! Pas elle ! Prenez-moi à la place !
Mais ils n'avaient rien écouté et avaient emporté la plus petite fille malgré tout.
Ce qui avait éveillé cette envie d'entraide chez ces toutes jeunes filles, c'était un instinct humain des plus primitifs. Elles avaient senti - tout le monde avait senti - que quel que soit celui qui serait pris, il ne reviendrait sans doute jamais. Et effectivement, personne ne revit plus la toute petite enfant.
Et plusieurs jours plus tard, la scène se répéta, chez les filles encore. C'était toujours vers elles qu'ils se dirigeaient.
Ils prenaient toujours la plus jeune : c'était leur mode d'opération. Et à chaque fois, la résistance qu'ils recevaient était plus importante alors ils répondaient par une violence et une impatience croissantes. Le temps avait passé et la cage des filles s'était vidée sans qu'aucune de leur rébellion n'ait abouti à rien d'autre qu'à des coups.
Lorsqu'ils s'étaient emparés de la dernière enfant, la plus vieille de huit ans, ils n'étaient pas revenus pendant deux semaines.
Les garçons n'avaient osé imaginer ce qui leur était arrivé mais voyant que leurs bourreaux ne revenaient pas, ils avaient songé avec espoir que tout était fini, qu'ils étaient sauvés.
Ils avaient eu tort.
Après ces deux semaines d'absence, les personnages en noir étaient revenus, et c'est vers eux qu'ils s'étaient tournés. Bien évidement, ils avaient commencé par le plus jeune. Cette fois, sans doute avertis par l'exemple qu'avaient donné les fillettes, les petits garçons avaient obéi sans poser de problème. Il n'y avait eu alors aucun coup, aucune douleur, aucun cri, à part ceux que faisaient leurs cœurs à chaque fois qu'ils voyaient l'un d'entre-deux disparaître derrière la porte.
C'était un quotidien macabre, une existence désespérante. Cette scène, plus elle se répétait, plus elle diminuait leur espoir de s'en sortir. Chacun savait quand allait venir son tour et il s'y préparait avec la résignation d'un condamné à mort.
Dominic et Ciel étaient les plus vieux, ils avaient depuis longtemps fêté leur dixième anniversaire. Ils avaient donc été les derniers à rester dans la cage.
Après que le dernier de leurs compagnons ait été pris, les deux frères étaient restés seuls longtemps.
Le temps avait passé, les jours s'étaient succédés, et le froid avait commencé à devenir de plus en plus pesant, si bien que la santé de Dominic s'était grandement détériorée. La flaque de sang dans un coin de la cage en attestait.
- À ton avis, Ciel, avait-il soudainement demandé à son frère un jour. Qui de nous vont-ils prendre ?
- Moi, ils vont me prendre moi, avait-il répondu fermement.
- Mais c'est insensé ! avait riposté Dominic. C'est moi le plus jeune, c'est moi qu'ils devraient prendre ! Tu es l'ainé, l'héritier de notre famille, notre seul espoir ! Moi, eh bien, moi … Je suis le plus jeune et je suis malade … même si je vivais, même si on me donnait l'occasion de fuir, je serais inutile avec ma maladie … Il vaut mieux que ce soit moi qu'ils prennent, avait-il conclu alors.
- Je suis le grand frère, donc il est de mon devoir de te protéger ! Crois-moi, je veux y aller, je n'en peux plus de rester ici ! avait-il rétorqué en tapant le sol du poing. Cet endroit me dégoûte ! Et puis je veux savoir, je veux savoir ce qui leur arrive, ce qui leur arrive à tous ! Je sens que je vais mourir si je ne le découvre pas vite ! Et puis, nous sommes égaux, Domonic, ne me laisse pas te le répéter une nouvelle fois ! Que sont quelques minutes dans le temps ? Nous avons le même âge, absolument le même ! Si le sort avait pris un chemin légèrement différent, ce serait toi le futur comte ! Alors n'ose plus jamais te sous-estimer ! lui avait-il sommé. Tiens, prends-la ! avait-il dit ensuite en détachant une bague de son pouce.
- Ah, mais c'est le diamant bleu de papa ! s'était exclamé Dominic.
- Oui, avait confirmé Ciel en hochant la tête. C'est bien le sien. Je l'ai pris de son corps durant l'incendie, avait-il avoué. S'il m'arrive quelque chose, lui avait-il dit, ce sera toi l'héritier de notre famille. Je compte sur toi pour redorer notre blason et punir ceux qui nous ont fait du mal …
Rien n'aurait pu faire changer Ciel d'avis, Dominic l'avait su rien qu'en plongeant ses yeux dans le bleu profond des siens. Les mains tremblantes, les yeux gorgés de larmes, il avait pris la bague tendue et l'avait mise sur son propre pouce. Rien qu'avec ce geste, il avait eu l'impression d'enterrer son frère.
Il s'était alors jeté dans ses bras et s'était mis à pleurer de nouveau.
- Non ! Non ! Ciel, tu ne vas pas partir ! Tu vas rester avec moi ! Je ne les laisserai pas t'emmener ! avait-il supplié en le serrant très fort.
Ciel avait tenté de le réconforter en l'enlaçant et en passant sa main dans son dos … mais bientôt, il s'était mis lui aussi à pleurer.
- Dominic, je t'aime, tu-tu ne sais pas à quel point je t'aime, lui avait-il dit en le prenant encore plus fort dans ses bras. Mais nous n'avons pas le choix … C'est-c'est notre destinée …
- Mais-mais c'est injuste !
- Nous n'y pouvons rien.
Cela avait été leur dernier échange à cœur ouvert car dans l'heure qui avait suivie, ils étaient venus. Ils avaient ouvert sans un mot la cage, avaient regardé les deux enfants un instant, puis l'un d'eux avait ouvert la bouche.
- Qui allons-nous prendre ? Ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau !
Alors, avant même que l'ainé des deux garçons ne puisse dire un mot, un des personnages en noir avait pointé Ciel du doigt.
- Celui-là sera parfait, avait-il dit comme pour justifier son choix. Quitte à donner un être impur, autant qu'il soit sain. L'autre est rongé par la maladie, il est indésirable.
Et on s'était emparé de Ciel par les deux mains. Résigné, Dominic l'avait regardé partir, les yeux grands ouverts, les membres glacés par la fatalité. Mais lorsqu'il avait vu la porte s'ouvrir, il avait senti une décharge électrique traverser tout son corps et le réanimer. Il s'était levé et s'était rué contre les barreaux pour s'y plaquer.
- Non ! Non ! Non ! NON ! avait-il hurlé comme un fou furieux.
Mais personne ne l'avait écouté.
Il n'avait réussi qu'à faire pleurer son frère une dernière fois alors qu'ils se quittaient pour toujours.
…
Ciel avait été amené dans une petite pièce où des personnes, des femmes d'après leurs mains très douces, l'avaient lavé et habillé proprement. Elles avaient aussi séché ses larmes et lui avaient offert du pain et du fromage à manger … Ces dames-là, même si elles portaient le même vêtement que les autres, étaient beaucoup plus tendres et gentilles avec lui.
Avec elles, il avait osé se croire en paix, il avait osé espérer d'elles un geste noble et humain.
- S'il-vous-plait, les avait-il supplié. Je veux partir d'ici ! Aidez-moi à sortir, s'il-vous-plait ! J'ai vécu bien des malheurs depuis que je suis ici, moi et mon frère n'avons fait que souffrir! Nos parents sont morts et tout le monde nous croit morts aussi, nous n'avons personne pour venir nous aider … Nous sommes des nobles et mon père était très riche. Si vous nous sauvez, je vous jure qu'en tant qu'héritier, je vous rendrais au centuple votre service !
Mais elles n'avaient fait que secouer la tête. Il les avait suppliées de les sauver, lui et son frère. Avec ardeur, il avait invoqué chez elles tous les bons sentiments, tous les devoirs religieux, toutes les obligations humanistes … En vain.
Finalement, l'une d'elles était venue vers lui pour le réconforter.
- Petit enfant, votre destin est scellé, lui avait-elle expliqué d'une voix très tendre. Vous allez être notre nouveau sacrifice, nous allons utiliser votre âme pour ouvrir la brèche entre nos deux mondes. Soyez fier de vous, vous allez contribuer à sauver l'humanité.
- Mais qu'ai-je fait pour mériter ce sort ? lui avait-il demandé, la gorge nouée, pendant que les larmes continuaient de couler à profusion de ses yeux bleus.
- Pour atteindre les sommets visés, il faut savoir sacrifier …
- Et qu'est-il arrivé aux autres enfants ? Vous les avez aussi sacrifiés ?
Elle avait hoché la tête.
- Mais ils étaient tous indignes, avait-elle ajouté. Ils avaient tous des âmes faibles et sans valeur, aucun n'a réussi à ouvrir la brèche.
- Et qu'est-ce-qui vous dit que mon âme pourra le faire alors que tant d'autres ont échoué ?! avait répliqué Ciel, la voix soudain chargée de colère. Votre comportement est abject et irrationnel ! lui avait-il lancé sans réserve. Vous jouez avec les âmes des autres pour faire de sales expériences et même si celles-ci n'aboutissent à rien, vous vous obstinez inutilement ! C'est la preuve d'une bêtise profonde !
Il avait reçu une vive et prompte gifle de la part de la dame.
- Tu ne comprends rien, lui avait dit cette dernière en se relevant. Enfant orgueilleux et sans ressources, tu es trop benêt pour comprendre nos enjeux ! Allez-y, avait-elle alors ordonné aux autres. Prenez-le et assurez-vous qu'il ne quitte pas la pièce. De toute façon, les préparations pour la cérémonie ne devraient plus prendre trop de temps pour être terminées.
Et elles avaient emmené Ciel vers une petite pièce exigüe. Il était resté enfermé entre ses quatre murs froids un certain temps, tremblant, attendant d'être libéré.
Et quand la porte s'était ouverte de nouveau, elle lui avait révélé deux bonhommes hauts comme des géants et tout aussi forts. Ils s'étaient emparé de l'enfant avec une certaine négligence et l'avait forcé à les suivre. Ciel avait alors été de nouveau trimbalé dans les couloirs fades et sombres de cette demeure souterraine comme un simple objet. Tout était terne autour de lui : il n'y avait rien à voir et rien à décrire, à part peut-être que grâce aux torches qui éclairaient les passages, on remarquait le très bon entretien de ce quartier général. Pas de poussière, pas d'araignées, pas de mauvaises odeurs hormis celle de la poudre à canon qui flottait dans l'air, et même si les pierres des murs trahissaient l'âge de cet endroit, on ne pouvait y voir aucune fissure, tout était très solide. On sentait très bien que cette base avait été construite pour que même une force surhumaine ne puisse la démolir.
Le chemin qu'ils avaient pris les avait conduits vers une grande double porte sculptée. Le fameux P se trouvait de nouveau dessiné, porté par deux gravures de femmes aux cheveux longs et vêtues en robes de déesses. Des nuages et de très beaux oiseaux étaient représentés partout autour d'elles pour montrer qu'elles étaient natives du paradis. C'étaient des saintes, des symboles de la Pureté.
La porte s'était ouverte sur une grande pièce aux allures d'église. Il y avait régné un silence qui renforçait ce sentiment d'étonnement et de torpeur qui s'empare des hommes lorsqu'ils se trouvent dans un lieu religieux. Plusieurs personnes, toutes vêtues de noir et couvrant leurs visages, se trouvaient au centre de la pièce, formant un cercle.
Les deux brutes avaient forcé l'enfant à avancer et celui-ci avait obéi, marchant entre les bancs vides et n'osant en aucun cas détourner les yeux pour observer les sculptures en pierre représentant toujours deux belles femmes aux allures de saintes vierges qui le regardaient avec de grands yeux sans pupilles.
On l'avait mis au centre du cercle, exactement sur le dessin en forme de visage agonisant. Entouré de tous ces gens, l'enfant avait senti la peur le submerger et c'est alors tout naturellement qu'il s'était mis à trembler. Soudain, il avait eu envie de faire ses besoins.
Un homme s'était mis à parler d'une voix forte et rauque qui devait porter à des lieux.
- Chers membres, avait-il débuté. Chers protecteurs de la Pureté, vous qui avez dédié votre vie entière à la protection de la création de nos chères Déesses, je suis fier d'annoncer que le jour est enfin venu : le jour où nous allons anéantir l'ennemi de La Belle et de La Douce. Aujourd'hui, nous allons invoquer le maître suprême des démons et pour ce faire, nous allons sacrifier le représentant le plus pur de notre espèce : un enfant vierge. Maintenant, par les pouvoirs qui m'ont été conférés, j'ordonne que la cérémonie commence !
Il s'était tu un moment mais seulement un instant pour baisser la tête puis s'était mis à réciter une phrase.
lege mundi, vireque duo Dei, Malum adesse se adigamus
Et tout le monde avait répété après lui.
lege mundi, vireque duo Dei, Malum adesse se adigamus
lege mundi, vireque duo Dei, Malum adesse se adigamus
lege mundi, vireque duo Dei, Malum adesse se adigamus
Dès que les mots avait été prononcés, tous avaient sorti un poignard de leur manche. Ils s'étaient mis à se rapprocher de l'enfant au centre, réduisant le cercle.
Ciel était tombé à genoux en voyant les lames briller sous la lumière des torches. Il avait essayé de se relever mais ses jambes l'avaient abandonné puis un liquide s'était mis à ruisseler le long de son pantalon pour tomber sur le sol froid. Partout où il avait regardé, il n'avait vu que du noir, des créatures monstrueuses qui l'assaillaient. Il n'y avait plus eu d'échappatoire.
En un bref laps de temps, tous l'avaient entouré jusqu'à ce qu'il ne puisse plus respirer et il avait senti quelque chose transpercer sa peau pour se planter dans son dos puis se retirer rapidement. On lui avait planté un autre poignard dans l'estomac, un autre dans le bras, un autre dans la cuisse … Il n'avait pas su qui l'avait frappé mais tout ce qu'il avait pu sentir, c'était une douleur immense qui l'avait submergé un peu plus à chaque seconde.
Il s'était effondré sur le sol. Ses cris avaient fait vibrer l'air et son sang avait continué de couler sur le sol … Il avait fermé les yeux mais ses larmes n'avaient pas cessé d'en couler.
Soudain, un grand fracas avait tout interrompu. Les coups avaient cessé et le petit avait senti les personnages en noir se détourner de lui. Il avait alors ouvert les yeux pour constater que la porte avait été ouverte. Une personne était entrée et semblait ne pas tenir en place. Il n'avait pas pu voir son visage mais sa voix avait trahi toute son agitation.
- Vite ! avait-elle dit. Un démon de rang 13 est entré dans la chambre ! Un démon de rang 13 !
Tous s'étaient crispés à cette déclaration.
Une seconde avait passé en silence avant que le Maître qui dirigeait la cérémonie ne se mette à ordonner.
- Laissez le sacrifice, prenez vos armes! N12, N16, allez chercher l'eau de Pureté, il ne doit pas sortir d'ici ! N30, n'oubliez pas que notre priorité est de le capturer vivant. Ce sera un très bon sujet d'étude. Soyez rapides, ce serait un malheur qu'il profane les tombes des anciens maîtres ! N17, avait-il dit en se tournant vers un des êtres en noir, restez ici avec le sacrifice. Vous êtes le plus jeune, vous ne pouvez pas entrer en confrontation avec un démon de rang 13 dés maintenant … Gardez le sacrifice.
N17 avait hoché la tête.
Tous s'étaient alors précipités vers la porte, armés de leurs bâtons. Leurs robes noires ne leur causaient aucune difficulté lors du déplacement, ils s'en accommodaient très bien même. Et dans la pénombre qui avait régné, l'on aurait pu les prendre pour des ombres.
Ciel les avait regardés s'en aller et après, sans doute à cause de la perte de sang et de la douleur, il avait laissé retomber sa tête sur le sol dur. Il avait vu son monde s'obscurcir.
…
Le salut de cet enfant avait été sans aucun doute N17 car en se réveillant, il s'était retrouvé dans une petite pièce, ses blessures traitées et couvertes de bandages. Il avait senti un liquide chaud couler le long de sa gorge.
C'était peut-être l'ultime preuve de la suprématie du bien sur le mal. Il suffit parfois qu'un seul cœur vaillant agisse pour dissiper tout le mal causé par beaucoup d'âmes sombres.
De cette époque, il n'avait gardé que très peu de souvenirs. Il ne savait même pas combien de temps avait pris sa convalescence. Mais dés qu'il avait retrouvé l'usage de ses membres et qu'il avait pu de nouveau marcher et parler, il avait mémorisé chaque détail, chaque mot, chaque regard … Comme un nouveau-né qui doit apprendre chaque once du monde qui l'entoure pour pouvoir survivre.
La différence entre une futilité et un vrai malheur dans la vie d'un humain, c'est la trace laissée dans son cœur.
Si l'on pleure pour quelque chose, c'est qu'elle n'était pas importante parce qu'elle ne nous a pas tout pris puisque nous avons encore la force de la pleurer. Mais un vrai malheur est tellement insoutenable pour l'esprit qu'il est impossible à conserver. Et puisqu'un esprit ne peut laisser voler au vent de tels événements, il a tendance à les enfoncer dans une boîte avec bien d'autres souvenirs, une boîte qu'il scellera solidement puis qu'il jettera dans le fond le plus sombre de la mémoire, dans un fond que seule une personne trop heureuse peut oser aller explorer, poussée par l'ennui causé par une vie trop tranquille.
À dix ans, Ciel s'était donc retrouvé sans aucun souvenir de son ancienne vie. Rien, comme s'il venait de renaître en se levant du lit où il s'était rétabli. Il avait eu beau chercher, il n'avait pas retrouvé qui il était ni d'où il était venu. Tout lui avait semblé nouveau mais en même temps si familier…
L'âme charitable qui l'avait sauvé avait pris soin de lui faire perdre l'envie de savoir ce qui s'était passé avant sa guérison. Elle lui avait donné un nom, un gîte, de la nourriture et la sécurité dans un pays loin de ceux qui l'avaient blessé. Il lui avait offert la chance de vivre une vie très paisible.
Mais N17 ne fut qu'une étoile filante dans sa vie. Les bonnes choses durent rarement longtemps. Son sauveur mourut d'une maladie vicieuse et il avait du se débrouiller seul dans une campagne perdue dont il ne connaissait rien.
Seulement, Théophile avait toujours été un esprit habile et les esprits habiles ne demeurent jamais longtemps dans la misère.
…
5 Septembre 1897 – Demeure londonienne des Albertwood
Le retour à Londres fut des plus tristes.
Camille avait regardé par la fenêtre durant tout le trajet, les yeux fixés au loin. Perdue dans son monde, elle n'avait pas tenté d'animer la conversation avec Alexandre comme à son habitude. Celui-ci, assis devant elle durant tout le voyage, n'avait absolument pas remarqué le silence morne de sa sœur tant il était plongé dans l'un de ses livres d'Histoire.
Or, malgré le sérieux et la tristesse de ce qu'il lisait, un sourire lui venait parfois sur les lèvres et son regard brun s'éclaircirait. Rien que de penser à la reprise de ses fonctions suffisait à le mettre en joie.
Contrairement à lui, Camille avait l'air de porter sur ses épaules un poids monumental.
Pourtant, elle n'avait pas de cernes car elle dormait trop, elle n'avait pas les yeux rouges car elle n'arrivait plus à pleurer et son teint était semblable à celui de milles autres demoiselles nobles privées du soleil. Pourtant en la voyant, on ne pouvait s'empêcher de la croire malade.
Parfois, elle tournait la tête vers Alexandre et entrouvrait les lèvres comme si elle voulait dire quelque chose mais elle les refermait aussitôt pour reposer ses yeux sur le paysage qui défilait, si bien que de tout le trajet, elle ne dit pas un mot.
Enfin, au moment où leur voiture s'arrêta devant leur demeure, pendant que les serviteurs étaient occupés à descendre les malles, elle eut le courage d'aller au bout de sa démarche.
- Alexandre, s'il-te-plait, je voudrais un livre.
Celui-ci, surpris par cette soudaine prise de parole, leva les yeux de son livre en fronçant les sourcils.
- Nous avons beaucoup de livres à la maison, lui rappela-t-il.
- Ce ne sont pas les livres que j'aime.
- Quel genre de livres aimes-tu donc ?
- Les livres qui me rendent heureuse.
- Vraiment? Les livres que nous avons chez nous ne peuvent-ils donc pas te rendre heureuse ?
Juste après avoir dis cette phrase, il sembla remarquer l'humidité dans les yeux de sa sœur et son cœur se serra. Elle était toujours ainsi depuis un certain temps et il ne savait pas ce qui lui arrivait.
Alors il sourit doucement et adoucit sa voix.
- Quels sont les livres qui te rendent heureuse ?
- Ceux avec des images, répondit-elle en détournant les yeux pour observer leurs serviteurs s'atteler à la tâche. Ceux qui racontent des histoires simples … Ils sont joyeux.
- Mais ce sont des livres pour enfants ! s'étonna-t-il. Tu ne dois pas lire des livres pour enfants, Camille, il y a bien des choses plus intéressantes qui sont à la portée de ton âge ! Je pense que tu devrais t'intéresser à des choses plus adultes et commencer à lire les mémoires d'une ou deux personnalités inspirantes. Tu verras, en découvrant leurs vies, tu tireras une grande maturité et ta vue sur le monde et tout ce qui le compose se fera sous un angle différent.
- Bien, je le ferai si c'est ce que tu demandes … Mais il y a une chose que je demande, une seule... Je t'en prie, je sais que je suis devenue capricieuse et insupportable avec mes demandes incessantes mais je voudrais de tout mon cœur un conte, La petite vendeuse d'allumettes … Je me rappelle que c'est le premier livre que j'ai lu toute seule … Je ne sais pas pourquoi, fit-elle, le souffle court, mais j'ai une terrible envie de le relire …
Alexandre la regarda avec bienveillance et tendit sa main pour caresser sa joue.
- Ah, bien sûr, je te le rapporterai ce soir, promit-il.
Le regard qu'il lui avait offert était aimant. Il l'avait regardée comme si elle était la chose la plus précieuse qu'il possédait et Camille en fut très touchée. Mais comme à son habitude, les démonstrations de tendresse de son frère étaient brèves et il avait rapidement repris son masque d'homme d'affaire.
Rapidement après, Alexandre avait sorti sa montre et en voyant l'heure, il s'était pincé les lèvres. Il avait renouvelé sa promesse précipitamment puis avait ordonné à son chauffeur de le mener au plus vite à son travail.
- Pardon, sœurette, lui avait-il dit en lui demandant de descendre. Mais j'ai deux comptables à corriger et à virer ce matin … Leur travail est simple mais ils arrivent à trouver le moyen de se tromper ! Les travailleurs compétents sont d'une rareté de nos jours !
Camille l'avait excusé puis était descendue avec l'aide d'Annie pour rejoindre sa maison …
Lorsqu'elle avait passé le pas de la porte et qu'elle avait revu ce décor qui lui avait tant plu la première fois, elle s'était rappelée de sa joie. Souriant pour se donner du courage, elle avait serré sa canne dans sa main et avait fait de son mieux pour gravir les marches.
Elle avait à présent l'impression qu'elle n'était plus la même, qu'elle avait complètement changé. Et c'était peut-être vrai. Que restait-il de la petite campagnarde fraîchement venue de France ?
Après s'être rafraichie et changée, elle avait rejoint Miss Kavioski à la bibliothèque et la routine avait repris.
Cette fois, elle prêta plus d'attention qu'à l'accoutumée aux leçons d'Histoire et de langues. L'anglais et le latin ne lui semblaient plus aussi étrangers et deviner la juste orthographe d'un mot devenait instinctif. Les gens malheureux ou passionnés sont toujours les plus assidus au travail car dans les deux cas, ils déchargent leur personne d'un sentiment insoutenable par ce biais.
La journée de travail se termina ainsi rapidement, plus rapidement que ce qu'elle croyait, et elle alla donc se poster devant la fenêtre pour attendre son frère car il commençait à faire nuit. Mais il ne revint pas à temps et elle se lassa. Elle dut diner seule et après, elle alla dans le jardin intérieur de leur maison. Elle s'assit et se mit à inspecter les fleurs qui s'épanouissaient. Parfois, il lui arrivait d'oublier qu'ils avaient un jardin intérieur… C'était le comble du luxe et elle ne savait même pas comment estimer ce qu'avait coûté un tel caprice de son frère.
Enfin, quel que soit le prix, il était à leur portée grâce au travail acharné d'Alexandre. Ils vivaient dans l'opulence. Mais ce n'était pas assez pour son frère. Il voulait toujours plus, il ne pouvait pas s'empêcher de vouloir plus et pour obtenir ce qu'il voulait, il était prêt à tout.
Un frisson parcourut son dos alors que les souvenirs refaisaient surface en elle.
-Si j'étais toi, je mettrais un terme à ces pensées malsaines !
Elle ouvrit grand les yeux et tourna la tête dans tous les sens pour essayer de savoir d'où venait la voix.
- Je suis là ! Je suis là !
Elle se retourna vers l'entrée du jardin et vit qu'une silhouette y apparaissait.
- Mais-mais ! lâcha-t-elle en le voyant avancer vers elle. Mais qui êtes-vous ?!
- Un ami, je suis un ami !
C'était visiblement un homme et il souriait largement, révélant ses dents pointues. Il était assez mince et il portait une longue robe noire qui affinait encore plus sa silhouette. De loin, elle avait cru qu'il s'agissait d'un fantôme. Il avait en effet de longs cheveux argentés qui lui arrivaient jusqu'en bas du dos et sa frange cachait ses yeux. Il était aussi très grand.
- Que faîtes-vous là ? Que me voulez-vous ? s'affola Camille en plongeant sa main dans sa poche.
S'il tentait de lui faire mal, elle n'hésiterait pas à se défendre.
- Tout doux, tout doux, tout doux, fit-il en avançant lentement vers elle comme s'il voulait calmer un animal sauvage, arborant un sourire qui se voulait rassurant mais qui ne le rendait finalement que plus repoussant pour la jeune fille.
Une fois devant elle, il s'abaissa pour être à son niveau. Il la contempla ensuite une minute puis lui tendit brusquement sa main.
- Salut, Camille, ravi de faire ta connaissance ! Moi, c'est Undertaker! Tu peux m'appeler Undertaker, tout le monde m'appelle Undertaker! Tu veux devenir mon amie ?
Elle cligna des yeux, surprise.
- Que voulez-vous ?
- Devenir ton ami ! répéta-t-il avec un grand sourire.
- Mais pourquoi donc ?
- J'aime me faire des amis !
- Et comment êtes-vous entré ici ?
Il haussa les épaules et inclina la tête comme une personne à qui on pose une question stupide.
- Eh ben, par la porte, comme tout le monde !
- Vous savez que vous êtes étrange, n'est-ce pas ?
- Tu sais que tu es drôlement mimi quand tu n'es pas triste, n'est-ce pas ?
Elle arqua les sourcils et eut un mouvement de recul.
Le sourire d'Undertaker s'affaissa et il inspecta la main toujours vide qu'il lui avait tendue.
- Je ne vois pas en quoi elle est sale ma main, remarqua-t-il, plus pour lui-même que pour elle.
Il leva de nouveau la tête vers elle, faisant presque la moue.
- Pourquoi ne veux-tu pas serrer ma main alors, Camille-Mimi ?
Camille, malgré la surprise, ne put empêcher un rire d'échapper de ses lèvres.
- Mais parce que je ne vous connais pas ! répondit-elle, ayant du mal à cacher l'amusement dans sa voix.
- Comment je m'appelle ? lui demanda-t-il soudain.
- Undertaker, répliqua-t-elle sans y penser.
- Eh bien voilà ! Tu me connais ! s'exclama-t-il en se relevant. Ce n'est vraiment pas gentil mais alors là pas du tout ! Je n'aime pas les menteurs! Et bah tu sais quoi, je ne veux plus être ton ami si tu me traites comme ça ! Je m'en vais ! Au revoir, Camille-Pas-Mimi ! déclara-t-il en se retournant, les bras croisés et la bouche boudeuse.
Et alors qu'il allait sortir, il l'entendit le rappeler.
- Mais revenez !
Il se retourna et la contempla. Elle avait l'air perdu mais en voyant qu'il s'était arrêté, un doux sourire fleurit son visage.
- Ne partez pas, lui demanda-t-elle d'une voix très douce. Je ne voulais vraiment pas vous blesser. Pardonnez-moi, Undertaker.
Il fit mine de réfléchir une minute.
- Et si vous le voulez encore, j'accepte de devenir votre amie, ajouta-t-elle comme pour l'influencer.
Cette fois, il se précipita vers elle, courant sur la pointe des pieds pour venir s'abaisser devant elle comme avant. Il lui tendit la main encore une fois. Undertaker était très gracieux, c'était indéniable et très frappant, on aurait pu facilement le confondre avec une ballerine.
- Alors serre-moi la main ! demanda-t-il avec un grand sourire.
- Bien sûr !
Et ils échangèrent alors une vigoureuse poignée. Voyant comme il secouait sa main, Camille ne put empêcher un gloussement. Ce son était doux et léger, comme celui que faisait l'eau qui ruisselle.
- Maintenant, nous sommes amis, Camille-Mimi, lui dit alors le personnage étrange en s'asseyant à ses côtés. Cela veut dire que tu ne seras plus jamais triste. Du moins, je promets, moi, Undertaker, de toujours t'aider et de te cuisiner des trucs trop trop bons ! Le sucre, il n'y a que ça de vrai dans la vie !
- Comment savez-vous que j'étais triste ? lui demanda la jeune fille avec un faible sourire.
- Tu n'as pas voulu devenir mon amie ! Et pour ne pas vouloir devenir mon ami, il faut être une personne sacrément triste ou méchante ! De toute mon existence, jamais une personne n'a refusé de devenir mon ami, sauf toi et un vilain voleur !
Elle sourit légèrement.
- Et qu'a-t-il fait, ce voleur ?
- Il n'a pas voulu partager avec moi ! Un bon voleur, c'est quelqu'un qui partage son butin avec celui qui l'a débusqué. Un vilain voleur, c'est quelqu'un qui ne partage pas son butin et qui vole celui qui l'a débusqué !
- Il vous a volé beaucoup d'argent ? s'enquit-elle en arquant un sourcil.
- Si seulement ! Il m'a pris des pommes, trois belles pommes rouges !
- Et vous les aviez payées cher ? demanda-t-elle alors.
- Oh, pas du tout ! Je les ai prises dans le jardin de Mrs. Martin ! D'ailleurs en me voyant passer, elle m'a jeté sa canne pour m'aider à attraper les pommes ! Et, ne le dîtes à personne, mais je crois bien qu'elle s'est éprise de moi !
- Oh vraiment, vous en êtes sûr ?
Il hocha vigoureusement la tête en croisant les jambes.
- Je n'ai même aucun doute sur le sujet. Ah, Mrs Martin … Chaque fois que je montais sur le grillage pour aller me promener dans son jardin, elle devenait aussi rouge que ses pommes et commençait à crier pour attirer mon attention. Mais je ne lui ai jamais répondu, il faut toujours garder une certaine distance avec les femmes sinon elles croient rapidement que nous sommes à leurs pieds et elles perdent toutes leurs attentions envers nous … Alors, quand elle voyait que je ne lui répondais pas, elle envoyait son chien. La bête se mettait à aboyer et à me mordre la jambe pour me pousser loin des arbres fruitiers, sans doute pour me mener vers sa propriétaire qui se languissait du désespoir de ne pas m'avoir près d'elle mais toutes ces fois, je ne cédais pas et continuais de cueillir les beaux fruits que Mrs. Martin cultivait amoureusement pour moi.
- Ah, si j'ai bien compris, récapitula Camille, vous affirmez que Mrs. Martin était amoureuse de vous, qu'elle voulait vous avoir près d'elle à tout prix mais que vous ne répondiez pas à ses avances … Alors pourquoi continuiez-vous à prendre les beaux fruits qu'elle cultivait amoureusement pour vous ?
- Eh bien parce qu'ils étaient très bons! Ils faisaient des malheurs dans les tartes et les salades de fruits, répondit Undertaker en se léchant les lèvres. Mais aussi car je ne voulais pas qu'elle perde espoir, ajouta-t-il en passant ses doigts dans ses cheveux d'argent. Cette habile jardinière l'était devenue car elle était sous l'emprise de mon charme dévastateur, comme un artiste fou de sa muse. Et vous savez très bien ce qui arrive à un artiste quitté par sa muse, il ne fait plus d'art évidemment ! Eh bien, vous voyez, c'est la même chose avec Mrs. Martin! Si elle perdait la sensation d'euphorie et de passion qui la prenait chaque fois qu'elle me voyait, elle n'aurait plus ni le talent ni l'envie de cultiver ses beaux fruits, ce qui causerait un drame dans ma cuisine !
- Je vous l'accorde, répondit Camille en hochant la tête. Faire des pâtisseries sans bons fruits est une cause perdue.
- En voilà une qui me comprend ! s'exclama Undertaker en la prenant dans ses bras. Et puisqu'on est amis, je te promets de t'inviter au goûter prochainement !
- Oh, ce serait avec plaisir ! approuva-t-elle en riant. Seulement, je vous trouve bien méchant pour cette gentille Mrs. Martin, dit-elle ensuite. L'ignorer ainsi et pourtant continuer à prendre de ses fruits, c'est cruel. Si vous ne ressentez rien pour elle, essayez au moins de devenir son ami.
- Mais qui a dit que je ne ressentais rien pour elle ?! s'étonna Undertaker, l'air scandalisé. Ce n'est pas du tout le cas, je suis même fou d'elle ! Une femme qui fait d'aussi bons fruits ne peut qu'avoir mon cœur ! Oh, mon Dieu ! Comme je l'aime ! Si nous nous marrions, nous pourrions faire de très bonnes sucreries! Mais il y a un obstacle à notre bel amour...
- Lequel ? Qu'est-ce-qui pourrait bien vous empêcher de vous lier ?
- Le vilain voleur, voyons ! Une fois, alors que je me rendais au jardin de Mrs. Martin et que je m'étais mis à cueillir les belles pommes, figurez-vous ce que j'ai vu ! Eh bien, j'ai vu un jouvenceau en train de cueillir les pommes d'un autre arbre. Il portait avec lui un grand sac donc il comptait en prendre une importante quantité. Alors, pour protéger les beaux arbres de Mrs. Martin, je me suis précipité sur lui et lui ai proposé un marché : le laisser partir et ne rien dire à Mrs. Martin en échange de m'accorder la moitié de ce qu'il avait déjà cueilli… Eh bien, dis-toi qu'à la place d'accepter ma généreuse proposition, le jeune et intrépide voleur s'est emparé d'une branche sur le sol et s'est mis à me frapper le popotin pour me jeter dehors ! J'en ai éprouvé un grand ressentiment, crois-moi !
- Oh, je n'en doute pas, répondit Camille avec un sourire en coin.
Elle ne savait pas pourquoi mais cet Undertaker lui plaisait vraiment.
- Au fait, dit-il alors, tu peux retirer ta main du Saphir maintenant, je ne compte te faire aucun mal.
Le sourire de la jeune fille disparut et son cœur rata un battement. Comment savait-il ? Et à la place de retirer sa main, elle empoigna la pierre encore plus fortement.
- Ce n'est pas la peine de faire cette tête, je ne te veux aucun mal ! Écoute-moi, Camille-Mimi car c'est vraiment important, dit-il alors d'une voix plus douce et prenant sa main libre dans les siennes. Tu es une personne tournée vers les autres, tu as du courage et du cœur, c'est pour cela que le Saphir t'a choisie… Et s'il l'a fait, c'est qu'il savait que tu serais capable de mener la mission qu'il te confiait.
À ces mots, Camille secoua la tête en la baissant, regardant ses genoux pendant un moment avant de la relever et de le regarder avec ses grands yeux bruns.
- Comment cela ? Quelle mission ? questionna-t-elle finalement.
- Sauver le monde…
Ils se dévisagèrent un moment en silence avant qu'Undertaker n'éclate de rire.
- Ah ! Oh ! Ah ! Si tu savais combien j'ai rêvé de dire ça à quelqu'un avant ! Chère jeune personne, vous êtes celle qui a été choisie pour sauver le monde! fit-il en se levant brusquement, prenant un air grave. Vous devrez affronter beaucoup de monstres, parcourir beaucoup de contrées pour poursuivre votre quête, vous devrez faire de grands sacrifices mais finalement, si vous avez assez de détermination et de courage, vous entrerez dans la légende ! Enfin, grâce à moi ! Quel beau discours je viens de faire là ! ajouta-t-il en tournant sur lui-même, l'air ravi. Mais je devrais écrire un livre moi, tu ne penses pas ? lui demanda-t-il soudain en se penchant avec un grand sourire. Je suis sûr que si je raconte mes aventures dans une série d'ouvrages, je vendrais plus de bouquins que cette tristounette Agatha Christie !
Camille ne savait vraiment plus comment réagir.
- Oh, efface-moi cette tête ! Je ne suis pas le seul à ne pas aimer Agatha Christie, voyons !
Après avoir réussi à la ramener sur terre, Undertaker lui expliqua tout. Il la mit ainsi au courant de toutes les affaires en cours, de l'origine du Saphir et de ce qu'elle devrait faire. À son grand étonnement, elle n'émit aucune opposition lorsqu'il lui révéla sa mission et elle ne posa aucune question quant à son travail pour cette incroyable cause. Elle semblait parfaitement d'accord et lorsqu'on regardait dans ses yeux, on voyait qu'elle avait conscience de tout ce que cela impliquait.
Undertaker fut surpris par son attitude et ne manqua pas de le lui faire savoir.
- Tu sais, Camille-Mimi, lui dit-il en allant inspecter les fleurs, j'ai rarement vu des gens avec autant de bonne volonté que toi. Vraiment, je me demande si tu n'es pas un peu suicidaire. Tu sais que tu risques ta vie mais tu es prête à le faire sachant que tu ne seras probablement jamais récompensée. C'est rare, et un peu bête au passage.
Mais elle ne fit que sourire.
- Si je ne le fais pas, qui le fera ?
Undertaker se contenta de lui rendre son sourire puis s'amusa à nommer les différentes fleurs qui poussaient dans le jardin intérieur.
- Je n'ai jamais pensé que ta famille était noble, lui avoua-t-il en se relevant après quelques minutes, époussetant ses mains de la terre. Génération après génération, vous n'avez engendré que des goujats aveuglés par l'ambition et rongés par la jalousie. Mais si je dois vous accorder quelque chose, dit-il en reprenant place sur le banc près d'elle, c'est que vous êtes des gens très très très déterminés. Vos arrières-arrières-arrières-grands parents voulaient être des nobles et ils y ont consacrés quatre générations mais ils y sont arrivés. Ton grand-père voulait être riche, il l'est devenu. Ton père ne voulait rien d'autre qu'avoir un bon héritier, il l'a obtenu. Mais ton frère, je n'arrive pas à savoir ce qu'il veut … Peut-être la domination du monde ? Enfin, voilà encore un objectif qui prendra plusieurs siècles !
- Vous connaissez drôlement bien l'histoire de ma famille ! s'exclama Camille. Je dois vous avouer que même moi, j'en ignore une bonne partie. Pourquoi vous y êtes-vous intéressé?
- Oh, tu sais, petite… Si tu vis aussi longtemps que moi, tu comprendras qu'au bout d'un moment, on finit par tout savoir… Si Socrate était encore vivant, je lui casserais les dents avec son fameux « Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien »!
- Socrate ... oh ! fit Camille, comme si elle se souvenait brusquement de quelque chose. Socrate, n'est-ce pas celui qui a dit qu'il n'existait pas de bien plus précieux pour l'homme que la santé ?
- Oh, c'est lui ! Comment cela se fait-il que tu le connaisses, petite fille ?
- Je n'ai vraiment que ça à faire que d'étudier l'Histoire et la philosophie. Miss Kavioski dit que plus j'aurais de culture et d'esprit, moins j'aurais l'occasion d'être embarrassée dans une discussion mondaine.
- Miss Kavioski, quelle brave femme tout de même ! déclara Undertaker avec un beau sourire.
- Enfin, quel âge avez-vous Undertaker ? lui demanda-t-elle soudain. À vous entendre, on dirait que vous avez vécu plus d'un siècle!
- Oh, j'ai l'air si jeune que ça ? répondit-il en se pointant de son doigt griffu. Merci ! C'est grâce aux soins que j'applique tous les jours sur ma peau. Chérie, tu veux connaitre les secrets de mon merveilleux teint qui me vaut de séduire des dizaines de femmes par jour ?!
- Non, non, non ! s'empressa de répliquer Camille avec un sourire gêné. Je pense que je suis encore trop jeune pour penser à ce genre de choses !
- Oh, tu sais, ma chérie, le vieillissement commence dés la naissance …
- Sans façon, vraiment, insista la jeune fille. Je n'ai pas le cœur de penser à cela … Mais je vous promets que si un jour j'ai envie d'avoir des conseils sur la beauté, je me tournerais vers vous.
- S'il-te-plait, arrête de me dire « vous », je suis bien trop beau pour être ton grand-père ! Va p'tite, et dis-moi « tu », nous sommes amis après tout ! Et il n'y a que les vrais amis qui se disent « tu » !
- Comme vous voudrez ! Oh, se reprit-elle. Enfin, comme tu voudras ! ajouta-t-elle avec un clin d'œil.
- Ca, c'est ma Camille-Mimi à moi ! dit-il en se mettant à lui tapoter la tête.
Camille sourit et pour une raison quelconque, elle apprécia le geste et ne le trouva en rien dévalorisant.
- Je sais que je te connais depuis peu mais je t'aime déjà, lui dit-elle en le regardant avec de grands yeux admiratifs.
- Oh, tu sais, je te crois, dit-il en se levant. Comment ne peut-on pas aimer Undertaker ? Mais surtout, Camille-Mimi, si tu m'aimes autant que moi je t'aime à cet instant, promets-moi une chose.
- Quoi donc ? souffla Camille alors qu'il se baissait vers elle avec un grand sourire.
- N'arrête jamais de sourire.
- J'essayerai. Je vous promets que j'essayerai …
Et elle sourit de nouveau, rien que pour lui faire plaisir. Voir les gens heureux semblait faire voler de joie Undertaker.
- C'est ça ! Parfait, ma Mimi, n'oublie pas ! Maintenant, je m'en vais voir si mes elfes sont bien couchés !
- Vos elfes ?
- Oui, récemment j'ai adopté des elfes… Enfin, c'est eux qui m'ont adopté pour être honnête, ajouta-t-il avant de tourner les talons pour s'en aller.
Mais il ne fit pas un pas en avant qu'elle l'avait déjà retenu par sa manche. Il se retourna, la bouche entrouverte pour la voir le regarder avec des yeux suppliants.
- Ne partez pas !
Elle baissa les yeux.
- S'il vous plait… Ne partez pas. Je … je ne veux pas rester toute seule …
- Camille … Je t'ai dit de me tutoyer !
Elle leva ses yeux vers lui, éperdue.
- Oh ! soupira-t-il. Arrête, ne me regarde pas avec ses yeux de chien battu, j'ai un cœur fragile, moi ! Écoute, ma Mimi, lui dit-il plus doucement en s'abaissant devant elle. Je ne peux vraiment plus rester mais je te promets que bientôt, je viendrai te voir et on ira prendre le thé ensemble … Et tu n'es plus seule, tu as le meilleur ami du monde : moi ! Je te protégerai, enfin, autant que je le peux car avec le Saphir, tu es bien plus puissante que moi ! Mais s'il y a bien une chose que je peux t'assurer, c'est que tu n'es pas seule. D'abord, tu m'as moi puis il y a Ashounet, enfin M. Landers comme il aime se faire appeler, qui veillons sur toi. Cette petite Annie aussi t'aime. Elle t'est si dévouée que je pense utile de la mettre dans la confidence. Et nous allons compter aussi ton frère. Ce petit vicieux a beau ne pas avoir de principes ou de conscience, il n'a qu'amour et compassion pour toi … D'ailleurs, il est allé t'acheter lui-même l'une des plus belles éditions de La petite vendeuse d'allumettes au lieu d'envoyer son chauffeur comme d'habitude! Alors s'il-te-plait, n'ose plus croire que tu es seule au monde …
Quant il eut fini, il lui adressa un tendre sourire. Camille le dévisagea avec des yeux humides puis elle se jeta sur lui, le faisant basculer en arrière pour l'enlacer et plaquant son visage contre son cou pour pleurer une dernière fois.
…
Après cette furtive et rapide rencontre, elle ne revit pas Undertaker pendant plusieurs jours. Elle s'évertua alors à étudier en compagnie de Miss Kavioski qui n'arrivait pas à comprendre la modification qui s'était opérée chez elle. Durant toute sa carrière, elle avait pu constater que rares étaient les élèves qui changeaient aussi radicalement et même dans ces cas peu fréquents, l'évolution ne faisait lentement et en douceur, pas en l'espace d'aussi peu de temps.
Camille travaillait ainsi à perfectionner son anglais, sans oublier le français, et même le latin qu'elle croyait très inutile avant. Elle comprenait dorénavant un peu plus Alexandre.
Le travail avait quelque chose de salvateur, comme s'il libérait l'espace d'un instant l'esprit de ses démons. En quelque sorte, c'était une forme de lâcheté, cette façon de fuir sa propre conscience pour consacrer son temps et ses forces à autre chose. Et elle était lâche, tout autant que son frère, tout autant que beaucoup d'autres humains. Comment faisaient-ils au juste ces gens qui pouvaient poser leurs têtes sur l'oreiller le soir sans qu'une mauvaise pensée ne vienne ouvrir leurs yeux?
Si elle rencontrait un jour une de ces personnes, ce serait la première question qu'elle lui poserait.
Annie était également aux petits soins pour elle et la traitait avec encore plus d'égards qu'avant sa crise. Elle avait peur, et à raison, que sa maîtresse ne rechute encore. La servante était maintenant parfaitement alerte de la fragilité de celle qu'elle servait.
Chaque jour, elle lui préparait donc ce qu'elle aimait à déjeuner. Elle allait jusqu'à anticiper ses ordres et débordait d'imagination pour la distraire de la morosité qui était devenue le trait le plus marqué de son caractère.
Camille n'avait pas manqué de le remarquer et cela l'avait faite sourire.
D'ailleurs, après avoir retrouvé une humeur à peu prés égale, elle n'avait pas tardé à présenter ses excuses à Annie.
Celle-ci s'était alors mise à genoux près de sa chaise, infiniment soulagée.
- Que je suis contente, Miss Camille, de vous retrouver ! lui avait-elle dit. Vous m'avez tant manquée! Et vous êtes toute pardonnée, croyez-moi ! Je n'ai eu pour vous aucune rancune, vous ne m'avez fait aucun tort. C'est même moi qui devrais vous demander pardon car je n'ai su ni prévenir vos malheurs ni vous en guérir. Oh, comme je suis désolée !
- Mais qu'est-ce-que vous dîtes là, Annie ! Vous êtes folle ! s'était récriée sa maitresse. Après tout ce que je vous ai fait, après la façon dont je vous ai traitée, comment pouvez-vous me pardonner aussi facilement ? Je mérite d'être durement punie de vous avoir rejetée alors que vous ne faisiez qu'essayer de m'aider!
Mais Annie l'avait détrompée et lui avait assuré que tout allait très bien, qu'elle ne l'avait absolument pas blessée et qu'elle était contente de la voir redevenue « comme avant ».
Camille repensa après cette discussion qu'Undertaker avait raison, que mettre Annie dans la confidence ne pouvait pas être une si mauvaise chose. Mais la jeune fille n'y arrivait pas. D'une part car elle ne savait pas par quoi commencer avec sa nouvelle amie pour tout lui expliquer, d'une autre parce qu'elle avait du mal à refaire confiance. Quelque part, elle avait désormais toujours peur de se faire trahir.
Autant elle croyait aveuglément Undertaker car il n'avait aucune raison de lui mentir - il ne lui avait épargné aucun détail sur son rôle et il était parfaitement illogique qu'il lui mente - autant elle avait toujours quelques doutes sur la fiabilité d'Annie. Une fois qu'elle découvrirait tout, n'allait-elle pas la dénoncer ? Elle ne lui en voudrait que très peu dans ce cas de figure. La jeune Miss Albertwood savait que n'importe quel être humain normal le ferait.
Alors, par précaution, elle évita de lui dire quoi que ce soit.
Une poignée de jours après cette réflexion, alors qu'il faisait nuit et qu'elle dormait dans son lit, elle fut doucement secouée hors de son sommeil. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle eut le choc de voir devant elle M. Landers.
- M. Landers ? C'est vous ? Mais que faîtes-vous ici à cette heure ?! lui demanda-t-elle en s'asseyant sur son lit.
- Pardonnez-moi de vous déranger de la sorte, lui répondit-il poliment, une certaine urgence pourtant perceptible dans sa voix. Mais songez que je n'y aurais pas eu recours si la situation ne s'y prêtait pas.
- Comment cela ? Qu'y a-t-il ?
- Ils arrivent, lui expliqua-t-il alors. Ils sont aux portes de la ville… Par miracle, ils ont réussi à ouvrir une brèche plus importante et Les Purificateurs ne sont pas informés. Venez avec moi, mademoiselle ! exigea-t-il ensuite en lui prenant la main pour l'inciter à se lever. Il n'y a qu'un pouvoir comme celui du Saphir pour arrêter de tels monstres !
- Mais je ne sais pas me battre ! s'affola Camille. Je serai un poids plus qu'autre chose, je ne sais faire que les tours les plus basiques !
- Nous n'avons pas le choix ! insista-t-il en la prenant par les épaules pour la secouer.
Il plongea son regard dans le sien et la jeune fille put y lire toute la gravité de la situation. Elle n'avait pas le choix, elle avait une responsabilité à assumer … Et même si elle tremblait, elle se devait d'y faire face.
Elle hocha alors la tête pour lui signifier qu'elle était d'accord.
Elle mit un de ses manteaux, enfila des pantoufles à la va-vite, s'empara du Saphir puis, à cause de son indisposition, M. Landers n'eut d'autre choix que de la prendre dans ses bras pour aller vite et c'est blottie contre lui qu'elle franchit les portes de la demeure. Ils sortirent le plus discrètement du monde : l'ancien officier de Scotland Yard avait la furtivité dans le sang. Il fallait aussi dire que Camille n'était pas encombrante, elle qui ne pesait pas plus lourd qu'une feuille de papier.
Dehors, un cheval blanc les attendait. Il l'installa sur la selle, monta à son tour, s'empara sans ménagement des rênes de l'animal puis engagea une course folle à travers les rues désertes de Londres.
C'était une de ces choses à voir une fois dans sa vie que cette ville en sommeil … Londres était d'habitude si vivante mais elle ne valait pas mieux qu'une ville fantôme une fois la nuit venue. Contrairement aux Français dont la capitale ne s'apaisait jamais, les Anglais avaient des habitudes très puritaines et semblaient tenir grandement à leur repos. Il leur était alors tout naturel de délaisser les rues pour les douceurs du lit, même celui d'une prostituée. Et même les moins honnêtes d'entre eux étaient cachés dans quelques trous introuvables. Pour expliquer ce règne momentané du silence pendant la nuit, il fallait aussi savoir que les disparitions étaient devenues monnaie courante et que personne n'y échappait: femmes, hommes, enfants ou vieillards … Tout était inexplicable et aucun des disparus n'avait refait surface. Cela avait planté la peur dans l'âme de tous les habitants de l'Angleterre.
Ils arrivèrent rapidement sur une route déserte un peu à l'écart de l'entrée de la ville. Le cheval s'y arrêta et Camille inspecta avec un regard inquiet les environs. Elle tremblait de peur de voir l'une de ces créatures vicieuses surgir par surprise d'un coin insoupçonné.
- Tenez-vous prête, lui dit M. Landers en descendant de son cheval. Et surtout, ajouta-t-il en la regardant en face, ne vous retenez pas et n'ayez pas peur … La peur est la pire conseillère lors des combats et je vous le dis par expérience.
A cet instant, une bête noire se jeta sur son bras et la taille de cette dernière doubla dès qu'elle planta ses griffes dans la chaire du chevalier, faisant basculer Ash Landers par terre sous son poids.
Camille poussa un cri strident qui retentit à travers le silence de la nuit. Elle resta une seconde pétrifiée, regardant la scène avec de grands yeux avant de s'emparer en tremblant de sa pierre.
Une lumière bleue rompit alors les ténèbres et des chaines d'eaux attrapèrent les membres de la créature pour la déchirer en deux. Une seconde plus tard, elle n'était plus. Son sang noir néanmoins se répandit sur le sol et tâcha les habits immaculés de blancheur de M. Landers. Celui-ci se releva rapidement.
Camille, grâce à la lumière que procurait le Saphir, vit que du sang rouge s'écoulait de son bras : il était blessé. Mais elle n'eut pas le temps de lui en faire la remarque car elle sentit bientôt que quelque chose se trouvait derrière elle. Elle ne pouvait pas l'expliquer mais c'était sûrement son instinct de survie qui la mettait en garde
Elle soupira, tremblante, puis ferma les yeux.
M. Landers se mit en garde mais et dégaina son épée avant de suspendre son geste. Il vit alors de l'eau tomber du ciel tout autour de lui comme des fils de lumière bleue qui frappèrent avec précision leurs cibles. Il leva ensuite de nouveau les yeux vers Camille et vit qu'elle affichait une grimace de douleur. Les traits de son visages étaient tirés comme si c'était elle qui recevait les coups au lieu des diables tout autour d'eux. L'on pouvait entendre leurs cris étranges qui lui hérissèrent le poil du dos, lui qui avait pourtant vu tant d'atrocités dans sa vie. Tout allait très vite cependant : leurs ennemis tombaient comme des insectes qu'on aspergeait de poison, leurs yeux rouges se fermaient ou perdaient tout leur éclat et leurs corps tombaient dans un bruit sourd sur le sol après qu'ils aient agonisé un moment pour se confondre avec les ténèbres de la nuit.
Enfin, tout s'arrêta.
Camille ouvrit les yeux comme une personne qui sort d'un cauchemar et plaqua sa main contre sa poitrine, respirant lourdement. Après avoir repris son souffle, elle se remit à trembler, cette fois plus de fatigue que de peur.
- Dites-moi … Dites-moi, demanda-t-elle à M. Landers. Est-ce fini ?
Sa voix aurait pu être confondue avec celle d'une malade mourante tant elle était teintée de désespoir.
L'homme en blanc la dévisagea longuement. A le voir, on ne doutait pas qu'il voyait parfaitement clair dans l'obscurité. Finalement, il secoua la tête de droite à gauche.
- Vous avez fait du bon travail. Il n'en reste plus que deux misérables spécimens.
- Il en reste ?! s'exclama Camille en tournant sa tête dans toutes les directions, espérant voir quelque chose au loin comme si elle possédait les yeux exceptionnels de M. Landers. À ce moment, elle maudit sa pierre qui ne pouvait pas briller davantage.
Ses sens étaient engourdis, elle ne pouvait presque plus rien sentir à cause du sentiment de fatigue qui la dominait à cet instant. Elle était comme une bouteille vidée.
Mais ce n'était pas le pire.
Le pire, c'était ce poids qui pesait sur son cœur, son cœur qui martelait sauvagement contre sa cage thoracique comme si son jeune corps n'avait jamais fourni un travail de cette envergure. Elle était si épuisée qu'elle en avait mal. Même ses pieds qu'elle n'avait pas utilisés du tout menaçaient de se détacher de son corps et de tomber par terre depuis le cheval où elle était toujours installée.
M. Landers devina la misère de son état.
- Ne vous éprouvez pas davantage, vous avez accompli un grand exploit, lui assura-t-il. Vous en avez fait plus qu'assez et c'est admirable d'une personne telle que vous … Reposez-vous, je me charge d'éliminer ceux qui restent, termina-t-il en resserrant sa prise sur son épée.
Un fragile sourire vint se loger sur les lèvres de Camille qui secoua doucement la tête.
- Que vous êtes noble, M. Landers … Mais c'est à vous de ne pas vous éprouver, vous êtes blessé. Votre sang se répand davantage par terre avec chaque seconde qui passe … Laissez-moi cette besogne, c'est mon devoir, n'est-ce pas ? Je trouverai bien en moi encore assez de pouvoir pour terminer ce que j'ai commencé...
Elle ferma de nouveau les yeux et une larme coula le long de sa joue. Elle ne l'essuya pas. Elle n'en avait pas la force.
La brillance de la pierre bleue se réanima et de nouvelles gouttes d'eau descendirent du ciel tandis que d'autres montèrent du sol pour se réunir en une grande pique. Celle-ci complète, elle s'élança à la poursuite de ceux que la première attaque avait épargnés. Ash l'observa. Elle agissait avec tant de vitesse et de précision que les quelques démons qui rodaient autour d'eux n'eurent même pas l'occasion de fuir : ils furent tous empalés entre deux clins d'œil.
Il eut l'occasion ainsi de comparer le Rubis et le Saphir et remarqua le monde de différence entre ces deux armes aux éléments opposés.
Pendant que le Rubis brûlait sans pitié et avec indifférence, ne se souciant pas des conséquences et causant bien des dégâts sur son passage, le Saphir agissait méthodiquement, proprement, sans laisser la moindre trace, ne faisant aucun mal inutile … Bien sûr, les deux pierres n'étaient pas mauvaises en soi : elles ne faisaient qu'exécuter des ordres mais nul doute qu'elles avaient une personnalité propre que seul leur porteur pouvait cerner et qu'elles exerçaient en retour une certaine influence sur ce dernier.
Après en avoir enfin fini, Camille s'autorisa à soupirer et ses épaules tendues retombèrent. Elle était au bord de l'effondrement … M. Landers paria avec lui-même qu'elle allait s'évanouir dans la minute qui suivit mais à son plus grand étonnement, elle finit par rouvrir les yeux et lui sourire.
- Je suis si heureuse, lui dit-elle dans un souffle. Tant de gens ont été sauvés … Et j'ai aidé à le faire, j'en ai été capable, vous vous rendez compte ?
Malgré lui, il lui rendit son sourire presque tendrement.
- Pourquoi dîtes-vous une chose pareille ? lui demanda-t-il en prenant sa main libre pour la serrer dans la sienne. Moi, j'ai toujours cru en vous. J'ai toujours su que vous seriez capable de réaliser de grandes choses si seulement vous vous l'autorisiez.
Camille entrouvrit les lèvres et une légère rougeur vint colorer ses joues.
- Oh … Ne dîtes pas ça ! balbutia-t-elle en détournant la tête.
Sa main dans la sienne était chaude, très chaude, et elle était certaine qu'il pouvait sentir les pulsations de son cœur même à travers le gant. Mais elle, elle ne pouvait rien sentir venant de lui.
Il remonta sur le cheval et ils s'élancèrent à nouveau pour rentrer. Camille encercla la taille de M. Landers de ses petits bras maigres et appuya sa joue contre son dos pour se reposer … C'était elle qui était la plus forte d'eux deux mais pour une raison quelconque, elle sentait qu'elle était en sécurité avec lui. Elle ferma les yeux et expira longuement, apaisée.
Ils galopèrent à travers la nuit en silence, avec seulement le bruit des sabots de l'animal qui cognaient contre le sol.
- Pourquoi n'êtes-vous pas venu me voir avant ? lui demanda-t-elle soudain de sa douce voix ensommeillée.
C'était une question mais à la façon dont elle était posée, elle sonnait davantage comme un reproche.
- Pardon, répondit-il un peu froidement. Mais j'avais de bonnes raisons.
- Hmm, je vous crois … Je vous pardonne. Mais j'aurais voulu avoir de vos nouvelles, je me suis inquiétée … Prenez soin de vous un peu plus, vous avez l'air très triste...
M. Landers sourit et secoua la tête.
- Je pourrais vous retourner le conseil, vous savez.
Elle ne répondit pas, resserrant davantage son étreinte autour de sa taille à la place et le reste du chemin du retour se fit dans le silence.
Arrivée de nouveau chez elle, M. Landers la souleva comme une princesse, en sa qualité de dame avant tout car même si elle avait été saine des pieds, elle n'aurait pas pu marcher à cause de la fatigue qui la paralysait toute entière. Elle avait même du mal à bouger ses lèvres.
Les bras de M. Landers étaient plus accueillants et délicats que ceux de Claude, le majordome d'Alois Trancy, et lorsqu'elle s'y trouvait, elle n'avait pas besoin d'imaginer quelqu'un d'autre pour pouvoir être en paix.
L'homme en blanc la ramena jusque dans son lit et déposa la figure aux yeux clos sur son matelas. Cependant, après l'avoir recouverte entièrement de ses draps roses et alors qu'il se retournait pour s'en aller, il sentit une petite main s'emparer de la sienne.
Il fit volte-face brusquement et constata que c'était celle qu'il supposait endormie qui le retenait de la sorte.
- Vous n'allez pas aller trop loin, n'est-ce pas ? lui demanda la jeune fille au bord de l'endormissement.
- Je ne peux rien vous garantir, lui répondit-il franchement. Mes missions me mènent parfois vers des contrées lointaines … Mais quoi qu'il arrive, où que je sois, je garderai un œil sur vous. J'ai chargé une personne de confiance de prendre soin de vous. Il est peut-être imprévisible et excentrique mais il tient toujours ses promesses et il est très compétent.
- Mais c'est vous qui êtes blessé, pas moi... Ne vous faîtes pas plus mal, s'il-vous-plait, je n'aime pas savoir que mes amis souffrent … Je vous supplie de bien vouloir rester dans les environs et d'aller vous reposer … Si vous le voulez, il y a un divan très confortable dans ma garde-robe … Je n'y ai jamais dormi mais-mais … il y fait chaud et ça sent toujours bon … Je pense que c'est mieux que d'être dehors, tout seul … Ils pourraient s'en prendre à vous et affaibli comme vous êtes, ils pourraient vous blesser encore plus …
Ses phrases étaient entrecoupées de soupirs et de longues et lourdes expirations. Parfois, les silences se prolongeaient même pendant qu'elle cherchait les bons mots. Elle se battait contre le sommeil et ce combat lui coutait bien plus que d'abattre une armée de démons crapuleux.
Camille, malgré son état semi-conscient, aurait pu jurer qu'elle avait senti la main de M. Landers trembler dans la sienne un moment, rien qu'un bref moment, mais un moment tout de même. Cette douce main gantée, elle la serra davantage encore dans la sienne car elle voulait le rassurer.
Soudain, elle sentit de chaudes lèvres se poser délicatement sur son front et y rester de longues secondes. Au fond d'elle, elle se sentit submerger de bonheur, comme si l'on versait du miel chaud sur son cœur. Lorsque ces lèvres se retirèrent, il en sortit des mots si beaux à ses oreilles qu'elle crut un instant les imaginer.
- N'ayez crainte … Même si j'étais devenu l'être le plus faible de toute la création, rien que votre sollicitude réussirait à m'élever aux rangs des Dieux les plus forts ... Tout va bien se passer, j'irai bien. Pour vous, j'irai bien.
- Promis ?
- Promis, sourit-il.
Et il partit.
Lorsque Camille se réveilla le lendemain, elle se demanda si elle n'avait rêvé toute cette scène.
Le gant blanc qu'elle avait serré entre ses doigts toute la nuit lui prouva le contraire.
…
- Donc … Vous voulez être servante ici ?
La jeune femme en face d'elle hocha doucement de la tête.
- Oui, madame, je le veux plus que tout.
Dans une grande cuisine, deux femmes se faisaient face, chacune assise à une chaise de la table rectangulaire en bois qui recevait chaque soir les serviteurs de la maison pour le diner et les jeux de cartes.
L'une avait connu des âges plus beaux, peut-être des bonheurs d'enfant qui surpasseraient par leur éclat tout ce que réservait son futur de domestique. L'autre était dans la fleur de l'âge. Cette dernière avait des traits d'une beauté indéniable : son visage était fait pour charmer l'œil, si bien qu'en détourner le regard était douloureux. Elle était semblable à un soleil, elle brillait sans partage, éclipsant la dame plus âgée. Elle avait de la dignité dans sa posture droite et affirmée, dans son regard d'azur qui soutenait presque effrontément celui de celle qui était pourtant en situation de force. L'on ne pouvait nier que rester insensible à elle était difficile tant l'aura qu'elle dégageait était absorbante.
Elle était vêtue comme une simple dame du peuple mais elle était une de ces beautés qui arrivent à subjuguer à travers tous les accoutrements. De toute façon, souvent, plus les vêtements sont simples, plus ils flattent la beauté qu'ils habillent.
- Et qu'avez-vous donc fait pour vouloir travailler pour une famille aussi estimée que la famille Midford ? Vous savez que pour entrer à son service, il faut de solides recommandations … que vous ne semblez pas avoir, fit la plus âgée en détaillant la jeune femme du bout de ses chaussures jusqu'au plus haut point de sa coiffe.
Celle-ci sourit alors.
- Je n'ai certes aucune recommandation et pour être honnête avec vous, j'ai très peu travaillé dans ma vie … Mais, vous manqueriez beaucoup de choses à ne pas me prendre.
- Ha ! rit la responsable, et qu'est-ce donc ?
- Ma paresse par exemple, répondit-t-elle.
Le sourire de la dame plus âgée s'effaça et ses yeux s'ouvrirent grandement.
- Alors … Vous êtes en train de me dire que je devrais vous engager car vous êtes paresseuse ? Alors celle-là, on n'a jamais osé me la sortir !
La jeune femme hocha la tête.
- Exactement … Mais à votre réaction, je me doute que vous n'avez pas compris où je voulais en venir. Simplement, la paresse est certes un défaut mais qui ne perdure que chez ceux qui savent s'en accommoder car comment peut-on survire sans travailler ? Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours réussi à me tirer de bien des soucis en peu de temps et d'effort. Si vous m'engagiez, ce serait comme si vous aviez cinq autres servantes sous votre coude. En plus, j'ai été élevée dans un couvent, j'ai une intégrité irréprochable.
La responsable sourit et posa son menton sur la paume de sa main, réfléchissant.
- Vous êtes drôlement culotée, vous, baragouina-t-elle en regardant dans le vague. Mais vous avez l'air honnête …
- Je m'engage à vous fournir des résultats au bout des deux premières semaines, ajouta la jeune femme. Et jusqu'à ce temps, je ne demanderai qu'à être logée et nourrie … Si à la fin de ce laps de temps vous n'êtes pas satisfaite de mon travail, j'accepterais de partir sans réclamer le moindre sous et je vous rembourserai les frais engendrés par ma charge.
- Vous êtes aussi drôlement confiante, lui fit-elle remarquer. En temps normal, je n'aurai pas tenté un tel pari-
- Vous n'avez rien à y perdre, lui rappela la jeune femme.
- Au temps pour moi, je me suis trompée : ce n'est pas un pari, c'est une plaisanterie. J'avoue que je n'ai jamais rencontré quelqu'un d'aussi original que vous, jeune fille … Mais je suis prête à vous embaucher. Je me doute que vous devez être une honnête personne, c'est écrit sur votre front. Alors j'accepte de vous prendre!
- Merci, merci pour votre confiance, fit-elle en baissant légèrement la tête, émue.
Seulement, intérieurement, elle souriait. Elle ? Pure ? Honnête ? Si seulement le monde savait à quel point elle s'éloignait de ces adjectifs…!
- Maintenant, suivez-moi que je vous mène vers votre chambre.
La recrue se leva à son tour, prit sa petite valise et suivit la responsable à travers les couloirs des appartements des serviteurs. C'était des lieux dont même la modestie s'était retirée : tout était précaire, loin du luxe dans lequel vivaient les maîtres. Le parquet grinçait à chaque pas, les murs étaient fissurés et elle était sûre qu'une ou deux souris devaient sûrement se promener à l'intérieur des murs et du plafond. Mais c'était propre, aussi propre que possible. Du moins, ce n'était pas misérable.
- Voici votre chambre, lui montra ensuite la femme en s'arrêtant devant une porte en bois.
Elle sortit de la poche de sa robe un trousseau de clés et l'ouvrit, invitant la nouvelle à entrer avant elle. La gracieuse jeune femme s'avança tranquillement et se mit à tournoyer afin d'inspecter chaque recoin de la pièce. C'était une toute petite chambre. A peine y avait-il de la place pour une armoire et un lit, les murs étaient d'une couleur très terne, marron, et la fenêtre donnait sur une allée.
La responsable lui tendit une clé.
- Voici la vôtre, j'en ai un double. Vous pourrez ainsi avoir un semblant de vie privée.
La jeune femme s'inclina et prit l'objet tendu en murmurant un léger merci.
- Bien, vous trouverez l'uniforme dans l'armoire. Rangez vos affaires et changez-vous rapidement, votre service commence dans une heure. On va voir si vous nettoyez aussi bien que vous vous vendez !
- Bien, je ne serai pas en retard.
Et la responsable partit, la laissant se préparer. La jeune femme s'avança alors vers l'armoire, l'ouvrit et découvrit à l'intérieur un vêtement noir et blanc plié à la va vite. Elle le prit et le souleva. Se révéla une simple robe noire à laquelle on avait épinglé un tablier blanc. Elle parcourut l'uniforme des yeux pendant de longues secondes, mémorisant chacune de ses spécificités, ce qui le rendait unique par rapport aux autres et ce qu'il représentait comme tournant dans sa vie.
Elle soupira ensuite puis leva les yeux pour remarquer que son propre visage l'observait du fond de l'armoire : il y avait un miroir. Elle sourit à ses grands yeux bleus teintés de désespoir. Il lui faudrait rester forte et ne pas céder aux cris de son orgueil blessé. Elle reposa l'uniforme sur l'étagère puis retira le chapeau de paille sur sa tête.
Sur ses épaules tomba alors une cascade de cheveux bruns bouclés qui lui arrivaient jusqu'au milieu du dos. Elle prit une des mèches et l'enroula sans difficulté autour de son doigt. Elle était plutôt belle comme ça … Même si elle n'arrivait pas à se reconnaitre.
Mais n'était-ce pas le but ?
Oui, c'était le but lorsqu'elle avait acheté la teinture. Mais elle le regrettait à présent. Elle avait perdu la moitié de son charme. Avec ces cheveux bruns, elle était davantage … banale.
Les brunes courent les rues, on en trouve partout. Mais les blondes sont rares donc précieuses. Combien de temps allait-il passer avant qu'une nouvelle chevelure ne repousse ?
Mais qu'importait tout cela ? Elle n'était plus une de ces précieuses jeunes filles de la noblesse, elle n'était plus la fille admirée du baron Rollington mais Sophie, orpheline sans ressources qui allait devenir femme de chambre.
Elle devait avouer qu'elle avait lu l'annonce pour le poste le jour même dans le journal. Elle l'avait trouvé sur un banc en se promenant dans un parc. Elle s'était alors assise sur le banc en question pour feuilleter les actualités. En somme, il n'y avait rien de bien palpitant ce jour-là : des affaires sans importance, une ou deux inventions qu'on vendait comme révolutionnaires et une myriade de petites annonces pour des postes pour lesquels elle n'avait ni les compétences ni le sexe requis … Ah, mais peut-être y avait-il quelque chose d'intéressant ! Elle avait lu sans réfléchir dans une petite section qu'un comte était mort malheureusement. Mais ce n'était qu'une dizaine de lignes pour souhaiter des condoléances à ses proches et l'auteur était resté vague quant aux raisons du décès du jeune individu.
Parcourant les pages, elle avait néanmoins trouvé l'annonce suivante.
« Maison respectable recherche habile femme de chambre sachant repasser, ranger, nettoyer et servir.
Recommandations requises, bons gages à clé »
Ce n'étaient pas les bons gages qui l'avaient appâtée mais la mention de maison respectable. Quitte à devenir servante, autant que ce soit pour une grande maison. N'avoir jamais nettoyé ne l'effrayait pas. Si des illettrées pouvaient le faire alors elle était plus qu'apte. Ce qui l'avait fait douter cependant, c'était l'exigence de recommandations. Mais elle avait fait partie de la haute société, elle savait que les recommandations n'étaient que pour la forme, pour s'assurer que l'embauchée avait de bons antécédents, qu'elle n'était pas une voleuse ou une dévergondée. Pour assurer sa fiabilité, il suffisait de se présenter en bons vêtements, de bien parler, de revêtir des allures de vierges religieuses crédules et le tour était joué !
Elle enfila alors l'uniforme et se rendit compte qu'il était trop court : il laissait voir ses chevilles. Mais peu lui importait à la fin, cela allait seulement faciliter ses mouvements.
Le premier jour de travail fut éprouvant. Elle n'avait jamais eu autant de courbatures de toute sa vie mais elle se garda de se plaindre et exécuta les tâches qu'on lui accordât sans broncher. En moyenne, elle faisait tout deux plus fois rapidement que les autres servantes : elle était habile, elle savait comment il fallait s'y prendre pour fournir le moins d'effort possible. En même temps, elle était obligée d'être performante ou adieu le poste et les bons gages...
Son efficacité n'empêchait toutefois pas ses collègues de se moquer d'elle. Celles-ci lui reprochaient ses doigts trop fins, son teint trop pâle, ses mains toutes douces … Elles disaient qu'elle n'était pas faîte pour travailler. Lydia était tout à fait insensible à leurs mots. Son orgueil lui interdisait de leur répondre et elle savait que si elle le faisait, elle ne pourrait que s'attirer des ennuis. Son but était de rester discrète.
En arrivant, son esprit était plein de préjugés sur les servantes. Lorsqu'elle faisait encore partie des privilégiés, elle leur accordait à peine plus d'importance qu'aux meubles. Elle se disait qu'elles étaient trop bêtes, pas assez distinguées, rugueuses, malpolies … Mais en les côtoyant, elle découvrit que leur existence, bien que modeste, était loin d'être pitoyable. Elle sut que ces filles avaient de l'esprit, que si on leur avait seulement donné une bonne instruction, elles auraient été capables d'occuper bien des postes importants.
Et puis, toutes n'étaient pas malpolies, il y en avait des très gentilles, des très belles aussi… Leur beauté était seulement atténuée par les cernes, par la fatigue, par le travail qui ne cessait jamais et leurs fronts étaient toujours plissés à cause des ennuis qui les traquaient à chaque seconde de la journée.
Bref, ce n'étaient pas des êtres inferieurs mais des êtres humains. Si seulement elle l'avait su plus tôt, peut-être aurait-elle pu alléger l'existence de bien des gens respectables...
…
17 Septembre 1897 - Londres
- Miss Camille, vous avez reçu un nouveau bouquet … Que dois-je en faire ? Où vais-je devoir le mettre ? lui demanda Annie en entrant dans les appartements de sa maîtresse.
Camille était assise à son écritoire en train de rédiger un devoir donné par sa gouvernante. En entendant sa femme de chambre entrer, elle leva les yeux de ses feuilles mais son regard se peina dès qu'elle vit les fleurs violettes dans ses mains.
La jeune fille recevait depuis quelques jours un bouquet tous les matins. Au début, les fleurs étaient blanches, des asphodèles, mais progressivement, on y avait disséminé des fleurs violettes jusqu'à ce que le bouquet en soit entièrement composé. Et dans chaque bouquet, il y avait exactement quinze fleurs.
La jeune fille n'aimait pas ces fleurs violettes, elles étaient tristes et elles semblaient toujours fanées avant l'heure.
- Ce serait dommage de les jeter, soupira Camille. Tout de même, ce sont des fleurs jeunes et de bonne qualité. Annie, s'il-te-plait, veux-tu leur trouver un autre vase à celles-là aussi ? Au moins, elles serviront à embellir la pièce.
- D'accord, Miss Camille, répondit-elle en allant chercher un vase posé sur l'étagère contre le mur.
Le silence se réinstalla ensuite, brisé seulement par les bruits du stylo de Camille sur le papier et par Annie qui versait de l'eau dans le vase.
- Miss Camille, lui dit-elle en mettant les fleurs dans l'eau, je ne vous cache pas que si les fleurs continuent d'arriver à cette fréquence, on n'aura plus de vases où les mettre.
- Je sais, Annie, répondit sa maîtresse, un peu lasse. Mais je n'aime pas le gaspillage. Quoiqu'il arrive, nous arriverons à trouver une utilité à ces pauvres fleurs ! Ce serait si triste de devoir jeter des choses aussi fraîches et jeunes … Elles n'ont rien vu de la vie encore.
- Vous parlez ainsi mais je vois dans vos yeux que vous ne les trouvez pas belles. Quelle-que-soit la personne qui vous les envoie, elle ne doit pas connaître vos goûts. Enfin, fit-elle en palpant les pétales violets, j'ai appris hier au diner par la cuisinière que ces fleurs sont des aconits…
Camille soupira de nouveau. Elle ne voulait pas le dire mais elle trouvait le même attrait aux fleurs qu'à leur appellation.
- Nous verrons plus tard … D'ailleurs je doute que la personne qui les envoie s'obstinera sans réponse.
Dans chaque bouquet, il y avait la même petite note qui disait : « À quand ? ». Et même sans lire les deux lettres en bas, la jeune fille savait d'où venaient ces fleurs. Mais elle ne répondait pas, elle ne donnait aucun signe de vie. Elle s'était décidée à jouer la carte de l'indifférence. C'était la chose la moins enfantine à faire avec lui. Il finirait bien par se lasser, surtout qu'il ne donnait pas l'impression d'être quelqu'un de très patient.
Camille avait toujours eu envie de pardonner … C'était dans sa nature, elle n'aimait pas la rancune, elle trouvait que c'était douloureux à tenir. Lorsqu'on lui faisait du mal à elle, elle ne boudait même pas douze heures et elle acceptait les excuses avec enthousiasme. Mais dès qu'on faisait du mal à une autre personne, elle devenait tout de suite plus rancunière.
Peut-être que jusqu'à maintenant, elle n'avait eu à pardonner que des broutilles, des choses sans importance ? Désormais, son bon sens et ses principes étaient vraiment soumis à rude épreuve.
Si seulement l'un des deux criminels au moins semblait ressentir une once de culpabilité, une once de remord… Si seulement ils n'étaient pas si heureux ! Cela aurait rendu la tâche de leur pardonner plus facile...
En effet, Alexandre n'avait jamais été aussi souriant et lumineux de toute sa vie, c'était à peine s'il ne flottait pas de joie. Tout allait bien dans ses affaires et quand les choses vont bien dans les affaires, tout va bien dans la vie. Les parts de marché gagnées et la prochaine chute de son concurrent direct le rendaient presque euphorique chaque fois qu'il y pensait. Il était paisible, rien ne venait entacher le tableau de son bonheur parfait.
Le comte Trancy quant à lui se comportait comme un enfant gâté qu'on ignorait. Miss Albertwood le trouvait assez lâche. Pourquoi ne venait-il pas lui-même présenter ses excuses ? S'il voulait renouer, il devrait commencer par se déplacer. Ses fleurs n'avaient aucune valeur aux yeux de Camille, elle trouvait que ce n'était que de l'argent jeté par les fenêtres. Ces fleurs auraient pu faire le bonheur d'une autre personne … Enfin, les gens riches finissent toujours par perdre conscience de la valeur de leurs biens.
Annie finit par partir après avoir rangé une ou deux choses qui trainaient.
Après avoir fini de travailler, Camille posa son stylo sur l'écritoire et fit basculer sa tête en arrière, inspectant le toit gravé de ses appartements. Elle pouvait y voir une multitude de roses complètement identiques et au milieu, un grand lustre doré qui consommait trop d'énergie lorsqu'il était allumé.
Elle se mit à faire trainer ses yeux dans la pièce jusqu'à tomber sur un vase dans lequel étaient entreposées des fleurs blanches vieilles d'une semaine. Elles commençaient à perdre de leur fraicheur et déjà, leurs pétales se flétrissaient. Camille soupira, fixa un instant les fleurs et elles retrouvèrent en un instant leur jeunesse… La pierre dans sa poche brillait légèrement.
Si seulement elle pouvait faire la même chose avec les humains, elle était sûre qu'elle ferait le bonheur de bien des personnes...
Ce genre de petits tours ne lui coutait rien en énergie comparé à une autre tâche. Elle pouvait aisément tuer avec le Saphir mais c'était plus douloureux. Elle n'avait pas réalisé que la pierre prenait de sa force jusqu'à son récent combat contre les démons … Elle ne demandait d'ailleurs qu'à savoir d'où ils venaient car ils semblaient être partout et ils pouvaient prendre forme humaine. En prenant cela en compte, n'importe qui de ses serviteurs ou de ses proches pouvaient en faire partie.
Un frisson parcourut son dos rien qu'à cette pensée.
La pendule annonça alors quinze heures et Camille se redressa.
Miss Kavioski était partie dès le début de l'après-midi car une de ses amies l'avaient invitée pour quelque chose … La jeune fille ne savait pas pourquoi, son enseignante ne l'avait pas spécifié. Elle lui avait juste donné assez de devoirs pour l'occuper pendant son absence. Mais l'analyse du texte en latin et la rédaction sur l'agriculture dans le monde furent facilement faites …
Soudain, elle entendit la porte s'ouvrir. Camille tourna rapidement la tête dans sa direction car Annie avait toujours l'habitude de frapper avant d'entrer et elle vit qu'une grande personne en robe noire se tenait désormais dans sa chambre.
- Undertaker ?!
- Oh, Camille-Mimi ! Tu ne m'as donc pas oublié ? Oh, viens ici que je te fasse un câlin d'amitié !
Et il sautilla dans sa direction comme une danseuse étoile avant de la serrer dans ses bras et de presser sa joue contre la sienne.
- Comme tu m'as manqué! Oh, et comme tu sens bon ! Oh, tu aurais dû venir me voir, je t'aurais offert de délicieux chaussons aux pommes que j'ai faits hier … Mes petits elfes se sont régalés ! J'ai été vraiment très triste de savoir que tu raté un tel délice ! dit-il en se séparant d'elle pour la regarder, la tenant par les épaules. Mais pour que cela ne se reproduise pas, je suis venu te chercher aujourd'hui pour te faire gouter à la tarte à la citrouille que j'ai faite ! Tu vas adorer, je te le promets !
Camille le contempla, perplexe.
- Mais-mais … Undertaker ! Regardez-moi, je ne peux pas marcher ! Et-et puis Miss Kavioski va revenir d'un moment à l'autre !
- Oh, mais ne t'en fais pas pour Miss Kavioski ! Elle présente actuellement une leçon sur la bonne éducation des jeunes filles dans un couvent du coin : comment bien traiter son époux, comment être une jeune fille respectable… et tu connais le refrain !
- Mais quelqu'un peut venir ici à n'importe quel moment pour découvrir que je ne suis pas dans mes appartements !
- Vraiment ? demanda Undertaker en faisant la moue. Camille-Mimi, ne me prends pas pour un imbécile ! Personne ne vient te voir pendant ce temps et crois-moi, les domestiques de cette maison ont bien assez de boulot! Si je ne savais pas que tu étais libre, à ton avis pourquoi serais-je venu aujourd'hui à la place d'un autre jour ?
- Attendez ! l'arrêta Camille. Comment savez-vous toutes ces choses ?
Mais Undertaker n'eut qu'un sourire au coin des lèves.
- Ma chérie, j'ai des yeux et des oreilles partout … Mais chuuut ! fit-il en posant son doigt sur ses lèvres.
Puis il commença à faire une bouche de canard et à la supplier.
- Mais viens ! J'ai fait la tarte à la citrouille pour toi ! Tu m'as obligé à cuisiner une citrouille, tu t'en rends compte ! Lorsque la marraine de Cendrillon ne va pas la trouver dans son jardin, elle va me tuer ! Cette bonne fée ne sait que transformer des citrouilles, crois-moi ! Et puis si tu viens, tu pourras rencontrer mes elfes, ils se font une joie de faire ta connaissance, tu ne t'imagines pas !
Malgré tout, la jeune fille ne lui accorda qu'un mouvement de tête négatif.
- Undertaker, je n'ai jamais refusé de vous suivre … Et-et croyez-moi, je voudrais plus que tout le faire mais souvenez-vous que je suis handicapée, diminuée … J'arrive à peine à marcher avec ma canne et je ne pourrai certainement pas le faire discrètement. Nous allons nous faire prendre …
- Mais ce n'est pas un problème, ça !
Camille le dévisagea avec incrédulité.
- Que voulez-vous dire?
- Mais tutoie-moi ! C'est très vilain, tu sais ça, de vouvoyer Undertaker !
- Oh, d'accord ! J'oublie parfois ! dit-elle en tapant sa tête. C'est que ça tourne rarement rond là-dedans ! Alors, reprit-elle avec un peu plus de joie, que veux-tu dire?
Undertaker sortit alors de sa manche une baguette noire.
- Retiens qu'il y a très peu de choses que je ne sais pas faire, chérie, lui dit l'homme bizarre. Maintenant, fais-moi confiance et ferme les yeux, tu vas ressentir une légère secousse mais tu ne devras ouvrir les yeux que quand je te le dirai … Marché conclu ?
Elle n'eut même pas une seconde d'hésitation.
- Marché conclu !
Et Camille ferma les yeux. La jeune fille le sentit frapper sa tête avec la baguette noire et comme prévu, elle se sentit secouée. Mesurer le temps que dura cette impression fut impossible. Cependant, elle retint qu'elle s'était sentie comme élevée et à la fois bien plus légère que d'habitude.
- Maintenant, tu peux ouvrir les yeux !
Elle s'exécuta aussitôt puis cligna plusieurs fois des yeux pour les réhabituer à la luminosité. Elle était étonnamment dans la rue, la main appuyée sur le bras d'Undertaker.
Camille se trouvait à présent devant une boutique très sombre qui faisait presque tâche parmi les autres. Elle lut la pancarte puis leva la tête vers lui.
- Tu es croque-mort ? lui demanda-t-elle, les sourcils froncés.
- Je préfère directeur de services funéraires ! rectifia Undertaker en tirant le bout du nez de la jeune fille.
Camille sourit mais son sourire s'évanouit aussi vite qu'elle se rappela la profession de celui qui la taquinait.
Elle ne savait pas pourquoi elle faisait autant confiance à Undertaker, c'était instinctif. Elle n'arrivait pas à penser qu'il pouvait mentir ou la tromper. Il avait l'air honnête, vraiment honnête. Alors elle fit confiance à son instinct et le suivit à l'intérieur de son établissement.
En entrant, Camille se fit la réflexion que la pièce de réception devait sûrement accueillir des gens qui avaient perdu des êtres chers et elle songea qu'en voyant un endroit aussi sombre, leur chagrin devait décupler.
Elle marcha seule grâce à sa canne et alla s'assoir sur l'un des fauteuils verts qui restaient dans le petit coin salon.
- Ma p'tite, n'aie pas l'air aussi ronchon, je n'aime pas voir un visage tendre ronchon ! la pria Undertaker en remarquant son état.
- Undertaker, lui dit-elle en levant les yeux vers lui, je peux te poser une question ?
- Mais bien sûr, je suis toute ouïe !
- Eh bien … Comment arrives-tu à garder ta bonne humeur malgré ton travail « un peu spécial » ? lui demanda-t-elle.
- Alors, soupira-t-il. Je m'y suis habitué ! Tu sais, j'ai compris très tôt qu'il ne fallait pas prendre la vie humaine trop au sérieux. Ces êtres naissent, vieillissent et meurent à une vitesse qui a rendu mes cheveux gris ! Regarde ! Non, je plaisante, reprit-il avec un rire. Un jour, j'ai énervé mon patron parce que je ne voulais pas travailler alors il m'a puni en me jetant un sceau plein de peinture grise, je n'ai jamais réussi à enlever cette couleur de mes cheveux … Dire qu'avant, ils étaient aussi noirs que ceux de Blanche-Neige ! Enfin, ce que j'essaye de te dire, c'est que j'ai vu tellement de personnes mourir que cela ne me fait plus mal … Tu sais, je me suis occupé du corps de ta grand-mère, de ton grand-père, même de ta mère, et je m'occuperai un jour de celui de ton frère et du tien, et de celui de ton enfant … Vois-tu, parfois il m'arrive de croiser un enfant et de rire avec lui et après un certain temps, on me le ramène vieillard pour que je le mette dans un cercueil.
Camille se sentit envahie par la compassion.
- Undertaker … Mais …
- Mais j'ai appris à aimer les vivants et à ignorer les morts … C'est bien plus simple ainsi, je te l'assure. Sinon, on en meurt de chagrin. Et imagine le drame si je venais à mourir ? Qui s'occuperait du corps de ces chers londoniens fortunés ?
Undertaker était vieux, si vieux … Seule une personne très vieille pouvait dire une chose pareille. Mais où avait-il trouvé la force ?
- Mais non, Camille-Mimi, ne te sens pas triste pour moi ! dit-il en se baissant pour prendre ses joues et les pincer. C'est mon destin et le destin de bien des autres. On finit par se faire à tout alors ne sois pas triste. Vraiment, tu es d'une sensibilité ! J'aime les gens sensibles.
- Suis-je aussi évidente à lire ? demanda-t-elle en détournant les yeux.
- Tu ne sais pas ruser … Les humains sont trop rusés … Mais toi, tu n'es pas humaine. Tu es un cœur, un cœur qui ne veut qu'aimer … Je vois aussi que ce petit cœur est tout triste car il ne sait qu'aimer et que cet amour l'a conduit à faire des choses que la morale réprouve …
Elle le fixa de nouveau avec des yeux écarquillés.
- Je-je n'ai jamais voulu ça … ! Mais comment sais-tu ?
- J'ai des yeux et des oreilles partout, répondit Undertaker, l'as-tu déjà oublié ? Oh et ne t'en fais pas … Tout le monde a des squelettes dans le placard … Moi j'en ai plusieurs, tu veux les voir ?
Elle secoua la tête.
- Ne sois pas faible, mon enfant, lui dit alors tendrement Undertaker. Je sais que cela a dû te blesser. Mais je te prie de me croire, à l'avenir, tu devras faire bien pire si tu veux protéger les tiens ... Enfin, je doute qu'une petite catin comme Alexandre mérite d'être protégé. Mais il faut de tout pour faire un monde, n'est-ce pas ?
- Undertaker ! dit soudain une voix qui entrait. La tarte à la citrouille va refroidir à c'rythme! Qu'est-ce que tu fais ici ?
Camille tourna la tête et vit le petit garçon qui venait de les rejoindre. Ils se regardèrent dans le blanc des yeux un instant.
Joe cligna plusieurs fois des yeux, n'arrivant pas à y croire. Il faisait sombre, comme d'habitude dans la salle de réception, mais il arriva sans peine à la reconnaitre.
- Mais c'est la bourgeoise ! s'écria-t-il alors en la pointant du doigt.
Camille aussi le reconnut mais se contenta de sourire. Elle lui fit un geste de la main.
- Ha ! Ha ! Ha ! Voilà que vos chemins se recroisent ! rigola Undertaker en se redressant pour se diriger vers son protégé. Alors, raconte-moi, Joninet, lui demanda-t-il en le tapant dans le dos, comment as-tu connu Camille-Mimi ?
Le petit fronça les sourcils et fit un pas de côté pour éviter la main du grand homme qui lui caressait le dos.
- En quoi ça vous r'garde ?
L'être bizarre se retourna vers Camille hâtivement, espérant une réponse de sa part.
- Si Joe ne veut pas le dire, je respecte sa décision et je serais de son côté, refusa-t-elle doucement.
- Mais ce n'est pas juste ! protesta Undertaker en tapant du pied sur le plancher.
Camille rit légèrement.
- Ce n'est pas la peine de te mettre dans un tel état. Ce n'est rien, je te le jure ! lui assura-t-elle. D'ailleurs, l'histoire est tellement banale qu'elle ne mérite même pas d'être racontée. Tu ne rates rien !
- Enfin, si tu le dis, bouda Undertaker.
- La tarte à la citrouille ! rappela rapidement Joe. Grouille-toi, j'ai faim, moi !
- Oh, si c'est demandé si poliment …. ! Comment pourrais-je refuser ? Allez, les amis, suivez-moi ! Direction : la cuisine !
Joe n'attendit pas une seconde et courut vers la porte. Et alors qu'Undertaker allait le suivre, il vit que la jeune fille peinait à avancer, s'appuyant sur sa canne.
- Attends, Camille-Mimi, laisse-moi t'aider ! lui dit-il en s'élançant vers elle.
- Ah ! Mais que faîtes-vous ?! s'écria-t-elle.
L'homme la prit par la taille et l'assit sur son épaule. C'était un solide gaillard, très grand et très fort mais de cette hauteur, Camille prit peur.
- Mais ce n'est pas nécessaire, je te jure ! Undertaker ! Tu vas te casser le dos !
- Mais non ! Mais non ! Je n'ai encore jamais porté de personne aussi légère que toi, ma chérie. C'est quoi ton régime ?
- Mais !
- Il n'y a pas de mais avec moi ! s'obstina-t-il.
Et déjà, elle ne pouvait plus protester car ils commençaient à monter les escaliers. Ceux-ci étaient semblables à des fils entourés autour du pilier central. La demeure d'Undertaker était tout à fait à son image : étrange et pleine de surprises. Qui aurait cru qu'elle était en réalité aussi grande ?
- Nous voilà arrivés !
Il ouvrit une porte et s'enfonça dans un couloir. Il ouvrit ensuite rapidement une seconde porte qui se trouvait au bout et une odeur de friandises accueillit Camille. Elle prit une grande inspiration puis soupira en fermant les yeux.
- Que ça sent bon ! dit-elle alors qu'Undertaker la reposait sur le sol. Vous ne m'avez pas menti quand vous avez dit que vous faisiez de bons gâteaux !
- Oh ! Oh ! Oh ! Undertaker ne ment pas sur des choses de cette importance ! lui répondit-il en lui avançant une chaise de la table ronde.
Elle y prit place, non sans un peu de peine, puis fit face à une jeune fille d'à peu près son âge et à Joe qui avaient tous les deux l'air surpris de la voir. Joe un peu plus peut-être.
Undertaker lui présenta alors la fille aux cheveux de jais et son frère, disant que c'était ses petits elfes, Marinette et Joninet. Il la présenta quant à elle comme une amie nommée Camille-Mimi.
- Camille, fit le petit Joe. Alors c'est comme ça que tu t'appelles ? C'est bien un prénom de bourgeoise ça ! Ces gens là choisissent toujours des choses originales !
- Avant, j'étais la seule à m'appeler Camille parmi les filles de mon village et même si ça sonnait étrangement à ceux que je rencontrais pour la première fois, ils s'y habituaient assez vite et trouvaient finalement que même sur une fille, ce prénom est charmant. En plus, puisqu'il n'y avait pas beaucoup de Camille filles, ils se souvenaient plus facilement de moi, approuva la concernée.
- Ah ! T'as fini par apprendre not'langue à la fin! lui fit-il remarquer. La dernière fois que j't'ai vu, tu parlais pas un mot !
Camille sourit et hocha la tête.
- Camille, c'est bien ça ? fit timidement Maria.
- Oui, ravie de faire ta connaissance, Marinette ! lui sourit la nouvelle venue.
- Oh oui … Camille, dit-elle en la regardant attentivement, ta robe est vraiment très jolie. C'est de la dentelle sur le col, n'est-ce pas ? Maman cousait de la dentelle aussi …
- C'est de la dentelle, c'est vrai, répondit la jeune fille en baissant le regard sur son col, semblant tout juste le découvrir. Le fait est que je n'ai pas l'occasion d'inspecter mes vêtements, j'en ai tellement que ce serait une perte de temps. En tout cas, Maria, je te trouve très belle, la complimenta-t-elle avec un grand sourire. J'ai dans ma garde-robe certaines tenues qui t'iraient mieux qu'à moi … Tu veux venir un jour chez moi pour les essayer ? Si elles sont à ta taille, tu pourras les prendre.
Les joues pâles de Maria devinrent des boutons de roses et elle sourit faiblement.
- Merci, dit-elle doucement.
- C'n'est pas tout ça, mais moi j'ai faim ! Quand on va la couper cette foutue tarte ?! intervint Joe.
- Un instant, un instant, Joninet ! répondit Undertaker depuis le comptoir de la cuisine. Tout vient à qui sait attendre !
Une minute après, Undertaker posa un plateau sur lequel reposait du thé, de très beaux fruits, une grande tarte à la citrouille, du pain qui sortait du four et même du lait.
- C'est vous qui avez fait tout ça ? demanda l'invitée avec des yeux étonnés. Mais c'est impressionnant, Undertaker !
- Et tu n'as encore rien vu ! lui promit son hôte.
- Oh merci ! fit-elle lorsqu'il mit devant elle une part de tarte à la citrouille.
- Du lait dans ton thé, chérie ? lui demanda-t-il ensuite.
- Que du lait, s'il-vous-plait ! répondit Camille, toute joyeuse. Oh et avec du miel si vous en avez !
- Bien sûr que j'en ai ! affirma Undertaker en la servant. Du lait avec du miel, quel mélange ! Mais ça sent drôlement bon ! Eh bah, tu sais quoi ? Je vais m'en mettre aussi !
Il mit une tasse devant elle et se servit une autre du même breuvage.
- Vous êtes vraiment très talentueux ! complimenta Camille en savourant sa tarte. Un jour, moi aussi je vous inviterai à prendre le thé chez moi. Je connais une recette de gâteau aux fraises qui fait des ravages, vous verrez ! Accepteriez-vous de venir ? dit-elle en se tournant vers Maria et Joe.
- Oh, oui, cela me ferait plaisir, balbutia Maria, jetant un œil vers son frère.
- Oh, Maria, franchement ! Arrête d'accepter tout c'qu'elle propose ! Et toi, la bourgeoise, dit-il en la fusillant du regard, n'crois pas qu'on est désespéré ! On peut s'en sortir sans ta fausse charité !
- Je n'ai jamais eu l'intention de t'offenser, Joe. Et toi non plus, Maria, s'excusa-t-elle en les dévisageant à tour de rôle. J'ai crû que cela vous ferait plaisir …
Joe croisa les bras et détourna la tête.
- Oui, peut-être ! Mais tu parles avec un air supérieur comme si on pouvait pas r'fuser c'que tu dis ! rétorqua-t-il.
- Je suis désolée …
Le sourire de Camille faiblit et elle se mit à observer son reflet dans le liquide blanc du lait.
- Allez ! s'écria soudain Joe. Arrête de faire cette tête ! T'es vraiment fragile, p'tite bourge !
- S'il-te-plait, lui demanda-t-elle alors en levant les yeux pour le regarder en face. Appelle-moi Camille… Je ne sais pas pourquoi je le veux … Je me sens un peu mal à l'aise quand tu m'appelles « la bourgeoise ». Je sais que j'en suis une … mais … Personnellement, je ne me considère pas ainsi. Je suis une personne avant tout, comme toi. Et je ne suis bourgeoise que grâce à mon frère, c'est lui qui gagne l'argent… Si on me laissait seule, je vaudrais certainement moins que toi, je suis handicapée, je ne sais pas me débrouiller seule ou gagner de l'argent.
- D'accord, d'accord ! fit Joe pour la faire taire. Sinon au fait, lorsqu'on s'est vu pour la première fois, t'étais pas handicapée. Il t'est arrivé quoi ?
- Un accident, répondit Camille. Ce n'est vraiment pas une histoire que j'ai envie de me remémorer...
- Joe, intervint soudain Maria, interloquée. Quand as-tu croisé Camille ?!
- C'est pas ton affaire !
Maria roula des yeux et continua à manger. Elle savait que parlementer avec son petit frère ne menait à rien.
- C'est quand même dommage, lâcha Joe en regardant vers la fenêtre. Je me souviens qu'tu courrais vraiment vite … Et t'es pas triste ?
Elle haussa les épaules, souriante.
- Ca, c'est bien une réaction de bourgeois ! répliqua-t-il alors. T'as pas besoin d'bosser, d'gagner ta croûte, tout arrive rôti dans ta p'tite bouche précieuse ! Après tout, t'es qu'une poupée, t'es comme les autres, tu ne vaux pas mieux que toutes ces snobs !
La jeune fille ne répondit pas, prenant une autre gorgée de son lait et cela irrita Joe. Il serra les dents.
- Mais défends-toi un peu ! Tu t'laisses marcher sur les pieds ! Elle est où celle qui courait après les voleurs pour ne pas s'faire piquer ses trucs !?
- Je ne sais pas...
Ce fut la seule réponse de Camille.
Joe ouvrit la bouche à nouveau puis la referma. Même lui n'avait pas le cran de rajouter quelque chose, il n'était pas aussi cruel. Le petit garçon remarqua, même si la subtilité lui était complètement étrangère, que le sourire de la bourgeoise avait comme un double-sens… Ce n'était pas de la joie qu'on lisait sur le visage de Camille mais de l'amertume et de la résignation. Essayer de la blesser était complètement inutile. Quoi que Joe dise ou fasse, ce ne serait jamais pire que ce qu'elle s'infligeait à elle-même.
- Mais que c'est bon ! Tu avais raison, mélangé avec le miel, c'est délicieux ! affirma alors Undertaker en essuyant la moustache de lait qui s'était formée sur sa lèvre inférieure avec le dos de sa main griffue.
Ainsi, Undertaker avec ses remarques sur le caractère capricieux des marraines de princesses réussit à rafraichir l'ambiance.
Après qu'ils aient fini de manger, il demanda à Camille de lui donner le Saphir et elle le fit avec un grand sourire, sans aucune peur. Il promit alors de le lui rendre avec enthousiasme, touché par la confiance qu'elle lui allouait. Undertaker partit ensuite avec la pierre comme un enfant qui monte à l'étage avec les cadeaux que lui a apportés le Père Noël, laissant Camille avec ses deux petits elfes.
Maria débarrassa la table et se dirigea vers l'évier pour faire la vaisselle.
- Laisse-moi t'aider, proposa Camille en levant la main.
- Mais tu es une invitée ! lui rappela Maria, fronçant les sourcils. Et je ne crois pas que tu sois capable de le faire, ajouta-t-elle peu après.
- Je sais que je ne peux pas tenir debout mais laisse-moi au moins sécher les verres et les assiettes avec un chiffon après que tu ais terminé.
- Bon, si tu insistes ! céda-t-elle d'un air nonchalant, ne voulant pas la contrarier.
Camille prit place sur un siège et chaque fois que Maria finissait de laver une assiette, elle la lui tendait pour qu'elle l'essuie. La jeune invitée accomplissait sa tâche en chantonnant un air de sa campagne, ravie de s'adonner à une activité qui vidait l'esprit au lieu de l'occuper.
Pendant ce temps, Joe les observa distraitement du coin de l'œil, la joue appuyée contre la paume de sa main. C'était presque drôle pour lui car plus il regardait Camille, plus il se disait qu'elle était tout l'opposé d'une bourgeoise. Elle n'avait ni l'accent distingué de ces gens ni leur tenue ni leur air supérieur … Il n'aurait jamais dû la désigner ainsi. Rien en elle n'était élégant ou raffiné, elle ressemblait davantage à une bergère qu'on aurait déguisée en princesse.
Il ne pouvait pas la détester.
Certes, il avait une faible estime de Camille et elle s'en accordait une encore plus basse à elle-même mais elle était davantage de ces fleurs qu'on évite plutôt que de les piétiner. Il se souvenait aussi de cet argent qu'elle lui avait donné sans arrière-pensée, spontanément … En l'aidant, elle ne faisait pas comme ces bourgeoises qui descendaient de leurs grands palais pour venir aider les enfants dans les rues en n'ayant pour but que d'apparaitre dans les journaux ou de recevoir de la reconnaissance. Non, Camille elle n'avait ambitionné aucune autre rétribution que de le voir heureux en lui donnant cet argent.
Au final, cette petite fortune l'avait rendu plus malheureux qu'autre chose mais il savait dissocier l'intention du geste de ses conséquences.
Voilà pourquoi il ne pouvait pas la détester.
Elle lui inspirait même un peu de pitié car elle n'avait pas l'air méchant et elle semblait à peine pouvoir se défendre. Peut-être que la côtoyer ne lui ferait pas de mal …
- Joninet, Camille-Mimi, je voudrais vous voir dans mon laboratoire ! chanta alors Undertaker en apparaissant tout souriant dans l'embrasure de la porte.
- Votre laboratoire ? répéta Camille en finissant de sécher la dernière assiette.
- Il parle du grenier bourré d'poussière qu'il utilise pour garder des gros bouquins et des cadavres d'animaux, clarifia Joe en se levant.
Undertaker vint offrir sa main à Camille et l'aida à monter les escaliers puisqu'elle ne voulut vraiment pas lui casser le dos en montant de nouveau sur son épaule même s'il lui assura que cela ne lui faisait aucun mal.
Lorsqu'elle arriva dans le grenier, la jeune fille fut surprise par l'étrangeté du lieu. Joe l'avait très bien décrit : c'était sale, poussiéreux mais néanmoins fascinant. Undertaker lui tendit une chaise sur laquelle elle prit place devant une grande table rectangulaire en bois couverte de livres et de documents en tout genres.
Devant elle cependant, un petit espace avait été créé sur lequel on avait étalé une grande carte … Penchant la tête pour l'examiner, elle constata qu'il s'agissait d'un plan très détaillé de la Grande-Bretagne. Sur certains points, comme Londres et quelques contrées, on avait placé les pièces d'un jeu d'échec.
Undertaker discuta avec Joe un moment à l'écart puis revint en le poussant par la main pour le mettre près de la carte.
- Alors, mon petit elfe, et toi, Camille-Mimi, débuta-t-il. Vous avez du pain sur la planche ! Je ne vous le cache pas !
- Comment ça ? demanda-t-elle en arquant les sourcils.
- Il veut nous envoyer nous battre contre d'sales démons d'merde, p'tite cruche ! intervint Joe.
- Mais non, mais non, désapprouva l'être bizarre. Je ne vous enverrai rien faire, c'est vous qui allez vous y rendre de votre bon vouloir … Enfin, si vous ne voulez pas mourir !
- Explique-nous, s'il-te-plait, demanda la jeune fille.
- Eh bien …
Il prit un stylo et entoura trois autres points sur la carte.
- Comme vous le savez, il y a des milliers de petits démons tout mignons qui ont confondu notre beau pays avec un buffet à volonté … Nous n'allons pas jouer aux nettoyeurs, ces chers Purificateurs et ces charmants anges s'en chargent pour nous … Enfin, pour le moment … Ce que nous devons faire, c'est trouver d'où ils viennent et fermer cette source ! … Et pouf ! Tous nos problèmes seront résolus comme par magie !
- Ce s'ra sans moi ! fit savoir Joe. J'n'ai vraiment pas envie d'aller m'tuer à voyager pour trouver d'pareilles créatures ! Et d'ailleurs avec le Rubis, je suis en toute sécurité ici !
- Joninet, fit tendrement Undertaker avec un sourire amusé. On en a déjà parlé ! Tu sais très bien que si nous n'agissons pas maintenant, ton Rubis deviendra inutile ! Tu veux vraiment attendre qu'une de ces bêtes féroces viennent toquer à la porte de ta chambre pour te dévorer ?
Joe grommela quelque chose avant de soupirer.
- D'accord … j'accepte d'me prêter à vot'p'tit jeu ! accepta-t-il finalement à contrecœur. Mais j'l'sens pas ! J'vous l'dis, moi, un d'nous va y passer ! J'ai déjà eu affaire avec un d'ces démons, ils sont coriaces !
- Pas si on se soude ! répliqua Undertaker. Pas si on se soude !
- Il a raison, ajouta Camille. Joe, tu as le Rubis et moi j'ai le Saphir… Undertaker m'a dit que ta pierre était très puissante et avec la mienne qui est – je le crois – assez forte, nous sommes pratiquement invincibles. Il n'y a qu'une condition à notre succès : notre union. Aucun de nous ne devra trahir les autres ou fuir et tout se passera bien.
- En voilà une qui est prête à crever ! déclara le petit garçon en croisant les bras.
- Si c'est pour sauver des gens innocents, je suis prête à le faire, approuva Camille avec un petit sourire.
Joe la dévisagea, les sourcils froncés : elle était parfaitement sérieuse.
Etre prêt à crever pour sauver des gens innocents … C'était …
Il ravala sa salive. Mais que pouvait-il répliquer à ça ?
Il ne dit rien alors, et se contenta de hocher la tête à tout ce que leur expliqua ensuite Undertaker.
- Il y a ce point précisément, leur montra-t-il en pointant son doigt griffu sur un bout de la carte, où il y a un grand trou. Je crois savoir où il se trouve mais il me faudra votre aide à tous les deux pour chercher. Nous devons faire vite, les brèches entre les deux mondes se créent aussi vite qu'elles disparaissent. Dans quelques jours, celle que mes petits yeux m'ont rapportée va disparaitre à son tour.
- Des brèches ? demanda Camille.
- Ah, c'est ça que j'avais oublié de t'expliquer ! fit Undertaker en sautant sur place. Vois-tu, mon enfant, dit-il en se recomposant d'un ton un peu plus sérieux, les brèches dont nous parlons sont des passages vers les enfers! Enfin, le pays de l'ombre, là où vivent les démons …
Camille hocha la tête, signe qu'elle avait intégré l'information.
Il leur expliqua ensuite en détails leur plan et comment ils allaient s'y prendre pour se rendre là-bas tout en couvrant l'absence de Camille. Tout fut rapidement décidé et encore plus rapidement synthétisé. Les deux porteurs du Saphir et du Rubis étaient d'assez intelligents jeunes gens.
- Pour toi, mon cher Joninet, tu sais utiliser ta pierre à la perfection … Et tout ça grâce à moi ! Oh, merci, moi !
Après avoir fini de se féliciter et de se complimenter, il se tourna vers Camille qui riait de lui.
- Et pour toi, Camille-Mimi, dit-il en jouant avec le bout du nez de la jeune fille à laquelle il s'adressait, le soir dernier, M. Landers m'a rapporté que tu as fait du très bon travail ! Scotland Yard n'a même pas eu le temps de rappliquer ! Tu n'as laissé aucun de ces petits démons s'échapper. C'était très bien, tu nous as été d'une grande aide car je dois t'avouer que moi et Joninet avons eu du mal à nettoyer ce qui était passé entre les filets des Purificateurs ! Je crois ainsi que toi non plus, tu n'as besoin d'aucun entrainement !
- Je l'ai déjà fait toute seule ! informa Camille, toute fière.
- C'est bien ça, c'est bien ça ! la cajola-t-il en lui tapotant la tête. Ca, c'est une gentille fille ! Ça, c'est vraiment une gentille fille, n'est-ce pas ?
Camille en rit. Il la traitait comme un petit chien qui aurait réussi un tour impressionnant.
- Mais cela ne te dispense pas de passer un ou deux tests : j'ai envie d'en apprendre un peu plus sur cette pierre… Tu acceptes, non ? Cela me ferait très plaisir !
- Oh, bien sûr que j'accepte ! Pourquoi ne le ferai-je pas ? approuva-elle aussitôt.
Undertaker eut un grand sourire et la remercia chaleureusement.
Pendant ce temps, Joe les contemplait en secouant la tête, les bras croisés : elle ne savait pas dans quoi elle venait de s'embarquer.
…
22 Septembre 1897 – Londres
Il passa sa main dans ses cheveux blonds pour réparer les dégâts qu'y avait faits le vent dès qu'il était sorti de sa voiture, rajusta une dernière fois sa cravate puis finit par sonner à la porte.
Un bruit de cloche retentit alors dans toute la grande demeure londonienne et dans la minute qui suivit, une servante vint lui ouvrir la porte. Celle qui l'accueillit était particulièrement grande et lorsqu'il vit sa figure, il eut un léger froncement de sourcils, comme si ce visage lui disait quelque chose. Cependant quand il remarqua ses cheveux bruns, il secoua la tête.
- Bonjour, je suis le comte Trancy et je suis ici pour voir Mrs. Midford, dit-il en souriant.
La jeune servante lui sourit à son tour.
- Bien sûr !
Elle le fit entrer, le débarrassa avec ses mains douces de son chapeau haut de forme et de son manteau puis le fit attendre dans l'antichambre pendant qu'elle allait chercher sa maîtresse.
Elle se pressa vers sa chef de service pour la prévenir et cette dernière alla directement chercher la marquise Midford en ordonnant bien sûr avant aux autres de sortir les gâteaux et de préparer le thé.
La marquise avertie, celle-ci descendit les marches et alla elle-même vers l'antichambre pour faire entrer son invité dans le salon.
Lydia la vit faire. Et ce fut la première fois qu'elle vit Mrs. Midford depuis le début de son service.
Cette dernière était étonnamment très bien bâtie, bien plus grande que Lydia. Elle maîtrisait à la perfection la marche de leur époque : le torse bombé, la tête légèrement inclinée vers l'arrière, tout cela en portant un corset qui empêchait de respirer tout en marquant la taille. C'était une très belle femme dont l'élégance était à faire pâlir de jalousie n'importe quelle lady qui se respectait … La marquise avait une sorte de grave dignité, quelque chose de rare chez les gens riches et sans soucis … Mais peut-être avait-elle justement des ennuis car elle n'était pas heureuse. Peut-être paraissait-elle à Lydia si digne et élégante grâce à sa robe noire de deuil et à la tristesse marquée sur ses traits ?
La belle jeune femme n'eut cependant pas l'occasion de réfléchir à propos de cette question puisqu'on l'appela dans la cuisine très rapidement. Elle accourut comme d'habitude pour accomplir les ordres et en bas, elle aida à disposer la vaisselle sur le plateau.
Après que tout fut prêt, sa chef de service lui mit le fameux plateau dans les mains, ce qui fit retenir à Lydia son souffle.
- Et fais attention, Sophie, lui dit-elle avec un grand sourire, ce service est très cher ! Le marquis Midford l'a ramené de Chine. Même si tu travaillais toute ta vie, tu ne pourrais pas le rembourser ! Allez, maintenant, oust ! Vas-y et sois rapide surtout, il ne faut pas que le thé refroidisse avant que le comte ne le goûte !
Lydia sentit tout son courage se dérober devant l'insistance de sa supérieure.
- Mais je ne me sens pas prête à être en présence d'un personnage aussi important !
C'était une excuse désespérée mais sur le moment, elle était incapable de trouver mieux pour plaider sa cause.
- Tu as peur de servir le comte Trancy ? Ecoute, considère ça plutôt comme un privilège, seules les plus habiles et les plus belles servantes sont montrées aux invités. Et même si ça me coûte de l'admettre, tu as une jolie gueule. Si les choses avaient suivi nos habitudes, j'aurais envoyé Cassandra, elle sait s'y prendre et elle a plus d'expérience mais elle est partie voir sa mère hier alors il n'y a plus que toi pour le faire ! Crois-moi, je ne vais sûrement pas envoyer un de ces laiderons pour faire face au comte Trancy qui voit des mannequins tous les jours à son travail ! rit-elle en pointant les autres servantes derrière elles.
Celles-ci se mirent à rire aussi et encouragèrent ensuite Lydia à y aller.
- Allez, Sophie ! Ce n'est pas sorcier !
Lydia déglutit. Voyant qu'elle n'avait plus le choix, elle se retourna pour monter les marches et accomplir la mission à laquelle elle ne pouvait échapper.
Elle réussit à arriver au petit salon sans aucun accident. Un valet lui ouvrit la porte et en entrant, elle capta une bribe de la discussion.
- Que voulez-vous, mon cher comte ! soupirait Mrs. Midford. La vie est parfois d'une cruauté sans bornes … Je vous avoue que je n'aurais jamais crû ma propre enfant capable de pareil acte, si c'est bien elle qui l'a perpétré … Même si elle était très amoureuse de son fiancé, il faut avouer que cela ne lui ressemble pas …
- Je compatis à votre douleur ! la réconfortait le comte avec un sourire désolé. Je continue à croire que Miss Elisabeth, qui était l'un des êtres les plus tendres et adorables qu'il m'ait été donné de voir, ne peut avoir fait ce genre d'actes. Tout cela n'est qu'une machination d'une grande envergure, elle n'y est pour rien. Sachez que moi et Lord Albertwood sommes de votre côté et que nous participons activement à sa recherche.
Lorsque la marquise vit la servante entrer, elle n'osa ajouter mot. Lydia mit le plateau sur une table non loin des deux fauteuils sur lesquels le comte et la maîtresse de maison étaient assis puis fit une légère révérence.
- Puis-je vous servir ?
- Oui, veuillez le faire, répondit la marquise avec un regard sévère.
Puis se tournant vers le comte, la maîtresse de maison l'interrogea d'une voix plus douce.
- Un thé vous tenterait-il, cher comte ?
- Un thé, bien sûr ! Et je prendrai volontiers deux ou trois de ces charmants gâteaux que je vois là-bas, ils ont l'air absolument délicieux !
La maîtresse de maison ne put dire un mot de plus que déjà, Lydia leur apportait leurs thés et les gâteaux. Elle avançait avec grâce, beaucoup trop de grâce, nota le comte. Et lorsque la servante lui remit son thé et ses gâteaux, il eut l'occasion de voir une seconde son visage de plus près.
Pour une raison quelconque, les traits de cette servante rappelaient quelqu'un à Alois mais il ne pouvait mettre un nom sur cette personne.
Il continua cependant de jouer son rôle auprès de la marquise avec une aisance troublante pendant qu'il cherchait dans les archives de sa mémoire qui lui remémoraient les yeux bleus et les traits si harmonieux de cette servante nommée Sophie. Pour une raison qui lui échappait, trouver cette personne l'obséda.
Et même lorsque sa rencontre avec la marquise fut enfin terminée et qu'il se retrouva dans sa voiture en direction de sa prochaine destination, il continua d'y penser.
Caroline, peut-être ?
Le comte passa au club Jorferr où il retrouva une bande d'industriels américains et anglais pour parler des nouvelles mines découvertes en Afrique et en Asie. Il ne participa pas activement au débat quant à la situation de l'Inde, étant bien trop occupé à donner un nom féminin à chaque homme autour de la table.
Non, Laura !
Il retourna ensuite à son bureau où il s'occupa d'une ou deux affaires administratives qui demandaient vraiment son intervention. Contrairement à Alexandre qui était paranoïaque avec ses comptes et ses contrats et qui demandait à ce que tout passe par lui, Alois déléguait souvent cela à ses avocats ou à des comptables. Il n'intervenait que lorsqu'il fallait signer un document important ou négocier une affaire d'envergure.
Pourquoi pas Elisa ?
Ce jour là, les créateurs firent défiler devant lui la collection d'automne qui allait prochainement être mise à disposition des clientes ainsi que les croquis pour les collections d'hiver et de printemps. Il dut aussi participer à la sélection des tissus.
Lisa, probablement.
En rentrant chez lui, Claude lui prépara un bon diner. Comme chaque soir, le comte dina seul au bout de son interminable table rectangulaire.
Lysandre, sans doute !
S'il avait été d'humeur, il serait allé voir une de ces actrices et filles de scène qu'il entretenait mais il avait un mal de crâne défavorable à une telle action. Comme si son inconscient travaillait à la résolution d'un problème d'une grande complexité.
Lydie faisait sonner une petite cloche dans sa tête.
…
Lydia.
Lydia Rollington.
Le nom tomba sur lui comme la foudre.
Il se releva brusquement dans son grand lit, haletant comme s'il venait de faire un très mauvais rêve.
- Lydia Rollington … ! Le nom, c'est Lydia Rollington !
… Fin du Chapitre …
Les asphodèles veulent dire dans le langage des fleurs : je regrette le passé.
Les aconits veulent dire quant à elles : votre dédain me tuera.
Et le nombre quinze dans un bouquet signifie : je demande pardon.
Voilà, un bouquet peut en dire davantage que ce l'on croit ! N'est-ce pas le summum du romantisme ? Je note ça ici avant de l'oublier. J'oublie souvent plein de choses.
Si vous avez des questions ou des remarques, vous pouvez les mettre en commentaire, j'y répondrais promptement !
