Un grand merci à Pommedapi pour me faire avoir corrigé ce chapitre (comme tous les autres au passage).

Merci spécial à la mystérieuse Manon qui commente chaque chapitre que je poste depuis plus d'un an, mais merci aussi à Nimk-chan qui prend la peine de laisser ses impressions.

De tous les chapitres que j'ai écrits, celui-ci est mon préféré.

Bonne lecture !

Chapitre XVII

Blanc contre noir.

25 Septembre 1897

- C'est encore loin ? demanda Joe en regardant le paysage défiler. Parce que s'il y a encore du ch'min, moi, je dors !

- Tu peux dormir un moment, Joninet, nous te réveillerons lorsque nous arriverons !

Camille se trouvait assise près d'Undertaker à l'avant de la charrette pendant que celui-ci conduisait à travers les champs et forêts. Le vieux cheval qui les faisait avancer était lent, très lent … On aurait pu croire qu'Undertaker faisait exprès de le laisser avancer à sa guise, même si cela les retardait. La jeune fille n'était pas pour la maltraitance animale mais elle n'était pas non plus contre un trajet un peu plus rapide…

- Tu sais, Undertaker, lui fit-elle remarquer. Je crois que ce pauvre cheval n'est plus bon à grand-chose. Pourquoi lui infliger une telle tâche ? Ne serait-ce pas plus avisé de prendre un cheval tout jeune ? Car personnellement, je trouve que c'est de la torture que de forcer une bête qui n'en a plus les forces à pousser une charrette contenant trois personnes !

- C'est joliment dit, ma Mimi, répondit Undertaker avec un sourire. Mais mon beau cheval, bien qu'assez vieux, peut encore faire beaucoup de choses … Je comprends qu'il puisse te faire pitié lorsque tu le vois ainsi mais les apparences sont souvent très trompeuses ! Si ce charmant animal ne pouvait plus faire son travail, je l'aurais remplacé il y a longtemps. Mais vois-tu, il est encore en pleine force, même s'il fait pâle figure à côté de son lui du passé… Et je n'ai vraiment pas le cœur à le mettre à la retraite! La retraite, c'est triste … J'en ai déjà pris une et je ne me suis jamais senti aussi accablé qu'au cours de celle-ci. Alors, tant qu'il le pourra et le voudra, je le garderai. En plus, il m'est fidèle, je n'ai jamais rencontré bête aussi dévouée et courageuse que celle-ci. Cela fait tellement de temps qu'il me sert et je n'ai jamais eu à me plaindre de lui !

Camille arqua les sourcils.

- Et depuis combien de temps vous l'avez ?

- Oh … Je ne sais plus trop, bredouilla-t-il. Je me suis arrêté de compter à soixante-trois ans …

- Quoi ! sursauta la jeune fille.

Elle se tourna aussitôt vers l'animal et le regarda plus attentivement, incrédule.

- Comment ce cheval peut-il avoir plus de soixante ans ?! Il y a des humains qui n'atteignent pas cet âge avec les meilleurs soins au monde ! Comment avez-vous fait au juste ?!

Le directeur de services funéraires sourit, révélant ses crocs très pointus.

- J'ai toujours été bon lorsqu'il s'agit de réparer les choses brisées ! Un peu de colle, un ou deux bandages et les choses sont réglées ! Les humains sont aussi réparables mais leurs proches sont souvent réticents à leur offrir une seconde vie !

- Une seconde vie ?! Vous pouvez ressusciter les morts ? Comment cela ?!

- Je n'emploie pas le mot « ressusciter » car il implique de redonner son âme à un mort. Or, il n'y a que les Dieux de la Mort et une petite poignée de créatures qui peuvent accomplir un tel exploit. Moi, en tant qu'humble scientifique, je ne sais que réparer les corps, refaire battre les cœurs … J'ai bien essayé de créer des âmes mais je me suis vite rendu compte que c'était impossible, parfaitement impossible … Si j'étais toi, ma Mimi, je prendrais grand soin de mon âme car c'est irremplaçable.

- C'est précieux … Je le sais, répondit Camille en regardant les champs qui s'étendaient devant elle. La saison des récoltes va bientôt commencer, remarqua-t-elle alors.

- La récolte de cette année sera bonne … Enfin, voilà quelque chose qui redonnera du baume au cœur de ces pauvres gens terrorisés ! Cela fait longtemps qu'ils n'ont pas été contents.

En parlant de gens contents, Camille l'était absolument aujourd'hui.

Si la jeune fille avait pu sortir de chez elle pour les accompagner sans que personne ne le sache, elle devait cela à l'absence de Miss Kavioski qui allait aider une de ses amies à discipliner des enfants un peu trop farouches mais aussi à Annie qui, une fois mise dans la confidence, n'avait pas hésité à leur prêter son aide.

Bien sûr, lui apprendre la vérité fut … assez compliqué. Camille n'avait pas vraiment su comment s'y prendre. Elle avait donc opté après une longue réflexion pour lui en parler avant de lui montrer …

Mais lorsqu'elle lui en avait fait part, Annie n'avait pas caché son amusement : elle avait cru que sa jeune maîtresse essayait de faire de l'humour. Pourtant, dès que Camille avait utilisé le Saphir, tout l'amusement d'Annie s'était envolé pour laisser place à une terreur compréhensible. La servante s'était mise à tourner dans tous les sens en s'arrachant les cheveux puis, après avoir repris ses esprits, elle avait assailli la jeune fille de questions sur tout ce qui concernait cette magie.

Camille avait fait de son mieux pour lui expliquer sa situation … Mais bien sûr, Annie avait eu besoin de quelques jours avant de se ressaisir. Puis, quand sa jeune maîtresse lui avait demandé de cacher son absence pendant une journée le temps qu'elle règle une affaire de la plus grande importance, elle avait accepté, étant pourtant parfaitement consciente du risque qu'elle courrait si Camille se blessait ou pire, si elle ne revenait pas.

Car ces expéditions, et Joe le lui avait très bien expliqué avant qu'ils ne partent, n'étaient pas hors de danger. Elle devait savoir qu'elle risquait sa vie et sa santé …

Mais Camille n'avait montré aucune peur, même en connaissance des dangers.

Soupirant, elle sortit de ses pensées pour se concentrer sur le moment présent. Elle leva les yeux vers le ciel et vit qu'un aigle volait au-dessus de sa tête en criant. Il avait des plumes blanches et noires, et semblait maîtriser le vent puisqu'il naviguait agilement et sans difficultés à travers les courants d'air comme s'il domptait des vagues. Il était d'une grande beauté et Camille le trouva absolument divin.

Jusqu'à maintenant, elle n'avait vu des aigles que dans des illustrations ou des photographies mais le voir réellement procurait un tout autre sentiment. La jeune fille prit sa pierre bleue en main et se mit à mâchouiller sa lèvre inférieure : elle était sûre que si elle s'y prenait comme il le fallait, elle serait en mesure de capturer l'oiseau. Mais elle ne le fit pas car sa conscience ne l'y autorisa pas. Si elle avait été à la place de cet aigle, elle aurait été très ennuyée d'être capturée par une humaine capricieuse, même si cette humaine comptait la relâcher après l'avoir admirée.

Peut-être qu'elle pourrait aller dans le bureau d'Alexandre lorsqu'elle rentrerait à la maison. Elle savait qu'il y gardait un certain nombre d'animaux empaillés. Il se vantait de les avoir presque tous abattus mais elle n'avait pas tardé à découvrir qu'il en avait achetés la moitié. Si la mémoire de Camille ne lui faisait pas défaut, elle se souvenait ainsi qu'il y avait un aigle dans sa collection.

Finalement, elle regarda l'aigle s'envoler au loin sans qu'elle ne l'ait attrapé pour disparaitre entre les nuages gris qui couvraient le ciel.

Le mois d'Août n'avait absolument rien laissé derrière lui de sa chaleur car le vilain Septembre s'était empressé de le chasser et de s'installer à sa place. Les belles et longues journées ensoleillées lui manquaient déjà… À la place maintenant, elle devait se contenter du froid du mois le plus déprimant de l'année. Les nuages étaient devenus complètements gris et les orages s'étaient multipliés depuis son arrivée à Londres. Et à ce qu'elle voyait, la campagne non plus n'était pas épargnée par ce mauvais temps.

Mais elle se gardait bien de se plaindre car Camille connaissait la grande valeur de la pluie. En plus d'apporter de l'eau à boire, elle était essentielle à la purification de la terre et à l'agriculture. Une année pluvieuse était une bonne année, une année durant laquelle il y aurait beaucoup de bons fruits. Beaucoup de bons fruits signifiaient des prix abordables et des prix abordables voulaient dire que chacun pouvait manger à sa faim … Lors des sécheresses, au contraire, le blé et les tomates devenaient des denrées rares que tout le monde s'arrachait.

- Au moins, personne ne mourra de faim cette année … ! soupira-t-elle. Hier, j'ai lu que l'Angleterre avait eu à affronter plusieurs famines depuis le début du siècle … Dire qu'à notre époque et dans un royaume comme le notre, des gens continuent à ne pas manger convenablement !

Sans le savoir, alors qu'elle parlait, Camille chiffonnait sa robe. Ses mains en devinrent même blanches.

- Ah ! soupira son compagnon de voyage. Y a rien de nouveau sous le soleil à ce que j'entends ! Des gens ont toujours eu faim et des gens continueront d'avoir faim dans des millénaires, le monde est ainsi fait ! Nous pouvons faire quelque chose pour diminuer leurs souffrances mais il est impossible d'éradiquer la misère … En plus, et ça ne le dis à personne, mais je pense qu'il y a un certain intérêt à garder une proportion de la population très pauvre, demande à ton frère ! Pour qu'il y ait des riches, il faut des pauvres !

- Mais c'est injuste ! Pourquoi ne pouvons-nous pas être égaux ?

- L'égalité ne rapporte rien à l'élite, elle lui fait même perdre beaucoup de choses si elle consent à l'adopter … Enfin, la discussion devient trop sérieuse ! Et si on parlait plutôt des tailleurs, voilà un sujet plus joyeux ! Une fois, j'ai connu un tailleur qui aimait trop l'huile et …

Camille s'en était rapidement rendu compte, rester sérieux avec Undertaker était compliqué. Elle ne savait vraiment pas comment réagir à tout ce qu'il disait ou proposait mais elle était assez impressionnée par sa capacité à continuellement garder sa bonne humeur. Peut-être que si l'on vit assez longtemps, on arrête de se préoccuper des choses qu'on ne peut changer…

Non, elle pouvait changer les choses. Du moins, concernant cette affaire, elle était capable d'arranger les choses. Tout le monde doit pouvoir manger à sa faim, recevoir les soins médicaux adéquats et être logé dans une demeure convenable, c'est le minimum … Pourquoi les gens ne s'entraidaient-ils pas ? Les humains ne sont pas des animaux, ils ont un cœur et un esprit, ils savent ce qu'est la compassion…

Dés qu'elle le pourrait, Camille réaliserait son projet.

Elle le ferait dès qu'elle aurait fini d'empêcher les humains de devenir une chair à pâté pour une bande d'êtres sans cœur. La jeune fille se le promit et passa ainsi le reste du trajet à regarder la campagne et à réfléchir à la manière de rendre ses rêves réalisables.

Joe, bien installé à l'arrière de la charrette, dormait à poing fermé quand soudain, il sentit sa joue se faire pincer.

- Undertaker ! s'agaça-t-il en se redressant.

Il s'attendait à voir l'homme bizarre en train de jouer avec son visage comme il le faisait parfois mais le petit garçon perdit tous ses moyens quand, en ouvrant les yeux, il trouva à la place la fille qu'il surnommait « la bourgeoise ». Cette dernière souriait de toutes ses petites dents et, retenant un rire, elle s'excusa.

- Oh, pardon de te réveiller, Joe mais … On est arrivé. Oh, et je dois te le dire, tu es parfaitement adorable quand tu dors !

Le petit garçon la fixa avec dégoût. À son âge, comment cette jeune fille pouvait encore se comporter ainsi ?

C'était exaspérant au-delà des mots. Alors il ne l'insulta pas, il ne la réprimanda même pas de l'avoir dérangé durant son sommeil et il descendit de la charrette en soupirant, comme si de rien n'était. Camille le contemplait parfaitement incrédule, car à la façon dont il l'avait regardée et à son franc-parler habituel, elle s'était attendue à une avalanche d'invectives et de répliques cinglantes. Était-il malade ? Pourtant, il avait l'air en pleine santé … Par précaution seulement, elle garderait un œil sur lui et essaierait de lui faire éviter de trop se fatiguer … Leurs pierres étaient des pompes à énergie et quitte à souffrir, autant que ce soit elle qui le fasse. Joe n'était encore qu'un enfant et étant l'ainée, il était du devoir de Camille de le protéger.

C'est ce qu'elle se promit alors qu'ils pénétraient dans un bois grand et terrifiant dans lequel ils tout de même devaient tenter de se repérer. Si Camille ou Joe s'y étaient rendus seuls, nul doute qu'ils se seraient perdus entre les chemins qui se ressemblaient tellement. Heureusement, Undertaker était avec eux et les guidait. Il semblait connaitre le vaste endroit comme sa petite poche. Cette fois seulement, il ne plaisantait pas comme à son habitude. Il avait les bras croisés, le nez levé en l'air, essayant de tout sentir … Il n'y avait plus de place pour l'amusement.

- Camille-Mimi, dit soudain leur guide en se retournant vers elle. Es-tu sûre de pouvoir tenir le rythme ?

Celle-ci cligna des yeux, pressa ses lèvres puis hocha la tête.

- Non, non, non, chérie … Regarde-toi, si tu continues à tituber comme cela sur cette charmante canne, tu vas perdre toute ta force et lorsque viendra le moment de fournir le véritable effort, tu en seras incapable ! Laisse tomber ton orgueil un instant et accepte mon aide. Crois-moi, tu n'es pas un poids, bien au contraire.

La jeune fille baissa la tête, rougissante. Elle savait qu'Undertaker avait raison.

- Pardon, je promets de ne plus causer de soucis après cela …

- Cesse de parler et viens là, chérie ! fit-il en ouvrant ses bras.

Camille s'approcha, chancelante, et ne tarda pas à être prise dans ses bras, soulevée comme une princesse.

Elle eut alors une meilleure vue de la futaie qui les surplombait. Elle se sentait misérablement petite dans ces bois, elle qui n'avait encore rien vu de pareil de toute sa vie. Les arbres faisaient la taille de géants. En levant les yeux, l'on ne pouvait voir qu'une partie du ciel gris à cause des feuilles vert sombre portées par des branches qui semblaient vouloir s'allonger jusqu'à pouvoir toucher le ciel.

Croak ! Croak ! Croak !

Les corbeaux se faisaient entendre dans toute la forêt. Ils n'avaient cessé de crier depuis leur entrée.

Camille avait un terrible pressentiment.

- Undertaker, lui dit-elle alors en levant la tête vers lui. Êtes-vous sûr que, quoiqu'il arrive, nous serons capables de nous en sortir ?

- Bien sûr que oui ! répondit sans attendre le directeur des services funéraires comme si c'était une évidence. Qui pourrait faire face au Rubis et au Saphir réunis ? … Enfin, je crois ! En plus, nous allons recevoir de l'aide d'un de mes amis. Ah, mais en parlant de lui, où est-ce qu'il est déjà ? Il est en retard ! Et lui qui se vante d'être un gentilhomme parfait ! La bienséance a bien du mal à accepter les retards ! Il se doit d'avoir une très bonne excuse !

- Vous parlez de M. Landers ? demanda la jeune fille. N'est-ce pas que vous parlez de M. Landers ? Ah, si c'est lui...

- Si c'est lui, quoi ? sourit Undertaker.

Camille rougit et secoua la tête furieusement.

- Je sais ce que vous pensez et vous vous trompez complètement ! Ce n'est pas du tout cela !

- On dirait que le beau chevalier blanc a une nouvelle admiratrice ! Ne t'inquiète pas, ma Mimi, je ne dirai rien. Et puis, c'est de ton âge !

- Mais puisque je vous dis que ce n'est pas ce que vous pensez ! insista la petite Miss Albertwood.

- Allez ! intervint soudain Joe derrière eux. J'te vois pas mais rien qu'à la façon dont tu parles d'lui, ça s'voit qu't'es grave amourachée ! Pas la peine d'mentir !

- Je ne suis pas amourachée ni amoureuse ! Je n'éprouve pas ce genre de sentiments pour lui. Il est comme … un père pour moi, lâcha-t-elle finalement.

Non, elle n'était pas amoureuse. L'image de Ciel se présentait dès qu'elle pensait à ce terme et une poignante morosité s'empara d'elle. Le souvenir était encore tout jeune …

Elle se rappelait de leur dernière conversation, de la façon dont il l'avait prise dans ses bras et déclaré son amour … Elle n'oublierait jamais ses mots et elle l'aimerait toujours. Son droit d'aimer était mort avec le comte Phantomhive et elle se demanda ce qui serait arrivé si les choses s'étaient passées différemment, s'il n'y avait pas eu Elisabeth, s'ils avaient pu se marier … Elle était sûre que si elle avait dit à son frère combien elle aimait Ciel et combien il comptait pour elle, Alexandre et le comte Trancy n'auraient pas osé toucher au moindre cheveu de son amoureux. Ou si seulement elle avait gardé un œil sur lui, elle aurait pu empêcher beaucoup de choses d'arriver...

Mais comment aurait-elle pu croire qu'Alexandre, son frère qu'elle avait érigé en modèle, était capable de descendre aussi bas par appât du gain ?

Elle se mit alors à trembler et comme Undertaker commençait à remarquer son trouble, il cessa ses plaisanteries.

- Le temps guérit presque toutes les blessures … Il n'y a rien à faire, à part peut-être attendre.

- Si vous le dîtes, souffla-t-elle.

La jeune fille sentait une certaine rage bouillonner en elle désormais, une rage produite par l'impuissance. Elle serra les poings et soupira. Undertaker avait raison, elle n'avait qu'à attendre que le temps passe et qu'il efface sa peine. Il était impossible de retourner en arrière, ce qui était fait ne pouvait être défait.

Joe quant à lui ne comprenait vraiment pas de quoi ses deux compagnons parlaient. Il essaya bien de deviner mais tout était si abstrait pour lui qu'il ne réussissait pas à savoir de quoi il s'agissait. Mais ce n'était comme s'il en avait quelque chose à faire.

Pour lui, cette sortie n'était rien d'autre qu'une obligation.

Joe ne se bougeait que pour les choses vraiment importantes et là, il devait reconnaître que tout urgeait… Le petit garçon savait qu'ils étaient tous enfoncés dans la merde jusqu'au cou et qu'il fallait se mettre au boulot le plus tôt possible pour éradiquer la menace.

Car de ces démons, il était tout bonnement fatigué. Trois jours ne passaient pas sans qu'il soit obligé de suivre Undertaker dans un trou perdu pour exterminer ceux que les Purificateurs oubliaient et à chaque fois, il y avait plus de ces monstres dégoûtants que la dernière. Joe n'en avait pas peur. Alors là, pas du tout ! Tout ce qu'il éprouvait à leur égard n'était que du dégoût et du mépris.

Plus vite il s'en débarrasserait, plus vite il serait libre de mener sa vie comme cela lui chantait.

- Alors, Undertaker, lui demanda-t-il, elle est où cette fameuse brèche ? Moi, je vois rien, carrément rien !

- Le petit gosse a raison, moi non plus je ne sens rien ici !

Ce n'était pas Camille ni Undertaker qui avait parlé. Tout le petit groupe s'immobilisa et tourna alors la tête vers la voix. Des buissons sortit alors un grand homme blond en costume noir portant des lunettes sur son nez fin.

- Ah ! C'est Ronald ! soupira Undertaker pendant que Joe et Camille baissaient leurs gardes.

- Quoi ? Mais que vous arrive-t-il, il y a quelque chose qui cloche chez moi ? demanda soudainement le Dieu de la Mort en s'inspectant.

- Non, il n'y a rien qui cloche chez toi, Ronald, répondit une autre voix. Seulement, c'est très impoli de surprendre les gens de la sorte.

Cette voix-là était très suave et mature, tout à fait à l'image de la personne qui la possédait. Derrière Ronald apparut ainsi un personnage à haute stature, portant le même costume noir que le blond. Le nouveau-venu, contrairement à Ronald, affichait un air beaucoup moins sympathique et semblait davantage rigide et froid que son collègue.

Il s'arrêta une fois arrivé aux côtés de son homologue et inspecta les trois personnes de ses yeux sévères à travers ses lunettes qui parvenaient à percer ceux qu'ils fixaient.

- Je suis William T. Spears et voici mon collègue Ronald que vous semblez déjà connaitre, se présenta le grand homme aux cheveux noirs parfaitement peignés.

- Ah, Willy ! s'exclama Undertaker. Comme ça fait longtemps qu'on ne s'est pas vu !

- Merci, je suis également très honoré de vous revoir.

Joe avait l'air un peu perdu, lui qui ne connaissait pas du tout William. T Spears, mais ce n'était rien à côté de Camille qui ne reconnaissait aucun des deux nouveaux arrivants.

- Undertaker ? Qui sont ces gens-là ? le questionna-t-elle timidement en détournant ses yeux des Dieux de la Mort pour le regarder.

- Ah, pas grand-chose, juste des Dieux de la Mort ! répondit Undertaker.

- Dieux de la Mort ? Mais qu'est-ce donc ? Ne sont-ils pas humains ? s'exclama-t-elle.

Elle se retourna vers William et Ronald encore une fois. A ce qu'elle voyait, ils étaient parfaitement normaux. Hormis leur accoutrement très strict et élégant, elle aurait pu les prendre pour de simples personnes si elle les avait rencontrés dans d'autres circonstances.

Avant qu'Undertaker ne puisse assouvir sa curiosité, Ronald s'en chargea.

- Non, petite, nous ne sommes pas humains mais Dieux de la Mort depuis …. C'est ça, depuis quand sommes-nous à notre poste, Will ?

- Depuis plus de quatre cent ans, si on ne compte pas la période d'entraînement, répondit le brun en rajustant ses lunettes.

- Ah, ça fait longtemps quand même ! Mais je n'ai pas senti le temps passer étonnamment ! On a eu tellement de travail en même temps, se rappela-t-il.

Camille écarquilla les yeux. D'abord, il y avait le cheval sexagénaire d'Undertaker puis ces Dieux de la Mort qui avaient plus de quatre siècles de vécu … Plus elle élargissait son cercle de fréquentations au-delà des frontières humaines, plus elle se rendait compte de la misérable espérance de vie de son espèce.

- Ah, petite jeune fille, pas la peine d'être aussi surprise ! Toutes les créatures n'ont pas une durée de vie aussi limitée que l'homme. Et si j'étais toi, je chérirais ma mortalité et ma courte vie… Tu ne sais pas à quel point c'est contraignant de devoir passer l'éternité à travailler ou à s'ennuyer ! Hein, Will ? Tu penses quoi des heures supplémentaires qu'on t'oblige à faire depuis que ces démons peuvent ouvrir des brèches comme des grands ?

- Messieurs, demanda soudain Camille de sa petite voix, interrompant William alors qu'il allait répliquer à la question insidieuse de Ronald, qu'est-ce qu'un Dieu de la Mort ?

- Ah, tu vois, commença Ronald en se grattant la nuque, peu à l'aise à l'idée d'expliquer à une enfant la nature de sa profession.

- Notre devoir consiste en la récolte des âmes des mortelles et en leur jugement. Bien sûr, il faut pour cela que l'âme soit libre, répondit William sans ménagement.

Camille entrouvrit les lèvres à la réponse et fronça les sourcils.

- Vous jugez les âmes ? Comment cela ?

- Nous ne les jugeons pas de la façon dont vous vous le figurez, la détrompa-t-il. Nous ne décidons pas du destin après la mort mais de savoir si l'âme doit être rendue à son propriétaire.

- Comment cela « rendue » ?

- Si l'individu a une fonction importante pour l'ensemble de l'humanité, s'il est capable de changer la face du monde en bien, nous considérons qu'il peut vivre plus longtemps et nous lui rendons son âme, clarifia-t-il. Mais si au contraire, son importance est dérisoire, qu'il est remplaçable ou qu'il a déjà accompli tout ce dont il était chargé, nous sommes dans l'obligation de respecter la procédure et de capturer son âme aussitôt qu'elle sort de son corps.

- Et où vont les âmes après cela ? demanda Camille, vraiment intriguée.

- Nous les classons et les êtres supérieurs se chargent du reste. Nous ne savons pas ce qui arrive aux âmes après qu'on les ait confiées à nos supérieurs, cela sort de notre domaine de prédilection.

- Et si tu ne l'avais pas compris, intervint Ronald, par « êtres supérieurs », nous entendons ce que vous appelez « anges ».

- C'était une information dispensable, commenta William d'un air gêné.

- Ah bah, vu ce qu'elle compte voir, elle finira par l'apprendre tôt ou tard alors autant la préparer pour cela dès maintenant, rétorqua Ronald avec un haussement d'épaules.

- Vous voulez dire que les anges existent ? demanda Camille, les yeux brillants de joie.

Ronald détourna le regard devant son enthousiasme.

- Si j'étais toi, petite, je ne serais pas si contente … Oui, les anges existent mais ils sont loin d'être comme vous vous les représentez … Aïe !

William venait de lui frapper la tête rudement.

- Et ça, c'était une information encore plus dispensable ! ajouta-t-il.

- Mais ça ne va pas de frapper ton coéquipier comme ça ! Je croyais que depuis deux ans, tu avais arrêté ! se plaignit Ronald.

-Je ne frappe pas : je corrige, rectifia l'élégant Dieu de la Mort en réajustant ses lunettes. Et je te corrigerai aussi longtemps que tu continueras à commettre des actes qui méritent sanction, n'oublie pas que je suis ton supérieur !

- Oui, Votre Grandeur ! répondit sarcastiquement Ronald en se frottant la tête dans l'espoir de diminuer la douleur.

- Et vous concernant, dit cette fois William en se tournant vers Camille, bien que soyez une personne très précieuse à notre cause, vous restez humaine. Ne cherchez pas à comprendre trop le fonctionnement de ce monde ou vous risqueriez de tomber sur des choses qui vous déplairaient profondément. Croyez-moi, après que les humains découvrent leur destinée, ils perdent tous le goût de l'existence …. Enfin, ce n'est qu'un avertissement, faîtes-en ce que vous voulez. Maintenant, reprit William en regardant Undertaker, où est cette brèche ? Je ne veux point vous brusquer mais aujourd'hui était censé être mon jour de repos et je ne suis pas très enchanté à l'idée d'effectuer des heures supplémentaires. Plus vite on en finira, plus vite je pourrais me reposer.

- Toujours aussi pressé à ce que j'entends, Willy ! s'amusa Undertaker.

- Sauf votre respect, je ne suis pas pressé mais fatigué. Je sens bien que si je n'ai pas ma dose convenue de repos, je ne pourrais être performant la semaine prochaine.

Et effectivement, en y regardant de plus prêt, on voyait bien des cernes sous les yeux verts de William T. Spears, le haut-gradé dans l'échelle des Dieux de la Mort.

- Oh, je vois ! sourit Undertaker. Voyez-vous, moi aussi j'ai laissé une pâte gonfler à la maison et je dois rentrer avant ce soir pour la pétrir ou elle sera parfaitement bonne à jeter ! Vous voyez, nous avons tous les deux autant de raisons de finir le plus tôt possible !

C'est ainsi qu'il se remit en marche en demandant à tout le monde de le suivre. Ronald lui emboita le pas pendant que William et Joe restaient un peu à l'écart en train d'observer attentivement le paysage. Ronald était un individu très joyeux, nota Camille assez rapidement après l'avoir rencontré. C'était un hyperactif qui ne pouvait s'empêcher de gesticuler dans tous les sens tout en débitant de longues et impressionnantes tirades. Le Dieu de la Mort blond ne tarda d'ailleurs pas à lui demander son nom et lorsqu'elle lui en fit part, comme à chaque fois, ses yeux verts s'ouvrirent grand et il lâcha un sifflement.

- Vous ne ressemblez pas du tout à votre frère, lui dit-il après une courte réflexion sur son sujet. Lui, je ne vous le cache pas, il assez connu chez nous.

- Pourquoi donc ? questionna Camille en fronçant les sourcils.

- Au fond, il est mauvais mais pas si mauvais … Enfin, comparé à certains de ses compères. Mais pris seul, c'est un bel enfoiré tout de même ! admit Ronald.

- Qu'a-t-il fait encore ?

- Pas grand-chose, c'est juste qu'il est responsable de beaucoup de tristesse. Son nom ressort parfois lors des discussions ainsi que le nom d'autres membres de votre famille mais bon, ce n'est pas la seule raison. En fait, et pour une logique que j'ignore, dans notre bibliothèque, il y a un fichier entièrement consacré à la famille Albertwood. Il y en a sur la famille Phantomhive aussi et un autre sur la famille Macken… Et sur toutes les familles dont au moins un membre a pactisé avec un démon. Nous gardons ainsi les traces des âmes qu'on a pu récolter ou qu'on ne pourra récolter.

Camille se mit à trembler et sentit ses membres se vider de leur sang.

- Ne-ne, bafouilla-t-elle. Ne me dîtes pas que mon frère a pactisé avec un démon...

- Oh, non, pas lui ! Avec toutes les magouilles qu'il réussit, un démon lui serait inutile… Mais un de vos ascendants a sûrement pactisé avec un démon, aucun fichier n'est crée par hasard …

Cette réflexion laissa Camille songeuse. Comment se pouvait-il qu'un membre de sa famille ait pu pactiser avec un démon ? Comment ? Qui ? Et surtout pourquoi ?

Il lui fallait le savoir, et urgemment.

- Dîtes, Ronald, pourrais-je consulter ce fameux fichier ?

- Oh non ! bondit le blondinet à l'entente de sa requête. C'est parfaitement interdit de laisser les humains accéder à ce genre d'information ! C'est con-fi-den-tiel ! articula-t-il en agitant ses mains dans tous les sens.

La jeune fille soupira, faisant la moue.

- C'est vraiment dommage …

- Ne t'en fais pas, Camille-Mimi ! la rassura l'homme bizarre qui la portait. Dés que nous aurons fini la mission d'aujourd'hui, j'essayerai de t'éclairer sur le sujet !

- Oh merci, Undertaker ! dit-elle en souriant de nouveau.

- Oh, de rien, et oh ! Nous sommes arrivés ! s'exclama le directeur des services funéraires.

Le sourire de Camille se fana aussitôt.

Les choses sérieuses allaient enfin commencer.

S'ils étaient venus dans cet endroit à l'écart de Londres, ce n'était pas pour cueillir des fleurs mais pour remplir une mission. Cette mission avait comme objectif principal de rassembler un nombre important d'informations sur une brèche dite « anormale ».

En effet, les brèches étaient des ouvertures que les démons pouvaient créer pour traverser sans grande peine le passage entre leur monde et la Terre. Mais seul un nombre infiniment réduit de démons avaient ce pouvoir, d'autant plus que pour pouvoir le faire, il fallait un élément de passage, quelque chose qui pouvait relier les deux mondes. On pouvait compter ces éléments si spéciaux qui pouvaient relier les enfers et la terre sur les doigts d'une main mais la chose la plus efficace pour le faire était sans aucun doute l'âme humaine. Avec l'aide d'une âme humaine, que celle-ci soit à l'intérieur ou à l'extérieur du corps, un démon pouvait créer un nombre incalculables de brèches et plus l'âme était meurtrie ou désespérée, plus les brèches engendrées par celle-ci étaient grandes et duraient dans le temps.

Généralement, une brèche ne durait que quelques heures, un jour tout au plus mais celle que « les yeux » d'Undertaker lui avait rapporté était en place depuis plus de six jours et sa taille n'avait toujours pas diminué.

La jeune fille détourna le regard pour faire face à la brèche et son souffle se coinça au milieu de sa gorge.

- Putain de merde … Mais c'est quoi cette chose, lâcha Joe en reculant d'un pas.

Devant eux se tenait un trou noir, un trou noir qui ne semblait mener nulle part … Et la vue était parfaitement immonde. Ce trou semblait refermer une matière visqueuse, très sombre, et qui ne cessait de tourner dans le vide. Ce faisant, elle produisait un son insupportable, celui d'une bête qui se débat dans un marécage comme si une créature quelconque tentait d'en sortir … Une odeur de souffre s'en échappait en plus d'une odeur de cadavres en décomposition…

Undertaker reposa Camille et cette dernière, malgré son étonnement, resta debout grâce à sa canne.

Tout le monde se tint alors coi pendant qu'Undertaker s'avançait lentement vers la brèche.

Arrivé juste à son bord, il l'examina un instant puis se retourna vers les autres.

- C'est une brèche d'assez mauvais calibre, elle n'est pas forte et encore moins fiable … Elle faiblit de minute en minute, elle ne va d'ailleurs pas tarder à se refermer. Nous avons de la chance d'être arrivés si tôt … ! L'âme qui a dû être utilisée pour l'ouvrir doit être sur le déclin, c'est sûr et certain.

- Alors pourquoi elle a tenu aussi longtemps ? demanda Joe en croisant les bras, regardant tout le monde d'un air mauvais et essayant visiblement par ce moyen de cacher la peur qui le consumait. Elle est grande, trop grande, Undertaker … Et … et … Cela ne se peut pas ! De toutes celles qu'on a vu avant, c'est la plus immonde … Combien devra-t-on en affronter avant que ça ne se finisse ?!

Joe était maintenant au bord des larmes car il savait ce qui allait bientôt se passer.

Camille le regarda, pleine de compassion. Il avait beau être arrogant, capricieux et peut-être gênant … Il restait un enfant. Un enfant qui avait déjà trop vu de choses pour son âge. À dix ans, devoir affronter ces créatures était dur, trop dur … Mais que pouvait-elle y faire ? Elle aussi était une enfant, une enfant qui avait passé toute sa vie protégée et à l'abri … Elle non plus ne s'attendait pas à être confrontée à ce genre d'atrocités à son âge. Mais contrairement à Joe, Camille était fragile, de l'intérieur et de l'extérieur.

- L'âme est vulnérable mais … ce doit être l'âme d'un vivant. Il n'y a aucun doute là-dessus ! conclut Undertaker en se retournant vers eux.

Alors qu'il se mettait à revenir vers eux, quelque chose fut soudain craché de la brèche.

- Undertaker ! cria la jeune fille en tombant à genoux, tétanisée par la vue.

Une bête grande, très grande, d'à peu-près quatre mètres, se tenait derrière Undertaker à présent. Elle était toute noire et ses grands yeux rouges fixaient les environs nerveusement, comme pour se repérer. La monstruosité, dotée de facultés intellectuelles à ne pas sous-estimer, ne mit pas une seconde à réaliser où elle se trouvait, avec qui et quand … Et elle sourit grandement. Elle s'empressa ensuite d'ouvrir sa gueule et se jeta sur la figure ridiculement petite d'Undertaker pour lui croquer la tête.

Camille n'avait pas bougé et William et Ronald n'avait pas sorti leurs armes que déjà, des flammes s'étaient chargées de régler son compte au démon.

Tous les regards se tournèrent alors vers Joe qui avait les mains dans ses poches mais semblait se concentrer sur sa proie comme un mathématicien sur une équation sur le point d'être résolue.

La bête de quatre mètres se mit à gigoter dans tous les sens, comme un poisson hors de l'eau, tenant sa tête entre ses mains en délirant tout en essayant vainement de se défaire des flammes qui l'assaillaient.

Bientôt, des chaines glacées vinrent épauler les flammes : les premières se chargèrent d'immobiliser la créature et les secondes continuèrent de la consumer cette fois avec plus d'efficacité car il n'y avait plus rien pour distraire Joe.

Mais ces deux forces réunies ne garantissaient visiblement pas la victoire face au monstre. Ce qu'il y avait de coriace avec ce démon-là, c'était sa peau. Elle était incroyablement épaisse, très solide et elle résistait merveilleusement bien au feu, comme une armure. C'était ce genre de bêtes que Joe détestait, celles qui avaient la capacité de résister à ses flammes, même un peu … C'était ennuyeux de devoir mettre deux fois plus d'effort sur un seul démon pour lui qui avait l'habitude d'en exterminer une armée entre deux clignements d'œil.

C'était vraiment ennuyeux, en effet.

Mais avec l'aide du Saphir, la tâche était vraiment plus facile. Il se concentra alors intensément sur son but : brûler ce démon jusqu'à transformer ses os en charbon. Seulement cette fois, il n'en eut pas le temps.

Les flammes faiblirent légèrement quand le petit garçon détourna son attention. En effet, juste au-dessus de leurs têtes, il assista avec les autres à une démonstration à couper le souffle. De petites gouttes d'eau sortaient de terre ou descendaient du ciel pour venir se réunir. Lorsque les gouttes se rencontraient, elles se collaient les unes sur les autres et de l'état liquide, elles permutaient vers la solidité, comme l'eau qui devient glace. Ensemble, toutes ses gouttes ne tardèrent pas à former une lance, une lance blanche qui scintillait sous le faible éclairage automnal. Avec des étoiles dans les yeux, Joe enleva les mains de ses poches et les mit sur sa bouche, subjugué.

Pendant ce temps, le feu qui était sur le point de brûler le démon pour de bon s'éteignit graduellement, à cause de la distraction du porteur du Rubis. Le diable eut ainsi un moment de répit mais le temps nécessaire pour regagner sa force ne lui fut pas accordé car à l'instant même où il se crut sauver, la lance d'eau qui était désormais complète se planta dans son ventre sans prévenir.

De cela suivit un jaillissement de sang noir qui éclaboussa la terre partout autour du démon meurtri. Les plantes touchées par ce liquide maudit ne tardèrent pas à faner et l'herbe sembla se dissoudre….

Mais le démon était achevé.

Et c'était Camille qui l'avait achevé.

Joe, ahuri, se tourna vers la jeune fille qui était restée au sol et qui regardait le corps du démon qu'elle venait tout juste de tuer tomber à terre … La jeune fille semblait complètement perdue, alarmée, et ne respirait même plus.

Personne, même Undertaker, n'osa l'approcher. On avait l'impression que si on lui adressait ne serait-ce qu'un mot, elle allait se briser.

Joe finit par soupirer puis se dirigea vers elle et alors que les autres le fixaient, il se planta devant elle.

Elle leva ses grands yeux pour le fixer.

Et il la gifla.

Le bruit de l'impact de sa main contre la joue pâle et douce résonna dans l'espace silencieux. Tout le monde retint son souffle, attentant patiemment la réponse de Camille.

- Maint'nant, relève-toi ! On n'a pas b'soin d'petites pleureuses ici ! Si t'arrives pas à t'nir le coup, t'as qu'à partir. Sinon, tu s'ras un boulet plus qu'aut'chose !

Camille posa sa main sur joue rougie par l'impact. Joe était trop fort pour son âge … Elle pressa alors ses lèvres puis se releva difficilement, maladroitement, mais elle se releva tout de même. Une fois debout, elle se retrouva plus grande que Joe et lui sourit.

- Merci, j'en avais besoin ...

Le petit garçon se retourna et jeta un œil à la brèche.

- Elle va bientôt nous cracher un d'ces démons d'merde ... J'le sens … Soyez sur vos gardes ! dit-il en se tournant vers les autres.

Maintenant qu'il en parlait, Camille se rendait compte qu'elle aussi ressentait un certain poids sur son cœur … Elle aussi pouvait les sentir, tout proches, et elle se crispa.

La jeune fille n'eut même pas le temps de cligner des yeux que deux autres spécimens furent crachés hors de la brèche. Ils se redressèrent rapidement sur leurs pattes noires et se mirent à dévisager tout le monde avec des yeux rouges gorgés de faim.

Joe ne mit pas longtemps à s'emparer du Rubis pour les brûler vifs. L'enfant était si rapide que Camille n'avait même pas eu le temps de former une seule pensée cohérente qu'il en avait déjà fini avec les monstres.

Les flammes étaient rouges, elles brûlaient tout sur leur passage et alors qu'elles achevaient les créatures démoniaques, l'on pouvait sentir une odeur de brûlé propagée par le vent envahir la forêt. La jeune humaine, qui n'y était pas encore habituée, toussa jusqu'à sentir ses poumons se déchirer contrairement à Joe qui ne semblait pas du tout gêné par la fumée, tout comme les Dieux de la Mort et Undertaker.

Ce fut durant cette bataille que Camille réalisa combien le Rubis était plus puissant que le Saphir … La différence était indéniable. Le Rubis était rapide et bien plus efficace et même si le Saphir avait pour lui l'avantage de la précision, il causait moins de dommages en plus de temps et il avait toujours l'air … plus doux que le Rubis. Et c'était un désavantage.

Chaque fois qu'un démon sortait de la brèche, Joe s'en chargeait en un claquement de doigts, si bien que Camille, Ronald et William ne pouvaient que le regarder, ébahis, faire tout le travail.

Après avoir débarrassé la brèche de tous les démons, Joe se laissa tomber à terre pour retrouver son souffle et soulager son corps qui n'en pouvait plus. À une dizaine de mètres de lui gisaient les corps calcinés des démons qu'il avait brûlés de sang froid … Mais accomplir un tel exploit avait un prix à payer et en voyant Joe qui serrait son ventre, le visage rouge tout en essayant de retrouver son souffle, Camille se dit que ce prix était peut-être un peu trop fort.

Désormais pour tous, le fait que cette brèche était dangereuse était indéniable mais à la surprise générale, Undertaker proposa de s'en rapprocher de nouveau.

- Mais c'est de la folie ! s'exclama Ronald en bondissant sur place lorsque le directeur des services funéraires laissa entendre son intention. La dernière fois, vous vous êtes fait attaquer et vous voulez encore vous en approcher ?!

- Il veut quoi ? lâcha Joe en se retournant vers eux, tellement en colère qu'on pouvait presque voir de la vapeur sortir de ses narines. J'te préviens, Undertaker, dit le petit garçon en se remettant sur pieds. Si tu t'approches encore une fois d'cette pute de brèche, compte pas sur moi pour sauver ton cul une nouvelle fois !

- Pourtant, on m'a souvent dit qu'il était beau, mon cul, répliqua Undertaker en montrant ses dents pointues.

- Un peu de décence, voyons ! s'indigna William en roulant des yeux. Évitez les mots crus et les allusions vulgaires, je vous rappelle que nous avons une demoiselle avec nous !

La demoiselle en question se mit à rire dans son coin, augmentant l'exaspération du Dieu de la Mort.

Mais Camille rougit lorsque William la fixa intensément de ses pupilles vertes, elle qui venait tout juste de découvrir ce que le mot « cul » voulait dire. Nul doute qu'elle apprenait du vocabulaire avec eux … Mais bon, ce n'était pas un vocabulaire que Miss Kavioski approuverait.

En un sens, elle trouvait beaucoup de similarités entre Miss Kavioski et William : les deux étaient très attachés à la bienséance et avaient une sorte d'autorité naturelle assez imposante.

- Bien, poursuivit finalement William en voyant que son regard avait fait rentrer Camille dans les rangs. S'il y a bien une chose sur laquelle je suis d'accord avec eux, reprit-il en se tournant vers Undertaker, c'est qu'approcher encore une fois cette brèche relève du suicide.

- Ca tombe bien ! Le suicide, voilà une chose que je ne suis jamais arrivé à faire correctement ! Essayons de nouveau, peut-être que cette tentative sera fructueuse !

- Moi, j'abandonne ! lâcha Joe en tapant du pied contre le sol. Ce fou ne va jamais rien comprendre !

Camille, quant à elle, semblait terrorisée.

- Non ! Mais non ! Undertaker ! Pas ça !

- Elle a raison, renchérit Ronald, c'est de la pure folie ! William, viens m'aider pour l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard !

William faillit sourire à cette demande et il croisa les bras.

- Il est trop fort, dit-il moqueusement. Il est bien plus fort que toi et moi réunis donc si j'étais vous, je ne me ferais pas de soucis pour lui. Vu son assurance, je suis persuadé que quoi qu'il lui arrive, il s'en sortira très bien, avec ou sans notre aide.

Les dernières phrases de William étaient adressées à Camille mais cette dernière, toujours tremblante, n'en croyait mot. Même si elle avait parfaitement conscience de la rationalité et de la fiabilité de William.

Elle se retourna vers Undertaker, inquiète, qui approchait à chaque pas un peu plus de la brèche. Au moment où il se trouva assez près pour la toucher, la jeune fille se tourna vers Joe qui lui aussi regardait la scène anxieusement même s'il voulait à tout prix jouer l'indifférent.

S'il devait arriver quelque chose, Joe pourrait s'en occuper sans aucun doute mais peut-être pas assez rapidement au vu de la dangereuse proximité qu'Undertaker avait avec la brèche.

Camille se mordit les lèvres, regarda un à un tous les hommes qui l'accompagnaient puis, prenant sa canne fermement dans sa main, se releva péniblement et se rapprocha d'Undertaker.

Si personne n'était disposé à vraiment assurer la protection de ce pauvre homme, c'était elle, Camille, qui allait s'en charger à leur place. Comment pouvait-on le laisser ainsi, en proie au danger ?

Arrivé près de lui, il l'accueillit avec un sourire. Elle se tint alors, ahurie, devant cette immense brèche dans l'espace qui constituait à elle seule un passage entre deux mondes… Une sorte de matière noire semblait y tourbillonner et beaucoup de pierres brillantes et très massives étaient emportées dans le mouvement de cet ouragan.

- Camille-Mimi, tu vois les grosses étoiles blanches là et là? lui demanda Undertaker en lui indiquant ce qu'elle avait désigné auparavant comme des pierres brillantes. Ces choses sont les reflets de vie. Chaque étoile qui brille, c'est une personne, un animal, un monde qui nait. Chaque étoile qui se noie dans ce tourbillon noir, c'est quelque chose qui s'éteint, qui disparait à tout jamais … Cela peut être n'importe quoi, tant que cela a de la valeur …

- Mais c'est d'une beauté … ! murmura Camille en français.

Parfois, lorsqu'elle n'arrivait pas à trouver les mots en anglais (ce qui arrivait dans les moments d'émotions), elle se référait instinctivement à la banque de mots et de phrases en français qu'elle avait en réserve. C'était une vilaine habitude que de mélanger les deux langues ou de s'adresser à des personnes en une langue qui n'était pas la leur et qu'ils ne pouvaient dans la majorité des cas pas comprendre et Miss Kavioski s'efforçait de l'en défaire.

Soudain, son œil aperçut quelque chose.

Elle retint son souffle, sentit son cœur rater un battement, et sans qu'elle ne puisse même y réfléchir, poussa violemment Undertaker au loin.

Celui-ci tomba sur le côté à quelques pas de là et le temps qu'il puisse se relever, la brèche s'était refermée.

De Camille, il ne restait plus que sa canne qui demeurait sur le sol.

Le silence s'abattit sur la campagne, laissant les hommes restants tétanisés.

Demeure londonienne des Midford.

- Arghh ! Arghh ! Ah, Seigneur ! gémit-elle en se penchant une nouvelle fois sur le pot.

Dans le pot de chambre à ses pieds se trouvaient les restes de son diner, ce qui n'avait pas été digéré du peu de pommes de terre et de riz sauté qu'elle avait pu manger… Depuis peu, elle vomissait constamment et elle avait d'incessants maux de tête et de problèmes gastriques.

Elle ne savait vraiment pas ce qu'il lui arrivait.

Rangeant le pot de chambre sous son lit, elle remonta sur ce dernier et se mit à contempler le plafond vide, gris et sans motifs.

Son lit n'était pas luxueux. Il grinçait et il était loin d'être aussi confortable qu'on pouvait le croire. Les couvertures qu'on lui avait allouées étaient rugueuses et assez mal conservées, ce qui froissait sa peau délicate… Mais bon, cela aurait pu être pire…

La jeune femme trouva enfin la force de lever la main pour essuyer la larme qui dévalait sa joue.

Elle savait que tout aurait pu être pire, qu'elle aurait pu être à la rue, affamée et en proie à toutes les cruautés de la nature et des hommes… Surtout celles des hommes. S'il y avait bien une bête qui lui inspirait une peur noire, loin devant les lions et les tigres, c'étaient ses congénères : ces hommes qui vendaient leurs âmes aux diables pour quelques années de plénitude et de bonheur superficiels.

Lydia haïssait les hommes, elle les haïssait avec toute l'ardeur et la passion qu'un être qui a tout perdu peut éprouver … Car les hommes avaient été la cause de sa déchéance, eux qui auraient dû alimenter son feu pour lui permettre de briller encore plus fort, encore plus longtemps. Sa vie aurait pris un tournant tout à fait différent si elle avait rencontré les bonnes personnes au bon moment …

Mais cela ne s'était pas produit, le hasard – cette chose insensible et imprévisible – en avait décidé autrement. La jeune femme n'éprouvait aucune rancœur à l'égard du hasard, d'une part car elle avait partiellement œuvré à sa destinée et d'autre part parce qu'elle était terriblement consciente de l'impossibilité de se venger d'une chose immatérielle. Enfin et surtout car le hasard ne lui avait pas fait que de mauvais cadeaux, il s'était même montré généreux et bienveillant avec elle parfois…

- Théophile … Celui qui aime Dieu … Quel nom ! marmonna-t-elle en se retournant sur son lit. Ses parents espéraient qu'il devienne prêtre …

Ce prénom lui plaisait, lui plaisait vraiment, parce qu'il seyait merveilleusement à son porteur.

Théophile était doux, tendre et sans doute très pieux. Elle n'aurait pas pu lui choisir prénom plus radieux.

Rien qu'en pensant à lui, à son sourire, à ses mots, à ses beaux yeux, à sa douceur … Lydia remettait en question sa répulsion pour les hommes. Théophile était de ces êtres qui savent chambouler les croyances et les convictions de n'importe quel être avec un seul regard... Et il avait marqué la jeune femme, il l'avait profondément marquée.

Sans le savoir, Lydia sourit en repensant à leur discussion, à l'air honteusement trop adorable dont ce brillant jeune homme se paraît quant il était embarrassé, à ses beaux yeux bleus qui pétillaient lorsqu'il était amusé, à son innocent sourire en coin qu'il avait lorsque quelque chose lui plaisait ou éveillait son intérêt…

Se relevant, Camille aperçut devant elle une étendue de sable ou du moins, c'était tout ce qu'elle connaissait de comparable. Et elle sentit son cœur revenir à un rythme relativement normal comparé au matraquage sauvage qu'il avait exercé sur sa poitrine lorsque cette brèche s'était refermée sur elle. Elle se vit de nouveau redevenir une grande fille.

En y repensant, Camille réalisa qu'elle n'avait gardé aucun souvenir de son passage entre les deux mondes …

Elle releva la tête, incrédule, regardant autour d'elle. Ce fut seulement à ce moment précis que la jeune fille réalisa qu'elle n'était plus chez elle, qu'elle n'était même plus sur terre …

Se mettant à trembler, elle se recroquevilla sur elle-même puis observa éperdument son environnement, réalisant qu'elle était totalement perdue, qu'elle ne savait plus où elle était ni comment retourner d'où elle venait.

Qui sait ? Peut-être qu'elle allait mourir ici sans que personne ne puisse la retrouver … Tuée par un de ces monstres fantastiques auxquels elle avait cessé de croire depuis que son ami Théophile lui avait révélé que ce n'était qu'une ruse pour faire peur aux enfants … Mais maintenant, elle savait que ce que Théophile lui avait dit était faux, ou du moins en partie.

Rapidement cependant, le train de ses pensées s'arrêta subitement lorsqu'elle réalisa qu'un froid impitoyable était en train de ronger sa chair … Se couvrant de ses pauvres bras, elle essaya de se protéger des morsures bestiales des intempéries mais d'une façon ridiculement prévisible, la jeune fille n'y parvint pas. Pour vêtements, Camille n'avait jugé bon de porter qu'un léger manteau et une simple robe de ville … Elle avait prévu qu'il ferait froid car c'était le début d'un automne qui s'annonçait peu clément mais elle avait été très loin d'envisager une telle situation.

Sentant son cœur palpiter dans sa poitrine une nouvelle fois, la jeune fille lâcha un gémissement de douleur et fit de son mieux pour ne pas s'écrouler complètement. Eelle retrouva sa pierre qui était tout près d'elle et la saisit en tremblant. Elle ignorait que faire, elle était perdue…

- Pitié, pitié, sauve-moi… ! supplia-t-elle la pierre magique avec espoir.

Le Saphir se remit à briller et, au même moment, un anneau glacé se forma autour de son cou et le froid la quitta subitement. Soupirant d'aise car se sentant protégée, Camille sourit et porta sa pierre brillante à ses lèvres pour la couvrir de baisers.

Sa pierre la protégeait tout comme le Rubis protégeait Joe.

- Merci, merci ! Je t'aime trop !

Et la jeune fille avait raison d'embrasser sa pierre de la sorte car sans elle, elle serait certainement morte.

Ayant retrouvé sa force, elle chercha de tous les côtés sa canne mais ne trouva rien.

- Oh, ne me dîtes pas qu'elle est restée de l'autre côté !

Soudain, elle prit peur, vraiment peur.

Continuant d'observer les environs, elle se découvrit complètement seule, incapable de se mouvoir, perdue au milieu d'un endroit dont elle ignorait tout …

Camille plongea sa tête entre ses mains et se mit à suffoquer… Comment allait-elle faire ? Il n'y avait pas d'échappatoire.

Sa pierre avait beau être magique, la jeune fille doutait fortement qu'elle puisse lui ouvrir une brèche vers sa maison et puisqu'elle n'était plus chez elle, il n'y avait rien dans ce lieu à sa disposition pour survivre … Pas d'amis, pas de nourriture … Elle voyait déjà la faucheuse en train de s'avancer vers elle pour l'emporter.

- Non ! Non ! Mais je ne peux pas les laisser !

Elle pensa à son frère, Alexandre, lui qui l'aimait tant, lui à qui elle avait désobéi honteusement avec la complicité d'Annie … Qu'allait-il devenir si elle venait à trépasser ? Il n'avait plus personne, il était seul… Elle pensa aussi à sa Mom, à Joe, à Sabrina, qu'elle ne voulait pas les quitter ainsi… Elle pensa aussi à tous ces gens qui mourraient sans protection, qui dépendaient d'elle …

Elle aurait voulu agir, changer le sort à cet instant… Mais rien n'était en son pouvoir, elle était prise au piège … Elle ne pouvait même pas se lever alors comment était-elle supposée marcher ?

Il ne restait plus qu'à attendre …

La jeune fille releva la tête au ciel puis vit un astre noir la surplomber comme un lustre qui s'apprête à s'écrouler … mais l'astre ne bougea pas de sa place, tout comme elle, et tous deux se regardèrent longtemps car finalement, ils se comprenaient assez bien.

Dans leur tanière, des créatures à la peau noire comme le charbon étaient assoupies sur le sol…

Le sol était poussiéreux et le silence régnait complètement dans leur repère. Les créatures à terre n'avaient rien d'humains, ce qui était l'apanage des démons faibles, de bas-étage … Soudain, l'une d'elles releva sa tête, bougea son nez semblable à celui d'un chien dans plusieurs sens puis expira longuement. Ouvrant ses yeux rouges, elle réalisa que tous ses semblables sentaient également l'air.

L'un des démons produisit un bruit avec sa langue et les autres lui répondirent avec des bruits encore plus sonores.

Alors, tous se mirent sur leurs pattes et se mirent à galoper à toute allure à travers la forêt… Huant et hurlant entre les grands arbres aux feuilles sombres qui les entouraient, les créatures voulaient annoncer leur arrivée pour réserver leur proie et empêcher d'autres prédateurs de s'y attaquer sous peine de souffrir un sort encore plus terrible que la proie en question. Soudain cependant, ils se firent tout petits et contournèrent l'endroit avec la discrétion d'un être qui ne veut pas mourir. Mais une fois suffisamment loin du lieu effrayant, les êtres reprirent leurs hurlements et leur course effrénée…

Une sublime créature était assoupie sur son rocher, les yeux fermés, quand brutalement, elle les ouvrit et vit un éclair de lumière bleue au loin … Se relevant, elle sourit et décida de s'en approcher.

Cela ne lui prit pas longtemps et en survolant la forêt pour arriver au désert, elle trouva une vingtaine de cadavres de ses frères sans valeur. Elle en fut intriguée. Suivant depuis le ciel les cadavres et les traces de sang, elle trouva finalement une petite figure frêle dont la peur émanait comme une tentation pour n'importe quel prédateur …

Doucement, elle atterrit à côté de l'être fragile et d'un seul coup d'œil, elle sut qu'il s'agissait d'une humaine…

A sa vue, cette dernière serra contre son cœur une pierre précieuse bleue qui brillait de mille feux…

- Partez ! Partez ! Ou je n'hésiterai pas à vous faire du mal ! la prévint la jeune fille haletante et tremblante de peur.

Par instinct, la démone recula d'un pas. L'humaine avait beau ne pas avoir l'air menaçante, elle tenait entre ses mains un objet – une arme – dont tous ses sens l'avertissaient de sa dangerosité. La créature diabolique savait ce qu'une telle arme pouvait lui faire, ce qu'elle encourrait comme danger … Mais cette diablesse était relativement jeune et surtout avide de sensations nouvelles. Oh, et elle avait trop peu ressenti de peur dans sa vie pour reculer devant une telle chose !

- Du calme, petite, la rassura la diablesse avec un sourire de la voix la plus douce qu'elle pouvait adopter, celle qu'elle utilisait pour dompter les humains trop farouches.

Normalement, rien qu'en entendant sa voix, la plupart des humains tombait en extase … Mais ce ne fut pas la même chose pour cette humaine-là elle était trop bonne, trop honnête et à cause de cela, elle était immunisée contre tous leurs artifices et pièges. La diablesse le sut rien qu'en plongeant ses yeux dans les siens.

- Oh, je vois ! Tu es une innocente ! Eh bien … sache, petite, que je ne te veux aucun mal ! lui assura-t-elle avec un clin d'œil. Nous ne sommes pas tous de vilains méchants qui ne cherchons qu'à te dévorer !

D'ailleurs, même si elle voulait lui faire du mal, ce serait du suicide que de lever la main sur une enfant qui tenait une telle arme entre ses doigts.

Voyant que cette spécifique démone n'avait effectivement aucune intention de la blesser comme les autres avant elle, Camille fut désemparée.

- Vraiment ? Vraiment ? demanda-t-elle avec candeur, les yeux écarquillés.

- Oui, vraiment ! répondit la démone avec un nouveau sourire en se rapprochant un peu plus d'elle.

Camille la vit réduire la distance qui les séparait puis prendre place à peine à un mètre d'elle, s'asseyant sur le sol. Ce qu'on pouvait noter en premier chez cette créature, c'était qu'elle était belle et gracieuse avec des cheveux de jais, une peau très blanche et un corps à la forme très élégante … Elle aurait presque pu être confondue avec une humaine si seulement ses yeux n'étaient pas faits de sang et son aura trop troublante pour appartenir à une humaine.

- Ca te dérange si je discute avec toi un peu ? lui demanda la démone.

Camille secoua la tête, intriguée à son tour par cette nouvelle arrivante.

Cette dernière d'ailleurs jeta un coup d'œil derrière elle avant de regarder Camille à nouveau avec un sourire moqueur.

- Ces démons sont une plaie, n'est-ce pas ?

- Oh oui … Je crois, bafouilla la jeune fille.

- Tu sais, lui dit alors la démone, tu peux parler naturellement avec moi ! Je ne vais pas te manger ! ajouta-t-elle en montrant ses dents pointues et toutes blanches.

Camille, un peu rassurée, déglutit.

- Je n'ai même jamais mangé d'âme humaine ! renchérit la diablesse. Je ne fais que jouer avec les plus courageux humains ! Tu n'as vraiment rien à craindre, surtout que je ne suis vraiment pas intéressée par les princesses ! Mais alors, dis-moi, petite chose, comment es-tu arrivée ici ?

Camille haussa les épaules.

- C'est arrivé par accident … ! Mais maintenant, je souhaite plus que tout y retourner ! Je veux retourner chez moi !

- Oh, il n'y a pas plus simple ! sourit la démone.

- Oh, vraiment ? s'exclama Camille avec espoir. Tu peux m'aider ?!

- Oui, bien sûr que je peux t'aider ! Mais avant ça …

- Avant ça quoi ?

- Avant ça … eh bien, causons ! Je n'ai jamais vraiment eu l'occasion de parler avec les humains … Surtout des humains comme toi, il y en assez peu, je dois le confesser … Tu as été drôlement bien protégée !

Camille sourit.

- On peut dire ça … Mais sinon, que veux-tu savoir avant de m'offrir la chance de retourner chez moi ? demanda-t-elle ensuite.

- Qu'est-ce que la joie ? la questionna brusquement la diablesse.

- La joie … Eh bien, en voilà une question compliquée ! avoua Camille en levant les yeux vers les cieux, se pinçant les lèvres tout en cherchant ses mots. Oh … D'abord, la joie, c'est ce qu'on ressent quand on nous donne quelque chose de bien, qui nous aide ou qui nous fait plaisir. C'est aussi ce qu'on ressent lorsqu'on donne ou aide les gens autour de nous … Mais généralement, c'est le deuxième cas de figure qui procure le plus de plaisir …

- Et qu'est-ce que la tristesse alors ? Je n'ai jamais été triste … Mais les humains n'ont que ce mot à la bouche … Comme s'ils ne vivaient que ça, fit remarquer curieusement la démone.

- La tristesse, songea Camille tout haut. C'est un peu ce qui donne à la joie toute sa saveur, vois-tu ? expliqua-t-elle avec un grand sourire. Eh bien, sans tristesse, la joie ne peut exister … Lorsqu'on est heureux tout le temps, l'on se sent ennuyé et l'on cherche par tous les moyens à chasser la joie de notre vie même si elle doit être remplacée par la tristesse. Car, si tu comprends ce que j'entends, la tristesse ne peut venir qu'après la joie … L'on ne regrette quelque chose que si on l'a possédée … Et plus la tristesse est longue, plus la joie qui l'a précédée sera adorée et plus la joie qui la remplacera un jour sera accueilli avec plaisir … C'est ainsi …

- Ah, je vois … Comme je t'envie ! déclara la diablesse en s'allongeant sur le sable pour observer les l'astre noir qui brillait au-dessus d'elles.

Camille sourit amèrement.

- Je ne vois vraiment pas ce que tu peux bien envier à ce que je vis, à ma condition, lui répondit-elle. C'est … Toi, tu peux voler, tu es plus forte que moi, tu ne vieillis pas. Une tombe ne t'attend pas à la fin de ton existence.

À ces mots, la démone lâcha un grand soupir.

- Je vois ... Mais ce n'est très surprenant venant d'un humain. Après tout, l'on désire toujours ce que l'on n'a pas… Mais il y a une chose que tu n'as pas prise en compte et c'est l'ennui. Nous, les démons, nous avons beau vivre éternellement, cela ne signifie rien pour nous … L'on peut à peine éprouver une once d'émotion. Mais vous, les humains, vous n'avez pas le temps de vous ennuyer. Votre vie est en constant changement et bien qu'elle soit courte, elle vous permet d'expérimenter bien des sentiments : l'amour, la tristesse, la joie, la colère … ! Une éternité en tant que démon ne vaudra jamais une vie en tant qu'humain, sois-en sûre ! Et je parle en connaissance de cause, j'ai plus de cent fois ton âge, petite princesse, j'ai bien eu le temps de comparer les deux situations.

- Si tu le dis, lâcha Camille en réfléchissant. Mais plus le temps passe, plus je me demande si cela sert vraiment à quelque chose d'exister …

- Quel fatalisme pour une personne aussi jeune ! s'exclama la démone. Franchement, tu es misérable, petite ! Mais laisse-moi deviner, quelqu'un vient de mourir ?

La jeune fille hocha la tête doucement.

- Ah, je le savais ! Les humains sont si prévisibles ! Alors qui était-ce ? Ton amoureux, je parie !

- Mon amoureux, songea Camille avant de secouer la tête. Non, ce n'était pas mon amoureux...

- Oh, vraiment ? fit la démone. Je crois que tu mens, dit-elle ensuite. Pour quiconque, c'est évident que c'était ton amoureux. Les êtres humains regrettent rarement longtemps ceux qu'ils n'aiment pas …

- Vous n'avez pas tort, lui fit remarquer Camille. Mais ce n'est pas lui que je regrette, c'est le fait que je l'ai aimé, vraiment aimé … Malheureusement, il était hors de ma portée … Je suppose que je ne le méritais pas.

- Une histoire d'amour impossible, je vois, soupira la démone. Voilà pourquoi tu es triste … Finalement, tu es assez banale comme humaine, je me suis trompée te concernant.

- Pourquoi avez-vous pensé que j'étais différente en premier lieu ? lui demanda Camille.

- C'est à cause de la pierre que tu as avec toi … C'est une arme très puissante et à ce que je sens, elle a une certaine conscience et un caractère atypique … J'ai supposé que quelque chose d'aussi unique ne pouvait s'imposer en maîtresse qu'une humaine avec un pédigrée hors du commun … Mais tu es parfaitement commune. Rien ne te distingue de tes semblables. Je me demande pourquoi tu as été choisie pour posséder un tel pouvoir.

- Moi aussi je me le demande, lui fit savoir Camille en admirant sa pierre. Mais maintenant que j'ai cette pierre, je peux l'employer à sauver ceux qui ont moins de chance que moi !

- Et si cela ne te rapporte rien, continueras-tu à le faire ?

- Parce que aider les autres devrait me rapporter quelque chose ?

- Les humains et toutes les créatures en général ne font rien si cela ne leur rapporte pas quelque chose. C'est ainsi que l'existence est faite, répondit la diablesse en haussant les épaules. Moi, je parie que tu as une idée saugrenue derrière la tête.

- Vouloir secourir ceux à la place de qui j'aurais pu être, voilà mon idée.

La diablesse se mit alors à rire et à taper des mains joyeusement.

- Mais pourquoi ries-tu ainsi ? lui demanda alors Camille, stupéfaite.

- Eh bien parce que tu es d'une naïveté ridicule ! Tu te crois courageuse mais tout ce que tu fais, c'est nier la vérité. Si tu fais cela, ta satisfaction de petite religieuse ne vaudra absolument rien comparée à toutes les souffrances que tu endureras …Et crois-moi, j'en ai vu des humains parler comme toi, des guerriers sans peur qui après avoir terrassé l'ennemi rentraient chez eux pour constater que leur roi avait récompensé un autre et que leur femme s'en était allée dans les bras d'un homme présent, pensant ne plus jamais les revoir ! Et ce n'est pas le seul exemple que j'ai mais tous prouvent une seule et même chose : la gentillesse, la bonté des gens comme toi n'est toujours récompensée que par l'ingratitude. Les humains sont d'un naturel ingrat et personne ne peut le nier !

- Eh bien moi, je ne suis pas ingrate. Pour tous ceux qui m'ont aidée ou fait du bien, je tiendrai une estime éternelle et une reconnaissance illimitée… Vois-tu ? Tu te trompes sur notre compte.

- À t'entendre, on croirait que tu n'as jamais fait de mal à personne, sourit vicieusement la diablesse.

À cette remarque, le visage de Camille se contracta douloureusement et elle enterra son visage entre ses mains, ne voulant pas montrer à la mauvaise créature son désespoir.

- Je ne suis pas un modèle à suivre, concéda-t-elle d'une toute petite voix. Comme tout le monde, je peux faire des erreurs et j'en ai faites. De terribles erreurs … Et chaque jour je m'en repens, et chaque jour je me souhaite une mort douloureuse et longue pour me punir de mes actes impardonnables ! Mais j'ai encore des choses à faire, j'ai des gens qui comptent sur moi … je ne peux pas fuir à travers la mort, non … Je ne peux pas me permettre d'être égoïste maintenant alors que tant de gens comptent sur moi …

- Quelqu'un d'autre ne pourrait-il pas porter ce fardeau pour toi ? N'es-tu pas trop faible pour tenir tout cela sur ton dos ? Et ce dos surchargé de responsabilités, ne va-t-il pas un jour se briser sous le poids que tu t'entêtes à supporter ? demanda la démone.

Camille avait l'impression de parler à la tentation en personne … Cette diablesse chantait tout haut tout ce que la voix malveillante dans sa tête lui murmurait tout bas. Mais c'était cela que les démons, des êtres qui n'existent que pour tenter les plus faibles pour les séduire et les éconduire sur des chemins faits de discorde.

- Moi, faible ? Peut-être, lui répondit-elle. Mais qui est né fort dans ce monde ? Pourtant, il y a des gens forts, on en trouve partout. Cela prouve bien que la force n'est pas innée, qu'elle peut très bien se trouver quelque part !

Cette fois, le sourire de la démone fut remplacé par un regard incrédule et elle plongea ses yeux rouges dans ceux noisette de Camille pendant un long moment.

Celle-ci de son côté était absolument fascinée par cette couleur d'yeux qu'elle voyait pour la première fois. Elle y voyait un vide glaçant, un manque d'émotions flagrant… La même chose que dans ceux de Sebastian… Et elle se sentait vivement repoussée par cette absence de sentiments. Sacrebleu ! Même les yeux des animaux les plus féroces exprimaient plus de sentiments que ceux de ces diables !

La jeune humaine fut alors la première à rompre le contact visuel, faisant soupirer la diablesse.

- Finalement, je me suis trompée sur ton compte...

- Comment cela ? fit Camille.

- Eh bien … Tu n'es pas si commune que cela, tu sors de la norme…

- Et pourquoi dis-tu une chose pareille ?

- Parce que tu n'es pas sensible à notre charme. Vois-tu, la plupart des humains que je rencontre sont sensibles à mon charme, à mes yeux … Femme, homme, enfant, aucun ne peut s'empêcher de succomber à mes regards … Mais toi, tu y es parfaitement indifférente. Voilà ce que je n'arrive pas à expliquer … Peut-être n'as-tu juste aucune inclinaison émotionnelle … Ou est-ce cette pierre qui te protège de mes charmes comme elle le fait contre le climat de mon monde ?

Camille soupira puis secoua la tête faiblement.

- Je ne vois pas pourquoi tu te creuses la tête … Du moment qu'on sait que vous n'êtes pas humains… Il n'est même plus question d'être attiré par vous, répondit la jeune fille doucement.

Au même moment, un vent fort souffla sur elles, soulevant violemment le sable jaune. Les graines dorées n'eurent aucun effet sur la démone mais ils réussirent à s'infiltrer dans la fragile humaine et à la faire tousser … Sa pierre avait beau la protéger énormément, elle ne l'immunisait pas pour autant contre tous les désagréments de cet environnement rude.

Camille toussa un peu puis, levant encore une fois les yeux sur la diablesse, elle vit que celle-ci souriait de nouveau.

- Tu es vraiment très chanceuse, lui fit savoir la créature surnaturelle avec un ton plein d'une amertume à peine perceptible.

- Oui, il est vrai que j'ai eu de la chance très souvent dans ma vie, approuva Miss Albertwood. Mais je n'estime pas le fait de tousser à cause du sable comme en faisant partie.

- Ah bon ? fit la démone avec un sourire en coin. Eh bien, c'est précisément pour cela que tu es chanceuse ! Tu es délicate !

- Être délicate n'est en rien une chance, au contraire, répondit l'humaine en faisant la moue.

Elle avait l'impression que la diablesse se moquait d'elle à présent.

La démone se contenta pourtant de soupirer et de regarder le vent au loin qui faisait voltiger les grains de sable.

- Toi au moins, tu ressens de la peur … Chaque fois que tu te sens menacée, ton cœur se met à battre, tu manques d'air, tes membres te lâchent ou se retrouvent gorgés d'une force que tu ne te connaissais pas … Cela doit être si … exaltant !

L'humaine eut un sourire en coin.

- Voilà les mots d'une personne qui n'a jamais eu peur de sa vie … Ai-je tort ?

La diablesse ne répondit pas et se contenta de commencer à jouer avec ses cheveux noirs en mordant ses lèvres écarlates.

- Je sais que tu penses que je me moque de toi, princesse, mais ce n'est pas le cas… Voici une leçon que je vais t'enseigner, petite, les démons ne sont pas si malhonnêtes que ce que tu crois. Nous aussi nous avons quelque chose qui se rapproche de votre principe de « l'honneur » et de la « dignité ». Mais nous avons recours au mensonge seulement pour vous adoucir certaines vérités car les êtres humains sont fragiles ils sont déstabilisés dès qu'on bouleverse pour peu leur croyance ou leur vie …. Alors, tu vois comme nous sommes des êtres nobles !

- Des êtres nobles qui se nourrissent d'âmes innocentes, ajouta Camille avec une légère note de mépris dans la voix car des images atroces lui revenaient en mémoire.

- Un démon digne de ce nom ne se repaît d'une âme humaine que si l'âme en question s'offre d'elle-même … Les humains assez désespérés ou véreux pour offrir leur âme éternelle contre un succès éphémère, ce n'est pas ce qui manque … Il doit d'ailleurs sûrement y en avoir dans ton propre entourage, princesse.

La jeune fille se tut. Elle savait que la diablesse avait raison. L'humaine était très consciente de la faiblesse de son espèce, de sa cupidité et elle savait que même ses plus valeureux représentants étaient capables de grandes stupidités pour réaliser leurs rêves. Après tout, même Ciel avait fait un pacte avec Sebastian… Mais ce n'était pas un bon exemple. Ciel était loin d'être une bonne personne ou un modèle à suivre… Ce n'était qu'un jeune homme qui avait trop souffert et qui avait voulu, dans un souci de revanche, brûler la vie par les deux bouts…. Comme s'il avait su qu'il n'en avait plus pour très longtemps.

- Qu'as-tu maintenant, princesse ? lui demanda alors la démone. Ton visage est devenu aussi pâle que la neige… C'est à ton amoureux que tu penses ?

- Non, balbutia Camille en secouant la tête, le regard perdu dans le vide. Je pensais juste au désespoir dans lequel une personne peut se trouver pour pouvoir vendre son âme, son bien le plus précieux… Pour moi, les démons ne sont que des êtres abominables qui profitent des faibles pour assouvir leurs faims !

- Opinion bien tranchée ! répliqua la démone en ricanant. Mais tu oublies que tous les humains sont loin d'être faibles et qu'il est récurrent chez vous que le fort exploite le pauvre … L'employé et l'employeur, le peuple et le roi, l'animal et l'homme… Certains humains sont encore plus malfaisants pour leur propre espèce que nous … Mais bon, c'est typique de l'humanité, cet orgueil qui empêche de se remettre en question ! L'ennemi est toujours l'autre, jamais soi-même … Hein, princesse ?

Camille pinça les lèvres et baissa les yeux d'effroi. Elle ne savait tout simplement pas quoi répondre … Elle qui était sensée être l'avocate de son espèce, de son origine, elle qui était la mieux placée à l'endroit et à l'instant pour parler d'humanité … Elle se retrouvait sans mots.

Et pour cause, ce que disait la démone était vrai, indéniablement vrai.

- Tu as raison, admit-elle après un moment de réflexion. Parfois, il est vrai, que nous pouvons être un peu bêtes …

- Mais votre vie est si courte et si exaltante que vous vous ne rendez même pas compte de ce que vous faîtes, hein ? Vos émotions sont si fortes qu'elles en deviennent grisantes ! Je sais, je sais tout ça, princesse ! Mais figure-toi que ce n'est pas une excuse pour toutes les atrocités que vous vous infligez à vous-même par simple égoïsme !

- Et je n'ai jamais cherché à nous excuser ! Je sais qu'aucun humain n'est parfait, que tous ne sont pas des victimes ! répliqua Camille en resserrant sa prise autour de sa pierre. Mais ces gens ne sont qu'une minorité, une minuscule goutte dans un océan d'individus malheureux et condamnés à la misère ou à la servitude sans jamais pouvoir s'élever ! Alors je pense que ces gens méritent d'être défendus ! Surtout que si certains de mes frères humains doivent être jugés, ils le seront par d'autres hommes et pas par d'autres créatures qui ne trouvent en nous aucun autre intérêt que nous manger ! Tu essayes de changer de sujet, je le vois maintenant ! Même si je ne peux justifier ce que font certains de mes semblables, tu ne peux pas justifier non plus ce que vous, les démons, faîtes aussi !

La jeune fille se tut, se mettant soudain à réfléchir tout en contemplant le sable.

- Quoi, petite ? lui demanda la démone en se relevant.

Elle se rapprocha de l'enfant et passa sa main dans ses cheveux bruns qui, en comparaison avec les siens, étaient misérablement entretenus et ridiculement courts.

- Que viens-tu de réaliser ? lui susurra à l'oreille la diablesse.

- Je crois que, déglutit Camille. Je crois que je parle dans le vent depuis le début, admit-elle ensuite, se parlant à elle-même, ne se rendant même compte que ses pensées étaient formulées à haute voix.

- Et pourquoi cela ?

La jeune fille leva ses yeux bruns pour rencontrer les prunelles rouges de la créature diabolique.

- Tu sais pourquoi, lui dit-elle simplement.

- Tu es d'une naïveté et d'une innocence ridicules … Mais je crois que tu n'es pas si sotte au final, tu as fini par comprendre où je voulais en venir …

- Tu t'es jouée de moi!

- J'ai très peu d'occasions de jouer donc quand l'une d'elles se présente, je ne suis pas du genre à la laisser passer … Surtout quand le divertissement est aussi distrayant que toi ! fit-elle en piquant le nez de Camille avec ses longs ongles noirs.

La jeune fille resta interdite, rouge de honte. De honte de s'être faite manipulée de la sorte sans en avoir rien su … Elle n'avait fait que tourner en rond depuis le début : la diablesse l'avait manipulée, l'avait laissée prendre le dessus en apparence alors que c'était elle qui menait la danse dès le départ et qui n'avait jamais arrêté de la mener à sa guise … Oh ! Arrgh ! Elle avait été si bête ! Camille avait envie de mordre dans un chiffon pour étouffer sa colère !

- Ah, ces humains, si prévisibles ! Vous les faîtes passer du rire à l'ire si facilement que c'en est drôle ! Voilà pourquoi je vous aime tant, vous les humains, éternels immatures ! rit la diablesse malicieusement.

Ensuite, elle prit de l'un de ses doigts une bague, une bague ornée d'une petite pierre rouge et elle la mit sous le nez de l'humaine.

- Sais-tu ce qu'il y a là-dedans ? lui demanda-t-elle avec son sourire habituel.

- Je ne sais pas, répondit Camille, incertaine.

- Regarde bien attentivement … Je suis sûre que tu vas finir par le deviner ! l'encouragea la démone.

Camille se concentra doublement sur la pierre rouge joliment taillée et remarqua qu'une sorte de petite lumière semblait y nager. C'était difficilement perceptible mais visible tout de même.

- Je vois quelque chose, dit-elle alors à la démone, mais je n'ai vraiment aucun moyen de savoir ce que c'est !

- Bien, l'essentiel, c'est que tu sois capable de la voir, même avec des yeux humains … Eh bien, ce que tu vois, ce n'est rien d'autre qu'une âme, une âme humaine … Celle d'un jeune homme qui me l'a gracieusement offerte contre le sauvetage de sa môman !

- Mais vous avez dit que vous n'aviez jamais mangé d'âme humaine ! lui rappela Camille, indignée.

- Et je n'ai pas menti, répondit la diablesse avec un clin d'œil. Sauf, vois-tu, que les âmes humaines ont bien plus d'utilité que de nous remplir l'estomac. Elles sont aussi pleines d'une grande puissance et elles sont parmi les rares choses dans l'univers capables d'ouvrir une brèche entre deux mondes. Voilà pourquoi je garde cette bague sur moi. Grâce à elle, je peux me rendre où je veux, quand je veux sur terre, sans devoir passer par Sa Majesté ! Dis-donc, crois-moi, princesse, tu as de la chance d'être tombée sur moi au lieu d'une autre !

- J'en suis consciente, murmura Camille tout en continuant à observer la petite lumière nager dans la pierre rouge. Cette âme, fit-elle remarquer juste un instant plus tard, elle a l'air de souffrir ….

La démone rapprocha la pierre de son œil pour l'examiner de plus près à cette remarque.

- Ah bon ? Tu crois ? lâcha-t-elle. Et pourquoi penses-tu une chose pareille ?

- Elle se débat, c'est comme si je pouvais l'entendre crier, avoua la jeune fille.

- Alors là, c'est la meilleure ! La jolie petite princesse peut entendre les âmes souffrantes ! Et pourquoi souffre-t-elle donc cette âme ?

- Je l'ignore, avoua la jeune fille timidement. Mais ce serait peut-être car elle est enfermée depuis trop longtemps … ?

- Eh bien, sache, petite, que les âmes ne sentent rien donc ne elles peuvent souffrir … Et même si elles souffraient, nous ne cesserions pas pour autant de les utiliser ! Maintenant, prends cette bague car si tu veux rentrer chez toi, il va falloir donner de ta personne !

- Que donner ? demanda Camille en prenant la bague de la main de la diablesse, effleurant par ce biais une peau froide, trop froide.

- Pense ! lui dit la démone. Pense très fort à l'endroit où tu veux aller ! Et l'âme t'y conduira …

Camille ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais rien n'en sortit. Elle ferma alors les yeux et fit comme lui avait dit la démone.

Elle ne savait vraiment pas où elle voulait être en ce moment ou du moins, ce n'était pas quelque chose qu'elle aurait pu mettre en mots …

Après un instant d'insistantes prières, la jeune fille sentit pourtant la bague disparaître d'entre ses doigts et l'environnement autour d'elle se réchauffer … Elle ouvrit les yeux mais les referma aussitôt, aveuglée par la lumière éblouissante qui l'entourait.

- Regardez ! entendit-elle dire ensuite. Mais c'est la disparue !

Encouragée par cette voix familière, elle tenta une nouvelle fois d'ouvrir les yeux et cette fois, elle réussit à les maintenir ouvert sans trop de souffrances.

Camille se retrouva assise sur l'herbe, une herbe qui lui semblait plus confortable qu'un nuage en comparaison avec le sable piquant du Royaume de l'Ombre. Même si les nuages recouvraient le ciel, empêchant le soleil de briller comme il se devait, tout semblait clair à la jeune fille. Elle tourna la tête dans tous les sens, admirant les grands arbres qui ambitionnaient de crever les cieux, leurs écorces, leurs feuilles qui tombaient telle une pluie de feu sur le sol pour préparer les branches à accueillir l'hiver et sa neige, l'herbe si verte et si douce, l'odeur si fraîche et agréable de la nature qui jouait avec son nez pour lui souhaiter bon retour … Elle leva la tête pour admirer le ciel assombri par les nuages et vit de nouveau l'aigle qui volait au-dessus d'elle …

Elle sourit …

On n'est jamais mieux que chez soi.

La sortant de sa transe, elle sentit quelque chose l'étreindre par derrière.

- Si tu savais à quel point nous avons eu peur ! entendit-elle murmurer à son oreille.

La jeune fille ne prit pas longtemps à reconnaitre la voix … Et elle posa ses petites mains sur les bras forts qui l'étreignaient.

- Undertaker … J'ai cru ne plus jamais revenir … !

Aussitôt, elle se sentit soulevée par la taille. Undertaker la retourna et la fit virevolter dans les airs comme une danseuse étoile. Surprise au premier abord, Camille ne tarda pas à rire aux éclats.

- Bienvenue à la maison, princesse ! lui disait Undertaker en la faisant voler comme il l'aurait fait avec une enfant de cinq ans.

Bientôt seulement, il la reposa et lui permit ainsi de réaliser que Ronald, Joe et William les entouraient.

- Alors, t'as vu quoi de l'autre côté ? lui demanda Joe. Et d'ailleurs, comment t'as fait pour revenir ?

- Oh, mais du calme, Joe ! le ralentit-elle. Je comptais tout vous dire, ne t'en fais pas ! Il ne tient qu'à toi de me croire ou pas !

- Teste-moi ! répliqua le petit garçon. Je crois qu'après avoir vécu avec Undertaker, plus rien n'me semblera absurde …

- Bien, alors …

Et Camille se mit à leur raconter tout ce qu'elle avait vu de l'autre côté en détails.

Pendant qu'elle racontait, elle vit le visage d'Undertaker s'éclaircir pendant que la neutralité s'inscrivait sur ceux de Ronald et William.

- Si ce que vous dîtes est vrai, lui dit alors le Dieu de la Mort brun, votre pierre est bien plus intrigante que ce que nous avons cru …

- Moi, j'ai toujours su que le Saphir était exceptionnel ! Mon cher Vladimir ne peut concevoir qu'une arme divine ! intervint Undertaker

Camille sourit mais se sentit rapidement défaillir.

- Undertaker … S'il-te-plait, j'aimerais rentrer maintenant, j'avoue que je ne me sens pas très bien.

- Oh, bien sûr ! répondit ce dernier en la soulevant du sol. Ne t'en fais pas, nous allons rentrer à la maison et pour te récompenser de t'être si bien comportée, je vais te faire goûter à l'un de mes encas les plus délicieux !

- Il y aura du lait ? demanda Camille en osant à peine le regarder en face.

- Tout le lait du monde rien que pour toi ! répondit Undertaker en souriant.

- Permettez, Undertaker, intervint William, mais nous n'avons pas fini de l'interroger !

- Permettez, Will, répliqua l'homme bizarre, mais je crois qu'elle a dit tout ce qu'elle pouvait dire !

- Vous ne le pensez pas ! s'indigna le Dieu de la Mort. Nous ne l'avons même pas soumise à un interrogatoire digne de ce nom ! Qui sait quel nombre d'informations capitales vont nous échapper ! Il vaut mieux l'éprouver encore un peu au lieu de prendre le risque qu'elle oublie des détails essentiels !

- J'ai dit non, répéta Undertaker plus fermement.

Camille scruta attentivement William qui, face au ton autoritaire d'Undertaker, s'était replié dans sa carapace comme une tortue.

Il était évident qu'Undertaker voulait la préserver… La jeune fille trouva cela touchant mais il la sous-estimait peut-être un peu …

- Undertaker, intervint-elle alors, je crois que Monsieur William a raison… Je me sentirais coupable si je ne l'aidais pas !

- Mimi, es-tu certaine de pouvoir le faire ?

- Mais puisque je vous le dis ! lui sourit-elle.

Ainsi, William put tirer tout ce qu'il voulait de Camille… Chaque fois qu'elle disait quelque chose d'intéressant selon lui, il le notait rapidement dans un carnet noir sans lui demander de répéter quoi que se soit …

Camille lui demanda alors comment il faisait pour mémoriser aussi vite et aussi précisément.

- Mon travail consiste à noter beaucoup de choses en peu de temps et à force, on s'habitue à ne laisser passer aucune parole. Merci, Miss Albertwood , vous avez été d'une grande aide à notre cause. Sachez que nous nous en souviendrons, dit-il en fermant le carnet.

- Oh, mais ça me fait plaisir !

Après qu'il ait réussit à tout prendre, William s'en alla en compagnie de Ronald. De son côté, le groupe d'Undertaker reprit la route vers Londres.

Le trajet du retour fut tout aussi long que le premier bien qu'il sembla par bien des égards beaucoup plus court à Camille. Joe, comme à son habitude, dormait à l'arrière de la charrette, ce qui soulagea un peu la jeune fille.

Les nuages gris s'étaient dissipés et vers la fin de la journée, elle put admirer un coucher de soleil alors qu'elle rentrait chez elle.

Désormais, une lumière orange berçait le chemin, une douce lumière orange qui pénétrait jusqu'au plus profond de l'être … Ce n'était pas assez pour réchauffer la terre mais c'était bien plus que suffisant pour adoucir le tempérament de Camille qui se sentait en sécurité sous cette lumière divine et protectrice…

Alors qu'Undertaker suivait le chemin normalement, soudain, Camille réalisa qu'il avait pris une direction différente.

- Mais, Undertaker, où allons-nous ? Ce n'est pas la bonne route ! lui fit-elle remarquer.

- Je sais, je sais, je sais, ma Mimi ! Mais je voulais te montrer quelque chose… je pense que tu en as besoin.

Elle ne sut pas ce dont il parlait … Mais par son ton étrange et triste, elle aurait dû le deviner.

Ici repose le comte C. Phantomhive,

1875 – 1897

Paix à son âme.

L'épitaphe était distinguable entre mille et les mots plus lourds que la pierre.

Alors c'était ici qu'il avait voulu la mener …

Elle n'avait réalisé qu'il s'agissait d'un cimetière que lorsqu'elle avait vu les nombreuses pierres tombales dispersées un peu partout … Une fois qu'elle s'était retrouvée en face de la tombe de son aimé, elle avait prié Undertaker de la laisser seule un instant. Elle était à bout de force et elle ne voulait pas craquer une seconde fois devant lui.

Camille était désormais assise sur l'herbe juste en face de la tombe dans un cimetière complètement vide avec seulement le soufflement du vent sur l'herbe et entre les feuilles orange des arbres ainsi que les cris des corbeaux comme seul fond sonore … La brise jouait avec ses mèches, brouillant sa vision.

- Ciel … Alors c'est ici qu'ils t'ont enterré … Oh, Ciel !

Et elle s'effondra.

Elle s'effondra en larmes, tapant la terre de ses mains, sentant ses entrailles se déchirer à l'intérieur … Son premier amour, le seul homme qu'elle avait aimé, était mort.

Camille n'avait toujours pas fait le deuil de Ciel ou du moins, elle n'avait toujours pas réalisé qu'il était parti pour toujours et à jamais. Mais il était parti et il l'avait laissée seule à devoir affronter tout ce que la vie lui réservait. Dire qu'il lui avait fallu voir sa tombe pour réaliser l'ampleur de la vérité … Car à la mort, la jeune fille ne connaissait rien.

Durant toute sa vie, elle n'avait eu à faire que des aux revoir, parfois des adieux, mais jamais elle n'avait eu à affronter la mort dans toute sa réelle cruauté. Et maintenant, juste maintenant, elle savait à quel point c'était difficile.

Elle frappa encore la terre, écrasant l'herbe, abimant ses mains … Pleurant et déversant son désespoir sur une terre qui n'avait rien demandé, elle avait l'air d'une folle à lier, d'un être ridicule qui en faisait trop pour si peu ! Dans les faits, cette manifestation d'émotions n'était rien d'autre que le débordement d'une âme faible et brisée qui avait essayé d'enfouir en elle-même un chagrin qu'elle ne pouvait contenir. Il y a simplement des choses que les humains ne peuvent refouler.

La réaction de Camille avait été brusque et le sentiment qui s'était déchainé en elle n'en avait été que plus douloureux.

- Pardonne-moi, Ciel … pardonne-moi ! Par pitié ! Je sais que je n'ai pas pu te sauver … Mais-mais … Si tu savais comme je m'en veux ! C'est ma faute ! Ce n'est la faute de personne d'autre ! hoqueta-t-elle à travers ses larmes. Je t'en prie, si tu m'aimais comme tu le disais, charge-moi de toute ta rancœur … Mais ne fais rien à Alexandre ! Il-il est coupable, je le sais … Mais je l'aime ! Peut-être encore plus que toi … Il est ma famille !

Elle aimait Ciel mais elle aimait Alexandre bien plus.

C'était la vérité.

Les lamentations de la jeune fille s'apaisèrent ensuite. Mais lorsque l'orage fut passé, il ne lui laissa qu'un esprit embrumé et un cœur vide. Elle resta donc un long moment à fixer la pierre tombale, se remémorant tous les moments passés près de celui qui avait été son premier amour …

Elle ne s'était jamais attendue à le perdre. Seigneur ! Elle aurait été mille fois plus heureuse qu'il finisse avec Elisabeth …

Elisabeth, celle qu'elle n'avait pas hésité à tuer pour protéger son frère … Alexandre ne méritait rien de ce qu'elle avait fait pour lui. Il était à l'opposé parfait d'Elisabeth dans tous les domaines. S'il y avait bien une personne qui méritait de survivre, c'était Lizzie. Mais la vie était injuste … Non … Camille s'était montrée injuste, partiale …

- Aucune de vos larmes ne vous le rendra, dit une voix derrière elle.

Cette voix sortit Camille de son tourbillon de pensées, la sauvant des démons qui ne cessaient de la torturer.

La jeune fille se retourna pour voir une très vieille dame s'approcher d'elle … La nouvelle arrivante avait beau porter la trace des années sut son visage, son corps quant à lui était encore admirablement fonctionnel vu qu'elle n'était toujours pas affublée de la canne.

Une fois près de Camille, la vieille dame s'assit à ses côtés et se mit à contempler l'épitaphe que la jeune fille n'avait cessé de regarder depuis son arrivée.

- Il est mort assez jeune … et tu l'aimais très fort … N'est-ce pas ? demanda la vielle dame.

- Oh, oui, laissa échapper Camille. Je l'aimais … je l'aimais de tout mon cœur …

- Mais un jour, tu ne l'aimeras plus … Du moins, pas de la façon dont tu l'aimes à présent, lui fit savoir la vieille dame.

- Vous croyez ? lui demanda la jeune fille en souriant amèrement. Pourtant, moi, je ne peux croire qu'un jour, je cesserai de le voir comme l'homme de ma vie…

- Ca, c'est ton cœur qui le dit… Mais ton cœur est encore bien jeune, il ne sait rien de l'amour ou de la vie … Moi aussi j'ai aimé des hommes et à chaque homme, je m'disais : « Ma brave Mathilde, c'est l'bon ! ». Mais à la fin, aucun n'est resté auprès de moi à part un, un seul qui s'est révélé celui dont j'avais le plus besoin, celui qui m'a permis de devenir une vraie femme, une mère. Une femme n'est jamais complète si elle n'a pas connu le plaisir de donner la vie…

- Vous savez … Je n'ai jamais eu de mère, lui avoua Camille. Elle est morte en me donnant la vie… Et je ne sais même pas à quoi elle ressemblait … J'aurais voulu que ce soit elle qui me dise ce que vous me dîtes maintenant, j'aurais voulu pouvoir courir vers elle à chaque malheur pour qu'elle me console, j'aurais voulu pouvoir dire « maman ! » ne serait-ce qu'une fois dans ma vie … Même celle que j'ai toujours prise pour mère, celle qui a pris soin de moi quand ma vraie mère était au ciel, ils m'ont séparée d'elle … Seulement, je ne suis pas seule … je sais que je ne suis pas seule … Tout le monde me dit que je ne suis pas seule … mais lorsque la nuit vient, que je me retrouve dans mon lit sans pouvoir appeler personne, je ne peux m'empêcher de penser autre chose …

- Il y a des solitudes que même l'amour le plus ardent ne peut combler, mon enfant, dit en soupirant la vieille femme. Dîtes-moi, vous aimez-vous ?

- Je ne sais pas, répondit Camille.

- Alors c'est pire que ce que je croyais. La plupart du temps, les gens ne s'aiment pas … Et lorsqu'ils disent s'aimer, c'est pour cacher des blessures qu'ils ne peuvent admettre … Mais lorsqu'ils disent qu'ils ne savent pas, cela veut dire qu'ils ne se donnent aucune valeur … Que même pour eux, leur vie n'a pas d'importance… Vous vous êtes perdue, mon enfant.

- Et comment retrouver ce que j'ai égaré ?

- Ca, c'est à vous de le découvrir… Mais une fois que vous l'aurez fait, vous serez libre, il suffit de le vouloir !

- J'ai toujours voulu être libre ! répondit Camille.

- Alors qu'est-ce qui vous empêche de l'être ?

La jeune fille se contenta de secouer la tête. Elle ne voulait visiblement pas répondre. Camille avait l'impression que si les mots sortaient de sa bouche pour vibrer dans l'air, ils prendraient vie, ils deviendraient des certitudes au lieu d'hypothèses que son esprit avait formulées pour l'ennuyer…

- Vous êtes une Albertwood, n'est-ce pas ?

- Oui, c'est bien moi. Vous êtes la centième personne qui me reconnait sans que je ne donne mon nom … Je ne sais pas pourquoi d'ailleurs … Peut-être que les membres de ma famille portent un signe distinctif sur le front ? Ou peut-être êtes-vous une sorcière omnisciente ? rit la jeune fille.

- Vous irez loin, ma fille, lui répondit la vieille dame avec un sourire en coin, vous êtes très clairvoyante !

- Ah ! Comme j'aimerais que ce soit le cas !

- Mais non, ma Mimi, elle a raison ! résonna une voix brusquement.

Les deux femmes posèrent leurs yeux sur la source du bruit qui n'était rien d'autre qu'Undertaker.

Celui-ci s'avança en leur faisant signe de la main.

- Camille-Mimi, tu as bien deviné, tu as en face de toi une sorcière ! l'informa Undertaker une fois arrivé tout près d'elles. Sauf qu'elle n'est pas omnisciente… C'est moi qui lui aie révélé ton identité.

- Mais pourquoi ? demanda la concernée.

- Ce n'est rien qui puisse t'inquiéter …Seulement, pour ta gouverne, Mathilde que voici connait très bien ton père, et ta mère aussi.

- Oui, c'est vrai, confirma la vieille dame. J'connais ce brave duc Albertwood et la duchesse aussi mais je ne connais cette dernière que de loin, la pauv'e était malade tout l'temps … Récemment aussi, j'ai eu l'occasion d'voir vot'grand frère pendant qu'il rendait visite à sa gouvernante. Il est devenu très joli garçon et ce comte Trancy est un délice ! Mais votre frère reste un vilain filou ! Tout le contraire du duc qui était un ange, on aurait décroché la lune pour lui plaire !

Soudain, Undertaker se pencha pour murmurer quelque chose à l'oreille de Mathilde et celle-ci s'arrêta instantanément de parler. Ensuite, le directeur se redressa comme si de rien n'était, sourit à Camille puis l'invita à le suivre de nouveau à la charrette.

Ce soir-là, Camille rentra chez elle calmement et réussit à regagner ses appartements sans éveiller le moindre soupçon mais avant de se laisser emporter par le sommeil, elle se demanda ce qu'avait bien pu murmurer Undertaker à l'oreille de Mathilde … Elle avait l'impression qu'ils lui cachaient quelque chose.

Après avoir reposé Camille chez elle et avoir permis à Joe de rentrer à la boutique pour retrouver sa sœurette, Undertaker sortit pour s'installer en haut de l'un des bâtiments les plus hauts de la ville. Contemplant les lumières de Londres qui scintillaient comme des étoiles dans l'espace noir de la nuit, il resta là-bas à méditer un certain moment, observant minutieusement chaque aspect de la capitale.

Son ami en blanc n'était pas venu aujourd'hui … Alors il savait que quelque chose de mal s'était produit.

...

Non … Non, ça ne pouvait pas être possible.

Non, c'était impossible !

Cela ne pouvait pas arriver, pas maintenant, pas ici !

Resserrant sa prise sur son ventre, elle se força à se tenir debout malgré la douleur … Elle avait du travail à faire. Ce n'était pas le moment de faiblir.

Ce jour-là, Lydia réussit à terminer toutes ses tâches avec à peu de choses près la même efficacité qu'on lui connaissait. Mais cela avait un prix. Elle se devait d'aller consulter un médecin et dans les plus brefs délais. Elle était malade et cela l'inquiétait car elle n'avait vraiment pas le droit d'être souffrante…

La jeune femme espérait que ce n'était rien de grave, que tout s'arrangerait … Mais elle n'était pas naïve pour autant. Elle était consciente que probablement, elle n'était pas malade mais qu'elle avait été véritablement souillée.

Après avoir aisément obtenu un jour de congé, elle s'était rendue de bon matin à un hôpital public. C'était la première fois qu'elle fréquentait le même établissement que les gens de petites naissances … Toute sa vie, elle n'avait jamais été rangée au même niveau que les autres. Même lorsqu'elle était tombée en disgrâce, on l'avait mise dans un établissement réputé et durant son enfance, c'étaient les médecins qui se déplaçaient pour venir la soigner, jamais l'inverse.

Et cette condition la dérangeait.

Elle faisait de son mieux pour ne pas montrer l'étendue de son dégoût pour cette population bruyante et grossière mais Lydia était, comme tous les bourgeois de son siècle, d'une nature délicate et précieuse qui n'était habituée qu'aux milieux les plus distingués qui soient. Elle avait vécu dans le luxe trop longtemps pour pouvoir se contenter d'une aussi misérable condition facilement. Certains traits de caractère sont immuables une fois qu'on a dépassé un certain âge.

Et pour cause, elle ne cessait de grincer des dents car les gens l'environnant ne pouvaient s'empêcher de se bousculer pour avoir l'occasion de profiter des soins des médecins en premier. Les femmes suppliaient en montrant leurs enfants mal-vêtus tousser, les vieux faisaient valoir leur âge avancé pour essayer de gagner des places dans la file et certains hommes, grands et forts, essayaient même de bousculer les femmes plus faibles qu'eux pour essayer de gagner de l'avance.

Leur comportement était immonde aux yeux de Lydia.

Ne pouvaient-ils simplement prendre leur mal en patience et faire une file propre, ordonnée ? Ou même cette base de la civilité était-elle trop complexe pour être assimilée par leurs étroites têtes ?

C'était affligeant.

Derrière Lydia, il y avait deux jeunes filles un peu plus jeunes qu'elle et qui, loin de paraître malades, semblaient êtres venues pour une toute autre raison que de se soigner.

- Il est absolument charmant ! affirma l'une des demoiselles.

- Oh, tu crois ?

- Oui, je vais te le montrer ! Il est un peu jeune, encore étudiant, mais je pense qu'il a le profil parfait pour plaire à papa et maman.

- Mais tu crois qu'il a une fiancée ?

- Oh ça, on va bientôt le découvrir ! Mais tu sais comme il difficile de s'engager quand on fait des études aussi longues et qui demandent autant d'investissement. Moi, je suis prête à parier qu'il est encore libre !

- Tu as de la confiance ! lui fit remarquer son amie.

Et les deux jeunes filles se mirent à rigoler bêtement sous l'impulsion de leur jeunesse et de leur inexpérience.

Oubliant tout de l'endroit qui l'entourait, Lydia, qui avait tout entendu de leur conversation, ressentit un pincement au cœur pour ce qui devait être de la jalousie … Car elle, elle n'avait pas eu l'occasion de connaître l'émoi des premiers amoures, cette liberté d'aimer…

Pense à ta future condition !

Sa mère lui avait répété cette phrase toute sa vie.

Et maintenant qu'elle était libre … Maintenant qu'elle pouvait faire ce qu'il lui plaisait … Personne ne voudrait d'elle comme compagne parce qu'elle était souillée et indigne du moindre regard …

La jeune femme pinça les lèvres et porta attention à son ventre … Elle n'était pas faite pour avoir une telle responsabilité. Elle était trop faible et elle n'en avait pas les moyens. Même si au fond d'elle, quelque chose lui disait que ce ne serait pas si mal …

Finalement, Lydia arriva au bout de la file et eut l'occasion de voir le médecin … Celui-ci était un homme d'un certain âge et qui semblait accaparé par bien des sollicitations. Il la scruta du regard pendant un instant.

- Vous, vous n'êtes pas très malade ! Venez ici, fit-il à l'égard de deux jeunes hommes en blouses blanches qui se tenaient dans un coin en train de noter certaines choses et qui rappliquèrent docilement. Que l'un de vous s'occupe de cette jeune femme, leur dit le médecin plus expérimenté, et que l'autre prenne en charge les demoiselles qui se trouvent derrière elle… Moi, je vais m'occuper de l'enfant, il a un cas plus sérieux … Faîtes bien votre travail, n'oubliez pas que l'université ne vous envoie pas pour faire tapisserie !

Et il s'en alla, se dirigeant vers un enfant qui criait dans une pièce à côté.

Deux grands jeunes hommes se tenaient désormais devant Lydia. Celle-ci les dévisagea et ne tarda pas à sentir le rouge lui monter aux joues…

- Bonjour, Sophie, sourit-il. Vous voyez, je vous avais bien dit qu'on finirait par se revoir !

Le rouge sur les joues de Lydia redoubla d'intensité. Il l'avait reconnue !

- J'avoue que vous êtes méconnaissable avec cette couleur de cheveux … Mais j'ai rarement eu l'occasion de voir des yeux aussi beaux que ceux que vous possédez, je pourrais les reconnaître entre mille ! lui dit-il comme pour se justifier.

- Tu la connais, Théophile ? lui demanda l'autre jeune homme en blouse blanche.

- Oh oui, c'est une amie à moi !

- Alors occupe-toi d'elle, lui fit savoir son camarade en faisant des signes aux deux jeunes filles derrière Lydia. Moi, j'ai deux belles colombes à guérir.

- Tu veux parler de ces filles qui te collent … Tu devrais commencer à les renvoyer chez elles, elles ne sont jamais vraiment malades ! lui recommanda Théophile.

- Mais tu connais le protocole, lui rappela son camarade, et puis, entre nous, deux occasions aussi belles, ça ne se refuse pas ! lui murmura-t-il en rigolant.

Mais Théophile n'avait guère l'air amusé.

- Elles sont encore trop jeunes, aucune d'elles n'a même vingt ans. Ce sont des gamines et elles te considèrent comme un modèle … Si j'étais toi, je ne profiterais pas de ma position pour faire aux filles des autres ce que je n'aimerais pas qu'on fasse à ma propre enfant !

- Mais tu ne seras jamais à ma place, Théophile ! lui fit savoir son collègue en souriant cyniquement. Avec ton air de quadragénaire et tes idées à mourir d'ennui, seule une fille désespérée voudrait de toi ! Maintenant, le devoir m'appelle !

Et le beau et jeune médecin s'élança à la rencontre des deux jeunes filles venues spécialement pour lui, laissant Théophile seul avec Lydia.

- Alors, Sophie, lui dit-il en se grattant la nuque, embarrassé par ce que venait de dire son collègue.

- Ne laissez pas ce genre de propos vous déstabiliser, certains ne savent pas penser comme il le faut, lui recommanda Lydia doucement, le détaillant des pieds à la tête et le cœur battant.

Théophile rougit un peu plus et n'osa toujours pas la regarder droit dans les yeux, ce qui força Lydia à réprimer un sourire.

- Vous savez, lui dit alors le jeune homme aux yeux bleus, je me laisse rarement toucher par ce genre de propos mais lorsqu'on me traite de la sorte devant une personne que j'estime … Eh bien, je perds tous mes moyens !

Prise de court, Lydia entrouvrit les lèvres puis déglutit, surprise. C'était à son tour de perdre tous ses moyens.

- Alors, reprit Théophile pour dissiper le malaise, pourquoi venez-vous ici ? J'espère que ce n'est pas trop grave.

En se souvenant de la raison de sa venue, le visage de Lydia se décomposa et elle perdit en un instant tout son amusement. Elle était désormais prise au piège … Elle leva les yeux pour regarder le joli visage de Théophile qui la regardait avec un sourire embarrassé et des yeux plein de respect et d'admiration. À cette vue, la jeune femme ne put s'empêcher d'avoir un sourire en coin.

Après ce qu'elle allait lui révéler, il éprouverait pour elle une palette différente de sentiments mais où n'y figureraient pas à coup sûr ni l'admiration ni le respect ni rien qui puisse s'y rapporter …

- Je vais vous le dire … Bien sûr, mais pouvons-nous aller vers un endroit plus privé ? C'est une affaire personnelle et à ce que je sais, les médecins sont tenus au secret médical !

- Ah ! s'exclama Théophile en fronçant les sourcils. Veuillez bien me pardonner, Miss Sophie, je suis si troublé que j'en viens à oublier l'une des règles les plus importantes de ma profession. Venez, suivez-moi, vous n'avez rien à craindre ! dit-il en se mettant à marcher.

Elle le suivit aveuglément, hypnotisée par son sourire. Il était le soleil de son ciel noir. Il la mena dans une petite pièce de la clinique qui devait servir aux auscultations … Il y avait une chaise, un divan et beaucoup de matériel médical. Il lui ouvrit la porte et la referma doucement en rentrant après elle.

- Alors, dit-il en prenant place sur la chaise, se mettant à son aise, asseyez-vous en face de moi ! l'invita-t-il avec un grand sourire.

Lydia ne se fit pas prier et s'installa en face du futur médecin.

- Donc, débuta Théophile. Veuillez me dire pourquoi vous devez consulter ?

La jeune femme sentit tout son courage l'abandonner à cette demande… Elle ne pouvait pas, c'était trop pour elle… Mais en même temps, elle devait profiter de l'occasion ou qui sait quand elle aurait le temps de régler son problème.

- Je … Eh bien, je …

- C'est personnel ? demanda Théophile avec un sourire en coin. N'ayez pas peur de m'en parler, bien que je sois un homme, je peux comprendre. Après tout, c'est mon travail.

- Je suis enceinte.

Le visage du jeune homme afficha la surprise la plus effroyable et son sourire disparut complètement de son visage. Il regarda Lydia intensément, essayant ainsi de vérifier la véracité de ce qu'elle lui disait.

Lydia soutint son regard, l'expression impénétrable. L'hésitation, la peur et toute forme d'émotion s'étaient volatilisées au moment où elle avait fait son aveu. Son cœur était fermé, enterré au plus profond de son âme. La jeune femme savait que si elle ne s'y prenait pas de la sorte, la douleur pourrait la briser entièrement et elle était bien assez abimée comme cela.

- Vous êtes sûre ? demanda Théophile d'une toute petite voix. Vous savez … parfois, on croit des choses et …

- Je ne suis pas bête, répondit sèchement Lydia. Je n'ai pas eu mes règles depuis un mois, j'ai des maux d'estomac, je ne cesse de vomir et je suis victime d'une grande fatigue. D'après ce que je sais, ce sont les signes de la grossesse.

- Mais, Sophie, balbutia Théophile, se mordant les lèves, ne trouvant plus les mots justes. Comment … Mais comment cela s'est-il produit ? Vous avez l'air d'une fille honnête …

- J'en ai l'air et voilà tout, répliqua la jeune femme, mais je ne le suis pas !

- Je suis certain qu'une personne comme vous n'aurait jamais pu se laisser faire de la sorte, racontez-moi … ! la pria-t-il doucement mais l'on sentait bien l'urgence dans son ton.

- Si je vous disais qu'on m'avait violée, vous me croiriez ? lui demanda la jeune femme avec un sourire en coin, croisant les jambes sous sa robe.

Les yeux de Théophile s'écarquillèrent et, ne pouvant plus la dévisager, il baissa les yeux vers le sol.

Le sourire de Lydia ne fit que s'élargir.

- Je le savais bien, commenta-t-elle devant son absence de réponse. Je le savais … Après tout, le vol de vertu, le viol, tout cela, bien sûr que ça n'existe pas ! Moi, petite folle, je suis en train de tout inventer pour cacher le fait que je suis une putain qui se fait prendre tous les soirs dans l'un des bordels les plus lubriques de la ville !

- Je vous avoue que beaucoup de …

Il s'arrêta de parler, réfléchissant un peu plus aux mots qu'il se devait d'employer dans une situation d'une telle délicatesse.

-Je vous avoue que beaucoup de demoiselles sont venues pour la même raison que vous, reprit-il plus posément, et beaucoup d'entre-elles étaient des filles de petites vertus. Certaines plus honnêtes s'étaient faites trompées par des hommes qui avaient profité d'elles en leur promettant le mariage avant de les jeter pour une autre … Mais jamais … On ne m'a parlé de viol.

- Parce que vous croyez que c'est facile? demanda Lydia à travers ses dents serrées.

Voyant la furie qui commençait à émaner d'elle, Théophile se mit à trembler de peur. Elle était intimidante avec ses grands yeux bleus glaçants, sa posture droite et ses traits tendus jusqu'à l'impossible. Lorsqu'elle avait encore des cheveux blonds, elle semblait plus douce, plus angélique, mais avec cette crinière sombre … Elle semblait plus … prédatrice.

- Je vais vous aider, réussit à lui répondre Théophile en levant les yeux sur elle. Mais avant, vous devrez me dire qui vous a fait ça ! Enfin … Si vous le voulez bien !

Le sourire moqueur de Lydia refit son apparition, méprisant.

- Oh, et pourquoi cela ? Vous voulez jouer les chevaliers servants pour moi en allant punir mes violeurs ?

- Vos … quoi ?! s'exclama le jeune homme en un sursaut. Il y en a combien au juste ?

- Deux, l'informa Lydia. L'un était l'ami de mon père, l'autre était un médecin … tout comme vous.

- Un médecin ? Un médecin … vous dîtes ?! répéta le jeune homme, cherchant désespérément quelque chose à quoi accrocher son regard dans la pièce pour le distraire du dégoût qui l'envahissait.

Il était perdu, confus, et soudain, il tapa du pied violemment contre le sol.

- Bigre !

Lydia sursauta et toute son assurance s'évapora.

- Comment peut-on faire ça à sa patiente ! Comment ?! Salaud !

Et il tapa plusieurs fois du pied contre le sol, ne la regardant toujours pas. Il était visiblement si perdu dans ses réflexions qu'il avait oublié qu'elle se trouvait ici, avec lui.

Le souffle de la jeune femme se coinça dans sa gorge et elle porta sa main à sa poitrine, sentant son cœur palpiter presque douloureusement.

- Et faire ça à une fille de bonne famille, à une fille innocente … Il faut vraiment être un salaud … Un diable ! Un moins que rien ! laissait-il échapper de temps à autre en fixant un point abstrait dans l'espace.

Ces mots n'étaient rien d'autre que ce qui réussissait à échapper de ses pensées à cause de la colère. Il avait une posture tendue à présent, ses sourcils étaient froncés et il ne cessait de se frotter la mâchoire en se pinçant les lèvres. Ses yeux bleus si innocents et si clairs s'étaient assombris également …

Lydia le regardait, les joues roses, avec l'air abattu d'un chiot qu'on venait tout juste de rouer de coups. Elle ne croyait pas Théophile capable de colère … Mais au final, que savait-elle de lui ?

- Vous … Vous me croyez ? lui demanda-t-elle avec espoir.

Surpris par cette voix si étrangère, Théophile sortit de ses réflexions pour fixer celle qui venait de briser le silence. Un seul coup d'œil sur la mine désemparée de la jeune femme et il fut certain qu'il n'avait plus affaire à la femme calculatrice mais à l'enfant blessée.

En un instant, sa colère se dissipa et il sourit de nouveau à Lydia de son sourire innocent. Il se pencha vers elle, tout doucement, comme pour ne pas effrayer la petite qui avait pris le dessus sur le caractère de la jeune femme.

- Et pourquoi pas ? Je sais que vous êtes une personne digne et honnête …

Lydia croisa les bras comme pour se protéger et ce fut à son tour de regarder ailleurs.

- Ne dîtes pas cela, lâcha-t-elle dans un souffle, n'osant poser ses yeux sur lui. Je suis tout sauf honnête … Je ne l'ai jamais été …

- J'ai vu des gens mentir avant, beaucoup de gens, alors je sais deviner quand une personne est honnête ou quand elle ne l'est pas, lui répondit Théophile.

Le jeune médecin se leva gracieusement de son siège pour aller s'assoir à ses cotés. Lydia tressaillit au premier abord mais en respirant l'odeur musquée et si fraîche de Théophile, cette odeur qui lui rappelait la mer par bien des aspects mais aussi en sentant la chaleur du corps de ce dernier tout proche du sien, elle se détendit.

- Racontez-moi, racontez-moi, lui demanda-t-il tout bas en posant sa main sur son épaule. Même si … Même si c'est dur pour vous…

- Mais vous ne pouvez rien faire … ! lâcha Lydia avec peine, comme un cri de douleur. De toute façon, je n'ai pas besoin de vous, je n'ai jamais eu besoin de personne … J'ai pris ma revanche, je leur ai fait du mal…

- Même si je ne peux rien faire pour vous aider, je veux tout même vous entendre m'en parler ! insista Théophile en passant sa main sur le dos de la jeune femme qui tremblait.

Il tentait par ce geste de lui apporter du réconfort … Autant de réconfort qu'il pouvait. La jeune femme près de lui souffrait, elle était prisonnière d'un passé cruel et il osait croire que raconter les douleurs de son passé à quelqu'un pourrait l'aider à vivre un peu mieux son présent.

Lydia détailla Théophile pensivement. Elle ne voulait pas lui dire toute la vérité, certes, mais elle ne cherchait pas à tout inventer non plus … Juste, elle cherchait à estimer ce qu'il penserait d'elle une fois qu'elle lui aurait tout dit et si en révélant ses secrets, elle risquait quelque chose …

Sa raison lui criait de ne rien dire, de reprendre le contrôle de la situation et de demander à ce médecin de faire ce pourquoi elle était venue le consulter pour sortir aussi vite que possible d'ici … Mais pour une fois, pour la première fois depuis une éternité, elle mit en sourdine sa raison.

Lydia n'avait jamais été une personne émotive ou qui laissait ses sentiments gouverner son être. Cependant, au contact de la chaleur de Théophile, à l'entente de sa douce voix qui résonnait dans ses oreilles, à la vue de ses beaux yeux d'un bleu si profond … Elle se sentait grandement transformée.

- Le premier, c'était l'ami de mon père, lâcha-t-elle tout en tremblant.

Et elle se mit à tout raconter … Elle se perdit tellement dans son récit qu'elle ne savait même plus ce qu'elle révélait au bout d'un moment. Mais à chaque mot qui sortait de ses lèvres, à chaque confession offerte à Théophile, elle sentait le lourd poids qu'elle avait supporté sur son cœur s'alléger, la libérant d'une souffrance qu'elle n'avait pas remarqué jusque là.

Elle devait sans doute lui révéler des choses terribles, des secrets honteux, des choses qu'elle aurait préféré garder au fond d'elle pour toujours mais …

Avant qu'elle ne puisse s'en rendre compte, la jeune femme était entre les bras de Théophile en train de pleurer pendant qu'il la serrait très fort pour la réconforter tout en lui murmurant des mots qu'elle n'avait même pas rêvé d'entendre …

- Merci, lui murmura-t-il à l'oreille, merci de m'avoir fait confiance …

Lydia enfonça son visage contre son cou, sanglotant mais ne voulant pas qu'il voit son visage enlaidi par les larmes…

- Chut, murmura-t-il alors pour la calmer. Chut, Sophie … Je vais vous aider, ne vous en faîtes pas … Enfin, si vous acceptez mon aide … Vous n'êtes plus seule maintenant, je suis avec vous et je resterai avec vous…

Soudain, la jeune femme se crispa toute entière.

- Pourquoi … Mais pourquoi faites-vous cela ? lui demanda-t-elle d'une voix enrouée. Vous n'avez rien à y gagner …

À ces mots, Théophile ne put s'empêcher de laisser échapper un rire. Lydia fut désemparée par cette réaction. Après cela, le jeune homme la détacha doucement de son cou.

- Tout doux … tout doucement… regardez-moi, bonne et honnête jeune femme, lui dit-il en la contemplant dans les yeux.

Lydia plongea dans la mer profonde des yeux de Théophile et elle s'avoua à cet instant qu'elle ne pourrait jamais être mieux ailleurs qu'entre ses yeux si tendres et plein de douceur …

Passant son pouce sur la joue rouge de Lydia pour essuyer ses larmes, Théophile l'observa avec toute la tendresse du monde.

- Vous êtes une personne remarquable, ne laissez jamais personne vous dire le contraire … Et je ne vous aiderai pas parce que je veux y gagner quelque chose, ce n'est pas comme cela qu'on fait le bien … Non, non … Absolument pas … Je vais vous aider car vous êtes une citoyenne du monde, une fille honnête … Mais j'avoue que j'ai quelque chose à y gagner : le plaisir de vous voir heureuse. Je ne veux rien de plus que de voir un regard serein sur ce visage à la place de ces yeux rudes, un sourire sur ses lèvres avares et je veux que vos joues rougissent d'autre chose que de tristesse … Voilà, je suis une personne égoïste mais au moins, mon égoïsme fera plus d'un heureux ! sourit-il.

Le sourire du jeune homme étant contagieux et Lydia ne put s'empêcher de sourire à son tour.

- Vous vous dîtes égoïste, Théophile … Mais pour moi, vous êtes l'homme le plus altruiste et le plus honorable qu'il m'ait été donné de voir … Je n'arrive pas à voir en ce moment le moindre défaut en vous…

Les joues de Théophile se colorèrent de rose et il pinça les lèvres, détournant les yeux l'espace d'une seconde.

- J'adore la façon dont vous prononcez mon nom, admit-il alors.

Le jeune homme se sentit ensuite couvert de honte devant l'expression de cette pensée personnelle à haute voix.

Au contraire, cela fit sourire la jeune femme de toutes ses dents. Il était par bien des égards trop honnête, songea Lydia à cet instant. Il était si facile de profiter de lui … Et elle ne voulait pas que quelqu'un puisse lui faire du mal, elle donnerait tout son être pour protéger ce qui restait de l'innocence de ce jeune homme.

- Et moi, j'adule vos yeux , lui fit-elle savoir à son tour.

- Vraiment ? demanda Théophile en souriant timidement.

Elle hocha la tête en réponse et le sourire du beau jeune homme s'élargit jusqu'à révéler des dents certes très blanches mais qui avaient beaucoup à envier à celles de Lydia en terme d'alignement.

Lydia se mit à dévorer des yeux cette expression angélique, faisant rougir encore plus le jeune médecin.

- Je crois qu'il va falloir nous occuper de votre problème, reprit-il finalement pour se libérer du regard à la fois charmeur et admiratif de la jeune femme.

En se souvenant du pourquoi de sa venue, Lydia reprit son masque de fer et hocha la tête. Théophile agit en parfait gentilhomme : il ne la brusqua pas et même si cela était visible qu'il n'aimait pas ce qu'il faisait (tuer un enfant dans le ventre de sa mère n'était guère agréable), il fit de son mieux pour ne pas le montrer à Lydia.

Tout d'abord, le médecin se chargea de vérifier que sa patiente et amie était véritablement enceinte par quelques tests. Le résultat fut sans appel et ne fit que confirmer la lucidité de Lydia elle était véritablement porteuse d'un enfant.

Après la vérification de ce propos, il lui donna le nécessaire pour se débarrasser de ce qu'elle considérait comme une malédiction mais avant de l'avorter, Théophile ne put s'empêcher de la mettre en garde.

- Je sais que c'est votre choix mais vous devez savoir avant toute chose que cette technique d'avortement, bien que la plus évoluée que nous ayons à notre disposition, n'est pas sans risques. Un pourcentage à ne pas négliger de femmes qui y ont eu recours deviennent infertiles et parfois même … parfois même certaines meurent, lâcha-t-il en détournant les yeux.

- Je préfère mourir plutôt que de donner naissance à l'enfant d'un monstre, répliqua la jeune femme.

- Mais cet enfant est innocent, il n'a rien fait … Pourquoi alors vouloir le détruire ? Sachant que vous mettez votre vie en jeu ! lui fit remarquer le jeune homme.

- Parce que je n'ai rien à lui offrir à part une vie de misère et la honte de m'avoir pour mère, répondit-elle. Peu m'importe de mourir ou de ne plus pouvoir avoir d'enfants …

- Mais ne ressentez-vous pas le moindre soupçon d'amour pour cet être que vous portez en vous ?

Lydia posa instinctivement sa main sur son ventre à cette question, le frottant sans s'en rendre compte. Mais lorsqu'elle prit conscience de son geste, elle retira sa main.

- Eh bien … Il grandit dans mes entrailles … Il fait partie de moi, comment pourrais-je ne pas l'aimer ? répondit-elle avec un sourire triste. Mais … mais je préfère le tuer maintenant que j'en ai la force avant de trop l'aimer pour le laisser partir …

Théophile préféra ne rien ajouter. Il voyait bien qu'il ne pourrait pas la faire changer d'avis … et il était à court d'arguments pour défendre son point de vue, d'autant plus qu'il comprenait parfaitement les raisons de la jeune femme.

Au début de sa mise en contact avec les malades, il avait été assez réfractaire à l'idée d'avortement. Il avait trouvé que c'était indécent pour une dame de renier son rôle ainsi, de tuer un être vivant qui n'avait rien demandé pendant que d'autres femmes venaient pleurer car elles ne pouvaient porter d'enfants … Mais il avait vite compris que la vie était beaucoup plus compliquée que ce qu'il avait pensé.

Les femmes qui abandonnaient leurs enfants et allaient jusqu'à mettre en jeu leur fertilité ne le faisaient jamais de gaité de cœur ou par égoïsme mais par obligation. Elles étaient beaucoup plus courageuses que ce qu'on laissait croire … Et d'un autre coté, dans certains cas, mieux valait avorter plutôt que d'offrir une vie misérable et pleine de souffrances à l'être le plus innocent qui soit !

Parfois, Théophile lui-même se demandait si sa propre mère n'aurait pas mieux fait d'avorter … Il savait très peu de choses sur ses origines ou sa famille, il n'en avait aucun souvenir, comme si avant ses dix ou onze ans (il n'avait pas de souvenirs précis de cette époque), il n'avait rien vécu. Il se souvenait que l'homme qui l'avait pris sous son aile lui avait dit une fois – juste une fois – que ses parents étaient morts et qu'ils avaient été les êtres les plus abjects qui soient. Tout laissait le jeune homme penser que ses parents l'avaient abandonné, soit parce qu'ils ne voulaient pas de lui, soit parce qu'ils n'avaient plus les moyens de prendre soin de lui.

Théophile soupira en voyant Sophie sortir du cabinet après qu'il lui ait administré la fameuse potion. Il lui avait dit de ne fournir aucun effort et que d'ici la fin de la journée, l'enfant qu'elle portait dans son ventre ne serait plus.

C'était assez drôle de voir que dans certains cas, détruire la vie était beaucoup plus simple et beaucoup moins douloureux que de la créer…

Il fallait être un porc sans nom pour oser s'en prendre à une femme, surtout si celle-ci se trouvait être une patiente.

Le jeune homme repensa à ce que Sophie lui avait dit et il sentit à nouveau la colère monter en lui … Il n'était pas du tout en colère contre la jeune femme parce qu'elle lui avait menti car à sa place, il aurait fait de même… Non, sa colère était dirigée vers ces deux hommes qui avaient osé abuser d'elle. C'était bas, tellement bas que ça lui donnait le vertige rien qu'en y pensant.

Mais Théophile devait reconnaitre qu'avant sa discussion avec la dénommée Sophie, il n'avait encore jamais entendu parler de « viol ». Et pour cause : le jeune homme n'avait aucun entourage féminin proche et les femmes qui venaient le voir pour avorter ne révélaient jamais comment elles étaient tombées enceintes… Lui ne demandait que rarement.

Mais dans le cas de Sophie, c'était différent, bien différent.

Et pour cause : il appréciait cette femme, il était comme ensorcelé par elle.

Sophie était comme un ange, elle en avait la grâce, la grandeur, la sagesse … Il aimait ses yeux tentateurs mais en même temps si innocents. Il aimait son sourire, sa manière de parler, sa voix, ses répliques, sa façon de penser …

Il n'osait se l'avouer mais le fait que Sophie, l'intelligente et délicieuse Sophie, en ait souffert lui rendait l'acte du viol encore plus impardonnable.

D'autre part, cela expliquait les airs de Sophie, sa froideur, son cynisme, ses désillusions …

Il ne pouvait retourner en arrière pour la protéger mais … Si elle voulait bien de lui, il voulait l'aider à réparer ce qui pouvait encore l'être. S'il y avait bien une personne qui ne méritait pas d'être seule, c'était sa Sophie.

Il se demandait quel genre de femme elle était avant de souffrir … Sans doute était-elle bien plus attirante et aimable. Elle devait avoir une marre de prétendants qui ne demandaient qu'un signe de sa part pour se prosterner devant elle.

Le jeune médecin soupira en secouant la tête …

Lui qui était si banal, lui qui était si inintéressant comparé à elle, comment pourrait-il avoir une chance de lui plaire ?

Mais qu'importe ! Il ne voulait pas qu'elle soit sienne … Non, il voulait qu'elle soit elle-même de nouveau, qu'elle soit heureuse, avec ou sans lui à ses cotés…

Car après tout, rien qu'en étant son ami, il était le plus béni des hommes.

… Fin du Chapitre …

Lydia, c'est très vilain de mentir …

J'espère que ce chapitre vous a plu.

Comme me l'a fait remarquer Pommedapi (ma très gentille correctrice), les avortements ne se pratiquaient pas à cette époque dans les dispensaires publics. Ou du moins, je crois …. Mais si vous vous en rappelez, Madame Red était médecin, et dans l'un des premiers épisodes de l'anime Black Butler, on la voit avorter une femme de petite vertu (j'avoue ne pas savoir comment qualifier ces femmes autrement sans être vulgaire). Donc je m'appuie sur un élément valable.

Ceux qui suivent cette histoire (que je remercie) ont sûrement remarqué que je n'ai pas posté depuis un certain temps, et cela est dû à mon emploi de temps qui s'est drôlement chargé cette année. Il faut savoir que lorsque j'ai commencé à écrire, j'avais plus de temps pour moi, mais je dois choisir judicieusement en quoi je passe mon temps libre à présent.

Cependant, j'aime écrire, donc je vais continuer à travailler sur cette histoire malgré tout. Si vous voulez m'aider à publier plus souvent, vous pouvez laisser vos impressions, ça m'aide à me repérer par rapport à ce que je fais bien et à ce que je dois améliorer. Egalement, si vous avez des questions, n'hésitez pas !

Bon, aujourd'hui fut une rude journée … Mais qu'est ce qu'un chocolat chaud et des biscuits ne peuvent rattraper ? L'hiver de cette année à été spécialement froid ... Ca fait plus d'une demi-heure que je pofine ce chapitre, alors que j'ai une pile de travail qui m'attend… Bon, je vous laisse !