Merci beaucoup à Pommedapi pour avoir corrigé ce chapitre. Merci milles fois !

Merci aussi Manon d'avoir laissé un commentaire sous le dernier chapitre.

Merci de toujours me lire.

Bonne lecture !

Chapitre XIX

27 Septembre 1897 – Demeure londonienne des Albertwood.

9 : 33

- Salaud !

Lorsque le comte Trancy entra dans le bureau de Lord Albertwood, il fut accueilli par un coup de poing.

Le comte Trancy était une personnalité très respectée. Ses ancêtres avaient accompli des exploits tout au long de l'histoire et sa famille avait toujours été fidèle à la monarchie, d'où son titre de noblesse. Cependant, quand le nom Trancy se présentait, l'esprit de la majorité des individus ne pensait pas à l'homme, mais à la marque.

Les Trancy avaient toujours été l'une des fortunes majeures de l'Europe et ils possédaient de larges terres qu'ils cultivaient et qui leur assuraient une rente très confortable. Seulement, cette rente n'était qu'une infime partie de leurs revenus. En effet, ils étaient surtout connus pour posséder une maison de couture employant les modistes les plus talentueux de leur temps et publiant des catalogues qui pouvaient renflouer ou vider les garde-robes des dames qui se souciaient de leur réputation dans le Monde.

C'était alors tout naturel qu'ils gagnent des sommes astronomiques en tirant sur le fil de la vanité féminine.

La fortune et l'influence des Trancy étant connues de tous et on prêtait tous les égards à Alois qui n'y faisait même plus attention.

Ce fut donc seulement quand on lui manqua de respect ce jour-là qu'il se rappela ne pas être une divinité protégée de tout.

IL s'était fait frappé, lui, le grand Trancy. Et c'était un événement qui ne s'était pas produit depuis des lustres.

Stupéfait, le comte ne sut comment réagir et tomba lamentablement sur le sol.

- Mais qu'avez-vous ? cria-t-il depuis le sol tout en massant sa mâchoire. Vous êtes devenu fou, ma parole?!

- Ne vous moquez pas de moi ! répliqua sèchement le Lord qui serrait les poings. Comment ne pas finir fou après tout ce que j'ai découvert la nuit dernière !

Alois resta silencieux un instant, examinant le visage du Lord. Il remarqua qu'Alexandre avait l'air fatigué, qu'il tremblait légèrement et que malgré la dureté de ses traits, ses yeux semblaient perdus.

- Alors, vous savez tout désormais, en déduisit le comte en prenant un moment pour se remettre sur pieds.

Ceci fait, il reçut immédiatement une nouvelle insulte de plein fouet.

- Oui, je sais tout ! Salaud !

- Et qu'en pensez-vous ? demanda Alois, médusé.

- Je pense que vous êtes un salaud ! martela le jeune homme qui s'impatientait.

Alexandre tentait avec toute sa contenance de surmonter les vagues de colère qui le parcouraient. Il savait que s'il agissait en se fiant à ses pulsions, il sortirait perdant de ce jeu.

- Salaud, salaud, salaud, répéta le comte en faisant tourner son doigt dans les airs. Si vous continuez, je finirais par croire que vous ne connaissez pas d'autres insultes.

C'en était assez. Déjà que le prochain duc Albertwood n'était pas le plus patient des anges, il ne fallait pas ajouter cette pédanterie mal-placée pour le faire exploser.

Sans prévenir, il prit l'insolent par le col de sa chemise, le souleva de terre et plongea ses yeux furieux dans les siens.

Malgré lui, le comte se sentit intimidé par le regard brûlant du Lord.

- Et dire qu'hier même, lui cracha-t-il en pleine figure, vous osiez discuter ma conduite ! Mais je ne me laisserai plus prendre dans vos manigances grossières et vous allez être puni ! Puni comme vous ne l'avez jamais été… !

Alois n'osa pas répondre, ce qui fit sourire Alexandre.

- Alors, vous avez perdu votre langue ?

- J'étouffe … !

Alexandre était étonnamment fort et sa poigne était solide. Peut-être était-ce la colère qui lui donnait cette force ou peut-être était-il fort par nature et qu'il s'entrainait bien ?

Après une courte réflexion, Alois se souvint que le Lord était un épéiste hors-pair, un cavalier régulier et une personne attachée au naturel, ne mangeant et ne faisant que ce qui était bien pour son corps ... Il était également doté d'une constitution avantageuse qui lui permettait de tenir des rythmes de travail inhumains.

En somme, Alexandre, malgré ses airs de blondinet innocent, n'était pas quelqu'un dont on devait chercher le courroux. Malheureusement pour sa personne, c'était exactement ce qu'avait fait Alois.

Voyant qu'il allait bientôt s'évanouir à cause du manque d'oxygène, le jeune homme se décida enfin à laisser tomber le comte.

Ce dernier atterrit sur le sol comme un chiffon. Il était rouge, indolent et haletant … Et il resta bien un moment à reprendre sa respiration sous les yeux haineux d'Alexandre.

Celui-ci se dirigea alors vers un coin de son bureau, ouvrit un tiroir et en tira deux pistolets.

Les yeux du comte faillirent bien sortir de leurs orbites à cette vue mais il fut encore plus choqué quand Alexandre lui jeta une des armes.

Seulement, et bien qu'il soit en mesure de l'attraper, Alois fit exprès de laisser le pistolet cogner le sol, s'écartant comme si l'arme le dégoûtait.

Cette action fit soupirer le Lord qui se mit alors à masser la base de son nez, visiblement irrité au point d'en avoir mal au crâne.

- Mais bon sang ! s'agaça-t-il. Soyez un homme et acceptez le duel ! Êtes-vous vil à ce point ?!

- Si être un homme veut dire mourir, alors je présume que nous n'avons pas la même vision de la masculinité, marmonna le comte.

Puis d'un ton plus doucereux et avec un sourire qui retourna le ventre d'Alexandre par sa fausseté, il poursuivit.

- Et si, à la place d'user de ces méthodes dangereuses et peu commodes, nous nous mettions à dialoguer comme nous le faisons toujours? Je suis certain que nous pourrons trouver un terrain d'entente !

- Je vous ai déjà assez parlé. Maintenant, ce que je veux, c'est vous tirer une balle dans la tête !

- J'ai une belle tête et je refuse que vous touchiez à un seul de mes cheveux ! s'indigna Alois.

Pour une raison obscure, cette dernière réplique fit éclater Lord Albertwood de rire.

- Pourquoi riez-vous ? s'étonna le comte. Êtes-vous une sorte de bipolaire ?

Pour toute réponse, Alois, toujours à terre, reçut un coup de pied dans l'abdomen.

Il se tut instantanément, sous le choc.

- Ha ! Vous ne faites plus le malin maintenant ! se réjouit alors Alexandre en le toisant.

- C-Claude ! appela soudain le comte.

Et sans prévenir, le majordome des Trancy, tout vêtu de noir, entra brutalement dans le bureau où avait lieu l'entretien. Avec une rapidité qui désarçonna Alexandre, Claude le saisit par le col et le plaqua contre le mur.

Alexandre sentit son dos se briser et il fut bien forcé de fermer les yeux pour combattre la douleur qui se propagea à travers tout son corps.

Lorsqu'il trouva la force de les rouvrir, la première image qu'il vit lui donna envie de les refermer sur le champ : il aperçut en effet sur le visage de Claude, le majordome invisible et servile du comte, une paire d'yeux rouge sang … Comme ceux du démon que Camille avait capturé.

Ensuite, il entendit un ricanement et tourna la tête vers Alois Trancy qui se relevait et rajustait ses vêtements.

- Hé bien, Lord, je crois que vous m'avez sous-estimé … Dîtes-moi, s'amusa-t-il en s'approchant lentement de lui, votre sœur a-t-elle oublié de vous révéler que le comte Phantomhive n'était pas le seul à disposer d'un démon ?

Et pour prouver ses propos, Alois tira la langue.

Au même moment, les mots de sa sœur résonnèrent de nouveau dans les oreilles du jeune homme.

« Les gens qui pactisent avec des démons ont des sceaux sur le corps. Ciel en avait un sur l'œil, et lorsque je l'ai vu, ce sceau brillait. Je sais aussi que le comte Trancy en a un mais ce dernier est bien caché. En tous cas, méfie-toi de lui. »

Sur sa langue, un sceau représentant une araignée en son centre brillait légèrement d'un éclat doré. Comment ne l'avait-il pas remarqué plus tôt ?

Pour sa défense, Alexandre se remémora qu'il n'était pas du genre à observer les bouches des autres hommes et d'un autre côté, il remarqua que la lumière qui émanait du sceau était si subtile qu'il fallait être au courant pour la remarquer.

- Vous voyez ? Claude est mon fidèle serviteur ! J'ai un démon à ma botte, un grand et fort démon, et vous, vous n'avez rien ! Je pourrais parfaitement vous tuer et m'en sortir sans le moindre petit préjudice, haha !

Alexandre aurait volontiers répliqué comme à son habitude mais il savait que sot était l'homme à l'épée qui provoquait l'homme au fusil. Les deux jeunes gens n'étaient simplement plus sur un pied d'égalité, ce qui réduisait fortement le pouvoir de négociation de l'un et donnait à l'autre un avantage incommensurable.

- Pourquoi ne répondez-vous pas ? le provoqua encore Alois avec un sourire satisfait. Mais ripostez, je vous prie ! Je vous apprécie parce que votre discussion est enrichissante. Si vous vous butez dans le mutisme, vous perdrez beaucoup de votre charme.

- Je vous dévoilerais bien le fond de ma pensée mais j'aurais peur de perdre ma tête si je venais à vous déplaire en l'exposant, lâcha Alexandre aussi placidement que possible.

- Oh, je vois, soupira l'autre blond. J'ai toujours su que vous étiez un malin, n'est-ce pas, Albertwood ?

- Si vous ne m'aviez pas jugé à la hauteur, je doute que vous vous seriez associé à moi, fit remarquer tout simplement Alexandre.

- Soit, fit le comte en prenant place sur un siège. Claude, lâche-le, je crois qu'il a pris conscience de sa place à présent.

Lui obéissant, le grand majordome laissa le Lord tomber à terre qui se releva pourtant aussitôt. Alexandre ne voulait faire aucune démonstration de faiblesse.

Puis, le jeune homme alla s'assoir juste en face du comte, comme à leur habitude. Seulement, ils étaient désormais dans une logique de confrontation plutôt que de coalition.

- Vous savez, Albertwood, lui rappela soudain Alois, je suis toujours ouvert au dialogue. Je comprends que vous ayez besoin de vous exprimer.

- Bien, j'accepte votre proposition. Alors, premièrement, débuta le Lord, depuis combien de temps êtes-vous au courant que ma sœur possède le Saphir ?

- Depuis l'accident avec Elisabeth Midford, même si je m'en doutais avant…

- Et pourquoi ne m'avez-vous rien dit ?

- Mais la raison est évidente. Je ne voulais pas provoquer ce genre de réaction, fit le comte en pointant son interlocuteur. Le commun des mortels ne sait pas que la magie existe et il vaut mieux le laisser dans l'ignorance. En plus, je me suis dit que si votre sœur vous le cachait, c'était pour une bonne raison. Croyez ce que vous voudrez, mais je n'aime pas créer de conflits familiaux.

- Bien, bien, bien … Et depuis quand savez-vous qu'elle s'est amourachée du comte Phantomhive ?

À cette interrogation, le comte sursauta.

- Comment ? s'écria-t-il, interdit. Camille, amoureuse de ce malfrat ?! Êtes-vous au moins sûr de ce que vous avancez ?

- Est-ce que je vous en ferai part si je n'en étais pas convaincu ? se désola le grand frère en s'affalant sur son fauteuil.

Il fixa le plafond un instant, visiblement amer.

- De tous les êtes humains sur terre, de tous les nobles et roturiers, de tous les princes et laiderons, il a fallu que son dévolu se jette sur Sa Grandeur, Chien de Sa Majesté … Je crois que j'aurais préféré qu'elle s'éprenne du jardinier ou du garçon à la mode...

- Peut-être que vous exagérez un peu, essaya de tempérer le comte. Elle n'est peut-être pas complètement atteinte. Comme vous devez le savoir, les adolescents ont souvent des lubies étranges. Et on ne grandit pas vraiment si on ne succombe pas durant son enfance à un béguin peu honorable …

- Mais elle l'appelle Ciel! Ciel ! Vous vous rendez compte ? Et il est mort depuis assez longtemps pour donner naissance à des dizaines de « béguins » comme vous dites. En plus, Camille n'est pas une fille à amourettes. Je l'ai toujours su : elle est trop sincère pour tisser des liens factices ou superficiels … Si elle s'est éprise du salaud et qu'elle y pense toujours, c'est que ce Ciel a dû trouver résidence permanente dans son cœur simplet ! Je me demande quel genre d'artifices il a usé sur elle car je ne vois pas ce qu'elle pourrait lui trouver. Il était riche, certes, mais Camille ne pense jamais à l'argent. En plus, il n'était pas un Apollon...

- Moi aussi je trouve ce comportement étrange venant d'elle, approuva Alois. Je n'aurais jamais cru que la pauvre petite pourrait prendre en affection une personne comme Phantomhive alors qu'il y a tant d'autres qui mériteraient davantage son attention...

- Elle n'a pas dû voir à quel point c'était une enflure au début, pensa le Lord tout haut. Quand je lui ai parlé, je me suis bien rendu compte qu'elle ne connaissait pas toutes les facettes de cette raclure. Mais ce qui m'a vraiment fait peur et m'a ôté tout doute quant aux sentiments qu'elle lui porte, c'est que même quand je lui ai révélé tout ce dont il avait été coupable de son vivant, elle a continué à le défendre !

- Effectivement, elle est complètement sous le charme ! soupira le comte, désormais incapable d'argumenter.

- Je me demande ce qui est le plus drôle dans toute cette histoire, lâcha Alexandre dans un rire mauvais. Est-ce le fait que j'ai assassiné de sang-froid le premier amour de ma sœur ? Ou est-ce le fait que ma propre sœur ait pu aimer un de ceux que je méprise le plus ? Répondez-moi, comte … Je crois être l'acteur d'une pièce dont pareille scène ne s'est encore jouée durant ce siècle.

- Il fallait bien que ça arrive, et le siècle est bientôt fini de toute façon … Puis, je continue de penser que tout cela n'est qu'un béguin d'adolescente solitaire. S'il est hors du commun, c'est peut-être parce que l'enfant est confinée. Vous n'êtes pas sans savoir que Camille vivait dans un village avant de venir ici et de ce qu'elle m'a raconté, elle y avait beaucoup d'amis précieux. Elle y bénéficiait d'une liberté plus grande que celle dont elle dispose ici. Cela me rappelle, au passage, que je vous ai déjà dit que la garder entre quatre murs et ne pas lui fournir de compagnons de son âge pourrait l'amener à épouser le premier venu pour vous échapper… Coup de bol, fit Alois en claquant des doigts, il a fallu que le beau et charmant Ciel Phantomhive se trouve pile à l'endroit et au moment où l'enfant était instable et en demande d'attention.

- Comte Trancy, n'avez-vous jamais pensé à ouvrir un cabinet de psychanalyse ? Je suis certain qu'avec vos talents et vos théories farfelues, vous pourriez attirer une large gamme de patients, se moqua Alexandre.

- Mais je suis déjà comte et chef d'entreprise, lui rappela le noble comme s'il envisageait sérieusement une telle carrière. … Entre mes obligations et mes plaisirs, je n'ai guère le temps d'écouter les gens parler de leur vie. Mais vous avez raison, mon analyse tient la route. Alors je crois qu'il est de mon ressort de guérir cette pauvre fille de son mal ! Voyez, je connais une large palette de jeunes hommes très bien faits et très bien placés qui pourraient nous aider à la remettre sur le droit chemin !

Le grand frère y songea une minute, pesant le pour et le contre, avant de se raviser.

- Oubliez. Ce ne sont pas vos affaires, décida-t-il en écartant l'idée d'un revers de la main.

- Alors pourquoi m'en avoir parlé si vous ne voulez pas que j'intervienne ? s'étonna le comte. Ce que je vous ai dit la dernière fois n'était pas un mensonge je considère sincèrement Camille comme une petite sœur.

- Mon intention n'était pas de vous faire rentrer sous le drap. Je supposais juste que vous étiez au courant, comme pour tout le reste, répondit-il. J'étais loin de m'imaginer que vous aussi, vous ignoriez le mal qui s'est emparé d'elle. Enfin, passons ! Tout ce que nous pouvons faire, c'est prendre notre mal en patience et attendre la majorité de Camille pour l'introduire au Monde et la présenter à quelques jeunes hommes dignes d'intérêt qui lui feront oublier Phantomhive.

- Mais il va falloir y mettre le prix ! intervint Alois. Cela me fait du mal de le dire, mais ce n'est pas une Miss Rollington. Les hommes ne lui courront pas après juste pour ses beaux yeux ! D'ailleurs, elle n'a pas le regard le plus captivant qui soit …

- J'en suis conscient, soupira le jeune homme. Malheureusement, ce n'est pas une beauté. Mais Camille reste un bon parti, elle a le titre, la parenté avec moi et la dot qui suit toujours …Et de surcroit, ce n'est pas comme si l'amour faisait partie de l'équation …

Alois reconnut une note d'amertume derrière les paroles de son allié de toujours. Il comprit alors pourquoi Alexandre n'aimait pas fréquenter le demi-monde et les filles d'Opéra. L'une d'elles avait sûrement dû lui briser le cœur. Et pour s'en défendre, il s'était convaincu qu'il ne voulait plus avoir affaire à elles car elles étaient vulgaires et manipulatrices.

- Je devrais peut-être vraiment ouvrir un cabinet de psychanalyse, s'amusa-t-il tout bas.

Avant de travailler pour le compte des Albertwood, Annie avait fait trois places.

La première était chez un riche marchand de vin, en province. La seconde chez une petite bourgeoise veuve à Londres et la troisième chez un comte assez connu. Mais de toutes les places dans lesquelles elle avait servi, ses gages étaient les meilleurs chez les Albertwood.

C'était bien connu, les Albertwood étaient riches et de surcroit, généreux. Mais Dieu, rien ne l'avait préparé à la somme de travail qui l'attendait... ! La maison était grande et bien trop meublée… Il y avait tout bonnement trop de pièces pour seulement deux occupants. Et il y avait un jardin intérieur, comble du luxe … Bien sûr, comment Lord Albertwood pourrait-il se contenter d'un seul jardin ? Non, il lui en fallait deux, et avec des plantes exotiques, je vous prie !

Les serviteurs devaient tout astiquer, tout faire briller, même ce qui brillait déjà, et cela sous les yeux de cette terrible et détestable Miss Kavioski.

C'était une femme très sévère, intransigeante et qui renvoyait à tour de bras ! Aucune erreur n'était permise car la gouvernante le savait si la moindre chose devait aller de travers, Lord Albertwood aurait une nouvelle excuse pour lui adresser des reproches.

Ah, et ça la hantait à la rendre maniaque ! Miss Kavioski vivait dans la peur de recevoir des reproches d'Alexandre. Tout le monde croyait que Lord Albertwood était, tel son père, un mécène au grand cœur qui multipliait les actions de charité simplement pour le bien-être d'autrui. Or, c'était pratiquement le contraire. En fait, le jeune homme n'avait rien de clément.

Miss Kavioski avait réussi à conserver son poste grâce à ses bons liens avec le duc mais elle n'entretenait pas d'aussi bonnes relations avec le fils de ce dernier. L'idée de se faire renvoyer après autant d'années de services lui était insupportable alors elle se débrouillait pour transmettre son mal-être à tout le reste du personnel.

Rien qu'à parler avec elle, Annie avait la nausée. Elle se demandait comment Miss Camille faisait pour la supporter des heures durant…

Mais Miss Camille était un trésor de complaisance et de patience, elle était au-dessus du commun des mortels sur ce point.

D'ailleurs, il fallait peut-être parler de la façon dont elle avait été amenée à la servir.

Remarquant qu'Annie était encore jeune dans le métier et légèrement maladroite, Miss Kavioski avait eu l'idée de l'assigner au service de la petite sœur d'Alexandre, jugeant que Miss Camille ne méritait rien de mieux.

Ce n'était pas étonnant puisque Miss Kavioski considérait la sœur du maître un peu comme tous les autres domestiques.

Dès qu'elle avait pris sa place, Annie avait ainsi été mise au courant de la couleur, une de ses collègues lui ayant appris tout ce qu'elle avait à savoir.

- Premièrement, avait dit cette collègue friande du cailletage, vous avez de la chance, ma petite, d'avoir été recrutée ! C'est sans doute pour votre joli minois qu'on vous a choisi, mais passons ! Ici, nous n'servons pas n'importe qui. Ici, nous servons une haute famille, la plus haute famille… Je collectionne les articles de journaux où on parle de mes maîtres !

Il y avait une sorte d'admiration pour les maîtres de la part des domestiques… Les nobles, d'autant plus, étaient considérés comme des Dieux sur terre. Plus ils étaient connus, mieux c'était. Les domestiques, venant de milieux modestes, n'avaient pour la plupart jamais connu la moindre forme de luxe ou de confort qu'à travers ceux qu'ils servaient. Leur seule forme de fierté en tant que serviteurs et entre autres serviteurs, c'était de servir une personnalité importante le genre de personnes dont on citait les noms dans les journaux et qu'on pouvait se vanter de connaitre et de côtoyer.

- Alors, vois-tu, j'adore, comme la plupart des dames ici, Lord Alexandre Albertwood … que c'est un joli garçon, mon amie ! Il a un visage et un sourire à vous faire défaillir ! Malheureusement, soupira la femme de chambre, il n'est jamais là ! C'est un obsédé du travail. Des fois, il ne rentre même pas à la maison … Je me demande s'il a une maîtresse. Mais à ses épaules toujours tendues et à son regard innocent, on se doute qu'il n'a jamais connu les attentions d'une femme. Pauvre petit ! Veinarde sera celle qui l'attrapera car il est riche, qu'il est riche !

L'argent, l'argent et encore l'argent … Ces femmes ne pensaient qu'à ça !

Et d'un ton plus bas, sa collègue avait ajouté.

- Beaucoup ici ont essayé de l'attirer dans leurs filets. Comme vous le savez, certains Albertwood ont un attrait pour les soubrettes mais elles rapportent toutes la même rengaine : aussi tentantes soient-elles, Monsieur ne remarque jamais rien ! Fait-il semblant ? Rit-il d'elles ? Ou est-il vraiment inconscient, mystère !

- Pourquoi êtes-vous tellement, toutes, investies dans la vie amoureuse du pauvre Lord ? Il doit en être fatigué …

- Un homme fatigué des femmes ? avait rit la servante. Mais vous êtes bien mignonne, ma petite ! Voyez-vous, tous les hommes sont les mêmes obsédés par la chose, abrutis par elle. Qu'ils soient hommes à femmes ou à hommes… ils ne pensent qu'à ça ! Un homme qui n'a pas de désir n'existe pas. Et des partis comme Alexandre Albertwood, c'est rare ! Imaginez-vous un homme riche, beau, jeune, cultivé, et osez dire que c'est réel !

Annie n'avait rien répondu, ce qui avait fait rire sa collègue d'autant plus.

- Vous voyez ?! s'était-elle exclamée en bondissant. Eh bien, c'est irréel, parfaitement invraisemblable, pourtant, c'est la vérité … Oh, comme je l'adore !

Mais si tout le monde n'avait que des mots élogieux à l'égard d'Alexandre Albertwood, il en était autrement pour sa sœur.

- Oh oui … Et je crois que je dois vous parler de la petite que vous allez servir. Croyez-moi, elle n'a rien du charme ou de la prestance de son frère. Au contraire, il s'agit d'une petite chatte élevée dans la boue et qui n'a conscience ni de son rang, ni de ses devoirs… Oh, elle est tellement banale qu'on se demande comment son image fait pour se refléter dans les miroirs… Vous le verrez bientôt, elle est si transparente !

Tout cela était vrai … Mais Annie réalisa également qu'elle se positionnait à l'inverse de tous les autres serviteurs concernant ses maîtres. Elle s'était retrouvée à exécrer Alexandre, mais à adorer sa sœur.

Camille avait beau être une personne renfermée et un peu étrange, elle était, à l'inverse de ses précédentes maîtresses, d'une très grande indulgence. Si Annie faisait une bourde, Camille se contentait simplement de la lui faire remarquer. Ce qu'Annie avait appris très tôt concernant sa maîtresse, c'était qu'elle était très généreuse.

Il semblait que c'était inné chez elle.

Elle lui donnait des bonbons, des chapeaux, des foulards, de jolies boites et elle lui apprenait aussi un peu de français … Annie s'était demandée au début si toute l'attention dont la couvrait sa maîtresse n'était qu'une façon de s'attirer son amitié puisque Camille était assez isolée. Mais elle avait tôt fait de réaliser que tout cet altruisme n'était qu'un trait de son caractère et qu'elle ne cherchait pas à tirer quoi que ce soit d'elle.

Toute sa vie de domestique, Annie avait été rabaissée par ses employeurs implicitement ou explicitement. Elle avait connu tous les affres et toutes les humiliations de la servitude les maîtres suspicieux, maniaques et tyranniques, leur ingratitude…

Alors, lorsqu'elle rencontra enfin une maîtresse aussi conciliante que Miss Albertwood, elle sut l'estimer à sa juste valeur.

Malheureusement, Lord Albertwood était loin de lui être aussi sympathique que sa sœur. Il s'agissait, à son avis, d'un sale homme, véreux et implacable, le genre de personnes qui éveille en l'individu le plus paisible et modéré une irrépressible envie de châtier.

Elle se demandait ce que les autres femmes lui trouvaient, sincèrement.

Mais l'attrait de l'argent n'avait évidemment aucune limite. Le caractère et les valeurs ne pesaient rien face à pareil atout.

Elle le détestait davantage en voyant la façon dont il traitait sa maîtresse. Miss Camille n'était pour lui qu'une poupée dont il pouvait se servir comme bon lui semblait et le plus révoltant dans l'histoire, c'était que sa maîtresse ne lui en tenait jamais rigueur.

Il avait beau la priver de tout, elle continuait à le considérer comme un frère et à le respecter docilement. Heureusement, et pour son propre bien, lorsque Camille le souhaitait, elle savait tenir tête à Alexandre. Bien sûr, l'ombre d'une rébellion chez sa sœur transformait le jeune homme en un volcan en ébullition. Il se mettait alors à faire des scènes et à râler, râler, râler et oh … ! C'était insupportable ! Et souvent, il blessait Miss Camille en se comportant ainsi.

Alors, après avoir été négligemment bousculée par Alexandre qui sortait de chez sa sœur, être rentrée ce matin-même chez sa maîtresse et l'avoir vue si triste, Annie ne put que conclure que ces deux là avaient encore eu une de leurs altercations.

Seulement, cette fois, Miss Camille semblait bien plus abattue que d'habitude. Elle avait dû entendre des choses qui ne lui avaient pas fait plaisir du tout, ce qui rendit sa femme de chambre très curieuse.

- Annie, s'il-vous-plait, mettez-moi plus de miel dans mon lait ce matin, la pria Camille alors qu'elle se faisait servir son petit-déjeuner.

- Comme vous voudrez, répondit la servante dévouée, et elle ajouta deux autres cuillères à la demande de sa maîtresse.

- Dites-moi, Annie, voulez-vous vous joindre à moi ? lui demanda-t-elle soudain.

La servante sourit et secoua négativement la tête.

- Vous êtes sûre ? Car si vous avez de la place dans votre estomac, vous pourriez m'aider à finir ce gâteau … C'est trop pour moi. Et ne voulez-vous pas goûter un peu de ce thé … ? Je n'aime pas vraiment le thé, je préfère le lait. Ce serait un gâchis terrible que de ne pas en profiter …

Annie croisa les bras face à cette demande, visiblement agacée.

- Oh ! Mais vous allez me fâcher, Miss Camille ! la réprimanda-t-elle. Si vous continuez à ne pas manger, on vous retrouvera morte de faim ! Vous imaginez ce que diront les gens ? La fille d'un grand duc, une illustre Lady, meurt de faim ! Mais c'est scandaleux !

- Mais je n'ai vraiment pas faim …

- Vous n'avez jamais faim ! lui rappela-t-elle en secouant la tête. Cessez de dédaigner une aussi bonne nourriture, bon sang ! Venez ici, que je vous aide, lui dit la servante en s'approchant d'elle.

Annie prit place près de la jeune fille, lui soutira son assiette et sa fourchette des mains puis la força à avaler jusqu'à la dernière bouchée de son petit-déjeuner. Camille avait évidemment rougi comme un bouton de rose au début du printemps mais elle n'avait pas réussi à arrêter sa servante de la nourrir comme une enfant en bas âge. Elle éprouva durant le processus une lourde honte ainsi qu'une douleur pénible à la gorge et à l'estomac. Quand elle disait qu'elle ne voulait pas manger, elle disait vrai. L'ingestion des aliments lui était tout à fait pénible.

Mais elle oublia toute la douleur éprouvée quand, après avoir fini de la nourrir, Annie passa sa main dans ses cheveux.

- Vous voyez, ce n'était pas si difficile … Vous devriez prendre un peu plus soin de vous. Je sais que vous êtes confrontée à des problèmes peu communs et difficiles à traiter alors je ne peux qu'imaginer ce qui pèse sur vous. Mais je suis sûre que tout ira bien. Vous vous en sortirez.

Camille ferma les yeux, profitant de l'agréable sensation d'avoir une main baladeuse dans ses cheveux.

- Merci. Je vous aime beaucoup, Annie...

- Moi aussi, ma chère petite maîtresse.

29 Septembre 1897 - Prison de Torton

Undertaker et Joe étaient parvenus aux environs de la prison de Torton au bout d'une journée et demie de route. Ordinairement, ils auraient mis le double pour rejoindre leur destination si cela n'avait dépendu que du vieux cheval. Mais grâce aux nombreux raccourcis qu'avait empruntés l'astucieux vieillard, ils avaient atteint leur but dans des délais parfaitement raisonnables.

Joe était resté à la surface et seul son protecteur avait osé descendre l'escalier accessible par un passage secret pour remettre le démon capturé entre les mains d'individus compétents.

Et désormais, au fond de cette prison froide et seulement éclairée par les torches aux murs, le directeur de services funéraires montrait sa trouvaille à un homme vêtu modestement d'une robe grise qui s'accordait avec la couleur de ses cheveux. Rien qu'à observer ce vieillard au moment où il vit le diable, l'on devinait sur ses traits l'expression sereine et satisfaite d'un homme auquel on épargne une grande plaie.

Examinant le corps attaché du diable, le vieil homme sourit.

- C'est une jolie prise. Vous m'épatez, comme toujours, Undertaker.

Le directeur de services funéraires sourit à son tour.

- Je vous comprends. Moi-même, je n'arrive pas à croire à quel point je suis fort parfois !

- Je suis sincère, reprit le vieil homme. Il y a longtemps que nous n'avons pas mis la main sur des diables aussi puissants. Avec le temps, ils ont su développer leur couverture dans le monde humain. Je ne vous cache pas qu'ils sont difficiles à attraper mais une fois que c'est fait, nous sommes parfaitement équipés pour les emprisonner à jamais.

- Et c'est bien pour cela que je me suis tourné vers la prison de Torton … D'ailleurs, je suis désolé d'avoir tué quelques-uns de vos membres il y a quelques temps.

- Oubliez-le, pardonna le vieil homme. Actuellement, je crains que nous ne puissions bénéficier du luxe de nous apitoyer sur ce qui a été perdu.

- Je vous l'accorde….

- Gardes ! ordonna alors le vieil homme en robe grise aux deux grands costaux en armure qui se tenaient derrière eux. Prenez ce satané démon à la cellule convenue.

Les deux gardes se contentèrent de prendre le corps du diable, de le mettre sur leurs épaules et d'aller accomplir leur mission sans laisser échapper le moindre mot.

- Ils sont drôlement dociles … et grands, fit remarquer Undertaker alors que les gardes de Torton s'en allaient. Ils ne sont plus complètement humains, n'est-ce pas ?

Le vieil homme se contenta d'hausser les épaules.

- Il faut un monstre pour traquer les monstres, répondit-il.

- Vous leur avez fait boire de l'eau impure, c'est ça ?

- Non, du sang de démon.

- C'était interdit du temps de Vladimir, rappela Undertaker.

- Mais le Grand Vladimir n'est plus, c'est désormais moi la plus haute autorité de cette prison, et je l'ai autorisé, répliqua calmement le vieux directeur de Torton.

- Vous aussi, vous n'êtes plus complètement humain … Vous vous portez trop bien pour une personne de votre âge… Si je me souviens bien, vous aviez cinquante ans quand vous avez pris la direction de Torton et cet événement date de quarante ans … Aucun humain ne peut résister aussi longtemps sans une petite aide de nos amis de l'au-delà.

- Peut-être bien, admit le directeur de la prison. Mais j'ai sacrifié mon humanité pour permettre à notre cause d'avancer. Tout le monde n'a pas la grâce de l'immortalité, mon ami.

- Tout le monde peut l'avoir, par contre, répliqua Undertaker. Il suffit seulement d'être assez damné pour accepter de servir les êtres supérieurs.

Le dédain qu'avait mis Undertaker à prononcer le nom de ceux qu'il avait autrefois servis était palpable et retourna le ventre de son interlocuteur de dégoût. Les deux hommes ne s'étaient pas vus depuis presque un demi-siècle, et même pour des gens qui vivent aussi longtemps, c'était une période suffisamment longue pour que les caractères s'altèrent et que les amitiés se dissolvent.

- Vous êtes déjà mort une fois, reprit le directeur, si vous veniez à mourir une seconde fois, ce serait définitif, n'est-ce pas ?

- Je n'ai plus d'âme, je crois que cela résume aisément les choses, répondit Undertaker sans son entrain habituel.

- Comment arrivez-vous à supporter l'éternité ?

- Je me suis mis à la pâtisserie.

Le directeur eut un sourire en coin.

- Je suis ravi que vous ayez trouvé une occupation aussi prenante et inoffensive. Et si nous nous rendions à mon bureau à présent ? Je crois que nous serons ainsi plus à l'aise pour nous entretenir.

- Vous avez du thé, j'espère ? demanda Undertaker.

- Oui, et nous servons toujours votre préféré.

- Oh, vous me donnez presque envie de reprendre mon ancien poste ! plaisanta le croque-mort.

- Votre aide serait la bienvenue, fit savoir le directeur de la prison en dirigeant son invité à son bureau.

Ouvrant la porte de ce dernier, il laissa Undertaker pénétrer avant sa personne puis la referma.

S'installant face-à-face, les deux compères se dévisagèrent, comme se dévisagent ceux qui ne se reconnaissent plus.

- Undertaker, je sais que le temps n'a pas d'effet sur vous, reprit le directeur, mais je m'attendais au moins à voir un petit changement en vous au bout de cinquante années…Or, il n'y a rien, constata le vieux Purificateur.

- J'ai une bonne hygiène de vie, répondit l'homme bizarre. Je ne peux pas en dire autant de vous. Vous devriez venir me rendre une petite visite un de ces jours, je vous montrerai comment je prépare mes délicieux gâteaux. Ils mettent du baume au cœur du plus désespéré des suicidaires, croyez-moi !

Le vieil homme hocha alors la tête, patient.

- Bien, bien … Je ferai ainsi. Comme je le vois, vous êtes toujours aussi enjoué, c'est bien. Je vous envie car, par les temps qui courent, c'est rare de trouver encore des gens qui ont goût à la vie.

- J'ai goût au sucre, surtout, confessa d'un ton bas l'homme fou. Et je ne sais pas pourquoi, ajouta-t-il d'une voix plus forte, mon p'tit Caius, mais je crois que vous ne sortez pas beaucoup de votre prison…

- Vous croyez juste, confirma-t-il, car j'y suis autant prisonnier que les démons que je surveille. D'ailleurs, nous y sommes tous plus ou moins enchaînés, qu'on le veuille ou non. Ce sont les risques du métier … Mais nous pouvons supporter ces tensions et ces conditions de vie en faveur de notre cause commune. La plupart d'entre-nous se dévoue corps et âme pour protéger l'humanité et servir les êtres supérieurs. Cette tâche a beau être pesante, la passion qu'elle inspire à ceux qui l'exécutent les aide à continuer… Malheureusement, cette passion ne se révèle pas chez tous.

- Ah, mais le monde serait ennuyeux si tous partageaient une seule et unique passion … Cette affirmation m'étonne venant de vous, vous n'êtes pas habitué à faire de telles généralités, fit remarquer Undertaker.

- Je ne fais aucune généralité car en ce moment, ici, et vous devez le deviner, je ne parle que d'un seul cas … Un cas des plus intrigants et des plus désespérants, répliqua posément Caius.

- Malheureusement, j'ai la sincère impression que ce fameux cas ne peut être discuté à présent. Ce qui a été fait est figé dans le marbre, un peu comme votre mentalité.

- Pardon ?

- Ne vous en faîtes pas, vous êtes déjà tout pardonné et excusé. Je sais que l'anxiété fait dire des choses qui ne veulent rien dire parfois, le rassura le directeur de services funéraires en agitant sa main.

- Undertaker, je ne vous comprends honnêtement pas. Vous êtes brillant, puissant et fort utile à notre cause … Durant vos années de service auprès des êtres supérieurs, vous étiez au sommet de la hiérarchie. Vous avez fait tant de choses remarquables et vous possédiez tout ce qui peut être rêvé respect, pouvoir, grandeur … Alors pourquoi vous être retiré et avoir appauvri leur rang d'un élément aussi exceptionnel que vous ?

- Il est fort compliqué d'arriver à cuire correctement une génoise lorsqu'on doit récolter des âmes humaines au passage … Mais bien sûr, vous ne pouvez comprendre les enjeux de la pâtisserie moderne. Par contre, vous pouvez sans doute comprendre la frustration d'être livreur pour une boulangerie pendant des siècles, de tenir les pains chauds et de sentir leur odeur, mais sans pouvoir y goûter, en connaître la recette ou voir le visage de ceux qui les dégustent …

- Mais si vous aviez accepté de les servir un peu plus longtemps, sans doute auriez-vous été capable de découvrir leurs mystères.

- J'étais encore trop humain pour qu'ils me laissent intégrer leur rang, et vous le savez très bien. Eux, ils n'acceptent que ces âmes désespérées et pleines de rage … J'étais trop serein pour devenir l'un des leurs et j'étais incapable de faire ce qu'ils me demandaient.

- Comment pouvez-vous en déduire une chose pareille ? s'étonna Caius.

- Je les ai côtoyés pendant un temps conséquent, contrairement à certains, et ils me l'ont fait bien comprendre, répondit Undertaker sans sourciller. En plus, j'ai cru que je méritais de manger mieux que ce qu'ils me proposaient.

- Mais même si vous ne pouviez atteindre les plus hautes sphères, vous pouviez tout de même continuer d'accomplir vos devoirs … Vous étiez le meilleur et le plus dévoué, pourquoi avoir déserté à la première occasion ? Pourtant, vous saviez parfaitement que dehors ne vous attendaient que l'ennui et la solitude.

- Oh, mais « déserter » est un mot un petit peu lourd sur les bords … Je n'ai fait que prendre ma retraite. Et moi qui croyais que c'était un droit auquel pouvaient bénéficier tous les loyaux et vieux serviteurs une fois qu'ils ne veulent plus travailler … ! Ah ! Libéralisme quand tu nous presses !

- Vous nous avez abandonné, vous vous êtes montré égoïste, lui reprocha Caius.

- Mea Culpa, sourit Undertaker, révélant ses dents acérées et immaculées.

- Vous êtes une cause perdue, soupira-t-il alors. Mais s'il-vous-plait, acceptez de reprendre vos responsabilités, rien que cette fois, pour nous aider … S'il-vous-plait, répéta-t-il presque en suppliant.

Son interlocuteur se contenta de secouer la tête une énième fois.

Du temps où Undertaker servait les êtres supérieurs, il avait beaucoup de connexions avec les Purificateurs. Voilà comment il en était arrivé à connaitre Vladimir et Caius. Seulement, il s'était retiré peu après la Révolution Française et l'exécution des derniers rois et nobles de ce pays. Pour autant, il n'avait pas complètement rompu ses liens avec les Purificateurs puisque ces derniers n'avaient jamais manqué de lui fournir un renseignement ou de lui prêter main forte quand la situation l'exigeait.

Cependant, la mort de Vladimir avait été la paire de ciseaux qui avaient coupé le ruban séparant les sorciers humains du directeur de services funéraires.

Si Undertaker avait valorisé et accordé sa confiance par le passé à ces gens, cette dernière s'était vite muée en dégoût au fur et à mesure qu'il apprenait les méthodes peu honorables dont usaient les Purificateurs pour parvenir à leurs fins.

C'est ainsi qu'il avait pris sa retraite et s'était consacré à « ses affaires » qui, du reste, étaient inconnues de tous sauf de lui-même.

En renouant avec ceux avec lesquels il avait collaboré autrefois, il avait été conscient de ce qu'il courrait comme risque … Mais peut-être avait-il sous-estimé le nombre de changements qui s'étaient opérés pendant son absence … Et les minutes qui suivirent ne firent que corroborer ses suspicions.

En effet, dès que le directeur de serviteurs funéraires eut clairement fait valoir son refus, une ombre surgit d'un coin du bureau et avant que le fou n'ait eu le temps de réagir, un fusil fut braqué dans sa direction.

La souricière venait de se refermer, et des deux côtés.

4 Octobre 1897 – Demeure londonienne des Albertwood

23 :02

Il ne fait guère beau les soirs d'automne à Londres mais Annie devait tout de même rester très tard pour finir ses corvées. Même en travaillant huit heures par jour, il y avait toujours une tâche ingrate laissée en plan et que les autres serviteurs dédaignaient à faire … Et puisqu'elle était la femme de chambre officielle de Miss Albertwood, c'était évidemment à elle qu'on la refilait.

- Annie, demanda donc Miss Kavioski en s'approchant d'elle, pourriez-vous aller chercher du bois dehors ? Il va faire froid cette nuit et nous devons chauffer les appartements du futur duc.

- Qu'importe ! On dit qu'il n'y dort jamais, osa répliquer Annie. Et pourquoi serait-ce à moi de le faire ? Je me suis occupée du parterre plus tôt !

- Je me demande ce qui vous a poussé à croire qu'on vous payait pour discuter les ordres, la recadra sa supérieure. Le Lord est bien aimable de vous garder à son service après toutes les crasses que vous avez commises … Mais, croyez-moi, aussitôt que Miss Albertwood se sera ennuyée de vous, vous serez à la porte.

- Bien, Miss Kavioski, excusez mon impertinence, murmura Annie en baissant la tête.

Elle ne le fit pas plus pour montrer sa soumission que pour cacher les éclairs bleus que lançaient ses yeux en direction de la gouvernante. Si elle ne manquait jamais de montrer patte blanche devant sa supérieure, elle était la première à la calomnier et à la traiter de tous les noms derrière son dos. D'ailleurs, elle ne se priva pas de l'injurier en allant chercher le bois pour ces fameux appartements que personne n'utilisait …

- Vieille peau ! Bécasse ! Crotte desséchée !

Elle trouvait le traitement qu'on lui réservait injuste … Elle était convaincue que c'était de la jalousie venant de cette vieille chouette. Miss Kavioski ne pouvait que l'envier car elle était plus jeune et plus belle … et …

- Qui … est là ? demanda-t-elle soudain.

Aucune réponse.

Pourtant, elle aurait juré avoir entendu un bruit. Peut-être quelqu'un l'avait-il suivie ? Ou était-ce Miss Kavioski qui était venue après elle pour s'assurer qu'elle ne trainerait pas en chemin ?

Mais, avec le froid qui régnait dehors, ces hypothèses étaient peu probables.

- Madame, restez tranquille, murmura alors une voix rauque à son oreille.

Annie sentit quelque chose se coller contre sa tempe et par instinct, elle sut de quoi il s'agissait. La jeune femme blonde lâcha alors instantanément le bois qu'elle avait amassé, le faisant tomber sur la terre avec un bruit sourd.

- Mais que me voulez-vous ?! cria-t-elle presque, totalement paniquée.

- Tout le bien du monde, souffla son assaillant. Mais mes intentions changeraient si vous n'étiez pas gentille…

Dommage, Annie n'était pas sage.

La servante se mit ainsi à se débattre. Elle essaya de se défaire de l'emprise de son agresseur, de lui mordre le bras, de lui piétiner les chaussures, mais alors qu'elle croyait pouvoir y réussir, elle entendit un bouton se faire presser et une décharge douloureuse la secoua de la tête jusqu'à la pointe des pieds.

Cette douleur ne dura qu'un instant mais la laissa incapable de bouger.

- Pourtant, je vous avais dit d'être gentille, lui rappela l'homme en la bâillonnant.

Il la balança ensuite sur son épaule et se mit à avancer.

A moitié assommée par le choc, Annie ne retint que peu de choses des minutes suivantes.

Elle fut uniquement sûre du fait qu'elle ne rapporta jamais le bois.

L'intrus fut assez malin pour se faufiler à l'intérieur de la demeure des Albertwood et ne pas se faire prendre, ce qui laissait penser que ses actions étaient préméditées … En choisissant une heure aussi avancée dans la nuit, il s'était assuré que presque tous les serviteurs avaient rejoint leurs chambres, et que toutes les lumières avaient été éteintes.

Les couloirs de la résidence avaient beau être labyrinthiques et totalement impraticables pour un nouvel arrivant, le dangereux prédateur vêtu de noir réussit à s'y repérer comme s'il y avait passé une partie de sa vie.

Inévitablement, il parvint aux appartements de celle qu'il était venu chercher.

Cette fois, il n'eut pas besoin de se faufiler puisque la porte était d'ores et déjà grande ouverte, comme si d'autres s'en étaient chargés pour lui faciliter la tâche.

Il y pénétra d'un pas lent mais décidé et, ouvrant légèrement les yeux, Annie aperçut une lumière bleuâtre qui lui permit de remarquer les trainées de sang sur les tapis et les corps vêtus de noir dispersés dans la pièce et couverts de glace.

Une vague de froid la sortit brutalement de l'état de semi-conscience dans lequel elle baignait depuis le coup qu'elle avait reçu. Certes, ils étaient à l'une des époques les plus froides de l'année. Dehors, la température était au plus bas, mais ce n'était rien en comparaison avec celle qui émanait de la chambre de Camille.

C'était comme si cette pièce constamment très bien chauffée avait permuté avec un coin de Sibérie.

Et la raison de ce froid qui pouvait réveiller des morts était le Saphir.

Annie bougea légèrement pour poser son regard sur sa maîtresse et vit que celle-ci était debout, près de la fenêtre avec une demi-dizaine d'hommes à ses pieds. Elle les avait tous exterminés.

D'ailleurs, quand ils arrivèrent, elle se chargeait du dernier.

Pendant qu'elle glaçait les organes de son camarade sans qu'il puisse réagir, son agresseur fit descendre la servante de son dos et lui retira son bâillon, plaquant son dos contre son torse. Il colla ensuite de nouveau son arme contre sa tempe pour l'empêcher de se débattre.

Camille ne tarda pas à se retourner et en découvrant Annie prisonnière, ses genoux se mirent à trembler. Elle se prépara à intervenir puis se ravisa. Elle avait conscience que quoi qu'elle fasse à ce stade et quelle que soit sa vitesse, elle ne parviendrait pas à la sauver à temps en employant la violence.

- Que voulez-vous ? lança-t-elle alors au sorcier en noir à l'autre bout de la pièce.

- Lâchez le Saphir ! lui répondit ce dernier.

Camille resserra son emprise autour de sa pierre et cette dernière, en réponse à la rage qui animait sa porteuse, redoubla d'éclat.

- Laissez-la partir avant ! Vous n'avez aucun intérêt à lui faire du mal !

- Vous avez tué mes camarades ! gronda l'homme en retour. Je tenais à mes frères et vous les avez décimé sans pitié. Alors il est de mon droit de vous priver d'une personne à laquelle vous tenez !

- Sale hypocrite ! cracha Camille, perdant son sang froid. Si je ne m'étais pas défendue, ils m'auraient enlevée et pris ma pierre ! Ce sont eux qui m'ont attaquée ! Annie ne vous a rien fait, elle !

- Peu nous importe, lâchez le Saphir ! répéta-t-il. Si vous ne le faites pas, je la tue !

Camille demeura immobile, indécise. Elle ne cessait de peser le pour et le contre … Sans parvenir à penser correctement.

L'homme actionna alors à nouveau le bouton et les cris de sa femme de chambre résonnèrent entre les murs roses.

Camille vacilla, l'estomac au bord des lèvres. Elle voulut fermer les yeux tant la vision de cette souffrance lui était insoutenable mais ses paupières restèrent ouvertes malgré tous ses efforts, capturant l'image et la gravant pour l'éternité dans sa mémoire.

N'y tenant plus, elle lâcha le Saphir.

Ce dernier tomba sur le sol et les ténèbres envahirent aussitôt la pièce, la soulageant de la vue.

Mais alors, elle sentit une lame se loger sous sa gorge.

- Plus un mouvement, lui murmura une voix.

Camille sentit ses jambes trembler à nouveau, cette fois d'épuisement. Elle voulait bouger, se débattre … Mais elle n'en trouvait pas la force. C'était l'heure du couché. Elle était déjà très fatiguée en allant dormir. De plus, elle n'avait rien voulu manger aujourd'hui et la confrontation avec ces sorciers avait mené sa pierre à drainer ses dernières ressources d'énergie. Il n'était donc guère étonnant qu'elle ne soit plus en mesure de se défendre.

Elle venait de baisser les armes … Elle venait d'abandonner et elle savait ce qui allait advenir de sa personne. Tout ce qu'elle espérait, c'était que ces hommes allaient être assez miséricordieux pour laisser Annie partir, elle qui n'avait aucun lien avec toute cette histoire.

On aurait pu croire que grâce à tout ce par quoi elle était passée, elle aurait appris à ne point attendre trop de choses des autres. Mais il fallait se rendre à l'évidence tout le chemin jonché de peines et de désillusions qu'elle avait traversé n'avait servi à rien puisqu'ultimement, elle était restée assez naïve pour croire que ses vœux pouvaient se réaliser.

Click !

Camille sentit son cœur se fissurer en entendant le bruit l'arme puis celui d'un corps et de tissus tomber lourdement sur le sol.

- Annie ! s'écria-t-elle, les yeux déjà inondés de larmes.

Mais Annie ne pouvait plus lui répondre.

Il n'y eut aucun cri, aucune complainte, pas de dernier mot … Preuve que les armes de ces gens pouvaient infliger des mort indolores et rapides et que tout ce qu'ils avaient fait subir à la pauvre femme avant de l'achever n'avait été que souffrance gratuite.

Tétanisée, Camille ne remarqua pas qu'on lui subtilisa sa canne, ni qu'elle sombrait dans l'inconscience.

Prison de Torton

La haine était le principal architecte qui avait travaillé à la conception des cellules de la prison de Torton. En examinant la plus petite pierre, on sentait qu'elle était placée dans le seul et unique dessein de provoquer le plus de douleur au malheureux qui aurait à séjourner dans l'une de ces cages à démons.

Car aussi fortes qu'étaient ces créatures antipathiques aux humains, elles n'étaient pas totalement imperméables à la douleur.

Et si ces cellules étaient hautement désagréables aux diables, elles étaient presque insupportables pour les humains.

Elles étaient si sombres et froides, si oppressantes, que Joe se retrouva à devoir parler à sa codétenue pour tromper l'ennui.

- Nous sommes arrivés dès midi à l'entrée de la prison, lui raconta-t-il. Undertaker m'a bien spécifié de rester un peu à l'écart dans la charrette et il m'a aussi dit que cela ne lui prendrait pas longtemps. Je l'ai cru et comme j'étais assez fatigué, j'ai dormi … Quand je me suis réveillé, je me suis retrouvé ici … Ils me l'ont mise bien profonde … Et toi, ils t'ont eu comment ?

- Ils ont menacé ma servante, murmura Camille en baissant la tête. J'ai eu beau me rendre, ils l'ont tout de même tuée…

- Tu as été stupide, lui fit remarquer Joe. Tu n'aurais pas dû les croire, et encore moins accorder autant d'importance à la vie d'une simple femme de chambre. Ces gens-là sont vicieux. Ils utilisent ceux qui nous sont chers pour nous contrôler … Dis, tiens-tu à beaucoup de gens ?

Camille hocha la tête.

- Je voudrais les protéger à tout prix mais j'en suis bien incapable... Et toi, à part Maria, aimes-tu quelqu'un d'autre ? lui demanda-t-elle ensuite.

- Mes parents sont morts lorsque j'étais très jeune, répondit-il. Lorsque c'est arrivé, tous les autres membres de notre famille nous ont rejetés.

Il eut alors un sourire en coin.

- Je leur en ai voulu au début. Mais maintenant, je comprends … ils ne voulaient tout simplement pas plus de bouches à nourrir.

- Mais tout de même, s'indigna Camille, c'était horrible de leur part ! Comment peut-on rejeter ainsi quelqu'un de sa famille ?

- On peut le faire pour l'argent, lui rappela-t-il comme si c'était une évidence. Tu sais, chère bourgeoise, l'argent ne pousse pas sur les arbres. S'occuper de deux êtres humains coûte du pognon, beaucoup de pognon. Et la plupart des gens ne l'ont pas, ou ne veulent tout simplement pas le dépenser. Le monde est fait ainsi … On ne rencontre pas tous les jours une fille naïve et pleine aux as pour nous donner sa bourse, sourit-il encore. D'ailleurs, merci Camille … C'était la première fois qu'on me donnait quelque chose gratuitement.

- J'espère qu'elle t'a été utile.

- Un peu mais je ne te cache pas qu'elle m'a causé plus de peines que de joies …

- Tu m'as l'air d'avoir beaucoup souffert…

- Oh, j'aurais souffert bien plus si je ne m'étais pas montré intelligent.

- Comment cela ? demanda-t-elle.

- J'ai grandi dans la rue et j'ai eu la chance de très tôt comprendre les règles qui la régissent. J'ai consenti à voler, tricher, même tuer … J'étais un gamin, donc tout était plus simple pour moi. Les autres avaient tendance à me sous-estimer, tu vois ? Mais leurs préjugés ont fait mon bonheur. J'ai dû gagner des millions mais à chaque fois, je donnais tout l'argent à mon maître. Si je ne lui ramenais pas assez, il menaçait de faire du mal à ma sœur … Pourtant, même si je doublais la somme demandée, ma sœur se faisait baiser dans tous les cas, et dans toutes les positions.

Camille afficha une mine dégoûtée.

- Oh, excusez mon langage fleuri, votre grandeur ! plaisanta Joe. J'aurais dû me douter que votre personne n'était pas accoutumée à entendre des mots aussi vils … Mille pardons !

La jeune fille secoua la tête.

- Tu sais, si tu te le permets, tu parles plutôt bien … Alors pourquoi débiter autant de raccourcis et de vilains mots quand tu disposes d'un vocabulaire élégant ?

- J'ai reçu une bonne éducation, je me souviens que ma mère me disait tout le temps de bien parler, reconnut Joe. Puis, quand j'ai commencé à côtoyer des arnaqueurs en tous genres, j'ai appris le langage des bourgeois comme toi, petite Mimi. Mais si je m'adressais de la même façon aux gens de mon rang, j'étais moqué … Ce n'est pas bien vu de parler comme un prince quand on est pauvre.

- Et tu n'as jamais voulu devenir un prince ? sourit Camille. Je t'imagine bien avec un joli costume et un haut chapeau. En plus, tu m'as l'air intelligent, tu serais un bon élève … Ah tiens ! s'écria-t-elle soudain. Dès qu'on s'en sortira, j'essaierai de te faire intégrer un collège pour jeunes garçons, tu pourras ainsi recevoir une bonne éducation et t'assurer un avenir confortable !

- Tu parles d'un de ces établissements où les fils d'aristos s'entre-lèchent ?

- C'est aussi des écoles qui forment l'élite de la société ! Tous les nobles y passent !

- Et ça ne coute pas un bras ? Enfin, si ces gens acceptent un bras en paiement...

- Mon frère a beaucoup d'argent et de relations, je suis sûre que ce serait facile pour lui de te faire intégrer !

- Alors tout cela dépend de lui, pas de toi … ne promets rien si tu n'es sûre de rien.

- Mais mon frère m'aime ! affirma Camille. Si je le lui demande, il acceptera. En plus, c'est une bonne personne fondamentalement … Il a beau être prêt à tout pour l'argent, cela ne l'empêche pas de se montrer très généreux … Il peut donner beaucoup … Il m'aime beaucoup, aussi … Oh, mon Dieu, que va-t-il devenir quand il va apprendre ce qui m'est arrivé ! s'affola-t-elle alors.

A ces mots, elle se roula en boule et se remit à pleurer.

Joe la contempla, les yeux pleins de pitié.

Au fond, même si elle essayait de rester positive, cette bourgeoise avait conscience de la profondeur du trou dans lequel ils étaient tombés. Ce trou était si profond qu'en touchant son fond, on se brisait un ou deux membres et qu'on ne pouvait même pas voir la lumière du soleil pour nous aider à guérir.

Lorsqu'il s'était réveillé et avait réalisé qu'il était en sa compagnie, la première image que le petit garçon avait eue d'elle avait été celle d'une pauvre fille en pleurs.

Puis, elle avait tenté de jouer les indifférentes. Mais les larmes qu'elle retenait perlaient toujours au coin de ses yeux.

Soupirant, Joe se leva, traversa la cellule puis s'assit à ses côtés pour la prendre dans ses petits bras.

- Ne pleure pas, dit-il de sa voix enfantine et aigue. Je n'ai pas besoin de ça en plus …

Camille sortit de sa torpeur en sentant cette chaleur l'envelopper.

- Oh, mais t'es faites d'os ! remarqua alors le petit garçon en tâtant son bras. Si on nous laisse longtemps sans nourriture, tu finiras par crever !

- Penses-tu qu'on va bientôt mourir, Joe ?

Celui-ci sentit son cœur rater un battement en percevant la note d'espoir dans le ton avec lequel Camille avait posé sa question. Était-elle devenue folle ? se demanda-t-il. Il baissa la tête pensivement.

- Ils ont besoin de nous s'ils veulent utiliser les pierres, réfléchit-il, mais rien ne les oblige à bien nous traiter … En plus, le Rubis est la pierre la moins sélective des trois. S'ils voulaient me remplacer, ils n'auraient pas grand mal à le faire … Le Saphir par contre, n'a pas encore révélé ses critères, ce qui te protège de la mort.

- Mais si nous faisons tout ce qu'ils nous demandent, intervint Camille, et si nous tuons tous les démons … Penses-tu qu'ils nous épargneront ? Je ne veux plus souffrir...

- Mais tu es d'une crédulité ! Ce serait stupide de nous abandonner. Les pierres ne servent pas qu'à tuer des démons, ce sont des armes redoutables dans n'importe quelle guerre ! Quoi qu'on fasse, nous sommes piégés ! Le salut ne peut venir que de l'extérieur…

- Et qu'ont-ils fait d'Undertaker à ton avis ?

Cette question coupa le souffle de Joe.

- Parle, je t'en prie ! le pressa-t-elle alors. Ne me dis pas qu'ils le torturent !

- La souffrance est le prix de la naïveté, lâcha le petit garçon, les yeux perdus dans le vague.

Lorsque cet inconnu rentra par effraction, Maria ne sut vraiment pas quoi faire.

Quand elle avait entendu la porte se faire frapper si brutalement, chose qu'Undertaker ou Joe n'aurait jamais faite puisqu'ils avaient les clés, elle s'était empressée de prendre possession de son épée et de monter.

Elle ne lui avait pas ouvert mais il n'avait en aucun cas endommagé la porte en rentrant, il s'était simplement contenté de jouer avec la serrure.

Lorsque la porte s'ouvrit, elle révéla ainsi un grand jeune homme seul, ce qui la rassura. Normalement, il serait un ennemi aisé à éliminer.

Maria se mit donc en garde et pointa son épée dans sa direction.

L'inconnu ne sembla pas impressionné pour autant puisqu'il s'avança à l'intérieur de la boutique sans y être invité.

- Où est Camille ? exigea-t-il de savoir.

Maria frémit à l'entente du nom familier.

- Je ne sais pas ! Mais vous, dîtes-moi ce qui vous donne le droit de forcer la serrure de gens que vous ne connaissez pas ? C'est illégal !

- Puisque ma sœur s'est embarquée dans vos histoires paranormales et qu'elle est sous l'emprise de cette pierre diabolique, je me donne tous les droits ! répliqua le jeune homme blond en s'approchant dangereusement d'elle.

- Figurez-vous que mon frère aussi a une de ces pierres diaboliques et que lui aussi est manquant ! lui fit-elle savoir en bougeant légèrement son épée, juste pour le faire reculer.

Sa menace sembla fonctionner puisque l'intrus s'arrêta et la contempla avec des yeux curieux.

- Votre frère, n'est-ce pas ce petit gamin qui accompagne Undertaker ?

- Vous le connaissez ? s'étonna Maria en baissant sa garde.

- Ils sont venus chez moi, lui expliqua le futur duc, et après que ma sœur m'ait expliqué l'histoire de ces pierres … J'ai tout de suite fait le lien entre lui et le Rubis qu'il porte. Et, ce qui n'est pas négligeable, vous partagez un air de famille avec lui. Que maîtrise-t-il comme élément au juste ?

- Le feu.

- Joli, commenta Alexandre en fermant la porte avant de se mettre en route pour rejoindre le laboratoire.

Il était venu ici il y a très peu de temps il se souvenait donc encore parfaitement d'où il avait trouvé le directeur de services funéraires la dernière fois.

Maria, le suivit, déboussolée. Elle voulait l'empêcher de pénétrer davantage dans la maison mais il était trop rapide pour elle. En plus, sachant qu'il s'agissait du frère de Camille, elle se montrait moins suspicieuse à son égard.

Pénétrant dans le laboratoire, le jeune homme regarda dans tous les coins et leva les yeux au ciel lorsqu'il ne trouva rien.

- J'imagine que le directeur de services funéraires n'est pas là, devina Alexandre en croisant les bras.

Maria entra après lui et reprit sa place au bureau d'Undertaker qu'elle avait occupé après le départ de ce dernier.

- Effectivement, dit-elle en essayant de se recentrer sur sa lecture.

- Voilà qui est fort fâcheux … Où est-il allé ? Et qu'est-il arrivé à votre frère manquant ?

- Ils sont tous les deux partis, ils souhaitaient transporter le diable qu'ils avaient capturé à un endroit plus sûr … Enfin, je crois.

- Ce diable, c'est ma sœur qui l'a eu. Eux, ils se sont contentés de l'emmener et rien de plus, se vanta Alexandre en mettant ses mains dans ses poches.

Maria nota que son interlocuteur n'avait plus rien de menaçant ou d'agité. Au contraire même, il semblait être, à la lumière des informations acquises, dans un profond état de méditation. Sa posture était plus détendue, et ce ne fut qu'à cet instant que la jeune fille put l'inspecter réellement.

Il était très bien habillé, à la sorte de ces gens riches qu'on voit dans les magazines. Il était grand et élancé, avait un accent qu'elle n'avait jamais ouï auparavant, mais c'était ainsi qu'elle avait imaginé la façon de parler des aristocrates. Tout en lui criait sa classe sociale bien supérieure à la sienne … Si elle avait cru que Camille était élégante grâce à ses jolies tenues, elle était en complète admiration devant son grand frère et ses airs si distingués.

En plus, c'était indéniable, ce jeune homme était beau. Et à son comportement, c'était clair qu'il était parfaitement conscient de son pouvoir d'attraction.

Il était tout blanc, tout pâle, les traits de son visage étaient réguliers, ses cheveux étaient d'un blond étincelants et ses yeux étaient marrons, comme ceux de Camille.

- Avez-vous une idée de l'endroit où ils sont allés ? la questionna brutalement Alexandre en continuant à parcourir le laboratoire.

- Non, je ne sais pas où ils se trouvent. Cependant, je sais qu'Undertaker a mentionné quelque chose comme « Torton ». J'avoue que je ne comprenais pas au début. Mais en parcourant ses livres, je suis tombée sur un chapitre qui détaille ce qu'est Torton.

- Alors, qu'est Torton au juste ? demanda le jeune homme en ramassant un objet qui lui sembla insolite sur la table d'expérimentation.

- Torton est le grand fondateur de la prison qui porte son nom, lui montra-t-elle.

Elle prit le livre en main pour parler de façon plus précise.

- Torton est un sorcier qui a creusé une énorme forteresse sous terre grâce à sa magie. Ainsi, lui et les autres sorciers qui se nomment « Purificateurs » y ont construit une prison qui sert à emprisonner les démons trop durs à tuer, le temps de trouver des sorts assez puissants pour les achever …

- Ces livres sont vraiment fascinants, commenta Alexandre en feuilletant les ouvrages sur les étagères. J'adorerais les ajouter à ma bibliothèque personnelle, quel prix pensez-vous que ce croque-mort me fera ?

- Vous êtes une personne très superficielle, n'est-ce pas ? soupira Maria en l'observant.

- Vous n'êtes pas la première personne qui me le dit, admit le jeune homme.

Puis, prenant un siège à côté de Maria, il croisa les bras.

- Je suis dans un sale pétrin … Tout cela me dépasse.

- Vous aviez pourtant l'air drôlement confiant et déterminé en entrant de force ici, lui rappela-t-elle.

Un rire mauvais s'échappa du noble.

- Je croyais dur comme fer que ma sœur allait être ici, avoua-t-il avec un rictus. J'ai agis sous l'effet de la colère et de l'emportement. Pourtant, je ne suis pas impulsif ordinairement. Je n'avais pas envisagé quoi faire si je ne la trouvais pas chez Undertaker. Maintenant, je ressens le besoin de me calmer et de réfléchir posément. Et à ce que je vois, je n'ai d'autre option que d'attendre le retour de votre frère et du croque mort, sinon j'ai l'impression que je vais faire une sacrée bêtise dont même Camille ne pourra pas me tirer cette fois-ci.

Maria approuva d'un simple hochement de tête.

- Vous ne semblez pas être très loquace, lui reprocha-t-il alors.

- Vous semblez être un moulin à paroles, rétorqua-t-elle, plus du tout impressionnée par ses grands airs.

- Je n'ai pas l'habitude de m'étaler en mots mais on m'a toujours appris à entretenir la conversation lorsqu'on se trouve avec une charmante jeune fille.

Il mentait effrontément. Il n'était pas habitué à beaucoup parler, même avec les plus grandes demoiselles, alors il n'allait certainement pas faire d'efforts pour dialoguer avec cette dégoutante fille de la plèbe. Rien qu'à se tenir près d'elle, il avait l'impression de manquer de respect à son sang. Mais il avait beaucoup à tirer d'elle, et c'était un prix qu'il pouvait payer pour assurer ses arrières.

- Je suis Lord Alexandre Albertwood au passage, futur duc Albertwood, enchanté de faire votre rencontre, se présenta-t-il avec un sourire poli.

- Je vous connais, répondit Maria. Vous êtes le frère ainé de Camille, vous êtes issu d'une grande famille et de ce que j'ai cru comprendre, vous êtes assez riche … Votre sœur nous a parlés de vous. Seulement, je vous imaginais plus sympathique.

C'était l'euphémisme des euphémismes. Maria méritait une compensation en or pour palier à sa déception. Lorsque Camille leur avait décrit son frère, elle y avait mis tant de cœur qu'elle se l'était vite imaginée en grand mécène travailleur et honnête. Elle avait été loin de se douter qu'il s'agissait en réalité d'une personne aussi hautaine et méprisante.

Maria connaissait le regard que lui lançait Alexandre. Elle ne connaissait ce regard que trop bien. C'était le regard que jettent les hommes aux femmes qui ne valent rien. Ce regard qu'on offre à une fleur dont on va arracher les pétales. Tous ses clients lui avaient jeté le même regard et elle l'avait accepté car à cette époque, elle avait un travail dont la honte était le principal attirail. Mais maintenant qu'elle n'était plus soumise et sale et qu'une personne le lui adressait malgré tout, elle se sentait insultée.

Alexandre aurait beau placarder sur son visage le plus beau et le plus convainquant des sourires charmeurs, il ne pourrait pas pour autant cacher le petit éclair de dédain qui traversait ses yeux. Pour lui, elle n'était qu'une moins que rien, et elle le comprenait très bien.

- Quel est votre nom ? lui demanda-t-il avec sa fausse curiosité.

- Je m'appelle Maria, répondit-elle en continuant d'étudier l'ouvrage.

- C'est plutôt commun …

- Mon prénom vous déplairait-il ? Je vous signale que vous n'avez pas le prénom le plus original …

- Si Maria n'était pas une jolie appellation, je doute qu'autant de personnes l'auraient donné à leur progéniture. Et ne comparez pas votre position à la mienne, la prévint-il avec un large sourire. Je viens d'une famille où nommer est une affaire de la plus haute importance et où chaque prénom est une affaire d'histoire. Voyez-vous, j'ai été nommé d'après ma grand-mère Alexandra, et en référence à l'admirable Alexandre Le Grand. Vous ne pouvez pas vous vanter de pareil gloire, sourit-il encore. Je devine que, quiconque ait choisi votre nom, ne devait pas être issu d'un milieu très distingué …

Maria, bien que passablement agacée, se sentit intriguée par cette dernière pique.

- Et comment devinez-vous mon rang social par mon prénom au juste ?

Alexandre sourit malicieusement.

- Si vous étiez vraiment issue d'une grande famille, nul doute qu'on vous aurait nommée Mary, et pas Maria.

- Les deux prénoms sont pratiquement les mêmes, fit remarquer la jeune fille.

- Je vois que vous ne remarquez pas la subtilité … Tout est dans l'histoire pourtant. En somme, Mary est le prénom d'une reine, Maria, celui de sa servante.

Maria eut un sourire en coin à son tour.

- Vous sous-entendez donc que je suis une femme de chambre ?

- Oh, vous avez l'air trop fragile pour exercer pareille profession …

Et l'examinant davantage, Alexandre ajouta plus doucement.

- Vous êtes mourante, n'est-ce pas ?

Maria vit l'expression d'Alexandre s'adoucir à cet instant.

- Comment l'avez-vous deviné ? demanda-t-elle en clignant des yeux de stupéfaction.

- Vous ressemblez à ma mère … Oh, vous êtes bien sûr beaucoup moins belle qu'elle, ajouta-t-il précipitamment, mais vous avez la même allure qu'elle avait durant ses derniers jours. Ce teint maladif, ces yeux qui semblent dire adieu …

- De quoi est morte votre mère ? demanda Maria, posant son livre pour lui accorder toute son attention.

Alexandre hésita un instant. Il n'était pas sûr de vouloir lui révéler ce genre de choses … Elle allait indéniablement penser qu'il n'était qu'un fragile gamin.

La jeune fille remarqua son trouble et se mit à rire.

Il leva alors les yeux vers elle, surpris.

- Oh, pas la peine d'afficher cette mine ! s'amusa-t-elle en tentant de se reprendre. Je suis insensible à vos « charmes ». Vous êtes peut-être beau, même très beau, et surtout riche, mais vous n'êtes pas mon genre. Alors, parlez, il y a du bon à se confier de temps à autre.

Elle eut beau lui dire qu'elle ne serait jamais intéressée par lui, le jeune homme se buta dans son silence. Soupirant, elle crut savoir ce qu'il attendait.

- Ma mère est morte, mon père aussi, donc je sais que ce n'est pas facile, loin de là, admit-elle. J'avais dix ans et mon frère cinq quand notre père est mort à cause d'un accident de travail… Le pire dans l'histoire, c'est qu'on n'a pu le pleurer comme il faut. On devait penser à comment s'en sortir sans lui... À cette époque, je ne savais rien faire et mon frère était trop jeune pour travailler alors notre mère a dû se débrouiller toute seule. Elle est devenue couturière et a travaillé d'arrache-pied pour nous mettre quelque chose sur la table du diner. Au début, je l'aidais autant que je le pouvais. Seulement, quand ma maladie a fait surface, maman a suivi les conseils du médecin et m'a interdit de travailler, m'a gardé au chaud et m'a acheté les médicaments pour que je puisse rester en bonne santé. Bien évidemment, elle a été obligée de redoubler d'efforts pour nous assurer ce train de vie…

- Et elle est morte d'épuisement, comprit-il.

Maria hocha la tête puis leva sa main pour essuyer sa joue.

- Après ? questionna-t-il.

- Après, j'ai vécu avec mon frère le pire que puissent traverser deux orphelins rejetés de toutes parts …

Elle dut s'accorder une pause pour reprendre possession de son calme. Sinon, elle savait qu'elle allait exploser et pleurer toutes les larmes de son corps sur les chaussures vernies d'Alexandre et vu le caractère qu'elle décelait chez lui, elle se doutait qu'il ne le lui pardonnerait pas d'abimer pareille paire.

- Maintenant, souffla-t-elle ensuite, comme je vous ai parlé de mon passé, à vous de me parler du votre.

Alexandre soupira, se trouvant désormais dans l'impossibilité de conserver ses secrets sous peine de faire un mauvais échange avec son interlocutrice.

- Ma mère est morte de … de … faiblesse, lâcha-t-il enfin. Du moins, je crois … On m'a souvent dit qu'elle était naturellement fragile mais je n'ai jamais vu les choses sous cet angle, confessa-t-il avec un petit sourire. Pour moi, c'était la femme la plus forte, la plus intelligente, la plus belle qui n'ait jamais existé. Tous les jours, j'essayais d'être un bon garçon pour qu'elle me regarde, ne serait-ce qu'une minute … À une époque, j'ai même rêvé qu'elle pouvait m'aimer mais j'ai bien vite abandonné cette ambition. J'ai très vite compris que je lui avais causé trop de peine en venant au monde.

- Tous les parents aiment leurs enfants, lui assura Maria en posant sa main sur son épaule.

Ce dernier la regarda avec condescendance.

- On ne vit pas dans un monde enchanté, lui fit-il savoir. Tout le monde n'aime pas sa progéniture c'est une leçon que j'ai tiré de ma propre expérience. Vous semblez vivre dans un rêve, il serait temps de vous réveiller.

Maria retira sa main, blessée.

- On ne me le dit que trop souvent, murmura-elle en détournant le visage.

- C'est que ce doit être vrai, commenta-t-il.

- Peut-être...

- Vous êtes d'un ennui, laissa ensuite échapper Alexandre.

- Vous parlez comme si vous étiez intéressant, répliqua-t-elle alors.

Le jeune homme lui jeta un coup d'œil amusé.

- Il faut avoir un certain goût pour comprendre les subtilités de mon humour et l'étendue de mon intelligence, chose dont vous manquez visiblement.

- Tout comme vous manquez de modestie.

Alexandre eut un sourire en coin. Il devait avouer que cette fille lui plaisait … Cette pensée à peine formulée, il se gifla mentalement. Que lui prenait-il ? Était-il si fatigué que ça ? Ou n'avait-il pas fréquenté de femmes depuis trop longtemps ? Les mots du comte Trancy resurgirent soudain dans sa mémoire et il se demanda s'il ne devrait pas rendre visite à une de ces filles d'Opéra, ne serait-ce que pour vérifier que son immunité contre les femelles vulgaires était toujours en place.

- En tous cas, vous ne manquez pas de répartie, lui accorda-t-il.

- Merci, mon Lord, ce compliment me va droit au cœur, minauda Maria, faussement flattée.

Elle remarqua que cette attitude l'irritait puisqu'il fronça les sourcils.

- Alors, quand votre frère manquant et ce croque-mort comptent-ils revenir ? reprit-il pour détourner le sujet. J'arrangerai mon emploi du temps en conséquence.

Clairvoyant et se connaissant très bien, Alexandre savait que s'il continuait de jouer au chat et à la souris avec cette Maria, elle allait prendre totalement le contrôle. C'était drôle, lui qui comptait faire sa conquête se révélait au bout du compte avoir tenu le rôle de la souris pendant toute l'interaction.

- Il aurait dû revenir il y a plus d'une semaine, annonça sombrement la jeune fille. Il m'a dit que s'il devait s'écouler pareil laps de temps avant son arrivée, je devais demander à Mr. Landers de se rendre à Torton, et en vitesse... C'est ce que j'ai fait et Mr. Landers s'en est allé peu avant votre visite inopportune.

Cette réponse laissa Alexandre sceptique.

- Soit cet Undertaker est vraiment fou comme le prétend la rumeur, théorisa-t-il, soit nous n'avons pas tous les éléments de cette histoire…

- Que dites-vous ?

- Mais réfléchissez un peu ! Mr. Landers n'est qu'un homme, un seul et unique homme. Si votre frère, possesseur du Rubis, une pierre très puissante, et Undertaker, homme très intelligent, se sont faits prendre par les membres de cette secte de « Purificateurs », quelles chances aurait Mr. Landers de les secourir sans aide ? Aussi doué soit-il, je doute qu'il puisse faire face à une horde de sorciers endoctrinés et prêts à tout pour arriver à leurs fins. J'ai deux hypothèses sur le sujet, annonça-t-il. La première, c'est que Mr. Landers soit allé demander de l'aide mais elle est peu probable compte tenu de ses relations brouillées avec Scotland Yard… La seconde, c'est que ce chevalier blanc nous cache des choses et qu'il est bien plus puissant que ce qu'il laisse voir.

- Que sous-entendez-vous par là ?

- Simplement que Mr. Landers n'est peut-être pas totalement humain …

- J'ai du mal à vous croire, protesta-t-elle en fronçant les sourcils. Pour moi, Mr. Landers est parfaitement humain ! S'il ne l'était pas, pourquoi se battrait-il avec de simples épées ?

- Pour nous leurrer, par exemple, supposa Alexandre. Écoutez plutôt, lui dit-il en plongeant son regard dans le sien. Mr. Landers a travaillé pour ma famille durant de longues années et je n'ai jamais vu une ride se former sur son visage…

- L'âge ne se manifeste pas de la même manière chez tout le monde. Certaines personnes restent jeunes durant de longues années. Puis, si son physique ne révèle rien de son âge, ses mots et ses gestes en font assez. Il est très sage.

- Soit, approuva Alexandre. Je veux bien prendre en considération cet argument. Si nous ne pouvons parler de son physique, parlons de ses compétences. N'avez-vous jamais remarqué qu'il était très doué, trop doué même pour un simple humain ?

Maria resta pensive un instant puis jeta un œil à l'épée que le chevalier blanc lui avait donnée.

- Tout compte fait, se reprit-elle, je crois que vous avez raison … Regardez bien cette épée, lui dit-elle en la lui tendant.

Alexandre la prit entre ses mains et se mit à l'inspecter.

- C'est un très joli modèle, concéda le jeune homme. D'où tenez-vous cette arme ?

- De lui, répondit-elle, c'est lui qui me l'a offerte quand j'ai manifesté mon envie d'être utile…

- Ce n'est pas le modèle qu'on offre traditionnellement aux agents de Scotland Yard, fit remarquer Alexandre.

- Il m'a même aidé à l'utiliser, reprit-elle. Au début, je croyais qu'il s'agissait d'une simple épée mais depuis que j'ai eu l'occasion de l'utiliser face à Camille, j'ai commencé à douter…

- Comment cela ?

- Voyez-vous, expliqua-t-elle, j'ai fait un duel contre votre sœur pour prouver ma valeur et comme prévu, j'ai perdu, même si elle s'est grandement retenue face à moi. Seulement, j'ai résisté vraiment bien devant elle, ce qui n'aurait pas dû se produire. Si j'avais eu n'importe quelle autre épée entre les mains, votre sœur m'aurait battue très vite. Elle a le Saphir après tout, et elle est vraiment très forte. Mais j'ai tenu face à elle, grâce à cette épée … Pendant que j'affrontais Camille, je me suis retrouvée à savoir exactement quand et comment frapper et plus étonnant encore, mes coups étaient bien plus puissants que d'habitude. C'est comme si la lame me guidait … J'avoue que j'ai ignoré ce qui m'arrivait. Je voulais m'attribuer tout le mérite. Mais maintenant, je pense à apprendre l'humilité et à reconnaitre la contribution de cette arme.

- Cela va dans le sens de mon hypothèse, déduisit fièrement le jeune homme.

- En effet, confirma-t-elle. Mais ce n'est pas tout. J'ai aussi vu Mr. Landers affronter une armée de sorciers à la seule aide de cette même épée … Aucun être humain n'aurait pu faire une chose si grande ! Pourtant, à cette époque, j'ai refusé de l'admettre. J'ai préféré croire qu'il était simplement très fort. Je pense surtout que j'avais besoin d'un modèle, quelqu'un qui puisse me montrer qu'un simple humain peut faire des choses incroyables ! Maintenant, je vois à quel point j'ai été stupide…

Maria eut un sourire abattu.

Un silence s'installa alors entre eux, silence qui néanmoins fut bientôt rompu par Alexandre.

- Il n'y a aucune honte à avoir. On a tous besoin d'un héros pour grandir, d'un guide. Mon héroïne, c'était ma mère. Votre héros, c'est ce Landers. Il est tout naturel de chercher une figure à laquelle se rattacher.

La jeune fille le dévisagea, surprise.

- Vous essayez de me réconforter ? lui demanda-t-elle.

- Je n'aime pas voir les filles pleurer, lui sourit-il sans tendresse.

Sincèrement, Maria ne savait plus à ce stade s'il cherchait encore à la manipuler ou s'il voulait seulement être sympathique. Il était beau, il inspirait la confiance … Elle voulait tant le croire. Mais malgré cela, les mots d'Alexandre lui semblaient trop beaux, trop scénarisés pour venir du cœur.

- Alors, de quoi parle votre livre ? lui demanda-t-il soudain en se penchant sur sa chaise pour s'informer du titre. « Histoire de la Magie », lut-il ensuite à haute voix. Ce titre donne envie de rire, on dirait presque un conte pour enfants …

- Oh non, le corrigea-t-elle, c'est loin d'être bon pour des petits ! Vérifiez, dit-elle en l'ouvrant. On y apprend ce qu'est un sort, qui l'a crée, quand et comment ... C'est absolument fascinant.

- Vous permettez ? demanda Alexandre en lui prenant le livre des mains.

Il se mit à le feuilleter.

- Je crois que cet ouvrage mérite d'être étudié, admit-il après l'avoir inspecté. C'est une mine d'informations. Je ne sais pour vous mais pour ma personne, je ne compte pas rester ici bien sagement à attendre que Mr. Landers revienne. Qui sait ? Il pourrait très bien échouer. Ainsi, il nous faut un plan de secours si on veut retrouver votre frère et Undertaker, et par la même occasion, ma sœur. Tout porte à croire qu'elle a été enlevée par les mêmes personnes.

- Qu'est-ce qui vous fait dire une chose pareille ?

- Ce n'est qu'une supposition et elle peut très bien s'avérer fausse … Mais votre frère et Undertaker sont retenus dans la prison de Torton, par ces « Purificateurs ». Dans ce livre, il est indiqué que c'est une organisation de sorciers dont le but est de combattre les démons et de protéger les humains. Ne croyez-vous pas que dans leur lutte, le pouvoir des pierres de Joe et de ma Camille serait drôlement utile ? En plus, ma sœur a été prise par les sentiments. Ils ont utilisé sa servante pour l'atteindre. Quelqu'un d'assez proche d'elle a sûrement dû leur révéler que c'était une personne très malléable et tendre. Cette personne ne peut être que Joe ou Undertaker, personne d'autre.

- Ce n'est pas si bête dit ainsi, concéda Maria. Votre arrogance n'est peut-être pas si mal placée que ça, Alexandre … Mais attendez ! l'arrêta-t-elle brusquement. Joe n'aurait jamais rien révélé sur Camille, et encore moins Undertaker !

- La torture a été inventée pour délier les langues, lui rappela le Lord. Je travaille toute la journée avec des gens qui veulent me supplanter ou me voler donc je n'ai d'autres choix que de savoir raisonner et utiliser la logique. De surcroit, c'est la vie de ma sœur qui est en jeu …

- Si les Purificateurs ont vraiment votre sœur sous la main, réfléchit Maria, fébrile, je doute qu'ils puissent prendre le risque de la tuer. En écoutant les conversations d'Undertaker avec Joe, j'ai appris que dès qu'une de ces pierres se choisit un porteur, il est le seul capable de l'utiliser jusqu'à sa mort. Et lorsque cela se produit, la pierre reste inerte jusqu'à se trouver un nouveau maître.

- Bien, cela nous donne du temps … temps qu'on va utiliser intelligemment.

Alexandre se mit à exposer son plan à Maria. En somme, ils allaient fouiller dans la bibliothèque d'Undertaker, apprendre tout ce qu'ils pourraient d'utile pour faire face à leurs ennemis pour éviter les mauvaises surprises. Ensuite, si Mr. Landers ne revenait pas d'ici une semaine, ils allaient prendre la route et se débrouiller avec leurs moyens pour essayer d'obtenir des preuves quant à l'existence réelle du clan des Purificateurs et à celle de leur magie, et faire en sorte de fournir ces preuves à l'État pour que celui-ci envoie ses troupes se charger de leur cas.

C'était un plan qui avait ses failles mais malheureusement, c'était le seul qu'ils pouvaient exécuter avec leur force de frappe modeste.

- Nous allons faire profil bas comme des souris, conclut Alexandre. Nous ne sommes que deux simples personnes qui souhaitons venir à bout d'une organisation de sorciers surpuissants, comme des nains qui essayent d'escalader la plus grande montagne du monde. Il est très clair que nous n'avons aucune chance de gagner si on est assez stupide pour utiliser la force. Mais sur le plan intellectuel, peut-être avons-nous de l'espoir …

Ils avaient beau être dos au mur, Alexandre réussissait à garder son sang-froid. Maria admirait ce trait de caractère car plus elle y réfléchissait, plus elle se rendait compte de l'ampleur du travail qui les attendait si Mr. Landers ne revenait pas.

Et lorsque ce dernier ne resurgit pas au bout d'une semaine, elle remercia le ciel d'avoir le frère de Camille à ses côtés pour l'empêcher de tomber dans les pommes à cause du tracas qui l'érodait petit à petit.

Alexandre avait vite trouvé une méthode plutôt pratique pour l'empêcher de se ronger les ongles, et c'était de travailler. Il lui apprit donc durant les premiers jours de leur cohabitation comment lire efficacement de sorte à retenir le contenu important des livres d'Undertaker et à rejeter le superflu.

Il le fit si bien qu'elle devint, avec un peu de pratique, une experte en ce qui s'agissait du décorticage du langage très précis et peu abordable de ces livres assez techniques. Elle pouvait en lire toute une pile en une seule journée.

Mais ce n'était rien comparé à Alexandre qui venait chaque matin très tôt s'informer et prendre le petit-déjeuner avec elle puis repartait au travail pour revenir le soir et reprendre les recherches.

Il était une machine inlassable de travail, un automate qui semblait être immunisé contre toutes les faiblesses humaines comme la fatigue ou la faim. Elle avait très tôt appris qu'Alexandre ne survivait une journée entière que grâce à un fruit et à une tasse de thé car il n'aimait pas le café, il disait qu'il donnait trop mauvaise haleine, qu'il excitait inutilement son système nerveux. Il ne dormait que quelques heures par nuit. Pour tout dire, il ne rentrait chez lui que pour se changer et inspecter sa maison.

Il était totalement investi dans la recherche de sa sœur et il était prêt à déployer toutes ses ressources pour la retrouver. Finalement, il l'aimait très fort, même s'il essayait de cacher ce côté tendre de sa personne.

Durant leur absorption des informations contenues dans les livres d'Undertaker, ils tombèrent sur des renseignements importants qui les pressèrent d'autant plus à retrouver Camille et Joe.

En effet, alors qu'ils pensaient que leurs proches étaient hors de danger grâce aux pierres dont ils étaient les élus, ils trouvèrent ce fameux texte qui détaillait comment en utilisant certaines incantations et en réunissant certaines conditions, il était tout à fait possible de déposséder un être humain de sa conscience et de devenir son maître.

- Ils disent que ce sort ne peut être utilisé que durant les soirs de pleine lune, remarqua Alexandre, essayant tant bien que mal de cacher son effroi.

- Pour quand est la prochaine pleine lune ? voulut savoir Maria.

Il réfléchit une minute.

- Dans une semaine tout au plus… Nous n'avons plus le temps, ils vont bientôt pouvoir lancer ce sortilège et prendre possession des consciences de Camille et de votre frère ! Ainsi, ils deviendront irréversiblement des marionnettes dont ces salauds pourront user à leur bon gré…

- Nous devons aller à Torton ! approuva Maria. Oh, comment allons-nous arriver à temps pour les sauver ?!

- Nous pouvons le faire si nous prenons le train de ce soir… À ce que disent nos sources, la prison de Torton n'est point très loin du Hamphire, elle se trouve dans le coin. Par chance, ma résidence secondaire se trouve là-bas aussi. Deux personnes y résident continuellement pour l'entretenir, donc quand nous allons nous y rendre, il y aura des gens pour nous y accueillir et prendre soin de nous. Et nous allons pouvoir y mener nos recherches sans trop nous soucier de notre bien-être. Faites vos bagages, Maria, mais prenez seulement ce qui sera nécessaire durant le voyage. Sur place, vous trouverez tout ce dont vous pourriez avoir besoin.

- Le train de ce soir doit être complet, ne croyez-vous pas ?

- Sûrement, confirma Alexandre en hochant la tête. Mais le directeur de la compagnie me connait et me doit de l'argent, il suffit que je lui passe un coup de fil pour qu'il nous réserve deux places en première classe.

- Il vous doit combien au juste ? s'enquit Maria.

- Oh, beaucoup ! sourit Alexandre. C'est ce qu'il y a de fabuleux dans le fait d'être doué en affaires. Pratiquement toute l'Angleterre est à mes pieds !

- Vous avez du talent, c'est indéniable.

Il parut presque vexé par son compliment.

- Non, la détrompa-t-il. Je n'ai aucun talent pour les interactions sociales ou pour les négociations. Toutes les compétences que j'ai, il a fallu les acquérir à force d'un travail acharné, tout comme il a fallu gagner chaque centime que je possède et conquérir chaque relation que j'entretiens … Personne ne m'a jamais rien donné sans contrepartie.

- Pourtant, vous ne pouvez pas nier que vous êtes bien né, objecta-t-elle, et que sans votre père, vous n'auriez pas tout ce que vous possédez aujourd'hui.

- Ne parlez pas de mon père !

Maria avait très tôt remarqué qu'Alexandre n'aimait pas parler de son père. S'il était facile de le faire parler de sa chère et tendre mère, il était impossible de l'amener à aborder le sujet de son paternel.

Leur relation devait être enchevêtrée, c'était évident. Et la jeune fille était d'autant plus intriguée de savoir ce qui avait amené le fils à autant abhorrer le père. Surtout que la réputation du duc Albertwood était très flatteuse. On le disait homme le plus généreux et le plus admirable du Royaume-Uni. Tout le monde semblait l'aimer, sauf son propre fils.

Mais c'était bien le seul défaut apparent d'Alexandre car il s'agissait d'un homme de parole, et tout comme il l'avait promis, ils étaient le soir même à bord d'un train qui les menait au Hamphire.

C'était drôle pour Maria de remonter à bord d'un train, elle qui ne l'avait point fait depuis des années, mais le plus déroutant était de devoir le faire en première classe. Alexandre ne s'était visiblement jamais rendu nulle part en classe économique.

Bien évidemment, il était trop riche pour cela.

En mangeant son diner dans le wagon prévu à cet effet, Maria remarqua que les autres personnes présentes la regardaient bizarrement.

- C'est parce que vous mangez comme une roturière, voilà pourquoi ils vous regardent de travers, l'éclaira Alexandre. Là d'où je viens, même les plus jeunes enfants savent manger dignement. Vous, au contraire, vous avez l'air de ne jamais avoir été conviée à table.

- Vous m'insultez ?

- Non, je ne fais que vous dire l'évidence. Maintenant, tenez-vous droite, essayez de ne pas faire de bruit en coupant votre viande et peut-être m'ôterez-vous l'embarras de diner avec vous … Enfin, vous mangez un peu comme ma sœur durant ses premiers temps à Londres. J'imagine que les pauvres se nourrissent tous de la même manière, qu'importe le coin de la terre où ils reçoivent leur éducation. Mais ma sœur a très vite assimilé les codes de la bonne conduite, lui fit-il remarquer en essuyant ses lèvres avec une serviette qu'il posa ensuite sur la table.

Visiblement, il avait fini de manger et par ce simple geste, il prouva ses dires.

Maria entrouvrit la bouche, stupéfaite. Elle réalisa que même la façon qu'avait Alexandre de tenir une simple serviette était élégante à souhait, ce qui confirmait ses propos et contrastait avec sa façon à elle de se nourrir.

- Dîtes, l'interpella-t-elle en avisant son assiette toujours pleine, vous n'allez rien manger d'autre ?

- La nourriture servie ici ne me convient point.

La jeune fille se sentit brutalement désemparée par cette réponse. Pour elle, les plats servis ici étaient l'apogée du luxe, elle n'avait encore rien mangé d'aussi bon ou d'aussi bien présenté alors elle n'arrivait pas à croire que cette nourriture exceptionnelle puisse ne pas convenir à quelqu'un.

- Sans dire que je tiens à conserver une certaine silhouette, reprit-il. En plus, vous me concéderez qu'il est fort peu agréable de se goinfrer pendant que sa sœur subit peut-être les pires atrocités imaginables.

Maria reposa alors ses couverts à regret, remarquant la pique lancée à son égard.

- Oh, je vous en prie, continuez ! l'encouragea-t-il pourtant.

Elle le dévisagea avec étonnement. Décidément, plus le temps passait et plus le mystère qui entourait Alexandre s'épaississait pour elle. Il était très difficile de le cerner, et encore plus de comprendre ses agissements et ses changements d'humeur.

- Je n'aime pas gaspiller l'argent, lui fit-il savoir. J'aime quand chaque pièce dépensée a son utilité. Voyez-vous, les places en première classe et les plats qui y sont servis ne sont pas donnés. Donc, j'aimerais bien que vous mangiez à votre faim, que vous passiez une bonne nuit et que je rentabilise la somme déboursée pendant ce voyage.

- Vous êtes radin, constata Maria en se remettant à manger le repas le plus copieux qu'elle avait eu l'occasion de déguster pendant sa courte vie. Cet argent, vous n'en avez pas besoin, il ne signifie rien pour vous.

- Oh, mais qu'avez-vous tous à me traiter de radin ? soupira le futur duc, exaspéré. Que voulez-vous que je vous dise ? Je ne suis pas Nicolas Larousse !

- Qui est Nicolas Larousse ? demanda-t-elle.

- Ah ! fit Alexandre en levant les yeux au ciel. J'oubliais presque que vous étiez inculte, merci de me le rappeler à chaque phrase qui sort de votre jolie petite bouche... Nicolas Larousse est le personnage d'un livre que j'ai lu durant mon enfance. C'était le plus radin des radins … Radin au point de rechigner à dépenser pour soigner sa petite fille, radin au point de vivre dans la misère pour conserver son misérable gain.

- Quel personnage ! s'étonna Maria.

- Lorsqu'on me traite de radin, j'ai bien l'impression qu'on me compare à lui et cela me dérange car, et vous l'avez sûrement remarqué, je ne partage rien avec cet homme !

- De quel livre l'avez-vous tiré ?

- Un ouvrage qui s'appelle « La Destinée », je vous en donnerai une copie … Mais pourriez-vous seulement apprécier la lecture de pareil livre ?

- Bien sûr que oui ! Je n'ai pas très souvent l'occasion de faire la lecture, c'est tout. Les livres coutent chers de nos jours.

- Le savoir et le divertissement ne sont pas donnés, approuva froidement Alexandre.

- Vous êtes un grand lecteur ? lui demanda-t-elle alors en reprenant une bouchée de son repas.

- Oui, comme tous les membres de ma famille mais je ne lis plus de romans depuis des années … À part Camille, elle, elle ne supporte pas les longs livres sans images. Si vous voulez mon avis, je dirais qu'elle n'a aucune attention ou patience. Voilà pourquoi elle préfère les contes pour enfants car au lieu de lire un long passage descriptif, elle peut admirer une illustration. Ma sœur n'est pas très distinguée, vous l'aurez deviné, je pense.

- Mais Camille a de l'élégance, c'est indéniable, répliqua Maria.

- Vous le dites parce que vous n'avez aucun modèle de comparaison … À part vous-même, ajouta-t-il avec un rire à peine étouffé. Mais regardez autour de nous, inspectez diligemment les dames qui nous entourent … Voyez comme elles se tiennent à table, comme elles mangent, comme elles parlent … Observez leur manière d'être et vous remarquerez qu'elles ont le contrôle sur tout ce qui concerne leur apparence ou l'aura qu'elles dégagent. Elles ont pratiquement le contrôle sur chaque muscle de leur visage … Aucune expression n'est hasardeuse.

Maria se retourna et se mit à détailler du coin de l'œil les dames dont parlait Alexandre et effectivement, elle ne fut pas surprise en constatant que ce dernier avait raison.

Les personnes qui les accompagnaient étaient toutes très bien vêtues. Elles portaient des robes en taffetas, mousseline, soie et autres matériaux précieux … Les robes étaient faites à la main. La dentelle que ces riches femmes arboraient était de la meilleure qualité et de la plus fine conception. Mais ce qui était étonnant, c'est que cette richesse n'était pas provocante ou détonante. Tout restait simple, presque modeste les couleurs étaient douces, les bijoux se voyaient à peine et les robes étaient relativement simples. Bien sûr, il restait des femmes qui s'habillaient pour être vues. Mais pour ces dernières, c'était assez aisé de constater que c'étaient des parvenues, exagérant pour se faire accepter dans un milieu qui n'était pas le leur.

- Je ne me sens pas à ma place, lui confia-t-elle soudain en cessant d'observer les dames.

- Je ne vous le fais pas dire, soupira-t-il. Vous voyez maintenant à quel point Camille est commune et ordinaire ?

- Ah … je ne peux plus la défendre sur ce point, admit la jeune fille. Seulement, si vous avez si basse opinion de votre sœur, pourquoi êtes-vous si attaché à elle dans ce cas ?

- Qui a dit que j'ai une basse opinion de ma sœur ? s'étonna-t-il. Pour tout vous dire, je l'estime beaucoup, c'est ma seule sœur, la chair de ma chair, nous sommes les fruits d'un même arbre. Alors, il est tout naturel que je l'adore. Et pas que ! J'aime ma sœur d'autant plus qu'elle n'a rien de frivole ou de vicieux comme beaucoup de femmes que j'ai connues.

- Vous avez connu beaucoup de femmes ? demanda tout bas Maria.

- Oh, oui, mais pas dans le sens que vous supposez ! la détrompa-t-il avec un clin d'œil.

La jeune fille rougit, détournant les yeux pour ne pas apercevoir l'air amusé de son interlocuteur.

- Les femmes que j'ai connues, reprit ce dernier, sont surtout des filles qui essayaient par tous les moyens d'attirer mon attention … Et pour cela, elles usaient de tout en leur pouvoir. Bien sûr, elles s'en gardaient comme d'une maladie mortelle quand la société de mon père était en faillite et que ma famille était peu aisée mais dès que les choses ont commencé à aller mieux, j'ai vu des croqueuses de diamants surgir des quatre coins de la terre pour essayer de m'attraper dans leurs filets … Comprenez-vous ? On dit souvent que les hommes sont les chasseurs et les femmes les proies. Je ne démens pas cette croyance populaire cependant, je souhaite y ajouter une nuance. Lorsque les rôles s'inversent et que les femmes deviennent les chasseuses, elles peuvent être aussi vicieuses que les hommes, voire plus … Et ainsi, j'ai tendance à préférer les personnes assez éduquées pour ne pas demander combien je gagne dès les premières phrases échangées. Camille est ce genre de personnes. Elle ne demande pas grand-chose, elle est même rebutée par trop de luxe … La plupart du temps, sourit-il doucement, c'est à moi de la forcer à accepter mes présents. Elle ne m'aime pas pour le confort que je lui apporte ou pour mes cadeaux, elle m'aime pour ce que je suis. J'ai appris avec le temps que les personnes qui vous aiment pour ce que vous êtes sont assez rares.

- Moi aussi j'ai eu l'occasion de voir qu'elle était gentille, murmura Maria.

- Incapable de faire le moindre tort, même, confirma-t-il.

Le reste du trajet fut confortable et silencieux. Maria passa indéniablement l'un des meilleurs voyages de sa vie. Alexandre, de son côté, étudia durant ce laps de temps un livre qu'il avait pris de la bibliothèque d'Undertaker. Il était obsédé par ce sort qui permettait de déposséder un humain de sa conscience, et par la magie en général.

À la sortie de la gare, une voiture les attendait. Et pas n'importe quelle voiture. C'était une belle voiture, avec de beaux chevaux et un cocher bien habillé. Ce dernier fit les courbettes les plus basses à Alexandre mais ne gratifia sa compagne que de quelques mots polis.

Maria remarqua que le cocher la regardait même suspicieusement et dans la voiture, elle ne mit pas longtemps à deviner ce qu'il devait penser, bien qu'aucun mot ne fût échangé.

Alexandre passa la route à étudier avec fascination l'ouvrage sur la magie et elle s'occupa en admirant les magnifiques paysages du Hamphire. Les beaux et grands arbres, la verdure qui s'étendait à perte de vue, les animaux divins qu'on pouvait apercevoir de temps à autre … C'était bien là une campagne pour les grandes fortunes, loin de celle dans laquelle elle avait grandi et qui ne comportait pas la moitié de la majesté de celle-ci.

Loin d'être au bout de ses surprises, Maria se retrouva émerveillée en apercevant, au loin, le grand manoir familial des Albertwood qui se dessinait à l'horizon.

- Fermez votre mâchoire, s'il-vous-plait, la pria Alexandre avec un sourire narquois, sinon, vous allez baver sur la banquette.

La jeune fille se reprit et fit de son mieux pour cacher son éblouissement.

- C'est une fort jolie demeure, vous ne croyez pas ? demanda cependant le propriétaire. C'est moi qui l'ai rénovée !

Elle comprit qu'il demandait des compliments. Or, après qu'il lui ait parlé aussi rudement, elle n'était pas d'humeur à lui accorder pareil plaisir. Cet Alexandre était décidément bouffi d'orgueil. Redescendre sur terre ne devrait pas lui faire de mal...

- Vous l'avez rénovée ? fit-elle mine de s'étonner. Moi aussi je me disais qu'elle avait l'air un peu étrange … Je crois qu'en voulant la moderniser, vous l'avez privée de tout ce qui faisait son charme...

- Vous êtes sérieuse ? s'exclama le jeune homme.

Il avait l'air complètement sonné.

- De toute façon, dit-il en refermant le livre brusquement, que peut connaitre une gueuse de l'architecture ?

Le sourire de Maria s'effaça et Alexandre se surprit à penser que cela lui déplaisait. Il voulait la voir sourire de nouveau. Mais il l'avait traitée de gueuse, il était normal qu'elle soit offensée, le contraire aurait été surprenant.

Il manquait en général de délicatesse avec les petites demoiselles du peuple … Durant toute sa vie, il n'avait vu en elles que des microbes, des entités nuisibles qui portaient dans leurs ventres les futurs ratés et mendiants de la société. C'était pour cela qu'il s'était séparé de Lise. Et Maria faisait partie de cette masse de femelles incultes et sans avenir, alors pourquoi se surprenait-il à se soucier de ses sentiments ?

Une petite voix ne cessait de lui murmurer que s'il avait toujours été très hautain, c'était parce qu'il avait toujours eu la peur secrète qu'il pourrait être comme son père. En d'autres termes, il ne voulait pas devenir un donneur écervelé dirigé par l'envie absurde de satisfaire tout le monde.

Rapidement, il fit taire cette voix malicieuse en se disant qu'il n'avait besoin que d'un peu de joie de vivre autour de lui. Il était naturellement une personne morose et anxieuse, il n'avait donc pas besoin d'une fille triste à ses côtés pour accentuer ses traits de caractère.

Ainsi, il se promit de la faire sourire de nouveau. Après tout, un peu d'enthousiasme enfantin n'était pas de refus.

En rentrant dans la maison, il vit les yeux de Maria briller d'admiration devant le mobilier et l'intérieur de la maison. Cela l'emplit d'une grande fierté. Il était enfin en présence d'une personne qui savait apprécier son talent pour la décoration ! Camille, même si elle ne le disait jamais, n'aimait pas sa tendance à accumuler les objets chers et beaux. Et le comte Trancy – qu'il aille en enfer si l'enfer existe – s'était plus d'une fois moqué indirectement de sa conception « vulgaire » du luxe. Comme si Alexandre Albertwood pouvait être vulgaire !

Oubliant pour quelque temps l'objet de leur venue, Alexandre fit alors faire le tour du manoir à son invitée. Il lui fit voir les jardins, la bibliothèque, les terrasses, les salons … et il la vit retrouver un peu de sa couleur.

- Vous savez, lui fit-elle savoir, je n'ai encore jamais vu autant de belles choses dans un même endroit !

- Et vous n'en verrez pas ailleurs !

- Je croyais que vous étiez radin …

- Mais bon Dieu ! Je ne suis pas Nicolas Larousse, je ne suis qu'une personne qui aime rentabiliser ses dépenses !

- Quelle rentabilité espérez-vous tirer d'une maison dans laquelle vous n'habitez pas et que vous ne pouvez louer ? lui demanda-t-elle, sincèrement curieuse de connaitre sa réponse.

- Oh, vous n'avez pas vu les regards admiratifs que m'ont lancés mes invités l'été dernier … ! sourit Alexandre. Cette maison est une arme politique de choix, je peux parfaitement y inviter la Reine et tous les dignitaires étrangers possibles. J'ai ici des antiquités qui les feraient tous baver de jalousie !

- En parlants d'objets chers, fit remarquer Maria, n'avez-vous pas peur que quelqu'un vienne vous piller ? Cette maison ne m'a pas l'air très sécurisée !

- Mais non, la sécurité est toute aussi bonne que dans n'importe quelle maison de campagne … Et qui oserait venir voler le duc Albertwood de toute façon? Les gens du coin surveillent cette maison comme si elle était la pupille de leurs yeux, rit-il.

- On doit vous respecter beaucoup alors, comprit-elle.

- Mon père était un imbécile en affaire mais il savait comment s'attirer la sympathie des pauvres. Enfin, se reprit-il, rentrer dans les bonnes grâces de gens aussi simples ne demande pas beaucoup d'efforts. Il suffit de savoir combien de miettes il faut jeter au bon moment.

- Le moins qu'on puisse dire, c'est que vous, vous ne méritez pas beaucoup d'égards, souffla-t-elle en levant les yeux au ciel.

- Maria, lâcha-t-il presque affectueusement, le duc Albertwood est le duc Albertwood, fils ou père, les gens ne font pas la différence…

- Vous n'êtes toujours pas duc ! lui rappela-t-elle en croisant les bras.

- Mon père est fou, malade, inepte à prendre en charge la moindre des responsabilités se rapportant à son statut. Donc tout me revient. Je suis d'ores et déjà duc, je n'ai qu'à attendre que le parasite végétal qui me sert de père trépasse pour recevoir le titre.

- Et votre sœur, que recevra-t-elle alors ?

- Toute la fortune familiale me revient. Elle, notre père n'a pas jugé bon de l'inclure dans son testament.

- Vous avez lu le testament de votre père ?! s'exclama-t-elle, sidérée.

- Oh, pour modifier un document, il est préférable de le lire avant ! répondit Alexandre en haussant les épaules, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. Ne vous scandalisez pas, j'étais bien dans l'obligation de me procurer des fonds pour reconstruire l'entreprise familiale en faillite à cette époque. C'est ainsi que j'ai vu que mon cher père, en plus de son titre, ne m'a accordé que la moitié de son patrimoine et a partagé l'autre moitié pour les enfants de la servante …

- Les enfants de la servante ? Mais qui sont-ils ?

- Mon oncle a épousé une servante, l'éclaira Alexandre, et cette indigne plébéienne s'est vite empressée de mettre bas autant qu'une lapine en chaleur. Après tout, plus on est bête et plus on se multiplie, plaisanta-t-il avec mépris. Mon oncle ayant été déshérité et rejeté – à juste titre, croyez-le – mon père a jugé sage d'aider les rejetons de ce traitre à son sang en les faisant accéder à une bonne éducation et en leur donnant de l'argent. Et pas une petite somme, détrompez-vous! Il les a tous graciés d'une coquette fortune pour « surmonter les obstacles du monde ». Cet argent, je l'ai pris et je l'ai mis au profit d'une cause noble. Ainsi, me voilà maintenant bien plus riche que tous mes ancêtres !

Sans réfléchir, Maria leva sa main dans l'intention de corriger cet insolent. Elle avait une envie insupportable de lui casser une ou deux dents! Seulement, Alexandre s'empara de son poignet avant que son poing ne puisse atteindre son visage.

- Non, non, non … Vilaine fille ! rit-il en rabaissant son bras de force.

Celle-ci tenta bien de lutter mais il était trop fort pour elle. Si seulement elle avait son épée avec elle à cet instant, elle aurait pu le découper en petits morceaux !

- Vous êtes détestable ! lui cria-t-elle. Vous me donnez la nausée ! Vous méritez bien que quelqu'un vous donne une leçon !

- Des leçons comme celle que vous voulez m'enseigner, mon père m'en a données d'innombrables tout au long de mon enfance, dit-il en serrant son poignet. Étonnamment, aucun coup n'a réussi à me changer. Au contraire, je me promettais à chaque gifle, à chaque coup de canne, que lorsque je serai grand, je le lui ferai payer…

Il rapprocha alors son visage du sien. Ils étaient à cet instant si proches qu'elle pouvait sentir son souffle long et régulier sur ses lèvres.

- Ceux qui me frappent sont mes ennemis, chère Maria, la prévint-il, et croyez-moi, vous ne voulez pas être mon ennemie. Nous avons mutuellement besoin de l'autre pour retrouver des êtres chers, commencer à nous chamailler comme des écoliers serait contre-productif. En plus, il n'y a que les putains qui frappent …

Cette dernière remarque la glaça sur place plus vite que ne l'aurait fait le Saphir de Camille et elle le dévisagea avec effroi.

- C-Comment le savez-vous ?

Le futur duc déglutit.

- J'en étais incertain jusqu'à ce que vous me le confirmiez…. Vous n'êtes pas très futée, petite chienne.

Maria se gifla mentalement et baissa le regard comme une enfant prise en faute. Elle était un livre ouvert.

- Et qu'allez-vous faire maintenant ? demanda-t-elle, les yeux rivés au sol.

- Je ne suis pas un monstre contrairement à ce que vous pensez. Je ne compte vous faire aucun mal, même si je sais que vous n'êtes plus chaste.

- Vraiment ? demanda-t-elle avec espoir.

- Oui, je ne me souillerai jamais avec une fille de charme bon marché, rit-il.

Cette fois, Maria fut la plus rapide et elle réussit à lui donner la claque qu'il méritait. Le bruit de la gifle résonna à travers tout le vestibule dans lequel ils se trouvaient et Alexandre recula d'un pas, sous le choc.

- Qu'avez-vous ?! Petite sotte ! s'écria-t-il tandis que la douleur se répandait sur sa joue.

- Vous n'êtes rien d'autre qu'un pauvre minable ! hurla-t-elle en retour. Vous croyez vraiment qu'on choisi de devenir une pute ?! Que ça fait plaisir de se faire baiser tous les jours par des salauds ?!

Le jeune homme allait répliquer quand il vit des larmes commencer à dévaler les joues de son invitée.

Non ! Pas ça ! Tout, sauf ça !

Il n'aimait pas quand les filles pleuraient. Depuis sa plus tendre enfance, il était prêt à tout pour calmer une fille en pleurs. C'était un peu comme son talon d'Achille.

- Oh, mais ne pleurez pas ! Je n'ai …

- La ferme ! J'en ai marre de me faire traiter de pute ! J'en ai marre ! Marre ! Marre ! MARRE !

Maria s'effondra et Alexandre la contempla sans savoir quoi faire. Intérieurement, il était soulagé de savoir qu'il n'y avait pas beaucoup de domestiques à la maison, sinon le scandale aurait été encore plus important que la mort du comte Phantomhive. Il imaginait déjà les gros titres dans les journaux :

« Lord Alexandre William Albertwood, fils du duc Jorge Albertwood et président des sociétés Albert, traine une jeune orpheline dans sa propriété du Hamphire pour la maltraiter ».

Là, il doutait que ses connaissances dans le milieu journalistique allaient pouvoir lui sauver la peau.

- Écoutez, soupira-t-il en se baissant à ses côtés, je comprends que j'ai pu, par mes mots, vous blesser. C'était vraiment inconsidéré de ma part et je vous prie de me pardonner, je ne le ferai plus.

- Mais vous ne comprenez pas ! Gardez vos fausses excuses ! lui cracha-t-elle à la figure.

Il fut forcé de s'éloigner un peu plus d'elle, craignant d'être frappé de nouveau. Bien sûr, s'il décidait de répliquer, il lui donnerait un coup si fort qu'il l'assommerait pour des jours. Cependant, il avait beau ne pas aimer les femmes du peuple, il ne pouvait se résoudre à lever la main sur elle… Quelque chose le paralysait, l'empêchait de lui faire le moindre mal. Il avait déjà vu des hommes frapper des domestiques, même leurs propres épouses, pour moins que ce que venait de faire et dire Maria, et le spectacle n'avait jamais été plaisant. Il ne voulait pas être assimilé à ces rustres alors il prit sur lui et se décida à employer des méthodes plus adaptées … et à être honnête pour une fois.

- Vous avez raison, admit-il en s'asseyant sur le sol à son tour.

Maria le détailla, choquée par son changement d'humeur soudain. C'était un revirement qu'elle n'avait pas attendu tant il était éloigné du caractère qu'elle connaissait du jeune homme.

- Je ne vous respecte pas, continua-t-il. Pour moi, vous êtes une putain. Une putain, d'après ce que je sais, c'est une femme sans vertu qui marchande son corps contre de l'argent. Qu'elle exerce dans un grand palace ou sur le bout de trottoir le plus crasseux, cela ne change rien pour moi. Je reconnais une pute quand j'en vois une. Je ne saurais l'expliquer mais c'est comme si le vice est inscrit sur le visage de ce genre de femmes. Pour vous, j'ai eu un pressentiment, des doutes, mais rien de vraiment concret … Vous avez l'air pur, je vous l'accorde. Mais lorsque vous m'avez frappé, quand j'ai vu ce feu brûler dans vos yeux, mes suspicions se sont faites plus importantes. Vous n'êtes pas innocente, n'est-ce pas ?

- C'est parce que j'ai été trop innocente et naïve que j'ai souffert ! Maintenant, avec trois ans de carrière à mon actif, rit-elle, j'en ai vu des physionomies masculines ! Je pourrais vous raconter des histoires vicieuses à transformer votre belle crinière blonde en un amas de cheveux blancs qui ne tiennent pas à leurs racines ! Mais je n'ai rien choisi… Je ne suis plus une pute, je …

- Encore une de ces misérables histoires de filles qui se font arnaquer par des proxénètes, c'est ça ? Ne cherchez pas à attiser ma pitié, la prévint-il, je n'ai aucune compassion pour les imbéciles. Il faut vraiment être bête comme ses pieds pour tomber dans des pièges aussi évidents. Vous vous êtes rendue à Londres et à ce que je sache, elle n'a pas la réputation d'une ville sainte … Croire qu'on vous offrait le gite et le couvert gratuitement, c'était inconscient.

Une nouvelle larme roula le long de la joue de Maria, et Alexandre soupira encore une fois de frustration.

- Vous avez un cœur de pierre, murmura-t-elle.

- Je prends les choses pour ce qu'elles sont. Le pathos, les excuses puériles et les explications sans fondement ne m'atteignent pas. En plus, je ne me proclame pas gentilhomme. Je laisse ce titre à mes compères. Vous m'excédez, vous le savez ? À vous apitoyer ainsi sur votre sort… Mais cessez de pleurer ! s'agaça-t-il en voyant qu'elle continuait. Si ce que je vous dis vous blesse, relevez votre front et répondez-moi, prouvez-moi que j'ai tort !

- Je ne sais pas parler aussi bien que vous … Après tout, j'ai reçu une éducation de pauvre et je suis une gueuse ….

- Si vous ne savez pas parler, ce n'est pas grave. Tout peut s'apprendre, laissez-moi vous instruire… Juste, cessez de pleurer !

- Comment ? demanda Maria, interloquée.

Pour elle, Alexandre était une sorte de toupie qui ne s'arrêtait jamais de tourner. Il disait blanc puis noir. À un moment, il la traitait comme une égale puis à un autre, il l'insultait sans scrupules …

Sans prévenir, il se releva et lui tendit une main étrangement amicalement.

- Venez, la pria-t-il d'une voix plus douce, il fait froid ici. Vous êtes malade.

Sans qu'il n'ait rien à ajouter, elle prit sa main. Puis, elle s'appuya sur son bras offert et accepta sans rechigner le réconfort que lui offrait son autre main qui tapotait son dos.

- Quelle est votre boisson préférée ? lui demanda-t-il soudain.

- J'aime le chocolat chaud, répondit-elle, le regard perdu dans le vague.

Étonnamment, elle l'entendit rire. Mais cette fois, c'était un rire sincère, clair, presque ingénu. C'était un son si agréable qu'elle se surprit à vouloir l'entendre à nouveau.

- Vous avez des goûts de luxe, dîtes-moi !

- Je le vaux bien, sourit-elle en réponse.

- Bien sûr que oui !

Il continua alors à lui faire une discussion légère et amusante pendant qu'il la menait à un salon, un très joli salon dans lequel il l'installa sur un fauteuil près du feu avant de s'éclipser pendant quelques instants.

Le temps qu'il revienne, elle eut l'occasion d'examiner le salon et de réfléchir à ce qui se passait.

La peur l'assaillit pourtant après un instant de réflexion.

Peut-être croyait-elle qu'après une telle démonstration de gentillesse de la part d'Alexandre, il allait revenir et se moquer d'elle ? Ou était-ce peut-être le rouge, couleur prédominante dans la décoration de ce salon, qui excitait ses sens et la rendait fébrile ? D'ailleurs, elle remarqua que tout était rouge, à part le bureau placé près de la fenêtre et l'étagère conséquente de livres.

Ses pensées cessèrent de s'agiter quand elle vit Alexandre revenir avec une grande tasse de chocolat chaud pour elle et une petite tasse de thé pour lui-même.

- J'espère que cela vous fait plaisir, je n'ai guère l'habitude de servir qui que ce soit, lui fit-il savoir en commençant à siroter son thé.

- Ca se voit, lui répondit Maria avant de prendre une gorgée de chocolat chaud.

Lorsque le liquide brûlant s'incrusta dans ses papilles et qu'il dévala sa gorge épuisée d'avoir tant pleuré, elle sentit une vague de plénitude la submerger et elle ferma les yeux pour se détendre et s'abandonner au confort de son fauteuil.

Alexandre, qui était dans le siège faisant face au sien, ne put se retenir de sourire.

- C'est bon, n'est-ce pas ? demanda-t-il en sirotant son propre breuvage.

- Vous n'imaginez même pas ! lâcha-t-elle en un soupir satisfait.

Une seconde subséquente à celle où les mots lui échappèrent, la jeune fille ouvrit grand les yeux, rougissante. Puis, elle se sentit obligée de se racler la gorge.

- Enfin, c'est beaucoup moins bien que chez Undertaker !

- Je n'en doute pas, affirma-t-il avec un sourire presque attendri.

Presque attendri.

Maria se sentit mal-à-l'aise en remarquant le regard que lui lançait Alexandre. Elle était profondément convaincue que tout cela n'était qu'une très vaste mascarade pour la séduire et la ridiculiser …Seulement, elle s'avoua en son for intérieur que les yeux sombres et sournois d'Alexandre étaient irrésistibles à la faible lumière du feu de cheminée.

De son côté, le jeune homme contemplait sa figure embarrassée se tortiller sur son siège. C'était assez divertissant, il devait le reconnaitre.

Après avoir bu la dernière gorgée de son thé, il se leva cependant et se dirigea vers l'étagère à côté du mur. Il en prit un livre, avança une chaise à côté du fauteuil de Maria puis l'ouvrit devant elle.

- Qu'est-ce-que c'est ? demanda-t-elle.

- Une très belle histoire, répondit-il. Voulez-vous la lire avec moi ?

- Vous êtes vraiment d'humeur à lire une histoire ? demanda-t-elle, un sourcil levé.

- Quand j'étais au Weston College, personne ne voulait jamais être avec moi. J'avais ainsi l'habitude d'emprunter des livres à la bibliothèque et d'aller me réfugier dans des endroits improbables où personne n'aurait l'idée de me chercher … Donc, oui. Je suis d'humeur à lire une histoire, je le suis toujours en fait.

- Pourquoi me dîtes-vous des choses pareilles ?

- Je sais beaucoup de choses sur vous, répondit-il simplement. Il est tout naturel que vous en sachiez tout autant sur moi. Sinon, vous ne me ferez pas confiance. Et on ne peut pas faire d'affaires sans une parfaite confiance entre tous les partis.

- Vous ne faîtes rien si cela ne vous rapporte rien, en déduisit finalement Maria.

- Je pars du principe que tout investissement doit être rentabilisé, vous devez le savoir à présent… Et puis, c'est une très jolie histoire remplie de bons mots. Pour vous qui ne savez guère parler, ce devrait être une bonne introduction à la locution élégante et à un langage plus raffiné.

- Si vous le dites …

4 Octobre 1897 - Hôpital Saint-Georges

- Allez, mon petit, dis-moi où est ton bobo ?

- Là, monsieur, fit l'enfant en indiquant son ventre.

- Là, tu dis ? demanda-t-il en se mettant à tapoter le ventre de son patient.

- Robert ! On ne dit pas Monsieur mais Docteur ! Dr. Théophile, pardonnez mon fils, il n'a vu que des médecins très âgés jusqu'à présent et il ne conçoit pas qu'on puisse exercer pareille profession à aussi jeune âge que le votre, s'excusa la mère.

- C'est bien aimable à vous, Madame, répondit Théophile en continuant d'ausculter le petit enfant, mais votre fils a raison. Je devrais être traité de monsieur car je ne suis toujours pas médecin.

- Alors pourquoi vous me soignez ? demanda le petit Robert qui n'en ratait pas une miette.

- Parce que tu as été très méchant avec ta mère, voilà pourquoi ! Tu sais, petit, les médecins n'ont guère du temps pour soigner les vilains garnements !

- Hé ! protesta-t-il.

Il allait se défendre mais un tapotement de Théophile à un endroit spécifique de son ventre l'en empêcha. Il fit une grimace de douleur et se mit à se tordre. Aussitôt, le futur médecin retira ses mains pour noter quelque chose sur une feuille de papier non loin, comme il le faisait depuis le début de la consultation.

- Je crois que je sais ce qu'il a, Madame, annonça-t-il un peu plus gravement que d'habitude en se retournant. Mais je pense qu'il faudrait en discuter en privé …

Le petit Robert vit sa maman devenir livide.

- Attends-nous ici, mon petit … Maman ne sera pas longue, dit-elle en déposant un baiser sur son front.

Puis, il la vit sortir avec le futur docteur. Habitué à enfreindre les ordres de sa mère, Robert ne fit pas de cette fois une exception. Il se leva, se dirigea vers la porte, l'entrouvrit et tourna la tête des deux côtés pour finalement trouver sa chère mère et Théophile en train de discuter au fond du couloir.

Le garçon devina aux mains tremblantes de sa mère et aux larmes qui ne tardèrent pas à couler sur ses joues que qu'elles que soient les nouvelles que lui annonçait le monsieur, elles n'étaient guère réjouissantes.

Ce qu'il nota également, c'était que le pas-encore-médecin-mais-presque lui tendit un mouchoir, l'aida à se tenir droite puis lui apporta un verre d'eau … De loin, le petit ne put cependant pas deviner de quoi les deux adultes s'entretenaient, étant trop jeune pour faire le rapprochement entre sa venue à l'hôpital, ses douleurs et les pleurs de sa maman.

Peu après, quand les grands revinrent, Robert était retourné à sa place et faisait semblant de jouer avec le matériel médical pour camoufler son autre faute. Sa mère, à la place de le gronder comme d'habitude, le prit dans ses bras et se mit à l'embrasser comme quand ses instituteurs disaient du bien de lui, peut-être même plus.

Puis, avant de rentrer à la maison, Monsieur Théophile lui tendit une sucette mais Robert, en la recevant, fit la moue.

- Quoi ? Tu ne l'aimes pas ? s'étonna le docteur en devenir.

- Non ! Les sucettes Phantom ne sont pas bonnes ! Je préfère celles de la fée Albertine ! répondit le petit.

- En tant que futur médecin, je te déconseille les produits des sociétés Albert, ils sont pleins de choses pas très bonnes pour un enfant qui veut grandir. Et je suppose que toi, tu veux devenir un bonhomme grand et fort !

- Mais oui !

- Alors il va falloir arrêter de manger ce que la fée Albertine te propose … Je te concède qu'elle est très jolie et qu'elle fait des blagues très drôles sur les emballages mais elle ne fait que t'empoisonner ! Pour grandir, il faut plutôt se tourner vers les bonnes choses qu'on trouve dans le jardin.

- Mais Albertine est gentille ! Et puis, comment ses bonbons peuvent-ils être empoisonnés quand ils sont si gouteux ! Vous n'y connaissez rien, revenez me parler quad vous serez médecin ! Maman, t'as vu comment il parle d'Albertine ?! Elle serait très fâchée si elle l'apprenait !

La mère, au lieu de le réprimander, ne fit que jeter un regard désolé à l'intention de Théophile.

- Cette fée est la petite idole de tous les enfants que je connais, soupira-t-elle. J'ai déjà essayé de m'attaquer à elle et d'arrêter d'acheter ses produits parce qu'ils sont excessivement chers mais rien n'y fait … Et puis, à cause de ce que j'ai appris récemment, je n'ai plus le cœur à lui refuser quoi que ce soit...

- Ne vous en faites pas, Madame, je comprends parfaitement et il est loin d'être le seul gamin turbulent auquel j'ai eu affaire.

- Oh, merci docteur...

- Devenez médecin rapidement ! lui lança le petit garçon.

Puis, mère et fils s'en allèrent, laissant le futur médecin en train de méditer un peu, profitant d'un rare moment de tranquillité dans le service pour se remettre de ses émotions.

Il n'était pas tourmenté par les mots peu respectueux que lui avait adressés le gamin, il s'y était habitué en côtoyant des patients rudes tout au long de son travail à l'hôpital mais il était toujours désœuvré d'avoir la responsabilité d'annoncer une si mauvaise nouvelle à une pauvre mère.

Ce n'était pas la première fois que Robert venait à l'hôpital, ni la dernière d'ailleurs. Deux médecins agrées avaient déjà donné un diagnostic, on n'avait fait appel à lui que pour une confirmation. Du moins, c'était la version officielle. Officieusement, c'était pour que la tâche de faire part à la pauvre maman de la maladie de son fils lui incombe.

Et cela avait été difficile.

Théophile se demanda si cette nuit, il allait réussir à dormir avec l'image de cette femme pleurant sur le sort qui attendait son enfant … Il avait fait de son mieux pour tout lui dire en douceur, pour minimiser le drame et pour lui donner un peu d'espoir (même s'il savait qu'il n'y en avait pas beaucoup).

En somme, il s'y était pris le plus flegmatiquement du monde, et d'une façon beaucoup plus tendre qu'aucun de ses collègues n'aurait adoptée. Mais il continuait de se demander ce qu'il aurait pu faire pour épargner l'innocente femme davantage, et il était déjà à la recherche d'une façon d'optimiser le traitement qu'allait recevoir le petit Robert.

Quoi qu'on en dise, Théophile n'avait pas été choisi par hasard. Ses supérieurs savaient que si, par exemple, Victor s'était trouvé à sa place, il aurait été indélicat au point de tout déballer devant l'enfant et de renvoyer les deux le plus vite possible pour retourner badiner avec les infirmières.

En général, Victor, son camarde et futur médecin également, était adoré des femmes. Les docteurs avaient un succès naturel avec leurs patientes mais Victor poussait tout à un autre niveau. Certaines femmes très haut-placées, des grandes bourgeoises, des comtesses, des marquises le demandaient spécifiquement et il en profitait pour se faire des relations et étendre son carnet d'adresses … Victor n'avait qu'à claquer des doigts pour que chaque femme se mette à genoux.

De son côté, Théophile n'avait aucun succès avec le beau sexe.

Et c'était le cas depuis toujours. En même temps, ce n'était pas comme s'il fournissait le moindre effort pour y parvenir. Il ne savait discuter que de médecine ou de littérature et il avait la fâcheuse tendance de minimiser ses exploits professionnels, ce qui le rendait ennuyeux aux yeux des demoiselles qui préféraient les ragots et les récits d'aventures. Il n'était pas le plus laid des hommes mais il était juste assez normal pour qu'on ne le remarque pas.

Tout cela contribuait à le faire paraître comme un faire-valoir pour Victor qui aimait s'entourer des hommes les plus fades pour sembler encore plus rayonnant à la gente féminine, qui même sans ces jeux là, le trouvait irrésistible.

Théophile n'avait jamais été particulièrement jaloux de son confrère sur ce point là. Pour lui, il n'y avait de compétition que sur le point de la science.

Et lui, il était un excellent médecin. Il était souvent parmi les premiers et ses professeurs ne cessaient de lui recommander de s'orienter vers la chirurgie comme spécialité au lieu des maladies internes pour lesquelles il n'avait aucun penchant particulier. Seulement, il ne supportait pas la vue du sang et il n'avait aucune envie de courir le risque de voir quelqu'un mourir dans ses bras.

Également, et c'était là une raison qu'il n'était pas fier d'admettre, sa réticence à se consacrer à la chirurgie, plus belle et prestigieuse spécialité de son temps, venait du fait qu'il savait qu'en cas de guerre, les chirurgiens étaient les premiers à être envoyés au front. Il avait beau être plein d'amour et de compassion pour son prochain, il comptait fonder une famille tôt ou tard et il ne souhaitait pas en être séparé pour rescaper des inconnus amochés sur des champs de batailles gangrénés de mines…

Il était peut-être lâche, mais tout de même lucide. Il avait un combat déjà assez ardu à mener en ville contre ces incultes de religieux…

En effet, il haïssait du plus profond de son cœur les chrétiens, les juifs, les bouddhistes … Et tous ceux qui croyaient en Dieu en général. Il croyait qu'il s'agissait de misérables incultes, faibles de conscience qui n'avaient pas la force d'admettre que le monde n'était fait que de logique et de science.

Pour lui, Dieu n'était qu'une infâme et inacceptable hypothèse créée par l'homme pour expliquer des phénomènes que la sainte science parvenait parfaitement à développer de façon prouvable, et sans aucune contradiction ou ambigüité.

Par exemple, il croyait la théorie de Darwin infiniment plus crédible que l'histoire d'une femme qui condamne l'humanité à la perdition en croquant une pomme. À ce niveau là, n'importe quel roman pouvait devenir un livre divin.

En parlant de roman, il se souvint soudainement qu'il avait une pile de livres à rendre à la bibliothèque le jour même.

Ainsi, il pouvait développer les raisons de son athéisme pendant de longues heures mais il trouvait assez peu de personnes prêtes à l'entendre, et encore moins des filles.

S'il avait pour projet d'attirer leur attention, il devrait peut-être se mettre aux romans gothiques et à écouter les bruits de couloir comme le faisait Victor.

Mais il n'en avait jamais éprouvé l'envie, tout simplement car il n'avait jamais ressenti le plaisir qu'on pouvait trouver à charmer des filles, qui du reste, n'éveillaient rien de particulier en lui.

Du moins, c'était le cas avant qu'il ne la rencontre.

Sophie

Il était prêt à donner beaucoup pour savoir ce qui passionnait cette femme, ce dont elle aimait parler, quels étaient ses rêves, son passé, ses espoirs, ses projets … Au fond, il ne voulait qu'un moment d'intimité où il pourrait opposer son esprit au sien et voir qui des deux auraient la supériorité.

Sophie lui plaisait d'autant plus qu'il se reconnaissait un peu en elle. Comme lui, elle venait d'un milieu modeste et tout comme lui, elle avait dû acquérir tout ce qu'elle possédait de bagage intellectuel sans y avoir été forcément habilitée. Il avait l'impression de venir du même monde qu'elle.

Il était assez rare de croiser des personnes comme elle. On pouvait dire sans l'ombre d'un doute que cette jeune femme était une anomalie captivante à laquelle aucun n'était totalement insensible, et encore moins Victor.

Si cela n'avait tenu qu'à lui, Théophile aurait fait en sorte que jamais, jamais de la vie, Victor ne pose les yeux sur Sophie assez longtemps pour remarquer toutes ses qualités. Bien sûr, Victor avait déjà eu l'occasion de l'apercevoir lorsqu'elle s'était rendue pour la première fois à l'hôpital mais il avait été trop distrait par deux très belles « opportunités » venues spécialement pour lui donc il n'avait pas jeté un seul coup d'œil à Sophie.

Mais le sort avait voulu que Sophie revienne à l'hôpital pour une consultation et que pendant ce temps là, l'un des professeurs de Théophile avait exigé sa présence à l'université. Ne le trouvant pas, elle était passée entre les mains de Victor.

Et elle n'était pas passée inaperçue.

Lorsqu'il était revenu le lendemain au service, Victor l'avait assailli.

- Tu sais, Théo, une fille à couper le souffle est venue te demander hier !

Théophile avait senti ses muscles se contracter en entendant cette nouvelle. Il avait su tout de suite qui était cette fille à couper le souffle.

- Et ? avait-il demandé, prétendant ne pas être affecté.

- Une beauté est venue te demander ! Toi ! s'était-il exclamé, comme si c'était la nouvelle la plus étonnante qui soit. Comment une fille aussi belle peut-elle te demander ? s'était-il questionné la seconde d'après. En plus, elle n'avait pas l'air très malade … Elle n'était pas là pour être soignée mais elle voulait sûrement discuter avec toi, veinard ! avait-il compris en lui tapotant le dos. Tu caches drôlement bien ton jeu !

Le collègue discret avait sursauté au coup aussi inhabituel qu'imprévisible de son camarade.

- Tu sais, avait-il répondu, certaines personnes sont souvent présumées en bonne santé, et à tort. Tout le monde est susceptible d'être malade et les apparences peuvent tromper. Porter un jugement hâtif sur la seule base des apparences n'est guère un bon présage pour ta carrière, cher confrère.

- Peut-être … Mais elle a dit que tu étais son médecin et qu'elle n'accepterait personne d'autre. Puis elle s'en est allée avant que je ne lui demande son mal … Mais Dieu qu'elle était belle ! C'est une déesse ! Et quel corps !

- Victor, passe à l'essentiel … Je crois que je devine tes intentions.

- Tu sais comment elle s'appelle ? D'où elle vient ? avait-il alors demandé, balayant soudain tout de sa finesse.

- J'imagine qu'elle t'a résisté si tu deviens si insistant…

- J'avoue que cela fait longtemps qu'une femme a tenu face à mon chic de Don Juan … Ca ne la rend que plus délicieuse, avait-il dit en se léchant les lèvres. Je suis sûr qu'en manœuvrant habilement, j'arriverais à lui faire remonter sa jupe.

- Tu parles d'une personne respectable, d'une fille de bonne famille et pas de nourriture ou d'une quelconque bête donc j'aimerais que tu modères tes propos en la complimentant !

Mais Victor ne s'était pas arrêté de le harceler pour obtenir des informations concernant Sophie.

Et c'était pour cela que Théophile n'avait pas voulu qu'il s'éprenne de son amie. Il était de notoriété publique que Victor pouvait se montrer très persévérant lorsqu'il s'agissait de conquérir un cœur féminin … D'habitude, sa cour assidue et passionnée faisait flancher en moins de trente jours la plus pieuse des dames.

Or, avec ce qu'elle avait vécu, elle n'avait pas besoin des ardeurs peu subtiles d'un séducteur endurci pour raviver ses blessures.

D'autre part, Théophile avait très tôt remarqué que Sophie se démarquait des autres par un physique particulièrement plaisant mais il avait été loin d'imaginer que les autres la trouvaient si belle. Or, les regards insistants qu'on lui avait jetés à la gare alors qu'elle devait embarquer dans le train avec lui auraient dû le prévenir …

Et cette nouvelle observation, loin de le réjouir, lui faisait peur … Il avait bien l'impression que cette beauté presque surnaturelle, don des Dieux, était davantage pour Sophie une malédiction qu'un avantage. Beaucoup étaient prêts à donner sans compter pour s'approprier pareille beauté ou pour évincer rivale aussi encombrante … Il craignait que les jalousies et les désirs des humains ne finissent par complètement briser ce joyau, et cette pensée le plongea dans un complet désarroi.

Alors, pour se distraire, il se rappela encore une fois de la pile de livres qu'il devait rendre à la bibliothèque.

Pour Lydia, marcher dans la rue était à la fois effrayant et plaisant.

Bien sûr, elle était grande, fine et parfaitement proportionnée, lui donnant une silhouette de rêve. En plus, sa démarche gracieuse et distinguée ne faisait qu'accentuer son élégance et sa beauté naturelles.

Dès qu'elle mettait un pied dehors, même en portant les vêtements les plus simples, elle se faisait remarquer. En marchant, elle voyait bien les regards se retourner, fixer sa figure pour ensuite se balader sur son corps élancé et fier. Hommes et femmes la regardaient tout autant, les premiers avec admiration et désir, les secondes avec dédain et envie.

Et c'était flatteur, Lydia osait se l'avouer. Cependant, ce qui lui plaisait le plus, ce n'était pas d'être appréciée par les hommes mais d'être enviée par les femmes. Elle y trouvait un plaisir pervers, une sorte de revanche sur ces dames qui avaient tout ce qu'elle n'aurait jamais…

Elle n'avait peut-être rien fait pour mériter ce corps ni ce visage enchanteur mais cela ne pourrait l'empêcher d'en profiter au maximum. Après tout, peu de personnes pouvaient se vanter d'avoir décroché le gros lot à la loterie génétique.

Seulement, et malgré tout le bien que tirait son orgueil de ces regards, elle restait vigilante. Sa hantise restait d'être reconnue, voilà pourquoi elle faisait de son mieux pour ne pas trop s'aventurer dehors.

Alors pourquoi était-elle sortie ce jour-là ?

La réponse tenait en une ligne, mais elle ne voulait pas s'en souvenir.

La vérité qu'elle rejetait tant était qu'elle était devenue complètement obsédée par ce Jade, au point d'y consacrer chaque parcelle de ses réflexions qui n'était pas accordée à penser à son beau médecin.

Et plus elle y pensait, plus elle trouvait cette pierre fascinante.

Lydia avait de nouveau touché le Jade, et il avait encore brillé. Et à chaque fois qu'elle posait les doigts dessus, elle sentait une vague de plaisir la parcourir, comme si la pierre l'appelait, la suppliait même de la prendre et d'en faire … Et d'en faire quelque chose. Elle ignorait quel était le but de cette pierre mais elle était convaincue que quel que soit ce dernier, il était loin d'être petit ou négligeable, et quoi qu'il arrive, elle serait la seule à pouvoir l'accomplir.

Elle avait tiré cette conclusion en se débrouillant plus ou moins ingénieusement pour faire toucher le Jade par d'autres servantes et le résultat avait été sans appel : la pierre ne brillait jamais de son éclat vert que quand c'était elle, Lydia Rollington, qui la tenait.

Elle s'était également débrouillée pour extraire des informations concernant cette pierre.

De cette façon, elle avait appris que le bracelet portant le Jade était un bijou de famille assez précieux des Midford et que faute d'avoir une grande valeur marchande, il possédait une forte valeur symbolique pour toute la famille.

Ce bijou était systématiquement offert aux nouvelles marquises Midford et était l'un de ceux qu'elles se devaient de porter durant leur mariage car selon la légende, il garantissait le bonheur du couple et la prospérité de la descendance. Excepté cela, personne ne semblait voir le Jade comme une pierre différente des autres … Sauf Lydia.

Pour confirmer ses suspicions, elle devait faire des recherches. Et le lieu tout désigné pour cela était la bibliothèque.

Elle tenait à s'y rendre au moment où il y aurait le moins de personnes, et quand les gens seraient trop fatigués pour lui prêter attention. Voilà pourquoi elle s'était débrouillée pour finir toutes ses tâches ménagères avant le coucher du soleil et pouvoir se faufiler dehors afin d'aller chercher les livres qu'elle voulait étudier.

Les gens rentraient à la maison à l'heure où elle avait décidé de sortir et le soleil couchant tirait sa révérence derrière eux, leur faisant des ombres aussi effrayantes que celles de mort-vivants.

L'ombre de Lydia, au contraire, était fine et droite, tout ce qu'on aurait pu envier … Et c'était bien la seule chose à envier chez elle.

Son ombre, au passage, croisa celle d'une ouvrière engraissée par la nourriture de mauvaise facture et le port d'enfants. Les deux ombres se repoussèrent, ne s'emboitèrent même pas une seconde. En voyant cette femme, Lydia se promit en serrant ses mains dans sa poche qu'elle ne se laisserait jamais accéder à pareille vie, qu'un jour, elle aurait l'existence dont elle avait rêvé.

Les lions ne mangent que de la viande fraîche. Donnez-leur des charognes et ils en meurent.

Arrivant à la bibliothèque, elle entra dans le grand immeuble, paya ses droits et put accéder au savoir.

Comme elle l'avait prévu, elle ne trouva personne.

À cette heure, les étudiants et les chercheurs désertaient la bibliothèque pour aller diner alors elle avait tout le loisir d'accomplir ses projets sans être importunée ou reconnue.

Seulement, la bibliothèque était grande, très grande. On y comptait les livres par dizaines de milliers, elle était donc forcée de demander des renseignements quant à l'emplacement des volumes qu'elle recherchait.

Son premier réflexe fut d'aller demander au bibliothécaire mais si elle avait su qui elle trouverait avec lui, elle aurait davantage pris son temps.

Devant le bureau du bibliothécaire, elle reconnut en effet un dos familier, des cheveux assez soignés pour ne pas la détromper et elle entendit une voix suave et délicate qui lui interdit formellement de penser à autre chose.

Il était là.

Le monde la détestait définitivement.

Il y avait des dizaines de milliers de personnes qui habitaient à Londres, quelles étaient les chances pour qu'elle tombe sur lui et à cette heure de la journée ? C'était comme si les lois de l'univers se tordaient et s'ajustaient de sorte à l'ennuyer et à la confronter au pire.

Soupirant de frustration, elle pinça les lèvres et fit de son mieux pour se retourner sans se faire apercevoir. Mais comme elle était dénuée de la moindre chance, elle ne réussit pas à s'éclipser avant qu'il ne la voit et l'interpelle.

- Oh ! Miss Sophie ! C'est bien vous ? demanda-t-il en s'avançant vers elle.

Elle leva les yeux au ciel un bref instant, pestant contre celui qui l'avait mise dans une telle extrémité. Vraiment, elle commençait sérieusement à se demander si Théophile n'avait pas raison et si au final, ils n'étaient pas tous les marionnettes d'un drame. Cela expliquerait bon nombre de ses tracas.

Reprenant le contrôle d'elle-même, elle força un sourire sur son visage.

- Oh, Théophile … Comme c'est drôle de vous voir ici !

- Je me disais la même chose, répondit-il en s'approchant.

Comme ils étaient de la même taille, chacun pouvait s'observer sans lever ou baisser le regard, ce qui permettait une plus profonde imprégnation de l'âme de l'autre. Et ce que Lydia lut dans les beaux yeux bleus de Théophile fut une sincère joie de la voir. Elle se sentit alors coupable, elle qui ne s'était guère réjouie de le croiser.

- Vous savez, il est bon de vous voir après une journée aussi éprouvante que celle-ci ! lui avoua-t-il.

- Quelqu'un est mort ? demanda-t-elle.

- Oh, non ! s'épouvanta-t-il en rejetant l'idée d'un revers de la main … Même si, reprit-il en détournant le regard, cela ne saurait tarder pour certains des patients que j'ai vus aujourd'hui…

- Comment cela ? fit-elle en croisant les bras contre sa poitrine, honnêtement intriguée.

- Oh, depuis peu, on me laisse souvent la tâche d'annoncer les mauvaises nouvelles … Je n'aime pas le faire mais il faut respecter la hiérarchie.

- C'est compréhensible, lâcha-t-elle en baillant. Mais vous savez, il n'est pas de rigueur de toujours y mettre de l'humanité. Vous pouvez tout aussi bien vous épargner la corvée de laisser ces gens condamnés pleurer sur votre épaule. Moi, je ne le ferai pas à votre place.

Presque au même moment, elle se souvint de la façon dont il l'avait consolée lorsqu'elle était passée chez lui et elle sentit une jalousie lancinante la traverser. L'image de Théophile en train de réconforter une autre la mettait hors d'elle mais en même temps, il lui prouvait qu'elle n'était rien de plus qu'une patiente pour lui. Et n'était-ce pas ce qu'elle voulait?

- Je ne peux pas, Sophie, soupira-t-il. Et même si cela fait mal d'assister à leur chagrin sans pouvoir leur venir en aide … Je me sentirais mille fois pire si je ne les aidais pas un peu…

Elle soupira à son tour, faisant la moue.

- Bon ! C'est bon ! dit-elle en agitant la main. Bonne fin de journée ! Au plaisir de vous revoir !

Elle allait le contourner pour s'enfuir quand il attrapa délicatement sa main.

- Attendez, Sophie … S'il-vous-plait.

Lydia batailla contre elle-même autant qu'elle le put. Elle ne pouvait se permettre de regarder dans ses yeux sinon, elle serait incapable de lui refuser quoi que ce soit. Mais l'appel de sa voix fut trop fort et elle fut bien obligée de lever les yeux pour croiser les siens.

Elle se retrouva piégée.

- Quoi donc ? souffla-t-elle malgré elle.

Au milieu du calme de la bibliothèque, l'attention de Théophile était rivée sur elle.

- Je voulais vous demander, débuta-t-il en se grattant la nuque d'embarras … Êtes-vous venue me voir à l'hôpital ?

Lydia réfléchit un instant puis ses yeux s'écarquillèrent quand elle se rappela du jour auquel il faisait référence.

- Oui, effectivement, confirma-t-elle. Je voulais … Eh, bien, bafouilla-t-elle. C'était mon jour de congé et puisque je passais près de l'endroit où vous travaillez, j'ai voulu vous dire que je me portais bien et apprendre de vos nouvelles … Mais je ne vous ai pas trouvé ce jour-là … Je suis désolée si je vous ai causé des ennuis. Ma visite impromptue était inacceptable et stupide …

- Mais non ! la détrompa-t-il avec un large sourire. Au contraire, j'aurais été très content de vous revoir ! Je suis d'ailleurs immensément heureux que vous ayez pensé à moi, vous ne pouvez imaginer à quel point cela compte pour moi, dit-il en caressant gentiment sa main qui était toujours dans la sienne. Et c'est plutôt moi qui devrais m'excuser de la façon dont laquelle mon collègue a dû vous recevoir. Voyez-vous, Victor est assez présomptueux avec la gente féminine son comportement manque de professionnalisme en général. Cela dit, c'est un excellent médecin. Il fera un chirurgien hors-pair, je vous l'assure.

- Alors cet indiscret jeune homme s'appelle Victor, maugréa Lydia. Je ne vous cache pas qu'il m'a fortement gênée … Vous avez raison, il manque cruellement de professionnalisme. Mais son véritable vice reste la prétention. Je l'ai trouvé détestable ! lâcha-t-elle en se souvenant de la façon avec laquelle l'autre médecin avait tenté de la séduire.

Théophile rougit et continua de se gratter la nuque. Il ne savait vraiment plus où se mettre. Mais intérieurement, il se promit de faire payer à Victor la situation délicate dans laquelle il l'avait mis à cause de son comportement.

Le jeune homme embarrassé allait répliquer quand son interlocutrice l'arrêta net.

- Je ne vous cache pas que votre collègue m'a fort déplu mais vous allez me déplaire encore plus si vous vous excusez une seconde fois pour lui ! le réprimanda-t-elle en lui arrachant sa main.

Théophile se sentit comme volé à ce simple geste et son visage exprima une profonde déception. Il garda les yeux rivés au sol.

- Vous avez raison … Je …

Il se figea brusquement quand il sentit une main pincer doucement sa joue. Il releva alors les yeux vers la jeune femme pour voir qu'elle le contemplait avec une expression amusée.

- Vous savez que vous êtes absolument adorable quand rougissez comme ça, lui confia-t-elle en souriant. On ne peut tout simplement rien vous refuser … D'ailleurs, je me demande si vous faîtes exprès. On ne peut atteindre un tel niveau de perfection sans y mettre un peu du sien, non ?

- J'essaierais sûrement de paraitre plus désirable si je le pouvais. Mais lorsque je me retrouve avec vous, j'ai l'impression qu'on me prive de toutes mes facultés … Et vous devez bien rire de moi, n'est-ce pas ? Mais je n'y peux rien. Je dois sûrement être l'une des milliers de personnes qui deviennent béates lorsque votre aura les atteint …

Le sourire de Lydia faiblit légèrement et elle secoua la tête, comme si elle tentait de chasser de son esprit tout ce qu'il lui disait.

- Oh, Théophile … Vous valez tellement mieux que moi, murmura-t-elle soudain. Pourquoi vous attarder sur moi ? Vous pourriez avoir tellement, mais tellement plus que ce que je peux vous offrir … Regardez-moi, je ne suis qu'une servante, je n'ai aucune famille, aucune dot, aucun bien à vous apporter ! Et en plus, je ne suis même plus pure …

- Depuis que je vous connais, je ne veux que votre bonheur, Sophie, lui assura-t-il en reprenant sa main et en la pressant contre sa joue, appréciant sa chaleur réconfortante. Sachez que je serais prêt à tout faire pour m'assurer que vous recevez tout ce que vous méritez ! Alors ne me refusez pas, et par pitié, ne rejetez pas ce que j'ai à vous offrir. Peu m'importe si je ne suis pas celui avec lequel vous choisirez de passer le reste de vos jours, peu m'importe si je ne tiens pas la même place dans votre cœur que celle que vous tenez dans le mien … Je ne veux que …

Cette fois, Théophile aurait vraiment été contrarié d'être interrompu au milieu d'une confession aussi importante à ses yeux … Si seulement elle ne l'avait pas fait taire en plaquant ses lèvres contre les siennes.

Il y a des moments d'une vie qu'on n'oublie jamais et Théophile savait qu'il n'oublierait jamais les soirées qu'il avait passées à raconter des histoires aux petits enfants du village, qu'il n'oublierait jamais son premier jour en Angleterre, qu'il n'oublierait jamais son premier jour à l'université … Et il pouvait désormais ajouter à cette liste merveilleuse la première fois où il sentit les lèvres de cette splendide jeune femme contre ses propres lèvres.

Ici, dans le silence et l'intimité de cette bibliothèque éclairée par les rayons orangés du soleil couchant, submergé par l'odeur des livres, à l'abri des regards grâce aux étagères, il reçut l'un des plus beaux cadeaux qu'on lui ait jamais accordés.

Le baiser était chaste, dénoué de toute passion, de toute impureté … Un peu comme les baisers que s'échangent les enfants amoureux en voulant imiter les grands. Il ne voulut rien faire pour l'approfondir ou pour le faire dévier vers quelque chose qu'il n'était pas.

Théophile resta donc immobile et se contenta de fermer les yeux, ravi de recevoir ce qu'elle était prête à lui donner.

Il faut aussi dire qu'il était presque dépassé par les sensations que lui procurait ce simple contact. Il avait l'impression que de la lave parcourait ses veines, son corps était brûlant du bout des lèvres jusqu'à l'extrémité de ses doigts.

Le jeune homme ressentit également de nouvelles émotions s'incruster en lui … Du désespoir, de la rancune, de l'envie, de la haine, et de l'ambition dévorante. Ses sentiments lui étaient presque inconnus mais il sut que Sophie avait dû les affronter à un moment ou à un autre de sa vie.

En l'embrassant, elle ne cherchait pas à le séduire ou à se jouer de lui mais à lui faire comprendre ce qu'elle traversait … C'était peut-être puéril de penser ainsi mais il n'était pas insensé de croire que ce geste d'affection inattendu ne soit qu'un gage de confiance.

Le baiser ne dura que quelques secondes mais Théophile eut l'impression lorsque ce contact se rompit qu'il revenait d'un autre univers.

Sortant de sa torpeur, ses yeux se posèrent sur les joues rouges de Sophie et essayèrent tant bien que mal d'attraper le regard fuyant de cette dernière.

- Oh, mais qu'ai-je fait ? murmura-t-elle en cherchant un objet dans le décor auquel accrocher son regard.

Elle était visiblement disposée à prêter toute son attention à la plus insignifiante des futilités au lieu de la consacrer au problème qu'elle avait engendré.

- Si vous le regrettez, nous pouvons tout à fait agir comme si rien ne s'est passé, lui proposa-t-il gentiment.

C'était une main tendue, une occasion en or, pensa-t-elle. Combien d'hommes auraient au juste proposé ce gendre d'alternatives ? Elle n'avait qu'à accepter et ils allaient tout simplement redevenir des amis qui se croisent un peu partout à Londres. Cela lui plairait et lui conviendrait parfaitement. Elle était hypocrite après tout, vivre à travers les apparences et ignorer les sentiments avaient été son mode de vie depuis toujours. Elle était une créature qui n'accordait aucune importance aux émotions et qui se ne souciait que de son petit confort. Elle ne souffrirait pas de cette situation … Mais Théophile, oui.

Théophile était son antithèse parfaite. Il était la personnification de tout ce qu'elle avait cru irréel. Il était entouré de lumière, auréolé de pureté. Et elle, elle avait l'impression d'être un succube qui ne voulait que se nourrir de son innocence … Elle se sentait tellement bien à ses côtés … La lumière de ce beau jeune homme était si forte qu'elle forçait les démons qui la hantaient à battre en retraite.

Lydia le trouvait à cause de cela parfaitement irrésistible. Il réveillait en elle un instinct de conquête primaire qu'elle ne se savait pas posséder jusqu'à l'avoir rencontré. Voilà pourquoi, durant le bref moment où sa raison s'était retirée, la bête qui rugissait en elle était partie à l'assaut des lèvres du charmant médecin.

Et d'après le rose qui s'était déposé sur les joues de ce dernier, ce baiser volé ne lui avait pas déplu.

Et puis, elle voyait ce feu qui brillait derrière les yeux bleus de Théophile… Elle ne connaissait ce feu que trop bien. Elle l'avait déjà vu dans les yeux de beaucoup d'hommes, et il était la preuve qu'elle avait gagné et qu'enfin, elle avait le cœur de sa proie sous sa coupe. Elle était désormais certaine que si elle demandait à sa nouvelle conquête de s'enfoncer des aiguilles empoisonnées dans les yeux, elle le ferait sans hésiter …

Théophile était d'autant plus facile à manipuler qu'il ne voyait pas en elle une séductrice expérimentée. Il baissait toutes ses défenses quand elle était proche, ce qui prouvait à quel point il était déjà attaché à elle.

Il y avait un fossé énorme entre eux.

Pour elle, prétendre que ce baiser n'avait jamais eu lieu serait facile et ne lui demanderait aucun effort. Elle saurait très bien refouler ses sentiments puisque c'était ce à quoi elle avait été formée.

Mais demander à quelqu'un comme ce jeune médecin d'oublier ce qui venait de se passer et agir comme si ce dernier ne s'était jamais produit serait lâche et lui ferait beaucoup de mal.

Et elle ne tenait pas à ce qu'il apprenne à jouer avec les ficelles de la tromperie.

Ce n'était pas lui.

Alors, Lydia pensa qu'il était peut-être temps de s'oublier un peu, et d'accepter enfin les conséquences de ses actions.

- Je ne le regrette pas, souffla-t-elle, comme si elle déterrait un coffre de sincérité trop longtemps enfoui en elle. Croyez-moi, si je l'ai fait, c'est que je vous trouve irrésistible…

- Vraiment ? demanda-t-il avec un faible sourire, les yeux lumineux.

- Oui, vraiment, confirma-t-elle doucement.

- Oh ! Moi aussi je vous trouve splendide, Miss Sophie !

- Sophie, lui dit-elle, appelez-moi Sophie quand nous sommes seuls…

Sophie n'était pas un prénom qu'elle affectionnait particulièrement. Il ne signifiait rien pour elle. Mais compte tenu des récents événements, il était important pour la jeune femme que Théophile s'adresse à elle plus familièrement.

- Bien sûr, à condition que vous fassiez de même en m'appelant Théo !

- Théo ? répéta-t-elle, intriguée par la sonorité.

- C'est mon surnom depuis que je suis tout petit ! l'informa-t-il. Quand je vivais en France, j'habitais dans un petit village où une charmante enfant m'a donné ce diminutif. Puis, tous les autres aimables bambins à qui je lisais des livres ont suivi son exemple et se sont mis à s'adresser à moi comme étant « Théo » !

À la mention des livres, le visage de Lydia s'assombrit.

- Comment ? Qu'avez-vous ? lui demanda-t-il en remarquant son trouble.

- Pardon, mais j'ai quelque chose à faire, murmura-t-elle en pressant le pas vers le bibliothécaire.

… Fin du Chapitre …

Le terme « psychanalyse » apparait officiellement en 1896. C'est toujours bon à savoir.