Merci grandement à cette chère Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre.

Merci à Manon & Howard d'avoir laissé leur avis, c'était sympa !

Sortez les chapeaux de fête et les confettis ! Je passe la barre des 300,000 mots! C'est stupéfiant. En commençant cette histoire, je ne m'attendais pas à autant écrire.

Bonne lecture !

Chapitre XVIII

25 Septembre 1897 – Boutique d'Undertaker

19 : 19

En rentrant à la boutique, Joe avait cru qu'il pourrait bénéficier d'un peu de repos, d'autant plus que son fou de logeur était sorti. Mais c'était sans compter sur sa grande sœur, Maria, qui l'avait assommé de questions dès qu'il s'était assis.

Alors, comment cela s'est-il passé ?

Tu en as tué combien ?

Oh et dis-moi, comment marche la pierre de Camille ?

Est-ce qu'elle est plus forte que la tienne ?

Est-ce que Mr. Landers était avec vous ?

Parle ! Comment était-il ?

- Arrête, juste ferme ta gueule ! J'en ai marre ! la coupa-t-il soudainement, interrompant l'interrogatoire fort peu à propos de sa sœur.

Cette dernière le dévisagea, clairement surprise. Joe montrait d'habitude à son égard un minimum de respect.

- Tu comprends Maria, j'suis crevé et j'n'ai pas la force de te parler ! De toute façon, en quoi ça t'concerne ? Toi, t'étais même pas là, et même si t'y avais été, t'aurais servi à rien ! Les filles, c'est pas fait pour coudre et cuisiner à la base ? Alors pourquoi tu te fourres dans des trucs de gars ?

- Ce ne sont pas des « trucs de gars » comme tu dis ! répliqua celle-ci, les joues rouges de fureur. Regarde, Camille, elle, elle peut venir avec vous et vous aider !

- Oh mais ne m'parle pas de cette bourge, c'est rien d'autre qu'une mauviette ! Si tu avais vu comment elle tremblait à l'idée d'tuer un seul démon ! Et puis, ose pas t'comparer à elle. Si t'oublies, cette fille a une pierre qui peut tuer une armée en un clin d'œil alors que toi, t'es juste une petite chose insignifiante à côté !

- Je crois que tu oublies qui est la grande sœur ici ! lui rappela-t-elle sèchement.

- Et moi, j'crois que t'oublies qui est l'homme de la famille ! répliqua Joe en la foudroyant du regard. Maria, je t'aime de tout mon cœur, reprit-il ensuite plus doucement. Mais oublie pas ta place ! T'as la chance de pouvoir rester à la maison, au chaud, à bien bouffer… Moi j'donnerais beaucoup pour être à ta place et cette Camille aussi alors pourquoi tu cherches à t'fourrer dans un truc qui t'regarde pas ?!

Indignée, la jeune fille tourna les talons et partit sans lui répondre. Joe prit cela pour un abandon et s'allongea sur le canapé pour pouvoir finalement glaner un peu de repos.

Maria, de son côté, se réfugia en vitesse dans la chambre qu'elle partageait avec Joe … Après avoir fermé la serrure à double tour, elle s'affala contre la porte.

Elle tremblait de rage, de cette rage qui nait de l'impuissance.

Faible, elle était faible, et elle le savait pertinemment.

Pendant qu'ils allaient sauver le monde, elle, elle devait rester dans son coin, et faire honneur à son inutilité …Ainsi, il semblait que quoi qu'il arrive, elle allait toujours être laissée pour compte, et que rien n'était en son pouvoir pour échapper à cette destinée.

Pourtant, elle détestait être inutile.

Et cela s'expliquait par le fait que toute sa vie, la jeune fille avait été obligée de rester confinée dans un espace clos, ne pouvant rien faire …

Soudain, perdue au milieu de ses pensées, Maria se remit à tousser violemment, si violemment que l'on put entendre les échos de sa souffrance partout dans la chambre. Elle toussa tant que bientôt, un filet de sang s'échappa de ses lèvres.

Essuyant sa bouche, la malade contempla le liquide rouge sur ses doigts durant de longues minutes, le cœur serré.

Dehors, le ciel s'était teint en violet pendant qu'elle se noyait dans ses réflexions et la luminosité avait progressivement diminué dans la pièce.

Dans sa petite bulle, elle s'était repliée sur elle-même et avait reçu la visite d'anciennes pensées … Celles qui venaient lui tenir compagnie après la sortie d'un client.

Ses pensées étaient vieilles et laides. Elles arboraient des sourires fatigués et sans entrain puisqu'elles savaient que la victoire leur était déjà, depuis le début même, acquise. Elles s'approchaient alors doucement, lentement, mais chaque pas qu'elles faisaient en direction de leur proie était irrévocable.

La dite proie pouvait bien tenter de s'échapper de toutes les sortes imaginables, comme courir le plus rapidement possible vers les contrées les plus reculées, mais les vilaines la suivraient et malgré tout arriveraient à la retrouver dans tous les cas… Et comme à chaque fois, quand elles la découvraient et qu'elles l'enlaçaient, elles lui arrachaient le cœur sans ménagement et lui faisaient subir toutes les tortures.

Ces pensées affreuses étaient nées d'un lit souillé par les substances humaines les moins nobles et fertilisé par des larmes sans sel. Elles aimaient à côtoyer depuis le premier jour de leur création la pauvre enfant, surtout quand celle-ci se retrouvait seule après avoir été abusée.

Et le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elles étaient ses compagnes les plus régulières et les plus fidèles. En effet, Maria avait eu un ou plusieurs clients presque tous les jours.

Les dates pouvaient différer, les visages aussi, mais la douleur restait la même.

Aucun de ces hommes n'avait eu la présence d'esprit de lui demander si elle voulait subir leurs attentions … Et même si l'un d'eux le lui avait demandé, elle avait été tellement accoutumée à ne jamais protester qu'elle aurait dit oui à tout, tant qu'on ne lui créait pas de problèmes avec ses proxénètes.

Leurs coups de fouets pouvaient abattre n'importe quelle barrière, physique ou mentale.

Et lorsqu'on est une jeune fille, campagnarde, élevée pour obéir à l'autorité, les barrières mentales n'existent pas.

Ainsi, soumettre Maria ne leur fut pas compliqué, pas le moins du monde, même.

Mais au fond de son être, la jeune fille savait que même avec le caractère le plus vif et le plus insondable, elle n'aurait pu se libérer de l'esclavage auquel on l'avait réduite que grâce à une intelligence hors du commun … Hors, elle n'était pas dotée de cette ingéniosité.

Et de surcroit, ses pensées ne cessaient de lui répéter à quel point elle avait été bête et malléable … Seigneur ! C'était cette idée qui lui donnait envie de pleurer l'idée qu'elle n'avait même pas eu le mérite de la résistance, qu'elle s'était fait violer avec la docilité de l'agneau qui se fait manger par le loup.

Elle n'avait tout simplement pas eu le courage de protester, et elle s'en sentait coupable tous les jours. Une fois sortie de cet enfer, et après avoir redécouvert ce qu'était la vie … Maria avait amplement réalisé que son existence avait été aussi oubliable que celle d'une mouche qu'on écrase sur le perron d'une fenêtre elle n'avait tout simplement rien vécu et n'allait rien signifier.

C'était révoltant.

Pour une raison qu'elle-même ignorait, l'idée d'avoir été un personnage mineur, voire inexistant, de sa propre vie déclenchait en elle un feu ardent et indomptable qui, faute de pouvoir s'exprimer, la consumait de l'intérieur et l'affaiblissait davantage de jour en jour … Alors qu'elle avait besoin de toute sa force pour aller au bout de ses ambitions !

Ses ambitions qui étaient nées en regardant le gracieux chevalier Landers se battre. Dès qu'elle avait eu la démonstration de ce qu'on pouvait faire avec une arme, elle n'avait voulu que faire de même à son tour et, enfin, jouer aux sauveurs …

Se rappelant de son épée, la jeune fille se décida enfin à bouger pour aller la trouver.

Parvenue au pied de son lit, elle tira délicatement d'en dessous un fourreau, et en dégagea l'admirablement belle et longue épée de Mr. Landers.

Le plaçant à ses côtés sur le sol, elle se mit à parcourir la longue et admirable lame. Elle passa sa main sur le bout tranchant et ne tarda pas à se couper.

La jeune fille grimaça un instant à cause de la douleur mais bientôt, elle sourit.

Maria, jusqu'alors dépourvue d'énergie, se retrouva soudainement parcourue d'un élan de vitalité passionné et se releva d'un bond en pointant l'épée en direction de la porte.

- En garde !

Elle se mit à bouger son arme dans tous les sens, s'imaginant en face d'un adversaire en chair et en os à la place du vide.

Après avoir abattu son ennemi imaginaire, la jeune fille monta sur son lit et se mit à lancer des baisers à une audience aussi réelle que l'opposant terrassé.

- Merci, merci infiniment, messieurs, mesdames ! Mais je ne faisais que mon devoir ! En ma présence, aucun malfrat n'attentera à votre sécurité ! Je vous protégerai au péril de ma vie ! rit-elle.

Dans ses rêves, au milieu de la foule qui l'acclamait, son maître d'arme se tenait et l'applaudissait lui aussi avec un sourire fier sur les lèvres.

Mr. Landers serait si content si elle réussissait un tel exploit dans la réalité !

À cette pensée en particulier, ses rires redoublèrent d'intensité…

Mais bientôt, elle laissa son épée s'échapper de ses mains. La lame tomba sur le parquet avec un bruit sourd. Peu après, Maria tomba à genoux à son tour. Elle couvrit son visage de ses mains et ses rires se muèrent en pleurs…

Après tout, tout cela, ce n'était que des rêves.

Maria ne vit pas Undertaker revenir cette nuit… Pendant que Joe dormait dans le lit à côté du sien, la jeune fille resta assise près de la fenêtre à surveiller l'allée, espérant voir leur protecteur rentrer. Il faisait frais mais la jeune fille ne prit pas la peine de se couvrir. Elle supportait bien le froid et elle en était contente, même si cette résistance était due à des années de souffrance.

Car durant l'époque où elle avait exercé comme fille de charme, elle n'avait eu d'autre choix que d'endurer le temps glacial qui régnait dans Londres …

Oh, mais comme c'était bien de savoir que cette période noire de sa vie était révolue, définitivement finie ! Admirant les étoiles qui scintillaient dans le ciel, elle sourit à la pensée du bonheur qui l'attendrait une fois tous les démons disparus.

Même s'il faisait froid, Dieu avait eu la bonté de leur dégager le ciel pour cette nuit, c'était le signe que les gens de là-haut étaient heureux et contents de ceux qui sont encore sur terre.

- Maman … Papa … Vous êtes devenus de très belles étoiles. D'où vous êtes, vous veillez sur nous, n'est-ce pas ?

Soudain, elle joignit les mains et ferma les yeux, plongeant ainsi dans un état second.

- Oh mon Père, vous qui êtes au ciel, protégez mes parents, pardonnez-leur leurs péchés, vous qui êtes bon … Je vous remercie…

- Tes mots sont vains, résonna soudain la voix de Joe depuis son lit.

Maria se retourna brusquement pour voir que son petit frère était toujours allongé sur son lit, les yeux toujours fermés.

- Joe, tu ne dors pas ?

- Je dormais, répondit le petit garçon en se retournant sur son matelas confortable, donnant son dos à sa sœur. Mais tes niaises prières m'ont réveillé.

- Je ne savais pas que tu ne croyais pas en Dieu, Joe … Mais pourquoi cela ? lui demanda-t-elle. Pourtant, maman nous a toujours dit que Dieu était celui qui nous avait placés sur Terre … Pourquoi n'y crois-tu pas ?

- Il n'y a que des bonnes femmes comme toi pour croire qu'dieu existe, répondit le petit garçon.

- Tu n'es qu'un enfant, mon frère, mais tu parles déjà comme un adulte, lui fit remarquer sa sœur. Et qu'est-ce qui te pousse à croire que Dieu n'existe pas ?

- T'es vraiment bête, ma pauv'fille ! répliqua Joe en se redressant. Est-ce que tu t'rends compte que tu parles du même dieu qui nous a donnés père et mère pour nous les arracher, qui nous a jetés dans la rue et dans la misère, qui t'a laissée devenir une pute, et moi un bandit … ? Ce même salaud qui r'garde des milliers d'gens mourir de faim tous les jours sans rien foutre d'son pouvoir cosmique … Crois-moi, même si ton dieu existe, c'est rien d'autre qu'un fainéant ou un sadique … Rien qui mérite d'être vénéré. Moi, j'n'crois que ce que je peux voir … Ouvre les yeux, chérie, tu vis dans un rêve !

Et il retourna sous la chaleur des couvertures.

Maria le fixa longuement puis se remit à contempler la lune, tristement cette fois… Elle n'était pas stupide, n'est-ce pas ? Dieu existait, n'est-ce pas ? Ses parents étaient au paradis maintenant et elle allait les rejoindre un jour … Un jour qui ne s'annonçait pas lointain.

Mais si Dieu n'existait pas, tout cela était faux.

Et à cette perspective, la jeune fille vit son avenir se ternir de ténèbres. Si tout ce qu'on lui avait raconté depuis son plus jeune âge n'était que des sornettes … Alors son monde était plus cruel que tout ce qu'elle avait imaginé jusque là.

C'est avec cette pensée qu'elle se recroquevilla sur elle-même, se faisant sur sa chaise aussi petite qu'une enfant, bien qu'elle était véritablement et complètement une femme à présent. Elle avait beau être mince, elle avait des proportions parfaitement féminines, et elle était développée dans toutes les régions que le sexe opposé valorisait.

En cela, elle était différente de Camille qui pour sa part, était faite comme une enfant elle était si fine qu'elle pouvait très bien disparaître derrière un manche à balai.

La peau blanche et nacrée de Maria brillait sous l'éclat argenté de la lune, faisant ressortir l'élégance de ses traits. Maria n'était pas belle, son visage n'était pas aussi bien structuré que ceux des modèles des peintures mais elle avait une certaine élégance. Cette élégance était surtout caractérisée par ses yeux bleus qui vacillaient vers le gris lorsque la luminosité différait. Mais sous l'éclat de la lune, ils étaient bleus, bleus, profondément bleus … D'un bleu qui tranchait fortement avec l'ébène des cheveux qui entouraient son visage. Sa chevelure n'était guère longue ou abondante, lui arrivant seulement jusqu'au milieu du cou, mais elle était soyeuse.

En somme, Mère Nature, si utiliser Dieu n'était point permis, avait limité ses dons avec elle, mais elle avait eu la grâce de lui en donner tout de même certains …

Y avait-il une logique qui régissait l'attribution des dons ? Ou était-ce une simple affaire de hasard ?

Voilà une question fort épineuse et à laquelle réfléchir était sans doute nécessaire mais plus le temps passait, moins elle était disposée à se perdre dans des réflexions aussi complexes.

Elle voulait juste dormir … Mais elle savait qu'elle était dans l'obligation d'attendre le retour d'Undertaker.

Et Maria eut raison de patienter car plus tard, cette nuit-là, alors qu'elle allait trouver le sommeil sur l'embrasure de la fenêtre, un bruit de porte vint de la boutique.

Elle se releva en sursaut, basculant presque de la chaise en bois sur laquelle elle se tenait.

Se grattant les yeux, elle réentendit le tapage venant d'en bas : il lui semblait bien que plus le temps passait, plus la personne dehors s'impatientait. Ce devait être Undertaker qui était de retour et qui n'arrivait pas à rentrer étant donné qu'il n'avait pas pris sa clé, elle le savait bien. Et puisqu'elle et son frère étaient loin d'être imprudents, ils avaient fermé la porte à la tombée de la nuit.

C'est ainsi que Maria descendit l'escalier aussi rapidement qu'elle le put. Dans la boutique, le bruit contre la porte était beaucoup plus fort que ce qu'on pouvait entendre de l'étage.

- Oui, oui, attendez un peu ! Je cherche les clés ! cria-t-elle en fouillant entre les oreillers pour en sortir un trousseau argenté qui, malgré l'obscurité ambiante, brillait grâce à la lumière du feu de cheminée que Joe avait eu l'esprit de faire.

La jeune fille s'avança ensuite vers la porte hâtivement, mécontente.

Être pressé de rejoindre l'intérieur n'était pas étonnant compte tenu du froid insolent qui régnait la nuit dans la capitale mais Undertaker méritait cette punition, il n'aurait tout simplement pas dû rester jusqu'à une heure aussi reculée à traîner ! Maria enfonça la clé dans la serrure sans ménagement, résistant autant qu'elle le pouvait à l'envie de noyer celui qui ne cessait de toquer à la porte si violemment sous un flot de réprimandes.

Cependant, une fois la porte déverrouillée, celle-ci s'ouvrit toute entière à cause d'un poids appuyé contre elle, forçant Maria à reculer précipitamment. Quelque chose tomba alors à terre. Et ce n'était pas Undertaker.

Un semblant de luminosité, constituée en moitié des lumières des réverbères qui éclairaient la rue et d'une autre de l'éclat argenté de la lune, entra en même que le corps étranger, permettant à Maria de bien examiner l'intrus.

C'était un homme elle le sut au premier coup d'œil.

Elle aurait certainement eu peur en d'autres circonstances mais dans le cas présent, l'homme était parfaitement inoffensif. Et pour cause : ses vêtements étaient déchirés, une interminable cicatrice couvrait tout son dos et il était trempé de sang. Maria recula d'abord face à ce corps repoussant puis, en constatant qu'il ne se relevait pas, elle s'en approcha timidement pour lui donner un léger coup de pied.

- Monsieur … Je comprends que vous alliez mal mais ici, ce n'est pas un hôpital ! Vous m'avez beaucoup troublée !

Lorsqu'il ne réagit pas, la jeune fille eut peur qu'il ait succombé à ses blessures. Son corps serait difficile à déplacer et du travail en plus pour Undertaker ne serait en rien bienvenu. Elle se pencha alors sur le corps inconscient, dégagea les cheveux blancs qui couvraient le visage… Et tomba à terre, elle aussi.

- Mr. Landers ! C'est vous !?

Elle n'en croyait pas ses yeux, parfaitement désemparée.

Maria resta ainsi clouée au sol durant de longues secondes, complètement tétanisée devant le corps de son maître d'armes sur le sol. Puis, lorsqu'elle réalisa brutalement qu'il continuait à se vider de son sang, un électrochoc la traversa. En se relevant, elle enroula le bras de Mr. Landers autour de son épaule et fit de son mieux pour le porter jusqu'au canapé tout proche.

Il état très lourd, trop lourd pour ses petites épaules mais elle ne voulut sous aucun prétexte le laisser tomber. Alors elle serra les dents, redoubla de courage, et trouva en elle de cette façon assez de force pour positionner le corps du pauvre homme sur le canapé le plus proche.

Cette tâche ardue accomplie, Maria se pencha sur le corps blessé pour faire l'inventaire des dégâts et mesurer l'ampleur du risque qui pesait sur sa vie.

Et c'était affolant.

Son costume d'habitude si blanc, immaculé même, propre de toute souillure, était désormais ruisselant de sang froid, couvert de terre et déchiré à plusieurs endroits. Maria examina les déchirures sur l'habit et même si elle n'était pas experte en la matière, elle sut rapidement que tout ce mal n'avait pas été causé par une épée.

Les déchirures étaient imprécises, brouillonnes. Ce n'était pas l'œuvre d'une lame mais plutôt celle de griffes animales. Des griffes pour le moins terribles …

Maria, après avoir examiné attentivement Mr. Landers, se précipita vers le laboratoire d'Undertaker. Elle descendit les escaliers avec une agilité qu'elle ne se connaissait pas, le cœur battant. Débarquée tout en bas, elle ouvrit la porte en un grand fracas, se dirigea vers la petite armoire au coin de la pièce où elle savait qu'Undertaker cachait ses médicaments et prit dans ses mains tout ce qu'elle jugea utile au traitement du blessé, et même plus … Elle se chargea les bras et remonta rapidement. Mais dans son agitation, elle fit tomber un rouleau de bandages.

Celui-ci, obéissant à la loi de la gravité, se déroula le long des marches dans la direction inverse à celle que prenait la jeune fille. Maria s'arrêta brutalement et lâcha un grognement, obligée de redescendre pour rassembler les bandages et remonter de nouveau.

Malgré cet embêtant contretemps, elle prit quand même moins d'une minute à rejoindre Mr. Landers. Ouvrant la porte, elle le trouva où elle l'avait laissé : sur le canapé, silencieux comme un mort. Mais la jeune fille savait qu'il n'était pas mort. Elle voyait bien son torse qui se gonflait et se vidait continuellement d'air, preuve qu'il était toujours entre les jolies mains de la vie.

La jeune fille ne tarda pas à se jeter à terre près de lui et à étaler tout ce qu'elle avait rapporté au chevet du malade. Agissant ainsi, on aurait pu croire qu'elle lui demandait de se soigner par lui-même mais Maria fit cela uniquement pour pouvoir se vider les mains, se remettre sur pieds et allumer les bougies pour pouvoir avoir plus de visibilité.

C'était dans ce genre de moment qu'elle réalisait à quel point la demeure d'Undertaker était vieille … Lui qui se prétendait pourtant médecin et scientifique ne prenait jamais le temps d'équiper sa maison de technologies modernes, même les plus élémentaires, comme l'électricité. Tout le monde avait des lampes de leurs jours, plus personne ne s'éclairait à la bougie … Mais Undertaker ne voulait rien entendre. Pour lui, il n'y avait rien de meilleur que de s'éclairer au feu, et il avait un faible pour l'odeur des bougies. Jusque là, la jeune fille n'avait rien eu à redire mais désormais, elle haïssait les goûts du directeur de services funéraires.

Après avoir allumé toutes les chandelles disponibles et maudit milles fois Undertaker dans sa tête, Maria se consacra entièrement au traitement du blessé. Du moins, elle fit de son mieux.

Sous d'autres conditions, elle ne se serait pas aventurée à faire cela toute seule, d'autant plus qu'elle n'avait aucune compétence médicale, mais elle n'avait pas le choix. Elle ne pouvait pas l'emmener à l'hôpital, c'était trop loin, et elle avait peur qu'il meurt pendant le trajet. Elle ne pouvait pas joindre Undertaker et il était hors de question de s'adresser au voisinage louche de celui-ci.

Elle avait rapidement compris qu'elle ne devrait compter que sur elle-même si elle voulait sauver Mr. Landers.

Tout d'abord, elle le dévêtit donc, posant sa ceinture qui abritait son arme dans un coin de la pièce. C'est en le dépouillant de ses vêtements qu'elle réalisa qu'il était beaucoup plus atteint qu'elle ne l'avait estimé à première vue.

De là, elle s'y prit comme elle avait vu Undertaker faire la dernière fois elle nettoya les blessures et banda ce qu'elle put. Cela fait, elle ne sut ce qu'elle devait entreprendre alors elle se mit à tourner et se retourner dans la boutique à la recherche d'une idée pour soulager les souffrances de son patient inattendu.

Soudain, alors qu'elle se noyait en peur et en réflexion sans aboutissement, elle le vit ouvrir timidement ses yeux si clairs …

Maria se figea à cette vision mais à la seconde suivante, elle se jeta au chevet de l'homme aux cheveux blancs.

- Oh, Mr. Landers, vous m'entendez ? Comment vous sentez-vous ? le questionna-t-elle, inquiète.

L'homme à peine réveillé tourna les yeux vers sa sauveuse, la détailla un instant, avant de finalement la reconnaitre et retrouver ses esprits par la même occasion.

- Mademoiselle Maria …, lâcha-t-il en un souffle rauque.

Il leva les yeux vers le plafond.

- Alors je suis chez le fou … J'ai réussi à y arriver …, balbutia-t-il.

- Mais oui ! Vous avez réussi, Mr. Landers ! intervint Maria, toute émue, le contemplant comme s'il était un miraculé.

Et si quelqu'un d'autre s'était trouvé à sa place, il l'aurait sûrement été.

- Où est Undertaker ? murmura-t-il ensuite.

- Il n'est toujours pas revenu de sa promenade, lui apprit alors Maria.

- Qu-Qui est-ce qui m'a soigné ?

La jeune fille eut un sourire en coin.

- Eh bien, c'est moi !

L'homme examina alors un peu plus attentivement les bandages …

- Pour une débutante, vous avez fait un travail acceptable, marmonna-t-il.

Maria rougit et détourna les yeux, honteuse. Elle savait que ses soins étaient plus que rudimentaires. Elle se releva alors, fit quelques pas puis s'arrêta avant d'atteindre la porte.

- Dîtes-moi, Mr. Landers, que vous est-il arrivé ? Quel genre de bêtes avez-vous affronté ? demanda-t-elle d'une voix qui se voulait neutre, lui tournant le dos.

Elle entendit le chevalier soupirer et sans doute, il s'allongea de nouveau avant de la satisfaire d'une réponse.

- Le genre de bêtes que vous ne voulez pas voir, Miss Maria ... Undertaker a intérêt à revenir bientôt, je pressens la venue de la bête sans délai. Elle en a après moi …

Maria se retourna et le découvrit debout en train de se rhabiller.

- Mais que faîtes-vous ?! fit-elle en se rapprochant de lui, incrédule.

Elle le tint par le bras et leva la tête pour plonger son regard dans le sien.

- Rallongez-vous, vous êtes encore blessé ! Et si cette bête est encore après vous, moi et mon frère pouvons vous protéger, même en l'absence d'Undertaker ! Maintenant, reprenez votre place. Je vais vous apporter des draps propres et quelque chose à manger vous devez avoir faim, n'est-ce pas ?

Mr. Landers l'observa attentivement et eut un léger rire.

- Pourquoi cette réaction ? questionna-t-elle en fronçant les sourcils.

- Dire qu'il y a quelques minutes lorsque vous ne m'aviez pas reconnu, vous ne vouliez même pas que je reste sous ce toit avec vous et maintenant, vous me priez de prendre soin de ma personne … Je n'ose pas imaginer le sort du malheureux qui aurait eu le désespoir de toquer à votre porte.

La prise de Maria sur son bras redoubla d'intensité et elle souffla.

- Vous croyez vraiment que je fais de la charité pour tout le monde ? Eh bien : non ! fustigea-t-elle.

- Et devrais-je être flatté de l'attention que vous me portez ? sourit Mr. Landers.

- Non, bien sûr que non, répondit-elle en rougissant.

- Entendons-nous bien, Miss Maria, je vous suis reconnaissant de m'être venue en aide, bien que je ne m'en serais pas sorti plus mal si vous m'aviez laissé au pas de la porte. Mais votre attitude me révèle le bois dont est fait votre cœur … Dès que vous avez su qui j'étais, vous êtes passée de l'indifférence la plus froide à la sollicitude la plus enviable.

- Nous ne vivons pas dans un monde fait de miel, Mr. Landers, rétorqua la jeune fille. On doit choisir à qui nous rendons service. Nous ne pouvons pas aider tout le monde ! Personne n'aide pour le plaisir d'aider !

À cette remarque, elle vit Mr. Landers la regarder avec ce qui semblait être de l'ironie.

- Non, détrompez-vous … J'ai rencontré maintes et maintes fois des gens qui n'avaient rien à offrir et qui pourtant, redoublaient d'ingéniosité pour aider le dernier des inconnus. Je vois en vous, Miss Maria, que vous n'êtes pas une mauvaise âme mais vous êtes victime du péché de l'avarice. Vous êtes une ambitieuse aussi … Une rêveuse qui voudrait tout avoir sans rien donner de sa personne. Sachez que l'ambition couplée à l'avarice ne font que rarement bon ménage. Vous n'aurez jamais rien si vous continuez à rêver votre vie au lieu de la vivre. Travaillez pour y arriver. Donnez sans espérer recevoir ... Il n'y a rien de plus laid qu'une aide intéressée.

- Mais … oh, mais ! lâcha-t-elle en s'éloignant de lui, profondément heurtée.

- Je vous suis toujours très reconnaissant, ne croyez pas le contraire, reprit Mr. Landers. Seulement … Je n'approuve pas vos intentions ; elles me dégoutent, même.

L'homme finit de remettre son manteau taché de sang puis se dirigea d'un pas de soldat vers la porte. Un observateur extérieur n'aurait jamais pu deviner que cet homme avait été mortellement blessé. Il ouvrit la porte et juste avant de sortir, se retourna pour faire face à Maria.

- Je vous souhaite une bonne nuit. Je m'excuse d'avoir troublé votre sommeil, cela ne se reproduira pas. Passez mes sincères salutations à votre frère … Oh, et au passage, j'espère que vous prendrez en considération mes remarques … Je ne vous en ai pas fait part pour vous blesser mais pour essayer de vous élever au niveau des plus dignes représentants de votre espèce. J'espère que vous comprenez.

- Bien sûr que je comprends, s'offusqua placidement Maria, croisant les bras.

Il sortit finalement et elle referma la porte derrière lui.

Trois seconde ne s'étaient pas écoulées que déjà, elle entendait le bruit de quelqu'un qui tombe. Elle se retourna vers la porte, la rouvrit à la volée, et devant le corps inconscient de son maître d'armes, sentit l'effroi la gagner.

Elle aurait dû s'en douter pourtant.

Dans son état, il n'aurait pas pu aller bien loin.

26 Septembre 1897 – Demeure londonienne des Albertwood.

Alexandre s'installa sur sa chaise et sans avoir à l'y autoriser, son invité fit de même, se plaçant sur une chaise juste en face de la sienne.

- Alors, comte Trancy, qu'est-ce qui vous amène ? demanda Lord Albertwood en se mettant à l'aise. Cela fait longtemps que je n'ai pas eu de vos nouvelles. J'espère juste que notre projet commun n'a pas été … mis en échec.

- Ne vous en faîtes pas, répondit son interlocuteur en le regardant droit dans les yeux. Tout s'est passé comme on l'avait prédit. Le corps d'une femme semblable en bien des points à Elisabeth Midford a été retrouvé dans les montagnes avec une dague plantée dans le cœur. L'enquête est donc officiellement close, l'informa-t-il avec un sourire sardonique. Le crime était passionnel voilà ce qu'ont déduit ces chers inspecteurs …

- Ils sont d'une incompétence … ! soupira Alexandre, une expression de mépris et de dégoût bien inscrite sur les traits. Si un jour il m'arrive quelque chose, j'ai peur que ce soit eux qui se chargent d'investiguer mon affaire. D'ailleurs, je pense demander plus de gardes personnels à Sa Majesté… Je ne me sens plus en sécurité, ni dans ma ville, ni dans ma propre maison. Vous en rendez-vous compte ? Tous les jours, il y a des enlèvements, il y en même de plus en plus ! Toutes les classes sociales sont touchées, du plus grand duc jusqu'au dernier des mendiants … Je ne comprends pas les motivations de cette organisation criminelle, vraiment, j'ai beau retourné leurs agissements dans tous les sens, je n'arrive pas à y trouver de motifs valables …

- Oh mais lâchez prise ! le pria son allié en agitant la main comme s'il voulait chasser la morosité d'Alexandre. Vous êtes toujours si sérieux et ennuyeux !

- Il faut bien que quelqu'un réfléchisse comme il se doit, surtout quand les autres sont occupés à s'enivrer de plaisirs sans penser au lendemain, répliqua le futur duc en croisant les bras.

- Vous avez raison, lui céda alors Alois. Quoi que je dise, je ne pourrais jamais discréditer le fait de prévoir et de réfléchir comme il se doit … Mais, mon bon ami, vous oubliez que la vie n'est pas faîte que de travail et d'obligations. Je crois bien qu'en pensant comme un centenaire, vous passez à côté de votre jeunesse …

Alexandre eut un rire de dépit.

- Je ne suis pas comme vous. Au contraire, je crois que j'embrasse ma jeunesse parfaitement. La jeunesse est faite pour bâtir une vieillesse confortable … Je ne veux pas devenir sénile et me rendre compte que je n'ai plus le moindre shilling pour prendre soin de moi …

- Ah ! Mais vous parlez comme un pauvre ! lui fit remarquer le comte. Vraiment, Albertwood, parfois je me demande si vous n'avez pas connu que la famine et la misère … Pourtant, vous êtes l'un des mieux nés de ce monde, vous étiez dorloté toute votre enfance par des professeurs particuliers et des nourrices qui se pliaient en quatre pour vous satisfaire puis vous avez fréquenté les meilleurs établissements du pays. Alors, vous n'avez vraiment pas le droit d'être si radin !

- Mais je ne suis pas radin ! s'indigna Alexandre.

- Alors prouvez-le ! le défia Alois. Prouvez que vous n'êtes pas qu'un Ebenezer Scrooge sans cheveux blancs ! Ce soir, sortez à l'Opéra, trouvez-vous une belle fille, entretenez-la avec de l'or, et vous verrez qu'elle vous le rendra au centuple ! Un homme n'a pas vraiment vécu s'il n'a pas reçu les soins d'une femme avec un haut degré de féminité...

- Mais c'est vous le fou ! s'indigna le Lord, visiblement dégoûté par l'idée. Jamais je n'irai donner de l'argent à ces filles sans honneur… Je ne veux pas me salir.

- Mais n'avez-vous jamais de pulsions ou de désir pour le beau sexe ? s'étonna Alois.

Alexandre ne fit qu'hausser les épaules et le comte secoua la tête.

- Mon ami, je vais finir par croire les rumeurs qui courent sur votre intérêt présumé pour les hommes…

- Vous savez très bien que ne ce sont que des inventions sans fondement, lui fit remarquer le concerné. J'apprécie la compagnie des dames raffinées et intelligentes… C'est juste que j'arrive à me passer d'elles. Aussi, je dois avouer que les affaires charnelles n'ont jamais eu grande importance à mes yeux. Contrairement à vous, je ne suis pas un animal soumis à ses instincts, je sais me contrôler.

- En voilà un qui aurait mieux fait de devenir prêtre, marmonna le comte. Ah … Je vois bien que vous êtes déterminé à embrasser l'abstinence mais avant, laissez-moi une journée – que dis-je ? Une nuit seulement – pour vous faire goûter aux plaisirs de certaines de mes filles ! reprit-il avec conviction. J'ai des mannequins d'une beauté à tomber par terre, toutes plus charmantes les unes que les autres ! L'une d'elles au moins saura sans doute épouser vos critères, aussi hauts soient-ils !

- Je crois que vous n'avez toujours pas compris, s'amusa Alexandre. J'ai tout ce que je pourrais désirer. Tout ce qu'une femme pourrait m'apporter en plus est un héritier et un peu de dignité, ce dont je n'ai pas actuellement besoin. Mais voyez-vous, je considère la fonction reproductrice comme la cerise sur le gâteau, pas le gâteau en lui-même. J'ai besoin d'admirer pour aimer, et il est rare que j'admire un joli minois seulement. Par contre, une femme avec un goût sûr et un haut niveau d'éducation a toutes les chances de me plaire … contrairement à vos filles avec une noix à la place du cerveau.

- Oh, elles ne sont pas toutes aussi bêtes. Il y en a même qui ont beaucoup d'esprit ! protesta Alois.

- Esprit dont elles usent pour intriguer et charmer. Vous m'accorderez que ce n'est pas très glorieux, continua Alexandre avec un sourire.

- D'accord, d'accord, abandonna finalement le comte en levant les yeux au ciel. Je promets de ne plus jamais reparler de ce sujet. Seulement, cessez de sourire ainsi, vous me faîtes froid dans le dos…

Mais le sourire d'Alexandre ne fit que s'élargir. Or, ce sourire n'avait rien d'amusé ou d'aimable. Dans les yeux marron du futur duc, on pouvait voir un feu brûler, une étincelle de haine et de défi s'enflammer. Alexandre regardait le comte Trancy en cet un instant comme seul un lion affamé peut regarder un gros gibier.

- Alors, en parlant de femmes cultivées et intelligentes, reprit Alois pour essayer de dissiper la lourde ambiance qui s'installait. Que pensez-vous de Lydia Rollington ?

- Qui ? demanda Alexandre comme s'il entendait ce nom pour la première fois.

- Lydia Rollington, la fille de l'actionnaire que vous avez chassé il y a des mois de cela, lui rappela-t-il. Vous vous souvenez au moins de cela !

- Ah oui ! Lydia Rollington ... ! se remémora Alexandre en se pinçant les lèvres, fouillant ses souvenirs. Comment aurais-je pu l'oublier ? C'était un sacré personnage ! s'exclama-t-il finalement. Par contre, je ne vois vraiment pas ce qu'elle avait de brillant … Ce n'était rien d'autre qu'une marionnette instrumentalisée par son père pour lui permettre de s'élever socialement. Elle voulait visiblement se marier, cette croqueuse de diamants, et elle ne lésinait pas sur les efforts là-dessus …Si vous aviez vu les yeux qu'elle me faisait ! Elle parlait en essayant de montrer son esprit mais elle avait l'air plus bête qu'autre chose ! C'était une sacrée cruche !

Alois eut l'air surpris.

- Attendez, je vous prie, Lord, l'interrompit-t-il soudainement. A la façon dont vous parlez d'elle, j'ai du mal à croire que nous parlons de la même demoiselle. Car, voyez-vous, pour ma part, je dirais que j'ai rarement rencontré de personne aussi vive d'esprit et cultivée que l'était Lydia Rollington ! Ses escarmouches, ses citations, ses analyses … Tout relevait du génie en elle ! J'ai assisté à plusieurs bals en sa compagnie et je peux vous dire que sa présence était un régal pour tous ! Elle était d'une beauté à provoquer des guerres ! Comment avez-vous pu passer à côté d'une telle merveille ?

- C'est peut-être une merveille selon vos critères mais selon les miens, elle ne vaut guère quelque chose. Mais pourquoi me parlez-vous d'elle de toute manière ? Elle s'est mariée à un quelconque imbécile plein aux as, c'est cela ?

Si Alois avait eu l'air surpris auparavant, maintenant, il était absolument choqué.

- Ne me dîtes pas que vous n'avez pas entendu parler de ce qui lui est arrivé !

- Je n'ai jamais été friand des ragots, avoua Alexandre en détournant le regard.

- Ah ! J'oubliais presque que vous étiez un véritable ermite, Albertwood ! s'exclama le comte avec déception. Mais puisque vous semblez en retard par rapport à l'histoire, laissez-moi vous mettre à la page !

Et ainsi, le comte Trancy se mit à raconter tout ce qui était arrivé à Miss Rollington. Il fit part des événements comme un conteur professionnel, choisissant ses mots avec soin, et n'hésitant surtout pas à bien les appuyer pour essayer de capter l'attention du futur duc.

Mais malgré tous les efforts d'Alois pour essayer de passionner Alexandre par le destin tragique de cette jeune fille, ce dernier était totalement indifférent à son sort. En entendant ce qui lui était arrivé et le sort terrible que lui avait réservé son père, il n'avait eu qu'un hochement de tête approbateur.

- Ah, sacré Rollington ! conclut le Lord. Cet homme avait beau avoir un flair d'oiseau en affaires, je dois lui reconnaître une fermeté et une honnêteté admirables… Il a su mettre sa folle de fille à sa place ! Cet acte est d'autant plus respectable que c'était sa seule enfant ! À sa place, j'en aurais fait de même. Vraiment, soupira ensuite le jeune homme. Pour tenter de mettre fin à ses jours, il faut être sacrément atteint ! Mais je l'ai su dès que j'ai posé les yeux sur elle, cette fille était une détraquée et une vipère détestable … les gens de son espèce ne méritent que la prison ! Ce n'est qu'en sa qualité de femme qu'on lui autorise l'asile !

Le comte se contenta de sourire.

- On verra bien si vous direz la même chose si votre sœur fait de même …

- Mais ma sœur est sensée ! s'offusqua Alexandre. Et d'ailleurs, que vient-elle faire dans cette discussion ?

- Oh, je n'en sais rien, fit mine d'éluder le comte en haussant les épaules.

Le Lord analysa alors la posture de son interlocuteur d'un air circonspect.

- À l'avenir, abstenez-vous de vous approcher d'elle…

- Ou quoi, mon ami ? le provoqua le comte.

- Ou vous aurez affaire à moi, le menaça-t-il. Et je ne suis pas votre ami !

- Mais pourquoi autant de méfiance, mon cher ami ? insista Alois avec amusement. Vous savez que tous les deux, moi et Camille, nous sommes en très bons termes ! Elle fait partie des gens auxquels je tiens. C'est ma sœur également. Je suis prêt à faire autant que vous, et même plus, pour assurer sa sécurité !

- Oh, ne jouez pas à ça avec moi, comte Trancy. Oubliez-vous que nous sommes de la même école ? Je vous connais alors je suis bien placé pour savoir qu'il faut se tenir à l'écart de vous quand on est honnête et naïf !

- Oh, mais je n'ai rien à soutirer de cette enfant ! Que voulez-vous que je fasse d'elle… ? Et puis, je n'oserai jamais la corrompre, je sais à quel point vous et sa gouvernante êtes vigilants… Oh, mais voilà que la discussion a bien dévié ! Et si nous la remettions sur sa route initiale ? Albertwood, vous devez sûrement vous demander pourquoi je vous ai parlé de cette affaire de Miss Rollington !

- Pas vraiment, Comte, vous parlez souvent pour parler …

- Eh bien ! continua Alois sans se laisser démonter. Cette fois, figurez-vous que j'avais un but ! Écoutez attentivement car je m'apprête à vous révéler une nouvelle à sensations, une information confidentielle, quelque chose que personne ne sait à part moi !

- Mais cessez de faire durer le suspense ! s'agaça Alexandre. Nous ne sommes pas au théâtre, ici !

- Figurez-vous que la belle Lydia s'est enfuie de son asile !

Alexandre n'eut point l'air très surpris par cette déclaration.

- Et c'est ça, votre nouvelle à sensation ? bailla-t-il. Eh bien … Cette histoire ne peut alors se finir que de deux façons soit elle sera retrouvée, soit elle mourra … Dans les deux cas, cela ne nous regarde pas !

- Oh mais ce n'est pas tout ! le détrompa le comte. Et je dois vous dire que vous avez tort. L'histoire peut suivre un autre chemin !

A ces mots, Alexandre parut enfin intrigué par ce que disait son invité. Il se redressa sur son siège, examina avec des yeux tranchants de sérieux la figure du comte et attendit la suite dans un silence religieux.

- En effet, ce que je sais est tellement fou que vous risquez de ne pas me croire ! Mais c'est absolument vrai j'en mettrais ma main à couper ! Eh bien, figurez-vous qu'après sa fugue de l'asile, la belle femme a retroussé ses manches et s'est mise à travailler. Dorénavant, elle est femme de chambre et coule des jours tranquilles dans la maison des Midford !

Et comme Alois l'avait prédit, Alexandre ne le crut pas. Ce dernier se moqua même de lui en lui disant qu'il avait des trous à la place des yeux ou qu'il voyait la beauté parfaite partout. Mais quand le comte lui eut affirmé avec beaucoup plus de force sa conviction, le lord se mit à vraiment considérer la question.

- Si ce que vous dîtes est vrai, nous avons affaire à une situation très singulière, s'étonna-t-il. Dans ce cas, qu'attendez-vous pour la signaler à son père ? Il doit être mis au courant de tout cela, et vous faciliterez les choses à ceux qui la cherchent !

- Je veux voir comment le vent va tourner, lui confia alors le comte. Je veux savoir ce que cette fille va faire maintenant qu'elle est libre. Je le sais par expérience : ce genre de personnages ne reste jamais longtemps dans l'ombre. Avec sa beauté et sa malice, elle finira tôt ou tard par s'élever aux premières classes de la société et quand ce moment arrivera, je la tiendrai dans ma main !

Et pour appuyer ses propos, Alois serra le poing comme il l'aurait fait pour écraser un insecte.

- Vos jeux n'auront jamais de sens pour moi, soupira Alexandre.

Son frère restait peut-être à la maison mais ce n'était pas pour autant que Camille pouvait passer du temps avec lui. Évidemment, la jeune fille avait ses leçons avec Miss Kavioski. Celle-ci, au passage, devenait bien plus conciliante dernièrement.

La raison en était la confiance grandissante qu'elle accordait à sa jeune élève. Miss Kavioski avait mis du temps à le réaliser mais Camille n'était pas aussi stupide qu'elle l'avait cru au départ, bien qu'elle était en-dessous de la moyenne dans beaucoup de domaines.

Elle n'était en aucun cas vive d'esprit mais elle compensait ses lacunes intellectuelles par un travail assidu. Quelque chose avait éveillé en cette enfant, avant complètement inconsciente et insouciante, l'amour du savoir, et quelque soit cette étincelle, la gouvernante lui devait de la reconnaissance car elle lui avait permis d'économiser bien de l'énergie et d'investir son temps dans d'autres projets.

Grâce à sa bonne volonté, Camille avait réussi à apprendre bien des choses en un temps record. Elle ne voyait pas l'utilité de tout ce qu'on lui enseignait mais elle se disait que connaitre trop de choses faisaient moins de mal que de ne pas en connaitre assez. Ainsi, lorsque Miss Kavioski avait relâché un peu sa laisse, sachant que si elle quittait son apprentie, elle ne s'amuserait pas à rêvasser au lieu d'étudier, elle la laissait seule avec le bon livre à étudier pendant qu'elle s'occupait de régler ses affaires.

Camille ignorait sincèrement ce à quoi son institutrice se consacrait lorsqu'elle ne prenait pas soin d'elle, et même si elle voulait à tout prix le savoir, elle savait désormais se retenir d'assaillir les gens de questions indiscrètes.

Ce jour-là, juste le lendemain de son aventure avec Undertaker, elle était plus qu'heureuse de se trouver bien au chaud dans la bibliothèque, à étudier une encyclopédie très belle, pleine de jolies images … Arrivée à une illustration de fleur durant son étude, Camille détourna pourtant ses yeux du livre pour regarder par la fenêtre et scruter le décor automnal qui prenait place derrière… Qu'il était loin cet été passé avec lui ! Et ce livre ne faisait que lui rappeler celui qu'elle avait feuilleté avec son Ciel.

Elle se souvenait distinctement de chaque fleur qui se trouvait dans cet ouvrage. Et parfois, lorsqu'elle se souvenait de ce moment privilégié qu'elle avait passé avec lui, elle souriait. Puis en se rappelant qu'elle ne pourrait plus revivre pareil bonheur, son cœur s'arrêtait de battre et ses yeux se gorgeaient de larmes.

Elle l'avait beaucoup trop aimé.

Et malgré tout l'amour qu'elle avait éprouvé à son égard, elle n'avait pas su le protéger… Mais elle ne remuait jamais trop le passé et se contentait de chérir ce que Ciel lui avait accordé de lui-même. Elle se promettait ensuite de faire de son mieux pour préserver ceux qu'elle possédait encore avant qu'ils ne rejoignent le ciel, son Ciel.

Bam !

Camille bondit de son siège pour voir qui avait ouvert la porte de la bibliothèque avec tant d'indélicatesse.

- Undertaker ?! s'écria-t-elle, stupéfaite.

Si elle avait pu se lever, nul doute qu'elle l'aurait fait.

- Mimi, pas le temps ! Il faut que tu viennes avec moi et maintenant, nous allons avoir besoin de toi !

- Mais il y a Miss Kavioski ! s'épouvanta la jeune fille. Elle est partie mais elle ne risque pas de mettre longtemps à revenir ! Tu dois te cacher, Undertaker, et sans tarder ! En plus, aujourd'hui, mon frère est à la maison alors les serviteurs sont en ébullition ! Rentre, s'il-te-plait, et ferme cette satanée porte ! Quelqu'un pourrait te voir !

- Tu t'inquiètes trop, Camille-Mimi, viens avec moi, l'encouragea-t-il avec un sourire chaleureux. J'ai tout arrangé, tu ne risques rien ! Il faut faire vite, nous avons besoin de toi pour discuter ! Ashounet s'est blessé !

- Comment ça ? s'exclama-t-elle, prise de court. Mr. Landers est blessé ? Mais comment cela s'est-il produit ? J'espère que ce n'est pas trop grave !

- Je crains que ce ne soit alarmant, déplora l'homme bizarre. Alors trêve de bavardages, et allons-y ! Je sais que tu es fatiguée de ce qui s'est passé hier mais je ne peux me permettre de te laisser seule ici…

Il la prit par la main et il ne leur fallut pas longtemps pour quitter la demeure.

Arrivée à la boutique peu après, Camille fut désolée de réaliser que ce qu'avait dit Undertaker était plus que vrai.

Effectivement, elle avait trouvé Mr. Landers dans un état terrible il était installé dans un lit, transpirant, le visage rouge, et se retournant de douleur à cause de ses blessures… Undertaker, qui était revenu au petit matin avait fait tout ce qui était possible pour corriger les soins désastreux de Maria, bien que grâce à cela, le chevalier blanc était sorti du risque de la mort mais au prix de bien des souffrances avant son rétablissement.

En rentrant dans la chambre dans laquelle Mr. Landers reposait, Camille avait repéré Maria qui se tenait à son chevet, en train de le veiller. La sœur de Joe ne le priait plus de se rétablir puisqu'Undertaker lui avait expliqué que le métabolisme et la constitution de Mr. Landers le rendaient très résistant mais elle continuait à se sentir coupable de l'avoir si mal pris en main.

Lorsque Camille était arrivée, elle aussi s'était jetée près de l'homme souffrant elle s'était mise de l'autre côté du lit, celui que Maria n'occupait pas, et elle avait pris l'une des mains du blessé entre les siennes pour la baiser.

- Vous êtes l'être le plus méchant que je connaisse … Je vous hais de tout mon cœur, lui murmura la jeune fille en lui embrassant fiévreusement la main.

Malgré son état déplorable, Ash trouva la force de sourire. Il rassembla alors toutes ses forces pour presser les mains de Camille en retour.

Cette dernière eut l'air de flotter de joie à cette réponse implicite et sourit.

- Désormais, vilain homme, je ne vous laisserai plus jamais vous éloigner de moi … Vous auriez pu mourir …

Il allait parler quand elle serra sa main avec d'autant plus de force.

- Et je ne veux rien entendre ! le coupa-t-elle avec autorité. Je vous protégerai dorénavant et vous n'aurez pas votre mot à dire ! Je vous ai laissé partir une fois, et regardez l'état dans lequel vous êtes ! D'ailleurs, que vous est-il arrivé ?

- Il a été blessé par un démon, répondit Undertaker en avançant une chaise, s'installant juste à côté d'elle.

La jeune fille leva alors les yeux vers lui.

- Et as-tu une idée de quel genre de démon il s'agit ? Mr. Landers est fort, je doute qu'un démon normal aurait pu le mettre dans cet état !

- Tu as raison, Mimi, c'était loin d'être un démon normal. Il devait être fort, très fort… Et les traces de griffes sur le corps de ce pauvre Ashounet ne me sont pas étrangères...

- Vous connaissez ce diable ? intervint Maria.

- Oh oui ! soupira Undertaker. Je le connais très bien … J'avais même l'habitude de rire avec lui … Mais ça, c'était du vivant du comte Phantomhive …

- Sebastian … ! comprit Camille avec effroi.

La jeune Miss Albertwood sentit son souffle se coincer dans sa gorge et soudain, son visage devint livide. À cause de sa réaction, Maria se sentit terrorisée.

- Qui est Sebastian ? demanda cette dernière en fixant Undertaker.

- Quelqu'un que tu ne veux pas connaitre, Marinette, répondit-il simplement.

- C'est lui qui a fait tant de mal à Mr. Landers ? Mais pourquoi a-t-il fait une chose pareille ? insista-t-elle se relevant. Undertaker, tu disais le connaitre, explique-nous ce qui s'est passé !

- Oh, Marinette, soupira l'homme bizarre en secouant la tête. Si j'y comprenais quelque chose, cela ferait longtemps que je vous l'aurais expliqué à tous … Sache juste que ce Sebastian n'est plus notre ami, il est même l'inverse de cela… Désormais, c'est lui ou nous ... Et il est très fort.

- Aussi fort soit-il, je ferai tout pour l'abattre, souffla Camille qui fixait douloureusement sa canne.

Undertaker et Maria l'observèrent alors avec curiosité.

- J'ai mes raisons, éluda-t-elle avec un léger sourire.

- Et tu ne seras pas seule … ! affirma Undertaker en posant sa main sur son épaule. Mais je t'avoue qu'il nous serait plus utile vivant que mort…

- Et moi ! proposa Maria en levant la main. Moi aussi je veux me joindre à vous ! Je sais me battre ! On va tabasser ce Sebastian ensemble et l'emprisonner !

Camille et Undertaker la dévisagèrent étrangement, comme si elle venait de dire la pire des absurdités et en voyant leur réaction, Maria ne tarda pas à laisser tomber sa main. Elle serra les dents et baissa les yeux.

- Je ne vous comprends pas … Pourquoi ne voulez-vous pas de moi ? leur demanda-t-elle d'une toute petite voix.

Undertaker allait répondre lorsque Camille le devança.

- L'incompréhension vient plutôt de nous, Maria, lui expliqua Miss Albertwood avec un sourire compatissant. Pourquoi veux-tu nous rejoindre ? Tu sais que c'est très dangereux. Tu pourrais y perdre la vie … Tout cela n'est pas un jeu.

- Pourquoi ?! répéta cette dernière avec impatience. Mais parce que je veux faire quelque chose ! exliqua-t-elle en regardant Camille dans les yeux. Je vais bientôt mourir, Camille … Je le sens, je le sais … Toute ma vie, j'ai été enfermée entre quatre murs, réduite aux pires traitements et maintenant que je suis libre … Mon temps est compté. Je ne veux pas quitter ce monde sans avoir rien fait ! Et puis Mr. Landers s'est montré bon pour moi, le venger est la moindre des choses que je puisse faire ! Et toi, Camille, n'as-tu jamais éprouvé le désir de donner un sens à ta vie ?

Ce fut au tour de Miss Albertwood de baisser les yeux mais cette fois, pensivement. Après un instant de réflexion, elle les releva pour les plonger de nouveau dans ceux de Maria.

- Soit, si tu veux venir, tu le feras … Mais avant, il va falloir prouver ta valeur…

Camille prit sa canne et, se relevant pour parler d'égale-à-égale avec l'autre jeune fille, brandit le Saphir.

- Nous allons nous battre, moi contre toi, et si tu arrives à gagner, tu prouveras que tu es assez forte pour venir … N'est-ce pas Undertaker ?

Celui-ci hocha la tête.

- Mais si c'est moi qui gagne, reprit-elle. Tu sauras que tu ne peux que rester derrière… Alors ?

Maria déglutit avant d'approuver.

- Défi accepté !

Camille sourit en voyant le feu de la détermination brûler dans les yeux de Maria.

- J'apprécie ton courage, lui fit-elle savoir. Prépare-toi alors. Undertaker, demanda-elle ensuite en se tournant vers lui, y a-t-il un endroit convenable où nous pourrions régler cette affaire ?

- Un endroit auquel Joe n'a pas accès de préférence ! précisa Maria.

- Oh, les filles ! Je sais très bien ce dont vous avez besoin, leur sourit l'homme bizarre.

Plus tard ce jour-là, elles s'étaient retrouvées au sous-sol de la boutique, dans un endroit qui sentait mauvais et qui devait ne pas être très loin des égouts. Mais tout cela était secondaire car l'important était l'espace conséquent à leur disposition et l'excellente isolation sonore. Pour commettre les pires tortures, il n'y avait pas mieux…

D'ailleurs, on pouvait clairement distinguer une étrange chaise dans un coin de la pièce sur laquelle Undertaker avait joyeusement pris place après avoir allumé une à une les nombreuses torches qui devait servir à éclairer cet endroit souterrain.

- Alors, Maria ? Es-tu prête ? demanda Camille en se positionnant face à son adversaire.

Maria brandit sa grande épée et se mit en garde.

- Je n'ai jamais été plus prête de toute ma vie !

- Alors avant de commencer, je tiens à te rappeler les règles. Dès qu'Undertaker aura fait sonner la cloche, je serai ton ennemie et en tant que tel, n'attends pas la moindre pitié de moi, je serai aussi cruelle que tu peux l'imaginer. Et toi non plus, ne me fais pas de cadeaux. Bas-toi comme si tu voulais me tuer … Car si tu fais moins, tu perdras !

- Entendu ! répondit Maria.

Ding ! Ding !

C'était le signal.

Avant même d'y comprendre quoi que ce soit, Maria sentit quelque chose de froid ramper sur sa jambe. Un coup d'œil et elle vit qu'un serpent de glace tentait d'atteindre ses articulations.

C'était un véritable serpent, du moins il en avait toutes les apparences. On aurait pu le confondre avec un être vivant s'il n'était pas fait de glace. Il était recouvert d'écailles en verre qui brillaient sous la lumière des torches et ses yeux transparents fixaient sa proie avec un éclat qui semblait vouloir glacer son âme en plus de son corps. Cette vue était si épouvantable que Maria fit instinctivement un pas en arrière avec son autre jambe. Mais alors qu'elle allait crier devant ce monstre qui s'enroulait autour de d'elle, elle se rappela qu'elle disposait d'une arme et donna alors un coup d'épée sur la tête du reptile de glace.

Ce fut objectivement un coup bien placé puisque la tête explosa en mille morceaux, morceaux qui s'éparpillèrent en un instant. Une fois à terre, ils redevinrent de l'eau pure et simple. Cette dernière se faufila alors dans le sol pour disparaître comme si elle ne pouvait endurer la honte d'avoir été détruite.

Le corps du serpent, une fois sa tête perdue, ne fut plus qu'un tas de glace dont se débarrasser ne fut pas bien compliqué. Extirpant son pieds de l'emprise avec une rapidité due à la peur, Maria vit le corps enroulé connaitre le même sort que la tête, c'est-à-dire passer de glace à eau et se plonger dans la terre pour rejoindre les réserves souterraines … Du moins, c'était ce qu'elle imaginait.

Après s'être libérée de ce premier assaillant, la jeune fille n'eut malheureusement pas l'occasion de souffler puisqu'elle vit des chaines glacées essayer de s'emparer de ses membres et les attaques s'enchainèrent durant de longues minutes.

Maria ne savait vraiment pas d'où pouvait venir ces chaines ou ces créatures de glace avant que celles-ci n'apparaissent. Elles semblaient naître du vide. Mais elle se débrouillait à chaque fois pour leur échapper ou leur assener le bon coup au bon moment.

C'est ainsi qu'elle réalisa que les créations de Camille avaient un grand point faible.

Une fois que celles-ci étaient brisées, elles redevenaient une eau inoffensive…

Mais cette information n'avait pas grande valeur dans le cas présent puisqu'elle continuait d'être incessamment assaillie de toutes parts. Pour se protéger, elle faisait confiance à son instinct. Elle ignorait comment cela arrivait mais elle savait toujours où frapper et quand, comme si l'épée lui dictait quoi faire.

Au bout d'un moment à se battre contre ces chaines glacées qui semblaient être infinies pourtant, son souffle se fit court et elle réalisa qu'elle ne pourrait pas tenir éternellement de la sorte.

Brisant une énième chaine machinalement, elle jeta un coup d'œil à Camille qui se trouvait un peu loin d'elle.

Cette dernière se tenait droite, appuyée de ses deux mains sur sa canne, et regardant la scène avec des yeux froids. Quand leurs regards se croisèrent, Maria sentit quelque chose attraper férocement son bras pour la tirer vers le haut.

Ses pieds quittèrent le sol au même moment et son premier reflexe fut de resserrer son emprise autour de l'épée. Elle leva alors les yeux pour voir qu'une chaine avait réussi à prendre au piège son bras droit, tout cela au prix d'un moment d'inattention. Bientôt, elle sentit un froid paralysant se propager à travers tout son corps, comme si la glace trouvait le moyen de se faufiler à travers ses veines… Si bien qu'elle ne put plus du tout bouger son bras et à peine ses autres membres…

Heureusement, elle put couper la chaine avec l'épée avant d'être totalement paralysée, et retomba à terre, désorientée.

Cette chute lui causa une douleur fulgurante au dos, une douleur si forte qu'elle mit bien plusieurs minutes à se relever… Mais elle réussit à le faire malgré tout et se tint sur ses deux jambes tremblantes, essoufflée comme jamais. Elle croisa ensuite de nouveau le regard de Camille …

Et cette fois, il n'était plus aussi impénétrable qu'auparavant. On pouvait y lire une considération et une inquiétude de la plus troublante sincérité. Son adversaire semblait visiblement se soucier d'elle, c'était d'ailleurs sûrement à cause de cela qu'elle l'avait laissée se relever alors qu'elle aurait pu lui administrer un coup fatal …

Camille aurait beau s'armer de tout le sérieux du monde, elle ne pourrait jamais vaincre son cœur. C'était un être sensible qui se souciait bien trop des autres pour penser correctement. Elle était très bête, dans un sens.

Profitant de ce moment de distraction de la part de son opposante, Maria s'élança comme une flèche vers elle.

Cette dernière, prise de court, ne sut réagir sur le moment. Maria lui lança alors sans ménagement un coup d'épée, la faisant reculer précipitamment. Ce pas en arrière fut sa déchéance puisqu'elle trébucha et se laissa tomber à terre, perdant sa pierre bleue au passage.

Maria sourit en constatant que celle qui l'avait dominée peu avant était maintenant à ses pieds.

Le regard des deux jeunes filles se croisa de nouveau celui de Maria, victorieux et celui de Camille, effrayé.

Dans un mouvement saugrenu, Camille tenta d'attraper sa pierre qui n'était pas bien loin mais Maria pressa la pointe de son épée contre sa gorge.

- Ne fais pas un geste ! la déconseilla l'épéiste.

Camille déglutit et Maria ne put s'empêcher de sourire.

- Ah, je vois ! sourit-elle. Sans ce Saphir, tu ne peux rien faire … Alors, maintenant que je te tiens, dis-moi que je suis la gagnante ou je te déchire la glotte !

- Oh, vraiment ? s'amusa Camille.

Au même, Miss Albertwood empoigna sa canne et frappa de toutes ses forces les jambes de Maria qui ne tarda pas à défaillir et à tomber à terre. Rapidement, Camille reprit possession de sa pierre et presque instantanément, des chaines de glace clouèrent Maria au sol.

Sur le dos, privée de la maitrise de tous ses membres, elle n'était plus un danger pour Miss Albertwood qui après s'être relevée et avoir épousseté sa robe de la poussière qui s'y était collée, se planta au-dessus de la vaincue.

- Pardon, Maria, s'excusa-t-elle en la dévisageant, mais tu ne m'as pas laissé le choix… Si tu t'étais montrée un peu moins arrogante, sans doute aurais-tu vraiment gagné …

- Camille …par pitié ! supplia peu après la vaincue en fermant les yeux. J'ai froid !

Aussitôt, Camille la libéra et Maria se releva, tremblante comme une feuille d'automne qui ne veut pas se détacher de l'arbre qui l'a vue pousser.

-Est-ce que tu vas bien ? lui demanda la porteuse du Saphir en s'approchant d'elle pour l'étreindre.

- Ah oui ! répondit-elle en se détachant de la faible emprise de Camille, même si elle perdait avec cela la chaleur qu'elle lui avait offerte.

Maria, toujours sous l'effet du pouvoir du Saphir, était glacée… Elle avait si froid qu'elle arrivait à peine à sentir ses membres et encore moins à bouger son bras. Mais Camille était chaude, tendrement chaude, comme si elle n'était pas la source de ce froid digne des régions les plus glaciales de la Terre.

- En es-tu sûre ? lui redemanda Camille avec un regard inquiet.

- Mais puisque j'ai dit oui ! répéta-t-elle avant de s'enfuir vers l'escalier et de disparaitre en courant par les marches.

Camille la regarda partir puis soupira.

Elle se tourna alors vers Undertaker qui s'approchait d'elle et le questionna du regard.

- Elle est très forte, je l'avoue, mais je pense qu'elle reste encore un peu immature, avoua-t-il.

Camille sourit.

- C'est amusant à entendre. Je ne crois pas que nous ayons un grand écart d'âge…

- L'âge, c'est dans la tête ! assura Undertaker.

- Et je ne dis pas le contraire, reprit Camille, mais parfois, la façon dont elle se comporte me trouble … C'est comme si je me voyais dans un miroir…

- Pourtant, tu ne lui ressembles pas, ma Mimi … Tu as toujours été mature et je crois que dernièrement, tu deviens une adulte complète.

- Il y a des responsabilités qu'une enfant ne peut porter ...

- Le regrettes-tu ?

- Un peu, avoua-t-elle. Mais je sais que l'enfance ne peut durer éternellement. En plus, l'année prochaine, je suis censée entrer dans le Monde ! Enfin … J'étais censée entrer dans le Monde mais vu mon état, on ne risque pas de me trainer souvent dehors. Maintenant, tous ne voient en moi qu'une chose fragile … Et dites-moi, qui jouerait avec une poupée à laquelle il manque une patte ?

- Une patte, ça se répare, lui répondit Undertaker en la prenant dans ses bras. Si tu veux, je pourrais essayer de te réparer mais puisque l'os est définitivement brisé, il faudra t'arracher le pied complètement et t'en placer un autre. Tu pourrais ainsi remarcher et tout ce que tu auras à faire, c'est cacher la prothèse…

- Non, déclina Camille en secouant la tête. Je ne suis pas sûre de vouloir qu'on m'arrache une partie de mon corps, même si je pourrais remarcher après cela… C'est une question de principe. Je suis née avec cette jambe, je mourrai avec cette jambe, quoi qu'on en dise !

- Je ne comprends pas pourquoi personne ne souhaite utiliser mes prothèses … Elles marchent pourtant très bien sur les animaux … ! Oh, mais viens avec moi, ma chérie, laisse-moi te faire des gâteaux, cela rendra cette discussion un peu plus joyeuse !

- Tu sais, à force de manger tes bons gâteaux, je ne vais plus pouvoir rentrer dans mes robes ! lui fit remarquer Camille alors qu'il la portait en montant les marches de l'escalier.

- Tant mieux, manche à balai ! Dis-moi, ils ne te nourrissent pas dans ta grande maison ou quoi ? Tu es faîtes d'os !

- Bien sûr qu'on me nourrit ! affirma-t-elle. Mais après avoir mangé un seul de tes délices, on perd goût à toute chose !

- Ah, tu as bien raison !

Et elle n'avait pas tort que sur ce sujet, au contraire.

Dans la cuisine, Undertaker servit son invitée beaucoup de bonnes choses et elle put reprendre des forces. Puis, lorsqu'elle eut fini, elle le pria de s'assoir avec elle. Ainsi, ils purent délibérer sur le sort de Maria.

Les deux s'accordaient à dire qu'elle avait du potentiel mais que son caractère était un frein sérieux à son épanouissement.

- Honnêtement, dit Camille, si cela ne dépendait que de moi, je la laisserais faire comme il lui plait … Mais je … Mais j'ai peur de prendre une mauvaise décision et qu'au lieu de lui permettre de réaliser ses rêves, je la mène vers un désenchantement complet. Je voix très bien qu'elle ne réalise pas vraiment dans quoi elle veut s'embarquer. Moi, j'ai été choisie, donc je n'ai pas le choix … Mais, elle, elle a droit à une vie normale, je ne veux pas la priver de cette chance…

- Ouais, ma Mimi, c'est ça ! l'approuva l'homme bizarre. Mais quoiqu'il arrive, ma Marinette n'a rien à perdre. Elle a déjà connu beaucoup de misère, un peu plus ne devrait pas la briser … Et puis, il ne lui reste pas une éternité. Ses poumons sont en train de tomber en lambeau au moment où on parle. Elle veut se montrer utile durant le temps qu'il lui reste. Et je peux la comprendre, car il n'y a rien de pire que d'être inutile…

- Vous avez raison, acquiesça Camille avec un petit sourire. Allons, maintenant, dit-elle, je voudrais aller au chevet de M. Landers, peux-tu m'aider à y aller ?

- Avec plaisir, accepta-t-il en se levant pour lui offrir son bras.

Camille le prit avec plaisir mais au même moment, il la souleva en riant.

- Tu ne croyais pas que j'allais te laisser marcher !?

La jeune fille ne répondit pas et se contenta de sourire, résignée à l'idée qu'Undertaker n'allait jamais lui accorder la gratification de se déplacer seule tant qu'il était là. Mais étrangement, elle ne se sentait plus heurtée par ce traitement, au contraire, elle prenait par son biais conscience de la gentillesse d'Undertaker à son égard et elle lui en était reconnaissante.

Undertaker ne tarda pas à la mener à la chambre du blessé et Camille prit place sur une chaise juste à coté de celui-ci.

Aussitôt installée à son chevet, la jeune fille s'empara à nouveau de sa main et la pressa entre les siennes.

Elle ne dit rien cependant, se contentant de le tenir ainsi tout en l'observant longuement.

En remarquant cela, Undertaker préféra se retirer.

Une fois son ami parti, Camille laissa libre cours à ses sentiments.

Au premier abord, elle avait été grandement révoltée en voyant Ash Landers dans une telle misère mais plus elle le regardait et plus elle se sentait coupable.

- M. Landers, allez-vous un jour me pardonner ? lui demanda-t-elle finalement en serrant sa main entre les siennes.

Ce dernier sourit faiblement à travers sa douleur.

- Mais vous n'avez rien fait, réussit-il à répondre.

- Et c'est bien le problème, répliqua Camille. J'aurais dû vous garder à mes côtés, quel qu'en soit le prix. Je vous dois tant et pourtant, vous avez tant souffert par ma faute. Désormais, je ne laisserai plus personne toucher à un seul de vos cheveux, affirma-t-elle doucement.

- Mais c'est mon devoir et mon plaisir de vous servir …

- Cessez de parler, le pria la jeune fille. Cela vous coûte trop d'efforts et je n'ai pas besoin d'entendre ce que je sais.

Car, oui, elle était au courant depuis longtemps, peut-être depuis qu'elle l'avait rencontré, que M. Landers était un chevalier, et un vrai. Il était de loin bien plus valeureux que tous les princes de ses contes d'enfant et il le lui avait prouvé trop de fois déjà. Mais elle, imbécile qu'elle était, elle avait préféré fermer les yeux sur tout ce qu'il avait dû endurer par sa faute.

Or, elle ne pouvait plus laisser les choses dans cet état.

Tous les vrais chevaliers méritent d'être honorés et récompensés, M. Landers encore plus que les autres. Alors Camille allait s'assurer personnellement qu'il reçoive ce qu'il méritait.

- Je vais tout dire à Alexandre, l'informa-t-elle. Je vais lui dire que je lui ai menti, je vais lui dire que le comte Phantomhive m'a enlevée et m'a emprisonnée, et que c'était à cause de cela que j'avais disparu … Je vais lui dire que vous n'avez rien fait, que je suis celle qui s'est enfuie de votre surveillance, que tout était de ma faute à la base … Et vous allez retrouver votre place à Scotland Yard, vous allez même être promu quand je révélerai que vous m'avez sauvé la vie. Sans vous, je ne serais pas là en ce moment. Je …, déglutit-elle. Je sais très bien que ce n'est pas assez pour effacer ma monumentale erreur … mais … mais … Je ne sais vraiment pas quoi faire de plus !

Après l'avoir entendue lui faire part de ses projets, Ash sentit sa voix se briser vers la dernière phrase et un silence suivit. Le chevalier blanc ne réalisa la cause de ce mutisme que quelques instants plus tard quand il sentit des gouttes chaudes tomber sur la paume de sa main, celle que Camille tenait au creux des siennes.

Rassemblant toutes ses forces, il se mit en position assise sur le lit malgré la douleur et put voir que la jeune fille pleurait silencieusement, faisant de son mieux pour ne pas se faire remarquer. Remarquant qu'il l'observait, Camille s'empressa d'essuyer ses larmes.

- Ne me regardez pas … S'il-vous-plait ! Je sais que c'est misérable de pleurer … Je-je me suis promis trop de fois d'arrêter de le faire … Mais je n'y suis jamais arrivée ! Vous voyez ? Vous voyez comme je suis faible ?!

Et elle se remit à sangloter en silence, n'arrivant pas cette fois à réprimer ses larmes à cause de la honte qui l'acculait.

Silencieux, M. Landers se pencha en avant pour prendre Camille dans ses bras mais celle-ci le repoussa comme s'il voulait lui faire du mal.

- S'il-vous-plait, ne me touchez pas ! Réservez votre compassion à des gens qui la méritent !

Nullement découragé par ce refus, M. Landers brava ses blessures pour porter secours à cette âme en détresse.

- Ce n'est jamais une honte de pleurer, Mademoiselle, sachez-le … Ce n'est jamais une honte de dire ce qu'on ressent, loin de là, car à mon sens, c'est l'acte le plus valeureux qui soit. Pouvoir montrer sa faiblesse est la preuve ultime de confiance en soi. Voyez-vous, moi aussi j'ai beaucoup pleuré dans ma vie, avoua-t-il avec un sourire honnête, s'attirant ainsi l'attention complète de la jeune fille. Oui, j'ai pleuré, j'ai pleuré ce qui en était digne et jusqu'à maintenant, je pleure quand le désespoir me gagne et je sens que je ne vais jamais cesser de pleurer … Car pleurer est une libération c'est la glace qui entoure le cœur qui fond et qui s'échappe par les yeux, laissant de la sorte un cœur guéri…

Camille se mit à sourire malgré elle puis détourna les yeux en rougissant.

- Je vois bien que vous êtes embarrassée … Mais il n'y a pas de quoi l'être …

- Non, je ne suis pas embarrassée par ce que vous croyez, le détrompa-t-elle en séchant ses larmes, je suis embarrassée car je ne mérite pas de vous voir me soutenir alors que je vous ai fait tant de mal auparavant …

- Mais tout le monde fait des erreurs … Ce qu'on ne fait pas délibérément, aussi mal soit-il, ne doit pas être puni. Sachez que je ne tiens contre vous aucune rancœur alors cessez de vous faire souffrir inutilement.

- Merci … Merci beaucoup, murmura Camille tout bas. Vous me soulagez vraiment d'une partie de ma douleur mais je continue à être dégoûtée de ce que j'ai fait … Vous n'avez pas idée de ce que j'ai pu commettre comme crime à cause de mon idiotie. Alors je veux être punie … Si je ne le suis pas, comment pourrais-je continuer à vivre ?

Mr. Landers cligna des yeux, ne réalisant pas pleinement ce qu'elle venait de lui dire. En remarquant son trouble, Camille eut un minuscule sourire.

- Vous n'êtes pas le seul à qui j'ai fait du mal... J'ai … Eh bien, j'ai tué quelqu'un...

Silence.

Silence morbide.

Silence qui asséna un coup de poignard au cœur de Camille. À cet instant, elle sut qu'elle venait de perdre toute l'estime que Mr. Landers lui portait.

- Expliquez-vous, lui demanda-t-il, troublé. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

- Vous n'êtes pas sans savoir que le comte Phantomhive est mort dans la maison de ma famille, dans le Hamphire … Eh bien, sachez que ce n'est pas sa fiancée qui l'a assassiné comme le prétend tout le monde mais mon frère et le comte Trancy, lui révéla-t-elle calmement. Ils ont tout prémédité, ces deux diables … Ils croyaient que tout allait se passer bien mais Elisabeth les a vus alors ils ont été obligés de s'en débarrasser. C'était le comte Trancy qui devait s'en charger pendant que mon frère s'occupait des invités mais c'est moi qui me suis salis les mains à la place.

- Mais pourquoi avez-vous fait cela ? lui demanda alors le chevalier.

- Eh bien parce qu'elle était délirante, folle de tristesse, et que moi au lieu de la soutenir, je n'ai voulu que la faire taire … Elle menaçait de tout dire, de salir mon frérot, de le tuer même … Et je ne pouvais pas laisser passer cela. C'était lui ou elle …Sur le moment, je ne voyais que cela. Et même maintenant, je ne sais comment j'aurais pu agir autrement …

Mr. Landers allait parler lorsqu'elle l'interrompit.

- Vous pouvez peut-être penser que c'est à cause de mon immaturité et vous aurez raison… Mais dîtes-moi ? Que pouvais-je faire d'autre ? Le mieux aurait été d'ignorer mes sentiments et de suivre le droit chemin… Mais j'aime mon frère, je l'aime de tout mon cœur, murmura-t-elle encore comme s'il s'agissait d'une confession obscène.

Mr. Landers soupira.

- Je vous comprends. Vous êtes humaine, vous suivez votre nature. Car nul ne peut échapper pleinement à sa nature et c'est bien là le malheur … Tout aurait été si simple si nous avions été autre chose.

Il y a trop peu de femmes belles dans le monde pour qu'elles puissent passer inaperçues.

Ainsi, après son entrée au service des Midford, Lydia n'avait pas tardé à faire la conquête de plusieurs hommes. Mais le plus épatant dans cette nouvelle, c'était qu'elle n'avait absolument fait aucun effort pour s'attirer toute cette admiration. Du maitre d'hôtel jusqu'au dernier des laquais, tous ou presque étaient à ses pieds… Et cela s'était fait en donnant le pire de sa personne.

A l'instar de son comportement avec les comtes et les barons, elle traitait les pauvres autres serviteurs avec le mépris le plus évident jamais de regards, jamais de sourires, jamais une remarque gentille ... Mais même en se couvrant de ce costume de reine des glaces, elle n'arrivait pas à se défaire de l'attention insistance et désagréable de ses nombreux prétendants. Alors elle ne savait vraiment plus que faire pour avoir la paix.

D'autant plus qu'aucun de ces derniers n'avait son estime. Elle savait qu'ils ne voulaient que son physique… Ils la jetteraient à l'instant si elle venait à perdre sa beauté et sa jeunesse car aucun d'eux ne voyait plus loin que son beau visage et sa taille de guêpe.

Alors que ce qu'elle voulait, c'était quelqu'un capable de l'admirer pour ce qu'elle était vraiment.

Mais existait-il seulement un homme pouvant ignorer l'apparence d'une femme ?

Lydia en doutait très fortement. Voilà pourquoi elle ne se voilait jamais la face et qu'elle ne sombrait jamais dans l'un de ces fantasmes romantiques qui caractérisaient l'imagination des filles de son âge.

Bien sûr qu'un homme serait toujours attiré en priorité par un joli minois mais ce même homme pouvait bien respecter sa compagne pour ses traits intellectuels et son caractère … Tout comme une femme peut oublier la condition sociale d'un homme pour se concentrer sur ce qu'il est au fond de lui.

Mais encore là, il ne fallait pas comparer l'incomparable.

Les femmes de leur temps choisissaient par nécessité car à part le mariage, elles n'avaient aucune possibilité de s'élever socialement ou de parvenir à leurs besoins. Elles n'avaient qu'une seule dignité également donc elles ne pouvaient se permettre de faire un choix irréfléchi. Si cela venait à arriver, elles se retrouveraient rejetées par tous… Un peu comme ce qui était arrivé à Lydia Rollington.

De l'autre côté, la dignité des hommes dépendait de leurs pantalons. Si l'un d'eux se retrouvait déshonoré, il n'avait qu'à acheter un nouveau costume et la société le considérait comme avant. Il pouvait épouser et divorcer comme bon lui semblait, tromper son épouse, avoir des enfants illégitimes et il n'y aurait personne pour le blâmer, pas même sa femme.

Lydia se mordit les lèvres et secoua la tête en repassant la chemise du maître car toutes ces pensées commençaient à lui donner une sérieuse migraine. Chaque fois qu'elle analysait sa situation, elle maudissait le sort d'être née femme, de dépendre si misérablement d'un sexe qui ne voyait en elle qu'une pièce de décoration au mieux …

Mais ce n'était pas le cas de tous les hommes.

Lorsqu'elle repensait à la façon dont Théophile la regardait, elle n'avait pas l'impression qu'il la considérait comme une proie ou un trophée… Non, lorsque son bon Théophile la couvrait de ses regards, elle avait l'impression qu'il contemplait son âme. Elle se sentait en sécurité entre ses beaux yeux bleus …

- Hé, Sophie, pourquoi tu rougis ? lui demanda soudain une de ses collègues.

Lydia ne répondit pas mais posa le dos de sa main sur sa joue et sentit qu'elle était brûlante. Effectivement, son visage était rouge.

C'est là qu'elle sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine et qu'elle réalisa que quelque chose était en train de grossir en elle …

Récemment, elle pensait presque tout le temps au jeune médecin… Et c'était trop.

Elle n'était pas idiote et elle comprenait que Théophile pouvait au mieux éprouver de la pitié à son égard … Mais son cœur le désirait et elle n'y pouvait rien.

Elle se languissait de la chaleur de son corps, de son parfum qui lui rappelait la mer, de ses yeux entre lesquels elle sentait que rien ne pouvait lui arriver … Et à chaque fois qu'elle réalisait à quel point elle le voulait, elle sentait une vague de frustration la dévaster. Car elle savait qu'elle ne pouvait l'avoir et que même s'il voulait bien d'elle également, jamais elle ne se permettrait de s'unir à lui.

Théophile était au-dessus d'elle sur tous les points … Elle ne méritait même pas de lui baiser les mains.

Lydia savait qu'elle n'était qu'une fille sans valeur et qu'il était une étincelle destinée à devenir l'un des astres les plus brillants de leur monde … Alors il méritait quelqu'un à sa hauteur.

Elle, de son côté, avait rasé l'idée de mariage ou d'amour de ses projets. Désormais, elle ne vivait plus que pour elle-même.

Devenir femme de chambre n'était que la première étape de son plan. Elle allait travailler ici pendant quelques mois pour amasser de l'argent et publier une annonce dans le journal. Elle allait essayer de devenir institutrice car après tout, elle était assez instruite pour cela … Et de là, elle irait aussi loin que peut aller une femme de leur temps avec de l'ambition et du courage.

La journée de Lydia se passa comme à l'ordinaire par la suite.

Sauf qu'au coucher du soleil, pendant qu'elle s'occupait de la chambre de Mrs. Midford, elle tomba sur quelque chose d'inattendu.

Alors qu'elle rangeait la table de chevet de la maîtresse de maison, elle fit tomber un écrin noir qui, après être tombé sur le tapis, s'ouvrit pour révéler un bracelet. En se penchant pour le ramasser, Lydia retint son souffle…

Il était si beau.

Jamais encore elle n'avait aperçu un bijou aussi éclatant et Dieu savait combien de pierres précieuses elle avait eu l'occasion de voir ou de porter … Le bracelet était constitué de diamants principalement mais ce qui faisait toute son exception, c'était la pierre verte placée en son centre.

C'était du jade, Lydia le sut au premier coup d'œil.

Les jades, d'ordinaire, n'avaient rien de bien captivant… Mais celui-ci était si bien taillé, si brillant, qu'il éclipsait tous les diamants l'accompagnant, même si ces derniers valaient théoriquement bien plus que lui.

La lumière orangée qui pénétrait la chambre à travers les fenêtres, celle du soleil couchant, se réfléchissait sur toutes les facettes de la pierre, et ne la rendait que plus incroyable encore…

N'était-elle pas en train de rêver ? Un objet pareil pouvait-il seulement exister ?

Lydia hésita avant de prendre son courage à deux mains et tendit les doigts pour empoigner le bracelet…

Dès que ses doigts eurent effleuré le Jade, celui-ci brilla…

La jeune femme retira aussitôt sa main comme si l'objet l'avait brûlée et tomba sur ses genoux. Elle resta ensuite un long moment à répartir ses regards entre la pierre et ses doigts, doutant de sa santé mentale. N'était-elle pas vraiment devenue folle ?

Pour le savoir, elle retoucha le Jade et ce qui était arrivé la première fois se reproduisit… Seulement cette fois, elle ne détacha pas sa main de la pierre et au contraire, la serra vigoureusement dans la paume de sa main comme si elle craignait qu'on la lui arrachât.

Une lumière verte baigna alors la pièce toute entière et Lydia sentit une vague de plaisir la parcourir. Elle pressa la pierre verte contre son cœur battant et se mit à respirer lourdement… En faisant ce geste, elle se sentit complète, forte, toute-puissante même. Elle se sentit capable de soulever des montagnes et de soumettre des géants…

Et elle sut alors qu'elle était désormais incapable de se séparer de cette pierre, qu'elle devait à tout prix la garder et savoir si le sentiment de pouvoir qu'elle lui procurait était réel ou pas.

Mais elle se devait d'agir avec méthode. Elle ne prendrait pas cette pierre aujourd'hui et maintenant, c'était trop risqué. On devinerait qu'elle avait pris le bracelet trop facilement … Non, ce qu'il fallait, c'était des circonstances atténuantes…

C'est en pensant ainsi qu'une idée frappa Lydia ce qu'elle s'apprêtait à faire, cela portait le nom de vol et cela faisait d'elle une voleuse.

Voleuse était un mot laid, d'une laideur insupportable et à la signification absolument terrible… Il n'y avait que les pauvres gens qui volaient pauvres de cœur ou pauvres d'argent, cela avait peu d'importance. Elle avait été élevée mieux que cela, n'est-ce pas ? Alors pourquoi l'idée de voler lui semblait-elle à cet instant si séduisante ?

Peut-être qu'après avoir perdu son statut social, elle avait également été dépossédée de sa noblesse d'esprit ? Elle était désormais une femme aux mains sales elle avait tué, elle avait commis un meurtre…

Alors, concrètement, que perdait-elle de plus à voler ?

Elle n'avait aucune dignité, aucun honneur… Son cœur était désormais froid et rocheux.

Mais si ce n'était pas ses principes qui l'empêchaient d'agir, alors qu'était-ce ?

Elle y réfléchit une minute puis grimaça de déplaisir quand elle réalisa la vérité.

C'était à cause de lui, à cause de cet intrus, à cause de ce petit médecin qu'elle hésitait à commettre ce délit.

Oh, comme Lydia avait aimé l'entendre l'appeler « honnête » malgré tout ce qu'elle lui avait révélé sur son passé, elle qui ne l'avait jamais vraiment été ! Au fond d'elle, elle voulait qu'il ait raison, qu'il puisse être fier d'elle si un jour on devait la juger mais plus que tout, elle voulait ressembler à cet être pour mieux se rapprocher de lui.

Théophile était droit, il était l'incarnation de l'honnêteté et de la gentillesse. Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à voir comment il avait réagi quand elle lui avait révélé ses plus sombres secrets.

Soupirant, elle maudit l'influence de cet homme sur ses décisions et remit le bracelet dans l'écrin noir.

Elle ne descendrait pas aussi bas, pour lui.

1 Octobre 1897 – Demeure londonienne des Midford

Ding ! Dong !

Lydia ne prêta pas attention à la sonnerie qui retentit alors qu'elle balayait le couloir. Ce devait sans doute être le facteur ou un énième visiteur de la maîtresse de maison. Mais cela se révéla être une des rares fois où elle était dans l'erreur.

- Hé ! Sophie !

La servante soupira en entendant l'une de ses collègues l'appeler tandis qu'elle courrait vers elle. Reprenant son balayage, elle fit semblant de ne pas l'avoir entendue.

- Sophie! répéta la jeune femme en noir, à bout de souffle une fois près d'elle. Tu me ne croiras pas !

Lydia ne daigna pas répondre car le sourire qu'affichait l'autre servante lui déplaisait fortement. Elle sentait qu'il était un mauvais présage pour ce qui allait suivre.

- Il y a un très beau jeune homme qui t'attend en bas, il a demandé à te voir !

La concernée arrêta soudain de balayer. Elle n'attendait personne.

- De quoi a-t-il l'air, ce très beau jeune homme ? demanda-t-elle alors à sa collègue, étonnée.

- Ah ! fit cette dernière en mettant ses mains sur ses hanches. On voit que t'as retrouvé ta langue !

- Je ne suis pas d'humeur à plaisanter, la rabroua Lydia.

Sa collègue bouda.

- De toute façon, tu n'es jamais d'humeur à rien… Alors, reprit-elle. C'est qu'il est grand, il est beau, il est brun – oh que ses cheveux ont l'air soyeux au passage – et il est poli à chavirer !

Lydia ne put s'empêcher d'esquisser un léger sourire, à la fois de soulagement et de raillerie à l'égard de celle qui lui apportait la nouvelle. Elle était à présent fixée sur l'identité de son visiteur et c'était la meilleure chose qui pouvait lui arriver.

Mais son soulagement ne dura guère longtemps.

Elle voulait certes le revoir mais elle ne devait pas le faire. Elle ne se faisait plus confiance. Et elle était loin d'aimer l'effet qu'il avait sur elle. C'était comme si quelque chose en elle ne cessait de se battre contre l'intrusion de cet homme dans son cœur.

- Alors, tu viens ? lui demanda de nouveau sa collègue. Il t'attend et il avait l'air très désireux de te voir …

Lydia soupira une nouvelle fois elle n'aurait jamais dû lui dire où elle travaillait.

Cessant définitivement de balayer, elle s'en alla voir son visiteur, ne prenant même pas la peine de jeter un autre coup d'œil à celle qui était venue l'informer de son arrivée et qui repartit à ses propres occupations.

Alors qu'elle marchait, Lydia était pleine de courage et de fortes convictions … Mais lorsque les beaux yeux de cet ange se posèrent sur elle, elle sentit tout cela s'évaporer.

- Bonjour, Miss Sophie, dit-il avec un sourire presque timide, cachant quelque chose derrière son dos.

Lydia pinça les lèvres et ne put faire autre chose que détourner le regard.

Il était dans le vestibule et portait un costume de ville assez simple … Simple mais incroyablement élégant ne put s'empêcher de rajouter une petite voix au fond de sa tête. Et effectivement, personne ne pouvait nier que le goût vestimentaire de Théophile était très sûr : une cravate bleu sombre, une chemise blanche, un pantalon et un veston noirs d'une qualité indéniable dans la coupe comme dans le tissu. C'était simple, certes, mais lorsqu'on se penchait réellement sur cet habillage, l'on se rendait que compte c'était une simplicité merveilleusement étudiée. Il devait sûrement avoir passé un temps fou à choisir chaque pièce avec précaution.

Mais cela, Lydia ne s'en rendit compte qu'après leur interaction. Sur le moment, elle était bien trop subjuguée par la présence de Théophile pour penser quoi que ce soit de concret.

- Que faites-vous ici ? réussit-elle à lui demander malgré son trouble.

De derrière son dos, il révéla alors un bouquet de fleurs blanches. Lydia en resta interdite.

- Je suis venu voir si vous vous portiez mieux depuis la dernière fois, répondit-il en lui tendant le bouquet. Tenez, c'est pour vous … Avec mes meilleurs vœux de santé.

Plus par instinct qu'autre chose, Lydia prit le bouquet et le porta à son nez.

Une inspiration lui suffit pour savoir que ces fleurs étaient fraîches, comme si elles avaient été cueillies le matin même …

Devant le silence de la jeune femme, le médecin fut cependant embarrassé et rapidement, il se sentit obligé de continuer à parler.

- J'aime vraiment les œillets, lui confia-t-il. Et lorsque je les ai vus, je n'ai pu m'empêcher de penser à vous … Elles vous ressemblent … Oh ! Selon moi seulement ! se rattrapa-t-il. J'espère que vous aussi vous les aimez...

Lydia examina la réaction du jeune homme avec de grands yeux. Elle se rendit ainsi compte qu'il était mal à l'aise lui aussi et qu'elle ne lui rendait pas les choses plus faciles en restant inexpressive.

- Moi aussi j'aime les œillets, répondit-elle en prenant le bouquet plus fermement en main.

C'était un mensonge, elle n'avait jamais aimé les œillets, surtout lorsqu'ils étaient blancs. Sincèrement, Lydia les trouvait fades. Mais pour le plaisir de celui qui se trouvait en face d'elle, la belle jeune femme était prête à tout aimer.

A ces mots, elle vit d'ailleurs les épaules de Théophile se détendre et sa posture se relâcher.

Il lui offrit ensuite un magnifique sourire, comme un enfant à qui on aurait fait une grâce.

- J'avais peur que vous preniez mal ma visite pour tout dire… Mais je n'avais aucun moyen de vous contacter.

Oh, vraiment ? pensa Lydia. Toute son intelligence était apparemment mise au service de ses cours de médecine, si bien qu'il ne lui restait plus assez de neurones pour considérer les options les plus évidentes.

- Vous auriez pu m'écrire, lui rappela-t-elle avec un sourire en coin.

- J'avoue que je n'ai pas voulu utiliser ce moyen, avoua-t-il alors.

- Pourquoi donc ?

- Une lettre, ça se lit, ça se plie puis ça s'oublie… Comme premier contact, ce n'est guère respectueux. Personnellement, je trouve que les échanges sont toujours plus humains lorsqu'ils se font les yeux dans les yeux … Vous ne croyez pas ? Et je mourrai d'envie de vous offrir ce bouquet au passage ! révéla-t-il avec un autre grand sourire.

Lydia ne put cacher le sien à son tour et, jouant aves les pétales blanches du bout des doigts, elle baissa les yeux.

- Merci, merci sincèrement d'avoir pensé à moi … J'adore votre attention. Et ne vous inquiétez pas pour moi, j'ai toujours été bien portante et j'ai repris très tôt après … l'accident.

- Quand attentez-vous votre prochain cycle menstruel ? lui demanda-t-il soudain.

La jeune femme releva les yeux vers lui brutalement, surprise. Quel était ce changement dans son ton ? Elle jeta ensuite un coup d'œil autour d'eux pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls : en aucun cas elle ne souhaitait que quelqu'un surprenne leur conversation à ce sujet.

- Je ne sais vraiment plus … J'ai perdu le compte, à vrai dire, répondit-elle après quelques instants.

- Voilà qui est fâcheux, concéda le jeune médecin. Je vais rouvrir mes livres, je crois qu'il y a un chapitre très intéressant sur les menstruations dans l'un de mes anciens manuels. Ce n'est pas ma spécialité donc je dois réviser… Enfin, si votre cycle ne revient pas d'ici à vingt jours, je vous préviens qu'il y a cas de s'inquiéter.

Il parlait du sujet librement, même un peu trop au goût de Lydia. Peut-être qu'au bout d'un moment à étudier le corps humain sous toutes ses coutures, une sorte d'indifférence à ses aspects peu reluisants apparaissait chez les médecins ? Mais Lydia n'était pas médecin, elle avait donc honte. D'autant qu'elle n'avait encore jamais parlé de ce sujet avec quiconque à part sa mère.

- Oh, il n'y a pas à être gêné, la rassura Théophile en constatant son trouble. Nous parlons d'une chose toute aussi naturelle que de respirer ou de cligner des yeux. Je suis médecin et vous êtes une patiente. Je ne veux que votre bien.

- Oh, alors j'imagine que vous faîtes cela avec toutes vos patientes ?

Il rougit.

-Eh bien, je traite toutes mes patientes comme vous… Même si je dois avouer que votre état m'intéresse tout particulièrement. J'y suis impliqué de façon plus émotionnelle. Après tout, vous êtes mon amie et je tiens à ce que vous vous rétablissiez comme il se doit. Mais pourquoi poser la question ?

Ce fut au tour de Lydia de rougir.

- Je ne m'attendais pas à tant de sollicitude de votre part … Mais je ne devrais pas m'en étonner, vous êtes un bon médecin.

- Merci mais je ne fais que mon travail. Alors, sommes-nous d'accord pour que vous veniez me voir au moindre souci ?

- Bien sûr ! sourit-elle.

Il eut l'air content de sa réponse bien que Lydia sente qu'il voulait ajouter quelque chose.

- Vous savez, vous pouvez me dire ce que vous voulez, je ne serai ni offusquée ni moqueuse, l'encouragea-t-elle.

Il eut l'air surpris l'espace d'une seconde qu'elle ait réussit à voir à travers lui mais se ressaisit rapidement et hocha la tête.

- Eh bien … Je voulais vous emmener voir une de mes connaissances, lui avoua-t-il en la regardant dans les yeux.

- Qui est-ce ?

- C'est un spécialiste de l'esprit et de la personnalité, un docteur en quelque sorte … Il a aidé beaucoup de gens à se remettre de grands traumatismes et je pensais qu'il pourrait vous aider à surmonter les vôtres. Vous pourrez vous confier à lui les yeux fermés, c'est une personne de confiance.

- Merci mais je refuse, répondit la jeune femme en détournant les yeux. Je n'ai pas besoin de cela … Du moins, je n'en ai plus besoin. Croyez-moi, Théophile, je ne suis pas aussi fragile que j'en ai l'air. J'ai fini par accepter ce que j'ai perdu … Maintenant, je préfère effacer le passé et me perdre dans l'avenir.

- Je ne vous crois pas ! protesta-t-il en agrippant soudain son épaule. Tout en vous crie douleur, vos yeux sont gorgés de tristesse … Ne voulez-vous pas guérir complètement ?

Lydia posa sa main sur la sienne pour la retirer doucement de son épaule mais ne la lâcha pas pour autant.

- Je vous comprends, lui assura-t-elle aussi doucement qu'elle le pouvait. Vos intentions sont nobles… Mais en tant que médecin, vous êtes bien placé pour savoir que certaines cicatrices ne pourront jamais disparaître. Je reconnais que ce qu'on m'a fait m'a changée à jamais … Et quoi que je fasse, je ne pourrai jamais redevenir la femme que j'étais. Mais j'ai beau souffrir maintenant, je souffre moins qu'avant … Parce qu'avant de vous rencontrer, lui dit-elle en serrant sa main entre les siennes, je croyais que tous les hommes étaient des monstres, que la vie n'avait aucune raison d'être vécue. Mais maintenant que je sais que vous existez, j'ai changé d'avis sur la question … Merci d'avoir été là pour moi même si à présent, il faut que vous vous remettiez sur le droit chemin.

Visiblement anéanti par son discours, Théophile baissa les yeux, incapable de soutenir son regard. Lydia sentit son cœur se serrer de le voir ainsi, totalement désemparé… Lui qui ne voulait que l'aider. Ainsi, elle réalisa à quel point il était sensible. Et ce trait ne le rendait que plus charmant à ses yeux.

- Oh, vous me faîtes mal comme ça … Allez, regardez-moi, Théophile, lui demanda-t-elle en caressant sa main.

Encouragé, il leva les yeux vers elle de nouveau. Lydia put ainsi y lire une grande déception.

- Mais pourquoi réagissez-vous ainsi ? Ce n'est pas grave … Ce n'est rien !

- Mais si, c'est grave ! s'indigna tout à coup Théophile. Comment voulez-vous que ce ne soit rien ? Et savez-vous que si je réagis comme ça, c'est parce que je me sens impuissant devant votre détresse, moi qui devrais avoir tous les moyens de vous soulager !

Ses mots transpercèrent son cœur.

Elle était une statue de glace et lui le vilain soleil qui la faisait fondre petit à petit …

- Théophile, murmura Lydia en levant la main pour caresser sa joue.

Ce fut un geste naturel, une tendresse qui ne pouvait être réprimée.

- Si vous saviez à quel point je vous … estime, lui avoua-t-elle. De toute ma vie, personne ne s'est jamais autant soucié de mon bien-être que vous … pas même des gens qui étaient liés à moi par le sang. Alors laissez-moi vous dire que vous n'êtes pas impuissant, bien au contraire … Lorsque je vous entends, lorsque je vous regarde, lorsque je sens votre sollicitude à mon égard, je me dis que je suis la personne la plus chanceuse au monde…

- Comme vous voudrez, Sophie, céda-t-il. Je vous comprends et je n'insisterai plus … Vous êtes magnifique.

Lydia eut un mouvement de recul à ce compliment inattendu, lâchant la main de Théophile. Ce simple qualificatif était comme une douche froide. Elle réalisa alors que la situation lui échappait, glissait entre ses doigts sans qu'elle ne puisse rien y faire. Il fallait reprendre le contrôle, et sur le champ !

- Maintenant allez-y, lui demanda-t-elle, détournant ses yeux des siens. Allez-y, répéta-t-elle, vous devez sûrement avoir quelque chose de plus intéressant à faire … Et moi, eh bien, moi … Je dois retourner à mon travail.

- Oh, je vois, lâcha-t-il. Mais en fait, aujourd'hui est mon jour de repos… Je n'ai pas tant de choses à faire. Et vous, n'avez-vous jamais de répit dans votre travail ?

- Eh bien … Normalement, j'ai six jours de repos par mois, il suffit que je les demande à ma supérieure quand il faut que je sorte…

- Oh, très bien ! sourit-il en sortant un carnet de l'intérieur de sa veste.

Il en déchira un papier puis le tendit à Lydia.

- Voici mon adresse, lui indiqua-t-il. Normalement, j'ai toujours un jour de repos entre mes études et mon poste à l'hôpital … Si vous voulez qu'on se revoit, vous pouvez m'écrire, j'en serai très content. Oh, et en général, voulu-t-il préciser. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous pouvez venir chez moi pour solliciter mon aide, je serais toujours ravi de pouvoir vous donner un coup de main !

La jeune femme rangea le papier rapidement, embarrassée.

-Je pense qu'il serait décent que je me retire, soupira enfin Théophile. Ne travaillez pas trop durement, lui recommanda-t-il encore. Portez-vous bien, chère Sophie !

Il s'en alla rapidement, ne laissant pas à Lydia l'occasion de placer un autre mot.

Le regardant s'en aller avec regret, même si c'était elle qui le lui avait demandé, Lydia porta de nouveau le bouquet à son nez.

En rentrant chez elle, Camille se sentait libérée ...

Puisque Undertaker l'avait reconduite à la maison en silence, sachant qu'elle avait besoin de tranquillité pour pouvoir réfléchir, elle avait eu l'occasion de mûrement peaufiner son projet. Car l'entreprise qu'elle comptait engager n'était pas des plus simples. Mais malgré la difficulté, elle était décidée à aller jusqu'au bout, parce qu'elle ne pouvait plus vivre ainsi.

Depuis longtemps, elle vivait dans le mensonge. Elle dormait et s'enfonçait dans des draps sales. Elle se sentait si souillée qu'elle évitait de se regarder dans le miroir tellement sa propre image la révulsait.

La jeune fille savait qu'en se confiant à son frère, elle ne recevrait pas le châtiment qu'elle méritait mais ce serait une libération de pouvoir partager avec lui sa peine… Et par la même occasion, elle réparerait l'une des conséquences les plus terribles de sa négligence.

Camille réalisa ainsi qu'elle aurait dû, juste après avoir échappé à la demeure des Phantomhive, dire la complète vérité. Cela avait été une erreur de jouer la carte du mensonge.

Mais elle n'avait pas menti pour rien, et ses raisons à cette époque étaient compréhensibles.

D'une part, elle avait souhaité protéger son frère d'une chose qui le dépassait et d'une autre, elle avait voulu préserver Ciel du courroux d'Alexandre car déjà à cette époque, elle avait craint ce qu'il pourrait faire subir à une personne dans ses mauvaises grâces.

Seulement, aucune de ces raisons ne tenaient plus debout aujourd'hui.

Premièrement, Ciel n'était plus désormais.

Deuxièmement, Alexandre avait prouvé qu'il pouvait se montrer d'une bassesse infâme sur des questions de la plus vulgaire importance. Donc, il n'y avait plus aucune motivation concrète de taire la vérité.

Et pour une fois, elle ne prenait pas l'affect en compte.

La vérité devait être dévoilée.

Elle devait le faire même si elle aimait son frère, même si elle l'aimait follement, de cet amour filial qui pousse à batailler contre des peuples entiers pour le bien des siens. Elle savait que lui aussi, il l'aimait, elle en était totalement convaincue. Il avait beau peu le montrer, il se souciait vraiment de son bien-être…

Et même cela avait une explication.

Alexandre était un être qui n'avait jamais connu l'amour… Elle savait que leur père l'avait traité durement et quelle que soit l'attitude que leur mère ait adoptée à son égard, elle était morte assez tôt donc il n'avait pu profiter d'elle. Alors il était normal que son cœur soit desséché. À force de trop vivre dans la haine, aimer devient douloureux et elle lui était reconnaissante des efforts qu'il faisait…

Finalement, quoi qu'il fasse, elle ne pourrait jamais le haïr ou ressentir de la rancœur à son égard. Elle admettait volontiers qu'il méritait les pires punitions pour ses crimes mais elle serait la première à arrêter celui qui tenterait de l'atteindre en mal.

C'était terrible de penser et d'agir de la sorte … Et Camille en avait très bien conscience. Tout ce qu'elle avait fait pour son frère, toute cette culpabilité qu'elle trainait rien que pour lui, tout cela était en parfaite contradiction avec ses principes et c'était bien pour cela qu'elle souffrait. Mais elle avait choisi son camp et elle ne pouvait plus revenir en arrière à présent.

Comme seul soulagement de sa journée, la jeune fille sut en rentrant enfin chez elle que personne n'avait remarqué son absence. Et cela n'était pas dû à l'habilité d'Annie pour une fois mais à un concours de circonstances presque risible. En effet, absolument personne n'était venu vérifier si elle allait bien.

Miss Kavioski avait d'autres chats à fouetter avec la gestion des domestiques et puisqu'elle avait constaté, preuve à l'appui, que sa jeune élève était rentrée dans le rang, elle la laissait bien davantage sans surveillance. Quant à Alexandre, il était resté enfermé tout ce temps avec le comte Trancy pour parler affaires … Ou pour orchestrer un autre meurtre. Camille ne savait plus que penser de lui. Elle ne lui faisait tout simplement aucune confiance et de son côté, il ne lui prêtait pas la moindre attention.

D'habitude, lorsqu'Alexandre rentrait tôt du travail ou ne travaillait pas, le frère et la sœur dinaient ensemble. Mais pas cette fois. A l'heure du repas, Alexandre envoya ainsi le maître d'hôtel pour signaler à sa sœur qu'il était trop occupé, qu'il allait diner bien plus tard que prévu et que par conséquent, il serait inutile que Camille l'attende.

Étonnamment, Camille n'en fut pas blessée cette fois. Elle avait fini par comprendre que certains traits de son frère étaient profondément inscrits dans la pierre et qu'il serait très difficile de l'en défaire … Et c'était un effort à consentir qu'elle n'avait plus ni l'envie, ni le courage de fournir.

Quelques temps plus tard, lorsqu'elle eut fini de se préparer pour aller au lit, la jeune fille entra dans sa chambre et referma la porte derrière elle. Les lumières furent éteintes peu après.

Comme à son habitude, elle avait mis son Saphir sur sa table de chevet et avait posé sa canne sur le sol près de son lit.

La nuit était très tranquille. Pas même une chouette ne se faisait entendre. Ce n'était pas nouveau, ils vivaient dans un quartier très bourgeois. Les maisons étaient toute d'une taille conséquente et toutes étaient éloignées les unes des autres contrairement à la très grande majorité des demeures londoniennes. Ainsi, pour deviner le statut social d'un individu vivant à Londres, il suffisait de mesurer l'espace qui le séparait de son voisin.

Mais malgré le silence, son lit d'un confort indécent et ses vêtements de soie, Camille ne put trouver le sommeil aisément ce soir-là.

Et ce n'était pas la première fois… Elle restait souvent éveillée à contempler le noir de sa chambre. Ses veillées s'étaient d'ailleurs prolongées et leur fréquence avait largement augmenté depuis « l'incident ».

Ce qui s'était déroulé dans leur résidence à Hampshire l'avait marquée de façon indélébile… Elle avait su au moment où elle avait tué Élisabeth que rien n'allait plus jamais être pareil. Ce meurtre commis par amour, cette négation volontaire de toutes les valeurs sur lesquelles elle avait bâti sa personne était pour elle insurmontable. Elle se sentait coupable, sale … La douleur intérieur était si puissante qu'elle en devenait physique. Tous ses membres se contractaient lorsque les mauvais souvenirs refaisaient surface, ses articulations devenaient inutilisables et ses yeux se dilataient mais ne lâchaient plus aucune larme.

Camille avait conscience qu'elle avait déjà assez pleuré et qu'elle était la dernière personne qui devait le faire. Mais elle était faible et ses principes l'étaient tout autant.

Pourtant, lorsqu'elle repensait à ce que lui avait dit Mr. Landers, elle changeait d'avis Quand celui-ci lui disait que lui pleurait, l'acte devenait presque glorieux. Alors, à présent, elle voulait pleurer. Mais rien ne sortait. Ses yeux étaient secs et son cœur était desséché, vide, noir… Un peu comme sa chambre.

La chambre de Camille avait en effet beau être très spacieuse et remplie de tout ce qu'une jeune fille pouvait bien rêver, elle sentait qu'elle pourrait la quitter et retourner à sa chaumière sans éprouver le moindre regret. Elle n'y avait aucun souvenir, il ne s'y passait rien de marquant.

Camille, se perdait à nouveau dans ses pensées quand soudain, une main froide entoura brutalement son cou et serra.

Cette main était très grande et très forte. Bientôt, la jeune fille ne put plus respirer et se mit à convulser. Suffocant, elle remua dans tous les sens, essayant de se défendre face à celui qui l'agressait.

Son cœur bondit hors de sa poitrine sous le coup de la peur et du manque d'air. Mais cela ne lui prit pas longtemps avant de deviner ce qui lui arrivait … Et elle aurait dû s'en douter. Elle aurait dû savoir qu'après Mr. Landers, c'était à elle qu'il allait s'attaquer.

C'était une idée stupide de se séparer du Saphir! Maintenant, elle était sans défense et parfaitement à sa merci!

Elle vit alors des yeux rouges briller au-dessus d'elle, comme ceux d'un prédateur assuré de capturer sa proie quoi qu'il arrive.

C'était peut-être sa fin.

Peut-être qu'il allait la tuer, prendre sa pierre puis … Et alors? Avait-elle vraiment à se soucier de ce qui allait se produire ? Après tout, elle serait libre. Elle partirait avec certains regrets et remords, certes, mais une fois morte, cela allait-il vraiment avoir de l'importance ?

Et comme prime, sa mort allait être rapide et peu douloureuse… que rêver de mieux ?

Elle allait peut-être manquer à certains sur le moment mais ces derniers allaient l'oublier à la fin, et une autre personne allait être choisie par le Saphir … Finalement, elle était parfaitement remplaçable et sa contribution à ce monde était des plus dispensables.

Et elle n'allait en aucun cas regretter d'avoir vécu. On ne peut regretter ce qu'on n'a jamais eu.

Sa mort serait ainsi un dénouement satisfaisant … Camille ferma donc les yeux et cessa de se débattre mais alors qu'elle était prête à se jeter au cou de la faucheuse, la main froide se retira peu avant qu'elle ne sombre, la laissant indolente et en désespoir pour un air dont elle n'avait jamais réellement manqué.

Une fois son souffle retrouvé, elle se redressa, prit sa canne et sortit aussi vite qu'elle le pouvait de son lit pour s'emparer de son Saphir. Elle ne savait pas ce que fabriquait son ennemi et en profita aussitôt. Elle avait peut-être eu envie d'abandonner quelques secondes plus tôt mais maintenant qu'elle avait les idées un peu plus claires, elle comptait bien répliquer.

Une douce lumière bleue ne tarda pas à envahir la pièce toute entière et ce qu'elle révéla à Camille l'obligea à laisser tomber sa pierre sur le sol… C'était au-delà du choquant, c'était innommable.

Mais la porteuse du Saphir se reprit rapidement et mit tout en œuvre pour garder un semblant de calme. Encore une fois, elle savait que si elle cédait à ses pulsions, elle serait capable de commettre l'irréparable.

- Lâche-le, murmura-t-elle.

Elle ne prit même pas la peine de lever la voix car elle savait qu'il était parfaitement capable de l'entendre, et la preuve en était le sourire malicieux qu'il afficha.

- Pourquoi donc ? dit-il d'une voix suave, presque séductrice en jouant avec les cheveux blonds du personnage à ses pieds.

Camille sentit un frisson courir le long de son dos et son estomac se retourner. Ce diable lui inspirait le plus profond dégoût.

- C'est moi que vous voulez, pas lui. Il ne sert à rien de l'impliquer, répondit-elle.

Le sourire du diable ne fit que s'élargir et il secoua la tête.

- Non, non, non … Il est inutile de mentir. Je sais qu'il est la clé pour vous avoir. Je sais que vous seriez prête à traverser les flammes pour le sauver … Alors j'ai tout intérêt à le garder, dit-il en continuant à jouer avec les mèches blondes du jeune homme inconscient à ses pieds, désespérant la sœur de ce dernier.

C'était déjà un comble de voir celui qui avait prit l'âme de son Ciel assis sur son fauteuil, les jambes croisées, mais c'était encore plus révoltant pour Camille de le voir traîner son cher frère à terre. Mais elle n'y pouvait rien pour l'instant. Elle devait essayer de gagner du temps, elle devait essayer de le distraire.

- Que voulez-vous ? demanda la jeune fille en resserrant son emprise autour de sa canne.

- Je vous veux vous deux, vous et votre pierre, répondit l'ancien Sebastian.

- Pourquoi moi aussi ? Ne pouvez-vous pas prendre la pierre seulement ?

Le démon soupira.

- Bien sûr que je pourrais si le Saphir n'était pas aussi sélectif …. Mais ça, sourit le diable, vous le savez déjà. N'est-ce-pas, Mademoiselle Camille ?

Camille sourit.

Il était exactement où elle le voulait.

Sans qu'il ne sache d'où, des chaines glacées attrapèrent alors en un clin d'œil les membres du diable pour le soulever de sorte à le suspendre au-dessus du fauteuil.

Le diable en resta sans voix, sous le choc. Depuis quand savait-elle aussi bien manipuler sa pierre ? Mais Sebastian eut tôt fait de se reprendre car même si elle était capable de l'emprisonner, elle était, de par sa nature, incapable d'aller au bout de son projet …

- Allez ! provoqua-t-il en riant. Allez-y, jeune fille, si vous en avez le cœur, allez-y et écartelez-moi, déchirez mes membres !

Camille fronça les sourcils et son emprise se fit plus féroce sur le Saphir.

Écarteler, écarteler … Le mot faisait froid dans le dos. Elle savait très bien ce que cela voulait dire mais elle ne savait pas de quoi un vrai écartelage avait l'air et honnêtement, elle n'avait aucune envie de le savoir… C'était une pratique barbare, l'une des morts les plus atroces que l'on puisse offrir. Et même si cet être abject suspendu devant elle méritait cela et pire encore, elle se sentait incapable de lui offrir pareille sentence.

Peut-être avait-il raison … Peut-être, faible et fragile qu'elle était, ne pouvait-elle infliger la mort que d'une façon aussi lâche que sa personne.

Sebastian sentit soudain un froid meurtrier courir à travers ses membres, à la recherche du moindre point vital à glacer… Mais cela ne fonctionnait pas sur lui et Camille le comprit bien assez tôt puisque le diable continuait à lui sourire.

Il fallait opter pour d'autres méthodes si elle voulait en finir, et le plus tôt serait le mieux.

La jeune fille jeta un regard soucieux sur son frère dont le corps était affalé sur le sol… Elle avait un besoin presque irrésistible de se jeter à ses côtés pour savoir s'il allait bien. Mais avant cela, elle avait l'obligation de se charger de lui.

Le démon, après un moment, sentit le froid qui parcourait son corps disparaître peu à peu … Et sa mine confiante fit de même quand il vit dans le noir, grâce à ses yeux surhumains, des gouttes se rassembler pour former une lame de glace.

- C'en est fini de toi, entendit-il la jeune fille murmurer quand elle eut fini de façonner son arme.

La lame fonça ensuite sur lui. Fermant les yeux brusquement, il se prépara à subir le coup fatal, celui qui allait le détruire.

Si ce coup avait été donné par une autre arme d'origine humaine, il y aurait sans doute survécu. Mais ce n'était pas le cas, loin de là. Ce qui allait le transpercer était une lame expressément créée pour détruire son espèce, l'une des seules réalisations humaine qui pouvait lui nuire. Car son apparence humaine, le corps que son esprit habitait, n'était rien d'autre qu'une coquille vide… Le corps ne battait pas, les poumons n'aspiraient et ne relâchaient aucun air, l'estomac ne digérait rien … Et les yeux ne clignaient que pour tromper les proies potentielles.

Mais alors qu'il s'était résigné à disparaître, il remarqua à travers ses yeux clos qu'aucun coup ne venait. Entrouvrant ses paupières, il eut la grande surprise de voir, suspendue sous son nez, la lame de glace qui était censée mettre un terme à ses jours, mais qui restait étonnamment immobile. Baissant les yeux, il vit alors la porteuse du Saphir agenouillée près de son frère à terre et qui tentait de le réveiller.

- S'il-te-plait, frérot, ouvre les yeux, disait-elle en lui caressant les joues, la voix tremblante. Aie pitié de moi, dis-moi que tout va bien …

Et puis, comme si ses prières avaient été entendues, Alexandre ouvrit lentement les yeux, révélant ses pupilles tâchées de vert.

Camille soupira de soulagement et posa son front sur le sien.

- Si tu savais combien je suis heureuse, souffla-t-elle alors.

- Camille? lâcha-t-il d'une voix rauque. Où suis-je ? Et que m'est-il arrivé ? demanda-t-il alors en s'asseyant sur le sol.

La jeune fille pinça les lèvres. Il était voilà venu, le moment qu'elle avait tant redouté, le moment où tout allait éclater. Elle aurait préféré un moment plus calme, des conditions plus favorables.

Ce qu'elle s'apprêtait à lui révéler, elle aurait préféré le faire un jour tranquille et ensoleillé autour d'un bon thé … Pas au milieu d'une nuit froide avec un démon suspendu juste au-dessus de leur tête.

- Tu es dans ma chambre, lui répondit-elle. Et le reste … C'est une longue histoire.

- Comment cela, une longue histoire ? s'indigna Alexandre. Il te suffit de m'expliquer pourquoi et comment j'ai pu me retrouver dans ta chambre au beau milieu de la nuit sans que je ne me rappelle de rien … Regarde ! dit-il en pointant la fenêtre. Il fait tout noir. Et d'ailleurs, quelle heure est-il ?

- Je ne sais pas, bredouilla Camille. Mais je crois qu'il doit être minuit passé …

- Mais explique-moi ce qui se passe, bon sang ! s'écria-t-il en se relevant.

- Je ne peux pas tout te dire maintenant, nous avons besoin d'agir rapidement … Dis-moi, as-tu une carte de la ville ?

- Oui, dans mon bureau… Mais pourquoi en as-tu besoin ?

- Je dois retrouver l'adresse d'une personne dont nous avons besoin ici et maintenant, lui répondit-elle en se relevant à son tour grâce à sa canne. Et si tu as d'autres questions, il te suffit de lever les yeux.

Agacé, Alexandre fit pourtant comme elle lui avait indiqué et en un instant, son mécontentement se transforma en frayeur. Il aurait volontiers crié comme une femme en voyant cet homme suspendu dans la chambre de sa sœur mais la présence de cette dernière le força à garder une certaine retenue.

- Camille … Camille, bafouilla-t-il comme si le nom de sa sœur pouvait le protéger. Pourquoi cet homme est-il ici ? Et … Mais ne serait-ce pas le majordome du comte Phantomhive ?! demanda-t-il ensuite, interloqué.

- Ce n'est pas un homme, rectifia-t-elle en secouant la tête. C'est un diable, Alexandre … C'est un démon.

La raison du jeune homme refusa même d'intégrer ce que lui rapportaient ses oreilles mais il ne dit rien et laissa sa sœur continuer.

- S'il est ici … C'est pour chercher cette pierre, dit-elle en montrant le Saphir brillant dans sa main. C'est une sorte de magie … Oh, écoute ! le supplia-t-elle alors. Je sais que tout cela a l'air irréel, que je peux te paraître folle mais c'est la stricte vérité !

- Je ne comprends rien, avoua alors son grand frère en fixant de nouveau le démon capturé. Et tu as raison … Tout cela me semble trop gros pour être vrai…

- Crois ce que tu veux mais tu finiras bien par admettre la vérité. Ce qu'on doit faire maintenant, c'est trouver l'adresse d'Undertaker …

- Undertaker … Undertaker, murmura Alexandre comme si le nom lui disait quelque chose. Ah ! se souvint-il soudain. Mais ne serait-ce pas le nom de cet excentrique qui gère les pompes funèbres ?

- Tu le connais ? le questionna Camille avec espoir.

- Oui, c'est celui qui s'occupe des morts des riches personnalités de Londres depuis … depuis … Enfin, depuis que je suis né. Je ne l'ai jamais rencontré mais je sais qu'il s'est chargé de ma … de notre mère.

La jeune fille déglutit, essayant de chasser les mauvais sentiments qui l'assaillaient.

- Il va falloir nous rendre chez lui pour le ramener ici … Peux-tu t'en charger ?

- Mais tu ne m'as toujours pas expliqué pourquoi je dois faire ça !

- Écoute, mon frère, si je lâche ce démon sur nous, il n'hésitera pas à nous tuer et à s'emparer de cette pierre. Donc je ne peux bouger d'ici. Mais toi, tu peux prendre un cheval, une voiture … qu'importe ! Du moment que tu te rendes à la boutique d'Undertaker pour le ramener ici, et le plus vite sera le mieux. Nous devons nous y prendre avant que le soleil ne se lève, avant que les gens ne se lèvent. Et de ce que je sais, Undertaker est le seul être capable de transporter ce diable chez lui …

- Attends, attends ! l'interrompit-il soudainement. Si je suis ta logique, je dois aller rendre visite à une personne que je ne connais pas, au beau milieu de la nuit, pour la prier de venir récupérer un démon qui s'est introduit chez moi … Mais, mais… Bon Dieu, suis-je devenu fou ?!

Il mit sa main sur son front et se mit à faire les cent pas dans la chambre de sa sœur.

- Oh … mais ça ne fait pas sens … ça ne fait pas sens … ça ne fait pas sens ! répéta-t-il tout bas.

Camille le regardait avec peine … Ce devait être un choc terrible. C'était pour cela qu'elle n'avait pas voulu le lui dire dans des circonstances pareilles.

- Alexandre, souffla-t-elle. Viens ici, viens ici …

Le jeune homme se figea et leva les yeux vers sa sœur.

- Camille, dis-moi que c'est un rêve, la supplia-t-il. Dis-moi que je ne vis pas dans un monde où les démons existent … Dis-moi que rien de tout cela n'est vrai et que je vais bientôt me réveiller!

Il aurait tant voulu qu'elle efface ses craintes, que tout se révèle être une supercherie. Mais à mesure que les minutes s'écoulaient, à mesure qu'il se pinçait les mains, il réalisait que rien n'était faux et que maintenant, à l'instant présent, il était dans la pure, logique et intraitable réalité.

Et le regard que lui adressait sa sœur ne faisait que le désespérer.

- Mais n'y a-t-il pas un moyen de tuer cette chose ? demanda-t-il soudain.

- Je peux le tuer, lui affirma-t-elle. Avec cette épée, je pourrais me débarrasser de lui et j'en ai bien envie en réalité mais…

- Mais quoi !?

- Mais cela jouerait contre nous, soupira-t-elle. Si j'en viens à le tuer, je servirais l'intérêt de nos ennemis. Il nous est bien plus utile vif que mort… Il sait beaucoup, beaucoup de choses … N'est-ce pas, Sebastian ? fit-elle en se tournant vers lui.

Le démon ne répondit pas, même pas par l'expression la plus subtile.

- Il ne parlera pas avec moi, murmura Camille. C'est pour ça que nous avons besoin d'Undertaker.

- Qui sont nos ennemis ? Camille, explique-moi ! insista son frère.

- Arrête ! Arrête, Alexandre ! Par pitié, je n'en peux plus !

Camille déployait en effet toutes ses ressources à tenir debout en plus de retenir Sebastian et l'intégrité de son épée de glace, on ne pouvait guère lui demander davantage. Elle était si concentrée pour qu'il ne lui échappe pas qu'elle ne pouvait même pas penser correctement … Ce qu'elle faisait en ce moment, était-ce la bonne chose à faire ? N'était-elle pas en train de faire une grande erreur ? Et tout cela, toute cette scène qui mettait ses nerfs en feu, était-ce la réalité ? Ou était-ce alors un de ses monstrueux cauchemars ?

Elle était trop faible, elle ne pouvait pas endurer tout cela … C'était trop pour ses épaules. Et pourtant …

Et pourtant, elle était toujours debout.

Elle était debout, droite, sans vaciller le moins du monde et elle donnait des ordres à Alexandre.

À Alexandre, le tyran, le frère autoritaire … Elle, la petite chose diminuée, lui donnait des ordres.

Face aux mots de sa soeur, celui-ci resta d'ailleurs interdit une minute, analysant ce qui se passait. Finalement, il se contenta d'hocher la tête.

- Très bien, lui dit-il en plongeant ses yeux dans les siens.

Et Camille put y lire qu'il disait vrai.

- Même si je ne comprends pas ce qui se passe, je te fais confiance, ma sœurette … Je sais que tu ne voudrais jamais faire du mal. Alors je vais y aller, puisque c'est toi qui me le demande. Je vais aller voir cet Undertaker et je vais le ramener ici en le traînant par les cheveux s'il le faut ! dit-il en marchant vers la porte. Mais avant, reprit-il en l'ouvrant, tu dois me promettre de faire attention à toi … Vas-tu le faire ?

- Oui, je le promets, sourit-elle.

Alexandre referma la porte derrière lui et se précipita vers l'écurie pour chercher un cheval. Il ne pouvait évidemment pas faire appel à Jack, son chauffeur, alors il aurait à le faire seul.

Une fois dehors sur son cheval, il se demanda avant de se mettre en route s'il n'avait pas sombré dans la démence mais tous ses doutes s'évaporèrent lorsqu'il repensa à sa sœur. Sans plus d'hésitations inutiles, il s'élança.

Restée seule avec le diable, Camille ne trouva rien d'autre à faire que d'avancer une chaise pour se mettre en face de celui-ci. Ainsi, elle pouvait surveiller chacun de ses faits et gestes tout en se préservant un peu.

Cependant, il n'y avait guère quelque chose à surveiller. Il était parfaitement immobile, insensible, comme s'il n'était rien d'autre qu'un homme de paille.

Sans pouvoir s'en empêcher au bout d'un moment, Camille bailla.

- Vous êtes fatiguée à ce que je vois … Pourquoi ne pas aller continuer votre nuit de sommeil ? proposa le diable avec un sourire en coin.

À cette prise de parole inattendue, Camille bondit pratiquement sur sa chaise.

- Vous avez retrouvé votre langue, lui fit-elle remarquer en jouant avec sa canne.

Elle la fit ainsi tourner dans une main pendant que l'autre était occupée à retenir le Saphir brillant qui éclairait la pièce pour se tenir éveillée.

- Oh, mais je ne l'ai jamais perdue … Voyez-vous, je ne parle que pour dire des choses utiles.

- C'est cela, éluda Camille. Et maintenant, reprit-elle en frappant de sa canne contre le sol, si j'étais vous, je me morfondrais dans le silence. Vous savez très bien que je ne suis pas sensible à vos basses ruses !

- Oh, je le ferais volontiers si vous n'aviez rien à demander …

C'était vrai … Elle avait beaucoup de choses à lui demander. Maintenant que c'était la fin, maintenant qu'Undertaker allait le prendre, elle devait peut-être en profiter pour lui balancer l'eau souillée du vase en pleine figure !

- Vous avez raison … J'ai une chose à vous demander, une seule et unique chose. Quand vous avez ingéré l'âme de Ciel, a-t-il souffert ? Soyez honnête, s'il-vous-plait …

- Oh mais de quoi parlez-vous ? s'amusa-t-il.

- Je veux dire, clarifia-t-elle, que quand vous avez mangé son âme, est-ce qu'il a eu mal ou pas ?

L'ancien majordome éclata de rire.

Camille fit de son mieux pour rester la plus calme possible, bien que la réaction du diable ait presque réussi à la mettre hors d'elle-même et que son épée tremble dangereusement près de sa gorge.

- Figurez-vous que je n'ai encore rien fait à votre aimé … Il est d'ailleurs là, avec nous.

Le cœur de la jeune fille rata un battement.

- Comment … Comment cela ? demanda-t-elle en serrant sa canne davantage dans sa main.

- Je ne mens pas … Il est bien là, avec nous. Il m'a été utile et il l'est encore. En plus, c'est un met de premier choix. Je comptais, à vrai dire, le déguster peu à peu, une bouchée par jour.

- Taisez-vous ! Je vous interdis de parler de lui comme s'il s'agissait d'un simple repas !

- Oh, mais c'est ce qu'il est ! sourit le diable.

À cette boutade, la lame de glace se rapprocha encore de lui, prête à lui transpercer le crâne et Sebastian se reconcentra. Il devait la jouer fine.

- Dîtes-moi où il est ! réclama Camille.

- Il faut dire « s'il-vous-plait », plaisanta-t-il.

- Je n'ai pas le temps de niaiser, espèce de démon ! Dîtes-moi où il se trouve ou je n'hésiterai pas à vous faire souffrir !

- Oh, vous vous imaginez réellement que je vous révélerai cette information aussi facilement ? rit-il. Il me faut quelque chose d'une valeur égale … Je veux ma liberté à nouveau.

La jeune fille le regarda un instant, le souffle coupé. Puis, sous le poids de l'émotion, elle se mit à contempler son Saphir brillant.

Elle aurait dû se douter de ce qu'il allait demander … Tout de même, elle ne pouvait pas lui accorder cela. Elle ne savait même pas s'il disait la vérité. Elle ne devait surtout pas … Mais son cœur se serra dans sa poitrine, réclamant qu'elle agisse pour retrouver celui qu'elle aimait tant.

Non, elle ne voulait pas l'écouter.

Un rire amer lui échappa alors.

- Jamais plus vous ne serez libre.

À cette réponse, le diable fronça ses sourcils.

- Alors vous ne l'aimez pas … Alors vous lui avez menti, l'accusa-t-il. Vous n'êtes rien d'autre qu'une menteuse ! Vous lui avez fait croire que vous l'aimiez rien que pour qu'il quitte sa fiancée ! Vous avez profité de la tristesse d'une personne seule pour remplir votre égo ! Vous n'êtes rien d'autre qu'une sale menteuse !

Camille s'apprêtait à répliquer avant de s'en empêcher et de décider à la place de se lever.

Elle prit ensuite place sur une chaise juste en face de la fenêtre. Elle posa sa tête sur le dossier et se mit à scruter le jardin, observant le feuilles des arbres qui tombaient une à une, emportées par le vent. Elle ne sut pas après cela s'il parla car elle ne lui prêta pas la moindre attention. Si elle l'écoutait, elle était perdue. Alors elle bloqua toutes ses pensées.

Et le temps passa.

Les aiguilles de l'horloge au mur tournèrent, celle des secondes particulièrement bruyante.

Tik tok … tik tok … tik tok …

tok !

Enfin, après un temps infini, sa porte s'ouvrit brusquement et elle entendit une voix familière l'appeler.

- Camille !

Se retournant aussitôt, elle vit entrer son frère en courant avant qu'il ne se jette au pied de sa chaise pour prendre ses joues entre ses mains, les palpant pour vérifier qu'elle était toujours vivante et plongeant ses yeux dans les siens pour savoir si elle n'avait rien subi de terrible.

- Alexandre, murmura-t-elle alors, prise au dépourvu. As-tu …

La réponse se présenta d'elle-même.

- Oh, putain, mais quelle baraque ! entendit-elle d'une voix enfantine qu'elle connaissait bien.

Elle se décala légèrement et vit que Joe utilisait sa pierre pour inspecter chaque recoin de sa chambre.

- C'est tellement grand ! C'est un palace, dîtes-moi !

- Oh, il en faut peu pour t'impressionner, Joninet ! lâcha Undertaker alors qu'il examinait Sebastian enchaîné avec un large sourire. Tiens, tiens, tiens … Qu'avons-nous là ? Oh ! Mais, je sais ! C'est le majordome de sa grandeur le comte Phantomhive !

Sebastian ne répondit pas.

- C'en est finit de toi, mon minou, lui murmura doucement Undertaker en sortant de ses manches des chaines de fer, ou ce qui semblait être du fer.

- J'ai suivi tes conseils, Camille, et je les ai ramenés … J'espère que ce sont les individus indiqués, lui dit alors son frère.

Cette dernière hocha la tête distraitement pour suivre la scène qui se passait juste en face d'elle et Alexandre ne tarda pas à l'imiter.

Ils purent ainsi voir Undertaker attacher les membres du diable avec ses propres chaines au-dessus de celles du Saphir. Quand il eut terminé et testé la ténacité de son ouvrage, il fit un signe de leur côté et Camille comprit immédiatement ce qu'elle devait faire.

En un clin d'œil, les chaines du Saphir redevinrent une eau qui tomba par terre en même temps que le diable. Celui-ci tenta alors aussitôt de se défaire des liens d'Undertaker mais ceux-ci étaient bien plus solides que ce dont ils avaient l'air.

Joe s'approcha finalement et mit son Rubis brillant juste au-dessus du diable pour l'inspecter.

Il lui donna ensuite un coup de pied dans le ventre.

- Écoute, salaud ! Si tu veux pas souffrir, tu devras faire tout ce qu'on te dit. D'abord, commence par baisser les yeux quand j'te parle… et si tu ouvres la gueule sans qu'on te le demande, je vais t'couper la langue et t'la faire bouffer, pigé ?!

Comme seule réponse, le diable baissa les yeux, ce qui fit sourire Joe.

- Crois-moi, cracha-t-il encore. J'ai hâte qu'on n'ait plus besoin de toi. Comme ça, je pourrais te rôtir comme il faut pour m'avoir privé de sommeil !

Le petit garçon lui donna un nouveau coup de pied dans le ventre pour appuyer ses paroles. Ce n'était pas tant pour lui faire mal que pour l'humilier. Joe avait l'expérience de la rue et il savait que n'importe quelle forme d'atteinte physique avait toujours moins d'impact qu'une blessure psychologique.

- Et maintenant, Undertaker, quand est-ce qu'on y va ? lui demanda-t-il en se retournant. J'n sais pas si tu as r 'marqué, mais il fait nuit et j'aimerais bien continuer d'dormir !

- Une seconde, mon Joninet, une seconde, répondit le concerné en s'avançant vers Camille.

Une fois près d'elle, il ignora complètement Alexandre et se baissa face à sa chaise pour être à sa hauteur. Il lui adressa alors un sourire et se mit à caresser ses cheveux.

- Comment vas-tu ? lui demanda-t-il.

Camille plongea ses yeux dans les siens

- Je vais bien … Du moins, j'ai survécu … et j'en suis heureuse. Mais, seulement, balbutia-t-elle, je ne sais pas si j'ai pris la bonne décision …

- Tu as fait la bonne chose, crois-moi … Et c'est aussi de ma faute, j'aurais dû prévoir qu'il allait venir vers toi. Nous aurions dû nous trouver près de toi … Pourtant, quand je vois comment tu as pris la situation en main, je me dis que toute forme de protection aurait été superflue. Alors, écoute-moi, Mimi ! Tu es beaucoup plus forte que ce que tu crois et tu dois commencer à faire confiance à ton instinct. Il va toujours te guider sur la bonne voie …

À ces mots, les lèvres de Camille dessinèrent un sourire et ses yeux le regardèrent encore plus tendrement.

- Merci, lui répondit-elle sincèrement. J'avais besoin d'entendre cela … Si vous savez à quel point !

- Je ne dis que la vérité, insista-t-il en pinçant sa joue blanche une dernière fois. Maintenant, je dois te laisser. Est-ce que tu crois pouvoir le gérer sans mon aide ? ajouta-t-il en faisant un signe discret en direction d'Alexandre.

La jeune fille hocha vivement la tête et l'homme bizarre se releva. En moins de temps qu'il n'en fallait pour laisser Alexandre intervenir, il disparut ensuite avec Joe et leur prisonnier.

Le grand frère de Camille se frotta les yeux avec stupeur, croyant rêver.

- Oh, mais ce n'est pas un songe, frérot, confirma doucement sa sœur en le voyant si troublé. Assieds-toi, dit-elle en montrant une chaise en face de la sienne.

Alexandre s'exécuta mécaniquement, totalement sous le choc des derniers évènements.

- Je crois qu'il est temps de tout te révéler, soupira sa soeur.

- Je crois bien et j'espère que tu as de bonnes explications pour ce qui vient de se passer ! se réveilla soudain Alexandre.

- Du calme, il ne sert à rien de s'emporter, le pria-t-elle alors.

Et lorsqu'elle réussit à lui faire retrouver un semblant de sang-froid, elle décida de commencer son récit.

- J'avoue que moi-même, je ne sais pas comment ni quand tout cela a vraiment commencé … Mais le fait est que nous voilà. Alors je suppose que je dois te parler de la façon dont j'ai trouvé ça, dit-elle en fixant son Saphir.

Et elle se mit à tout lui raconter, à tout lui révéler, à retracer avec lui ses souvenirs étranges et irréalistes. Dire qu'Alexandre était choqué serait un euphémisme … Il exprimait, comme tous les êtres pragmatiques et calculateurs, une étroitesse d'esprit quand il s'agissait de s'ouvrir à des idées nouvelles qui subvertissaient profondément l'image établie qu'il avait de la vie et de son fonctionnement. Mais après avoir posé diverses questions tout à fait légitimes et avoir absorbé les réponses formulées tant bien que mal par Camille, il se leva de son siège et se mit à arpenter la pièce, apprivoisant ce nouvel univers.

Le temps qu'ils aient achevé leur entretien, le soleil s'était levé sur Londres. À travers la fenêtre, de faibles rayons gris venaient éclairer le visage de Camille pendant qu'elle révélait ses secrets à son frère avec toute l'honnêteté qu'elle avait manqué de lui exprimer depuis qu'ils se connaissaient. La seule chose dont elle ne lui parla pas était les sentiments qui l'agitaient toujours concernant son ravisseur. Ciel n'était plus là et Alexandre n'aurait pas compris. Il avait déjà beaucoup à assimiler et c'était bien suffisant. De plus, cette douleur était personnelle.

Au bout d'un moment, Alexandre ralentit enfin ses pas. Il n'était pas submergé par des pensées incohérentes, il préparait à la place d'autres desseins.

Camille le regardait avec un regard préoccupé, se demandant à quoi il pouvait bien penser …

Soudain, il s'arrêta de marcher et la dévisagea dans le blanc des yeux.

- Camille, je suis très déçu que tu ne te sois pas confiée à moi avant … Voyons, tu ne me fais pas confiance à ce point ? Pourtant, je croyais qu'il était bien établi entre nous qu'aucun non-dit ne devait exister. Je suis ton frère, nom de Dieu !

- C'est bien parce que tu es mon frère que je t'ai gardé dans l'ignorance ! répliqua la jeune fille en serrant sa canne. Je ne cherchais qu'à te protéger … Depuis que je me suis plongée dans ces affaires démoniaques, je souffre tout le temps, je ne me reconnais plus …

- Mais cette souffrance, nous sommes censés la partager ! affirma-t-il en s'approchant d'elle.

Il s'agenouilla près de son siège et prit ses mains entre les siennes dans un geste de pur amour fraternel.

- Comment puis-je laisser la personne la plus proche de moi souffrir ? Comment ? Camille, dit-il alors en la regardant dans les yeux, je sais que je ne suis pas la personne la plus attentionnée ni la plus présente qui soit mais je veux que tu saches que je t'aime … Et pas seulement parce que tu es ma petite sœur. Je t'aime parce que tu es toi-même. Avant de te rencontrer, je ne croyais pas que je pourrais un jour trouver quelqu'un qui me ressemble et me complète aussi bien que toi … Je sais aussi que tu m'aimes et je n'en ai jamais douté. Sache que je n'ai pas cherché à faire autre chose que te protéger et que si je t'ai parfois blessée, c'était dû à mon inexpérience avec les autres… Vois-tu, je suis encore assez jeune et je ne connais rien à la vie ou à l'amour, personne ne m'a jamais aimé, ni ma mère, ni mon père, ni personne … Tu es le seul être qui me voit pour ce que je suis vraiment et qui m'aime pour cela.

- Et je ne vais jamais cesser de t'aimer, lui assura-t-elle avec un tendre sourire.

- Alors je veux que tu me promettes de ne plus jamais me cacher tes douleurs et de me laisser les partager avec toi …Car je ferai tout pour t'en soulager, chère sœur.

- Mais c'est parce que je sais que tu es parfois excessif que je te cache des choses, lui avoua-t-elle alors.

- Je suis excessif dans tout ce que je fais, ne l'as-tu pas remarqué ? sourit-il en retour. Je suis aussi bouffi d'orgueil mal-placé et j'ai du mal à éprouver de l'empathie pour les autres … Je le sais, ce sont des défauts assez repoussants. J'en suis conscient mais je ne peux être autrement. Je sais que si j'abandonne cette armure que je me suis construite, je ne pourrais survivre dans le monde qui est le mien …

Sa sœur ne répondit pas mais à l'étincelle qui brillait dans ses yeux, Alexandre sut qu'elle comprenait tout ce qu'il lui disait.

- Alors, reprit-il doucement, acceptes-tu de ne plus jamais rien me cacher ?

Elle hocha lentement la tête en s'accrochant à son regard.

- Tu es ma sœur pour toujours, mon petit ange, ma jolie étoile … Et quand je pense qu'à cause de moi, tu as fait toutes ces choses... Et cette histoire avec Phantomhive … Oh ! souffla-t-il soudain, quand j'y pense, j'en ai la chair de poule … Finalement, j'aurais dû réserver à ce salaud une mort plus douloureuse ! Mais ce qui me rassure, murmura-t-il ensuite en lui caressant la joue, c'est que malgré tes principes, tu comprennes l'importance de la famille et que tu sois dévouée à la réalisation de nos projets. Et s'il-te-plait, cesse de penser à cette Elisabeth, c'était loin d'être une personne vertueuse…

- Mais si ! protesta Camille. Elle s'est montrée très gentille envers moi !

- Elle faisait cela pour se rapprocher de moi ! répliqua Alexandre. Tout ce qui l'intéressait, c'était de faciliter les affaires de son sale fiancé … Mais je suis contente que tu l'aies empêchée de nuire davantage. La seule chose qui me dérange vraiment, c'est que ce Phantomhive s'est permis de jouer avec ta bonté … Emprisonner une jeune personne – une enfant, Dieu ! – et jouer avec ses sentiments pour lui extorquer des informations ou abuser d'elle est vraiment ... Je n'ai pas les mots pour dire à quel point c'est monstrueux ! Mais venant d'une personne qui a pactisé avec un démon, ça ne m'étonne pas …

- Ce n'est pas Ciel qui m'a fait du mal ! C'est son majordome, enfin, son diable qui l'a fait ! Et je pense qu'il n'était même pas au courant ! Durant toute la période durant laquelle je suis restée chez lui, j'ai été bien traitée … Il est vrai que je m'ennuyais beaucoup mais ce n'était pas grand-chose ...

A ces mots, Alexandre la dévisagea avec surprise.

- Tu l'appelles Ciel ? lui fit-il remarquer.

- Oui, nous étions assez proches... Et ce n'était vraiment pas quelqu'un de mauvais … Il était très seul … Et je suis sûre qu'il a dû voir des choses terribles durant sa courte vie. Tu sais, il faisait beaucoup de cauchemars … Et puis, frérot, penses-tu qu'il aurait fait un pacte avec un démon par simple cupidité ? Une personne comme lui n'a recours à ce genre d'extrémités qu'en cas désespéré … Comment peux-tu juger aussi sévèrement une personne que tu n'as pas connue ?

- Je n'ai pas eu besoin de le connaitre, ses bassesses parlaient pour lui, répondit Alexandre plus sérieusement. À ce que je vois, ma sœur, tu ne connais qu'une partie de l'histoire… Laisse-moi te faire part de son autre facette. Après, tu n'oseras plus défendre ce genre d'énergumènes !

Et Alexandre lui raconta tout ce qu'il savait du comte Phantomhive. Ainsi, elle découvrit que Ciel se trainait depuis plusieurs années une réputation terrible dans les hauts milieux, et à juste titre. Il était connu pour être un impitoyable allié de Sa Majesté, un de ses serviteurs les plus fidèles. Il faisait tout ce qu'elle lui ordonnait et s'abaissait parfois à commettre les actes les plus odieux rien que pour la satisfaire. Il était également en étroite relation avec plusieurs hors-la-loi qui l'aidaient lorsqu'il devait enquêter pour la Reine… Bien sûr, tout cela était parfaitement vérifié et connu de tous les membres de la haute société. Les nobles ne lui accordaient par ailleurs du respect qu'à cause de la protection sous laquelle le plaçait Sa Majesté. Il fallait tout bonnement être fou pour oser s'en prendre de quelque façon que ce soit à l'un des protégés de la famille royale. Il n'empêchait que, profondément, Ciel Phantomhive avait été haï durant toute son existence par ceux qui lui faisaient des courbettes.

Camille n'eut pas de mal à croire son frère. Elle s'était doutée que Ciel n'était pas un ange.

Elle n'était pas stupide : elle savait qu'être surnommé « chien de garde de Sa Majesté » ne présageait pas que de la douceur et de la tendresse … Mais tout de même, elle n'avait pas osé imaginer qu'il était allé si loin pour servir la Reine.

- Alors, qu'en penses-tu maintenant ? C'est loin d'être la victime innocente de laquelle tu me parlais, n'est-ce pas? lui demanda finalement Alexandre.

- Frérot, là, tu me présentes un diable, pas un être humain. Et Ciel était justement un être humain, un être ni bon, ni mauvais … Il a beau avoir fait des choses peu honorables durant sa vie, cela ne l'a pas empêché d'être, au fond, quelqu'un de fragile et d'aimable. Et sache qu'à moi, il a montré une gentillesse et une tendresse comme j'en ai rarement reçues depuis que je suis ici …

- Mais pourquoi le défends-tu ? s'indigna alors Alexandre. Après tout ce qu'il t'a fait !

- Ce n'est pas lui qui m'a blessé, c'était son diable, le corrigea sa sœur avec conviction.

Elle disait chaque mot avec chaque fibre de son cœur. L'amour qu'elle portait à Ciel se manifestait autant dans son regard enflammé que dans ses paroles et son frère fronça les sourcils.

- Tu me reproches de le défendre, reprit-elle ensuite, mais je le fais car je trouve que l'opinion que tu as de Ciel est faussée. Tu n'as pas connu cet homme, tu ne sais pas à quel point il était valeureux et bon, à quel point il était … seul! Et puis, je ne fais rien de moins que ce que j'ai fait quand lui aussi a osé te juger sous une mauvaise couture alors que je venais tout juste de le rencontrer !

Un sourire amer apparut alors sur les lèvres d'Alexandre et il s'assit calmement sur le siège faisant face à celui de sa sœur.

- À t'entendre parler, on jurerait que tu l'aimes...

Camille se contenta de lui sourire tristement en réponse. La sœur et le frère échangèrent alors un long regard, un regard plein de sens, puis Alexandre se leva pour s'en aller sans ajouter un mot …

Tandis qu'il ouvrait la porte, il croisa Annie et la bouscula violemment, ce qui la fit tomber.

Sans surprise, il ne fit que lui jeter un regard et quand il vit qu'elle se relevait, il continua sa route, disparaissant de la chambre.

- Salaud ! lâcha la servante une fois la porte refermée. Mais qu'est-ce qu'il a aujourd'hui ?!

Lorsqu'elle repéra ensuite Camille assise près de la fenêtre, elle put lire le désarroi dans lequel sa jeune maîtresse était plongée.

- Miss Camille? murmura-t-elle en s'approchant à petits pas.

- Annie … comment ça va aujourd'hui ? lui demanda la jeune fille en tentant de sourire.

- Miss Camille, je vous retourne la question …

- Ah, Annie...

- Jack ! Jack ! cria Alexandre en s'avançant dans la cour de sa maison, encaissant au passage le vent glacé qui régnait dehors.

Jack, son cochet, était occupée à balayer le sol des feuilles d'automne mais il s'arrêta de travailler en voyant son maître qui fonçait vers lui, furieux.

- Qu'y a-t-il ? J'espère que rien ne grave n'est arrivé !

- Pour une fois, je ne vais rien te dire, répondit sèchement Alexandre. Ceci est une affaire très personnelle. Seulement, va porter cette lettre au comte Trancy, dit-il en lui passant une enveloppe cachetée négligemment. Et dis-lui que s'il ne ramène sa sale gueule dans la matinée, je vais m'assurer personnellement de lui refaire le portrait !

- Pourtant, vous êtes en bons termes avec le Comte … J'comprends pas.

- Ne discute pas et vas-y ! lui ordonna Alexandre, les oreilles rouges de colère.

Ne cherchant pas à provoquer son supérieur davantage, Jack prit la lettre et partit sur le champ pour la transmettre à son destinataire.

Alexandre le vit ensuite disparaître pour aller accomplir sa mission. Il se retourna alors pour revenir à son bureau tout en pensant à ce qu'il allait dire à ce menteur de comte ! Il s'était retenu autant qu'il pouvait devant Camille et il lui avait tout excusé mais il ne pouvait faire preuve d'une pareille indulgence à l'égard d'un homme adulte et qui était censé être irréprochable comme le comte Trancy.

Il allait lui remonter les bretelles comme il ne l'avait jamais fait avec personne, quitte à passer des heures à l'admonester et rater ainsi sa chance d'aller au travail.

Cette perspective lui donna un pincement au cœur, comme toujours : se séparer de l'amour de sa vie le plongeait dans la tristesse et la morosité.

- Que penses-tu qu'il va lui faire ? lui demanda Maria en finissant de laver les assiettes.

- J'en sais rien, simplement parce que ça nous n'regarde pas, répondit Joe. Oh qu'cette merde est bonne ! lâcha-t-il en prenant une nouvelle bouchée du gâteau à la crème qui constituait son petit-déjeuner.

En effet, Joe avait bénéficié d'une récompense sucrée pour avoir aidé Undertaker et celle-ci se trouvait être une part d'un gâteau à la crème absolument exquis. Après tout, vivre avec un expert en cuisine légèrement détraqué avait ses avantages … Même si c'était vraiment étonnant de voir qu'un directeur de services funéraires s'était entiché de cuisine.

- Mais va le voir ! l'incita Maria. Moi, je veux savoir ce qui se passe !

-Si t'en as tellement envie, pourquoi t'irais pas voir toi-même ? lui proposa Joe entre deux bouchées. Pourquoi ça doit toujours être moi, hein ?

- Eh bien parce que si tu te fais prendre, Undertaker sera moins en colère contre toi que contre moi !

- Mais Undertaker n'est jamais en colère ! lui fit remarquer Joe. C'est la personne la plus indulgente et la plus gentille que je connaisse !

Maria, qui se séchait les mains, se figea subitement et jeta un regard abasourdi à son frère.

- Quoi ? lui demanda ce dernier en remarquant son trouble.

- Joe … Je crois bien que c'est la première fois que tu complimentes quelqu'un depuis des années…

- Oh, et où est l'mal ? J'ai beau ne pas l'montrer, j'aime bien ce fou furieux. Regarde, il nous a accueilli chez lui, il nous nourrit et il te soigne ! Faudrait être un connard pour pas reconnaitre son mérite … En plus, je n'ai jamais goûté d'gâteaux aussi bons que les siens ! J'crois bien que même maman n'en faisait pas d'aussi bons !

À la mention de sa défunte mère, Maria se sentit vaciller. Elle avait beau avoir perdu ses parents des années auparavant, la plaie était encore vive et brûlante. Contrairement à son frère qui avait admis la vérité, Maria n'avait pas encore fait son deuil.

- Et si on allait tous les deux ? proposa-t-elle alors. Allez, Joe ! Tu ne veux pas savoir ce qui s'y passe ?

Joe secoua la tête et continua de manger sans davantage d'explication.

Finissant de sécher ses mains, Maria jeta furieusement le torchon sur le comptoir de la cuisine.

- Très bien ! s'exclama-t-elle. Puisque tu n'as pas le courage de venir, c'est à moi d'aller voir ce qui se passe !

Son frère se mit à rire.

- Dis plutôt qu'c'est toi qui tremblote d'y aller … C'est pour ça qu'tu m'supplies depuis tout c'temps de t'accompagner !

- Vraiment, tu ne comprends rien ! lâcha-t-elle nerveusement avant de s'éclipser.

De son côté, Joe resta tranquillement dans la cuisine jusqu'à arriver au bout du gâteau. Après avoir tout englouti, il eut la décence de placer la vaisselle qu'il avait utilisée dans l'évier. Ensuite, il descendit dans le laboratoire d'Undertaker pour voir ce que trafiquait ce dernier avec sa sœur et le diable capturé. Mais à sa grande surprise, il ne trouva personne.

- Undertaker ! Maria ! cria-t-il alors.

Aucune réponse.

Convaincu qu'il n'y avait personne, il sortit du laboratoire et alla fouiller dans toutes les autres pièces, y compris celle où reposait Ash Landers. Mais là encore, Joe ne trouva rien.

Le manque de résultats de ses recherches ne sembla point le décourager puisqu'il continua, en vain, et au moment où il allait s'affaler sur le sol pour commencer à réfléchir plus sérieusement, il entendit quelqu'un l'appeler.

- Jonineeeet ! Jonineeet ! Où es-tu, mon petit elfe chéri ?

Le petit garçon eut un sourire en coin. Nul besoin de nommer celui qui l'appelait ainsi.

Ainsi, il ne tarda pas à suivre la voix de son protecteur et trouva ce dernier dans le couloir.

- Pourquoi m'appelles-tu ? lui demanda le petit garçon en le rejoignant. Et où étiez-vous passés?

- Joninet, éluda Undertaker, je crois qu'on doit partir en excursion. Dis-moi, est-ce que tu aimes les grottes ?

- Je ne sais même pas ce dont ça l'air, lâcha le petit garçon.

- Parfait ! s'exclama le fou. Tu vas avoir l'occasion d'en explorer une des plus grandes au monde !

- Pourquoi … ? demanda Joe, soudain suspicieux.

Connaissant Undertaker, cette « excursion » n'annonçait rien qui vaille.

- Nous avons un paquet à livrer à certaines de mes connaissances, un cadeau en quelque sorte…

- C'est le diable, c'est ça ? demanda Joe en roulant des yeux.

- Oh, comme tu es clairvoyant, mon petit ! dit Undertaker en se mettant à lui pincer les joues. Oh, je savais qu'avec un peu de sucre, cette petite caboche ferait des merveilles !

Après avoir fini de lui tirer les joues comme si c'était une pâte à biscuit, Undertaker se mit en route. Avant, il chargea cependant Maria de certaines choses.

- Marinette, nous serons partis pour trois jours. Pendant ce temps, ferme la boutique et n'ouvre pas aux étrangers ! Veille à changer les bandages d'Ashounet comme je te l'ai appris et essaye de lui faire goûter à ma tarte aux fruits ! Il va voir à quel point c'est bon ! Normalement, reprit-il, tu as assez de nourriture pour tenir pendant au moins un mois dans la cuisine mais si tu as besoin de quoi que ce soit, tu trouveras de l'argent dans le bol vert sur mon bureau… Nous sommes censés être absents pendant trois jours, répéta-t-il, mais cette durée peut s'étendre jusqu'à une semaine. Si tu vois que nous ne sommes pas revenus au bout de ce laps de temps, commence à tirer tes cheveux pour calmer tes nerfs puis demande à Ashounet de se rendre à la prison de Torton pour sauver nos peaux. Il trouvera la carte y menant dans mon laboratoire.

- Undertaker, intervint Maria, inquiète. Cela a l'air très dangereux …

- S'il n'y avait pas de danger, la vie perdrait la moitié de son charme, tu ne crois pas ?

- Mais tout de même ! s'exclama-t-elle. Je ne comprends pas qu'on puisse se jeter dans la gueule du loup aussi inconsciemment, même si c'est nécessaire !

- Ne t'en fais pas, tu vas un jour comprendre… Viens ici, ma Marinette, que je t'embrasse !

Il se pencha pour écarter sa frange et déposa sur son front un baiser des plus tendres.

Elle se jeta alors dans ses bras et le serra très fort.

- Merci, Undertaker, merci pour tout, murmura-t-elle d'une voix enrouée, cachant les larmes qui commençaient à émerger de ses yeux dans la robe noire de son protecteur. Je ne vous serai jamais assez reconnaissante pour tout ce que vous nous avez apporté …

Surpris par ce mouvement soudain, Undertaker mit à instant à réagir puis caressa doucement ses cheveux ténébreux.

- Ne t'en fais pas, Marinette, tout ira pour le mieux … Je te le promets. Et merci à toi et à ton frère d'avoir égaillé la vie d'un vieillard solitaire…

Joe et Undertaker se mirent en route lorsque le soleil commençait à se coucher.

Pendant ce trajet, la conversation entre le petit garçon et l'homme bizarre ne tourna qu'autour de leur quête commune. Il semblait qu'Undertaker avait trouvé un allié de choix.

- Les anges ? demanda Joe en regardant le coucher de soleil au loin.

- Oui, les anges, soupira Undertaker. Ce sont des créatures dîtes « morales ». Ils ne tuent pas, ils n'ont aucune pulsion, aucun besoin de destruction ou de corruption comme les démons … Ils se revendiquent du principe de la neutralité absolue et de la pureté la plus éclatante. Parmi les êtres eternels, ce sont les seuls capables de rivaliser avec les diables. Et ils sont tout aussi puissants que ces derniers, peut-être même plus… Ils ont d'ailleurs réussi à avoir le monopole de toutes les âmes humaines et ça, ce n'est pas rien… Bien que je sois réticent à rétablir le contact avec eux, nous devrons joindre nos forces si on veut mettre un terme à tout ce petit théâtre au plus vite !

- Je ne comprends pas cette réticence, lâcha Joe. Ils ne sont pas si différents que ceux qu'on trouve dans la bible.

Undertaker sourit.

- Eh bien, en fait, si, le détrompa l'homme bizarre. Les vrais anges sont assez différents de ceux que les humains se représentent. Les anges, même s'ils se revendiquent protecteurs de l'humanité, ne veulent au fond que profiter de cette dernière. En mettant en place le système des Dieux de la Mort qui récoltent et leur rapportent les âmes des humains qui meurent à chaque moment sur Terre, ce n'était pas seulement pour éviter que ces dernières soient prises par des démons mais aussi pour pouvoir les garder pour eux … Une âme humaine est une source phénoménale d'énergie. Et même si je doute qu'ils s'en nourrissent, ils doivent sûrement les utiliser …

- Alors c'est pour ça que ce William disait à Camille de ne pas chercher à saisir… Et merde, maintenant je comprends … Et dire que mon âme va aller chez eux quand j'vais crever ! Ca m'donne envie de ne jamais mourir… Et toi, Undertaker, tu n'as pas peur de mourir en sachant ce qui va t'arriver ?

- Mon petit, il faut avoir une âme pour se préoccuper ce genre de choses !

- Sans blague ! rit Joe.

- Sans blague, vraiment, répondit-il.

Le sourire du petit garçon disparut complètement.

… Fin du Chapitre …

Si vous avez lu attentivement, vous aurez sans doute remarqué que Théophile offre des œillets blancs à Lydia.

Au début, il lui offrait des roses blanches. Mais puisque les roses blanches sont synonymes de pureté et pudeur, ce choix me laissait sceptique. Alors, j'ai souhaité changer, mais j'étais indécise sur le remplaçant à choisir. Drôlement, la même semaine, ma mère m'offrait un pot d'œillets blancs (très jolies fleurs au passage).

En cherchant leur signification, j'ai appris que les œillets blancs sont des fleurs qu'on offre aux malades. C'est un souhait de rétablissement et en même temps un symbole d'espoir. J'ai trouvé que c'était parfait pour Lydia et mon petit Théo. Alors, coup du hasard ou manigance du destin ? Je vous laisse voir.

Comme vous le voyez, je publie en Juin. Ca me fait rire. C'est moi ou tout le monde publie en Juin et Juillet ? Ma boite mail est pleine à craquer de notifications des fanfics que je suis, c'est incroyable.

P.S : À l'adresse de ceux qui passent le bac cette année, bonne chance !