Merci beaucoup à Pomme d'api pour avoir corrigé ce chapitre, ce grand chapitre !

Merci à Manon d'avoir laissé un commentaire la dernière fois, c'était très gentil.

Je tiens aussi à remercier toux ceux qui lisent mon travail. J'espère pouvoir vous divertir et vous faire voyager un peu dans mon univers.

Bonne lecture !

Chapitre XX

Théophile avait toujours été un garçon romantique, rêveur, et assoiffé de passion.

Mais son quotidien d'étudiant et de praticien médical ne lui laissait guère le temps d'assouvir ses envies de fougue et d'aventures… Alors, pour palier à la frustration, il se réfugiait dans des romans un peu niais, un peu délicats, un peu irréalistes, ce genre d'histoires où les petites souffrances étaient toujours exagérées, et où les fins heureuses étaient monnaie courante, pour ne pas dire systématiques.

Tout le monde ignorait ce trait de sa personnalité à part le bibliothécaire qui avait la gentillesse de garder le secret.

C'était chose assez rare pour être soulignée. Le futur médecin savait que s'il devait un jour révéler publiquement cette partie de ses lectures, sa crédibilité et sa respectabilité en tant qu'homme et soignant ne se relèveraient jamais. Mais c'était ce risque d'entacher sa blouse immaculée qui poussait un être aussi rationnel que lui à continuer … S'il s'adonnait à pareils plaisirs, c'était pour goûter à ces quelques notes d'espoir et de rêve que les croyants et les petits enfants pouvaient savourer quotidiennement, mais auxquels les athées devaient renoncer.

N'ayant jamais cru en Dieu à proprement parlé, Théophile s'était résigné à une existence où il ne pouvait compter que sur ses propres efforts pour réussir. Il devait travailler, et très durement, pour pouvoir accéder à ce qui n'était pas sien.

Ainsi, alors que ses camarades étaient issus de la petite bourgeoisie et avaient bénéficié de précepteurs particuliers, accédés aux meilleurs établissements, lui ne tenait ses connaissances que de vieux livres poussiéreux qu'il avait étudiés dans une forêt, tout seul, sans jamais penser que ce savoir finirait par se révéler d'une utilité particulière …

Le début de ses études avait donc été absolument catastrophique et décevant.

Mais au cours de sa première année médicale, il avait réduit ses heures de sommeil et s'était jeté à corps perdu dans les révisions pour améliorer ses premiers résultats pathétiques.

Évidemment, il n'était pas devenu le meilleur étudiant en un claquement de doigt. Au contraire, il avait gravi l'escalier de la réussite lentement, mais son succès avait été de ne jamais en avoir manqué une marche. Désormais, au crépuscule de sa vie étudiante, il était classé parmi les dix premiers.

Et c'était un honneur qui lui assurait un grand respect parmi ses professeurs et le prédisposait à devenir l'un des praticiens anglais les plus respectés. Mais ce n'était pas assez pour pouvoir accéder aux plus hautes places de la société.

Médecin était loin d'être le métier le mieux considéré en cette fin de siècle. Les vraies professions vers lesquelles la haute société poussait ses rejetons étaient encore ecclésiastiques, diplomatiques, ou libérales.

C'était une époque où le lit de naissance ne valait pas mieux que le lit de mort. Et puisque le lit de naissance de Théophile était inconnu, la société supposait qu'il n'en avait tout simplement pas. Il n'avait pas sa place autrement qu'en médecin, et il ne pouvait rêver de s'élever plus haut.

Les aristocrates et les bourgeois allaient le considérer comme un sur-domestique, une sorte de pantin bon seulement à guérir leurs petites douleurs, pendant que les pauvres et les moins instruits allaient l'insulter car il utilisait des traitements qui allaient contre la morale et la religion

Pourtant, avant de faire ses stages à l'hôpital, Théophile avait une opinion plus nuancée de la religion.

Il pensait à cette époque que c'était une sorte de canne pour aider les gens à avancer, un gentil gourou qui aidait à appliquer des principes bons pour tous comme l'entraide et le pardon … Mais lorsqu'il avait constaté que la religion ne dictait pas l'honneur, que les gens se raccrochaient à Dieu seulement quand ils avaient besoin d'argent ou d'un miracle pour palier à leur fainéantise, il s'était mis à prendre les religieux pour de grands enfants un peu bêtes, et parfois dangereux.

Ce qu'il haïssait le plus à propos des dogmes religieux, c'était la cupidité qui se cachait derrière chacun d'entre eux … Et dans ce rayon-là, chaque religion avait ses petites perles… Celles du christianisme s'illustraient dans ces fameuses « croisades » pour répandre la bonne parole (qui en fait était surtout une excuse pour gagner de l'argent). Ce qu'il n'aimait pas non plus dans la religion, c'était cette tendance à sacraliser des notions abstraites et à diviser le monde et les individus.

S'il était aussi révulsé par ce fait, c'était surtout à cause de son attachement à la rationalité et à la raison. Il n'était guère superstitieux ou crédule et pour lui, chaque affirmation ou prédiction devait être soutenue par des preuves.

C'était quelque chose qui régissait l'entièreté de son existence, et il s'attendait donc à ce qu'elle plane au-dessus des esprits de tous ceux qu'il admirait.

Alors, lorsqu'il vit Sophie, cette fille qu'il respectait tant, dénicher des livres sur l'occultisme, la magie et les faits surnaturels, son incompréhension était prévisible.

Il aurait tant voulu lui demander des explications … Si seulement elle ne l'avait pas empêché de la suivre.

Ainsi, lorsqu'elle s'était défilée de sa compagnie sans crier gare et d'une façon qu'il ne lui reconnaissait pas, il avait d'abord voulu l'épier mais elle s'était retournée à mi-chemin entre l'endroit où ils étaient une minute plus tôt et le bibliothécaire, l'avait grondé, puis l'avait prié de la laisser seule.

Ne voulant pas la contrarier davantage, Théophile avait baissé la tête et agrée à sa demande. Il s'était retourné et s'était dirigé vers la sortie mais avant d'atteindre cette dernière, sa curiosité naturelle avait pris le pas sur ses principes, et il s'était retrouvé sans le savoir à se faufiler entre les deux étagères pour suivre Sophie de loin sans qu'elle ne le remarque.

Il avait été conscient du manque de distinction derrière ce genre d'agissements, mais il avait trouvé cela étrange qu'une jeune femme se rende à la bibliothèque à une heure aussi tardive, seule et sans le désir d'être suivie …

Il se pouvait simplement qu'elle ait besoin d'intimité, et il l'avait considéré sérieusement. Mais il avait tenu à le vérifier.

Peut-être avait-elle des problèmes et n'avait-elle pas voulu l'impliquer ?

Voilà pourquoi il s'était décidé à s'informer, discrètement et prestement. Si elle avait besoin d'aide, il allait essayer de lui apporter la sienne même indirectement, et si sa première supposition était la bonne, il allait simplement s'éclipser et trouver une occasion dans un futur proche de lui dire ce qui s'était passé …

Enfin, voilà comment il s'était retrouvé à observer Sophie se diriger vers l'aile de la bibliothèque qu'il nommait personnellement « l'Aile des contes de Fées », et qui n'était rien d'autre que celle concernant les ouvrages sur l'occulte et le paranormal ce qui, loin de le dissuader à arrêter d'espionner la jeune femme comme un malpropre, lui fit se demander comment une personne aussi intelligente, clairvoyante et distinguée que Sophie pouvait s'intéresser à ces bêtises.

Alors, il continua de la poursuivre.

Il la suivait de loin, personne ne pouvait donc s'imaginer qu'il était un dangereux prédateur prêt à l'attaquer …

Théophile sentit un frisson de dégoût le traverser à cette pensée.

Il se couperait une main avant de penser à blesser une femme, et les deux avant d'essayer de toucher à l'un de ses cheveux. Il ferait de même pour un autre homme d'ailleurs.

Si seulement il pouvait trouver ces scélérats qui avaient porté atteinte à Sophie, il leur ferait vivre un cauchemar … Il tenait à l'encontre de ces malfaiteurs une rancune comme il en avait rarement eu. Elle était si forte qu'elle brouillait légèrement son jugement d'habitude si limpide.

Car d'habitude, il se serait demandé ce qui avait bien pu pousser ces gens à commettre leur crime … Il aurait cherché à les connaitre avant de les condamner. Mais il sentait que c'était un traitement dont ils étaient indignes. Les raclures de leur espèce devraient être pendues sans jugement.

Suivant ses pensées enragées, sa main se souleva et tapa du poing contre une étagère, faisant tomber deux livres.

Ce mouvement le surprit et, sortant de la torpeur contemplative dans laquelle il s'était plongé, tombant à genoux pour ramasser les livres rapidement, il se demanda en regardant ces derniers s'il n'était pas trop fatigué et s'il ne devait pas rentrer chez lui … Cependant …

« Feuilles»

C'était tout.

C'était le titre de l'un des livres.

L'ouvrage en question était tout fripé et, feuilletant ses pages jaunies, Théophile se dit qu'il avait dû passer par des propriétaires peu bibliophiles pour être dans un tel état de désœuvrement.

Intrigué par le titre évocateur et mystérieux, Théophile le garda dans sa main et chercha la première page pour en lire le contenu. Les lettres étaient brouillonnes et la police étrange, mais c'était tout de même lisible.

« La vie de n'importe quel homme en ce siècle n'est rattachée qu'à un bout de papier, qu'à une écorce d'arbre … Est-ce une élévation du statut de l'humanité ou, au contraire, l'avilissement de la vie à la place de simple possession qu'on peut retirer pour des idées ? »

Piqué par le début, le jeune homme leva les yeux pour regarder de tous côtés. Quand il eut vérifié qu'il n'y avait bien personne, il s'assit sur le sol et se mit à lire le livre intriguant, oubliant un instant Sophie.

Il devait normalement rentrer pour réviser mais pour une fois, il fit une exception pour ce livre qui l'attirait comme rares l'avaient fait auparavant.

C'était pour cause une pépite, le genre d'ouvrages que l'on ne trouve qu'une fois entre deux éternités, et il voulait en profiter autant qu'il le pourrait …

Alors, s'absorbant dans sa lecture, il se passionna rapidement pour l'ouvrage et en parcourut avidement trois chapitres entiers sans la moindre interruption.

Il lisait sans se soucier de sa position peu confortable ou du manque de luminosité, ou même encore du temps qui avançait sans cesse … Chose qu'il n'aurait pas dû négliger, car ce dernier finit par le rattraper.

- Monsieur ! l'appela soudain une voix grave.

Le jeune sursauta, et tout ahuri d'avoir été surpris, se releva instantanément sur ses deux jambes pour regarder celui qui l'avait interpellé.

C'était un grand homme barbu doté d'un embonpoint bourgeois, vêtu élégamment et transportant une large gamme de grands ouvrages.

Quand il vit le jeune homme se relever en catastrophe, celui-ci eut un sourire attendri.

- Monsieur, désolé de vous déranger, mais la bibliothèque va bientôt fermer et vous devriez peut-être sortir si vous ne voulez pas qu'on vous enferme ici. Cela m'est déjà arrivé et je peux vous garantir que la compagnie des livres est loin d'être agréable quand elle est couplée à celle du noir.

Se redressant et reprenant possession de ses esprits, Théophile remercia l'homme bienveillant puis s'en alla, emportant son livre avec lui.

Il avait envie de le conserver, et damnées étaient les révisions avant qu'il ne le finisse.

Possédant une carte de fidélité comme chaque étudiant avec un peu d'esprit, Théophile était néanmoins si régulier et apprécié par le personnel de la bibliothèque qu'on le laissait emporter autant d'ouvrages qu'il pouvait porter avec la certitude qu'il rendrait tout avant l'échéance.

C'était bien sûr la fin de la journée, mais il espérait qu'on allait le laisser emprunter un dernier ouvrage avant la fermeture.

Alors qu'il comptait essayer de s'en tirer avec le livre, il surprit une conversation intéressante et totalement inattendue.

- Pardon, mademoiselle, disait le bibliothécaire à la jeune femme brune en face de lui, mais je ne peux pas vous laisser prendre ces livres … Vous n'avez pas de carte de fidélité.

L'homme rougissait et n'osait pas regarder la jeune femme, et Théophile le comprenait parfaitement.

La jeune femme en question n'était autre que Sophie.

- Je comprends, répondit cette dernière.

Le médecin ne pouvait pas voir son visage puisqu'elle lui tournait le dos, mais il sentait l'abattement dans sa voix. Elle laissa les deux livres, resserra son écharpe autour de son cou puis tourna les talons pour partir. Elle sortit si prestement qu'elle ne remarqua même pas Théophile qui se tenait pourtant juste derrière elle.

La regardant s'en aller de sa démarche fière et noble, Théophile afficha sans s'en rendre compte un sourire béat.

- Elle est très belle, n'est-ce pas ? lui fit remarquer le bibliothécaire avec un sourire en coin.

Rougissant d'avoir été démasqué, le jeune médecin se racla la gorge et avança pour voir s'il pouvait emprunter son livre.

Puisque c'était possible, il ne put s'empêcher de retarder le bibliothécaire un peu plus longtemps.

Voyant les ouvrages qu'avait voulu prendre Sophie, il lui demanda de les lui ajouter, et c'est ainsi qu'il se retrouva à courir pour essayer de rattraper la jeune fille qui marchait vers la sortie du bâtiment.

Heureusement, il réussit à la rejoindre avant qu'elle n'atteigne la grande porte.

- Théophile ! s'exclama-t-elle en le voyant, surprise.

Elle s'arrêta, lui fit face, et le dévisagea de la pointe de ses pieds jusqu'à la racine de ses cheveux comme s'il était un revenant.

- Mais que faites-vous ici ? lui demanda-t-elle. Je croyais que vous étiez parti depuis des heures !

- En fait...

Il se mit finalement à tout lui raconter.

- Tenez, voici les livres que vous vouliez… Vous sembliez vraiment déçue de ne pouvoir les prendre, conclut-il après ses explications, gêné.

Sophie regarda les livres qu'il lui tendait avec de gros yeux, puis leva la tête vers lui et la secoua.

- Théo … Théo, je ne peux pas.

- Mais pourquoi ? demanda-t-il en haussant un sourcil.

- Mais parce que c'est trop ! Je ne peux pas accepter. Je vous en demande trop.

- Ce sont juste des livres, Sophie, vous n'avez pas besoin d'être embarrassée. Et puis, j'aime vous faire plaisir … Vous seriez une bien méchante dame si vous me refusiez cet innocent plaisir, non ? lui fit-il remarquer avec un rire.

Malgré elle, Sophie rit avec lui. Mais tout en le faisant, elle lui donna un petit coup de coude.

- C'est vous qui êtes un vilain garnement ! l'accusa-t-elle. Quand vos yeux brillent ainsi, il est impossible de vous refuser quoi que ce soit !

Ainsi, elle consentit à lui prendre les livres des mains.

Et puisqu'il est difficile de refuser une seconde faveur après en avoir accordé une première, la jeune femme se retrouva à tolérer que Théophile la raccompagne chez elle.

En chemin, un silence tranquille s'installa mais la curiosité de la jeune femme le dissipa bientôt.

- Je n'arrive pas à croire que vous m'ayez suivie, lui fit-elle savoir. Cela équivaut à m'avoir menti, vous savez ?

- Je sais que j'ai fait quelque chose mal, admit platement Théophile. J'ai agi de façon indiscrète, et je m'en excuse. Malheureusement, ma curiosité a eu le dessus sur ma raison. Pour tout vous dire, cela m'a semblé étrange qu'une jeune femme ait à consulter la bibliothèque vers la fin de la journée et qu'elle tienne absolument à le faire seule … Mon esprit n'a pu s'empêcher de fabriquer mille scénarios absurdes pour expliquer de telles dispositions, et surtout chez vous, Sophie. Vous m'avez toujours parue comme une jeune femme intrigante … Vous n'avez tout simplement pas les qualifications pour être simplement femme de chambre. Vous avez bien trop de distinction intellectuelle, bien trop de panache … Je me suis plus d'une fois surpris à penser que vous étiez une espionne ou une aristocrate en fuite.

Lydia déglutit. Il touchait tout à fait juste.

- Donc j'imagine que vous pensiez qu'à la place d'aller chercher des livres, j'allais rencontrer d'autres agents secrets ou quelques membres de la noblesse qui m'aident à garder mon anonymat?

- Oui, avoua-t-il honteusement.

- Vous avez alors été déçu de voir que je n'étais pas un agent secret ? lui demanda-t-elle en le regardant moqueusement.

- Bien sûr que non ! s'enflamma-t-il. Personne ne pourrait jamais être déçu de vous, Sophie …

Lydia sourit tristement. Et elle se demanda s'il tiendrait les mêmes propos en étant au courant de son véritable passé…

- Vous êtes tellement mature sur certains points, mais vous manquez d'expérience par rapport à d'autres… Avouez-moi quelque chose, petit Théo, votre cœur n'a-t-il jamais battu pour une femme ?

- Non, avoua-t-il. Aussi loin que je puisse remonter dans ma mémoire, je n'ai jamais été amoureux … Même si j'ai tenu bien des femmes très haut dans mon estime.

- Est-ce que j'en fais partie ? demanda-t-elle alors en battant des cils, l'air ingénu.

Théophile rougit et détourna le regard pour répondre.

- Oui, oui, évidemment, balbutia-t-il. Je suis même étonné que vous posiez la question, n'est-ce pas évident que je vous estime beaucoup, ne vous l'ai-je pas dit à maintes reprises déjà ?

- Vous savez… Le temps passe et il change les gens, il change aussi leurs opinions… Si j'ai une aussi haute place dans votre cœur, je ne la considère pas comme éternelle. Il se pourrait que vous vous réveilliez demain pour penser que je suis l'être le plus ignoble…

- Mais quelles pensées ! s'indigna-t-il.

Il s'arrêta brusquement, et Lydia fit de même, étonnée de sa réaction si sérieuse.

- Mais qu'avez-vous ? s'enquit-elle en souriant doucement. Il n'est pas de rigueur de prendre tout ce que je dis si tragiquement, moi aussi il m'arrive d'avoir des fantaisies. Sinon, je ne vous aurais pas embrassé plus tôt…

- Mais, Sophie, insista-t-il en la regardant droit dans les yeux. Je n'aime pas quand vous parlez ainsi de moi, de nous. Je ne veux pas que vous pensiez que mon affection pour vous est une lubie. Bien au contraire, elle vient du plus profond de mon cœur. Je n'ai peut-être aucune expérience, mais il ne faut pas être un connaisseur pour constater que vous êtes une perle rare, une gemme dans ce monde nébuleux et ténébreux…

Lydia soupira longuement avant de lever les yeux au ciel.

- Et jusqu'à ce que vous pensiez comme moi, je n'arrêterai pas de me répéter, s'entêta le médecin.

- Détrompez-vous, répondit-elle alors, je ne pense pas que vous êtes immature ou inconscient … Je connais assez de menteurs pour reconnaître la sincérité … Seulement, rien n'est possible entre nous. Nous ne sommes pas de la même classe sociale.

- Je ne crois pas aux barrières de classe !

- Eh bien, moi j'y crois ! Je ne vous laisserai pas faire de mésalliance ! Vous êtes un garçon intelligent, donc vous allez vous tourner vers la fille respectable d'un grand docteur. Vous allez être heureux, élever vos enfants dans une charmante maison aux briques rouges, et avoir une carrière admirable … Voilà comment je vois le futur, et pas autrement … Si les choses devaient se passer comme vous les envisagez, alors notre histoire ne serait qu'une tragédie.

- Si vous pensez ainsi, donc vous ne savez rien ! Personne ne peut garantir le futur sans l'avoir vécu ! Essayons ensemble, je suis sûr qu'à nous deux, nous pourrons changer les mentalités …

- C'est ce que disait l'un des membres de la famille Albertwood… Il a ignoré tout le monde et a épousé une servante et depuis, tout le monde a une juste illustration des conséquences des unions d'inclinaisons. Dans une moindre mesure, voilà ce qui nous arriverait … Déjà, le fait que vous me preniez en amie et que vous acceptiez de vous afficher auprès de moi est souillant pour votre réputation.

Théophile ne répondit pas cette fois.

Il n'avait pas le courage d'affronter la barrière de préjugés qu'entretenait Sophie si farouchement. Il était en total désaccord avec elle. Mais il savait que répliquer était la meilleure façon de la braquer et de la mener à prendre une décision regrettable.

- Je comprends que vous ayez peur. Mais je suis un homme lucide, et je sais comment passer mon temps de la meilleure façon … Et j'ai décidé de le passer avec vous, de vous consacrer mon affection, et de me montrer avec vous … Tout cela pour vous montrer que vous êtes sublime.

Lydia se perdit un instant dans ses grands yeux bleus, puis ses joues s'empourprèrent et ses yeux s'humidifièrent. Elle baissa alors la tête et trouva un intérêt tout particulier à ses chaussures si simples pourtant.

D'après sa réaction, Théophile eut la preuve que ses mots avaient réussi à effriter légèrement les murs de sa forteresse. Et cela lui donna de l'espoir. Il savait grâce aux événements de la journée qu'elle partageait ses sentiments.

Dans la plupart des cas, c'était suffisant pour commencer à bâtir un avenir en commun. Sauf que Sophie n'était pas comme la plupart des femmes, et il en fallait beaucoup plus pour arriver à la convaincre.

D'ailleurs, le jeune homme n'eut pas à attendre pour le constater.

- Allons-y, faisons vite, reprit-elle timidement en se remettant à marcher, je ne veux pas vous retarder davantage…

Théophile sourit tristement et la suivit. Le reste du chemin aurait pu ensuite se faire en silence mais le jeune homme avait encore un doute à éclaircir.

- Dîtes-moi, Sophie, pourquoi avoir choisi ces livres en particulier ? Ne me dites pas que vous croyez en ces contes pour enfants ?

- Je suis une personne rationnelle, répondit-elle simplement.

- Oui, j'en suis sûr. Mais je ne pense pas que les personnes rationnelles s'intéressent aux objets maudits ou aux pierres exceptionnelles ! fit remarquer le jeune homme en faisant référence aux titres des livres.

- Les personnes rationnelles croient seulement ce qu'elles peuvent voir, et elles ne s'intéressent à quelque chose que si elles sont sûres de l'utilité de cette dernière.

- Que voulez-vous dire par là ?

- Mais quelle indiscrétion, jeune homme ! s'exclama-t-elle alors avec un sourire en coin. Vous posez beaucoup trop de questions aujourd'hui !

- Je suis désolé de vous prendre de court, chère Sophie, répondit-il avec un petit sourire, mais vous ne pouvez pas me dire ce genre de demi-vérités et vous attendre à ce que je ne sois pas intrigué … Seriez-vous une magicienne ?

- Ah, vous croyez en la magie ? demanda-t-elle doucement.

- Non… Mais je serai prêt à considérer la chose pour vous…

- La nuit a un drôle d'effet sur vous, mon ami.

- Si par la nuit vous entendez Sophie, alors vous avez tout à fait raison ! répondit-il avec un clin d'œil.

Puis, il éclata d'un rire nerveux parce qu'il n'arrivait plus à se contenir. Lydia le regarda lâcher prise avec un sourire… Elle ne pouvait s'empêcher de le trouver adorable et de vouloir jouer avec ses beaux cheveux.

- Allons, lui dit-elle, je n'aime pas quand vous vous forcez à adopter une telle attitude.

- Vous savez, je ne faisais que dire la vérité ! répondit-il en reprenant son souffle.

La jeune fille ne fit pas attention à ce qu'il disait, bien trop absorbée par ses beaux yeux qui étincelaient sous la lumière des réverbères londoniens et par ses joues rosies par l'embarras … Puis, se reprenant, elle détourna le regard et plaça une de ses mèches brunes derrière son oreille pour se donner une contenance.

- Dîtes-moi, Sophie, pourquoi avez-vous changé votre couleur de cheveux ? la questionna-t-il soudain lorsqu'ils se remirent à marcher. Je me suis toujours posé la question…

- Je voulais me rendre moins reconnaissable. Je ne voudrais pas rencontrer certains fantômes de mon passé, répondit-elle honnêtement.

- L'ami de votre père est-il toujours après vous ?

Lydia eut un sourire en coin en se souvenant de sa dernière rencontre avec Mr. Draner.

- Peut-être… Enfin, je doute qu'il m'ait oubliée. Seulement, il serait bien bête de vouloir me retrouver. Il sait ce dont je suis capable maintenant…

- Oh, vraiment ? s'enquit-il.

- Vraiment, affirma-t-elle en hochant la tête. Oh, mais voilà ma résidence ! Merci de m'avoir raccompagnée, Théo ! dit-elle en prenant précipitamment sa main pour la serrer dans la sienne. Je dois rentrer au plus vite maintenant, sinon je sens que ma maitresse va me remontrer ! Bonne nuit ! Faites de beaux rêves !

Vous êtes mon rêve, pensa-t-il en la voyant s'en aller.

Il la regarda pénétrer dans la résidence Midford et ne se décida à prendre la route de sa propre maison que quand il eut la conviction qu'elle était rentrée saine et sauve à l'intérieur.

Théophile ne dormit pas cette nuit.

Il était trop agité par les événements de la journée, par le souvenir des pleurs de ses patients, par la pile d'ouvrages qu'il devait réviser pour ses examens, mais surtout par la jeune et mystérieuse Sophie dont il voulait à tout prix découvrir les secrets…

- Le secret de cette fille est vraiment trop épais, soupira-t-il à son bureau, en train de lire à la lumière de la bougie. Elle est si énigmatique et cache tant de choses que je ne serais même pas surpris si elle m'annonçait ne pas s'appeler Sophie…

Maria passa une excellente nuit dans l'une des chambres d'invités du manoir. C'était la moindre des choses pour la préparer à ce qui allait suivre.

Alexandre la fit réveiller à une heure convenable, mais assez matinale pour leur permettre de prendre le petit déjeuner et de partir accomplir leur devoir avant le lever du soleil.

On leur avait préparé un panier de nourriture assez fourni pour tenir plus d'une journée, et ils s'étaient équipés du meilleur cheval à leur disposition. Du meilleur cheval, oui, car ils n'en prirent qu'un seul. C'était parce que Maria ne connaissait rien à l'équitation.

Et lorsqu'Alexandre l'avait appris, il avait levé les yeux au ciel, mais n'avait pas semblé étonné.

Il s'était simplement contenté de le lui faire remarquer.

- Je suis navré, mais nous n'avons plus le temps pour vous initier à l'art de monter un cheval. Il vous faudra vous résoudre à monter avec moi. Je conçois que cela ne vous réjouisse guère, mais nous n'avons pas le choix.

- Je comprends, avait-elle répondu, décidée.

Puis, ils s'étaient mis à galoper.

Le soleil se leva pendant qu'ils faisaient route, ce qui permit à Maria, seulement occupée à tenir un panier et à se raccrocher à Alexandre, d'observer la nature s'éveiller véritablement pour la première fois durant sa courte vie.

La couleur du ciel s'éclaircissait graduellement malgré les nuages qui empêchaient le soleil de frapper la verdure, et un vent plus délicat que durant la nuit se mit à souffler, faisant valser des feuilles d'arbres aux couleurs automnales tout autour d'eux. Au loin, la jeune fille aperçut un cerf brouter l'herbe, et le chant des oiseaux atteignit ses oreilles. Et en provenance des fermes qui prospéraient partout sur ces terres, elle put entendre les cris des coqs qui sommaient les derniers dormeurs de rejoindre le monde des vivants.

C'était une fabuleuse journée en perspective pour la plupart des habitants. Une de ces journées durant lesquelles la nature se parait de son plus beau costume. Ils auraient pu en profiter également … Mais ils n'étaient guère des gens normaux.

Maria jeta alors un coup d'œil à l'épée accrochée à sa ceinture, vérifiant une énième fois qu'elle l'avait apportée. La nuit dernière, elle avait rêvé l'avoir oubliée et s'être faite attaquer par des démons…

Sa plus grande peur était de croiser une de ces créatures monstrueuses. Joe disait qu'il n'avait rien vu d'aussi laid que ces êtres des enfers de toute son existence, et même si le nombre des années de vie de son petit frère était modeste, l'enfant avait eu le temps de voir assez d'atrocités pour peser ses mots justement.

Mais heureusement, elle ne voyait aucune de ces menaces à l'horizon.

- Dîtes, Alexandre, où nous dirigeons-nous ?

- Nous allons voir une connaissance lointaine, répondit-il en se concentrant sur la route. Elle m'a déjà prié de venir la voir au moindre problème.

- Mais pourquoi elle ? l'interrogea-t-elle doucement.

- Car elle a une réputation « particulière ». On dit qu'elle a des liens avec l'occulte et les démons… Avant, je refusais d'y croire, et je la prenais pour une folle. Mais maintenant je réalise que si tout ce qu'on dit à son sujet est vrai, alors elle pourrait nous être d'une grande aide en ce qui s'agit de repérer cette fameuse prison.

- Mais qui sait ? Les gens disent beaucoup de choses, et la plupart de ceux qui prétendent avoir des pouvoirs magiques sont des charlatans, pointa Maria. Je vous croyais plus malin que de vous appuyer sur des rumeurs sans fondements.

- Si je consens à accorder sa chance à cette femme, c'est que j'ai eu la preuve de ses compétences. Une de mes proches est allée la voir, et cette personne était très malade, malade au point que tous les médecins ont désespéré concernant sa cause. Mais grâce aux services de cette sorcière, elle a été guérie. C'était presque miraculeux… Donc j'estime que nous devrions au moins avoir recours à ses services au lieu de chercher comme des abrutis.

A ces mots, Maria se tut et décida de s'en remettre aux talents d'Alexandre. Il pouvait se montrer assez clairvoyant dans ce genre d'affaires après tout.

Elle se perdit ensuite dans ses pensées, et sans qu'elle ne le remarque, ils parvinrent à une chaumière à l'écart du village qui semblait ne pas avoir été construite hier.

Sans lui demander son avis, Alexandre l'attrapa par la taille et l'aida à descendre du dos de la bête. Elle n'apprécia pas le geste et le lui fit savoir mais ignorant sa colère, le jeune homme préféra mener son cheval vers l'arbre le plus proche au lieu de l'écouter.

Maria décida alors de se recentrer sur l'essentiel au lieu de réprimander le vent.

Pendant que son compagnon de voyage attachait leur monture à l'arbre non loin, la jeune fille eut ainsi tout le loisir d'inspecter le toit tombant et le jardin mort de la prétendue sorcière. Elle s'était précédemment dit que si cette femme avait effectivement des pouvoirs magiques capables de sauver des condamnés à mort, elle était donc tout à fait apte à bien entretenir sa maison … Mais ce n'était visiblement pas le cas.

Taisant ses préjugés, Maria suivit finalement Alexandre qui pénétra à l'intérieur de la minuscule propriété.

Arrivé au pas de la porte, ce dernier se mit à toquer d'une façon très correcte.

Mais il ne reçut aucune réponse.

- Oh, mais n'est-elle pas là ? se questionna-t-il en sentant des sueurs froides se former le long de son dos. Ce serait bien une infortune ! se désola-t-il, à deux doigts de la lamentation. Mais qu'importe, cela m'apprendra à fonder tous mes plans sur des paramètres qui ne dépendent pas de moi, ajouta-t-il tout bas.

Proche du désespoir, il se mit à toquer plus fort tout en se faisant connaitre.

- Madame Mathilde ! Madame Mathilde !

Cette fois non plus, aucune réponse ne se fit entendre.

- C'est moi ! Lord Albertwood ! cria-t-il. Vous m'aviez dit de venir vous voir au cas où j'aurais besoin de vous. L'heure est enfin venue, et j'ai grandement besoin de votre aide dans une affaire importante !

Étonnamment, dès qu'il fit part de son identité, le verrou de la porte tomba et celle-ci s'ouvrit.

- Oh, mais Lord Albertwood ! C'est un plaisir de vous voir !

Maria sursauta en voyant cette petite vieille femme surgir aussi précipitamment. Il fallait aussi dire que cette dernière était d'une rare hideur. Elle avait sauté sur Alexandre comme s'il était un gibier, et elle l'avait pris dans ses bras comme l'aurait fait une mère qui voyait son enfant revenir après une longue absence.

Remise de sa surprise après avoir constaté que cette soudaine apparition avait tout d'humain, Maria ne trouva rien à faire que d'être amusée par la posture crispée du jeune noble qu'on étreignait aussi soudainement. Quoi qu'il ait voulu laisser paraître sur le moment, Alexandre ne semblait pas du tout friand de ces familiarités déplacées.

Il fit néanmoins de son mieux pour enfouir son mécontentement et son malaise pour afficher le plus brillant des sourires.

- Oh, Madame Mathilde ! Comme c'est un plaisir de vous voir ! Mais dîtes-moi, vous êtes éblouissante aujourd'hui !

La vieille dame sourit à son tour, et Maria étouffa un rire de son côté. C'était drôle de voir Alexandre faire des courbettes à une femme qu'il ne regarderait qu'avec mépris dans d'autres circonstances.

- Petit coquin ! lâcha la bonne vieille en lui pinçant la joue. Mais c'est un honneur de recevoir le maître de ces terres ! reprit-elle en se raclant la gorge. Mais entrez, mon Lord! Et vous aussi, mademoiselle ! dit-elle en s'effaçant pour les laisser passer.

Ils entrèrent, et pendant qu'ils découvraient l'intérieur de la petite chaumière, la maîtresse de maison referma.

- Je ne vous cache pas que je ne travaille pas aujourd'hui, mais comment ne pas faire une exception pour le fils d'un homme aussi noble que le duc Albertwood et sa charmante accompagnatrice ? Prenez place, vous êtes les bienvenus ! les accueillit-elle en les rejoignant. Voudriez-vous quoi que ce soit comme breuvage ?

- Non, mais c'est très aimable à vous, refusa poliment Alexandre en prenant place à la table qui se trouvait au milieu de pièce. Je viens ici pour faire affaires.

- Oh ! s'exclama Mathilde.

Maria aurait pu jurer qu'elle avait vu les yeux de leur hôtesse se transformer en pièces d'or à la mention des affaires. Sous ses airs de matrone bienveillante, il s'agissait en fait d'une habile commerçante sachant parfaitement comment vendre ses produits et services, réalisa-t-elle.

Et si elle, Maria l'ingénue, avait pu le deviner, il ne faisait nul doute qu'Alexandre était au courant du double-jeu de cette femme âgée et qu'il allait être sur ses gardes pendant les négociations, négociations dans lesquelles la jeune fille ne voulait rien avoir à faire. Elle ne savait pas marchander.

Laissant le professionnel s'en occuper, elle se contenta donc de faire les cent pas dans le petit salon qui constituait, par ailleurs, la plus grande pièce de la chaumière exigüe. Pour tout dire, même la maison qu'elle habitait durant sa petite enfance était plus grande que celle-ci, et ses parents étaient loin d'être les plus riches du village.

Elle se mit à déambuler, intriguée. À part la table au milieu sur laquelle Mathilde et Alexandre discutaient, elle ne vit que de vieux meubles en bois contenant des objets de toutes sortes : des papiers, des livres, des bocaux ainsi que des fioles aux couleurs étranges … Maria s'approcha soudain d'un de ces meubles, piquée de curiosité.

Y était déposé un cadre protégeant le portrait sans couleur d'un visage de jeune fille. Le visage juvénile n'était pas beau, mais il captivait par ses grands yeux incolores, par ses yeux que l'artiste avait su capturer dans lesquels se reflétaient la tristesse, la fragilité, et la sourde acceptation de la fatalité … C'était ce regard dont lui avait parlé Alexandre, ce regard des gens qui sentent l'arrivée prochaine de la mort.

- Alors, entendit-elle soudain Mathilde dire, la sortant de ses pensées, vous cherchez ce renseignement…

- L'avez-vous ? s'impatienta Alexandre.

- Oh, oui, bien sûr. Mais tout à un prix, mon Lord. Il faut bien que les honnêtes travailleurs touchent une rétribution.

- Combien voulez-vous ?

- Oh, je doute que vous transportiez la somme suffisante sur vous… De plus, les gens de mon espèce trouvent que l'argent a bien peu de valeur, comparé à d'autres artéfacts, susurra-t-elle ensuite.

- Qu'entendez-vous par « artéfacts » ? questionna-t-il.

- Par exemple, je voudrais l'épée que transporte votre compagne…

Maria se figea à l'entente de ce gage et inconsciemment, elle porta sa main à son épée.

- Il en est hors de question, répondit fermement Alexandre. Cet objet a une grande valeur symbolique pour elle.

Voyant que son opposant était inflexible sur ce point, la sorcière dut trouver autre chose.

- S'il en est ainsi, je pense que le Saphir serait une bonne monnaie d'échange…

- Si vous voulez un saphir, c'est sans problème, approuva-t-il. Le trésor des Albertwood en regorge. Précisez seulement la taille et le poids de celui que vous désirez.

Mathilde eut un sourire en coin, puis secoua la tête.

- Non, non, non, roucoula-t-elle. Je veux le Saphir …

À nouveau, Maria sursauta et se demanda comment diable cette femme savait que la famille Albertwood possédait le Saphir. Mais, habitué à ce genre de discussions tordues, Alexandre demeura impassible.

- Je ne vois pas de quoi vous parlez, déclara-t-il tranquillement, les yeux fixés dans ceux de cette difficile commerçante.

- Oh ! rit cette dernière. Nul besoin de jouer les ignorants ! Je connais votre petite sœur, et je connais aussi la jeune femme qui vous accompagne … N'est-ce pas, Marinette ?

Maria était sur le point de dégainer son épée, mais un regard glacial de la part d'Alexandre le lui déconseilla catégoriquement.

- Prouvez ce que vous affirmez, répliqua-t-il posément.

Il avait beau garder son masque, on sentait tout de même une certaine inquiétude dans son ton.

- Qu'à cela ne tienne ! s'exclama la sorcière. Venez, penchez-vous, et je vais dire quelque chose qui prouvera mes dires.

Alexandre s'exécuta et elle lui chuchota quelque chose d'une voix si faible que Maria, à distance, ne put rien entendre. Elle constata uniquement que pendant que la vieille femme déversait son savoir dans ses oreilles, l'expression d'Alexandre passait d'un masque d'indifférence savamment étudié à une expression d'horreur.

Lorsque le jeune homme reprit son siège, on sentait bien qu'il n'était plus sûr de rien.

Il lui fallut ainsi quelques secondes pour se reprendre puis, il releva la tête et regarda de nouveau la vieille femme dans les yeux.

- Je ne peux vous accorder quelque chose que je ne possède pas, dit-il alors, mais j'ai assez d'or pour vous faire vivre confortablement dans un château avec autant de serviteurs que vous voudrez jusqu'à la fin de vos jours… En échange, je ne demande rien d'autre qu'un renseignement.

- Oh, soupira-t-elle, sans doute de déception. Votre père était un meilleur payeur…

- Ne parlez pas de mon père ! s'agaça-t-il. Je crois que vous en avez dit assez, ajouta-t-il plus doucement.

Quelles que soit les informations que cette vieille peau avait données à Alexandre, elles devaient être assez solides pour qu'il lui fasse désormais une grande confiance.

- Et puis, reprit-t-elle, feignant de ne pas l'avoir entendu, je sais que tout l'argent que vous possédez n'a aucune valeur à vos yeux. Moi, ce que je veux, c'est quelque chose qui vous briserait le cœur si vous deviez vous en séparer…

Tout en disant cela, la vieille femme fit un signe vers le bas. Alexandre baissa alors les yeux, et en réalisant de quoi elle voulait parler, ses yeux s'écarquillèrent.

- Vous ! … Vous ne ..., bafouilla-t-il.

Mathilde se contenta simplement d'hocher la tête avec un énorme sourire.

Alexandre en resta éberlué pendant une bonne minute. Voyant que sa délibération prenait trop de temps, Maria allait le presser quand soudain, il sortit un tissu – non ! Un châle – tout blanc de la poche de son veston et le tendit d'une main tremblante à la femme âgée. Celle-ci s'en empara avec la vitesse qu'y aurait mise un voleur, sans doute consciente du fait que son client pouvait révoquer sa décision d'un moment à un autre.

Elle porta alors le châle à ses narines et le renifla allégrement.

- Oh ! Quelle odeur ! s'enthousiasma-t-elle. On voit bien qu'il a couvert un ange et sa rose !

- Maintenant, remplissez votre part du contrat, murmura le jeune homme entre ses dents serrées, et donnez la localisation exacte de cette prison !

- Oh, mais il n'y a rien de plus simple ! fit-elle en fourrant le châle dans sa propre poche. Laissez-moi juste apporter le contrat de la vente !

Elle quitta la pièce en les laissant seuls et Maria eut alors enfin l'occasion de parler.

- Eh bien, nous avons gagné ! sourit-elle. C'était peu payé pour une si grande information !

- Taisez-vous ! la somma-t-il en la foudroyant du regard. Ne parlez pas de ce que vous ne comprenez pas !

- Mais…

Elle allait lui poser davantage de questions quand la vieille femme revint avec un papier, de l'encre, et deux plumes.

Elle en fit part à Alexandre, et celui-ci rédigea le document méticuleusement avant de le signer en même temps que la vieille femme. Lorsque leurs deux signatures s'imprégnèrent dans le papier, un sceau brillant émergea entre les deux, et Alexandre fut pris d'un malaise pendant un instant.

Maria le regarda avec stupeur s'écrouler sur la chaise la plus proche et essayer d'étouffer des gémissements de douleur.

- Que lui arrive-t-il ? s'écria la jeune fille en dégainant son arme.

Elle se jeta sur la sorcière, la plaqua contre la table, et pressa sa lame contre sa gorge comme elle avait souhaité le faire depuis le début.

- Dîtes-moi ce qui lui arrive ou je vous tranche la gorge ! ordonna-t-elle à Mathilde.

- Oh, mais il ne lui arrive que ce qu'il a demandé, expliqua calmement la vieille femme, presque d'un ton amusé. Je remarque qu'à part cette épée et les pierres, vous n'avez pas été en contact avec beaucoup de magie. Et puis, je n'oserai jamais faire du mal au fils de l'homme qui a aidé ma fille…

- Votre fille ?

Maria repensa au portrait qu'elle avait détaillé avant et fit immédiatement le lien.

- Oui, j'avais une fille, et puisque vous l'avez vue, vous pouvez affirmer qu'elle était parfaitement jolie de l'extérieur... Mais un mal la rongeait de l'intérieur, tout comme vous…

Déstabilisée par le comportement de cette mère meurtrie, Maria recula un peu, ne perdant pas pour autant sa position de combat.

- Seulement, reprit la sorcière en retrouvant sa liberté de se mouvoir, elle a vécu beaucoup moins longtemps que vous car à cette époque, je n'avais pas d'argent, et personne n'a accepté de m'en donner… Sauf le duc Albertwood. Mais malgré tout, soupira-t-elle. Ma petite fille mourut, preuve que l'argent ne peut pas tout offrir. Ensuite, j'étais misérable, je n'avais plus de mari, ni d'enfant, donc j'ai voulu mettre fin à mes jours… Ce qui m'a sauvé, c'est la passion qui m'a animée pour la sorcellerie et l'occulte. Maintenant, je suis capable de soigner toutes les maladies que peinent à comprendre ces pauvres médecins, moyennant finances…

- Pourquoi me racontez-vous tout cela ? lui demanda alors Maria, intriguée. Voulez-vous m'apitoyer pour que je vous épargne ?

- Mais vous ne constituez aucune menace pour moi, mon enfant, sourit la vieille femme. Vous avez beau posséder une arme qui vient de l'au-delà, vous êtes trop stupide pour l'utiliser à bon escient. Mais vous avez de la rage et du désespoir en vous, et j'aime ça … Si vous le vouliez, vous pourriez atteindre le sommet. Ne voulez-vous pas accomplir tous vos rêves ? Je voulais seulement vous prier de bien vouloir, quand vous serez en haut, voir ce qu'est devenue ma belle enfant …

- Vraiment, vous me dégoûtez ! s'indigna-t-elle. Je sais que je vais bientôt mourir, mais ce n'est pas la peine de vous moquer de moi !

- Je vous avais dit que vous étiez stupide, soupira alors Mathilde en jetant un coup d'œil au corps toujours immobile d'Alexandre. Dans tous les cas, ce cher Lord ne devrait plus prendre trop de temps avant de retrouver ses esprits. Le contact avec la magie peut être éprouvant les premières fois … Oh ! Mais voilà qu'il revient à lui ! s'exclama-t-elle ensuite.

Maria suivit son regard et constata qu'effectivement, Alexandre ne semblait plus avoir mal du tout.

En l'espace d'une ridicule minute, il se leva, la prit par la main, et l'entraina avec lui à la sortie sans jeter un regard à la sorcière.

- Mais qu'avez-vous ? lui demanda Maria en le suivant tant bien que mal. Avez-vous vraiment obtenu ce que vous cherchiez ?

Il ne lui répondit pas et l'aida simplement à monter sur le cheval avant de faire de même et de se mettre à galoper.

- Alexandre, vous allez bien ? lui demanda-t-elle, à présent effrayée. Alexandre, que vous a-t-elle fait ? S'il-vous-plait, répondez-moi ! Vous me faites peur !

- Oui, oui, je vais bien, nul besoin de vous inquiéter, répondit-il hâtivement.

La jeune fille soupira de soulagement.

- Mais où allons-nous ? le questionna-t-elle, plus détendue.

- N'avez-vous rien suivi ? Nous allons où nous étions censés aller !

- Alors, ce qu'elle a fait a vraiment marché ?

- Je ne préfère pas en parler, lui dit-il en restant concentré sur la route.

- Oh, mais moi, si ! C'est mon droit de savoir ce qui s'est exactement passé entre vous, tout était si sombre. J'étais à côté de vous, et je n'ai pourtant rien compris !

- Pourriez-vous arrêter d'être aussi désagréable ? la pria-t-il d'une voix cassante. Vous n'avez pas besoin de comprendre, simplement de me faire confiance. Votre devoir, c'est de dégainer cette épée quand on verra un de ces démons…. Si cette sorcière en a voulu, cela veut dire qu'elle est vraiment hors du commun.

- Je croyais qu'on le savait déjà, ça, fit-elle remarquer d'un air boudeur.

- Tout n'est que théorie jusqu'à ce qu'on obtienne des preuves, et on en a eu de sacrées plus tôt ! Maintenant, accrochez-vous à moi pour ne pas tomber, nous nous apprêtons à traverser une parcelle de terre sinueuse.

- Mais pourquoi vous ne … Ah ! Ralentissez ! Pour l'amour de Dieu ! Pourquoi aller aussi vite ! s'étrangla-t-elle en enfonçant ses ongles dans les vêtements du cavalier pour s'attacher à lui plus sûrement.

Mais Alexandre ne voulait plus y aller doucement, il ne l'avait déjà que trop fait. Maintenant, ce qu'il voulait, c'était courir, galoper si vite et si loin qu'il ne resterait de sa monture qu'une carcasse inanimée.

Il ne poussait pas cette pauvre bête à bout simplement pour rejoindre la forêt plus vite mais pour se défouler. Il avait une sérieuse envie de crier, de tomber à terre et d'égorger à mains nues le premier animal qu'il verrait … Si sa poitrine était pleine de rage, c'était pour remplir le vide qui s'y était installé en faisant un marché aussi terrible.

Mais aussi, il en voulait à son père.

Il avait beau ne pas avoir une grande estime de son géniteur, il ne l'aurait jamais cru capable de descendre aussi bas et de faire quelque chose d'aussi insensé ! Était-il conscient de ce qu'il faisait en … en les condamnant tous ? Maintenant, c'était à lui, comme toujours, de réparer ses erreurs !

Si Alexandre avait aimé son père, s'il avait reçu la moindre forme d'amour venant de ce dernier, sans doute aurait-il porté la responsabilité qui lui incombait à cause de lui avec davantage de bonne volonté. Mais vu qu'il avait toujours été traité par Jorge Albertwood comme un pantin seulement bon à remplir ses fonctions d'héritier, il prenait tout comme une corvée qui avait émergé de l'enfer pour lui empoisonner la vie.

Il n'avait pas encore un quart de siècle mais il avait déjà perdu sa mère, totalement perdu son père, et il n'avait connu que la cupidité de ses semblables sans jamais voir le moindre soupçon de bonté venir d'eux … Et maintenant, cette vie qui lui avait déjà arraché tous ceux à qui il tenait voulait lui arracher sa sœur.

Mais il allait tout faire pour l'en empêcher cette fois-ci. Et quel que soit le prix pour arriver à ses fins, il était prêt à le payer.

Ils allaient bientôt arriver en forêt, où galoper était hors de question, puisque le terrain était impraticable pour n'importe quel cheval. En plus, leur monture était déjà assez épuisée.

De son côté, Maria soupçonnait Alexandre d'avoir perdu un ou deux boulons pendant qu'ils étaient chez cette sorcière et elle avait peur de ce qui allait suivre. Mais puisqu'il semblait si sûr de lui-même et d'où il les menait, elle préféra le croire car il ne l'avait jamais déçue jusqu'ici. Et elle savait que quoi qu'il arrive, si elle trouvait qu'il était vraiment devenu dément, elle pourrait toujours lui trancher la gorge avec son épée… Mais aussi, elle s'inquiétait d'autre chose…

Depuis qu'ils s'étaient mis en route, elle n'avait cessé de ressentir un regard perçant traverser son dos… Il s'agissait peut-être juste de son imagination mais plus le temps passait, plus le sentiment devenait puissant et s'imposait à sa conscience.

Ils étaient suivis, elle le savait, et il ne restait plus qu'à en convaincre son compagnon de voyage.

- Alexandre, l'appella-t-elle alors qu'ils ralentissaient enfin en atteignant l'entrée de la forêt, je crois que…

- Nous sommes arrivés, la coupa-t-il en arrêtant le cheval.

Il descendit puis lui jeta un coup d'œil interrogateur.

-Allez-vous faire comme moi ou auriez-vous besoin d'aide ?

Maria inspecta rapidement la hauteur à laquelle elle se trouvait et considéra la proposition déguisée du jeune homme. Connaissant à peu près le noble, elle savait que sa gentillesse ne venait pas sans contrepartie et que souvent, cette dernière était un piège qui n'avait pour seul but que de l'humilier.

- Vous allez vous décider après le coucher du soleil ou à son lever ? la pressa-t-il en croisant les bras, la toisant du regard.

Vu l'irrespect qu'il lui réservait, sa décision était toute prise.

Alors qu'elle essayait de faire passer son pied de l'autre côté, elle fit un mauvais mouvement malgré tous ses efforts et vacilla légèrement, essayant tant bien que mal de retrouver une position convenable. Malheureusement, elle n'y parvint pas et bientôt, elle tomba…

Le sol était boueux puisqu'ils étaient à une saison où il pleuvait en abondance, elle s'attendit donc à tacher la jolie tenue qu'Alexandre lui avait réservée et à éclabousser en prime ce dernier en touchant la terre.

Mais cela n'arriva jamais.

Durant sa chute, elle avait fermé les yeux et lorsqu'elle les rouvrit une seconde plus tard, surprise de ne pas sentir la douleur se propager à travers tout son corps, elle réalisa qu'elle était effectivement à terre mais que Dieu lui avait offert un amortisseur, et le plus improbable de tous.

- Oh, mais que vous êtes idiote ! entendit-elle sous elle.

Elle reconnut la voix mais refusa d'y croire tant c'était invraisemblable.

- Mais levez-vous ! Je ne supporte pas de salir mon manteau, il coute une fortune !

Tant bien que mal, elle s'exécuta et son sauveur fit de même. En détaillant son visage, elle sut qu'il ne s'agissait pas d'un rêve.

C'était bien Alexandre qui l'avait rattrapée et qui avait ainsi sacrifié une très belle pièce de vêtement.

Interloquée, elle le regarda retirer son manteau pour révéler un veston noir au-dessus d'une chemise de créateur bleu marine, puis inspecter la trainée de terre sur le vêtement. En le faisant, il avait l'air presque de souffrir.

Remarquant qu'à cause de son caractère et de ses décisions motivées simplement par l'égo, elle avait ruiné une somptueuse pelisse et sans doute infligé une grande douleur au dos d'Alexandre, une culpabilité naquit au fond de son estomac qui parcourut les circuits de son corps pour finalement atteindre sa gorge et forcer le passage à travers ses lèvres scellées par l'orgueil pour sortir sous forme d'excuses.

- Pardon ! s'exclama-t-elle soudain, incapable de se contenir. Je suis vraiment une idiote, je ne voulais pas vous faire mal… Mais pourquoi m'avez-vous aidée ?

Lorsqu'il l'entendit, Alexandre détourna son attention de son manteau pour la lui accorder. Il la regarda droit dans les yeux, avec un sérieux qu'elle n'avait pas encore vu chez lui, ce qui la força à baisser la tête.

- Savez-vous au moins qu'une chute de cheval peut être mortelle ? Et si elle ne l'est pas, elle vous brise tout le corps. Croyez-vous que j'aie le temps de vous mener à un hôpital ?

Vexée, elle répondit d'une voix moins forte que ce qu'elle aurait souhaité.

- Hé bien, si vous vouliez que je vous écoute, vous auriez dû être plus gentil en me proposant de l'aide…

- Mais qui êtes-vous pour demander des égards ?! Je vous ai aidé à descendre la première fois et vous m'avez crié dessus, alors je vous ai laissé faire à votre guise la seconde fois mais vous avez failli vous tuer et avait réussi à me salir ! s'écria-t-il en jetant son manteau fichu par terre. Et vous osez insinuer que je suis le fautif ! Mais dans quel monde vivez-vous au juste ?!

Maria n'osa pas répondre, les yeux rivés au sol.

Il la dévisagea alors et remarqua à quel point elle semblait être soumise, effrayée par sa colère.

Maria garda les yeux baissés, se tortillant sur place. Parfois, la jeune fille osait poser son regard sur lui, mais en remarquant qu'il avait toujours l'air furieux, elle le baissait de nouveau et faisait mine de ne pas l'avoir regardé du tout.

Pour sa part, au lieu de se sentir content de l'effet qu'il avait sur elle, Alexandre était déçu et légèrement frustré. Il n'aimait pas les petites chattes obéissantes et repentantes. Il aimait plutôt quand elles miaulaient sauvagement pour défendre leur territoire, quand elles sortaient les griffes pour combattre et faire respecter leurs principes, ou même quand elles ignoraient leurs propriétaires si ces derniers oubliaient ne serait-ce qu'une fois de leur accorder leur part de nourriture. La docilité était l'apanage des chiens, c'était le trait des faibles, et les nobles chats n'en avaient que faire.

- Maria, regardez-moi ! lui ordonna-t-il presque.

Ce n'était clairement pas son envie, mais la jeune fille eut à ce moment la distincte impression qu'elle n'avait pas le choix. Quand elle leva les yeux, elle remarqua pourtant qu'Alexandre n'était plus en colère… juste dégoûté, ce qui était plus facile à supporter pour sa conscience.

- Écoutez-moi, Maria, car je vais vous donner un conseil qui va vous servir durant le reste de votre vie, reprit-il alors. Si quelqu'un vous dit que vous ne valez rien, remet injustement en cause votre discernement ou vos idées, ouvrez votre gueule ! Et qu'importe le résultat, une défaite est toujours plus honorable si elle a été précédée d'une résistance !

- D'accord, répondit-elle en hochant la tête. Mais je suis vraiment désolée !

- Soyez-en fière plutôt, sourit-il alors. Vous êtes la seule qui n'ait jamais réussi à me faire toucher la terre pour elle…

- C'est drôle mais j'ai l'impression que vous êtes le genre d'hommes qui prend maîtresse sur maîtresse, leur brise le cœur, puis s'en va, lui fit remarquer Maria, étonnée.

- Oh, vous êtes loin du compte. Je suis de ceux qui trouvent que la majorité des femmes sont laides, ou stupides, ou inférieures… En plus, je veux un mariage de raison.

- Ce sont les hommes de raison qui ont les cœurs les plus faciles à prendre, murmura-t-elle soudain.

- D'où tirez-vous cela ? demanda-t-il en arquant les sourcils.

- C'est une phrase que j'ai entendue un jour, et même si elle n'a jamais fait sens pour moi, je l'ai gardée dans ma mémoire.

- Vous avez d'autres phrases que vous ne comprenez pas ? s'amusa-t-il en s'étirant pour soulager son dos. Je crois qu'il faudrait prendre une pause maintenant, j'ai besoin de me divertir avec davantage de bêtises.

- Ce ne sont pas des bêtises ! s'écria-t-elle. Si autant de gens le disent, c'est que ce doit être vrai ! Ne croyez-vous donc pas en la sagesse populaire ?

- Vous voyez ! sourit-il.

- Quoi donc ? demanda-t-elle en avisant son environnement, essayant de distinguer quelque chose.

- Vous voyez que vous pouvez parfaitement vous défendre quand vous le voulez, spécifia-t-il, ce qui la fit se sentir idiote de prendre ses mots au sens littéral. Ne vous laissez plus marcher sur les pieds, la furie, même mal-placée, vous sied bien mieux…

Maria ne sut comment réagir à pareil compliment, alors elle prit l'étrangement sage décision d'agir comme si elle ne venait pas d'être flattée, et par une personne qui avait dit la mépriser un jour plus tôt.

Soit Alexandre était un filou ignoble qui n'hésitait pas à utiliser les sentiments pour arriver à ses fins, soit il avait plus de cœur que ce qu'il cherchait à montrer.

Le vrai caractère des individus a en effet tendance à se révéler dans l'adversité, quand il n'y a plus ni temps, ni confort pour écrire son script et faire ses répétitions de comédie sociale.

Par la suite, les deux compagnons de quête se surprirent ainsi à discuter normalement. Ils avaient choisi un coin clair pour s'y reposer et y manger leur déjeuner. Durant ce dernier, ils évitèrent néanmoins avec brio tous les sujets sensibles qui pouvaient les perturber davantage. À la place, ils se lancèrent dans des monologues sur des sujets que la moyenne des gens pourrait trouver ennuyeux, mais pour lesquels ils trouvèrent un intérêt commun.

Alexandre, même s'il avait tendance à beaucoup parler, réussissait à rester captivant en abordant le sujet des mines de diamants et leurs qualités à travers le monde. Maria trouva, ce jour-là, sa compagnie si agréable et grisante qu'elle en oublia tous ses soucis, ce qui eut de bonnes comme de mauvaises répercussions.

Dans tous les cas, ce fut un moment de paix comme ceux qui ne se répètent pas.

...

La prison de Torton, même si elle abritait des démons et des êtres étranges, était avant tout une prison politique, c'est-à-dire que son premier but n'était pas de contenir les prisonniers, mais d'en extraire tout ce qui était possible d'être extrait.

Ainsi, il y avait beaucoup de salles de torture dans lesquelles on faisait subir les pires atrocités aux démons.

Mais, à la place de mettre Undertaker dans une salle pleine d'objets pointus et de machines terribles, on s'était contenté de l'enfermer dans une pièce humide et très peu éclairée, dénuée de tout meuble à part une chaise sur laquelle on l'avait attaché. C'était ce qu'on appelait un traitement d'honneur chez les Purificateurs.

- Vous ne m'avez pas servi de thé, constata l'homme en question.

- Fine remarque, convint Caius. Je me demande si je dois être effrayé ou soulagé que vous ayez le mot pour rire malgré tout ce qui s'est passé…

- Oh, vous savez, j'ai déjà vu plus amusant, répliqua Undertaker en souriant.

- Ce n'est pas aussi banal que vous le dites, ne put s'empêcher de dire le directeur de Torton.

À les entendre ainsi discuter, on n'aurait pas pu deviner que l'un venait d'emprisonner l'autre et était sur le point de le torturer… Du moins, Caius tenait les instruments effroyables, mais ses mains tremblaient trop pour qu'il puisse en faire quelque chose.

Son prisonnier, de son côté, n'agissait en rien comme tel, le perturbant encore plus.

- Votre lame est rouillée, lui fit remarquer l'homme fou, et je remarque qu'il y a du sang noir dessus, ajouta-t-il en faisant la moue. Je suis déçu, je croyais que vous aviez plus haute opinion de moi que de me torturer avec des outils qui ont été usés sur des démons… Ces gens ont une hygiène épouvantable, vous devez le savoir, non ?

- Tous les vices du monde sont incarnés par eux. Donc oui, je le sais… Mais pourquoi posez-vous la question ?

- Juste pour savoir quelle mouche vous a piqué pour oser penser à me toucher avec de pareils ustensiles… Allez en acheter de nouveaux, et si votre budget vous le permet, achetez-vous du courage au passage…

Il avait noté que Caius n'arrivait pas à poser les mains sur lui… Mais comment aurait-il pu ne pas le remarquer ?

- Je … je …, bafouilla celui-ci. Undertaker, je ne…

- Je ne veux rien entendre, reprit le directeur des services funéraires d'un air hautain. Vous allez me ramener mon thé, et n'oubliez pas le sucre ! Ce serait la moindre des choses pour me faire patienter pendant que vous cherchez de nouveaux instruments de torture … Un de mes amis en vend de très bons, vous savez ? Si vous lui dîtes que je vous envoie, je pense qu'il vous fera une très bonne remise !

- Undertaker ! s'écria le vieil homme en tombant à ses pieds. Quand est-ce que vous allez comprendre que malgré tout ce que j'ai dit, je ne peux vous atteindre en mal ! C'est simplement au-dessus de mes forces !

- Alors pourquoi n'allez-vous pas chercher l'un de vos disciples ? proposa-t-il innocemment.

- Mais parce que personne ne vous veut du mal, et vous le savez très bien ! Alors, s'il-vous-plait, évitez-moi de faire la pire action de ma vie, acceptez de coopérer…

- Si je dois mourir pour quelque chose, ce sera pour mes principes, répliqua-t-il. J'ai fait des erreurs dans ma vie, des erreurs qui m'ont menées ici, mais je refuse d'en commettre d'autres.

Les genoux tremblants, Caius se releva et adressa à son ancien ami un funeste regard.

- Avant que je ne commence le travail, se résigna-t-il d'une voix enrouée, auriez-vous une dernière volonté ?

- Une tasse de thé ne serait pas de refus, répéta Undertaker.

- Comme vous voudrez, soupira Caius. Autre chose avant que je ne m'en aille ?

- Qu'est-il advenu de mes deux chérubins ?

C'était une demande innocente, mais en l'entendant, une étincelle passa à travers les yeux du vieux directeur, et un sourire diabolique prit place sur ses lèvres.

- Oh… Nous en avons pris le plus grand soin…

- Dites-moi, qu'y a-t-il de mal avec notre monde ? lui demanda-t-il.

- Je… Je ne…

Camille ne connaissait pas la réponse à cette question, et elle avait peur de dire une bêtise.

Derrière elle se tenait une montagne de muscles prête à lui décoller la tête des épaules à la moindre incartade, et elle ne voulait pas leur donner davantage de raisons de lui faire du mal.

Les Purificateurs avaient beau agir de façon brutale, ils étaient très organisés. Ils savaient très bien ce qu'ils faisaient, et leurs raisons étaient si troubles que Camille n'arrivait pas à comprendre la moitié de leurs agissements. Elle était néanmoins consciente que chacun de leurs faits et gestes cachait une intention tordue et perfide, mais elle n'arrivait jamais à deviner laquelle… C'était dans ce genre de situation qu'elle regrettait de ne pas être intelligente.

On l'avait séparée de Joe pour l'amener dans cette pièce humide et froide… Celle-ci était toute aussi sombre que la cellule dont elle venait de sortir, mais elle semblait propre et bien entretenue, bien qu'elle restât austère et peu accueillante.

Camille était convaincue que même l'intérieur d'un cercueil était plus agréable que les murs de pierres grises qui les entouraient… Elle tremblotait sur son siège en métal, sentant le froid s'insinuer sous sa peau… Les torches aux murs ne faisaient rien pour monter la température car, visiblement, elles étaient seulement là pour apporter un peu de luminosité au milieu de ces ténèbres.

Mais on aurait beau y mettre une réplique identique du soleil, Camille n'arriverait pas pour autant à deviner les traits de l'homme qui l'interrogeait… D'ailleurs, à peu de choses près, elle ne saurait même pas que c'était un homme. Il portait un masque qui couvrait tout son visage, et un capuchon recouvrait ses cheveux. De plus, la cape qu'il arborait dissimulait ingénieusement ses formes.

Mais il y avait des signes qui ne trompaient pas.

Par exemple, il avait une carrure d'épaules qui ne pouvait appartenir qu'à un homme, ou alors à une femme très hors du commun. Mais l'indice le plus évident de son sexe était sa voix rauque et profonde.

C'était une voix pour commander et réprimander, peut-être également pour insulter. Alors, elle fut prise de court quand il se mit à lui poser des questions existentielles.

- Êtes-vous sûre que notre monde est parfait ? lui demanda-t-il encore.

- Mais ce n'est pas ce que j'ai dit ! protesta-t-elle. Pourquoi me posez-vous cette question ?

- Pourquoi ne répondez-vous pas ?

- Je ne sais pas… Je ne connais pas la bonne réponse.

- Ceci n'est pas une épreuve mais une discussion, lui répondit-il alors. Je ne suis pas ici pour vous tester ou pour vous torturer, mais pour avoir un échange constructif et égal avec vous.

- Nous aurions pu avoir pareil échange sans que vous ayez à m'enlever, lui fit-elle remarquer tout bas, car elle savait qu'elle s'aventurait sur un terrain glissant.

- Notre cause ne permet aucune approximation ou erreur…

- Vous ne cherchez même pas à vous justifier ou à vous excuser ? s'étonna-t-elle. Quelle que soit votre cause, elle a intérêt à être grandiose pour vous permettre un tel culot !

- C'est parfaitement le cas, et c'est pourquoi je vous demande si notre monde est parfait. Pour vous, quels sont les plus grands fléaux sur cette terre ?

- Oh, il y en a beaucoup, réfléchit-elle alors. Il y a la mort, la pauvreté, la maladie, la souffrance, la solitude… La liste est infinie.

- Donc vous admettez que notre monde est imparfait ?

Elle cligna un peu des yeux pour éclaircir sa vision et par la même occasion ses pensées. La jeune fille ne semblait pas totalement comprendre ce que voulait dire ce Purificateur, mais instinctivement, elle répondit tout de même.

- Non, le monde n'est pas parfait, c'est même loin d'être le cas. Et je ne crois pas que vous trouveriez quelqu'un pour dire le contraire…

- Bien, et parmi toutes les imperfections de notre monde corrompu, quelles sont celles qui vous font le plus fait souffrir ?

- Je l'ignore, répondit-elle.

- N'avez-vous jamais souffert ?

- Mais si ! protesta-t-elle. Comme tout le monde, je suppose.

- Pourquoi avez-vous souffert ?

- Je ne pense pas que j'ai souffert à cause de ce qui m'entoure, mais plutôt à cause de plusieurs de mes choix… J'ai été la créatrice de presque tous mes malheurs, vous savez. Les autres n'ont fait que réagir à mes actions. Alors, je n'en veux ni au monde, ni à l'humanité, mais seulement à moi-même.

Il y eut une pause durant laquelle son interlocuteur ne répondit pas, et Camille eut la singulière impression qu'il la détaillait du regard, même si elle ne pouvait pas voir ses yeux.

- Alors vous n'avez aucune rancune contre ce monde ? Contre ses institutions ? Contre les autres ? la questionna-t-il à nouveau. Vous trouvez notre monde imparfait, corrompu, et vous n'avez aucune volonté pour le changer ?

- Oh si ! s'exclama-t-elle. J'aimerais bien changer quelques choses dans notre société, mais je crois que si j'avais l'intelligence et les compétences pour créer un nouveau système, vous n'auriez pas eu la moindre chance de me capturer… Et puis, peut-être que j'ai tort sur ce point, mais j'ai bien l'impression qu'aucun système politique ou social n'est parfait. Voyez-vous, j'ai été forcée de lire plusieurs ouvrages en latin sur les anciennes civilisations et leur point commun, c'était de toujours avoir cru qu'elles avaient mis au point le meilleur régime possible. Or, elles ont toutes fini par s'effondrer à cause d'un des rouages même de leur politique. Notre monde moderne peut très bien prétendre avoir trouvé la panacée, il n'en est pas moins plein de failles qui le poussera tôt ou tard à sa perte… Et c'est peut-être pour le mieux. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la plupart des gens aujourd'hui vivent mieux qu'il y a cent ans, et ceux qui vivront après nous auront encore de meilleures conditions de vie grâce aux progrès de la science et de la médecine. En plus, ce n'est pas comme si nos rois étaient des démons gouvernés par l'envie de semer le mal. C'est l'inverse. Je suis convaincue que la majorité d'entre eux, comme la majorité des êtres humains, veulent uniquement améliorer notre monde pour permettre à nos enfants et à nos petits enfants de prospérer. Nous sommes tous de bonne volonté, et chacun fait ce qu'il peut de son côté. Si vous voulez mon avis, je pense que croire que tous les êtres humains sont cruels et sans cœur est plus naïf que de croire qu'ils sont tous magnanimes.

À nouveau, un silence suivit sa déclaration, et elle en fut surprise. Camille se demanda ce que devait penser le Purificateur de son discours… Croyait-il qu'elle était profondément intelligente ou profondément stupide ? Après tout, elle n'avait fait que proférer des évidences qu'un enfant en bas âge aurait pu dire…

Un rire inattendu éclata alors dans la pièce, faisant trembler Camille de peur.

À présent, le Purificateur riait comme si les deux avaient eu une discussion amicale autour d'un thé de Chine. Pendant une seconde, la jeune fille douta du fait qu'il s'agissait bien du même homme qui l'interrogeait si sérieusement quelques minutes auparavant.

Visiblement, le Purificateur pensait la même chose la concernant.

- Êtes-vous sûre d'être Camille Teassa Albertwood ? lui demanda-t-il finalement. Ou avons-nous attrapé la mauvaise fille ? On m'avait assuré que vous étiez une imbécile inconsciente…

- Ce n'est pas flatteur, pensa-t-elle tout haut.

- Mais à ce que vous venez de dire, je crois qu'ils se sont trompés et que vous avez effectivement quelque chose entre les deux oreilles. Vous les avez tous leurrés… Mais quelle machination ! laissa-t-il échapper. Bien sûr, le Saphir ne pouvait élire une fille stupide, c'est plutôt nous qui avons été bêtes de croire que cela pouvait arriver… Vous avez une vision particulière du monde, et vous manipuler n'est pas aisé, lui accorda-t-il. Mais le point sur lequel vous m'épatez, c'est votre jeu d'actrice. Vous interprétez votre rôle de bécasse à la perfection… Et avouez-moi une chose, ici et maintenant, que nous puissions être quittes et commencer à discuter entre vrais gens d'esprit : vous saviez dès le début qu'on vous espionnait, n'est-ce pas ? Et à la place de débusquer nos agents et de les tuer, vous avez préféré les enfumer pour qu'ils récoltent les mauvaises informations, c'est bien cela ?

- Comment ? laissa-t-elle échapper, abasourdie.

Pour une raison, Camille se sentit prise au piège encore plus qu'avant.

Elle n'avait pas cru qu'il puisse interpréter sa modeste analyse comme du génie… Ou l'avait-il tellement sous-estimée qu'il voyait comme un miracle le fait qu'elle ne débite pas que des grossièretés ?

Elle réalisa alors qu'ils l'avaient espionnée pendant tout ce temps. Cela expliquait une bonne partie de leurs agissements. Ils savaient qui elle était, où elle habitait, et puisqu'ils l'observaient quotidiennement depuis un très long moment, ils avaient pu déterminer ses habitudes, son caractère, les personnes auxquelles elle était attachée et auxquelles elle avait affaire, ainsi que ses faiblesses … Jusqu'où leur savoir s'étendait-il au juste, ou n'y avait-il tout simplement aucune frontière qu'ils n'avaient pas franchie ?

- Vous ne voulez pas répondre ? présuma-t-il devant son silence.

Elle allait répliquer, mais il ne lui en laissa pas l'occasion.

- Je ne vous cache pas que nous avions pour projet de manipuler votre petite tête pour que vous adhériez à des idéaux bidons et que vous nous obéissiez au doigt et à l'œil… Mais puisque vous n'êtes pas aussi malléable qu'on l'avait prévu, je crois qu'il serait plus simple d'opter pour d'autres méthodes...

La mâchoire de Camille tomba malgré elle, et le désespoir ne tarda pas à teindre ses yeux sombres et fatigués à cause du manque de lumière… Or, dès cet instant, elle ne se souciait plus ni de sa fatigue, ni du froid qui rongeait sa chair. Tout ce qu'elle voulait savoir, c'était ce que signifiait au juste « d'autres méthodes » dans le langage des Purificateurs.

Lorsqu'il vit son expression terrorisée, celui-ci étouffa un nouveau rire, amusé par sa réaction.

- Je crois que je devine vos peurs, mais n'ayez aucune crainte, la rassura-t-il comme l'aurait fait un père.

Il se leva ensuite, marcha de son coté de la table, puis se mit derrière sa chaise, remplaçant le garde qui s'y tenait depuis le début de leur entretien.

Sentant sa présence juste derrière son dos, Camille cessa de trembler, comme si son corps se figeait. Elle sentit des mains froides jouer avec ses cheveux et les rassembler d'un seul côté pour révéler une partie de son petit cou pâle. En même temps que l'air froid embrassait sa chair qui jusqu'alors était couverte par sa crinière brune, des lèvres sèches se posèrent sur l'innocente peau, et elle sentit un souffle chaud frapper son menton.

Honnêtement, elle ne sut pas ce qui lui arrivait à cet instant, ni pourquoi elle n'avait pas le courage de refuser les attentions cet agresseur… Pourtant, elle ne voulait pas de ses lèvres sur elle, elle ne voulait pas de ses mains qui se baladaient sur sa poitrine pour palper ses seins juvéniles et presque inexistants, et elle ne voulait pas entendre ce qu'il avait à lui dire.

- Ne vous en faites pas, nous ne faisons aucun mal aux filles. Nous ne leur donnons que du plaisir...

Il avait enlevé son masque, mais elle ne voulut sous aucun prétexte tourner la tête pour apercevoir son visage. Car si elle voyait son visage, elle saurait définitivement que c'était un humain, un mâle et qu'il … la touchait.

Tout cela était un rêve, se disait-elle. Tout cela n'était qu'un rêve duquel elle allait bientôt se réveiller…

Elle refusa ainsi de croire que c'était la réalité, même quand elle sentit l'humidité de ses larmes sur ses joues.

Puis, elle pensa à autre chose. Elle se fit la réflexion que s'il s'agissait du plaisir qu'ils donnaient aux filles, alors quel genre de tortures pouvaient-ils faire subir aux garçons ?

Il y avait du sang sur le sol.

Ce fut la première chose que remarqua Caius, le grand directeur de Torton, lorsqu'il pénétra dans la cellule qui détenait le porteur du Rubis.

Bien sûr, le vieil homme en fut fortement ennuyé. Faire nettoyer ses sandales et sa robe souillées par une substance aussi impure que le sang n'allait pas être aisé.

Mais ce qui était encore moins aisé, c'était de bien voir dans une cellule de sa prison avec la lumière d'une unique torche. Il avait beau ne pas jouer selon les règles en matière de vieillissement, le temps ne s'arrêtait pas pour autant de dégrader son corps.

Il avait souvent mal au dos, et à l'approche de sa centième année, ses os étaient sur le point de craquer. D'un autre côté, il ne poussait presque plus aucun poil sur son menton… mais ce qui se dégradait le plus rapidement, et qu'il partageait avec bien des êtres vieillissants, c'étaient ses yeux. À son âge, et sans une luminosité convenable, il ne valait pas mieux qu'un aveugle de naissance.

Si Caius avait encore les yeux de ses vingt ans, ou si du moins l'un de ses subordonnés avait pris la peine de rallumer les torches qui s'étaient éteintes, sans doute aurait-il pu apercevoir le corps immobile de l'enfant sur le sol qui baignait dans une marre de son propre sang.

Mais si les yeux de Caius lui faisaient défaut, son flair restait inchangé, et il put sentir l'odeur infecte des larmes et du sang…

- Mais qu'on fasse un peu de lumière ! ordonna-t-il. Et qui est le damné responsable d'une telle puanteur ?

Aussitôt, toutes les torches aux murs furent allumées, et le vieil homme put distinctement voir le petit garçon aplati sur le ventre, le visage contre le sol, de sorte qu'on ne pouvait voir ses traits.

Caius, ignorant les Purificateurs sur place, se déplaça en faisant bien attention à ne pas salir davantage ses habits. Lorsqu'il se retrouva juste à côté du corps, il se baissa et releva la tête du petit pour examiner sa figure.

Malgré l'horreur dessinée sur ce visage meurtri appartenant à un si jeune garçon, le directeur ne broncha pas et se contenta simplement de vérifier que le sujet respirait encore. Ensuite, il laissa la tête retomber. Cette dernière s'écrasa sur le sol, mais Joe ne se réveilla pas pour autant.

Se tournant pour faire face à ceux qui étaient les responsables de cette œuvre, il fronça les sourcils.

- Vous auriez pu y aller plus doucement. Je vous ai demandé de le briser, mais ce n'était pas au sens littéral du terme.

- Si vous aviez juste vu à quel point il nous insultait ! s'exclama alors l'un des bourreaux, comme si avoir été invectivé était une justification.

- Ce n'était pas une raison pour lui arracher un œil ! répliqua Caius. Il faut qu'il reste capable d'utiliser sa pierre ! Le Rubis est la plus puissante pierre qu'on possède, donc nous ne pouvons pas nous permettre de la perdre.

- Mais ce gosse est remplaçable, lui, marmonna un autre bourreau. Même s'il meurt, nous pourrons facilement trouver un nouveau porteur pour la pierre. Tout le monde sait que le Rubis s'offre plus facilement qu'une prostituée de Church Lan.

- Quand bien même, reprit Caius en s'adressant aux deux Purificateurs. Pour qui vous prenez-vous ? Et si une urgence arrivait ici et maintenant ? Dois-je vous rappeler qu'Undertaker a des contacts à tous les étages du monde et qu'à n'importe quel moment, des ennemis pourraient surgir pour nous subtiliser les deux pierres ? En plus, ce n'est qu'un enfant ! s'écria-t-il. Ne me dîtes pas que vous avez été incompétents au point de ne pas savoir comment discipliner un simple bambin ! D'abord, c'est Camille Albertwood qui se révèle avoir un esprit critique, puis c'est ce gosse qui arrive à faire sortir des guerriers entrainés de leurs gonds ! Mais cette journée va de mal en pis, ma parole !

- Pour notre défense, osa répondre l'un des subordonnés, il ne s'agit pas simplement d'un gamin, je suis prêt à mettre ma main au feu qu'il est possédé par un démon. Un enfant de cet âge ne peut pas connaitre de pareilles injures, un enfant de cet âge ne peut pas être aussi téméraire, et un enfant de cet âge ne peut définitivement pas avoir une telle résistance à la douleur ! J'ai eu beau lui arracher trois ongles, il n'a lâché que de petits gémissements ! Pour le faire enfin réagir, il a fallu toucher à son visage, ce rejeton d'ordures !

- Et en ce qui concerne la porteuse du Saphir, elle nous a tous bernés ! Elle a joué aux ingénues pendant toute la période où on l'observait, et il a fallu l'enfermer pour qu'elle révèle son vrai visage. Mais je dois avouer qu'elle est un cas moins sérieux que ce gosse ! Elle, au moins, a accepté de se plier à nos questions. Lui, au contraire, ne faisait que répondre par monosyllabes ! Que vouliez-vous qu'on fasse ?!

- Que vous vous comportiez comme des Purificateurs ! lança le vieux directeur. Là, avec votre attitude puérile, vous ne méritez pas la moindre-

- M. Le Directeur ! M. Le Directeur !

Caius allait sévèrement réprimander les deux incompétents quand un messager de leur organisation, vêtu de noir, comme les autres, et à l'identité protégée par l'habituel masque sombre, pénétra dans la cellule précipitamment.

- Mais qu'avez-vous ? lui demanda le directeur en constatant son état, contrarié. Qu'est-ce qui peut bien causer pareille précipitation ?

- M. Le Directeur ! poursuivit le messager en reprenant son souffle. Un Dieu de la Mort est ici, monsieur ! Un Dieu de la Mort envoyé de la part des êtres supérieurs ! Un tel honneur ne nous avait pas été accordé depuis des siècles !

- Un Dieu de la Mort, vous dîtes ? répéta Caius, stupéfait.

Si les cheveux du bonhomme n'étaient pas déjà blancs, sans doute le seraient-ils devenus en apprenant cette nouvelle.

Maria et Alexandre reprirent leur route après s'être rassasiés.

Alexandre, comme à son habitude, avait mangé modérément comme il aimait le dire. Maria pensait qu'il exagérait un peu … N'avaler qu'un bout de tarte aux pommes était aussi modéré que de ne prendre qu'un litre d'eau pour explorer le Sahara. Même avec un peu de bon sens, elle ne comprenait pas l'envie qu'avait son compagnon d'être coquet.

D'ailleurs, elle n'avait jamais vu un homme prendre autant soin de lui-même qu'Alexandre.

Il aimait avoir une taille fine et élancée. Alors, il limitait sa consommation de nourriture au strict nécessaire.

Maria n'aimait guère ce comportement, elle trouvait que c'était aux femmes de manger peu et aux hommes de faire preuve de gourmandise. Un homme avec de la chair sur les os était toujours plus plaisant à regarder qu'une baguette chinoise en mouvement … Mais cela avait sans doute un lien avec son origine sociale.

Pour une personne qui avait compté les miettes de pain durant son enfance, un peu d'embonpoint avait tout pour plaire. Mais en ce qui s'agissait d'un individu dont l'estomac n'avait jamais logé la faim, le rapport avec la graisse était aux antipodes de l'amour.

Le choix du jeune Lord restait incompréhensible d'un autre point de vue car la mode masculine avait toujours été extrêmement clémente. Les hommes avaient le droit d'arborer le ventre large muni de gros mollets sans risquer de ne pouvoir fermer la ceinture de leur pantalon … Mais les modistes, qui étaient pour la plupart des hommes, n'avait pas cette même clémence envers les femmes.

Si une dame, surtout du Monde, ne voulait tacher son nom, elle se devait de rentrer dans l'une de ces robes cousues sur des modèles sans taille et dont la princesse Sissi avait été l'instigatrice. Malheureusement, le corps de toutes n'était pas adapté à ces vêtements si exigeants.

Mais par un heureux hasard, et pour palier à cette déficience de la nature, on avait inventé le corset. C'était une sorte d'instrument de torture qui serrait la cage thoracique en plus de soulever la poitrine et de l'amplifier. C'était une création aux allures magiques, et dont presque toutes les femmes usaient pour avoir cette fameuse prestance des modèles sur les gravures de mode.

Mais cette magie avait un prix, et il était assez couteux.

Après des années à porter quelque chose d'aussi serré, la taille se retrouvait déformée à l'âge adulte, ce qui endommageait le corps et causait de nombreuses maladies durant la vieillesse … Tout ça pour être belle ! Et dire qu'il y avait des femmes qui n'avaient besoin d'aucun artifice pour plaire, et qui de surcroit, par les seuls dons de la nature, arrivaient à éclipser toutes celles qui se munissaient de ces outils barbares !

Seulement, Alexandre ne subissait pas cette pression alors pourquoi faisait-il autant d'efforts ? Si peu manger représentait un effort pour lui, cela semblait être un trait de famille. Maria se souvenait en effet que Camille aussi avait un appétit de moineau. Lorsqu'elles avaient mangé ensemble chez Undertaker, Miss Albertwood n'avait fait que picorer son plat.

Ils étaient drôles dans cette famille, et leur sort avait de quoi aiguiser l'agacement.

Camille et Alexandre auraient mieux fait de naître pauvres, méditait la sœur de Joe, ainsi ils n'auraient eu aucun problème. Seulement, la vie avait voulu que ces deux êtres sans aucun intérêt pour la nourriture naissent sans jamais en manquer. Alors qu'elle avait décidé que Maria, qui aimait plus que tout le sucre et les mets gourmands, en soit privée.

La vie était tellement, mais tellement injuste ! pensa-t-elle en continuant de suivre Alexandre à travers la forêt.

Elle le détailla davantage à cet instant. Puisque son compagnon avait jeté son manteau par terre, disant qu'il ne pouvait pas porter quelque chose d'aussi sale, il était désormais seulement vêtu de sa veste et de son costume.

Marchant derrière lui, Maria remarqua alors l'ondulation de son dos en V. Elle devinait également des muscles sous cette chemise sur-mesure qui parfois moulait ses robustes bras. Ils devaient être si agréables au toucher…

Surprise par une pensée aussi inappropriée, elle baissa les yeux et essaya de songer à autre chose. Ce n'était ni le moment, ni l'endroit pour déshabiller un garçon du regard ! Et encore, elle ne déshabillait pas n'importe qui, mais Alexandre … N'était-elle pas censée le détester, lui et sa prétention ?

Or, et elle était bien placée pour le savoir, l'attraction physique n'avait rien à voir avec les sentiments. En plus, elle devait reconnaître que plus le temps passait moins le jeune Lord lui semblait antipathique. Elle l'avait côtoyé jour pour jour pendant une semaine, et sa première impression le concernant s'était nuancée.

Oui, ce jeune homme était prétentieux, méprisant et même cruel … Mais il était aussi honnête, travailleur, loyal et digne de confiance. Il ne lui avait jamais menti et il cherchait à révéler le meilleur d'elle-même. En plus, le fait qu'il ait accepté de se jeter à terre pour la sauver remuait quelque chose dans son petit cœur de jeune fille.

Car Maria était une jeune fille avant tout, et elle avait les mêmes passions que les filles de son âge.

Entrainée dans ses pensées, Maria perdit momentanément l'impression d'être épiée mais cela ne dura pas longtemps car au bout de quelques minutes, elle la retrouva. C'était étrange cette intuition, comme si un instinct primitif s'était révélé en elle.

La sensation était bien trop inhabituelle et puissante pour être fausse.

- Alexandre, l'appela-elle alors en se rapprochant de lui.

- Qu'y a-t-il ? demanda-t-il en baissant la tête pour rencontrer ses yeux.

Maintenant, ils marchaient côte-à-côte.

- Je crois que nous sommes suivis, lui confia-t-elle.

Le jeune homme se retourna, inspecta l'horizon un instant avant de hausser un sourcil.

- Je ne vois rien. Qu'est-ce qui peut vous donner cette impression ?

- Mais puisque je vous le dis ! insista-t-elle. Nous sommes suivis ! Je le sens, je le sais !

Le jeune homme eut alors un sourire en coin, ce qui exacerba la tension qui pesait sur les épaules de sa compagne.

- Vous sentez, donc vous savez ? rit-il en croisant les bras. C'est bien quelque chose de féminin, ça ! Mais je n'y crois pas. Je ne peux pas me baser sur un simple pressentiment, il me faut quelque chose de concret.

- Allons inspectez les environs dans ce cas ! lui proposa-t-elle. Il ne sert à rien de risquer de nous faire prendre alors que cet endroit est plein de gens malintentionnés et d'êtres démoniaques !

- Maria, je vais vous demander de me faire confiance, déclina-il alors en posant ses mains sur les épaules de la jeune fille apeurée. Je sais ce que je fais, lui affirma-t-il ensuite. Dans ce jeu, j'ai plusieurs coups d'avance. J'ai pris toutes les précautions nécessaires. Vous n'avez rien à craindre. Votre seul devoir est de veiller sur l'épée que vous portez et de la sortir au moment approprié. Bien que je crois que ce ne sera pas utile.

- Quel genre de plan tordu avez-vous manigancé ? lui demanda-t-elle, le fustigeant d'un regard à la fois effrayé et curieux.

- Vous n'avez pas besoin de le savoir, éluda Alexandre. De toute façon, une personne comme vous ne pourrait pas comprendre. Et mon plan, aussi tordu soit-il, est là pour sauver ma sœur et votre frère, rien de moins. Cessez de geindre et donnez-moi maintenant la main, conclut-il.

La jeune fille s'écarta et observa, abasourdie, la main tendue d'Alexandre.

- Pourquoi ? souffla-t-elle, car sa voix était coincée au fond de sa gorge à cause de l'émotion.

- Nous sommes main dans la main dans ce pétrin, alors autant le rester.

Comme convaincue par son argument, Maria s'empara de la main du jeune homme et la serra dans la sienne.

- Vous n'avez pas intérêt à me trahir ! le prévint-elle alors.

Il rit.

- Vous savez que je ne fais rien sans intérêt.

Ce rappel fit sourire la jeune fille qui put alors continuer sa route avec son compagnon sans trop de soucis. Cependant, cette sensation d'être épiée ne diminua pas. Au contraire, elle s'intensifia au fur et à mesure de leur route.

Mais cette fois, elle préféra ignorer ses instincts en se disant que quoi qu'il arrive, elle avait une épée surpuissante et le cerveau d'Alexandre pour se protéger.

D'ailleurs, la main du grand frère de Camille était chaude malgré le froid. Qui l'aurait cru, avec son cœur de glace ?

Marcher à ses côtés était en un sens gratifiant. C'était la preuve qu'elle ne le dégoûtait pas autant qu'il le prétendait. Pour autant, ils n'étaient pas sur un pied d'égalité.

À l'entrée de l'imposante porte de la prison de Torton se tenait une grande figure masculine.

Cette figure, en plus d'être d'une taille remarquable, possédait une silhouette fine et athlétique. On devinait à ses caractéristiques une certaine agilité et une force physique des plus prédominantes. Et effectivement, cet homme qui n'en était plus un depuis des lustres avait besoin d'une force incommensurable pour accomplir son travail.

Ce travail pouvait cependant être classé parmi les plus éprouvants qui soient, l'individu trouvait le moyen de toujours se tenir droit et de porter des vêtements impeccables.

Bien sûr, lorsqu'on travaillait au nom des êtres supérieurs, on ne pouvait se permettre d'enfreindre à l'immense prestige des gardiens de l'espèce humaine en se tenant de travers ou en étant mal-vêtu.

Les Anges sont des êtres moraux avant tout, et qui font tout pour faire triompher la justice et la bonté.

Dans un monde où la mort est la seule issue possible, où les âmes humaines sont à la portée de tous les dangers et des envies des êtres les plus perfides qui existent, leur Moralité s'était dressée et avait évincé les forces du Mal, comme la lumière qui met un terme par sa simple présence à l'obscurité.

Tenir un rôle aussi important que de récolter les âmes des mortels provoquait tous les respects, et sans doute, si les humains connaissaient l'existence des Dieux de la Mort, ces derniers seraient plus vénérés que la Vierge et son enfant béni. Seulement, et de par leur position même, les Dieux de la Mort avaient pour interdiction formelle de s'approcher des êtres humains et de révéler leur vraie nature hors des cas exceptionnels.

Les cas exceptionnels étaient définis par les êtres supérieurs, et cette visite à la prison de Torton en faisait partie.

Les Purificateurs avaient beau adorer et faire de leur mieux pour servir les Anges, ces derniers ne leur accordaient aucun crédit et faisaient tout leur possible pour ne rien avoir à faire avec eux. Ceci était la raison pour laquelle ils n'avaient pas envoyé un de leurs serviteurs depuis des siècles à cette pauvre organisation d'humains minables qui essayaient de s'élever au niveau des immortels grâce à leur magie pathétique.

Cette mauvaise considération générale des mortels de la part des Dieux de la Mort ne fit que se confirmer lorsque ce dernier vit le directeur de la prison de Torton – censé être le meilleur qui soit dans le monde des humains – rappliquer comme un chien docile aussitôt qu'on lui eut fait part de la venue de William T. Spears.

En effet, Caius gagna l'entrée de la prison aussi rapidement que si on lui avait dit que l'espèce démoniaque avait été exterminée.

Il avait beau être âgé, cela n'empêchait pas son corps de produire des performances incroyables quand la situation s'y prêtait.

- Oh, grand William Spears ! dit-il en atteignant le Dieu de la Mort, essoufflé. Que me vaut le grand honneur de vous recevoir ?

Sans préambules, le Dieu de la Mort parla.

- J'ai appris de sources sûres que vous détenez les pierres de Vladimir, est-ce vrai ?

- Oh, mais oui ! confirma le vieil homme. Après tant d'années de labeur et de recherches désespérées, nous avons réussi à mettre la main sur ces joyaux aux pouvoirs sans pareils !

- Et que peuvent faire ces pierres au juste ? demanda William, toujours impassible.

Glacé par le ton de la divinité, Caius se reprit. Il redressa son dos courbé alors qu'il retrouvait son souffle, se tint droit sur ses deux jambes, et fit de son mieux pour regarder son important invité dans les yeux. Ce qui s'avéra être une tâche ardue, le Dieu de la Mort étant plus grand que lui d'au moins deux têtes. Il put seulement pénétrer dans le regard ambré de son interlocuteur.

Il remarqua alors que les yeux du Dieu de la Mort étaient moqueurs et il se sentit intimidé.

Pour un observateur extérieur, voir un vieillard ployer devant un jeunot pouvait prêter à rire. Seulement, le plus vieux et le plus expérimenté dans la pièce n'était pas celui qu'on croyait. Caius n'avait même pas vécu un siècle tandis que William en avait traversé quatre.

La profession de ce dernier avait beau être éprouvante, répétitive et parfois ennuyeuse - car une fois qu'on avait jugé dix âmes humaines, on les avait toutes passées en revue - elle offrait cependant une qualité attrayante : ses praticiens étaient insensibles au temps. L'angoisse commune qui agrippe les humains quand ils jettent un œil à l'horloge, qu'ils voient les aiguilles bouger et qu'ils réalisent que chaque seconde qui passe ne peut être récupérée, ne peut même pas poser un doigt sur les Dieux de la Mort.

- Nous ne savons toujours pas ce que peuvent exactement faire ces pierres, débuta Caius. Voyez-vous, c'est toujours une affaire de recherches. Seulement, et ce qui est sûr, c'est que rien qu'avec ces deux pierres, nous avons un avantage certain sur le peuple démoniaque. Sans nous aventurer dans des attentes insensées, nous pouvons dire que dès que nous mettrons au pas les porteurs de ces pierres, c'en sera fini de tous les diables.

- Dès que vous aurez mis au pas les porteurs ? reprit William. Cela voudrait dire qu'ils ne sont pas conciliants et qu'ils ne veulent pas participer à la sauvegarde de l'humanité ?

- Disons que l'un est difficile à convaincre et que l'autre est trop maligne pour inspirer la confiance, précisa Caius en tordant ses mains qui commençaient à devenir moites.

- Oh. Pourriez-vous me mener à l'un d'eux ?

- Mais oui ! Mais oui ! s'empressa d'accepter Caius.

Quel que soit le motif qui puisse motiver le grand Dieu de la Mort à vouloir rendre visite aux élus des pierres, pensa le vieux directeur, il était tout à fait sage d'accéder à se requête. Il fallait en effet rentrer dans les bonnes grâces des êtres supérieurs par tous les moyens.

Ainsi, et puisque Joe était hors d'état de recevoir n'importe qui à part la mort, Caius accompagna William à l'entrée de la cellule où on avait mis la porteuse du Saphir.

Bien sûr, et même si c'était complètement inutile puisque Camille était totalement impuissante sans sa pierre, les deux hommes furent escortés de plusieurs gardes pour rendre visite à cette fameuse jeune fille qui avait eu l'immense privilège d'être choisie pour contrôler la pierre de l'Eau.

Arrivés à la porte, on l'ouvrit donc pour révéler, blottie dans un coin, l'enfant en question.

Il n'y avait qu'une seule torche allumée mais pour William, elle n'était même pas nécessaire. Habitué à l'obscurité, il s'approcha de la jeune fille, devançant le directeur et les gardes, et s'accroupit à ses côtés.

Camille était recroquevillée sur elle-même, le front sur les genoux. Elle était tendue et tremblait de froid comme de peur. Le Dieu de la Mort remarqua alors que sa robe était salie de poussière et qu'elle était déchirée, révélant une épaule squelettique et pâle sur laquelle dénotait une trace de morsure.

Il attrapa sa tête de ses deux mains gantées pour la forcer à le regarder.

Comme il était attendu, la jeune fille opposa une faible résistance, croyant que c'était encore un de ses bourreaux. William étant bien plus fort qu'elle, son regard rencontra ainsi inévitablement le sien.

Lorsque les traits familiers et les yeux ambrés du Dieu de la Mort se révélèrent à elle au lieu de cet effroyable masque noir, les yeux de Camille révélèrent alors un soulagement infini.

Elle allait parler quand il plaqua son doigt contre sa bouche pour l'en empêcher.

Elle comprit.

- Qu'en pensez-vous ? demanda le directeur de la prison. N'est-elle pas mignonne ? On dirait une petite fille.

- C'est une enfant, répondit William en se relevant.

- C'est une peste, oui, lâcha Caius en allant au-devant de la jeune fille à son tour.

Il la prit par les cheveux, ce qui la fit grimacer, puis se mit à secouer sa tête.

-Cette adorable enfant a joué avec nos agents pendant des mois et des mois … Et on n'y a vu que du feu ! Je ne fais pas confiance aux menteuses dans son genre.

- Pourriez-vous me montrer comment elle utilise sa pierre ?

- Oh, mais le Saphir est sous grande surveillance, répondit le directeur. L'extraire de sa cachette prendrait tant de temps, nous n'avons surtout pas envie d'embêter Votre Grandeur...

- Vous dîtes que le Saphir est caché, qu'en est-il du Rubis ?

- Le Rubis est lui aussi sous haute surveillance. Voyez-vous, Undertaker est un personnage dangereux et nous n'avons guère envie que ses acolytes surgissent à l'improviste et nous subtilisent notre plus puissante arme.

- Le Rubis est donc la plus puissante pierre ? demanda le Dieu de la Mort.

- Indéniablement, le Saphir ne peut même pas s'y comparer ! affirma-t-il.

- Pourtant, je croyais que, d'après l'ordre naturel des choses, l'eau éteignait le feu et qu'ainsi le Saphir avait un ascendant certain sur le Rubis.

- Peut-être, mais les porteurs des pierres ne se battent pas entre eux, c'est contre-nature. Et cela ne va jamais se produire alors pourquoi s'en inquiéter ?

- Nous vivons dans un monde bien étrange, répliqua William, un monde où l'imprévisible doit être prévu, un monde dans lequel le pire se produit contre et malgré tout, un monde où il n'y a ni repos, ni soulagement … Un dirigeant digne de ce nom doit savoir tout ce que je viens de dire et si ce n'est pas le cas, il n'est digne d'aucune aide.

Caius déglutit.

Il savait bien sûr qu'il n'avait rien à se reprocher mais à chaque mot du Dieu, et à l'appui de ces yeux ambrés qui le détaillaient comme s'ils voulaient lui arracher la peau pour voir comment se comportaient sa constitution mourante et ses muscles flasques, il avait l'impression d'être visé.

Sous l'effet de la peur, et sans même le savoir, le directeur de la grande prison de Torton relâcha la chevelure de la pauvre Camille qui assistait à l'interaction des deux hommes avec des yeux écarquillés.

Si elle y prêtait autant d'attention, c'était parce qu'elle croyait que c'était à travers cet entretien que son destin se jouait. Elle n'était pas loin du compte.

Seulement, elle n'avait pas prévu de voir William écourter la discussion.

- Mais bon, lâcha ce dernier en baissant les yeux sur la jeune fille, si le Rubis est la pierre la plus puissante, je ne vois aucune utilité à rester avec une personne qui ne peut pas l'utiliser. Quittons cet endroit et allons voir où se trouve la pierre du Feu car j'ai toujours eu la sincère envie de la voir.

- Qu-Quoi ?! balbutia Camille. Mais ne me laissez pas ici ! Je vous en prie ! Je veux partir ! Par pitié, William !

Avant qu'elle ne puisse terminer sa phrase cependant, un violent coup de pied du Dieu de la Mort lui en plein ventre lui coupa le souffle.

Le choc fut si violent qu'il propulsa le corps fragile de Camille contre le mur, comme si elle n'était rien d'autre qu'une poupée de chiffon. La jeune fille agrippa ensuite son estomac dans l'espoir de faire disparaitre la douleur mais cette dernière resta logée dans ses entrailles.

- N'osez pas me parler, entendit-elle alors William lui dire avec un mépris évident, je n'ai que faire des vermines de votre sorte !

Et cette fois, étouffée par la peur, elle n'osa effectivement pas répliquer, gardant la tête baissée.

- Vous voyez maintenant pourquoi nous n'aimons pas bien les traiter ? renchérit Caius. Ces vermines se permettent tout, et avec tout le monde ! Elles n'ont aucune conscience de leur rang, ni de leurs droits, donc il est inutile de se montrer bienveillant avec elles. Il faut à chaque instant leur rappeler leur place.

Et pour appuyer ses propos, le directeur de la prison agrippa Camille par les cheveux si fort qu'il en arracha une mèche entière. Celle-ci ne put retenir un cri tandis que l'homme se penchait vers elle.

- Excuse-toi, lui ordonna-t-il. Excuse-toi à l'égard du Grand Dieu de la Mort qui rapportera ton âme aux être supérieurs ! Excuse-toi !

Si Caius ne faisait aucune menace, c'était qu'il n'ignorait pas qu'il ne pouvait la tuer. Elle était trop précieuse à leur cause. Le Saphir, quoi qu'on en dise, était un avantage indéniable dans n'importe quelle lutte. Jusqu'à présent, cette adolescente était la seule à pouvoir le contrôler, ce qui ne disait rien des critères de sélection de la pierre. S'ils venaient à perdre Camille, ils perdraient avec elle peut-être la seule chance de pouvoir un jour utiliser les pouvoirs de l'élément de l'Eau, il était donc inenvisageable de la tuer.

Seulement, ils ne pouvaient pas risquer qu'elle se dérobe à son rôle de protectrice de l'humanité ou qu'elle refuse d'obtempérer avec eux. Alors il fallait la briser.

Il fallait la priver de toute fierté, de tout espoir, de tout amour propre … Il fallait la détruire à force de tortures et d'humiliations, et écrabouiller chaque petite réflexion de son esprit jusqu'à ce qu'elle oublie appartenir même à la race humaine et qu'elle ne sache plus qu'obéir aux ordres des Purificateurs.

Et d'après le regard vitreux qu'elle arborait et ses tremblements, ils étaient en bonne voie pour y arriver.

- Pardon, dit-elle alors à l'adresse du Dieu de la Mort, complètement soumise.

Ce dernier se contenta d'hocher la tête, ce qui satisfit grandement le directeur de la prison. Il était fier de montrer aux représentants de l'au-delà qu'il savait contrôler ses prisonniers, même si dans ce cas précis il ne s'agissait que d'une petite humaine sans défense.

Mais si Caius n'avait pas été aussi préoccupé par son orgueil à cet instant, peut-être aurait-il vu le nuage de pitié et de tristesse qui traversa les yeux jaunes de William alors qu'il observait la figure squelettique et pétrifiée de la jeune fille.

Et même s'il réussit à chasser cette expression d'empathie envers elle de ses traits, la pitié ne cessa pas pour autant d'agiter ce qui restait de son pauvre cœur de Dieu de la Mort alors qu'il suivait Caius en dehors de la cellule.

Avant que le garde ne referme la porte, il jeta ainsi un dernier coup d'œil à la stature de Camille qui se confondait avec les ténèbres.

Il espérait sincèrement que leur plan allait marcher, sinon il craignait le pire pour elle.

Mais quand bien même réussirait-elle à sortir de cette prison et ne croiserait-elle aucun démon pour le reste de ses jours, serait-ce suffisant pour la sauver ?

Après tout ce qu'elle avait vu dans cette prison, après tout ce que ces gens lui avaient fait subir, réussirait-elle à reprendre une existence normale ?

La réponse à ces questions était non.

Dès l'instant où elle avait touché le Saphir, elle avait perdu le droit à toute normalité. Elle avait beau ne pas mériter ce qui lui arrivait, elle ne faisait que subir les conséquences de ses actes.

Tout se paye, rien ne s'oublie.

La nuit était tombée sur eux alors qu'ils arrivaient au milieu de la forêt.

Visiblement, la prison de Torton était si loin qu'on ne pouvait la rejoindre en une journée de marche alors il fallut faire campement pendant la nuit. Ils étaient fatigués et il était impossible de se repérer dans les ténèbres épaisses dont s'était tapissée la forêt.

Heureusement pour eux, leur panier contenait assez de nourriture pour leur permettre de tenir quelques jours sans retourner au manoir des Albertwood.

Maria n'irait pas jusqu'à dire que cette journée avait été calme, mais elle avait été beaucoup moins mouvementée que ce à quoi elle s'était attendue.

Ils n'avaient rencontré aucun ennemi durant leur route, ce qui, à la place de la soulager, lui procurait une sorte de frustration inexplicable. Elle avait l'impression que quelque chose lui échappait… Et puis, il y avait cette persistante impression d'être épiée qui ne s'était pas fait oublier.

Elle savait que tout cela faisait corps avec le « plan » d'Alexandre, ce plan si brillant qu'elle, pauvre esprit, ne pourrait jamais comprendre … Pour concevoir une telle opération, il fallait un esprit hors du commun et des habilités spectaculaires mais ces dernières ne semblaient pourtant pas assez développées pour s'acquitter d'une tâche dérisoire.

Regardant Alexandre essayer de faire du feu sur le petit tas de bois qu'il avait pu ramasser, elle ne put s'empêcher de sourire. Le voir ainsi trimer sur une tâche aussi simple était plus que drôle.

Le grand et fier Alexandre Albertwood était faillible. Il n'arrivait pas à faire du feu.

- C'est inutile, lui fit savoir Maria du coin où elle était assise, le bois que vous avez ramassé est trop mouillé. Il ne prendra pas feu !

Il leva ses yeux sombres sur elle et lui jeta un regard qui eut sur elle l'effet d'un coup de revolver. Son sourire s'effaça et elle ne put s'empêcher de déglutir pour ravaler sa peur. Elle venait sûrement de l'énerver en faisant remarquer l'évident, mais c'était très divertissant de le rabaisser de temps à autre.

- Si vous êtes si douée que ça, vous auriez dû venir avec moi ramasser du bois au lieu de rester ici à vous reposer !

- J'étais essoufflée ! lui rappela-t-elle. L'effort excessif n'est pas recommandé pour ma maladie. Et puis, ajouta-t-elle avec un regard brillant, même si j'avais voulu vous accompagner, vous auriez refusé, en bon et excellent gentilhomme que vous êtes !

Il souffla du nez et détourna ses yeux avant de se recentrer sur sa tâche.

- De toute façon, vous n'auriez rien pu faire de bon en m'accompagnant, marmonna-t-il.

Elle était à une certaine distance de lui, assise sur une nappe qu'ils avaient étendue sur l'herbe pour ne pas salir leurs vêtements, ce qui faisait qu'elle ne l'entendit pas exactement. Mais pour une raison qui ne regardait que son instinct, Maria était prête à mettre sa main au feu que c'était désobligeant.

Désormais, elle savait que les mots d'Alexandre, aussi tranchants de vérités qu'ils étaient, n'étaient pas toujours le reflet sans failles de ses pensées.

Il avait beau être totalement différent de sa sœur, il partageait néanmoins un trait de caractère très remarquable avec elle, et c'était la sensibilité.

Alexandre était sensible, et quoi qu'on en dise, il lui restait un petit cœur. Ce cœur avait beau être meurtri, mutilé par une vie de dédain paternel, d'ignorance maternelle, de faux-semblants sociaux, de coups-bas politiques et financiers, il était toujours là et il battait de toutes ses forces dans la poitrine de ce jeune homme.

C'était grâce à ce cœur qu'il était avec elle pour aller secourir sa sœur, c'était grâce à ce cœur qu'il lui avait servi du chocolat chaud hier, c'était grâce à ce cœur qu'il l'avait rattrapée alors qu'elle tombait de cheval précédemment dans la journée …

Smatch !

Le fil de sa pensée se retrouva interrompu lorsqu'elle vit surgir dans son champ de vision un feu, un vrai.

- J'ai … réussi ! entendit-elle soudain.

Elle reporta alors son attention sur son compagnon de route pour voir qu'il frétillait sur place, un sourire étendu d'une oreille à l'autre, un feu encore plus ardent dans les yeux que celui qui se nourrissait du bois. Il avait un air de petit garçon qui se délectait d'une petite victoire sur la vie comme si c'était un accomplissement digne de l'âge d'or de Napoléon Bonaparte.

- Vous voyez ! lui lança-t-il en montrant le feu. Vous voyez, mauvaise langue, comme j'ai réussi à le faire malgré vos dénigrements !

- Bravo, mon grand, bravo ! se moqua-t-elle en se mettant à applaudir sans conviction.

Son attitude condescendante effaça le sourire d'Alexandre.

- Vipère ! Vous êtes juste jalouse parce que vous savez que vous n'auriez pas pu faire mieux !

- Réussir à faire du feu à partir d'un aussi mauvais bois est prodigieux, admit la jeune fille en s'en rapprochant avec la nappe.

Elle l'étala sur le sol pour se rasseoir.

- En plus, qu'est-ce qu'une vipère ?

- Une créature que vous ne voulez pas croiser, avoua Alexandre, car il ne voulait pas lui mentir.

- Vous continuez à m'insulter, Alexandre, et moi qui croyais que nous étions bons amis maintenant...

- Je ne serai jamais votre ami, Maria. Sortez-vous cette idée de la tête, lui conseilla-t-il alors en prenant place à ses côtés pour profiter du feu qu'il avait allumé.

Il faisait très sombre, et la luminosité apportée par les flammes était la bienvenue.

- Ou quoi ? le provoqua gentiment Maria avec un coup de coude.

- Ou vous souffrirez beaucoup. Je ne suis pas un bon ami, je n'ai jamais eu d'amis à vrai dire … Et puis, pour éprouver de l'amitié, il faut apprécier la personne. Mais comment puis-je vous apprécier alors que cela me demande toutes mes forces pour vous tolérer ?

Il se tourna ensuite vers elle et lui adressa un petit sourire. Ainsi, Maria put détailler les contours de son visage et elle fut frappée de constater à quel point il était beau. Vraiment, il devait faire tourner la tête à plus d'une femme.

- Au moins, vous ne m'êtes pas indifférent, lui fit-elle remarquer en se mordant les lèvres.

Cette fois, elle le fit rire. Pas autant qu'hier, mais elle provoqua au moins chez lui une petite réaction.

- Oh, mais vous êtes plus intelligente que ce que je croyais ! approuva-il en plaçant sa main dans ses cheveux pour lui gratter légèrement le scalp.

C'était presque un geste de tendresse. Avec le petit sourire confiant qu'elle lui donnait, il était impossible pour lui de se retenir de la taquiner un peu.

Pourtant, il ne taquinait jamais personne d'habitude.

- Je suis peut-être intelligente mais je ne le serais jamais autant que vous

- Au moins, vous êtes clairvoyante sur un sujet !

- Il va falloir travailler concernant votre égo par contre, ajouta-t-elle.

- On dit pourtant que la confiance en soi attire les autres comme les fleurs attirent les abeilles.

- Vous devriez peut-être aller voir dans le dictionnaire car vous vous méprenez au sujet de la définition de « confiance en soi ».

Cette fois, il éclata vraiment de rire et Maria l'observa tandis que des spasmes de joie le traversaient tout entier.

- C'est bien, Alexandre, vous êtes sur la bonne voie. Accepter de rire de sa personne est la première marche vers l'humilité, le félicita-t-elle, un peu de mauvaise foi.

Elle se moquait clairement de lui et elle espérait juste qu'il ne le prendrait pas mal cette fois. En fait, elle remarquait que pour s'attirer le respect d'Alexandre, il ne fallait pas passer par quatre chemins. Tout ce qu'il y avait à faire, c'était de lui tenir tête. Lord Albertwood n'était pas du genre à apprécier ceux qui s'aplatissaient devant lui pour le satisfaire. Il les considérait au mieux comme des subordonnés.

En revanche, dès qu'une personne semblait ne pas suivre le courant qu'il imposait, et à juste titre, il se mettait à la respecter.

- Savez-vous que vous êtes la deuxième femme au monde qui ose me contester vraiment ? lui dit-il lorsque son rire se fut calmé.

- La deuxième ? s'enquit Maria.

- Oui, la deuxième, confirma-t-il. Vous auriez pu être la troisième si Camille avait plus de mordant. Mais elle est globalement toujours d'accord avec moi. Et quand ce n'est pas le cas, c'est pour quelqu'un d'autre qu'elle me défie,jamais pour elle-même.

- Et qui est la première ?

- Une vaurienne que je compte virer dès que mon père aura trépassé, répondit sombrement Alexandre.

Maria déglutit. Elle se dit à cet instant qu'elle ne voudrait pour rien au monde échanger sa place contre celle d'une personne que Lord Albertwood détestait.

- Vous ne devez pas l'aimer, osa-t-elle dire alors, choisissant soigneusement ses mots.

Elle avait beau savoir qu'elle s'aventurait sur un sujet sensible, elle ne pouvait s'empêcher de vouloir en savoir plus sur cette personne qui tenait une place si peu enviable dans l'estime de son compagnon de voyage.

- C'est le cas de le dire ! soupira Alexandre. Cette bestiole m'a fait tellement de mal durant mon enfance que je ne pourrais jamais lui pardonner, même si son salut en dépendait.

- Aïe ! ne put s'empêcher de lâcher Maria, piquée dans ses croyances religieuses.

Cela fit sourire Alexandre.

- Elle s'appelle Miss Kavioski pour tout vous dire. Un très joli nom, ne croyez-vous pas ? plaisanta-t-il.

- N'est-elle pas russe ?

- Je ne le sais franchement pas, répondit Alexandre en haussant les épaules. Ce n'est pas comme si je me souciais assez d'elle pour lui demander ses origines.

Ils continuèrent ainsi de parler et Maria fut entrainée dans le récit d'une partie de l'enfance d'Alexandre Albertwood.

Elle avait cru tout au long de sa vie que pour rendre un enfant heureux, il ne suffisait que de beaucoup d'argent. L'argent paraissait en effet être la solution à tous les maux de la terre, la recette ultime de la félicité.

Mais elle remit cette croyance en question quand elle apprit que même si on avait assez d'argent pour en faire une montagne du haut de laquelle on pouvait toucher la lune, il suffisait d'un père trop exigeant, d'une mère malade et absente, de la compagnie de maîtres d'études plus soumis les uns que les autres, pour transformer ce qui devait être l'un des plus faciles et prospères débuts d'existence en une succession de jours ennuyeux et sans significations …

Maria n'était pas brillante, c'était un fait.

Tout ce que lui disait Alexandre, elle l'avalait d'une traite sans se dire que peut-être il mentait, ou qu'il ne lui faisait part que d'une partie des faits.

Car ceux qui avaient eu l'occasion de le côtoyer pendant plus de temps savait qu'il avait beaucoup de choses à se reprocher, qu'il n'était pas la personne la plus facile à vivre, et que même s'il avait traversé des événements pénibles, ce n'était en rien une excuse pour racheter ou justifier tous les crimes qu'il avait commis pour atteindre le sommet.

Mais à cela, Maria n'eut pas l'esprit de songer une seule minute, submergée par la compassion que lui inspirait le récit d'Alexandre.

Et si quelqu'un était arrivé et lui avait dit en quoi ce que lui disait le jeune homme était faux, elle aurait refusé d'en entendre un mot.

Le jeune homme s'interrompit pourtant un instant au milieu de sa narration, profitant du silence de la forêt pour déployer ses oreilles et écouter les environs avant de se pencher vers Maria.

Il posa ainsi sa main sur son épaule et plaqua ses lèvres contre son oreille de sorte à ce qu'elle put sentir son souffle chaud contre son oreille froide.

- Prenez votre épée en main, murmura-t-il.

Sa voix n'avait rien de pressant, seulement ses mots étaient assez évocateurs de l'urgence de la situation.

Instinctivement, la main de Maria alla se poser sur son épée.

Elle faisait une confiance aveugle à Alexandre.

Elle aurait beau le dénigrer sur plusieurs points, elle ne pourrait jamais nier qu'il s'agissait d'un excellent stratège. Et lorsqu'il suspectait un danger, c'était qu'il y avait lieu de s'inquiéter.

Et effectivement, c'était vrai. Il y avait de quoi s'inquiéter.

- Halte-là ! fit soudain une voix derrière eux.

Les deux jeunes gens se retournèrent brutalement pour trouver un homme grand, très bien fait de sa personne, et vêtu d'un costume noir.

À le voir ainsi, on aurait pu croire qu'il s'agissait d'un homme d'affaires ou d'un banquier compte tenu de son accoutrement très élégant mais il n'en était rien.

Maria ne se fit pas avoir : elle reconnut l'uniforme ainsi que la baguette qu'il tenait à la main. D'ailleurs, après avoir vu Ronald, elle n'aurait pu se méprendre.

Il s'agissait d'un Dieu de la Mort.

C'était des êtres puissants et il fallait être un imbécile pour ne pas le croire. Donc, la prudence était absolue lorsqu'il s'agissait d'interagir avec eux.

Maria connaissait l'approche à adopter pour rentrer dans les bonnes grâces de ces divinités et ne pas provoquer de duels inutiles avec eux. Cependant, Alexandre ne connaissait ces hommes qu'à travers les livres. Sa réaction était donc à craindre.

Elle allait lui imposer la prudence quand il se remit sur ses deux pieds avant de sourire à l'inconnu.

- Bonsoir, monsieur, lui dit-il d'un ton très cordial, j'espère que vous allez bien. Que nous vaut le plaisir de vous rencontrer en pareil endroit et à une telle heure ?

- Je pourrais vous retourner la question, Alexandre Albertwood..

Les yeux du concerné s'élargirent et pendant une minute, il ne trouva rien à dire si bien que sa bouche restât ouverte.

Comment ces gens savaient-ils son nom au juste ?

Qu'importe, la surprise du jeune homme ne dura que peu de temps car il se reprit aussitôt qu'il le put.

- Nous sommes en pleine excursion, ma compagne et moi, lui répondit-il tout aussi calmement que possible. Mais une question ne peut répondre à une autre, donc j'aimerais savoir ce que vous faîtes ici également. Aussi, je serais extrêmement content de savoir d'où vous me connaissez car j'avoue ne pas me souvenir de vous avoir rencontré quelque part.

Le Dieu sourit alors.

- Alors ce qu'on dit est vrai. Vous êtes vraiment un bon petit négociateur.

- Petit ? s'étonna Alexandre. Veuillez mettre à jour vos informations. Je frôle le quart de siècle, monsieur !

- Cela n'a aucune importance. Tout ce que je souhaite, c'est vous voir partir maintenant, Lord Albertwood.

- Ah ? fit-il en croisant les bras. Quelle demande singulière ! Ce devrait plutôt être à moi de vous la faire car voyez-vous, et jusqu'à preuve du contraire, je me trouve sur mes terres.

- Si nous vous demandons de partir, Lord, c'est pour votre propre sécurité. Ce qui va se passer ici cette nuit sera fort dangereux. Donc, si vous tenez à rester en un seul morceau, il vaudrait mieux retrouver la chaleur de votre maison.

- Une maison n'est pas chaleureuse si on n'est pas avec ceux qu'on aime. De plus, je n'ai peur de rien, et encore moins de vous … Mais bon, que risque-t-il de se produire cette nuit ?

- Cela ne vous regarde pas, répondit froidement le Dieu de la Mort.

Il voulait, en adoptant une attitude distante et mystérieuse, insuffler une sorte de peur au jeune homme lui faisant face. Mais il adoptait la mauvaise stratégie par rapport à Alexandre car rien n'est plus tentant pour un jeune homme que l'appel de l'interdit. En plus, pour impressionner le futur Duc, il fallait se lever aux aurores !

- Je refuse d'obtempérer si vous ne me révélez pas vos motifs exacts, répliqua ainsi le Lord, imperturbable.

Son refus d'obéir au Dieu de la Mort était une provocation claire et nette dont il ne pouvait pas comprendre tous les tenants et aboutissants. Pour autant, Alexandre avait beau ne pas connaitre les Dieux de la Mort, il devait au moins avoir une idée de leur importance ou de leur puissance, ce qui aurait dû appeler un comportement respectueux envers eux.

Mais Maria comprenait son attitude car elle savait que si son compagnon de voyage croyait que ces nouveaux arrivants n'étaient que des gueux, il était logique qu'il leur parle comme à un chien sale.

Alors même si elle savait que le Lord avançait ses pions avec beaucoup d'intelligence, elle ne pouvait s'empêcher de resserrer son emprise autour de son épée, prête à la sortir à la moindre hostilité.

Et par la façon dont le visage du Dieu de la Mort se contractait, cela ne tarderait pas.

- Si vous êtes bouché, je réitère mes propos : partez d'ici !

- Ou quoi ? lança Alexandre en croisant les bras à nouveau.

- Ou nous prendrons les initiatives nécessaires.

- J'aimerais bien les voir, tiens ! Qui êtes-vous pour prendre quelque initiative que ce soit !

Le Dieu de la Mort leva sa baguette pour lui répondre et une lumière bleue en surgit, aveuglant les deux humains.

Rapidement, Alexandre et Maria sentirent ensuite leurs membres se paralyser mais au même moment, la lumière bleue s'éteignit brutalement. Les deux jeunes gens purent alors retrouver progressivement leur vue.

Une scène bien singulière se présenta alors à eux.

Ils virent un nouvel intervenant, un grand homme vêtu de noir aux allures de majordome, s'interposer et fondre sur le Dieu de la Mort.

En une seconde, il l'attrapa par le col de son uniforme, le souleva et se mit à lui donner des coups de poing qui auraient pu faire tomber un arbre. Le visage de la divinité se fit déformer par les coups et bientôt, il sombra dans l'inconscience, laissant sa baguette s'échapper de ses doigts, baguette qui toucha bientôt le sol peu avant de s'y faire rejoindre par son propriétaire.

Bien qu'Alexandre affichât un certain étonnement, ce dernier ne pouvait en aucun cas égaler sa joie de voir l'ennemi terrassé. Se sachant en terrain conquis, il fonça donc rapidement vers le corps du Dieu de la Mort près duquel se tenait l'homme massif et ramassa sa baguette sans se soucier de cet être qui lui avait arrangé la situation aussi rapidement.

Celui-ci d'ailleurs ne bougeait pas et Maria tenta de se remettre en mouvement pour les rejoindre mais sous le choc de la dernière scène, elle trébucha et bascula en arrière, incapable de se rattraper. Alors qu'elle allait toucher le feu toujours en train de brûler, une main s'interposa cependant pour la sauver de ce sort.

Brûler n'était pas la plus jolie mort qu'on pouvait désirer, c'était compréhensible.

Pourtant, lorsque la jeune fille leva les yeux, s'attendant à voir Alexandre qui se serait débrouillé pour venir la sauver comme la dernière fois, elle trouva à la place des yeux bleu clair ainsi qu'un sourire malin, et sa main se resserra autour de son épée pour frapper l'inconnu.

C'était un homme.

Et bien qu'il l'eût sauvée d'avoir la cervelle brûlée, Maria n'hésita pas une seconde à l'attaquer.

Heureusement pour l'inconnu, malheureusement pour celle qui voulait l'atteindre, il réussit à empêcher l'épée de lui couper la gorge en se laissant tomber en arrière. Mais tout de même, il n'échappa pas entièrement au coup de la jeune fille puisque sa joue se fit sévèrement couper.

Sur son visage délicat si peu habitué aux impacts se forma alors une cicatrice du coin de son œil jusqu'au bout de son menton. C'était le genre de cicatrice qui, à moins d'être traitée sous les délais les plus courts, laissait une empreinte indélébile sur le plus jeune des visages.

Il n'eut cependant pas l'occasion de réaliser l'énormité de l'affront qui avait été fait à sa figure puisqu'il se retrouva bientôt à terre, le bout tranchant d'une lame au niveau de son œil et deux pupilles aussi bleues que les siennes en train de le sonder d'en haut comme font les aigles en train de jauger leurs proies.

De cette position dominante, Maria eut ainsi tout le loisir d'examiner ce nouvel arrivant et de réaliser à quel point il était loin de l'image qu'elle s'en était faite.

Si elle avait pris la peine de s'en prendre à lui, bien qu'il n'ait rien fait pour s'attirer son courroux, c'était parce qu'en ces temps d'incertitude et de dangers, elle avait parfaitement compris qu'il fallait se méfier de tous. Si elle hésitait à tuer, ce serait elle qui mourrait.

Seulement, celui qu'elle menaçait n'avait rien d'effrayant, au contraire. Il s'agissait d'un blondinet aux traits fins, grand certes, mais si chétif qu'on voyait clairement qu'il n'y avait aucune force dans ses bras osseux.

- Je vous sauve et c'est ainsi que vous me récompensez ? lui sourit ce dernier depuis la terre.

Maria fronça les sourcils et posa un pied sur le ventre de l'arrogant pour le faire taire.

- Mais que se passe-t-il ici ? entendirent-ils soudain.

Tout ce petit monde présent s'interrompit pour prêter attention à cette nouvelle intrusion. La voix de ce trouble-fête était indéniablement masculine et elle venait d'en haut.

Levant les yeux, Maria faillit laisser tomber son épée en voyant de qui il s'agissait.

En effet, cet individu au moins ne lui était pas inconnu.

Flottant dans les airs, on pouvait voir un blond à lunettes portant l'uniforme des Dieux de la Mort et la baquette qui l'accompagnait.

- Ronald, murmura-t-elle doucement, presque avec effroi.

Elle ne connaissait pas Ronald personnellement mais du peu qu'elle avait vu de lui, elle savait que c'était quelqu'un de très gentil et honnête, toujours prêt à rendre un service. Durant le peu de fois où elle avait pu le côtoyer, la jeune fille n'avait eu aucune raison de penser qu'il pouvait être violent ou colérique.

Tout du moins, elle n'avait jamais provoqué sa colère ou assisté à un événement qui pouvait l'énerver.

Elle se demandait donc comment il allait réagir en apprenant qu'un de ses compagnons avait été tué et en voyant Alexandre en train de fouiller son corps comme de jouer avec sa baguette.

- Alexandre, faites attention ! C'est encore un Dieu de la Mort ! cria-t-elle à l'adresse de son compagnon de voyage.

Celui-ci tressaillit mais ne se laissa pas pour autant déstabiliser. Prenant son courage à deux mains, le jeune Albertwood leva ainsi la tête et répondit à la question de Ronald avec l'aplomb d'une personne qui avait tout sous contrôle.

- Il se passe, Dieu de la Mort, que nous avons été attaqués par l'un des vôtres ! Craignant pour notre vie, nous nous sommes défendus. Seulement, ce faible homme a péri, informa-t-il en désignant l'étrange majordome toujours docile à ses côtés.

Ronald atterrit gracieusement, regarda les environs puis fixa intensément Alexandre qui ne parut pas perturbé. Même pas un petit peu.

- Alexandre Albertwood, lâcha le Dieu de la Mort avec dédain. Je suis ravi de faire enfin votre connaissance...

Cette fois, Alexandre sembla déstabilisé. Ce n'était pas ce à quoi il s'attendait.

- Votre camarade vient de mourir et c'est tout ce que vous avez à dire ? lui fit-il remarquer. Je croyais que vous étiez solidaires et dotés de sentiments, vous, les Dieux de cette foutue Mort, alors pourquoi ne réagissez-vous pas autrement ?

- D'abord, dit Ronald, on ne jure pas quand on est en présence d'adultes, petit, et deuxièmement, si on devait faire un bal de l'anormalité, vous et votre famille auriez la première danse.

Maria vit malgré l'obscurité le rouge monter aux joues pâles du Lord. Ronald savait exactement quels mots employer pour le mettre hors de lui.

Alexandre allait répliquer quand Ronald le devança.

- J'aimerais vraiment avoir une bonne discussion avec vous, petit Albertwood, soyez-en sûr. Mais ce n'est ni le moment, ni l'endroit pour discuter … Ce qui m'amène à ma prochaine question : que faites-vous ici ?

Maria déglutit car elle savait que la question l'englobait aussi. Pour autant, elle ne perdit pas le contrôle de l'homme qu'elle avait en dessous d'elle, sa confrontation avec Camille lui ayant appris la vigilance.

- Nous sommes là pour venir en aide à ceux que nous aimons, répondit Alexandre.

- Voilà qui est nouveau, rit Ronald sans humour. Depuis quand vous souciez-vous d'autrui, Albertwood ? Je vous signale que vous êtes responsable du suicide de vingt personnes en plus de la mort de deux d'entre-elles, rien que cette année … Et d'après les souvenirs que nous collectons lors du jugement de vos victimes, vous semblez traiter tout le monde comme de la boue sur vos bottes.

Alexandre en resta un instant coi. Mais comme il était un expert de la joute verbale, il sut reprendre ses armes et répliquer.

- De quel droit vous mêlez-vous de ce que je fais de ma vie ou de comment je traite mes semblables ? Vous devriez plutôt me remercier ! Chaque jour, je nettoie ce monde de ces vermines fragiles qui ne méritent pas de procréer. Et puis, cela ne vous fait-il pas plaisir d'avoir plus de compagnons ? L'éternité doit être longue lorsqu'on est tout seul …

Cette dernière phrase pouvait sembler anodine, elle avait même tout d'une rhétorique pâteuse et enfantine, mais lorsqu'on bénéficiait de toutes les informations nécessaires, on se rendait compte du génie machiavélique derrière cette simple remarque.

- Comment osez-vous ! s'indigna ainsi Ronald en s'élançant vers lui.

Prenant peur, le jeune homme agita la baguette du Dieu de la Mort qu'il s'était approprié dans l'espoir de contrer Ronald mais ne réussit pas à l'activer à temps. Il ne pouvait pas non plus compter sur le tas de muscles derrière lui et il le savait.

Subséquemment, il se retrouva soulevé dans les airs alors que le Dieu de la Mort essayait de l'égorger. Seulement, et alors que Maria criait, Alexandre réussit à faire fonctionner la baguette.

Boum !

La sœur de Joe ne sut pas ce qu'avait fait Alexandre et ce dernier n'était pas plus apte à expliquer la chose puisqu'il avait manié l'objet venu de l'au-delà sans finesse, mais il avait provoqué une explosion.

Celle-ci ne fit aucune étincelle ou lumière, juste un bruit puissant ainsi qu'une douleur atroce. Il semblait que la baguette ne s'était pas seulement attaquée à l'ennemi, mais aussi à celui qui la maniait.

Ainsi, Ronald et Alexandre furent projetés l'un loin de l'autre de sorte à ce que Alexandre atterrisse contre un arbre et à ce que Ronald tombe à quelques pas de Maria qui, de son côté, observait la scène avec horreur au milieu de la clairière.

- Alexandre ! Ronald ! Allez-vous bien ?! s'écria-t-elle en se ruant vers Alexandre et laissant ainsi derrière elle cet homme qui maintenant ne représentait aucun danger à ses yeux comparé à ce que pouvaient faire ces deux-là.

En arrivant près du Lord, elle constata avec soulagement qu'il n'avait rien de grave. Il respirait convenablement, et à part une brûlure sur la joue, il semblait plutôt bien, quoi qu'à moitié assommé. Il était hors de danger. Elle décida alors de lui laisser un peu de temps pour se reprendre pendant qu'elle allait inspecter le Dieu de la Mort.

Elle approcha Ronald et lui tendit la main pour l'aider à se relever. Ce dernier, toujours sonné de s'être trouvé aussi prêt de l'explosion, mit un certain temps pour distinguer la main offerte. Maria remarqua ensuite qu'il la regardait avec une certaine méfiance. Elle lui répondit par un sourire désolé et voyant sa culpabilité, Ronald prit la main qu'elle lui tendait pour se remettre sur pied.

- Salut Maria, la salua alors le Dieu de la Mort une fois debout. Je ne croyais pas vous revoir dans de telles conditions, ni avec une telle compagnie...

- Moi non plus... Seulement, Ronald, je vous prie d'excusez Alexandre, il est très emporté !

- Vous avez vu comment il m'a parlé ! se justifia Ronald.

- Vous n'auriez pas dû le provoquer ! s'indigna Maria en tapant du pied contre le sol, ses yeux bleus enfoncés dans les yeux jaunes du Dieu de la mort. Vous connaissez son caractère et vous avez été le premier a commencé les hostilités, alors autant l'avouer !

- Bien, bien … Calmez-vous, Maria...

La jeune fille ferma les yeux et prit une grande inspiration pour obtempérer. Lorsqu'elle les rouvrit, elle se sentait mieux.

- Où est Mr. Landers ? Savez-vous où on pourrait le trouver ?

- Il ne doit pas être très loin, répondit le blond. Il doit être en train de coordonner les équipes à l'heure qu'il est …

- Les équipes ?

- Oh oui ! se souvint-il soudain. Les équipes que nous avons mobilisées pour infiltrer cette satanée prison de Torton. Nous avons appris que les Purificateurs avaient pris en otage Undertaker ainsi que les deux pierres, donc les être supérieurs nous ont donné leur aval pour détruire cette prison.

À cette déclaration, la jeune fille en laissa tomber son épée. Puis, ce fut au tour de ses larmes de tomber.

- Mais qu'avez-vous ? Dites-le-moi ! la pria Ronald en voyant son éruption soudaine d'émotions.

- Ne vous en faites, murmura-t-elle en essuyant ses larmes. Je suis juste si … si contente ! Si vous saviez seulement combien vous venez de me soulager maintenant ! Cela veut dire que vous allez sauver mon frère et Camille ?

- Evidemment ! Ils sont tous les deux précieux lorsqu'il s'agit d'affronter ces satanés démons ... En plus, ajouta-t-il d'une voix plus basse, je ne vous cache pas que cela nous embarrasse qu'une organisation d'humains comme celle des Purificateurs dispose d'autant de force.

- Et pourquoi cela ?

Ce n'était pas Maria qui avait parlé mais bien Alexandre qui venait de se relever et qui se trouvait à une distance d'environ un mètre d'eux à présent.

Les sourcils de Ronald se froncèrent en remarquant que le jeune Albertwood s'était relevé et avait retrouvé ses esprits. Or, son désagrément aurait sûrement été divisé de moitié s'il n'y avait pas eu un autre jeune homme aux côtés du futur duc, un jeune facilement reconnaissable grâce à son sourire amusé et à ses yeux bleus perçants : c'était le comte Trancy.

- Alors, alors, alors, fit ce dernier en arrivant près du duo que formaient Maria et le Dieu de la Mort. C'est un privilège d'enfin vous rencontrer. Sir Ronald, moi, c'est Alois Trancy, vous devez me connaitre ?

- Oui, alors là, je vous connais … D'ailleurs peu de mes collègues ne vous connaissent pas, pas après les choix de vie que vous avez faits …

Cette phrase que Maria ne put comprendre car elle ne connaissait pas le moins du monde le comte Trancy, Alexandre put en capter toute la signification, d'autant que Claude était celui qui les avait aidés un peu plus tôt.

- Je suis ravi d'être une personnalité aussi connue, rit le comte.

Il ne semblait pas, de son côté, se soucier de ce qu'on pensait de lui du côté des Dieux de la Mort.

- Pourquoi ne voulez-vous pas que les humains puissent se défendre contre les forces de l'au-delà ? demanda à nouveau Alexandre, frustré de ne pas avoir reçu de réponse.

- Eh bien, c'est que les humains sont connus pour leur manque de délicatesse et qu'ils ont des tendances mégalomaniaques, répondit Ronald en fronçant les sourcils. Mettre en leurs mains de puissantes sources de magie est dangereux pour nous comme pour le reste de la population humaine. J'ai été humain, Albertwood, donc je sais ce que je dis lorsque j'affirme que cette espèce devrait se cantonner au monde plat et normal auquel elle est habituée … Et d'après ce que vous venez de vivre, vous ne pouvez pas le nier. N'auriez-vous pas voulu que votre sœur n'obtienne jamais le Saphir et que jamais vous ne soyez mêlé à ce genre d'affaires ?

Alexandre fusilla le Dieu de la Mort du regard, bien obligé d'en convenir.

- Donc, reprit Ronald, que faites-vous tous ici ?

Ce fut Maria qui répondit la première.

- Comme vous l'a dit Alexandre, moi et lui sommes ici pour secourir Camille et Joe. Par contre, je ne sais pas qui est cette personne, fit-elle en pointant le comte Trancy du doigt.

Ce dernier lui sourit alors, prenant doucement sa main pour la baiser délicatement.

- Je suis le comte Trancy, Miss Maria, et je suis enchanté de faire votre connaissance. Lord Albertwood ici présent m'a beaucoup parlé de vous et vous a si bien flattée au téléphone que je ne pouvais patienter jusqu'à notre rencontre. Et si vous voulez savoir pourquoi je suis là, c'est pour vous épauler, comme me l'a demandé Alexandre Albertwood, car j'ai un ami très singulier dont vous avez pu mesurer les talents il y a peu.

Comprenant enfin la raison comment leur mystérieux sauveur était apparu, le rouge de la colère monta aux joues de la jeune fille et elle se tourna en direction d'Alexandre pour lui jeter un regard interrogateur.

- On m'a toujours appris à bien cacher mes cartes, fut la seule réponse du Lord.

- Vous m'avez menti ! l'accusa-t-elle alors en arrachant sa main à l'emprise du comte Trancy pour l'utiliser pour pointer Alexandre du doigt.

Ce dernier souffla et leva les yeux au ciel.

- Vous réagissez comme une gamine. D'abord, je ne vous ai jamais menti puisque je n'ai fait que cacher la vérité. Et ce sont deux choses complétement différentes, pas d'amalgames ! En second lieu, si je vous avais expliqué mon plan en détails, vous auriez sûrement refusé de coopérer, ce qui nous aurait tous compromis !

Maria en resta bouche-bée.

Hélas, c'était seulement le silence avant la tempête.

- Alexandre William Albertwood ! tonna-t-elle soudain.

Alexandre déglutit malgré lui en entendant son nom complet. Il savait que lorsque les gens prenaient la peine de le dire en entier, ce n'était guère bon présage pour sa personne.

- Je vous faisais confiance, s'écria-t-elle, et vous m'avez bernée ! Petit effronté ! Et vous qui disiez que sans une parfaite confiance entre tous les partis, on ne pouvait faire d'affaires !

- Et je campe sur mes propos, marmonna-t-il en fuyant son regard. Sauf que je suis un tacticien avant tout et je devais mettre toutes les chances de notre côté pour retrouver Camille et votre frère. En conséquence, faire appel aux services du comte Trancy était …

Il s'interrompit alors devant le visage de ce dernier, les yeux écarquillés.

Trancy explosa bientôt de rire, allant jusqu'à se taper le genou à cause de l'hilarité tandis que Ronald lui-même ne prit pas la peine de réprimer un sourire.

Et il fallait dire que la situation était comique si on connaissait Lord Albertwood depuis suffisamment longtemps. Qui aurait cru que ce jeune homme si fier en viendrait un jour à se justifier d'une petite voix devant une toute petite femme ?

Alexandre lui-même en fut choqué lorsqu'il le réalisa au vu de la réaction de ses compagnons. Il en fut brutalement effrayé. C'était comme si son égo avait reçu un violent coup de poignard.

Et les rires sonores du comte ainsi que le petit sourire en coin du Dieu de la Mort ne faisaient rien pour arranger la situation.

- Excusez-moi mais je ne vois pas le comique de la situation, s'indigna finalement Maria en fixant sévèrement les deux hommes.

- Laissez, lui dit Alexandre en agitant la main. Tout le monde n'a pas le même sens de l'humour, et c'est tant mieux. Sinon, comment pourrions-nous distinguer les gens d'esprit des imbéciles ?

À ces mots, le sourire de Ronald disparut et le comte Trancy cessa de rire.

- Vraiment, Albertwood, fit ce dernier.

- La répartie vous manque à ce que je vois, fit remarquer le Lord avec suffisance.

- Je préfère cela plutôt que d'avoir la bêtise de traiter mes alliés d'imbéciles, répliqua-t-il.

- Je n'ai accusé personne, lui fit remarquer Alexandre. Je suis navré si vous avez mal pris mes mots, seulement, et j'en suis sûr, je ne me suis pas mal exprimé. Ce que j'ai dit était sujet à interprétation, et ce n'est pas ma faute si vous vous êtes assimilé à la faction la moins glorieuse.

- Ah, je vous laisse gagner cette fois, abandonna Alois. Seulement, je ne suis pas prêt d'oublier la tête de chien battu que vous avez fait en vous expliquant avec cette fille ! Si vous voulez laver votre honneur, il va falloir le faire avec de l'alcool ! Je vais vous faire boire jusqu'à ce que vous pissiez de l'éthanol pur !

- En attendant, il va falloir s'en sortir vivant, lâcha Alexandre.

Ce bref moment de légèreté les avait peut-être détendu mais le jeune Lord n'avait toujours pas oublié l'objet de leur venue. Et quand il rappela tout le monde à l'ordre, l'ambiance redevint sombre.

Tous se souvinrent alors qu'ils étaient dans une forêt hantée, au beau milieu de la nuit, et que dans à peine quelques heures, un grand événement allait éclater.

Il serait assez superficiel de relater en détails comment les choses se firent mais tout rentra dans un ordre relatif. Si tous les partis ne s'entendaient pas à la perfection, ils étaient arrivés à se comprendre.

Maria avait ainsi découvert qu'Alexandre avait fait appel à l'aide d'Alois Trancy et du diable de ce dernier. Il paraissait que le propriétaire de la légendaire maison Trancy Luxus en était venu à pactiser avec un démon au cours de sa vie. Si ce n'était pas glorieux, c'était utile dans le cas présent.

En effet, le comte Trancy était apparemment vraiment attaché à Camille et était prêt à faire beaucoup de choses pour l'aider à s'en sortir. Maria en fut vraiment étonnée car pour elle, Camille n'était pas aussi exceptionnelle que cela. C'était même drôle qu'une autre personne que son frère puisse prendre des risques pour aller la sauver.

Si son frère à elle n'était pas aussi pris au piège, la jeune fille ne se serait jamais déplacée. Mais puisque c'était le cas, elle était plutôt contente de compter un démon tout puissant à leurs côtés, même si cela allait contre ses principes moraux. Si elle comprenait le fait qu'Alexandre ait voulu garder cette carte secrète, elle s'en sentait tout de même blessée. Elle avait cru qu'il lui faisait davantage confiance. Mais, et elle s'en rendit compte en y pensant, Alexandre ne faisait confiance à personne.

Il était très suspicieux et il ne baissait jamais réellement sa garde, c'était ce qui lui permettait de réagir efficacement en situation de crise.

En plus, c'était quelqu'un d'assez mature, et quoi qu'il eût ses moments d'emportements, il tendait vers un idéal de calme et d'intelligence que peu de gens arrivait à atteindre.

La preuve en était que malgré son antipathie pour Ronald, il avait été le premier à s'excuser auprès de lui et à lui donner des explications.

- Voyez-vous, lui avait-il dit quand le calme était revenu, je suis désolé de tout ce qui j'ai dit. Je me suis montré venimeux, détestable, et je comprends que vous m'en vouliez pour toujours. Seulement, je tiens à vous signifier que je ne croyais pas à mes propres mots en vous mal parlant, je ne voulais que me défendre. Comprenez, je suis sous haute tension à cause de raisons personnelles. Je ne souhaite que retrouver ma sœur et la sortir de ce pétrin. Vous m'avez dit que vous avez été humain, et si c'est le cas, vous savez qu'il n'y a rien de pire que de perdre un être cher. Alors, mettons de côtés nos différences et essayons de trouver un terrain d'entente.

Puis, Alexandre avait tendu sa main en signe de réconciliation à Ronald, mais ce dernier n'avait pas répondu. Cependant, il n'avait plus l'air aussi consterné qu'avant.

Il leur avait alors expliqué à tous ce que faisaient les Dieux de la Mort dans la forêt, et quel était leur plan.

En fait, les êtres supérieurs, ou Anges pour lesquels avait travaillé Undertaker, n'avaient pas du tout apprécié que ce dernier se fasse emprisonner de la sorte par de simples humains. Alors, ils avaient donné l'ordre à leurs troupes d'aller le secourir et de prendre au passage les pierres et leurs élus.

Pour autant, ce geste, qui avait semblé à Maria être si altruiste et bon, prenait pour Alexandre une toute autre signification.

D'après les dires de Ronald, Undertaker avait été un Dieu de la Mort fort respecté et très proche des Anges, il connaissait donc beaucoup de leurs secrets. Il était tout naturel que les êtres supérieurs cherchent à le sortir de l'emprise des Purificateurs avant qu'il ne révèle ce qu'il savait.

Dans ce but, William T. Spears, qui était très peu connu des Purificateurs, était entré dans la prison pour pouvoir s'emparer des pierres avant que l'attaque n'advienne. Il était en pleine œuvre quand Ronald avait croisé la route de nos protagonistes.

Il faisait alors nuit.

Mais ce n'était pas une nuit noire, il y avait bon nombre d'étoiles qui scintillaient dans le ciel et la lune avait pris une bonne taille. Pour le bien d'Alexandre, cette dernière n'était toujours pas complète.

Il savait en effet que pour accomplir le fameux sort qui permettait de prendre possession de l'âme d'un être humain, il fallait que la lune soit complète et qu'une quantité importante de lumière lunaire soit à disposition.

Seulement, c'était bien la seule chose qui le contentait. Pour le reste, il était tout à fait frustré.

Quelques fois, lorsqu'il était au Weston College, même s'il n'était pas le plus studieux des élèves, il lui était arrivé d'étudier ardemment pour certains examens. Et ce qu'il avait détesté le plus au monde, c'était quand un de ces tests pour lesquels il s'était tellement préparé soit annulé.

Il avait un peu ce sentiment avec l'apparition des Dieux de la Mort.

Il avait fait tellement d'efforts et avait fourni tant d'énergie, sacrifié tant de choses, qu'il n'arrivait pas à se réjouir entièrement de cette issue inespérée que lui offrait le destin. Pourtant, s'il avait su ce qui allait se passer, nul doute qu'il aurait économisé ses forces et ses moyens.

Dans un certain sens, Alexandre avait souhaité jouer les héros, pouvoir se gargariser de quelque chose de valeureux pour une seule fois dans sa vie. Or, cette opportunité s'était défilée.

Maintenant, il devait attendre dans un coin reculé que ces Dieux de la Mort finissent leur travail et qu'ils ramènent sa sœur à lui. Ils pouvaient échouer, bien sûr, mais Alexandre en doutait. Et même si cela arrivait, il avait assez d'armes pour se débrouiller.

En attendant, il était condamné à rester avec Maria et le comte Trancy qui ne comprenaient pas sa mine renfrognée.

- Alexandre, soupira Maria en venant s'assoir à ses côtés. Pourquoi semblez-vous ennuyé alors qu'il y a tant de choses à fêter ?

- Ne vendez pas la peau de l'ours avant de l'avoir tué, Maria, lui rappela le jeune homme calmement. Rien n'est encore fait. Et puis, je ne suis pas ennuyé. Ceci est mon humeur ordinaire.

- Il n'a pas tort, intervint Alois en venant les rejoindre. Dans la haute société, on dit qu'il n'y a que l'air ennuyé qui compte. À côté de l'ennui, toutes les émotions sont laides ou vulgaires.

- Oh….

- N'est-elle pas un peu bête votre amie, mon cher allié ? demanda soudain le comte au Lord avec un petit sourire.

- Elle n'est pas éduquée, voilà tout, lâcha Alexandre.

- En tous cas, je ne croyais pas que vous alliez vous enticher d'une femme aussi peu distinguée … Elle n'a pas la beauté de Miss Grey, fit remarquer le comte.

- Pardon de vous interrompre pendant que vous critiquez mon apparence et mon appartenance sociale, intervint cyniquement Maria, mais qui est cette Miss Grey ?

- Sa future femme, lui apprit alors Alois.

Alexandre le foudroya du regard pendant que Maria ouvrait grand la bouche.

- Alexandre ! Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous étiez fiancé ?!

- Parce que je ne le suis pas, répondit-il tout simplement.

- Mais il le sera bientôt, affirma le comte. Tout le monde pense qu'ils vont bien ensemble.

- Je n'ai jamais dit que j'épouserai quiconque, s'entêta Alexandre. En plus, mon mariage n'est du ressort de personne d'autre que de moi-même. Ne l'écoutez pas, Maria, le comte est juste une commère. Je pense qu'il n'aurait pas pu éviter de le devenir en côtoyant autant de salons féminins et en couchant avec les plus grosses vieilles qu'il peut trouver...

- Ha ! Mais comment osez-vous dire des choses pareilles devant une demoiselle ! se scandalisa Alois.

- Vu son passif, je pense qu'elle a déjà entendu des choses bien plus crues, répondit Alexandre.

La jeune fille resta quant à elle bouche-bée. Elle se fichait éperdument de ce que pouvait penser d'elle le comte Trancy mais elle était impressionnée par la violence des dialogues qu'il avait avec Lord Albertwood.

Ils se parlaient si mal ! Elle n'aurait jamais cru que deux individus issus d'un milieu social aussi strict pouvaient être aussi relâchés dans l'intimité.

D'un autre côté, elle était préoccupée par ce qu'avait dit le comte.

Elle ne connaissait pas cette Valérie Grey et si elle devait être honnête avec elle-même, elle se disait qu'elle prendrait le chemin de l'enfer avant de la rencontrer, mais elle sentait une jalousie lancinante s'emparer d'elle à l'entente de la possible liaison qu'elle aurait avec Alexandre.

Elle n'était pas bête, elle savait qu'une personne comme Alexandre ne pourrait jamais vouloir d'elle.

S'ils devaient se marier, ce serait la perte du futur duc. Les mariages d'inclinaison n'étaient guère bien vus, et les connaissances du jeune homme feraient tout pour l'en dissuader. En plus, elle n'était pas le genre de filles qu'Alexandre aimait …

Maria pensait qu'Alexandre devait aimer ces filles si pures et si jolies, mais en même temps si combatives et fières. Elle, ancienne fille de charme, campagnarde sans éducation et sans beauté, qu'avait-elle à offrir ?

Presqu'au même moment où ces pensées traversèrent sa tête, la jeune fille porta la main à ses cheveux et se mit à les tirer pour se vider l'esprit.

Mais que lui arrivait-il ? Pourquoi songeait-elle à se marier avec Lord Albertwood ?!

Le déshabiller du regard était une chose, vouloir l'épouser en était une autre.

Elle n'allait pas bien, c'était la seule explication à tous ses questionnements. Elle devait être au fond du trou pour ne serait-ce que penser à cela … Mais c'était au-dessus de sa volonté. Son esprit cherchait par tous les moyens à oublier que dans quelques moments, le sort de son frère et de Camille allaient se jouer.

En découvrant l'emplacement du Rubis, William T. Spears se dit que même s'il avait remué la terre entière, il n'aurait pu deviner ce dernier. On aurait beau tout dire sur les Purificateurs, on ne pouvait nier que leur principale compétence était de cacher des objets dans des endroits absolument improbables.

En effet, le Rubis se trouvait derrière un mur factice, dissimulé lui-même par un sort d'invisibilité, et la pierre qui se trouvait incrustée entre les différents rochers avait été déposée dans le recoin le plus insidieux.

Pourtant, lorsque Caius lui montra le Rubis, le prenant dans ses mains avec la délicatesse que prend un prêtre lorsqu'il soulève une bible avant de le lui donner pour qu'il puisse inspecter cette fabuleuse création humaine qu'il avait par ailleurs déjà aperçue, ses pensées ne tournaient pas autour du pouvoir immense du Rubis mais cherchaient à savoir où pouvait donc être caché le Saphir.

- N'est-ce pas une pierre absolument divine ? lui demanda Caius alors qu'il le voyait faire semblant d'inspecter le joyau. Personne n'aurait douté que Vladimir avait un tel attrait pour les pierres précieuses et qu'il était un aussi bon tailleur. Cependant, reprit-il en se raclant la gorge, vous reconnaitrez que la beauté du Rubis ne réside ni en sa taille exceptionnelle, ni en son éclat mais plutôt en la force qu'il peut libérer … Evidemment, nous avons besoin d'un être humain plein de rage et qui puisse convenir à la pierre mais quand cela est fait, nous avons à notre disposition une arme qui pourrait détruire le monde …

- Si son porteur a assez de forcez pour cela, intervint William. Or, d'après la façon dont vous traitez ceux qui peuvent contrôler ces pierres si puissantes, il est douteux qu'ils en aient assez pour se lever alors il ne faut pas rêver de les voir déployer leur énergie pour alimenter des pierres qui sont assez gourmandes m'a-t-on dit…

- Oh, on vous a très bien renseigné ! approuva Caius de son air obséquieux. Sauf que vous avez utilisé un bien joli mot. Qualifier les créations de Vladimir de « gourmandes » est certes très élégant mais je dirais plutôt qu'elles sont voraces … Nous n'avons pas d'informations sur les spécificités du Saphir, très peu sur le Jade, mais nous avons eu beaucoup d'échos de porteurs du Rubis qui sont devenus fous à cause de cette pierre ou qui sont morts à cause d'elle … D'ailleurs, je crois bien que le Jade n'en est franchement pas différent. Il n'est peut-être pas aussi demandeur en énergie, pourtant il exige beaucoup sur le plan sentimental et rationnel … La première porteuse du Jade, qui était pourtant une femme pleine d'esprit et venant d'un milieu très sensé, a perdu toutes ses facultés à cause du Jade. Et c'est compréhensible, comment ne pas perdre la tête lorsqu'on dispose du pouvoir de faire trembler la terre et de soulever les montagnes, continua-t-il en remarquant l'air intrigué du Dieu de la Mort qui l'écoutait.

- Vous semblez avoir des informations sur le Jade et le Rubis mais comment cela se fait-il que vous n'ayez pas autant de savoir concernant le Saphir ?

- Eh bien, Votre Grandeur, cela s'explique très simplement : le Saphir a été créé à une époque où Vladimir avait cessé presque tout contact avec les autres sorciers, et nous n'avons appris l'existence d'une troisième pierre que quand il eut à lui chercher son premier élu, sauf qu'il est mort avant que nous en sachions davantage et nous avons dès lors perdu la trace de cette pierre … Oh, mais ! reprit-il. Maintenant que nous avons mis la main dessus, je peux vous affirmer que nous allons faire toutes les recherches nécessaires pour que le Saphir ne nous cache plus aucun de ses secrets …

Le vieil homme s'interrompit en voyant le bout de la baguette du Dieu de la mort se mettre à briller.

- Et quand comptez-vous débuter ces recherches ? demanda William en plaçant le Rubis dans la poche de sa veste noire, comme si de rien n'était.

Ahuri, Caius le regarda faire sans oser le contredire ou lui demander de rendre la précieuse arme.

- Je … Je l'ignore … Peut-être dans les jours suivants, réussit-il à dire malgré la frayeur qu'éveillait en lui les actions du Dieu de la Mort.

Car en même temps, William avait empoigné sa baguette et l'avait pointée en direction du directeur de la prison.

- Eh bien, je crains que vous n'ayez à annuler vos projets, tous vos projets, lui annonça-t-il en coinçant le bout de sa baguette juste sous le menton du vieil homme.

Ce dernier déglutit, dévisageant le Dieu de la Mort dans les yeux comme pour vérifier ainsi qu'il était bien sérieux. Finalement convaincu des intentions de son invité, il ne put pourtant se résoudre à les accepter.

- Mais vous … Mais vous êtes un Dieu de la Mort ! suffoqua-t-il. Vous servez les êtres supérieurs … Comment pouvez-vous !

- Vos derniers mots sont bien laids, lâcha William.

Au même moment, un éclair de lumière dorée étincela dans la sombre prison et le corps de Caius tomba à terre dans un dernier cri.

Les gardes qui avaient observé toute la scène ne bougèrent pas un muscle en voyant leur supérieur tant respecté se faire tuer. Pourtant, ils auraient pu s'opposer au Dieu de la Mort et lui résister un temps assez suffisant pour que le vieillard puisse s'enfuir. Après tout, Caius avait eu le soin de les transformer en de quasi-demi-démons … Sauf qu'en leur accordant la force des créatures démoniaques, il leur avait aussi imposé tous les désavantages et toutes les douleurs inhérentes à cette condition. Si ces dernières étaient minimes pour des démons, elles étaient presque intolérables pour des humains.

Caius avait donc creusé le trou de son propre caveau car il avait été responsable de tant d'atrocités qu'on se demandait si quelqu'un allait avoir la délicatesse de le mettre dans une tombe…

Durant toute sa vie, Camille s'était rattachée à l'idée qu'elle devait être pour les autres ce que les autres n'étaient pas pour elle.

C'était son idéal, sa raison de vivre.

Un feu brûlait en elle, un feu qui l'empêchait d'être égoïste, qui l'empêchait de passer en premier, qui lui dictait sa conduite altruiste … Et lorsqu'elle écoutait ses sentiments, lorsqu'elle suivait le chemin qu'elle voulait, elle se sentait libre.

Seulement, depuis qu'elle était tombée sur le Saphir, elle sentait que même en suivant ses principes, elle n'était plus libre de rien.

Elle avait beau contrôler la pierre, cette dernière avait un ascendant sur elle.

Par exemple, elle pouvait parfaitement utiliser l'eau liquide, revigorer les plantes et même sentir le sang qui pulsait dans les veines des autres quand elle tenait la pierre … Après tout, le Saphir était l'élément de l'Eau et cette dernière était, contrairement à tous les pronostics, d'une dangerosité qui pétrifiait son élue.

Ainsi, Camille préférait la glace.

Commander la glace, le froid, lui venait naturellement.

Elle croyait qu'une mort par le froid était plus clémente qu'une mort par étouffement car si elle le voulait, elle pouvait très bien remplir les poumons de ses opposants d'eau, ce qui était quelque chose d'affreusement douloureux. Elle préférait donc les endormir en faisant baisser la température de leur corps graduellement. C'était ainsi qu'elle s'y était prise avec Elisabeth Midford …

Mais un meurtre, même doux, reste un meurtre … Si elle n'avait jamais obtenu le Saphir, elle n'aurait jamais pensé qu'elle pouvait tuer. Le pire était qu'après avoir commis ce crime, son potentiel s'était révélé à elle dans toute sa grandeur horrifiante.

Après avoir éliminé la fiancée de Ciel, elle avait en effet trouvé qu'utiliser le Saphir était beaucoup, beaucoup plus aisé.

Elle pouvait désormais tuer des monstres et elle avait même pu attraper ce satané Sebastian Michaelis. La première fois qu'elle avait été confrontée à lui, même si elle tenait la pierre, un verrou en elle l'empêchait de l'utiliser … Elle avait préféré se faire broyer les os plutôt que de céder à la violence ...

Mais maintenant, c'était fini.

Elle savait ce dont elle était capable, et elle savait ce qui comptait le plus pour elle.

Cependant, et même si l'emprise qu'avait sur elle le Saphir était tellement immense qu'il pouvait la pousser à tuer, il ne la dominait pas entièrement. Car après les faits, sa conscience revenait et lui faisait par exemple se demander pourquoi elle n'avait pas péri à la place d'Elisabeth.

Elle pensait à la Mort, elle voulait la Mort. Elle ne croyait plus en la vie, elle ne croyait plus en elle-même alors comment pouvait-elle croire au monde qui l'entourait ?

Et si tout n'était qu'un mensonge ? se demandait-elle parfois. Et si un jour, je me réveillais pour réaliser que tout n'avait été qu'un cauchemar ignoble… Je serais à nouveau chez moi, à la maison avec Mom … Je continuerais à vivre normalement en faisant la cuisine, les courses et les tâches ménagères car j'aurais toujours un pied valide … Et un jour, je reprendrais la boulangerie de Monsieur Michel, et je donnerais pleins de gâteaux aux pauvres orphelins et voyageurs qui viendront toquer à ma porte. Je vivrais entre les fourneaux, les gâteaux, les gens que j'aime et la forêt …

- J'aimerais tant monter sur un arbre, murmura-t-elle dans le silence de sa cellule.

L'écho de sa propre voix la réveilla de sa torpeur.

La jeune fille ouvrit ainsi les yeux et vit qu'elle ne se trouvait pas dans sa confortable chambre à Londres, près de son frère, ni dans sa maison d'enfance, mais dans une cellule sombre et froide où elle s'était endormie sur le sol froid et dur après avoir pleuré …

Son corps était couvert de blessures et de bleus. Elle avait mal.

Sa jolie robe était sale et déchirée, ne valant pas mieux qu'une guenille à présent. Elle avait froid et se sentait souillée.

Mais elle avait échappé au pire.

Il ne l'avait pas touchée … Du moins, pas dans ce sens.

Lorsqu'il s'était mis à embrasser son cou et à toucher sa poitrine, elle avait cru que le pire allait se produire. Mais ils avaient été interrompus et le Purificateur avait cessé ses attouchements. Il avait remis son masque, non sans des complaintes étouffées.

Camille s'était demandée de quoi il aurait pu se satisfaire. Après tout, elle était faite comme une planche et n'avait rien de féminin … Elle n'était ni jolie, ni bien proportionnée … Elle n'avait que la peau sur les os …

Malgré ce léger soulagement, elle n'avait pas échappé à la torture.

Elle se recroquevilla alors de nouveau pendant que les souvenirs repassaient dans sa mémoire. Elle secoua la tête, essayant de chasser ces images, ces souffrances dont les traces étaient maintenant gravées sur sa peau.

Camille se demandait par quelle chance elle était encore en vie … Après tout ce qu'elle avait subi, elle devrait être morte. Un être humain ne peut survivre à ça ! Il ne le peut pas … Du moins, elle n'aurait jamais cru qu'une personne comme elle pourrait y survivre.

Pourtant, elle était toujours vivante.

Elle était tellement plus forte que tout ce qu'elle aurait cru. Alors elle voulait tenir, tenir encore un peu … Elle était l'élue du Saphir après tout. La pierre ne l'avait pas choisie par hasard.

Elle se promit soudain que quoiqu'il arriverait, elle ferait tout son possible pour garder sa vie sauve. Elle ne voulait pas mourir avant d'avoir planté des jonquilles sur la tombe d'Annie.

Seulement, si elle avait su ce qui l'attendait dans les prochaines heures, peut-être n'aurait-elle pas fait cette promesse.

Enfouie dans le noir, Camille avait vite réalisé que ses sens auditif et olfactif avaient décuplé de précision. Elle pouvait à présent entendre le moindre petit bourdonnement, sentir l'odeur des pierres … En quelque sorte, cette hypersensibilité était assez agréable.

Seulement, elle regretta cette réflexion peu après.

Boum ! Boum !

Elle sursauta malgré elle et se couvrit les oreilles pour leur épargner ce bruit insupportable qui venait de dehors.

Elle entendait des cris, des explosions et encore des cris de rage et de souffrance … Elle ignorait ce qui se passait là-bas et elle ne voulait surtout pas le savoir mais la jeune fille ne se voilait pas la face : elle savait en réalité pertinemment qu'il y avait quelque chose de très mal qui se tramait.

Tout ce qu'elle voulait, c'était ne pas y être impliquée car elle n'aurait pas la force de se débrouiller. Camille était affamée et à bout de forces … Peut-être que si on la laissait dormir encore un peu, ou qu'on lui apportait un peu de nourriture, elle pourrait alors se lever.

Puis, elle se souvint qu'elle ne pouvait pas se lever car ils lui avaient pris sa canne. Elle ne pouvait pas sortir sans que quelqu'un n'ouvre la porte…

Bam !

Camille hurla de terreur en entendant un fracas qui secoua son âme.

- Prenez-la !

Elle ouvrit les yeux pour constater que la porte s'était ouverte et qu'une lumière entrait à présent, lui laissant apercevoir les Purificateurs s'avançant vers elle.

Les deux hommes la soulevèrent par ses deux bras, l'empêchant de s'échapper, même si c'était une précaution inutile puisqu'elle n'avait plus aucune force pour … Tout ce qui lui restait, c'était un tout petit peu de conscience.

- Que faites-vous...

Le silence fut sa réponse. Elle l'accueillit en fermant de nouveau les yeux. Elle avait trop mal pour les garder ouverts.

Quoi qu'ils lui fassent de toute façon, cela ne comptait pas vraiment. Ils ne pouvaient pas la tuer, alors pourquoi s'en faire ?

Camille sombra dans le noir, se reposant sur les bras forts des hommes qui la soulevaient comme si elle était une poupée de chiffon.

Elle dut s'endormir car quand elle revint à elle, elle se trouvait à terre et entendait deux voix masculines discuter. Elle n'ouvrit pas ses paupières et prétendit être encore assoupie pour mieux écouter leur conversation.

- Etes-vous sûr ? disait l'un. Ce sort est très dangereux et pour l'accomplir, il faut la lumière d'une pleine lune … Nous n'avons encore jamais essayé sous d'autres conditions. Ca pourrait ne pas marcher ou pire, cela pourrait très bien la tuer …

- Avons-nous le choix ? lui répondit l'autre. Les Dieux de la Mort ont rempli la prison, ont pris le Rubis, ont libéré son porteur et Undertaker. Maintenant, ils cherchent le Saphir et elle … Les gardes ne tiendront pas éternellement … Nous avons tout à perdre si nous n'agissons pas. Alors que si on prend ce risque, la situation pourrait se renverser …

Camille n'en crut pas ses oreilles. Si c'était vrai, alors elle comprenait mieux l'attitude de William et elle était très contente que Joe et Undertaker soient en sureté ! Les Dieux de la Mort en avaient déjà fait beaucoup, elle ne leur en voudrait pas s'ils ne venaient pas la sauver à temps.

Mais elle devait faire de son mieux pour ne pas que tous leurs efforts aient été vains. Quoi que veuillent faire ces deux sorciers, la jeune fille ne comptait en rien collaborer.

Si seulement elle avait su que ce qui allait se passer ne dépendait en rien de sa volonté …

Soudain, elle sentit une main gantée la gifler. Elle ouvrit alors grand les yeux, choquée, pour rencontrer un masque noir.

Elle vit qu'elle se trouvait dans une grotte qui ressemblait fortement au reste de la prison, sauf qu'il n'y avait aucun plafond et qu'on pouvait ainsi apercevoir la lune brillante accompagnée de toutes ces jolies étoiles scintillantes …

Malgré la situation terrible dans laquelle elle se trouvait, Camille se dit que cette lune avait beaucoup en commun avec celle qu'elle avait aperçue le soir de la mort de Ciel.

La lune n'était pas complète.

Il lui manquait un petit quart pour atteindre ce cercle parfait qui réveillait les créatures maudites.

Ce petit détail ne semblait pourtant pas peser grand dans la balance des sorciers.

Ainsi, elle vit l'un d'eux prendre un cercle en verre pendant que celui qui l'avait giflée pour la réveiller l'allongeait de force sur le sol.

Elle essaya bien de lui résister mais n'y parvint pas. On ne pouvait pas lui demander plus que ce que la nature lui avait donné.

Sur le dos contre le sol rocheux froid, elle faisait désormais face à la lune incomplète pendant qu'il la clouait par terre en lui tenant les épaules.

Mais il avait beau l'empêcher de bouger son corps, il ne pouvait pas contrôler ses yeux. Ainsi, en bougeant ses prunelles sombres, elle put apercevoir une pierre bleue trônant sur un rocher non loin.

C'était le Saphir.

C'était peut-être le lien qui l'unissait à la pierre qui se manifestait mais quand la jeune fille aperçut le Saphir, elle sentit une vague de puissance la prendre par surprise et elle leva la main pour essayer d'atteindre la pierre.

La seconde suivante, elle vit un cercle en verre se déposer au-dessus de ses yeux, de sorte que la lumière de la lune s'y réfléchissait entièrement …

Elle voulut fermer les paupières pour échapper à la lumière mais sentit qu'elle ne pouvait plus les bouger à sa guise.

Sans trop tarder, ses yeux se desséchèrent à cause de l'air froid et de la poussière qui y tombait … Mais cette petite douleur n'était rien comparée à ce qui allait suivre.

En effet, après avoir pesté contre le manque de lumière lunaire, les deux hommes se mirent à prononcer des incantations étranges dont Camille, avec ses quelques leçons de latin, put comprendre la majorité.

Si elle avait lu les mots dans un livre quelconque, sans doute les auraient-elle trouvés drôles mais maintenant que c'était des sorciers qui les prononçaient … Elle trouvait que toute la situation était à l'extrême opposé de l'humour.

- Lâchez-moi … S'il-vous-plait, trouva-t-elle la force de dire.

Mais les deux sorciers continuèrent leur rituel sans lui prêter aucune attention, et rien de ce qu'elle aurait pu dire ne les aurait décidés à arrêter de prononcer ces invocations. Ces invocations dont Camille put voir les effets au bout d'un moment …

Au début, elle n'avait rien ressenti mais au fur et à mesure, elle avait l'impression que la quantité de lumière dans laquelle baignaient ses yeux augmentait.

Bientôt, elle ne put voir que la couleur blanche.

Et ce fut à cet instant que la torture commença.

Alois Trancy était bien plus beau qu'Alexandre Albertwood ne put s'empêcher de constater Maria.

Plus elle dévisageait les deux jeunes hommes et plus cette disparité se manifestait.

Les deux nobles étaient certes tous les deux très bien faits mais dans les domaines du charme et de la beauté, comme dans tous les domaines par ailleurs, il fallait toujours un premier, et ce dernier était Alois Trancy.

Le directeur de la célèbre Maison Trancy Luxus était assez grand, vêtu à la manière des gentilhommes les plus coquets de leur temps, et avait des yeux bleu clair qui s'accordaient parfaitement avec sa chevelure dorée. Son visage était très masculin et distingué.

En somme, il avait tout ce qu'un homme pouvait avoir, et il en profitait.

Dès qu'il avait été mis en sa compagnie, il avait donc cherché par tous les moyens à la séduire après avoir remarqué qu'elle lui opposait une légère résistance.

Mais il ne s'était pas intéressé à Maria dans le même dessein qu'Alexandre.

Si au début celui-ci s'était en effet montré courtois, c'était seulement et uniquement pour lui soutirer des informations et pouvoir la manipuler.

Alois l'avait, quant à lui, fait principalement parce qu'il aimait le jeu de la séduction mais aussi et surtout parce qu'il aimait tout ce qui était féminin.

Maria devinait que le comte était le genre de personnes à recourir souvent aux services des filles d'Opéra, et ça suffisait à l'immuniser contre toutes ses flatteries sans fond ou substance. Elle savait que ce genre d'hommes faisait souffrir toutes celles qui étaient assez naïves pour les croire.

Si elle avait rencontré Alois Trancy quelques mois auparavant, avant de rencontrer Undertaker, Camille, Mr. Landers ou encore Alexandre … peut-être serait-elle tombée amoureuse de lui comme tant d'autres filles pouvaient le faire.

Mais elle avait changé.

Et elle le réalisait à présent.

Après s'être frottée à tant de personnalités nobles, passionnées, franches et déterminées, sa naïveté et son ignorance avaient muté vers quelque chose d'autre … Elle n'était plus une coquille vide sans expérience, une enveloppe charnelle dénuée de volonté soumise au bon vouloir des autres, elle était à présent un véritable être humain.

Elle était intéressante, elle rêvait à quelque chose de plus haut, de plus puissant, de plus ardent … Et c'était plaisant. Elle en était satisfaite. Pour tout l'or du monde, elle ne redeviendrait pas cette fille enfermée entre quatre murs qui croyait que la vie d'une femme se résumait à broder et à satisfaire les besoins des hommes comme Alois Trancy et qui pensait que ces derniers pouvaient lui apporter tout ce dont elle manquait … Désormais, elle aspirait à un homme qui serait son égal, son soutien, son guide … À un grand homme, honnête, imparfait, à la personnalité entière …

Et cet homme, elle le regardait à présent.

Pendant qu'Alois Trancy continuait de parler pour essayer de l'impressionner, Alexandre réussissait en effet à attirer son attention rien qu'en restant assis et en regardant le ciel étoilé avec son regard perdu dans un autre monde …

Maria se demandait à quoi il pouvait penser avec cet air presque abattu qu'il arborait … Pensait-il à sa sœur ? A ce que lui avait dit cette sorcière plut tôt dans la journée ? Ou bien à ce bout de tissu blanc qu'il avait dû lui céder pour obtenir l'emplacement de Torton, et qui au final ne lui avait servi à rien ?

Il regrettait sûrement ses actions, il devait penser qu'il avait mal arrangé ses pièces… Mais Maria voulait lui dire que c'était faux, qu'il avait fait tout ce qui était en son pouvoir, qu'il était un frère admirable et qu'aucun autre n'aurait fait plus que ce que lui avait réussi à accomplir …

Elle aurait voulu lui dire tout cela, et si elle l'avait fait, elle lui aurait enlevé un poids et rendu ce qui allait suivre plus facile mais malheureusement, elle n'en eut jamais l'occasion.

Car au moment où elle comptait se lever pour aller s'assoir à ses côtés, elle entendit au loin une voix stridente qui piqua légèrement ses tympans. Elle vit alors Alexandre se lever brutalement, comme le ferait un esclave auquel on assène un coup de fouet inattendu…

Alois Trancy cessa de parler et le regarda de la même façon que Maria, surpris.

- Albertwood, vous allez bien ? lui demanda-t-il, sceptique.

- Vous avez entendu ? l'ignora le Lord.

- Entendu quoi ? rétorqua le comte. Je crois que vous commencez à fatiguer car je n'ai absolument rien entendu, et Maria non plus ….

- Non, j'ai entendu quelque chose ! C'était un cri ! intervint la jeune fille en se levant pour se diriger vers lui.

- Alors, je ne suis pas le seul, comprit Alexandre tandis qu'elle approchait.

- Voulez-vous qu'on aille vérifier ? lui proposa-t-elle.

- Non, refusa Alexandre en mettant ses mains sur ses épaules pour la repousser. On ne va rien faire, je vais partir vérifier … Vous, Maria, restez ici avec le comte Trancy …

- Mais c'est de la folie ! Que voulez-vous aller faire tout seul ? Qui sait quel enfer est en train de se tramer là-bas !

- Je traverserai tous les enfers pour ma sœur … Si vous appelez ça de la folie, alors c'est une raison de plus pour que vous demeuriez avec le comte Trancy, il pourra vous protéger avec Claude si quelque chose parvient jusqu'ici …

- Mais je peux me protéger toute seule, merci bien ! répondit Maria avec colère. Regardez ce que j'ai ! dit-elle en montrant l'épée qu'elle transportait.

Alexandre répondit à sa hardiesse avec un sourire bienveillant.

- Vous avez très bien appris à ce que je vois, approuva-t-il en plongeant son regard dans le sien. Mais je ne suis pas démuni non plus, regardez ce que j'ai ! ajouta-t-il en lui montrant la baguette du Dieu de la Mort qu'il avait conservée.

- Vous plaisantez, j'espère ! s'indigna la jeune fille. Vous avez obtenu cette chose il y a une heure à peine et vous n'en savez rien !

- J'aurais bien le temps de découvrir tout ce qu'i découvrir en allant voir si ma sœur a été sauvée … On apprend toujours mieux sur le tas ! répondit-il en se mettant à marcher.

- Très bien ! lui cria-t-elle en tapant du pied contre le sol, frustrée qu'il ne prenne pas son avis en compte. Très bien, allez-y, grand garçon ! Mais ne revenez pas pleurer quand vous vous ferez griller là-bas !

Elle eut beau crier, il ne se retourna pas et continua son chemin sans ralentir.

Enervée, Maria alla s'assoir à côté du comte et croisa les bras de mécontentement.

- Vous savez, à votre place, je ne m'inquiéterais pas pour lui. Il sait très bien se débrouiller seul et je suis certain qu'il reviendra sans aucune égratignure…

- Mais vous ne comprenez rien, ma parole ! pesta la jeune fille. S'il revenait, même blessé, je serais aux anges mais ce dont j'ai peur, c'est qu'il ne revienne pas du tout !

Voyant qu'elle ne saisissait pas sa tentative d'apaisement, Alois n'insista guère et se remit à essayer de la distraire avec des contes et des promesses qui avaient fait leurs preuves sur beaucoup de demoiselles récalcitrantes et furieuses. Mais en fait, ils ne faisaient qu'attiser la colère de Maria ...

Celle-ci fulminait, et la preuve en était son pied qui ne cessait de cogner le sol anxieusement.

Au milieu de sa phrase, Alois Trancy s'arrêta donc en la voyant se lever et se diriger vers le chemin qu'avait pris Alexandre quelques minutes avant.

Elle ne fit pas deux pas avant de voir le comte surgir devant elle pour lui barrer la route.

- Vous n'irez nulle part, petite ! s'interposa-t-il.

Maria ne répondit pas mais elle le foudroya d'un regard qui valait tous les discours haineux du monde.

Remarquant cela, le comte se sentit nerveux et essaya de se justifier.

- Qquel genre d'homme je serais si je devais vous laisser vous aventurer seule dans un endroit plein de loups affamés, vous, jeune, frêle et délicate fleur … En plus, Albertwood vous a demandé de rester ici, que faites-vous de ses …

Clack !

Si Alexandre avait assisté à la scène, sans doute aurait-il ri de toutes ses forces et aurait-il gardé de cette altercation un très bon souvenir ainsi qu'un gage à ressortir au comte Trancy si ce dernier devenait un peu trop ennuyeux.

Se faire gifler par une demoiselle était l'une des pires humiliations que pouvait vivre un gentilhomme. Mais c'était d'autant plus douloureux pour le comte Trancy qu'il ne s'était jamais fait éconduire par aucune femme, alors son égo n'était pas prêt à subir une GIFLE !

Tenant sa joue pour apaiser la douleur, il regarda la jeune fille sans y rien comprendre.

- Mais... pourquoi ?

- Vous ne me contrôlez pas, Alexandre ne me contrôle pas, personne ne me contrôle, gronda-t-elle en le regardant droit dans les yeux. Je vais aller là-bas et vous allez vous écarter de mon chemin !

Sans trop y penser, Alois s'exécuta. Il la vit alors courir dans la même direction qu'avait empruntée Alexandre avant elle et il en déduisit qu'elle voulait le rejoindre.

- Elle est vraiment amoureuse, se dit-il plus tard. Pauvre Albertwood, quelle plaie cela doit être de se trimbaler pareille hystérique !

… Fin du Chapitre …

Si William frappe Camille dans la cellule alors qu'elle appelle à l'aide, c'est parce qu'elle utilise son nom alors qu'elle n'est pas sensée le connaitre, ce qui pourrait compromettre notre Dieu préféré.

William révèle ses intentions avant de connaitre l'emplacement du Saphir tout simplement car il n'a plus le temps. L'étincelle sur sa baguette lui dit que les opérations ont commencé.

Voilà les zones d'ombres que j'ai jugé bon d'éclaircir, même si je pense qu'en lisant attentivement le chapitre, ces zones d'ombres n'ont pas lieu d'être. Je n'aime pas quand un auteur passe son temps à expliquer le récit. Je suis partisane d'une narration fluide et précise qui met en son centre le lecteur, et le respecte en admettant son intelligence et sa capacité de compréhension.

Ce chapitre est un élément clé de l'histoire, et j'ai vraiment voulu le revoir en profondeur avant de le publier (il a été achevé il y'a deux mois). Je l'ai corrigé moi-même, sans passer par cette chère pommette, c'est une première. Ceci est dû à ma volonté de le publier avant l'année 2020, puisque c'est le chapitre 20 … Hihi.

J'espère que vous l'avez apprécié, même s'il a été difficile à écrire pour moi… En tous cas, dites-moi ce que vous en pensez avec un petit commentaire si vous voulez m'encourager à écrire plus !

Merci de me lire.

P.S : Ce chapitre va être remplacé par la version de Pomme d'api, ne vous inquiétez pas !

16/03/2020

C'est fait, la version de Pomme d'api est celle que vous vous venez de lire.