Merci à Pommedapi d'avoir corrigé cet énorme chapitre. Honnêtement, je ne pense que j'aurais pu le parfaire à ce point sans son aide. J'apprécie grandement ses remarques toujours bienvenues et pertinentes. Encore une fois, merci à elle.
Merci à Manon d'avoir laissé un commentaire sous le dernier chapitre, ça fait plaisir.
Merci à ceux qui continuent de me lire.
Bonne lecture !
Chapitre XXI
Retour en arrière
Sortant par la fenêtre, il prit grand soin de vérifier que personne ne se trouvait dans les environs et par personne, il n'entendait en aucun cas un humain.
En effet, même si une foule de mortels s'était trouvée dans le jardin berçant la fenêtre de sa rose, cela n'aurait fait aucune différence pour lui. Non, ceux qu'il cherchait à éviter, c'étaient les êtres de sa sorte, ses compères, ceux qui pouvaient le voir.
Après s'être assuré qu'il était donc bien seul, il déploya ses ailes blanches et prit son envol vers la forêt. Naviguant à travers le ciel nocturne, sentant l'air jouer avec les plis de sa robe éclatante de blancheur, ses longs cheveux argentés virevoltèrent autour de lui.
Il était beau.
Il était la plus belle et la plus pure des créatures.
Cette nuit-là, il ne manquait qu'un tout petit bout à la lune pour qu'elle soit complète mais le ciel était dégagé alors sa lumière parvenait à combattre les ténèbres.
Cette lumière blanche était le meilleur éclairage qu'on aurait pu choisir pour accentuer cette beauté fascinante si caractéristique des créatures de l'au-delà dont faisait partie notre ami volant.
Et pour raison, il était divin.
Ses ailes étaient grandes et belles, parées de plumes dont la blancheur n'avait aucune rivale, ses traits étaient de cette perfection que les plus grands peintres et sculpteurs n'arrivaient pas à atteindre, ses yeux lilas étaient si profonds, complexes et envoutants qu'ils auraient eu le pouvoir de séduire tous les êtres … si seulement ils n'étaient pas toujours perdus dans le vide d'une réflexion douloureuse.
Car alors qu'il survolait les champs verts et sublimes de cette campagne majestueuse, son attention n'était pas attachée à la beauté des paysages et restait accrochée au souvenir de celle qu'il venait tout juste de quitter.
L'image de cette femme ne cessait de le tourmenter.
Il pensait à elle jour et nuit.
Il ne voulait qu'être à ses côtés.
Mais il ne le pouvait pas.
Il resta dans les cieux jusqu'à ce que ses ailes ne puissent plus le porter. Ensuite, il élit comme place de repos la plus haute branche du plus haut arbre de la forêt. C'était l'endroit parfait d'où il pouvait voir la demeure de sa bien-aimée, de sa rose adorée, de l'idole de toute sa vie …
Il scruta grâce à ses yeux si perçants la fenêtre de sa chambre, de sa chambre dans laquelle il s'était trouvé il y avait encore quelques heures …
Observant cette fenêtre, se souvenant de leurs moments partagés, il se mit à pleurer. Ses larmes se changèrent alors en diamants et tombèrent du haut de l'arbre le plus grand de la forêt, se plantèrent dans le sol, et donnèrent naissance au plus beau rosier du monde …
…
Alexandre était de ces individus qui pensaient que les émotions avaient une hiérarchie, ou du moins, qu'il serait tout à fait raisonnable de hiérarchiser les sentiments.
Les plus nobles seraient ceux qui pousseraient au dépassement de soi et à l'évolution, les plus vils seraient ceux qui inciteraient à commettre des actes irréfléchis et néfastes.
Dans ce dernier registre, deux sentiments sortaient du lot : l'amour et la haine. On pouvait sincèrement se demander laquelle des deux émotions était supérieure à l'autre d'après les critères énoncés plus haut. Ou finalement, les deux n'étaient-elles que les facettes d'une même pièce ?
Alexandre ne voulait pas y croire.
Pour lui, la différence entre la haine et l'amour était aussi marquée que celle entre le noir et le blanc, entre le milliardaire et le mendiant, ou encore entre le savant et le fou… Il tirait cela de sa propre existence.
Il avait très peu aimé, il avait été encore moins aimé, et il ne savait presque rien de l'amour.
Il savait par contre haïr, et il trouvait que c'était tellement plus facile que d'aimer. Lorsqu'on haït une personne, on peut parfaitement rester à l'écart pendant que cette dernière est en train de mourir. On est même content de son malheur.
Alors qu'aimer implique forcément d'agir pour prévenir l'objet dudit amour de souffrir.
Il implique tant de sacrifices, tant d'investissements à perte … Mais il était si beau malgré tout.
Si on avait dit à Alexandre une année auparavant qu'il traverserait des bois sombres aux chemins sinueux dans le seul but de protéger quelqu'un d'autre, il n'y aurait pas cru le moins du monde.
Et pourtant, c'était le cas à présent.
Il était dans une situation où il avait tout à perdre, mais tant à préserver... ! Cela allait à l'encontre de tous ses principes. Il n'avait cependant pas l'impression de se trahir. Au contraire, il sentait en se sacrifiant ainsi qu'il était enfin devenu qui il avait toujours voulu être.
Car il avait trouvé quelque chose de bien plus précieux que l'argent.
Il savait maintenant ce qui comptait vraiment.
C'est ce à quoi il songeait en traversant la forêt. Il réussissait en effet à se diriger grâce à la lumière de la lune et à la petite étincelle qu'il était parvenu à allumer avec la baguette du Dieu de la Mort.
Il ne savait toujours pas comment l'utiliser à son plein potentiel, mais c'était un détail dans son plan…
Enfin, parler de « plan » serait bien prétentieux. Car concrètement, il n'avait qu'un but et une idée floue de la façon dont il devait l'atteindre.
En somme, il fonçait sans préparation et sans contrôle sur le moindre paramètre … Il n'avait qu'une vague espérance que les Dieux de la Mort se chargent de tout pour lui et alors, le jeune homme était prêt à agir en conséquence.
Entendant soudain les cris dispersés et les exhortations à la pitié qui venaient d'un coin assez proche, il prit l'initiative de s'en rapprocher discrètement. Traversant les broussailles, il se plaça entre les buissons de sorte à pouvoir observer ce qui se tramait dans cette clairière sans se faire remarquer.
Ce qu'il put voir le ravit à outrance.
La première chose qu'il eut le loisir de constater, c'était que les Dieux de la Mort avaient en effet trouvée et envahie la prison de Torton. Il voyait les serviteurs des Anges sortir d'une trappe des individus capés de noirs et les exécuter avec leurs baguettes, puis rejeter leur corps sur un tas d'autres vaincus.
Car c'était ainsi qu'on faisait la guerre.
C'était ainsi qu'on se battait et qu'on réduisait ses ennemis à néant.
Il fallait tuer.
Il fallait les éliminer, n'en laisser rien. Les traiter comme des rats.
Alexandre n'aurait pas approuvé les Dieux de la Mort s'ils avaient agi autrement.
Avec tout cela, il voyait bien que les Purificateurs n'avaient aucune chance de gagner, la victoire des êtres de l'au-delà était absolue et incontestable. Le jeune homme en était très content puisque cela signifiait qu'il allait retrouver sa sœur. Seulement, ce triomphe avait un goût acre.
Après avoir lu autant d'ouvrages qui parlaient des Purificateurs de leur histoire, de leur magie, de leur puissance phénoménale et de leurs héros, il avait fini par les estimer d'une certaine façon. Cela bombait son torse d'être humain de savoir que son espèce était capable de dominer tout, même les démons, avec son esprit et sa ruse.
Or, les Dieux de la Mort lui démontraient en une nuit que les humains n'étaient maîtres de rien. Après tout, une secte millénaire de leurs sorciers s'était faite débusquée et anéantir en quelques misérables heures.
Les Purificateurs avaient peut-être enlevé sa sœur, et c'était quelque chose qu'Alexandre ne leur pardonnerait jamais, mais ils avaient tout de même un but bien précis en le faisant. Tout ce qu'ils voulaient, c'était protéger les êtres humains, et peu importait le prix.
Maintenant qu'ils étaient tombés, qui allait se charger de cette tâche ? pensa le jeune homme.
Il songeait à cette problématique quand soudain, il vit Undertaker sortir de la trappe en tenant un corps d'enfant dans ses bras.
Alexandre devina instantanément qu'il s'agissait du petit frère de Maria, Joe.
Et si Undertaker portait ce dernier, c'était que l'enfant se trouvait dans un état déplorable.
Il ne fallait pas ausculter le petit de près pour constater que son corps avait été soumis aux pires traitements du monde. Il était couvert de sang, de blessures béantes, et … et …
Alexandre laissa soudain échapper sa baguette sous le choc, horrifié. Comment avait-on pu faire cela à un simple gamin ?
Ses ennemis l'avaient en effet privé de l'un de ses attributs les plus précieux. Ce qu'on lui avait fait subir lui avait tout bonnement volé le reste de son existence. Comment allait réagir Maria en revoyant son cher petit frère ?
Alexandre s'accroupit pour rattraper sa baguette, puis se manifesta aux autres en sortant des buissons.
En le voyant surgir, les Dieux de la Mort se retournèrent et regardèrent le jeune homme, ahuris. Seulement, ils se remirent aussitôt au travail lorsque William T. Spears les foudroya du regard.
Indépendamment de cela, Alexandre ne leur prêta aucune attention et fonça directement près du directeur de services funéraires. Il se plaça devant lui et inspecta Joe sous les rayons de la lune pour réaliser qu'il avait vu juste.
- Que pouvons-nous faire pour lui ? demanda-t-il à l'homme aux cheveux gris.
- Il survivra. Ses os se répareront, ses ongles repousseront, sa peau jeune reprendra sa forme. Mais pour ce qui est du reste … Je ne sais pas réparer les yeux. Il sera borgne.
Undertaker avait parlé d'une voix douce, berçante, comme pour ne pas réveiller le bambin…
- Est-ce que Marinette va bien ? demanda-t-il ensuite.
- Bien, très bien ! affirma Alexandre. Mais je ne peux rien garantir de cela une fois qu'elle aura appris ce qui est arrivé à son frère … Mais où est Camille ? se souvint-il brusquement. Que lui ont-ils fait ?
- William a eu l'occasion de la voir, répondit Undertaker avec un sourire qui se voulait rassurant. Il dit qu'elle va bien et qu'elle n'a aucune blessure sérieuse … Je suis conscient qu'elle doit être traumatisée mais je pense qu'ils n'ont pas eu le temps de la détruire complètement.
- Je vous ai demandé où elle était, lui fit remarquer Alexandre, agacé.
- Dans une cellule, des agents de confiance ont été envoyés pour la chercher, précisa alors Undertaker.
- Pourquoi tardent-ils ? insista le jeune homme, sentant son sang froid se diluer dans les eaux de son impatience.
- Il reste encore beaucoup de sorciers qui font barrage et protègent la forteresse, l'informa le vieil homme en retour.
Alexandre jeta un coup d'œil à la trappe de laquelle continuaient de sortir les Purificateurs un par un pour se faire démasquer et exécuter quelques mètres plus loin … Serrant sa main autour de sa baguette, il guetta alors une opportunité et quand il vit que le flux avait diminué, il s'élança à travers la trappe sans dire le moindre mot à personne.
Cette décision inattendue fit tomber la mâchoire d'Undertaker.
- Quelle tête brûlée ! s'amusa-t-il avec un sourire en coin. Ah, et c'est moi qu'on traitait de fou !
Il se tourna et appela Ronald qui se tenait aux côtés de William.
Il lui confia ensuite le corps endormi du petit Joe puis partit à la poursuite d'Alexandre.
…
Il y a des gens pour qui mourir dignement était trop demandé, se dit Alexandre en marchant à travers les couloirs labyrinthiques de la prison de Torton, évitant soigneusement les endroits d'où venait le fracas indissociable de n'importe quel combat pour la survie.
Car tous les Purificateurs présents allaient périr cette nuit.
C'était un constat sans appel.
Les Dieux de la Mort leur étaient bien supérieurs en matière de puissance et de nombre.
Il ne fallait pas être un expert de la stratégie pour savoir qu'à moins d'un miracle, l'issue sombre de ces sorciers était scellée dès le moment où ils avaient laissé William entrer dans leur quartier général, comme cela avait été le cas avec le cheval de Troie.
Mais contrairement à n'importe quelle guerre humaine, les Dieux de la Mort savaient tuer avec élégance.
C'était encore une chose qu'Alexandre devait leur concéder ils ne faisaient pas souffrir inutilement, ils ne violaient pas les femmes et ils tuaient avec une rapidité et une efficacité qui étaient perçues comme une grâce sur les champs de bataille.
Seulement, ils avaient beau être rapides, ils ne l'étaient pas assez au goût d'Alexandre.
Le Lord était très inquiet au sujet de sa sœur et chaque minute qui passait sans qu'il puisse la trouver accroissait son désarroi et le troublait davantage. Il était si submergé par l'effroi et la crainte qu'il s'était aventuré dans l'antre des sorciers sans aucune préparation ni but, obéissant simplement à une pulsion irrépressible, à un de ces sentiments qu'il jugeait les plus abjects.
Pour se protéger, il s'était dit qu'il pourrait utiliser la baguette des Dieux de la Mort.
Après tout, s'il avait pu l'utiliser une fois, c'était qu'un humain pouvait la manier. Il devait simplement apprendre.
Mais c'était plus facile à dire qu'à faire.
Il avait beau agiter l'objet magique dans tous les sens, se concentrer de toutes ses forces mentales dessus, penser aux plus grandes explosions, rien ne se passait.
Et ce n'était guère une bonne nouvelle pour lui qui avait bâti une bonne partie de ses espoirs sur sa capacité à contrôler la baguette. En effet, sans elle, rien de ce qu'il avait prévu de faire n'était réalisable. Et au milieu des Dieux de la Mort et des Purificateurs dans cette prison, il était aussi démuni qu'un souriceau au centre d'un combat de fauves.
Si ces êtres magiques le trouvaient, ou s'il devait croiser leur chemin, il n'aurait pas l'occasion de souffler sa bougie d'un quart de siècle … Mais ce qui abattait Alexandre le plus serait de ne pas avoir pu sauver sa sœur à temps.
Saisi par cette pensée, il s'arrêta brutalement et appuya son dos contre un mur en soupirant.
Se laissant glisser pour tomber à terre, il essaya de calmer ses jambes tremblantes. Il n'avait jamais été aussi effrayé de toute sa vie...
Il sentit alors un cri de terreur monter à travers sa gorge mais il mordit la paume de sa main pour éviter de le lâcher. Il ne devait pas, il devait rester calme et silencieux pour ne pas se faire remarquer … L'impuissance le submergea pourtant et bientôt, les larmes lui montèrent aux yeux.
Depuis quand n'avait-il pas pleuré ? Depuis des années ! Même seul, il ne se laissait pas succomber à cette faiblesse.
Un homme, ça ne pleure pas !
La voix de son père retentit entre ses oreilles, accusatrice et dédaigneuse.
Il était descendu plus bas que terre, au sens propre comme au figuré.
Reprenant son souffle, il se somma fermement de garder ses esprits et de ne pas céder à ses instincts de préservation qui le suppliaient de rebrousser chemin et d'attendre bien sagement là-haut que Camille revienne … Mais Alexandre était fier, si fier qu'il mourrait avant d'être traité de lâche, même par lui-même. De toute façon, il ne pourrait pas survivre tout en sachant qu'il n'avait rien fait pour sauver sa petite sœur, sa seule et unique sœur.
Alors après s'être créé un courage de toutes pièces, le jeune homme le prit à deux mains et trouva enfin la force de faire cesser ses tremblements. Il fallait aussi dire que le souvenir de son père était une motivation plus que suffisante.
Mais aussi sincère qu'était Alexandre dans sa démarche, et aussi noble qu'était sa volonté, il n'était cependant pas plus fort pour autant.
Il n'avait tout simplement pas toutes les cartes pour gagner la partie.
Et c'est pour cela qu'il se retrouva à déambuler dans les couloirs à peine éclairés comme un revenant, ne sachant où aller.
Il était pathétique.
Il espérait juste qu'à force de fouiller, il finirait par découvrir quelque chose d'utile. C'était peut-être stupide, mais il considérait que c'était mille fois plus respectable d'agir stupidement que de ne pas agir du tout.
Si seulement il avait su que par cette idée-là, il ne faisait que compliquer la tâche de celui qui venait lui prêter main forte...
En effet, le jeune Albertwood n'était pas le seul à arpenter la prison de Torton.
Mais cela, il ne s'en rendit compte que relativement tard, et cela ne se fit que par un coup du hasard.
S'arrêtant entre deux chemins pour deviner lequel prendre ensuite, il eut ainsi l'impression d'entendre des pas s'approcher. Écoutant plus attentivement, il put alors discerner que c'était le pas d'une seule et unique personne.
Pensant que c'était un ennemi, il se cacha dans un coin exigu et obscur non loin, attendant patiemment de voir si la personne était à sa poursuite ou si elle avait un autre but en tête.
Le bruit des pas, au lieu de devenir plus fort, s'affaiblit au contraire quand Alexandre décida d'y prêter attention. Pour autant, le jeune homme ne bougea pas et songea qu'attendre encore un peu ne pouvait pas lui faire de mal.
C'était la bonne chose à faire.
Car un quart d'heure plus tard, il entendit revenir les pas et cette fois, leur bruit ne fit que se rapprocher, se rapprocher, se rapprocher jusqu'à …
Undertaker surgit soudain devant lui, l'empoigna par le col de sa chemise et le sortit précipitamment de sa cachette.
- Chenapan ! lui cria-t-il alors. Si tu savais seulement depuis combien de temps je te cherche ! Je peux te dire que tu m'as bien fatigué !
Alexandre ouvrit grand la bouche et le dévisagea avec incrédulité.
- Vous … Vous êtes là ? C'est vraiment vous, Undertaker ?
- Connais-tu un autre qui soit aussi fabuleux que moi ? se vanta le vieil homme en rejetant ses cheveux argentés en arrière.
- Mais pourquoi ? Pourquoi êtes-vous là ?!
- Mais pour t'aider, pardi ! répondit Undertaker en lui pinçant le nez.
Bien qu'ému par la présence du directeur de services funéraires, le jeune homme ne put s'empêcher d'être offensé par la façon dont il le traitait. Lui qui était désormais tout à fait un homme, il attendait un certain respect des autres.
- Merci d'être venu mais je vous prie de ne pas me traiter comme si j'avais cinq ans !
Undertaker eut alors un léger rire qui dévoila ses dents blanches et acérées comme celles d'un crocodile. Ces dernières, couplées à ses longs ongles pointus et à sa chevelure argentée, forçaient Alexandre à le respecter car il ne tenait sous aucun prétexte à finir déchiqueté. Il faisait ainsi de son mieux pour mesurer ses propos et ne pas le traiter comme il traitait d'habitude les gens qu'il trouvait moins bien que sa personne.
- J'estime que je ne suis plus un enfant de cinq ans et que vous devriez peut-être reconsidérer vos propos, insista-t-il.
- Il n'y a que les gamins de cinq ans qui se défilent à la garde des adultes de la sorte pour foncer dans le danger … Mais qu'espérais-tu faire au juste ? Ici, ce n'est pas une cour de récré !
Alexandre baissa les yeux devant la justesse de la remarque.
- Je voulais seulement faire quelque chose …
Undertaker posa alors une main sur son épaule et se mit à la tapoter.
- Je sais que vous, les libéraux, les gens de « mérite », vous dites souvent qu'il suffit de le vouloir pour le pouvoir … Mais ce n'est pas toujours le cas. Des fois, le poids est trop lourd et l'on ne peut le soulever seul.
- Mais-
- Je ne t'aime pas beaucoup, petit, continua Undertaker en l'ignorant. Mais je sais reconnaitre la dévotion et la bonne volonté quand je les vois ! Tu as tout donné et si ta sœur venait à le savoir, elle serait très fière. Elle t'aime plus que tout, et tu le sais. Alors je pense qu'elle préfèrerait que tu restes en sécurité en haut au lieu de te jeter dans la gueule du loup …
Alexandre serra la mâchoire et détourna les yeux.
Le vieil homme continua alors de lui tapoter l'épaule puis lui prit doucement la baguette des mains pour l'inspecter.
- C'est un modèle tout neuf, commenta-t-il en l'examinant. Je n'ai pas travaillé avec mais je pense que le principe d'utilisation est toujours le même …
Et comme pour affirmer ses propos, il agita l'objet magique et une flamme surgit au bout.
- Ah ! s'exclama Alexandre, ébloui. Comment avez-vous fait cela ?!
- Oh, il suffit simplement de faire certains gestes pour invoquer les éléments … Tiens ! lui dit-il en lui remettant l'objet dans les mains.
Alexandre s'en saisit et décida de suivre les instructions du directeur de services funéraires.
- Plie le coude, concentre ton énergie dans ton poignet puis imagine que cette puissance voyage à travers tes veines pour atteindre le bout de tes doigts tout en pensant à l'effet escompté …
Agissant comme demandé, Alexandre ne tarda pas à voir une toute petite étincelle dorée briller au bout de la baguette noire.
- Que ça ? s'étonna-t-il. J'ai pensé à un brasier, pourquoi est-ce que je me retrouve avec cela ?! C'est trop petit ! s'écria-t-il alors en regardant la baguette comme il aurait dévisagé un arnaqueur.
Undertaker soupira.
- Maîtriser une baguette de ce type requière beaucoup d'efforts et de temps et tu n'es pas un surdoué, Alexandre … Donc ne pense pas pouvoir la manier correctement avant un certain temps.
À la lumière de ces propos, le jeune homme souffla d'indignation et de frustration, marmonnant quelque chose dans sa barbe.
- Allons, entendit-il Undertaker lui dire avec une tape dans le dos, ce n'est pas la peine de faire un caprice … Suis-moi plutôt et mets ta rage à profit !
- Où nous dirigeons-nous ? voulut Alexandre avant de faire le moindre pas.
- Vérifier si ce que j'entends depuis quelques minutes existe vraiment ou si ce ne sont que des tours que me jouent mes vieilles oreilles, marmonna Undertaker.
- Je vous vois tout le temps faire des blagues de mauvais goût, soupira le Lord. Savez-vous seulement que vous n'êtes pas drôle ?
- Parfaitement ! sourit-il. Je n'ai jamais été drôle. Après tout, comment peut-on être simplement drôle quand on est hilarant ?
Alexandre ne rit pas, mais il pencha légèrement la tête sur le côté. Étonnamment, il se fit la réflexion qu'Undertaker était quelqu'un qu'il aimerait bien connaitre davantage.
Mais cette pensée fut brève et expédiée car il n'avait toujours pas la conscience tranquille ni l'esprit à apprécier quoi que ce soit.
Il ne savait pas où le menait Undertaker mais il le suivait car il n'avait plus envie de tourner en rond. Il n'avait vraiment rien à perdre. Dans le meilleur des cas, il prendrait le petit-déjeuner avec sa petite sœur, au pire, il lui commanderait un cercueil.
Alors, il suivit l'ancien Dieu de la Mort sans poser plus de questions.
Au bout d'un moment, Undertaker s'arrêta soudain devant un mur, y colla son oreille et écouta attentivement une bonne minute. Alexandre l'imita mais ses oreilles, peut-être à cause de leurs limites humaines ou peut-être à cause de la fatigue, ne captèrent aucun son, à part peut-être le souffle du vent à travers les roches qui composaient le mur … Contrairement à Undertaker qui semblait entendre distinctement quelque chose, quelque chose qui le fit se pincer les lèvres.
Après une écoute attentive, le vieil homme retira son oreille du mur en vitesse, agrippa la manche d'Alexandre et poussa brusquement ce dernier en arrière.
Le dos du jeune homme heurta le mur d'à côté et il resta un moment déboussolé.
Ainsi, il ne vit pas Undertaker sortir une grande baguette noire de sa manche et la pointer sur le mur. Il n'ouvrit les yeux que quand il perçut une lumière à travers ses paupières fermées. Il constata alors que le mur s'était ouvert en deux et qu'une luminosité nouvelle irradiait le couloir relativement sombre. Cette lumière venait de la salle dévoilée par le mur qui venait de s'écarter.
Instinctivement, le jeune homme croisa les bras devant lui pour se protéger et eut un mouvement de recul.
Ce n'était pas le tour de magie prodigieux qui le laissait coi de peur, mais bien la scène que le mur révélait en s'ouvrant.
Car derrière ce rempart de pierres ne se cachait nulle autre qu'une pièce au plafond inexistant, éclairée par plus de bougies que l'entièreté de la prison, et qui se trouvait être l'endroit où on avait caché la porteuse du Saphir.
Les bougies étaient comme suspendues au ciel par un fil invisible, mais il s'agissait davantage de magie. C'était un lieu fantasmagorique, et si un doute persistait encore sur la nature des actes à laquelle cette salle était dédiée, les ailes de sang dessinées sur le sol étaient présentes pour le dissiper. C'était un lieu de culte, un lieu de sorcellerie, un lieu que les humains ordinaires ne visitaient que dans leurs cauchemars … Et pour raison, on y faisait des choses qu'on ne souhaiterait même pas à son pire ennemi ou au plus grand criminel. Subir cette magie était un châtiment qu'aucun être doté de vie ne méritait, mais que certains subissaient malgré toute la bonne morale.
Par l'entremêlement des fils de leurs histoires, Camille était maintenant du nombre de ces malchanceux.
Elle était en effet clouée au sol, hurlant comme une damnée, pendant qu'une matière brune et vaporeuse comparable à de la fumée sortait de ses pupilles pour se déposer sur une plaque de verre placée juste au-dessus de ses yeux.
Ne connaissant pourtant presque rien au monde de la magie, Alexandre eut en n'assistant qu'une seule seconde à ce rituel une idée assez précise de ce qu'on tentait de faire à Camille.
Bien qu'effrayé au premier abord, la peur du jeune homme s'évinça au profit de l'indignation et de la colère. N'écoutant que sa bravoure, il se leva précipitamment et tenta de rejoindre les sorciers pour … pour … Eh bien seulement pour faire ce qu'un grand frère ferait !
L'attrapant par le col de sa chemise, Undertaker l'en empêcha. Il le rejeta de nouveau en arrière et le pointa de sa baguette. Alexandre ne tarda pas alors à sentir des chaines noires naître du sol pour s'enrouler autour de ses poignets et de ses chevilles, le fixant au sol, et il fusilla du regard le sorcier.
- Reste.
Ce fut tout ce qu'il lui dit. Il ne pouvait pas voir ses yeux dissimulés par sa frange argentée mais sa requête était claire et son ton était si autoritaire qu'on aurait cru que sa voix avait changé. Le jeune homme frissonna à nouveau de peur.
Ainsi, il se résigna à obéir, c'est-à-dire à rester … Et de faire la seule chose qu'il pouvait faire : observer.
Undertaker s'avança alors à travers la brèche dans le fameux but de retrouver Camille et Alexandre suivit sa silhouette du regard.
Les deux Purificateurs étaient au fond de la pièce nouvellement révélée, assis près de Camille et ne cessant de murmurer des incantations latines inaudibles.
Camille continuait de pleurer et de s'agiter comme une démente. Elle semblait si mal qu'elle avait visiblement perdu conscience de ce qui se passait autour d'elle.
- Laissez-moi ! Par pitié, arrêtez !
Voyant qu'Undertaker s'avançait dans leur direction, les deux Purificateurs échangèrent soudain un signe et l'un deux, le plus grand, se leva pour faire face au nouveau venu, celui qui tentait de leur subtiliser leur seul recours.
Camille leur était précieuse et ils se devaient de la conserver.
C'est ainsi que l'homme eut l'audace de se mettre au milieu de la pièce secrète, barrant la route à Undertaker.
Alexandre les vit se dévisager et sentit la tension qui émanait de cet échange non-verbal. Les résolutions les plus fortes se transmettent sans l'usage des mots.
Le Purificateur fut le premier à attaquer. Il brandit sa baguette et prononça du bout des lèvres quelques mots. Ensuite, une fumée surgit et obscurcit tout ...
Alexandre se mit à tousser, incapable de voir ce qui se tramait derrière ce nuage de fumée. Il cria bien le nom du directeur de services funéraires mais ce dernier ne lui répondit pas. À cause de cela, il crut que le pire était arrivé mais le destin avait décidé d'être clément avec lui pour une fois et Undertaker, grâce à un autre tour de magie dont seuls les gens de son milieu connaissent le secret, parvint à dissiper le brouillard. Ce dernier monta dans l'air pour disparaître à travers l'énorme trou dans le plafond, éclaircissant de nouveau le théâtre de cette macabre scène.
Alexandre devinait ce que tentait de faire le Purificateur. Sachant pertinemment qu'il ne pouvait pas tenir tête à Undertaker dans un véritable duel, il avait essayé de le troubler pour pouvoir l'attaquer par derrière, comme le faisait les petites armées faces aux grandes, mais cela n'avait pas marché.
Resté figé sur place, le sorcier affrontant Undertaker semblait pour le moins déconcerté par la réaction de son adversaire.
Il ne s'attendait sans doute pas à ce qu'Undertaker dissipe son sort aussi vite.
Celui-ci continua alors d'avancer. Le Purificateur l'affrontant tenta bien de lui barrer le passage en invoquant toutes sortes de foudres et de flammes mais Undertaker annulait tous ses sorts d'un revers de la main et se permettait même le luxe d'empêcher n'importe quelle attaque d'atteindre le pauvre Alexandre.
Ce dernier d'ailleurs n'avait pas conscience de cette protection, bien trop occupé à scruter le sorcier agenouillé près de sa sœur qui continuait de prononcer ses incantations inaudibles.
Undertaker ne faisait pas assez vite à son goût !
En effet, plus le jeune homme voyait cette matière noire s'échapper des yeux de sa sœur pour se déposer sur le bout de verre, mieux il comprenait ce qui se passait. Ces gens peu scrupuleux étaient en train de tenter de transformer sa petite sœur en marionnette.
Cette matière noire qui se déposait sur le bout de verre, ce n'était autre que la conscience de Camille. Et il sentait que si tout se retrouvait aspiré, le processus serait irréversible.
Il cria alors, essaya de se dépêtrer de ces foutues chaines … En vain. Son impuissance était totale. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était prier pour qu'Undertaker arrive à temps car il voyait clairement qu'il ne restait pas longtemps avant que le verre ne se colore entièrement de noir …
Et comme si le bon Dieu lui accordait enfin une grâce, Undertaker abattit une bonne fois pour toutes le Purificateur qui lui barrait le passage, le foudroyant d'un sort qui le tua en un instant. Son corps tomba sur le sol avec un cri, exprimant une souffrance absolue.
Undertaker l'enjamba aussitôt et fonça en direction de Camille … Le dernier Purificateur s'écarta alors brusquement, tenant le bout de verre précieusement entre ses doigts, et brandit sa baguette pour se défendre.
La surface de verre était presque entièrement noire à présent mais heureusement, Alexandre voyait qu'un minuscule bout clair subsistait, preuve que le processus était toujours réversible. Il fallait tout simplement attraper ce bout de verre !
Sauf que c'était plus facile à penser qu'à faire … Parce que tous les acteurs de cette pièce étaient au courant d'un élément crucial, c'était que si le Purificateur décidait sur un coup de tête de briser la surface de verre en deux, Camille allait mourir.
Le corps de cette dernière était d'ailleurs étalé sur le sol, faisant face à la lune incomplète qui illuminait ses traits juvéniles et donnait une pâleur maladive à son teint jadis si brillant … Maintenant qu'il n'y avait personne près d'elle pour l'accabler d'incantations diaboliques ni un bout de verre sur lequel se déposait sa matière grise, elle était finalement autorisée à sommeiller en paix.
Mais le bruit que faisaient Undertaker et ce Purificateur était trop fort pour la laisser dormir.
C'est tout naturellement donc qu'elle se réveilla.
Alexandre la vit s'assoir presque mécaniquement, puis regarder dans toutes les directions … Elle inspecta du regard la grotte dans laquelle ils se trouvaient, la lune brillante au-dessus de sa tête, les chandelles, le sol, l'affrontement d'Undertaker et du Purificateur, Alexandre qui s'était mis à crier son nom. Mais elle ne semblait pas l'entendre et accorda exactement la même attention à chaque élément cité …
- Camille ! Camille ! cria encore Alexandre.
Au fond, il savait que c'était inutile.
Et lorsque ses yeux se posèrent enfin sur lui, à la place de rencontrer les yeux noisette si chaleureux de Camille, il croisa le gris le plus clair et le plus vide qu'il lui eut été donné de voir … Sa petite sœur n'était plus maîtresse de son corps.
Elle était vide, vide pour mieux obéir.
Maintenant, qu'importe l'ordre que donnerait le porteur du bout de verre à Camille, elle s'exécuterait. Elle n'aurait pas le choix.
Fixé sur Camille, Alexandre vit instantanément quand le Purificateur remarqua que sa marionnette était prête.
Le sorcier lui intima son ordre par le lien que le verre leur conférait et son état changea. Camille se mit à ramper vers le socle où se trouvait le Saphir.
Alexandre la regarda, ahuri, puis tourna précipitamment la tête vers Undertaker pour tenter de le prévenir. Le Purificateur face à lui avait les yeux rivés sur la jeune fille, bien qu'il prétendît accorder toute son attention à l'ancien Dieu de la Mort, et le distrayait avec des paroles en l'air et des sorts de pacotille.
Mais il cessa ce jeu et afficha un sourire machiavélique quand Camille toucha enfin le Saphir. La pierre se mit ensuite à briller… Au début, Alexandre ne remarqua rien, puis il vit une discrète mais indéniable trainée de glace se dérouler sur le sol pour finalement toucher les pieds d'Undertaker.
Le directeur de services funéraires n'eut pas l'occasion de lâcher un mot qu'il vacilla en arrière alors qu'un monstre de glace gigantesque surgissait du sol pour le rattraper avant de le briser en deux.
Le corps d'Undertaker retomba, la colonne vertébrale brisée, et sa baguette lui échappa des mains. Le Purificateur s'en saisit aussitôt.
- Tue-le ! Tue-le ! Je t'ordonne de le tuer ! cria-t-il en pointant Camille du doigt, même s'il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle lui obéisse.
Cette dernière ne dit rien, n'afficha rien, mais le monstre de glace qui ne s'était toujours pas dissipé piétina le corps d'Undertaker et Alexandre ferma les yeux pour ne pas assister à cette scène.
Il n'entendit que les cris de douleur. Puis, tout cessa. Le jeune homme rouvrit alors les yeux pour constater qu'il n'y avait plus qu'un amas de chairs aplaties sur le sol et que le sang se répandait sur le sol.
Un silence de mort se répandit partout. Le sorcier qui venait de donner l'ordre fatal lui aussi tomba, mais d'étonnement.
Ils ne pouvaient plus que dévisager Camille, visiblement stupéfait que son ordre ait été si bien respecté.
Alexandre, de son côté, resta muet comme une tombe en sentant les liens l'attachant au sol se défaire lentement, mais irrémédiablement … Il regardait sa sœur, certain à présent qu'elle n'était plus la même. Elle était capable de tout, elle n'avait plus aucune volonté ni sentiments, plus aucune considération pour rien au monde, même pas pour lui.
Sortant de sa torpeur, le sorcier se tourna à cet instant vers lui et le foudroya du regard.
Animé par son instinct de survie, Alexandre sauta immédiatement sur ses deux jambes et s'enfuit avant que Camille ne puisse faire quoi que ce soit, disparaissant à travers les couloirs de la prison de Toron … Il savait que si elle ne le voyait pas, elle était incapable de l'attaquer, et s'il courrait assez vite, elle ne pourrait pas le rattraper.
C'était la première fois qu'il se réjouissait du handicap de sa petite sœur.
Il finit par atteindre la sortie et prévint tout le monde de ce qui se passait. Affolé et sous le coup de l'émotion, il finit par s'évanouir et ne conserva aucun souvenir de la suite.
…
Maria perdit la trace d'Alexandre.
Elle avait, en commençant à le suivre, son dos en face d'elle mais il l'avait distancée et elle s'était perdue à cause de l'obscurité.
Mais elle n'avait pas peur.
Au lieu de continuer à errer, elle s'était adossée à un arbre et s'était mise à contempler la lune de ses grands yeux bleus. Elle se demandait quand tout cela allait se terminer, quand tous ses problèmes allaient se régler et quand elle aurait enfin le courage, ou bien l'occasion, de faire ses preuves … Alexandre était parti sans elle. Il l'avait fait parce qu'il ne croyait pas en elle …
Ou qu'il voulait te protéger, imbécile ! lui murmura une voix au fond d'elle.
Peut-être qu'il avait vraiment de l'affection pour elle, peut-être qu'il ne voulait pas la mettre en danger, peut-être qu'il l'appréciait … ?
Elle aurait tant voulu y croire. Mais Maria ne se faisait aucune illusion. Alexandre n'aimait que Camille. Et même s'il l'aimait un peu, que pouvait-elle lui offrir ? Une relation clandestine, une passion passagère, une joie sans lendemain. Si seulement elle était née à la place de cette Miss Grey, si seulement elle était plus forte, plus intelligente, plus digne, alors elle n'aurait pas besoin de rester les bras croisés pendant que son petit frère subissait peut-être les tortures les plus atroces.
Elle se laissa tomber à terre et sa main resta vivement accrochée à son épée. Elle ne voulait pas la lâcher. Elle voulait se battre, elle voulait faire quelque chose ! Mais elle était perdue dans cette grande forêt et elle ne savait plus quelle direction prendre.
Pourquoi Camille avait-elle droit au Saphir ? Pourquoi Camille et Joe seulement avaient-ils droit à un tel pouvoir ? Qu'avaient-ils, tous les deux, de plus qu'elle ?
Elle aussi voulait trouver une pierre magique qui la choisirait, qui lui offrirait un pouvoir lui permettant d'inscrire son nom dans l'histoire, dans la postérité.
Si elle était Camille, elle se créerait une armée de géants en glace et deviendrait maîtresse du monde.
Mais dans son fantasme mégalomaniaque, Maria ne pensait pas au prix d'une telle puissance.
Elle ne se rendait pas compte du fait que les pierres aspiraient l'énergie vitale de leurs porteurs, qu'elles avaient une influence sur eux et qu'elles étaient des objets de convoitise qu'il fallait sans cesse protéger.
Au fond, elle était toujours une enfant, avec les rêves d'une enfant, avec les peines d'une enfant… Mais ce caractère enfantin venait avec cette détermination enfantine, propre à la jeunesse.
Soudain, Maria sentit un vent glacé venir de l'autre côté de la forêt et elle vit un cheval, le cheval d'Alexandre, galoper à travers la forêt. Elle sut alors que ce n'était pas le propriétaire de la monture qui la chevauchait car ce dernier n'était pas aussi doué en matière d'équitation.
Le cavalier était extrêmement expérimenté pourtant, nota-t-elle à la façon qu'il avait de diriger le cheval de sorte à éviter les nombreux arbres.
Comme le cheval passait près d'elle, elle interpella le cavalier.
- Vous ! Ce n'est pas votre cheval !
Ce dernier, en entendant cette voix, arrêta la monture et tourna sa tête vers elle.
Il retira son capuchon mais Maria ne put distinguer ses traits à cause de l'obscurité.
- Miss Maria, n'êtes-vous pas censée être avec votre chéri ?
Elle pouvait clairement entendre la moquerie dans cette question, cette question qui l'éclairait sur l'identité du cavalier. Elle n'eut cependant pas le luxe de répondre car il se remit à galoper bien rapidement, non sans avoir pris sa revanche au passage.
- Je n'ai aucun temps à perdre avec des hystériques dans votre genre. Vous ne voulez pas de ma protection, soit, qui suis-je pour vous l'imposer ? Maintenant, profitez-bien de votre liberté, putain !
Et il partit.
En d'autres termes, ce qu'il voulait signifier, c'était qu'il l'abandonnait, et qu'il l'abandonnait à l'approche d'un grand danger.
Le visage de Maria se décomposa
Elle ne savait pas où il allait mais elle avait un terrible pressentiment.
Peu après qu'il eut disparu de son champ de vision, s'engouffrant dans les ténèbres de la forêt, une ombre plana au-dessus d'elle et la priva un instant de la lumière lunaire. Levant la tête, elle aperçut un vêtement noir et des yeux rouges qu'elle aurait reconnus entre mille : c'était Claude, le démon, et il était en train de voler. Pendant une fraction de seconde, le bleu rencontra le rouge, et Maria baissa les yeux.
C'était les yeux d'un démon qu'elle venait de croiser, c'était le vide qu'elle venait de voir … Claude, de son côté, ne ralentit nullement en l'apercevant, ne lui prêta aucune attention. Il avait visiblement un ordre à exécuter et ce n'était pas une petite humaine apeurée qui allait l'en distraire.
De son côté, le petit cerveau de l'humaine fit retentir l'alarme et lui cria de s'échapper. Son instinct de survie lui disait que si Trancy et Claude étaient à la recherche d'Alexandre malgré l'interdiction des Dieux de la Mort, c'était que le pire avait eu lieu.
- Alexandre, oh, comme tu avais raison ! lâcha-t-elle.
Alexandre lui avait bien dit de ne pas trop se réjouir d'avance, il lui avait bien dit que tout pouvait avoir lieu, il lui avait bien dit de rester avec Trancy… !
Mais comment … ? pensa-t-elle alors. Comment les Purificateurs avaient-ils pu retourner le jeu à leur avantage ? Quel genre de cartes avaient-ils réussi à abattre pour les sortir de cette situation ?
Se pouvait-il … ?
Maria baissa soudain la tête car sa vision périphérique avait remarqué un projectile lancé dans sa direction. Le projectile se planta sur le tronc d'arbre derrière elle et après avoir retrouvé ses esprits, elle s'en rapprocha.
Elle découvrit alors une lame, une sorte de couteau translucide.
Elle n'eut pas la bêtise de le confondre avec du verre : il était évidemment fait de glace et la froideur dont il irradiait ne faisait que confirmer ses pensées.
Elle voulut toucher la lame, la séparer du tronc, mais dès que ses doigts se posèrent dessus, elle recula de plusieurs pas jusqu'à tomber à terre, effarée. Elle vit ensuite la lame s'enfoncer de sa propre volonté dans le tronc jusqu'à y disparaître. Elle remarqua alors que les feuilles de l'arbre se mettaient à se couvrir – non ! à devenir – de la glace.
Elle nota au même moment que les autres arbres aux alentours devenaient eux aussi de la glace…
Ce pouvoir, cette magie, c'était celle du Saphir. Maria n'en doutait pas. Mais le Saphir était contrôlé par Camille et Camille ne ferait jamais rien de mal … n'est-ce pas … n'est-ce pas ?
Sauf si …
Soudain, elle vit les feuilles tomber brusquement des arbres et une pluie de glace s'abattit sur elle. Elle leva ses mains pour se protéger mais si elle parvint à épargner son visage, elle ne put empêcher les feuilles gelées d'écorcher violemment sa peau.
Elle serra ensuite son bras contre son corps et examina les dégâts, grimaçante de douleur.
Les feuilles glacées s'étaient effritées durant la chute, se dispersant en d'insidieux et minuscules petits bouts de verre.
Elle voulut crier, pleurer, demander de l'aide … Mais qui allait l'écouter ? Il n'y avait personne ici !
Et Maria n'était même pas au bout de ses peines.
Elle vit alors un immense blizzard s'approcher d'elle, comme une vague de froid à laquelle personne ne pouvait échapper.
Elle tenta de fuir en courant, de sauver sa peau, mais trébucha sur une racine alambiquée au sol. Elle s'effondra par terre.
La vague la rattrapa en une seconde et la noya dans son froid mortel.
Maria mourut sans jamais combattre.
Mais sa main ne lâcha jamais son épée.
…
Lorsqu'Alexandre se réveilla, il était dans sa chambre du Hampshire. Il ne mit pas longtemps à se rappeler de tout. Les images se mirent en effet rapidement à défiler et il eut alors l'impression que le monde l'avait englouti. Il se mit à grincer des dents et jeta sa couverture au-dessus de sa tête. Les souvenirs étaient trop durs à assimiler, il aurait préféré se croire fou plutôt que de faire confiance à sa mémoire traumatisée…
Resté des heures dans son lit, Alexandre ne chercha guère à sonner ou à faire savoir son réveil. Il n'osait même pas regarder l'horloge.
Il ne souhaitait tout simplement pas se rappeler que le temps existait et que le malheur se cachait, qu'il était là, guettant, attendant le bon moment pour l'accabler davantage.
Il aurait voulu s'accorder le plaisir de l'ignorance, le luxe de se retrancher dans un sentier loin des hommes et de leur réalité impitoyable, là où le temps même n'osait s'aventurer, là où on offrait l'occasion aux âmes désespérées de guérir, ou au moins de se reposer …
Mais le caractère impatient et responsable du jeune homme lui interdit une pause trop longue et bientôt, sans en prendre même conscience, il surprit sa main à tirer la clochette du service, et dans les minutes qui suivirent, il vit une vieille servante accourir.
-Oh, Lord Albertwood ! Comme vous nous avez inquiétés ! Vous ne devriez pas faire d'aussi longues et dangereuses escapades à cheval !
Alexandre ne doutait pas le moins du monde de la sincère sollicitude de son employée. Il l'avait engagée avec son mari parce qu'il les avait trouvés roublards et débrouillards, et les gens de cette sorte sont assez intelligents pour craindre pour leur position. Seulement, il ne permettrait jamais qu'on lui parle ainsi.
-Excusez-moi, madame, mais je crois que vous n'êtes pas en position de me faire le moindre reproche.
La vieille femme rougit alors, consciente de son impair. Elle tenta par la suite de se rattraper auprès de son maître en usant d'un trop-plein de servilité.
- Oh, excusez-moi, Lord ! Mon affection envers vous me fait perdre mes bonnes manières … Mais veuillez en votre immense bonté me comprendre ! Pour moi et mon époux, vous êtes un être très important. Si je ne voyais pas à quel point vous nous étiez supérieur et à quel point vous êtes exceptionnel, intelligent et charismatique, j'oserais me dire que vous êtes comme mon fils, bien qu'une telle chose soit hors de considération … Mais considérez-vous aimé et apprécié comme tel parmi nous.
Les compliments de la vieille femme n'atteignirent pas le cœur du jeune Lord et eurent presque l'effet inverse il lui était inconcevable de croire qu'on pouvait le trouver capable d'ingérer de pareilles inepties.
Mais contrairement à ce qu'il aurait fait d'ordinaire, il ne réprimanda pas sa vieille employée le moins du monde. Il trouvait que c'était stupide de faire une scène pour une chose aussi légère et futile, surtout quand il avait des affaires plus importantes à régler.
Ainsi, il questionna sa servante pour connaitre les conditions de son retour, et surtout la durée de son sommeil.
Il avait dormi pendant dix jours ! C'était presque le plus long congé de toute sa vie, sa plus longue période sans travail.
Il apprit que c'était son cher et aimable ami et allié, le comte Trancy, qui avait prié pour qu'on ne le dérange pas. Il sut par la même occasion que ce dernier avait donné asile dans sa propre maison à un petit orphelin borgne, tout en disant que le maître des lieux n'y objecterait pas.
Ce n'était pas faux. Alexandre n'y vit aucun mal, et ne reprocha aucun tort à ses employés, à part celui d'avoir cru le comte Trancy aussi vite.
Alois était un être fait de poison et de mensonges, il était malsain et tout à fait stupide de lui donner la moindre confiance. Mais il était plus malin que les deux vieux gardiens de la maison, et il avait réussi si bien à les manipuler qu'il avait obtenu tout ce qu'il désirait.
Alexandre demanda ensuite si la jeune fille avec laquelle il était venu était retournée avec le comte Trancy, et sa servante lui répondit que non.
À cette réponse tant redoutée, il demanda à convoquer le comte sur le champ. Il savait qu'il n'obtiendrait des informations consistantes et satisfaisantes seulement de sa source à lui.
Mais rien ne l'avait préparé à la figure qu'il accueillit. Lorsqu'il entra dans les appartements du Lord convalescent, Alexandre eut ainsi le loisir de voir que son ami avait perdu du poids, que ses joues toutes rebondies de jeune homme sain et riche étaient à présent creuses et que ses yeux jadis si malicieux et pétillants avaient été assombris par la terreur … Il vint s'assoir près de lui sans entrain aucun, contrairement au passé, et ne dit mot.
Le Lord sentit bien qu'il fallait le presser un peu pour qu'il parle.
- Alors, que s'est-il passé ? demanda-t-il, brisant le silence qui s'était installé.
Sans préambules, Alois éclata alors en sanglots.
- Oh, elle a tué tout le monde ! Elle n'a rien laissé, Alexandre !
Le grand frère n'eut pas besoin de plus d'explications pour saisir de qui il s'agissait. Voyant l'effondrement dans lequel se trouvait son ami, il n'avait plus la témérité de le pousser plus loin dans son désespoir en lui demandant davantage de détails … Sa mémoire, à partir des quelques indications données, arrivait à imaginer la scène dans toute son horreur.
Voir la fière figure de son allié ployer sous les larmes et les lamentations suffisait à lui faire comprendre que sa sœur n'avait pas fait honneur à sa réputation de sainte.
S'il ne voulait rien apprendre de plus, il avait cependant besoin de savoir par qui « tout le monde » Alois désignait.
- Le Saphir a eu raison de beaucoup de Dieux de la Mort, y compris Undertaker. Même cette petite dévergondée avec laquelle tu t'amusais, cette Maria ! Crois-moi, j'ai tout tenté pour la protéger, mais je n'y suis point arrivé. Cela me brise le cœur, mais c'était au-dessus de mes forces. D'ailleurs, si Claude n'avait pas été assez rapide et ne nous avait pas sortis de cette foutue forêt, nous aussi nous aurions été glacés par sa pierre meurtrière !
Le choix des mots de Trancy était étonnant. Ils avaient l'air sortis d'une tragédie, d'une histoire très triste, mais en même temps peu croyable … comme s'il mentait. Si Alexandre s'était trouvé dans son état normal, sans doute aurait-il pu le voir.
Mais Lord Albertwood était brisé, et son esprit l'était tout autant.
- Camille ne ferait jamais une chose pareille délibérément, tu le sais très bien ! lui fit-il remarquer, accablé, et voulant défendre l'honneur de sa petite sœur.
- Bien sûr que je le sais ! objecta Alois, tout émotif. Je n'en ai jamais douté, et puis ce Joe m'a tout expliqué ! Je sais qu'avec quelques-uns de leurs tours de magie sataniques, ils ont réussi à la soumettre …
- Je vois, soupira Alexandre en baissant la tête. Mais pourquoi as-tu décidé de nous sauver avec toi ?
- Je l'ai fait parce que je croyais qu'il n'y avait que toi qui pourrais raisonner Camille … Mais en ce qui s'agit du petit, c'est Claude qui s'est chargé de lui … Je n'ai pu en sauver d'autres …
- Merci, je te dois la vie, convint Alexandre en le regardant droit dans les yeux. Et je suis infiniment désolé de t'avoir entrainé dans cette histoire.
- Je savais, au moment où tu m'as expliqué au téléphone ce qui se passait, ce à quoi je m'engageais en te suivant … D'ailleurs, à part quelques déplaisants souvenirs, je n'ai subi aucune véritable perte. C'est plutôt toi et ce petit qui êtes à plaindre, vous avez tous les deux perdus vos sœurs après tout...
Alexandre eut un serrement au cœur en se remémorant Maria … Dire qu'elle était morte … Il avait beau l'avoir placée sous la protection du comte, il se doutait qu'elle avait dû s'en arracher pour le suivre. Elle l'avait alors suivi en enfer, malheureusement … Et dire que c'était Camille qui avait mis fin à ses jours...
- Comment se porte le petit porteur du Rubis ?
- Relativement bien, répondit Alois. Même si j'ai fini par tout lui révéler, il n'a pas pleuré … Il n'a eu aucune réaction … Est-ce sain ?
- Dire qu'un gamin qui n'a pas la moitié de notre âge arrive à rester impassible pendant que nous, grands et puissants hommes, nous nous laissons aller à nos émotions comme des petites femmes … Surtout vous, Comte, vous semblez avoir pleuré des océans entiers. Votre figure et vos yeux desséchés vous trahissent, lui fit remarquer le Lord. Cette réaction n'est pas digne de vous.
- Je réagis de la sorte car j'ai vu un carnage, vous auriez des cheveux blancs si vous aviez vu ce à quoi j'ai eu la malchance d'assister, répliqua son ami. Aussi, je pense que vous refoulez ce que vous ressentez à présent, Alexandre. Voilà pourquoi vous réussissez à conserver un calme relatif, tout comme le fait le petit Joe … Mais en faisant ainsi, vous ne faites que gonfler un ballon qui finira tôt ou tard par éclater et lorsque cela se produira, vous vous écroulerez.
Le jeune homme allait répliquer que cette psychologie était une pseudoscience, qu'elle n'avait rien de précis et que tous les individus avaient des mécanismes de défenses différents … Mais il s'arrêta net.
Ce n'était pas qu'il accordait maintenant une importance aux paroles du comte, ni à sa psychanalyse de bas étage … Mais il était relativement d'accord avec lui sur ce point. Il ne pouvait nier qu'il ne ressentait pas autant de terreur ou de douleur que ce qui était normal en pareil cas. D'un autre côté, il se sentait devenir plus mou, plus lourd qu'à l'ordinaire, et il était tout à fait crédible que cette fatigue congénitale ne soit que la manifestation des émotions qu'il gardait scellées en lui.
- Vous avez raison, admit-il finalement dans un souffle.
Ce dernier écarquilla les yeux et entrouvrit légèrement la bouche. Il s'attendait à beaucoup de contre-arguments, même à des moqueries, mais certainement pas à ce que son allié de longue date s'aligne avec lui ! Surtout sur un sujet pareil. Où était passée la susceptibilité légendaire du jeune Lord ? Mais cette réaction complaisante et dénuée de provocations ne faisait que prouver ses dires : Alexandre allait mal.
- Je n'ai pas le choix, se justifia alors le jeune homme. Je ne suis qu'un humain tout petit et tout simple, minable même … Je ne sais que fuir, même face à de simples sentiments. Après l'avoir perdue, mon cœur n'est plus qu'une terre aride, dit-il en levant le poing pour se cogner la poitrine, comme s'il voulait vérifier s'il y restait quelque chose. Je ne suis plus capable de supporter quoi que ce soit. Si je me laisse aller à mes démons, ce sera ma fin.
- Peut-être y a-t-il un espoir …
- Mais où ? souffla le Lord.
- Je ne sais pas, je n'en vois aucun à présent … Mais, dit-il en se levant sous les yeux inquisiteurs du Lord, je sens que nous allons nous en sortir. Reposez-vous maintenant, Alexandre. Vous êtes brillant, vous trouverez une réponse tôt ou tard.
Trancy fit son chemin vers la porte puis sortit d'un pas léger après avoir offert un sourire compatissant à son allié.
Resté assis dans son salon personnel, Alexandre fronça les sourcils dans son malheur.
- Il m'appelle Alexandre maintenant ? se demanda-t-il. Soit, laissons passer pour cette fois, il croit sûrement qu'il peut se jouer de moi à présent mais il oublie que la tristesse a beau rendre les gens faibles, elle ne les rend pas aveugles pour autant.
…
Un certain mépris pour la bourgeoisie et l'opulence était la base de l'idéologie politique du petit Joe.
Et après avoir passé deux semaines entières dans l'une des demeures les plus luxueuses du monde, son mépris pour les classes sociales supérieures ne fit que s'accentuer et se matérialiser.
Pour passer le temps, il explorait la maison et ne faisait au cours de cela que découvrir des parures et des pièces qui rivalisaient entre elles de beauté et de grandeur grossière … Il savait que le moindre petit meuble de cette maison, le moindre tableau, le moindre vase, le moindre couvert valait plus que ce qu'il ne pourrait jamais gagner durant une vie entière de travail.
Il trouvait injuste que l'on puisse vivre avec tant d'objets inutiles alors qu'on pourrait nourrir des milliers et des milliers de pauvres orphelins en récupérant l'argent. Plus d'une fois, il avait été tenté de mettre le feu à tout ce faste indécent mais à chaque fois, il se souvenait du geste que Camille avait eu pour lui le jour de leur première rencontre, de cette bourse donnée sans aucune arrière-pensée, et il s'en voulait de désirer détruire la demeure des ancêtres d'une telle personne.
Il respectait Camille énormément, même s'il ne savait pas le montrer, et elle n'avait jamais rien fait pour qu'il cesse de l'apprécier.
Malgré le drame dont elle était le principal instrument, il ne lui en voulait pas. Elle n'avait rien décidé de son propre chef, et c'était suffisant pour la dédouaner de toute rancune.
Seulement, la douleur était toujours là… Joe n'avait plus aucune famille. Il était à présent seul au monde, parfaitement et totalement … Une fois que le frère de Camille l'aurait jeté à la rue, que ferait-il ? Que deviendrait-il ?
Son visage amoché et son œil manquant seraient une entrave implacable pour réussir n'importe quelle entreprise dans sa pauvre vie, qui n'en était seulement qu'à son malheureux et désespérant début … Il frémissait à l'approche de ce malheur. Il savait que son destin était tout comme sa sœur, de mourir jeune et dans une atroce souffrance.
Cette pensée lui rappela Maria … Elle avait cru en Dieu jusqu'au bout, la petite imbécile !
Connaissant sa sœur, Joe savait néanmoins que c'était le genre de fin qu'elle désirait le plus. Elle était morte en essayant de le sauver, en participant à une aventure.
Maria avait toujours eu des pulsions d'aventurière, de hauts idéaux chevaleresques au fond de son cœur de petite campagnarde, et une telle personnalité ne pouvait souffrir d'avoir une fin banale. Elle avait sûrement préféré mourir sur le champ de bataille ou dans un duel plutôt que de succomber à cette affreuse maladie pulmonaire qui avait gâché toute son existence.
C'était le seul soulagement du petit frère celui de penser que sa sœur était morte en suivant ce que lui dictait son cœur.
Il regrettait un peu de l'avoir malmenée à présent … Il s'était toujours comporté en patriarche tyrannique, dictant à sa sœur ce qui était bon ou pas de faire, et l'avait peut-être parfois blessée par ses mots crus et bruts. Mais ce qu'il éprouvait était naturel, de ces regrets que tout le monde éprouve à la mort d'un être cher.
Car Joe, malgré son jeune âge, savait s'incliner devant la fatalité de la mort.
Puisqu'il n'y avait rien à faire pour la ramener, pourquoi se tourmenter ? pensait-il. Il était d'ores et déjà prêt à faire son deuil, puis à s'occuper des préoccupations de l'avenir.
Mais avant, songeait-il en serrant sa pierre rouge entre ses doigts, il allait s'assurer de rôtir l'âme de ceux qui avaient osé le faire souffrir en enfer.
Réagissant à sa colère, le Rubis scintilla, comme pour montrer son approbation à ce projet meurtrier.
Guère surpris par cette réaction, Joe eut un sourire sans humour. Il avait depuis longtemps sondé l'essence de la pierre rouge. Il savait que, profondément dans ce joyau, il y avait une conscience qui voyait et comprenait le monde tout autour, et que très probablement, cette dernière n'avait rien de bienveillant.
Tout ce que le Rubis voulait, c'était de l'énergie, toujours et encore plus d'énergie, de l'énergie pour brûler et détruire le monde … Ce genre d'objet avait davantage sa place entre les mains de Satan qu'entre celles d'un petit garçon.
D'un autre côté, quelque chose l'intriguait, et c'était de savoir pourquoi le Saphir avait accepté d'obéir aux ordres de Camille, même si cette dernière était sous influence … C'était une contradiction majeure.
Si l'Eau était l'opposé du Feu, alors le Saphir ne devait-il pas être pur et bien-intentionné pour contraster avec l'immoralité et l'avidité du Rubis ?
Ou le Saphir n'était-il au final qu'une pierre facilement manipulable et naïve, un peu comme son élue ?
Tock ! Tock ! Tock !
Surpris, Joe se redressa sur son lit et demanda à connaitre l'identité de la personne de l'autre côté de la porte.
-Votre hôte, répondit une voix qu'il reconnut comme étant celle du frère de Camille.
Il ne pouvait pas lui interdire d'entrer, alors il accepta.
Il vit ensuite la porte de la chambre s'ouvrir pour révéler un jeune aristocrate blond, beau, grand, en tenue du dimanche. Joe fut légèrement troublé par cette vision. N'ayant pas examiné attentivement Alexandre auparavant, il ne connaissait son apparence physique que dans les grandes lignes.
Ce qui lui sauta aux yeux, et c'était d'ailleurs l'impression générale que faisait Lord Albertwood, c'était cette beauté et ce charme purement nobles. Rien qu'à le regarder, et même s'il avait été vêtu de haillons, on pouvait reconnaitre le sang bleu qui coulait dans les veines du jeune homme qui ne s'était jamais mêlé à un autre.
Alexandre était bien plus beau que Camille en tous points.
Et cette beauté lui accorda une antipathie automatique du petit Joe, lui qui voyait pour la première fois la personnification de toute l'injustice du monde. Les nobles, uniquement par leur naissance, avait accès à tout le luxe possible et à une beauté dont ils avaient personnellement défini les critères, pendant que ceux nés dans des couches moins élevées devaient souffrir de la pauvreté et d'une apparence passable.
- Bonjour, jeune garçon, le salua Alexandre avec un sourire qui se voulait tendre. Comment allez-vous ? J'espère que votre séjour est agréable.
Joe le détailla de la pointe de ses chaussures cirées jusqu'à la pointe de ses cheveux très bien coiffés. Il était propre sur lui, c'était un fait. Mais malgré les mots attentionnés du Lord, le petit garçon distinguait nettement que son sourire était crispé et que ses yeux étaient fuyants.
- Je vois dans vos yeux que vous avez peur, lui fit savoir le petit garçon en croisant les bras, se redressant sur son lit couvert d'un drap blanc.
- Oh, vous vous trompez, mon petit ami ! s'amusa Alexandre avec le même petit sourire. Je n'ai peur de rien, et vous devez le savoir.
Joe roula des yeux, il y croyait presque …
- Par rien, vous voulez dire ma pierre ou ce que je peux en faire ?demanda le petit garçon avec un sourire narquois. Vous savez, la mort par le feu a cela de clément qu'elle prépare à l'enfer …
Alexandre ne put retenir un léger rire en prenant place près de lui.
- Je n'ai toujours pas peur, sourit-il. L'enfer est sur terre, l'oubliez-vous ? Vous ne feriez que me soulager en me tuant, et vous n'êtes pas assez clément pour le faire.
Surpris par sa réponse, Joe ne sut quoi dire. Il s'attendait à ce qu'Alexandre s'insurge mais il n'avait pas devant lui un idiot. Ce qui était le plus étonnant, c'était la forme de respect qu'Alexandre lui accordait. Il ne le regardait pas de haut, il ne lui répondait pas comme à un enfant de dix ans, mais comme à un égal.
La plupart des adultes mentent aux enfants pour des raisons diverses. En grandissant, un enfant comprend les mensonges et se sent parfois redevable mais la plupart du temps, il se sent arnaqué, manipulé, car si on lui avait clairement dit les choses, il aurait été assez intelligent pour comprendre.
Joe était habitué à ce qu'on lui mente, à ce qu'on le dénigre simplement à cause de son âge, alors il sentit un germe de respect se planter en lui quand il réalisa qu'Alexandre n'usait pas d'une telle bassesse avec lui.
- Si l'enfer est sur terre alors où est le paradis ? lui lança-t-il.
Joe avait posé cette question comme une épreuve, une épreuve qui allait lui permettre de jauger son interlocuteur.
Alexandre pour sa part soupira lourdement. Puis il réfléchit pendant une dizaine de secondes.
- Le paradis, c'est l'amour, répondit-il finalement.
Joe fronça les sourcils.
- L'amour est aussi sur terre, vous voulez dire que l'enfer et le paradis sont au même endroit ?
- Non, absolument pas, ce n'est pas ce que je pense … Enfin …
Alexandre prit une grande et longue inspiration avant de se reprendre et de développer sa pensée.
- Pour moi, l'enfer est sur terre … L'enfer est partout, à chaque coin de rue. On le voit dans les regards des gens qu'on croise en marchant, tous les jours, à chaque instant … Lorsqu'on plonge nos yeux dans les leurs, on ressent leur souffrance, on comprend tout ce qu'ils doivent traverser pour rester en vie, tout ce par quoi ils sont passés pour survivre, tous les soucis et tous les problèmes qui les accablent, et l'on comprend que personne n'est heureux, que tout le monde souffre. On comprend que vivre, c'est marcher sur un tapis de larmes, c'est résister à la gravité des problèmes qui veulent nous tirer vers le bas, c'est voir les autres ployer le dos sous la pression, c'est les voir sombrer sans pouvoir les aider à se relever parce que toucher le sol, c'est mourir… Cette marche, ce parcours infernal qui nous épuise à chaque pas, qui nous vide de l'intérieur, nous rappelle à chaque instant qu'un jour, nous ne pourrons plus continuer à marcher et ce sera à notre tour de tomber…
- Mais, demanda Joe, et l'amour dans tout cela ?
- L'amour, c'est cette main chaude qu'on tient dans la notre, c'est ce bref réconfort qui nous submerge … Toute ma vie, j'ai cru qu'il fallait avancer seul pour réussir parce que seul, on est plus léger, vous voyez ? Mais j'ai récemment compris que rien n'égale ou ne surplombe la joie de vivre avec quelqu'un qu'on aime et qui nous aime en retour. L'amour est le seul argument qu'on pourrait m'avancer pour me convaincre de revenir à la vie si je venais à mourir …
- Excusez-moi, Lord Albertwood, l'interrompit Joe avec un sourire en coin, mais connaissez-vous La Canne à Sucre ?
Alexandre fronça les sourcils. Il connaissait la canne à sucre mais il ne savait par contre pas comment un petit garçon pouvait savoir de quoi il s'agissait.
En effet, La Canne à Sucre est un terme qu'on trouve dans le cercle très fermé des bourreaux. Il s'agit en fait d'une canne à sucre, ou de toute autre objet sucré, qu'on donne aux torturés. Pour comprendre l'utilité d'un tel subterfuge, il faut savoir comment le corps humain réagit à la souffrance. Si on ne fait que frapper, couper, démembrer un homme dont on veut tirer des informations, il finira tôt ou tard par s'habituer à la douleur, aussi forte soit-elle, alors que si on alterne les coups de fouets ou l'arrachage d'ongles par exemple avec un bonbon ou une forme de plaisir, les coups de fouets seront plus douloureux après cela à cause du contraste avec le plaisir ressenti plus tôt … C'était un moyen qui s'était avéré très efficace pour faire parler les plus téméraires des prisonniers.
- Oui, ce terme ne m'est pas étranger, mais où voulez-vous en venir ?
- Ce que je veux dire, avança Joe avec un sourire triomphant, c'est que la version mièvre de ce que vous appelez « amour » n'est rien d'autre qu'une canne à sucre … Mettons qu'il y ait vraiment un Dieu au-dessus de nous, le Dieu des chrétiens par exemple. Lui, c'est un sacré bonimenteur, comment empêcherait-il les hommes de se suicider en réalisant que la vie n'est que misère ? Eh bien, il leur donne de « l'amour », et après y avoir gouté, comme par hasard, ils trouvent que le long chemin de la vie est tout de même plus supportable … Ce n'est qu'une théorie, mais je suis personnellement convaincu que le plaisir et l'amour sont addictifs et qu'ils rendent les gens fous. Pour être un homme éclairé, il faut se priver de cela.
Alexandre hocha la tête en un signe de compréhension et non d'approbation.
- Je vois votre raisonnement, même si je trouve que l'excès de pessimisme qui a pris part à son élaboration a peut-être biaisé votre jugement … Vous savez, l'amour est partout, et l'amour peut prendre toutes les formes. Il y a même des gens qui aiment le malheur, qui aiment la tristesse… Sans doute parce qu'ils les préfèrent au vide, mais là est un autre sujet. L'amour, c'est un plaisir, c'est une dévotion … C'est un don de soi. On trouve autant de plaisir à donner qu'à recevoir lorsqu'on aime vraiment et c'est ce qui permet aux rapports humains d'être harmonieux. La société n'est-elle finalement rien d'autre qu'un amoncellement de personnes unies par leur amour de la patrie, leur amour pour des valeurs vertueuses et bonnes ? Cela explique que les hommes les plus malfaisants soient les plus isolés. En l'absence d'amour dans le cœur d'un homme, la haine est reine … Et la haine pousse à commettre les actes les plus vicieux et les plus destructeurs.
- Et les guerres entre les peuples alors ? Si les hommes sont tous unis par l'amour, comme vous le dites, et que les malfrats ne sont que des gens isolés ou sans amour, comment expliquer l'égoïsme, l'injustice, la cupidité ?
- Je n'ai jamais dit que l'amour était une solution, ni même un remède à la nature profonde des hommes. J'ai seulement fait valoir que c'était, au contraire, un remède pour rendre cette existence supportable, mais que l'amour donne toute sa complexité à l'être humain. Comment cet être profondément mauvais peut-il voir surgir en lui un sentiment aussi beau que l'amour ? Ce sentiment qui pousse les plus corrompus d'entre-nous à faire les sacrifices les plus chevaleresques … C'est absolument invraisemblable, comme un camélia qui pousse sur une terre brûlée sans qu'on en ait plantée la graine. C'est miraculeux, ça me donne presque envie de croire en dieu …
- Presque, lâcha Joe avec le regard d'un serpent impatienté. Maintenant, cessons les balivernes, et dites-moi ce que vous êtes venu vraiment faire ici ? Je ne crois pas que vous soyez venu seulement pour parler de vie, de mort et de pots de fleurs…
- Ne le savez-vous donc pas ?
- J'ai mes hypothèses, laissa deviner Joe en foudroyant Alexandre du regard.
Ce dernier eut un sourire en coin.
- Vous avez dû passer par bien des calvaires pour voir le mal partout. Pourtant, je ne vous veux que du bien.
- Il ne faut jamais croire ceux qui n'ont aucune raison d'être honnêtes, répondit Joe.
Alexandre fronça soudain les sourcils.
- Qui vous a dit cela ? questionna-t-il.
- La vie. Ma mère était une bonne femme, mais un peu trop naïve pour comprendre de telles choses.
Le Lord hocha la tête en signe de compréhension.
- C'est étrange comme philosophie mais je ne la trouve pas fausse. Continuez de penser ainsi et vous accomplirez de grandes choses.
- Comment le savez-vous ?
- J'ai réussi, alors je sais ce qu'il faut pour réussir, répondit tout simplement le futur duc.
- Ha ! se moqua Joe en s'écartant de son hôte. Comme si vous aviez fait quelque chose pour en arriver là où vous êtes ! Je suis sûr que vous aviez tout dès votre naissance !
À la place de se fâcher, Alexandre fit appel à sa patience et se contenta de soupirer, même s'il avait horreur qu'on remette en question son travail.
- Je ne vais pas essayer de dissiper vos préjugés mais je tiens à vous dire que gravir les échelons n'a rien de bien compliqué dans un monde libéral. Le plus ardu est encore de ne jamais déchoir de son trône … Mais ce que vous dîtes me confirme que vous avez bu à la même source que votre grande sœur.
Joe resta interdit, visiblement choqué qu'Alexandre fasse référence à sa soeur.
- C'était une très bonne personne, l'apaisa alors le Lord.
- Camille aussi est une personne gentille … Vous avez une excellente sœur, et elle est vivante.
Alexandre eut un sourire en coin, un sourire presque résigné, songea Joe.
- Que comptez-vous faire pour la sauver ? demanda le petit garçon.
Le jeune homme ne répondit pas, puis se leva et marcha vers la fenêtre. Il posa le bout de ses doigts sur le verre et parcourut le manteau blanc de la nature comme s'il pouvait le toucher de cette si grande distance …
- Répondez à la question ! le pressa Joe. Vous ne comptez pas la laisser tout de même !
Aucune réaction. Alexandre ne lui accorda pas le plus petit geste, le plus simple des mots … Il resta imperturbable, perdu dans un univers de pensées auquel le frère de Maria n'entendait rien.
Joe n'était pas sensible aux émotions des autres êtres humains et ainsi, il ne pouvait pas deviner l'immense trouble qui s'était emparé de son hôte et qui privait ce dernier de la faculté de lui répondre… Il allait l'inciter à nouveau à s'expliquer davantage quand Alexandre prit enfin la parole.
- Je ne sais vraiment pas … Vraiment, je ne sais pas.
Puis, se ressaisissant, Lord Albertwood alla au-devant de Joe et s'agenouilla pour être au même niveau que le petit garçon toujours assis sur le lit.
- Écoutez-moi, Joe. Pendant que je cherchais avec votre sœur le moyen de vous secourir alors que vous étiez, vous et ma sœur, prisonniers de Torton, j'ai eu l'occasion de parcourir les notes d'un certain Vladimir qui est, si je ne m'abuse, le créateur des pierres. Je sais que votre Rubis ne peut rien contre le Saphir mais je sais aussi qu'il y a une troisième pierre capable de la dompter, le Jade … Si je suis venu vous voir aujourd'hui, c'est pour vous demander si, par le plus grand des hasards, vous aviez réussi à découvrir l'emplacement de cette pierre pendant que vous étiez avec Undertaker ?
Joe resta silencieux, les yeux plongés dans ceux de Lord Albertwood qui avait l'air si sincère à présent. Les yeux d'Alexandre étaient sombres mais pourtant, il y discernait des étincelles, des étincelles d'espoir qui arrivaient à résister à la noirceur de la réalité.
Il n'avait encore jamais vu un tel espoir, même pas chez Maria, alors il ne sut pas quoi répondre.
Pour la première fois de toute sa vie, il eut des scrupules à causer une désillusion.
Mais Joe était un être rationnel et réaliste avant tout, voilà pourquoi il se sentit l'obligation de donner une réponse brève et tranchée.
- Non, je ne sais pas où peut se trouver cette pierre…
…
- Sophie ! Il reste de la crasse, viens finir d'astiquer ! lui ordonna sa supérieure en pointant un coin du sol.
La jeune femme se pressa pour accomplir la tâche manquée sous des yeux sévères. Elle s'agenouilla et se mit à astiquer le sol jusqu'à ce qu'elle puisse y voir la réflexion de ses yeux gris fatigués. Arriver à un tel niveau de propreté lui couta un ongle.
- Je ne sais pas ce qui t'arrive, petite ! lui dit sa chef alors qu'elle se relevait et observait son ongle cassé. Depuis que tu as apporté ce foutu livre, tu ne fais plus rien proprement.
Sophie baissa la tête en signe de soumission.
- Désolée, madame, je vais prendre vos remarques en considération et faire de mon mieux pour ne plus vous causer de déceptions.
La chef soupira en croisant les bras, toisant la petite femme de chambre du regard. Elle dévisagea son joli minois, ses grands yeux bleu gris, sa peau d'une pâleur inégalée et se dit tout de même qu'il s'agissait d'une trop grande beauté pour être aussi insensible.
- Allez, oust ! Ma petite, va finir ton travail. Tu sais ce qui reste à faire.
- Bien madame, répondit la servante avec ce même ton de fausse soumission derrière lequel se dissimulaient la platitude et le plus profond mépris.
Sophie fit demi-tour.
Sa chef resta alors une minute à regarder sa silhouette élancée traverser le couloir, se disant qu'elle n'était plus tout à fait la même minette qu'elle avait embauchée.
Sophie avait connu un changement subtil mais tout de même perceptible lorsqu'on possède du discernement. Elle était un peu plus distraite, rêvassant tout le temps, et elle avait perdu cet air de civisme qu'elle affectait durant les premiers temps. On aurait pu croire que c'était un relâchement dû à la sécurité que lui concevrait son poste désormais mais sa supérieure avait une autre idée.
Elle se demandait si ce n'était pas plutôt le livre que Sophie se trimbalait à longueur de journée qui l'avait changée.
Elle le lisait en effet à chaque fois qu'un moment libre s'offrait à elle. En lisant, elle avait le regard troublé, fasciné. Ses yeux avalaient les mots et ses cils les mâchaient ardemment, comme le rescapé d'un naufrage qu'on invite à table.
La tête du service de la maison avait beau être une femme d'un autre temps, elle n'assignait aucun stigmate à l'éducation féminine. Elle croyait profondément que les femmes avaient le même potentiel intellectuel que les hommes et qu'il fallait de ce fait leur donner la même instruction. Elle était contente de voir que même en condition de servante, certaines femmes trouvaient le temps de se cultiver et d'acquérir du savoir … Seulement, elle se demandait si la très belle Sophie n'était pas un peu trop passionnée par la lecture d'un seul et même livre.
….
- Théophile, mon brave garçon, vous avez obtenu les meilleurs résultats lors des dernières épreuves ! le félicita le doyen de la faculté londonienne.
Rougissant, le jeune homme se gratta la nuque. Il était content d'être distingué par un professeur aussi éminent mais il aurait tout de même préféré que cela se fasse dans l'intimité d'un bureau ou le calme d'un couloir peu bondé au lieu du centre de la cour. Il savait que Victor regarderait.
- Merci, Mr. Le Directeur, je suis très heureux que mes résultats vous satisfassent. Mais je ne dois mon succès qu'à mes excellents professeurs, c'est eux qui m'ont tout appris, tenta-t-il de répondre.
Le doyen lui donna une tape dans le dos.
- Décoincez-vous, mon petit ! Et profitez un peu de votre victoire ! Vous allez intégrer le meilleur institut de recherche au monde alors un peu de fierté !
Il était vrai que Théophile avait envoyé une lettre en début d'année pour demander à intégrer un institut de recherche réputé pour y compléter ses études mais il n'y avait pas attaché trop d'espoirs. Pour cause, le nombre de missives qu'on y envoyait était conséquent et tous ceux qui prétendaient pouvoir intégrer pareille institution étaient loin d'être des joueurs en science de l'humain.
Seulement, avec ses notes remarquables et l'appui du directeur de son université, il était certain de faire partie des élus. Il savait donc que vers Octobre de l'année prochaine, il prendrait la route pour rejoindre cette académie prestigieuse qui allait finir de faire de lui un docteur accompli en sa science.
Il passerait au moins trois ans dans cet institut, et même si son avenir serait certain au bout de ces trois ans de labeur, il commençait à avoir des réticences par rapport à ce départ.
Une année auparavant, il aurait fortement été étonné quant à cette hésitation, lui qui ne rêvait alors que de reconnaissance professionnelle.
Mais désormais, il avait autre chose en tête, et c'était Sophie.
Rentrant le soir de la bibliothèque au milieu du froid londonien, il se demandait en croisant ces gens qui ne signifiaient rien pour lui ce qui adviendrait de celle qu'il admirait tant pendant son absence … Connaissant Sophie, il se disait bien qu'elle accomplirait quelque grand exploit. Peut-être deviendrait-elle institutrice pour de riches gens ? Ou entrerait-elle dans une grande maison d'édition dans laquelle elle monterait les échelons ? Écrirait-elle des livres à succès sous pseudonyme, elle qui semblait avoir une expression si délicieuse ? Ou se marierait-elle simplement avec un grand monsieur, elle qui était si parfaitement belle ?
En somme, Théophile savait que Sophie n'était pas vouée à demeurer médiocre, petite ou inconséquente … Tôt ou tard, quelqu'un allait remarquer sa valeur et allait la mener vers un monde de délices et de délicatesses, elle qui ne méritait pas moins. Il y a des gens qui sont destinés à vivre sous le soleil quoi qu'il advienne, et elle en faisait partie. Il la savait capable de tout accomplir, de tout obtenir, de tout devenir … S'ils étaient dans un monde où les femmes disposaient de la même instruction que leurs compères masculins, Sophie serait sans doute l'égal de Théophile dans son domaine de prédilection …
Il était tout à fait certain que le jeune homme idéalisait cette femme dont il était peu à peu en train de tomber amoureux. Mais que pouvait-il y faire ? Il était peut-être fait de logique et de formules chimiques, il n'en restait pas moins un homme dirigé par des pulsions et dont la seule envie dans ce monde était de trouver son autre moitié.
Et il l'avait trouvée, il l'avait su dès leur première rencontre.
Et elle partageait ses sentiments, elle aussi était victime de cette attirance impitoyable qui les avait collés l'un à l'autre et de ce destin capricieux qui ne cessait de les faire se rencontrer … Ils étaient intellectuellement et spirituellement la même personne.
Un jeune couple passa près de Théophile des jeunes mariés qui se cramponnaient l'un à l'autre pour se protéger du froid. La femme était toute petite, tout à fait minuscule à côté de la hauteur imposante de son époux … Les deux jeunes gens riaient ensemble, sans doute de quelque puérilité, et malgré le froid, le brillant étudiant sentit une vague de chaleur le frôler quand il croisa leur chemin.
C'était donc vrai : le bonheur est comme un parfum et ceux qui le portent forcent le monde à le respirer.
Il soupira de bien-être devant tant d'insouciance et de beauté, car la jeunesse et l'amour sont beaux. Ce couple, ce tout nouveau couple devait s'être formé il y a moins d'un an, devinait-il, car il était encore tout frais, comme la rose qui éclot le matin… Ils devaient s'être rencontrés chez des connaissances en commun, ils s'étaient plu mutuellement dès la première rencontre, puis l'homme lui avait fait une cour respectueuse et charmante pendant au moins trois mois avant de demander sa main à ses parents après avoir eu la certitude de la réciprocité de ses sentiments. Les parents de la jeune fille avaient fait semblant d'être réticents, comme tous ces prudes Anglais, mais avaient cédé bien rapidement pour le bonheur de leur fille … Et maintenant, cette dernière marchait dans les rues de Londres en tenant son bien-aimé dans ses bras et les deux se retrouvaient à prétendre au titre des êtres humains les plus heureux qui soient.
C'était le scénario typique, l'histoire éternelle des amoures londoniens, des histoires banales, impliquant des personnages communs, des vies simplistes et des sentiments timides … Cela aurait aussi pu être son histoire s'il s'était épris d'une jeune fille ordinaire.
Mais l'effort que lui avait demandé la conquête et la maîtrise de son cerveau avait exigé l'abandon complet de son cœur … Maintenant, c'était un animal sauvage qui ne faisait qu'à son gré et qui ne parlait plus la même langue que la raison, si tant est qu'il l'ait parlé un jour.
Il avait été endormi pendant toute une jeunesse et maintenant que cette dernière se flétrissait pour laisser la place à une vie d'adulte et à des responsabilités d'adulte, une jolie créature au rire faux, au sourire narquois, au passé trouble, l'avait réveillé de son hibernation pour lui faire gouter à ces plaisirs qu'il n'avait eu que par procuration et lui faisait sembler fades tous ces romans qu'il avait ingurgités pour vivre … Son cœur voulait cette femme, son cœur ne voulait et ne voudrait jamais d'aucune autre.
…
Or, Sophie ne l'entendait pas de cette oreille.
Car Sophie savait dompter ses émotions. Elle savait se résigner et accepter la vérité, et tout ce qu'elle souhaitait, c'était être loin de lui, loin de tout ce qui le concernait … Se sachant amoureuse, elle voulait garder l'empire d'elle-même en restant à l'écart et ainsi espérer éteindre ce feu. Même si cela la faisait souffrir, elle s'entêtait car elle croyait que c'était pour leur bien commun.
Théophile en était conscient et il était d'autant plus séduit. Qu'y a-t-il de plus beau qu'une femme qui refuse de vous aimer parce qu'elle vous aime trop ? Sophie avait décidément une bonté infinie.
Mais ce n'était pas son cas.
Car s'il était généreux en amitié, Théophile était égoïste en amour.
Il n'avait que faire du regard des autres et de sa position sociale. Il ne voulait qu'être avec Sophie, même si cette dernière était réticente. En tant qu'ami, en tant qu'amant … cela avait peu d'importance. Le jeune homme avait la certitude que lorsqu'on aime véritablement, on se contente aisément du peu qu'on nous donne, comme l'esclave qui trouve tout le bonheur du monde à ne manger qu'un bout de pain par jour.
Si la personne de ses rêves avait été fiancée ou avait eu n'importe quelle raison de rester loin de lui, il aurait joyeusement accepté de taire ses sentiments … Mais étant au courant qu'elle l'aimait en retour de la même façon et qu'elle se refusait le bonheur d'être avec lui tout simplement parce qu'elle souhaitait le protéger était révoltant.
La vérité résidait dans le fait que Théophile n'abordait pas le jeu de la société sous le même angle que Sophie.
En effet, si cette dernière était profondément convaincue que pour conserver sa place au sein de la société, il ne fallait s'allier qu'avec des gens du même milieu ou essayer d'attraper un partenaire d'une classe sociale supérieure car s'unir avec plus bas que soi était une condamnation à dégringoler dans l'échelle, Théophile considérait que pouvoir aimer qui on veut et se marier avec la personne de son choix était le comble du luxe et prouvait la supériorité de ceux qui y avaient recours… Après tout, il n'y a que ceux qui n'ont pas faim qui ne courent pas après la nourriture et il n'y a que les plus riches qui ne courent pas après l'argent …
Tandis qu'il devisait ainsi, Théophile sentit soudain la terre trembler sous ses pieds, lui faisant perdre l'équilibre, lui et tous les autres passants. Il tomba alors sur le trottoir la tête la première et son nez s'enfonça dans un amas de neige. À terre, le tremblement se poursuivit encore avant que tout ne s'immobilise enfin après plusieurs secondes.
Heureux de ne pas avoir été blessé, le jeune homme se releva et observa les alentours, remarquant des voitures désorientées, des passants à terre et des enfants en pleurs … Il fronça alors les sourcils.
D'où pouvait venir une telle secousse ?
…
Contrairement à ce que pouvait penser le commun des mortels ce soir-là, la réponse à la question de Théophile n'était pas une explication géologique pointilleuse et harmonieuse, mais tenait plutôt dans une rue crasseuse où le seul bruit que l'on pouvait distinctement entendre était celui des halètements douloureux d'une personne dissimulée dans le noir.
Ce lieu n'avait été doté d'aucun éclairage et seule la lumière d'une lune décroissante permettait de se situer. Mais c'était loin d'être suffisant pour pouvoir distinguer l'identité et la silhouette de cette personne.
Si un témoin s'était trouvé sur place en ce funeste soir, une lumière verte serait pourtant venue à son aide. Effectivement, un point de lumière verte brillait sur le sol, éclairant imperceptiblement la rue mais suffisamment pour permettre de voir de qui il s'agissait.
À genoux sur le sol, on pouvait donc voir une figure féminine dont la jolie bouche était haletante et sur laquelle se distinguaient deux yeux bleus écarquillés.
L'identité de cette personne était fixée mais il n'en était pas autant de la raison de sa présence en ce lieu ni de la surprise totale dessinée sur son visage.
Tout cela aurait été néanmoins futile pour notre témoin inexistant car ce qu'il aurait ardemment désiré savoir, c'était la nature de cet objet qui brillait sur le sol.
Et lorsqu'on fixait son attention sur cette chose inconnue, on finissait par distinguer un bijou féminin, un simple bracelet. Il était serti de diamants, certes, mais quelle valeur peuvent avoir tous les diamants du monde si on les compare à un Jade qui peut briller dans le noir … ?
- Sorcellerie, tout cela n'est que sorcellerie ! aurait-on entendu en cette nuit.
Celle qui venait de parler, c'était la jeune femme que nous venions à peine d'identifier. Elle regardait la pierre étincelante avec effroi, comme si elle dévisageait un monstre. Pour autant, elle laissait aussi transparaitre son envie incontrôlable de la toucher. Elle n'était qu'humaine après tout, et les humains ont toujours eu une fascination irrationnelle pour le mystique.
L'une de ses mains approcha ainsi pour assouvir son envie d'effleurer ce joyau mais son autre main l'en empêcha brutalement pour la clouer au sol, comme mue par sa propre volonté.
Elle était en conflit avec elle-même.
Elle ne devait plus toucher le Jade, pas tant qu'il brillait du moins … Sinon, elle pourrait faire des choses terribles sans même le vouloir.
- Qu'ai-je bien pu faire dans ma vie pour en arriver là ? se demanda-t-elle en regardant la pierre.
C'était une question tout à fait légitime mais elle en connaissait déjà la réponse.
Ce qu'elle avait fait, c'était d'être anormale … Depuis sa plus tendre enfance, elle était atypique. Était-ce la solitude qui l'avait rendue ainsi ou bien était-ce cette délicieuse envie de toujours obtenir plus qui l'avait perdue ?
Elle savait qu'elle était un monstre.
Elle n'aurait jamais dû chercher à en savoir plus sur cette pierre. Elle n'aurait jamais dû, après avoir découvert la nature de cette dernière, désirer avoir la démonstration de ses pouvoirs…
Elle avait beau être Lydia Rollington, s'être échappée d'un asile de folles, avoir réussi à se faire embaucher pour un poste sans aucune qualification, elle n'en était pas pour autant une humaine hors du commun. Elle était tout aussi limitée que les autres et son estime de sa personne était toute versatile, changeant et se tordant au gré des compliments et des regards dans le miroir.
Elle avait appris l'existence du Jade à travers l'histoire une certaine Lady Eleanor Van, une dame connue pour avoir possédé une pierre de jade, le Jade, qui pouvait contrôler l'élément de la terre. L'histoire ne mentionnait pas en détail ce qu'était au juste la maîtrise de la terre mais elle soulignait que c'était une chose à faire avec soin.
Entre autres, il y avait un passage au début qui expliquait très distinctement que tous ne pouvaient utiliser le Jade puisque ce dernier élisait ses porteurs et que l'un de ses critères était « une cause juste à défendre ».
Pourtant, elle était Lydia Rollington, quel genre de cause avait-elle à défendre ? Tout ce qu'elle voulait, c'était accumuler de l'argent et prendre sa retraite le plus tôt possible pour se retirer à la campagne. C'était son seul et unique projet. Elle était donc toute désarçonnée de découvrir que le joyau l'avait choisie.
Quant à la raison de sa présence dans cet endroit, Lydia dirait que c'était encore à cause de sa curiosité. Elle avait vivement désiré savoir si c'était vrai. Lydia voulait savoir si ce pouvoir que le destin avait mis entre ses mains était autre chose qu'un songe, qu'une illusion.
Et elle en avait eu la confirmation : le Jade était l'élément de la Terre et elle en était à présent la maîtresse.
« Pour invoquer les pouvoirs du Jade, Dame Eleonor n'avait qu'à faire appel à sa volonté. Il semblerait que le contrôle de cette magie se fait entièrement par la pensée et que la pierre ne puise son pouvoir que dans l'énergie vitale de celle qui la soumet. La plupart du temps, la pierre se soumet aux désirs de son élue, seulement, ceci n'est point garanti. Le Jade ayant une volonté propre, cette dernière se manifeste parfois et puise sans crier gare dans les ressources vitales de sa porteuse pour accomplir ses propres projets. Il est souvent arrivé que le Jade tue une personne que son élue avait épargnée ou qu'au contraire, il empêche cette dernière de commettre des actes effroyables en la privant de son pouvoir. »
Se souvenant du contenu du livre, Lydia put ainsi interpréter la persistance que mettait le Jade à briller comme un appel à le tenir.
Incapable de résister davantage, elle céda à son désir le plus profond et reprit la pierre entre ses mains. Celle-ci redoubla aussitôt d'éclat et elle se sentit toute puissante, comme la première fois qu'elle avait tenu le Jade … Elle porta la pierre à ses lèvres et la baisa fiévreusement. Elle ne savait même plus pourquoi elle s'était défendue le plaisir d'attraper le Jade.
Prise d'une certaine ivresse, ses précautions s'évanouirent. Maintenant, elle voyait sa chance. Maintenant, elle était capable de tout. Maintenant, elle savait ce qu'il fallait faire.
Elle voyait sa vie entière défiler devant ses yeux. L'isolement de son enfance, l'amour distant de sa mère, le dédain de son père, l'abus des hommes sur terre, la perte de son statut social … Et elle se disait qu'elle n'avait jamais mérité pareille injure, que personne ne devait vivre dans un tel désespoir … Elle devait tirer vengeance de ses malfaiteurs, leur faire subir au centuple la souffrance qu'ils lui avaient fait subir …
Subjuguée par ce plan prodigieux, elle ne prêta pas attention à la petite voix au fond de sa conscience qui lui criait que ce projet n'était pas le sien, qu'elle ne voulait vraiment pas devenir un monstre …
Soudain, l'image de ses yeux bleus et de son sourire radieux traversa son esprit. Elle revint alors à elle un instant, et observa les étoiles qui brillaient au ciel pour faire face à la lune.
- Que dois-je faire ? lui demanda-t-elle.
Mais la lune ne répondit pas.
Ce fut le plaidoyer du diable qui remporta la victoire.
…
Durant leur carrière, William T. Spears et Ronald avaient rencontré une infinité de choses étranges et stupéfiantes qui avaient à la longue usé leur surprise et les avaient lassés de l'originalité.
Cette perte d'intérêt pour tout se manifesta chez William par une rigueur aussi tranchante qu'une lame de guillotine alors qu'elle prit chez Ronald la forme d'une envie constante de trouver de la nouveauté et de l'original pour en tirer du plaisir, même si ce dernier devait durer un temps dérisoire. Ces deux individus n'en étaient pas moins difficiles à impressionner pour autant.
Seulement et pour la première fois, ils étaient stupéfaits, choqués même.
- Que va-t-on en faire ?! demanda Ronald en se tournant vers son coéquipier.
William resta interdit une seconde, dévisageant la scène. Cette dernière n'avait pourtant rien d'étonnant pour un Dieu de la Mort.
Sur le sol, il y avait le corps étalé d'une jeune fille morte. Sa dépouille était très présentable. Elle avait été blessée mortellement mais le froid avait empêché son corps de pourrir trop rapidement. Elle tenait dans sa main une épée à laquelle elle se raccrochait. On aurait cru qu'elle était morte au combat. Mais elle avait perdu. Comment aurait-elle pu gagner d'ailleurs ?
Mais là n'était point la question pour l'instant. La véritable énigme se trouvait dans le fait qu'elle n'était point du tout là.
- On ne peut tout de même pas partir sans prendre son âme ! lâcha Ronald. Les patrons seraient furieux !
William se racla alors la gorge.
- Pourtant, c'est ce que nous allons être dans l'obligation de faire. Son âme a disparu, nous ne pouvons pas l'inventer.
- Mais l'expliquer?! Une âme, ça ne se volatilise pas à sa guise ! s'écria le Dieu de la Mort, sentant l'angoisse d'une telle perte lui monter à la tête. Avons-nous failli quelque part ?!
- Calmez-vous, Ronald, vous perdez votre sang-froid, lui conseilla son collègue en s'approchant du corps de Maria pour l'inspecter une nouvelle fois.
Cependant, il avait beau y mettre toute la volonté du monde, il n'arrivait pas à discerner la présence d'une âme dans ce corps glacé.
Ronald avait raison : une âme humaine ne peut quitter un corps toute seule, et encore moins disparaître comme par magie. Seul un être éternel pouvait en prendre possession. Or, à part les Dieux de la Mort et les démons, personne ne pouvait le faire. L'hypothèse d'avoir été dépossédée de son âme par un démon était loin d'être plausible, Maria n'ayant jamais rencontré un démon de toute sa vie et n'ayant jamais vendue son âme … Alors, que s'était-il passé ?
Et si l'âme n'avait pas été prise par quelqu'un, mais par quelque chose ? se demanda-t-il soudain.
Il leva les yeux et inspecta les environs, riant de son hypothèse. Il était tout à fait impossible que les arbres ou la terre aient aspiré la pauvre âme … Alors, qu'est-ce que cela pourrait être ?
Par hasard, son regard se posa sur l'épée que tenait la défunte. Elle ne lui sembla pas hors du commun sauf que … Où avait bien pu une jeune fille comme Maria se la procurer ?
Undertaker n'était pas connu pour être friand d'armes blanches et Alexandre ne lui avait rien donné… Et d'ailleurs, pourquoi Maria s'était-elle précipitée au cœur du danger avec cette arme précisément ? Elle n'était pas assez naïve pour croire qu'une telle arme pouvait la protéger ou alors …
Ou alors il y avait quelque chose là-dessous.
Il desserra respectueusement les doigts de la jeune fille de l'épée, prit cette dernière, puis l'inspecta.
À première vue, cette dernière n'avait rien d'extraordinaire. Même Ronald ne semblait rien y trouver.
- Que faites-vous ? lui demanda-t-il d'ailleurs.
William ne répondit pas et au lieu de lâcher cet objet sans intérêt, il le brandit et trancha un filet d'air pour tester l'efficacité de l'arme.
Rien ne se produisit.
L'épée était au bout du compte tout à fait ordinaire … Il avait peut-être mal vu. Pour autant, son instinct lui disait que c'était une piste prometteuse alors il refusa de l'abandonner. Il savait que l'enveloppe charnelle de la jeune fille allait disparaître, pourrir pour se mêler à la terre. Mais l'arme, elle, allait rester.
Il fallait faire un rapport.
…
Le rapport que remet un Dieu de la Mort à son supérieur n'est finalement pas si différent de celui que fait un général de Scotland Yard à la reine d'Angleterre. Dans les deux cas, il y a un jeu de pouvoir consenti et il y a deux acteurs : l'un dominé, l'autre dominant.
William se tenait ainsi genoux à terre, les yeux rivés sur un sol blanc, et expliquait les détails de son problème.
- … Ainsi, lorsque nous sommes arrivés pour faire la collecte de l'âme comme à notre habitude, nous avons trouvé le corps tout à fait vide et d'après ce que je viens de vous exposer, Votre Grandeur, vous savez que vous n'avez pas à vous plaindre de notre diligence et que tout prête à croire que cette disparition soudaine est au-dessus de toute explication …
Il entendit un soupir.
- William, jusqu'à maintenant nous n'avons jamais eu à nous plaindre de vous et nous vous portons une grande confiance. Par conséquent, nous excluons que vous et Roland T. Spears soyez responsables de cette disparition. Seulement, et vous devez le réaliser, ce qui s'est produit est d'une gravité immense. Vous devez trouver une explication, et vite … Qui sait ce qui se produirait si les âmes venaient à se perdre sans que nous ne puissions rien faire ?
- Votre Grandeur, je crois que j'ai déjà un début de réponse. Regardez cette arme, dit-il en montrant l'épée. La personne que nous évoquons la tenait fermement. Pour des raisons que votre esprit infaillible a déjà décelées, nous pouvons croire que cette arme n'est pas totalement étrangère à notre problème.
Le Dieu de la Mort, les yeux toujours rivés sur le sol, sentit l'Ange se lever et s'approcher de lui. Sa Grandeur prit alors l'arme des mains de son serviteur et l'examina.
Sa Grandeur demanda ensuite à William de partir. Mais Sa Grandeur garda l'épée.
…
Maria s'était toujours dit qu'elle mourrait jeune à cause sa maladie. Elle n'avait donc rien prévu pour la troisième décennie de son existence. Elle ne voulait pas se marier, fonder une famille ou même encore avoir une vie ordinaire … Tout ça l'ennuierait et son vécu l'avait mené à penser qu'une vie d'ennui était une exécution.
De plus, puisqu'elle croyait fermement en un autre monde meilleur et plus juste, elle avait toujours voulu quitter la Terre pour bénéficier de ce Paradis promis.
Le Paradis était à son sens l'endroit où sa véritable existence allait commencer, elle n'avait donc eu aucun regret en constatant qu'elle était morte.
C'était un sentiment difficile à décrire que de mourir … Quitter l'enveloppe charnelle était une expérience qui révélait beaucoup de choses à soi sur soi-même.
Son âme, c'était avant tout son essence, ce qui faisait sa richesse, et son corps était peu important à coté … Mais ce n'était pas pour autant qu'elle se sentait plus légère. Au contraire, elle avait l'impression d'être aussi lourde qu'avant … Finalement, ce qu'elle avait trainé toute sa vie n'était pas le poids de sa chair et de ses membres mais celui de ses rêves inaccessibles et de ses pertes irrécupérables.
Tout cela n'était-il pas censé se dissoudre une fois qu'elle serait passée de l'autre côté ? On lui avait raconté qu'une fois arrivée au paradis, elle ne souffrirait de plus aucun mal. Pourtant, elle ne se sentait pas plus élevée ni même soulagée du moindre problème.
Ouvrant finalement les yeux, elle vit un espace bercé d'une lumière blanche et une robe blanche apparaitre devant elle.
- Dieu, mon Seigneur, est-ce vous ?
- Maria, levez-vous, lui intima une voix masculine d'un timbre pur.
Elle obéit plus docilement qu'elle ne l'a jamais fait et se redressa pour lui faire face.
Alors, se révéla à elle un jeune homme aux longs cheveux d'argent et aux yeux couleur lilas. Elle ouvrit légèrement la bouche, subjuguée par la perfection de ses traits. Puis, consciente d'elle-même, elle se jeta à ses pieds et se mit à les lui baiser.
- Oh, mon Dieu ! Oh, mon Dieu ! Comme je vous aime !
- Il me semble que je ne vous ai jamais dit de tomber à genoux.
Le ton glaçant de la réplique brisa en un instant l'image de douceur et de tendresse que Maria s'était faite de son Seigneur. Sans savoir comment, elle se retrouva à nouveau debout devant cet être si beau et si fascinant, mais avec un trou dans le cœur.
- Je suis votre Seigneur mais je suis loin d'être le Dieu qu'on vous a présenté toute votre existence, lui expliqua l'être.
Le visage de Maria se décomposa.
- Comment … Mais comment cela ? demanda-t-elle, déstabilisée.
- Tout ce qui compose votre religion ne se rapproche en rien de la réalité, reprit la voix d'un ton égal, belle, mais tout à fait implacable.
Maria ne put y discerner aucune nuance, aucune émotion… Tout ce qu'elle y trouva, c'était du dédain dans sa façon de prononcer le mot « religion ». Il en parlait comme Alexandre parlait des classes inferieures, il en parlait comme s'il les méprisait…
- Cela veut dire que je ne verrai plus jamais mes parents ? réalisa-t-elle.
Le bel inconnu secoua négativement la tête.
A ces mots, Maria s'écroula et se mit à pleurer, à pleurer comme elle ne l'avait jamais fait. Elle cria à s'en déchirer les poumons, s'arracha les cheveux, se roula par terre et frappa ce sol blanc de ses poings dans l'espoir de détruire sa surface si lisse et si égale, comme la voix qui s'adressait à elle.
- Quelle réaction, entendit-elle. C'est tout-à-fait indigne …
Elle leva les yeux pour croiser ceux de cette personne dédaigneuse. Elle sauta alors pour se mettre debout et fonça dans sa direction, aveuglée par la colère. Elle était indomptable, enragée, enragée contre lui !
Elle réussit à lui donner un coup de poing sur le torse avant de le voir disparaître, comme du brouillard qui se dissipe. Étonnée et légèrement apeurée malgré tout, elle sonda son environnement pour essayer de voir où il avait bien pu se cacher. Mais malgré toute sa volonté, elle ne trouva rien. Soudain pourtant, elle entendit cette même voix contre son oreille.
- Inutile d'essayer de m'atteindre, les humains ne peuvent me toucher.
- C'est ce qu'on va voir, enfoiré ! lâcha-t-elle en essayant d'attraper une de ses mèches blanches.
Mais comme il le fit valoir, elle n'eut à cette tentative aucun succès. Ils continuèrent ainsi ce jeu, lui fuyant, elle chassant … Maria avait compris très rapidement qu'elle n'avait effectivement aucune chance d'arriver à son but mais elle s'y obstina tout de même.
Elle n'avait plus rien à perdre.
Elle voulait se débarrasser de ce sentiment d'impuissance et d'inutilité qui l'avait accablée toute sa vie et qui même dans la mort continuait à la poursuivre.
Le corps de Maria se retrouva pourtant bientôt à manquer de force et elle s'effondra d'épuisement. L'entité divine la laissa recouvrer sa respiration en silence, la regardant seulement de haut. Terrassée par le chagrin et découragée par ses efforts infructueux, Maria céda une nouvelle fois à la tristesse et se remit à pleurer. Mais contrairement au début, ses pleurs étaient cette fois ceux d'une personne résignée à affronter le pire.
Il la laissa déverser ce qui restait de ses espoirs et de ses rêves d'enfant sans dire le moindre mot. Puis, quand elle s'arrêta de larmoyer, totalement vidée de ses émotions, il vint à elle et l'aida à se relever. Il la contempla un instant de ses yeux lilas si beaux mais à la fois si vides, et Maria sentit comme par magie ses joues mouillées sécher en un instant et ses yeux endoloris par les larmes s'apaiser.
Elle cligna des paupières, surprise par un tel geste. Une nouvelle fois, elle eut la confirmation qu'elle ne se trouvait pas devant quelqu'un d'ordinaire.
- Maintenant, êtes-vous prête à m'écouter ?
- Ai-je vraiment le choix ? demanda-t-elle d'une faible voix, mais néanmoins approbative.
Il ne répondit pas à cette provocation et s'éloigna. Maria le vit alors sortir une arme blanche du néant, d'un de ses tours de magie. Elle l'inspecta un instant, ne la reconnaissant pas de suite, mais sentant un sentiment familier… Puis, elle réalisa de quoi il s'agissait.
Son hôte de l'au-delà le constata aussi.
- Vous l'avez obtenue d'un homme bien étrange, n'est-ce pas ?
- Comment le savez-vous ?
- Oh, sourit-il, il y a très peu de choses qui échappent à mon savoir et je finis par tout savoir au bout du compte.
Maria déglutit car elle ne doutait pas du fait qu'il ne disait rien d'autre que la vérité.
- Pourquoi avez-vous cette épée ? Et pourquoi suis-je là ? s'enquit-elle alors en se tournant pour inspecter le lieu.
Elle se vit entourée d'un blanc immaculé, d'un blanc de paradis, d'un blanc qui lui rappela étrangement celui de l'uniforme de M. Landers … Ce n'était peut-être qu'une impression vu qu'on venait de lui montrer à nouveau son épée. Il s'agissait évidemment de quelque chose d'autre, de quelque chose qu'elle n'avait pas les moyens d'observer, mais qu'elle n'allait pas tarder à découvrir.
Elle jeta un nouveau un coup d'œil à cette personne qui l'avait accueillie. Elle se tenait au milieu de cette étendue de blanc, seul point dans ce tableau sans tâche. Levant la tête et la baissant, on ne pouvait distinguer ni nature, ni sol, ni cieux. C'était perturbant. Elle ne se trouvait définitivement plus sur terre.
Mais à quoi s'attendait-elle ?
- Je suis morte, affirma-t-elle car elle voulait entendre le son de sa propre voix l'énoncer, lui faire part de son nouveau statut immuable cette fois-ci.
Cela fait, elle sentit une certaine paix intérieure s'installer, comme si le calme prenait place après le typhon.
- Maria, vous allez finir par tout apprendre, lui dit-il doucement. Savez-vous que l'on vous suit depuis que vous êtes née ?
- Comment cela ?
- Nous savons qui vous êtes et tout ce que vous avez traversé. Nous savons que vous avez grandement souffert et que vous êtes d'une innocence rare, voilà pourquoi vous avez été choisie.
Elle arqua un sourcil et l'être divin sourit faiblement.
- Avant de plonger plus profondément en explications, laissez-moi me présenter. Je suis Nefius, Prince des Anges et protecteur de l'au-delà. Je règne en compagnie de mes trois frères sur le Monde, le nôtre comme le vôtre. Mon devoir est de veiller à ce que toutes les âmes humaines soient collectées une fois les humains morts par des Dieux de la Mort.
- Et pourquoi cela ? Qu'en faites-vous ? Et pourquoi suis-je là ?
- L'impatience de la jeunesse ! lâcha-t-il. Laissez, j'y viens. Ce que nous faisons des âmes n'est toujours pas de votre ressort mais vous pouvez le savoir … Et quant à la raison de votre présence ici, elle se trouve en cette épée, dit-il en la montrant. Cette épée, voyez-vous, est presque la même que la mienne, c'est une arme que seuls les Anges possèdent. Elle peut tout trancher et elle est animée d'une conscience propre qui rend tous les duels aisés. En plus de cela, elle a la capacité de retenir les âmes mortelles. Lorsque vous êtes morte en la tenant, votre âme s'est réfugiée dans l'épée pour éviter d'être prise, c'est quelque chose de normal mais de complètement rarissime. Il faut aussi prendre en compte qu'il y a très peu d'artéfacts sur terre capables de retenir une âme humaine. Seuls les Anges savent que nos épées ont cette faculté, je suis donc impressionné par la présence d'esprit qu'a eu William en la ramenant…
Pendant ce temps, une idée faisait son chemin dans l'esprit de la pauvre Maria. Si seuls les Anges possédaient ce genre d'épées, alors cela voulait dire que M. Landers était …
- Mais bon, vous êtes une exception comme vous devez sans doute le penser alors…
- Alors que comptez-vous faire de moi ? demanda-t-elle avec empressement, avançant d'un pas dans sa direction.
- Ne vous en faites pas, nous ne comptons pas vous offrir une seconde mort ou une chose similaire … Au contraire, nous voulons vous offrir une chance de vous distinguer.
- Comment ? Que voulez-vous dire ?
- Maria, vous connaissez certainement celui qui vous a donné cette épée et vous avez sûrement de lui une opinion arrêtée … Mais laissez-moi vous raconter une histoire. Avant de l'entreprendre, je voudrais néanmoins que vous sachiez une chose nous, les Anges, ne pouvons être touchés ou vus par des mortels que dans deux cas le premier est de le permettre, le second étant de perdre notre statut et de déchoir de notre pureté … Cela, comme votre cas, est tout à fait rare mais cela n'empêche pas un tel malheur d'arriver. Pour déchoir, il faut commettre un crime contre nous et ce dernier est le fait de s'opposer à notre volonté collective, nous, les Anges. Mais j'imagine que vous voulez passer à l'histoire, soupira-t-il devant son impatience manifeste. Bien. Fut un Ange qui tomba amoureux d'une humaine. Cela est tout à fait permis, bien que dégradant. Il se mit à la visiter chaque fois qu'il le pouvait et à chaque fois qu'il la voyait, son amour pour elle grandissait jusqu'au jour fatidique où il lui permit de le voir et où il lui révéla sa véritable nature. Comme nous pouvions le prédire, l'humaine fut totalement subjuguée. Ils s'aimèrent follement et encore une fois, nous n'y vîmes rien de mal. Sauf que tous les amoures finissent mal et le rideau de fin tomba sur leur passion au jour de la mort de cette fameuse humaine… Une mort est quelque chose de décidé, d'inchangeable, mais cet Ange fou d'amour voulut s'y opposer. Il mit tout en ordre pour sauver sa dulcinée en abusant de son statut et de ses droits … On finit par découvrir ses stratagèmes, car on finit toujours par tout savoir, et nous réussîmes à annuler tout ce qu'il avait mis en place. L'humaine finit par mourir à l'heure et à la date prévue, et cet Ange perdit son auréole et tomba sur Terre … Mais, chère Maria, savez-vous pourquoi vous n'avez jamais entendu parler des Anges déchus ?
- Pourquoi ? demanda-t-elle, aspirée dans ce récit.
- Parce que nous les tuons toujours. L'Ange dont nous parlons maintenant est la seule exception. A cause de son intelligence et de sa prudence, nous n'avons jamais réellement réussi à mettre la main sur lui … Sauf maintenant, maintenant que nous avons son épée : nous savons grâce à vos souvenirs de qui il s'agit et comment il s'est construit une identité fictive sur Terre … Et c'est à ce point que nous abordons votre cas …
Elle resta silencieuse, à la fois intriguée et terrorisée.
- Nous voulons que vous tuiez M. Landers …
Maria fit un pas en arrière, indignée et outrée par cette demande. Elle allait protester quand l'Ange se remit à parler.
- Je sais que cela peut vous sembler impossible mais écoutez-moi une minute car j'ai pour vous une proposition qui ne risque pas de vous déplaire … Si vous acceptez de nous obéir, je ferais de vous l'une des nôtres. Vous serez un Ange à votre tour, avec tous les privilèges que cela implique … Ou pour être plus précis, vous aurez à nouveau le droit de voir les âmes de vos parents …
Dans tout le discours de l'Ange, l'esprit de Maria ne distingua qu'un seul mot, qu'une perspective.
Ses parents …
- Maman, Papa...
Avant qu'il ne parle, elle était fermement décidée à ne pas accepter. Elle ne pouvait tout simplement pas le faire ! Elle choisirait les flammes de l'enfer avant d'accepter de blesser M. Landers mais … mais … L'image de ses parents, de sa chère maman et de son regretté papa flottait désormais devant ses yeux.
Ils lui manquaient, ils lui manquaient terriblement car c'étaient les seuls à l'avoir jamais véritablement aimée. Toute son existence, elle s'était rattachée à l'espoir de les retrouver au Paradis après sa mort. Et voilà qu'elle avait découvert la vérité et qu'elle s'était heurtée à ce mur d'impossibles …
Mais après lui avoir fait part de ce destin cruel, on lui montrait une ouverture, on lui proposait un marché … Alors même si ce dernier allait complètement à l'encontre de ses principes, pouvait-on la blâmer de l'envisager ?
…
Après être devenue domestique, Lydia avait réalisé à quel point les serviteurs étaient au courant de la vie de leurs maîtres. Lorsqu'elle était encore de l'autre côté, elle croyait que les servantes étaient bêtes, qu'elles ignoraient tout et qu'elles n'avaient pas assez de temps pour se consacrer à espionner ceux qu'elles servaient …
C'était peut-être l'un des seuls sujets sur lesquels elle avait été naïve car la réalité était toute autre.
En effet, il n'était pas rare que des servantes restent, les oreilles collées à la porte ou au mur, à espionner la conversation des maîtres de maison entre eux ou avec les invités. Lydia ne participait jamais à ce genre de pratiques qu'elle trouvait risquées et fort peu intéressantes. Elle ne voulait pas savoir si Monsieur Le Marquis touchait Madame La Marquise et encore moins s'attarder sur les détails de leur vie privée … Mais il était tout à fait impossible d'ignorer complètement la vie de ses maîtres, surtout lorsqu'on nettoie leurs appartements tous les jours. Ainsi, en un coup d'œil, on peut déterminer l'hygiène et le mode de vie d'une personne en examinant sa chambre.
Pour sa part, ses maîtres étaient des gens équilibrés et très propres, et Lydia n'avait jamais eu l'occasion de se plaindre d'eux.
Elle n'était pas curieuse pour autant. La jeune femme se disait ainsi que sa tâche était toujours plus simple si elle échappait à une familiarisation trop prononcée avec ces gens-là.
Elle y était très bien arrivée jusque-là puisque sa maîtresse ignorait jusqu'à son nom. Elle aussi ne connaissait leur histoire familiale que dans les grandes lignes. Mais ce jour-là, en nettoyant les appartements de Monsieur, elle tomba sur quelque chose d'inhabituel.
Depuis la mort de sa fille, Madame avait caché toutes ses photographies et tous ses portraits, pensant que cela allait faciliter son deuil. Puisque Madame avait déjà un fils robuste et en bonne santé, sans doute essayait-elle ainsi de se convaincre qu'elle n'avait jamais eu d'autres enfants … Par contre, elle n'avait pas réussi à faire la chasse à la trace d'Elisabeth jusque dans les appartements de son époux.
Et sur la table de chevet du marquis, il y avait une ribambelle de cadres de photographies.
Alors que Lydia allait les essuyer avec un chiffon de sa main délicate, une photographie en particulier retint soudain son attention.
Elle inspecta alors le cliché sur lequel on pouvait voir la charmante Elisabeth Midford, la défunte enfant, en compagnie d'un jeune homme portant un cache-œil …
Le cadre glissa des mains de Lydia pour s'écraser sur le sol avec un bruit de verre brisé.
Des morceaux s'éparpillèrent par terre.
- Sophie ! s'écria immédiatement sa chef qui venait d'entrer dans la pièce après avoir entendu le bruit. Que faites-vous ?! Quelle maladroite vous faites ! Vous rembourserez ce cadre de votre poche !
Mais la jeune femme n'avait que faire d'être réprimandée. Se baissant pour ramasser le verre, ses yeux ne quittaient pas le visage du jeune fiancé d'Elisabeth Midford.
Il était de notoriété publique que cette dernière était promise de son vivant à un certain comte Phantomhive. C'était un personnage très influent sur la scène politique et économique, donc il avait été un sujet de discussion très prisé durant le passage de Lydia Rollington dans le Monde et sa tendance à cultiver le mystère et le secret autour de sa personne et de sa famille avait été un terrain fertile à la floraison des ragots en tous genres. Ainsi, même si Lydia avait été au courant de l'identité et des actions de ce personnage, elle n'avait eu jamais, comme beaucoup d'autres personnes, l'occasion de voir le comte en personne ou même en photographie …
Et maintenant qu'elle l'avait devant elle, Lydia ne pouvait en détacher ses yeux … Car elle n'y voyait pas l'image du fiancé d'une autre, mais celui d'un cher et bel ami.
Avec plus d'observation, elle constatait cependant qu'il ne s'agissait pas de la même personne.
Même si leurs traits étaient identiques, le comte Phantomhive se distinguait par son regard sérieux et profondément sombre, loin de la clarté qu'elle lui connaissait. De plus, son expression et son maintien sur cette photographie pourtant personnelle et privée étaient rigides, révélant sans doute un caractère inflexible et hautain.
On ne pouvait pas nier que Ciel Phantomhive avait été un charmant jeune homme. Physiquement, il avait tout eu pour plaire. Bien que leur mariage ait été arrangé, Lydia n'avait aucun doute qu'Elisabeth Midford, avec son caractère si doux et joyeux, n'avait pu que tomber amoureuse de lui … Quant à savoir si ses sentiments étaient réciproques, rien n'était moins sûr.
Sachant ce qui était arrivé à ce jeune couple, Lydia ne pouvait que regarder la photographie avec dépit. Ces deux jeunes gens avaient tout pour être heureux, ils étaient de la même classe sociale et pourtant … Et pourtant, ils n'avaient jamais pu toucher leur bonheur.
Concernant la mort d'Elisabeth Midford et celle de son fiancé, Lydia faisait partie de ceux qui doutaient de l'histoire officielle. Comment une personne aussi douce qu'Elisabeth (qu'elle avait par ailleurs eu l'occasion de rencontrer dans un diner mondain en France) aurait pu jeter son fiancé parce qu'il la trompait ? Aurait-elle été naïve au point de croire que son riche, jeune, noble et beau promis ne se tournerait jamais vers une autre ? C'était chose commune de tromper sa femme, et cela faisait partie des règles du contrat lors des mariages arrangés.
Car tous savaient que Ciel Phantomhive était l'un des hommes les plus convoités du royaume et même s'il était « pris », cela n'empêchait pas les demoiselles ambitieuses de tenter leur chance si elles avaient l'occasion de le voir étant donné qu'il était si rare …
La jeune femme se demandait ce qu'elle allait bien pouvoir faire de ce qu'elle venait de découvrir … Bien sûr, il n'y avait pas mille possibilités pour expliquer cette ressemblance étrange … Théophile ne pouvait être le comte Phantomhive, il avait poursuivi des études de médecine très exigeantes, il ne pouvait pas se permettre d'avoir une double vie. D'un autre côté, on avait retrouvé que le corps du comte et ce dernier avait été enterré.
Alors, se pouvait-il que ces deux-là soient de la même famille ?
Après tout, que savait-on au juste de la famille Phantomhive ?
À part le fait que ses membres dirigeaient une très grande entreprise et qu'ils étaient très proches de la famille royale, tout ce qui les entourait était teinté de doutes et de mystère. Les Phantomhive avaient cultivé depuis toujours leur jardin secret et leur vie privée était des moins connues et des plus spéculées. Ciel Phantomhive avait certes poussé cette rareté sociale à un extrême jamais atteint mais cette tendance à peu se montrer avait été hérité de ses parents.
Théophile ne se souvenait pas de son passé, il l'avait dit. Se pourrait-il que … ?
Peut-être que si elle lui montrait la photographie, cela provoquerait le choc nécessaire au fait qu'il retrouve la mémoire ? Ou alors … Tout cela était au-delà de toute vraisemblance !
Elle n'arrivait pas à y croire, même en y mettant toute la bonne volonté du monde. Théophile pouvait-il vraiment avoir du sang noble dans les veines ? Alors pourquoi l'avait-on abandonné ou perdu, et pourquoi n'avait-on jamais cherché à le retrouver ? Si un membre de la famille Phantomhive avait disparu, ses autres membres avaient dû faire tout ce qui était en leur pouvoir pour le retrouver… ou pas.
Lydia fronça les sourcils, envisageant subitement tous les cas de figure car elle percevait nettement qu'un vil et sombre secret se cachait derrière cette troublante ressemblance entre Ciel Phantomhive et le simple petit médecin qu'était Théophile.
Y avait-il une affaire d'héritage en-dessous de tout cela ? Il se pouvait parfaitement que Théophile soit le fils d'une branche plus méritante du titre de noblesse que la branche connue et qu'il ait été écarté sciemment dans le but de l'empêcher d'accéder à son dû. Cela expliquerait la ressemblance entre Ciel et lui accordée au fait que les Phantomhive n'ait jamais cherché à le retrouver … Ou peut-être le comte Phantomhive, père de Ciel, avait eu une aventure avec une autre qui avait donné naissance à un enfant très semblable à l'actuel comte. Mais si cela se révélait vrai, cela voudrait dire qu'il avait trompé sa femme durant sa grossesse car d'après ses calculs, Lydia devinait que le comte et Théophile avait des âges extrêmement proches … En plus de cela, ils se ressemblaient comme deux gouttes d'eau… Et si en fait … ?
- Sophie ! entendit-elle crier. Lève-toi maintenant, ce n'est pas le temps de rêvasser ! Je ne sais pas ce qui t'arrive en ce moment mais tu es tout le temps dans les nuages !
S'excusant, Lydia se releva et retourna à ses tâches quotidiennes. Elle prit ensuite grand soin de ranger la photographie. Ce n'était peut-être pas ses affaires, son histoire ou son héritage, mais elle était déterminée à savoir d'où venait vraiment Théophile.
…
- Levez-vous ! cria le professeur de l'estrade.
La classe pleine de jeunes espoirs de la médecine s'exécuta aussitôt. Ils avaient tous des yeux cernés et des mines dépitées. On comprenait cette fatigue et ce mécontentement en jetant un coup d'œil aux tables en face d'eux sur lesquelles reposaient des feuilles d'examen.
Docilement, chaque futur soignant tendit sa copie aux professeurs qui passèrent entre les rangées. Tous le faisaient plus ou moins honteusement, soit parce qu'ils n'avaient pas achevé de répondre, soit parce que ce qu'ils avaient pu écrire était une insulte à la médecine par sa maladresse de formulation et son inexactitude. Mais au milieu de cette flopée de ratés, il y avait heureusement deux spécimens qui rendaient leurs feuilles avec dignité.
Il y avait d'abord Victor Yanur, meilleur étudiant de l'université depuis sa première année qui avait souri à l'examinateur triomphalement. Puis, il y avait le très effacé mais non moins estimé Théophile qui faisait lui aussi partie de la crème des étudiants britanniques et qui avait rendu sa copie d'un geste respectueux, mais qui avait l'air éreinté.
Ces deux jeunes gens, si opposés en caractère, avaient ce dénominateur commun qu'ils réussissaient tout le temps, ils étaient presque au même niveau d'excellence. Alors, lorsque tous les étudiants se retrouvèrent dans les cafés à la fin de la journée pour discuter de leur examen, nos deux compères s'attablèrent à part, sachant parfaitement qu'ils avaient tout à tirer l'un de l'autre.
Dans ce petit café si fréquenté par la jeunesse studieuse et qui avait mérité sa clientèle par son calme relatif, le confort et l'élégance de son mobilier mais surtout par son thé énergisant, Théophile et Victor commandèrent une boisson chacun et se mirent à considérer l'examen qu'ils venaient tout juste de quitter.
- C'était quelque chose digne d'intérêt, tu ne trouves pas ? demanda Victor en sirotant son café. Je n'irai pas jusqu'à dire que c'était difficile (j'ai répondu à toutes les questions dans les temps) mais je reconnais aux professeurs une fourberie certaine dans la formulation des questions. La dernière, toute particulièrement, n'a fait de sens pour moi qu'à la troisième lecture du cas.
- Hmmm, répondit mollement Théophile en portant sa tasse de thé à ses lèvres, les yeux fixés sur la fenêtre qui laissait voir les passants.
Il avait l'air de vouloir être ailleurs.
- Alors, tu as bien travaillé ?
- J'ai fait comme d'habitude, même si j'avoue que j'ai eu moins de forces pour réviser préalablement. Je ne pense pas que je serai dans les dix premiers cette fois-ci, avoua-t-il sans la moindre forme d'amertume.
Son camarade fronça les sourcils.
- Tu as dit la même chose la dernière fois et tu as fini par obtenir un meilleur résultat que moi. Ton problème, c'est que tu es un hypocrite, voilà ! s'agaça Victor. Tu fais toujours semblant d'être ingénu alors qu'en fait, tu sais très bien ce que tu fais et où tu vas !
- Mais non, mais non, murmura Théophile. Moi aussi j'ai trouvé que les questions étaient … ardues à discerner et avec moins de préparation, j'aurais été largué comme tout le monde, ajouta-t-il en faisant mine de sourire.
- Humm, soupira finalement Victor. Théophile, tu as l'air dissipé ces derniers temps, c'est ta maîtresse qui commence à t'ennuyer ?
Théophile réprima un rire.
- Oh, ce n'est pas ma maîtresse, j'ai trop de respect pour elle. Si elle était digne de moi, je l'aurais déjà demandée en mariage...
- Vu que tu lui consacres tout ton temps depuis que tu as dix-sept ans, elle n'aurait aucune raison de refuser. Aucun homme n'a courtisé aussi ardemment une femme depuis la nuit des temps.
- Malheureusement, ce n'est pas une femme, et tu le sais très bien. J'aime passionnément la médecine ou je ne me serais pas accroché à elle durant toutes ces années malgré toutes les difficultés. Mais je l'aime surtout parce que c'est une science stimulante et je voue la même dévotion à toutes les autres sciences … Sauf que, je commence à me dire qu'il y a peut-être plus passionnant ailleurs …
- Ah ! s'exclama-t-il. Cette fille doit être à couper le souffle si elle réussit à détourner ce cher Théophile de son attachement à la médecine ! Au passage, merci mon ami, je viens de gagner un pari !
- Un pari ? Comment cela un pari ?
- Oh oui ! s'exclama-t-il avec un large sourire. J'ai parié avec nos camarades de stage il y a trois ans que tu tomberais amoureux avant la fin de tes études. Tous disaient que tu ne le ferais pas… Mais il faut croire que j'ai été visionnaire. Je me disais bien que si tu ne ressentais pas un frisson d'amour avant la trentaine, tu n'en éprouverais jamais aucun de toute ta vie… Alors, j'imagine que cette ravissante créature est cette Sophie, celle qui est venue te voir la dernière fois. Elle est divine. Comment as-tu fait pour attraper pareille colombe ?
Le jeune homme soupira d'exaspération.
- J'apprécie que tu sois plus modéré dans tes éloges, Victor, même si cela me dérange que tu penses de moi que je n'ai pu être attiré que par un physique agréable. Pour moi, elles sont toutes belles, toutes jolies de l'extérieur.
- Quel charlatan ! siffla Victor. « Elles sont toutes belles » dit celui qui choisit la plus remarquable beauté ! Arrête avec tes sornettes et avoue qu'elle est magnifique, tu ne trompes personne ! Tes mensonges peuvent passer avec ces gamines écervelées mais je n'avalerai jamais ça !
- Figure-toi qu'elle est le contraire de ce que pourrait être une gamine écervelée. Elle est intelligente, brillante, vive et délicate … Je la respecte tant...
- Cela ne m'étonne pas venant d'un type comme toi, Théo, j'ai toujours su que tu aimais les beautés mystérieuses.
- Tu parles toujours de femmes, Victor, lui fit remarquer Théophile d'un air songeur, les yeux toujours fixés sur la fenêtre. Tu parles de physique, de beauté, de prestige et j'ai toujours pensé que tu étais le plus expérimenté de nous deux … Mais maintenant, maintenant que j'ai découvert la joie d'une véritable passion, je pense que tu n'as jamais été vraiment amoureux. Parce qu'il y a dans les rapports entre femmes et hommes, du moins à mon sens, plus qu'un devoir de perpétuation de l'espèce ou un plaisir charnel, il y a en fait tellement plus que ça …
- Ha ! rit Victor en s'adossant à sa chaise. Comme quoi, petit savant ? Éclaire-moi de ta science !
Un sourire se dessina alors sur les lèvres de Théophile.
- Il y a, par exemple, le plaisir de savoir que dans ce monde noir, il existe une personne qui peut vous comprendre d'un seul regard, qui vous ressemble en tous points, et avec laquelle vous pourriez créer l'harmonie.
- Ouais, c'est ça. En attendant, ça ne vaut pas une bonne note...
…
- Êtes-vous en train de me dire que nous devons trouver une pierre qui ne s'est pas manifestée depuis plus d'un siècle ? Que sommes-nous censés faire au juste ? s'insurgea le comte Trancy lorsqu'ils lui firent part de leur plan.
- Je sais que cela peut sembler un peu extraordinaire, répondit Joe, mais il n'y franchement aucune autre alternative. Le Saphir n'a pas d'autre égale en termes de puissance.
- Et quant à la façon dont il faut opérer, je crois que j'ai une idée, avança Alexandre. En fait, tout ce qu'il faudrait faire, c'est enquêter sur les Jades célèbres. Peut-être que celui que nous cherchons y figure... Il est vrai que nous ne connaissons ni la dernière porteuse de la pierre, ni si cette dernière a voyagé et l'a perdue mais il est fort peu probable que la pierre soit restée dans un endroit infâme. C'est le Jade après tout.
- Camille a bien trouvé son Saphir au milieu des cailloux sur un chemin paumé ! protesta le comte. Si elle ne l'avait pas vu cette nuit-là, peut-être que nous n'aurions pas eu tous ces problèmes ...
- En fait, les problèmes seraient survenus malgré tout, lui fit remarquer Joe. Camille n'a rien déclenché ; elle a, au contraire, été là au bon moment pour aider à apaiser la situation. Il est même tout à fait drôle que le Saphir et le Rubis se manifestent au moment opportun pour sauver les meubles …
Oui, c'était vrai, pensa Alexandre en soupirant. Camille avait effectivement trouvé la pierre à un moment qui n'aurait pas pu être mieux choisi … C'en était presque suspect.
D'autre part, il partageait au fond l'opinion du comte. Il était vrai qu'il était IMPOSSIBLE de trouver la pierre et de la conserver. C'était au-delà de leur pouvoir de simples mortels. Mais l'un de ses vœux les plus absurdes était que, comme le Saphir, le Jade trouve chaussure à son pied le plus vite possible et qu'il vienne de ses propres pattes vers lui pour l'aider ... Même si c'était parfaitement ridicule.
- Soyons réalistes, soupira Alexandre en s'affaissant sur son siège. Si nous ne trouvons pas le Jade, et bientôt, cela voudra dire que ma sœur est condamnée à rester l'esclave des Purificateurs jusqu'à la fin de ses jours et que ne pourrons rien y faire …
- C'est toujours ceux qui le méritent le moins qui souffrent, ajouta Alois avec un sourire triste. Nous vivons dans un monde cruel...
Le comte n'avait pas besoin d'exprimer cette pensée à haute voix mais il se sentit le besoin de le faire. Lorsqu'un fait ne peut être contesté ou changé, la dénonciation soulage en effet un peu l'âme spoliée.
Et de soulagement, Alois Trancy en avait grand besoin. Depuis qu'il était revenu à Londres, il courrait ainsi toutes les fêtes et tous les bals. Au milieu des gens normaux, au milieu de ces petits nobles et bourgeois qui n'avaient aucun problème, il pouvait souffler et pour quelques minutes oublier ce qu'il avait vu cette nuit fatidique. Il trouvait cela injuste, tout à fait injuste, qu'une personne comme Camille doive subir une telle destinée et il se sentait aliéné par son impuissance.
Ce n'était pas tant que Camille soit impliquée qui le chiffonnait, mais davantage la façon qu'avait le monde de toujours se tromper de personne à punir et d'avoir cette étrange manie de ne jamais châtier les fautes des vrais coupables.
Pour sa part, Alois Trancy était un pêcheur, un traitre, un humain raté, et malgré tout ce par quoi il était passé, il n'avait jamais été véritablement puni. Rien de ce qu'il faisait ne justifiait son intraitable comportement et rien ne pourrait le sauver des flammes de l'enfer.
Cependant, il s'était déjà trouvé du côté des innocents à qui on arrache tout et à qui on fait subir les pires souffrances ... Ses peines ne s'étaient arrêtées qu'au moment où il avait décidé de franchir cette ligne qui sépare les bonnes des mauvaises gens. Depuis, il avait réalisé que faire le mal, dans la plupart des cas, assure la tranquillité, la paix et la prospérité. Voilà pourquoi il ne s'était plus dérangé à essayer d'être une "bonne" personne.
Cela n'arrangeait en rien sa cause qu'il ne croyait en rien, qu'il n'aimait presque personne mais aussi et surtout, qu'il n'était pas de ceux à consentir des sacrifices. Il savait qu'il y avait bien plus de choses à perdre qu'à gagner lorsqu'on veut être véritablement altruiste, le résultat de l'équation était indéniablement négatif, et ce qu'il avait vécu en essayant de sauver cette pauvre jeune fille pour laquelle il avait une grande sympathie l'avait conforté dans ses croyances.
C'est avec cette pensée qu'il collecta ses effets personnels disposés sur le divan du salon personnel de Lord Albertwood et qu'il partit après lui avoir demandé.
- Comptez-vous vous rendre à la fête de ce M. Draner, ce borgne à la mode ? Apparemment, sa société a fait beaucoup de bénéfices cette année.
- Aux dépens des Rollington, lui rappela Alexandre. Nous savons tous qu'il n'est pas digne de considération… C'est un parasite, voilà tout.
- Oh, vous m'inquiétez, Albertwood, vous parlez comme si vous valorisiez l'intégrité à présent… Aurais-je raté un retournement important ? sourit narquoisement le comte Trancy. Je pensais que cet homme vous plairait puisque vous partagez le don de reconnaitre les pigeons …
- Pardon de vous décevoir mais j'ai le palais fin et je ne cherche pas à le souiller avec de vulgaires fréquentations. De plus, je tiens à vous prévenir, ce Draner ne fera pas long feu … mieux vaux ne pas lui donner trop de crédit ou trop s'afficher avec lui.
- Oh, et comment le devinez-vous ? s'amusa Trancy en mettant son manteau.
- De la même façon que j'ai deviné dès le premier jour que vous alliez être un allié très utile …
Alois Trancy se figea un instant avant de dévisager Alexandre avec ce qui pouvait presque être de l'affection. Puis, il soupira, un sourire serein au coin des lèvres.
- Bonne soirée, Albertwood, essayez de bien dormir, lui souhaita-t-il en ouvrant la porte.
- Je ne promets rien.
Alois partit et ferma la porte derrière lui.
…
Depuis qu'elle était au courant de cette fameuse fête qu'organisait M. Draner, Lydia s'était postée devant sa maison.
Sa maîtresse, la marquise Midford, avait été invitée à cette soirée où par ailleurs, Lord Albertwood avait été également convié. Le moins qu'on puisse dire sans troubler les convenances, c'est que M. Draner, en bon américain qu'il était, ne faisait que peu de cas des relations qu'entretenaient ses invités entre eux. Tout ce qu'il souhaitait, c'était d'avoir le plus grand nombre de personnes influentes assistant à son triomphe.
Car oui, il semblait que ce vieillard grassouillet avait eu un certain succès dans ses affaires. Lydia se disait qu'il avait surtout été chanceux. Rien de plus. Elle refusait d'admettre que cet homme ait pu être assez intelligent pour réussir par ses propres moyens. Du moins, elle n'aurait pas parié dessus la première fois qu'elle s'était trouvée en sa compagnie. Son père lui avait bien expliqué que devenir l'associé de cet américain allait lui ouvrir bon nombre de portes et lui permettre de prendre sa revanche sur les Albertwood qui l'avaient viré. Lydia n'avait rien recommandé à son père à cette époque, d'une part parce qu'elle avait un faible pour Alexandre Albertwood, mais surtout car elle n'avait pas voulu s'aventurer sur un terrain aussi glissant et instable que les affaires.
Elle s'était montrée modeste mais même en ce temps-là, M. Draner ne lui inspirait rien de positif. C'était un menteur et elle avait été très bien placée pour découvrir que son intuition le concernant avait été juste.
M. Draner et son père avaient effectivement fondé une entreprise de cosmétique pour les femmes après qu'elle ait rejoint ce fameux asile mais son père s'était retiré peu de temps après à cause d'une maladie en confiant les rênes à M. Draner ... D'après l'avis général, cette décision avait été stupide car ce dernier avait fini par l'évincer et le ruiner.
Vraisemblablement, le baron Rollington avait alors été obligé de vendre sa propriété londonienne pour combler le gouffre financier qu'il avait creusé en s'associant à M. Draner.
Maintenant, peu de gens savaient où le baron se trouvait exactement. Certains disaient qu'il s'était exilé avec son épouse en Irlande mais ce n'était que des rumeurs.
Il était possible que Lydia ne revoie jamais son père. Étrangement, elle n'en éprouvait pas tant de peine. De toutes les personnes au monde, elle ne chérissait véritablement que sa mère qui elle, de son côté, devait l'accabler de reproches à l'instant présent... C'était l'un de ses plus grands regrets. Si Lydia voulait se racheter, il faudrait qu'elle se remarie avec un noble de TRÈS haut rang, qu'on lui donne l'opportunité de retrouver la société et que par magie, tous lui pardonnent … Mais quel genre d'homme avec un tel statut serait assez stupide pour s'unir à elle ? Elle n'était à présent plus rien. Elle n'avait plus de nom noble, elle n'était plus pure, elle n'avait plus rien à offrir ... Rien n'allait jamais être comme avant.
Et c'était à cause de tous ces gens, de cette société injuste, de ces règles sans queue ni tête qui constituaient ce tableau de perfection dont elle n'allait plus jamais faire partie.
Alors elle devait à présent se faire justice.
Maintenant qu'elle avait le Jade, elle était en possession du pouvoir qui allait lui permettre d'évacuer sa haine.
Elle allait se venger.
Bien sûr, en se tenant au milieu de la nuit cachée dans une rue toute proche du lieu où se tenait la réception de M. Draner, elle n'avait comme objectif que de rester à observer les fenêtres dans l'espoir de voir surgir une ou deux robes de grandes dames. Elle avait une idée précise de ce qu'elle désirait, et d'après ce qu'elle avait lu du Jade, ce dernier avait le devoir d'exécuter sa volonté.
Ce qu'elle désirait donc, c'était découvrir la variété de façons qu'avait le pouvoir de la Terre de se manifester.
Apparemment, elle pouvait la faire trembler mais elle était certaine qu'elle était capable de faire bien plus comme sa pierre semblait vouloir lui murmurer.
Observant la fenêtre, elle attendait donc le moment où plus personne n'allait se trouver dans la rue, parfaitement invisible depuis son point.
- Maintenant, vas-y, ma grande, s'ordonna-t-elle soudain, tremblant sur place.
Aussitôt, elle vit le Jade s'illuminer et au même moment, une secousse naquit sous ses pieds pour s'élancer vers la demeure de M. Draner. Le bâtiment se mit à trembler et même de son poste relativement éloigné, Lydia put entendre des cris et des exclamations d'étonnement.
Elle sourit.
Au fond, tuer n'était pas dans ses objectifs. Qui était-elle pour condamner autant de gens ? Tout ce qu'elle voulait, c'était gâcher la célébration de cet homme qui avait entrainé sa chute. Alors lorsqu'elle entendit les verres se briser, les murs s'effriter et les cris devenir plus forts, elle se dit qu'elle devait arrêter dans les plus brefs délais.
Mais la pierre refusa d'obéir.
Lydia la dévisagea, parfaitement stupéfaite.
Les secousses qu'elle avait provoquées se firent de plus en plus violentes et à mesure que leur intensité montait, Lydia entendit les cris venant de l'intérieur de la maison augmenter en volume et en portée ... Elle perçut ensuite le bruit de meubles s'écroulant, de verres éclatant sur le sol, de gens suppliant Dieu de les garder en vie.
Lydia ouvrit grand sa petite bouche en observant cette horreur. Puis, elle mit plus de volonté en commandant sa pierre d'arrêter mais cette dernière était coriace. Bientôt, les murs de la bâtisse de mirent à se fissurer, tout comme l'état mental de la jeune femme.
Fatiguée de ses essais infructueux, elle jeta sa pierre sur le sol mais cette dernière continua de briller et les secousses ne faiblirent aucunement.
Loin de toutes ses meilleures illuminations, Lydia se mit alors à piétiner la pierre et à essayer de la briser mais le Jade se révéla indestructible. Elle n'eut pas plus de réussite dans son projet de le réduire en poussière que de l'arrêter de faire trembler la terre.
Finalement, ce fut elle que brisa tout cet acharnement stupide.
Elle en fut réduite à s'arracher les cheveux debout et sauter sur place comme une enfant, ignorant ce qu'il fallait faire.
Mais alors qu'elle était totalement plongée dans cette spirale de panique, elle sentit des mains gantées encercler sa gorge par derrière et la soulever jusqu'à ce que ses pieds ne touchent plus le sol.
Elle tenta bien naturellement de se débattre mais ces mains qui l'empêchaient de respirer étaient solides comme du marbre. Et elle, elle n'était rien d'autre qu'une pauvre femme sans ressources. Accablée par le manque d'air, elle finit par sombrer dans l'inconscience.
...
Lorsque Lydia retrouva ses esprits, elle était loin de se trouver près de la demeure de M. Draner.
La première chose qu'elle nota en se réveillant sur un divan plus confortable que son lit de servante, c'était que la pièce dans laquelle on l'avait mise devait sûrement servir de bureau. Observant les portraits sur les murs, les têtes d'aigles et de loups empaillés qui la dévisageaient de leurs yeux vitreux mais surtout en évaluant le nombre d'ouvrages qui trônaient sur les étagères côtoyant les murs, elle comprit que la personne qui utilisait ce bureau était sans doute loin de manquer de pain.
Mais passée la surprise de se trouver dans un lieu aussi luxueux, les souvenirs précédant son évanouissement refirent surface et traversèrent son esprit, la privant de la capacité de bouger pendant de longues minutes.
Elle était complètement dépassée.
Finalement, elle qui avait cru être la seule maîtresse de sa destinée et être une héroïne avant-gardiste se retrouvait à n'être qu'une minuscule pièce d'un jeu bien trop grand pour elle.
Elle ne savait pas pourquoi on la gardait ici. Normalement, si on avait découvert son petit acte avec la pierre, on aurait déjà dû la tuer ... Mais si ceux qui l'avaient empêchée de détruire la maison de M. Draner l'avaient gardé en vie, c'était qu'ils avaient quelque chose à tirer de sa personne.
Et cela n'annonçait rien de bon.
Que pouvaient vouloir ces gens-là ? Pourquoi l'avaient-ils gardée ici ? Mais aussi et surtout, qui étaient-ils ?
Et quand bien même obtiendrait-elle ces informations, comment ferait-elle pour s'échapper ?
Elle avait traversé beaucoup d'épreuves et de choses absurdes durant sa vie mais jamais elle ne s'était trouvée empêtrée dans ce genre d'affaires.
Elle n'envisageait même pas de s'enfuir pour le moment. Regardant par les fenêtres qui laissaient voir un croissant de lune, elle devinait qu'elle était à un étage bien trop haut pour tenter de sauter et quant à la porte, elle n'avait même pas besoin de vérifier pour savoir qu'elle devait être verrouillée.
Même si elle réussissait à sortir de cette pièce, elle ne savait rien d'où elle se trouvait ou de ce qui pouvait bien l'attendre dehors. Le plus sage était encore de rester sur place au lieu de tenter le loup qui dormait.
Click !
Soudain, la porte s'ouvrit et elle tourna précipitamment sa tête toujours appuyée contre le divan pour voir surgir de derrière un petit garçon aux cheveux noirs vêtu comme un petit prince et qui avait le signe très distinctif d'arborer un cache-œil à un si jeune âge.
Lydia ne lui donna pas plus de dix ans. Mais ce qui la frappa le plus dans cette apparition, ce fut la pierre rouge qui pendait grâce à un collier sur le torse de l'enfant. C'était une pierre d'un rare éclat et d'une taille remarquable, arborant un rouge vif et passionné ... Ce devait être un rubis, pensa-t-elle.
- Hé, t'es réveillée, la putain ? demanda-t-il d'un ton méprisant, la regardant comme si elle était une moins que rien.
La jeune femme eut un mouvement de recul. Comment un enfant si bien habillé, si bien coiffé, si élégant et qui vivait dans une maison aussi belle, pouvait-il être aussi vulgaire ? Où était-elle au juste ?!
Lydia lui retourna malgré elle son regard condescendant et hautain, elle qui avait un orgueil et un caractère que l'intelligence arrivait à peine à réprimer. Et de l'intelligence et de la méthode, elle allait devoir en faire preuve dans les heures qui allaient suivre car elle sentait que tout s'y jouerait.
Elle mourrait ainsi d'envie de remettre cet impétueux petit garçon à sa place mais elle avait bien trop d'expérience pour oser le faire. Cela serait contre-productif.
La jeune fille lisait dans l'œil bleu clair de l'enfant qui venait la voir une personnalité profonde et un caractère emporté, dominant, qui ne supportait pas l'opposition. Elle fut d'abord surprise de trouver ce genre de traits d'esprit chez un si jeune personnage car ces derniers étaient d'habitude l'apanage des hommes plus âgés mais elle fit de son mieux pour ne pas le laisser paraitre.
Elle devinait qu'avec ces individus, les jolis mots ainsi que les compliments étaient systématiquement ignorés.
Lydia ne se fatigua donc pas à essayer de plaire à ce nouveau-venu. Mais elle ne put s'empêcher de lui poser quelques questions car elle était désespérément à la recherche de repères.
- Dis-moi, où suis-je ?
- J'sais pas, gère ça toute seule ... Mais bon, t'inquiètes, ils vont bientôt venir tout te dire, se ravisa-t-il une seconde plus tard en fermant la porte et la laissant seule.
- Quel petit cafard ! s'exclama alors Lydia en frappant un coussin qui avait eu le malheur de se trouver sous poing. Il ne m'a rien dit, le diablotin !
Laissée à ses tourments, elle se remit à penser à ces gens qui la gardaient ici. C'était peut-être un sentiment absurde mais elle avait l'impression qu'elle allait bientôt affronter la plus grande et faramineuse épreuve de toute sa vie, une épreuve contre laquelle elle n'avait aucun moyen de se préparer ou de riposter … On lui avait pris le Jade, elle était désormais impuissante ...
Soudain, elle vit la porte s'ouvrir à nouveau pour révéler deux grands hommes blonds qui, à sa grande surprise, ne lui étaient pas inconnus !
Hébétée, la mâchoire tombante, elle ne cessait de partager ses regards entre ces deux nouveaux arrivants. L'un d'eux lui sourit légèrement en remarquant son trouble pendant que le second resta impassible.
- Bonsoir, Miss Rollington ! la salua celui qui lui souriait en s'asseyant à ses pieds sur le divan. Comme on se retrouve ! Qui l'aurait cru ?
L'autre blond quant à lui prit place sur un divan non-loin, preuve qu'il avait pour projet de discuter. Mais Lydia était à présent bouche-bée, incapable d'entretenir la plus élémentaire des conversations.
Son hôte la dévisagea en levant un sourcil pendant que le blond assis sur le divan se tournait vers son ami.
- Je te jure qu'elle est plus éloquente d'habitude, Albertwood, je ne sais pas ce qui lui prend. Elle n'a jamais manqué de mots avant.
Lord Albertwood soupira alors, signe qu'il écoutait.
- Nous devons être compréhensifs, ajouta alors le comte. Le choc doit être monumental pour elle.
- Oui, je le conçois, admit Alexandre. Espérons juste qu'il ne sera pas d'une trop longue durée.
- Ah ... Alors, Miss Rollington ! reprit Trancy. Vous êtes toujours d'une éblouissante beauté, le savez-vous ? Le travail de domestique ne vous a en aucun cas enlaidie ! la complimenta-t-il.
- Comment ... Comment le savez-vous ? répliqua-t-elle d'une voix faible, à peine plus forte que le miaulement d'un chaton blessé.
- Oh, vous semblez oublier que je suis venu vous voir et que vous m'avez servi. Vous étiez très mignonne en tenue de servante !
- Mais pourquoi n'avez-vous rien dit en me reconnaissant ?! s'écria-t-elle soudain en repliant ses jambes contre elle car le comte Trancy lui faisait peur, vraiment peur.
- Eh bien parce que je ne suis pas un imbécile, que je respecte la liberté de tout individu en ce qui s'agit de mener la profession qui lui convient mais surtout, parce que je suis habitué à voir des choses d'une plus grande étrangeté... Même si votre histoire figure à présent parmi mes plus belles anecdotes.
- À qui l'avez-vous dit ? Vous connaissant, toute l'Europe doit être au courant à l'heure qu'il est !
- Oh, mais je suis contrairement à la croyance populaire un homme de secret et à part Lord Albertwood ici présent, je peux vous jurer que personne n'a eu vent de ma part de quoi que ce soit vous concernant... Mais je ne vous cache pas que l'histoire de votre internement et de votre tentative de suicide ont fait le bonheur de tous les salons européens par contre !
- De ça ... Je me doutais, laissa-t-elle entendre. Mais alors, que fais-je là ? Et que comptez-vous faire de moi ?
- Si vous êtes là, reprit le comte Trancy, c'est parce que vous avez tenté de détruire la maison d'un homme très comme il faut qui ne faisait qu'organiser une charmante réception dans sa demeure pour fêter son succès ... Je conçois que vous soyez irritée par son triomphe, lui qui a ruiné votre père, mais ce n'était pas une raison pour tenter de tuer autant de gens ! Avant que vous ne fassiez trembler la terre ainsi, j'étais sur le point de faire la conquête de la duchesse Verchy et croyez-moi, avoir ce genre de femmes pour maîtresse n'est pas aisé !
- Cessons de parler de vos escapades amoureuses et passons directement à l'essentiel, l'interrompit Albertwood d'une voix froide avec un geste de la main, impatient d'en finir.
- Oh oui, j'y viens ! approuva Alois. Alors, je disais que vous aviez traumatisé la pauvre assemblée et que toutes les femmes se sont mises à pleurer après votre passage. Il n'y eut que cette charmante Valérie Grey qui garda ses esprits et aida à distribuer les couvertures ... Mais passons, on a réussi à arrêter tout avant que le pire n'advienne. Heureusement que Claude était dehors et qu'il a su comment vous arrêter, sinon nous aurions été perdus !
- Mais comment a-t-il su le faire ?
- Nous sommes au courant à propos des trois pierres élémentaires, l'éclaira le comte. Nous savons comment elles marchent ... C'est une longue histoire mais vous finirez par l'apprendre tôt ou tard. Nous sommes au courant de tout. Vous pourrez en juger par vous-même ... Voilà comment nous avons réussi à vous arrêter et pourquoi Claude a su ce qu'il fallait faire pour vous empêcher de commettre l'irréparable.
Lydia en resta estomaquée.
- Mais comment ... ? demanda-t-elle encore. Cette pierre, je n'en connais les propriétés que depuis très peu de temps, et encore ! Il m'a fallu dépoussiérer des centaines de livres pour y arriver, chose dont je n'aurais jamais eu l'idée si le Jade ne m'avait pas choisie !
- Ma sœur a une de ces pierres, lâcha alors Alexandre.
Soudain, le rubis qui pendait au coup du petit garçon de toute à l'heure lui revint en tête et elle fit une déduction logique.
- Le Saphir ? suggéra Lydia.
Il approuva d'un hochement de tête
- Et comment cela est-il possible ?
- Elle l'a trouvée, répondit-il tout simplement, ou c'est plutôt la pierre qui l'a trouvée ... Sincèrement, j'ignore qui contrôle l'autre à ce point ... Mais pour nous tous, cette acquisition a eu de violentes conséquences.
- Votre sœur, que lui est-il arrivé ? demanda soudain Lydia. Pourquoi avez-vous besoin de moi ?
- Avant de vous parler de ma sœur, il me faut vous faire part de quelque chose d'autre, de quelque chose qui nous échappe, nous domine, mais qui nous est pourtant inconnu, lui expliqua Alexandre. Et c'est l'au-delà ... Tous connaissent les Anges et les démons, tous connaissent la guerre qui oppose ces deux clans ... Nous sommes tous au courant des grandes lignes grâces aux romans religieux dont nous avons toujours été abreuvés. Eh bien, figurez-vous que tous ces livres sont faux dans leur ensemble mais qu'ils ont un fond de vérité autour duquel des illuminés ont brodé ce qui les intéressait pour atteindre le pouvoir et contrôler leurs pairs. Nous avons une idée de ce qu'il y a après la mort, parce qu'il y a quelque chose, mais elle est loin d'être tout à fait exacte ... En réalité, les Anges et les démons sont loin de correspondre aux traits qu'on leur a assignés. Dans les faits, les diables n'ont aucune mauvaise volonté, ils ne s'intéressent en aucun cas au clivage mal-bien, leur existence consiste uniquement en une recherche constante de plaisir et de divertissement, et pour nourrir leur soif consciente et inépuisable d'amusement, ils sont prêts à tout ... C'est peut-être pour cela qu'ils sont aussi mal-vus ... Mais bon, la plupart des démons sont des êtres petits, faibles et ignorants ... Nous n'avons rien à craindre d'eux tant que nous restons vigilants ... Et nous serions tout à fait capables de nous défendre seuls contre eux si nous n'étions pas aussi dispersés. Enfin, tout cela est long ... Les Anges sont, quant à eux, des êtres avec une morale proche de la nôtre, à croire que c'est eux qui l'ont façonnée pour mieux nous contrôler. Ils se revendiquent du devoir de nous protéger contre les démons et ils se sont acquittés de cette tâche avec la plus grande efficacité depuis le début de l'histoire, voilà pourquoi nous n'avons, ou que très rarement, eu affaire à des démons massacrant toute la population ... On pourrait croire que parce qu'ils consentent à nous protéger, cela voudrait dire qu'ils sont bons, et cela serait exactement le cas si la véritable raison de ce dévouement n'était pas purement cupide ... En fait, si les Anges et les démons se méprisent, ce n'est pas à cause d'une opposition de valeurs mais d'intérêts. Car les deux espèces aspirent à une possession complète des âmes humaines. Les démons en veulent pour se nourrir car pour eux, c'est un formidable vivier de force et d'énergie ... Alors que les Anges, plus mesurés et secrets, en font quelque chose dont personne, à part eux, ne sait rien ... Jusque-là, c'est bien ces êtres de morale qui ont dominé le monde et qui ont eu le monopole de nos âmes ... Ils ont mis en place pour s'en assurer une garde entière d'êtres nommés les Dieux de la Mort, chargés partout et à tout moment de récolter les âmes de tous les humains qui décèdent et de les amener aux Anges. Ce système marche très bien. Si bien que ce sont à présent les Anges qui sont les maîtres du monde connu et inconnu ...
- Et Dieu dans tout cela ? voulut savoir Lydia, dubitative.
- Si Dieu existe, nous n'en savons rien, répondit Albertwood.
- Mais où voulez-vous me mener avec ce long discours ! Venez-en à l'essentiel !
- L'essentiel, c'est que les Anges sont devenus des divinités adulées par un groupe de sorciers qu'on appelle les Purificateurs. Le travail de ces derniers consiste à protéger l'humanité des démons qui passent entre les filets des Anges ... C'est d'ailleurs l'un des leurs qui a fait la pierre qui vous a choisie ... Mais ce sorcier a quitté le groupe des Purificateurs pour des raisons que nous ignorons, les privant de cette arme très utile à leur travail. Depuis, ils n'ont eu de cesse d'essayer de les retrouver ... Et ils ont réussi récemment. Ils ont réussi à capturer ma sœur et le porteur du Rubis ... Ils voulaient s'en servir comme armes de guerre pour éradiquer l'espèce démoniaque. Nous avons alors tout mis en œuvre pour les en empêcher ... Nous avions presque réussi mais il se révéla à la dernière minute qu'ils avaient réussi à prendre possession de l'esprit de ma sœur et ils ont ainsi pu contrôler complètement la pierre du Saphir ... Maintenant, elle est sous leur joug et même si nous avons la pierre du Rubis, cette dernière est malheureusement l'élément du Feu et celui-ci est complètement inutile face à l'Eau que maîtrise le Saphir ...Vladimir, le créateur des pierres, avait prévu que cette situation pouvait arriver, voilà pourquoi chaque élément domine un autre. Ainsi, et comme vous devez le deviner, le seul élément capable de soumettre le Saphir est la Terre ... voilà pourquoi nous avons besoin de vous.
- De moi ? fit-elle en fronçant les sourcils. Vous voulez que je risque ma vie à essayer de sauver votre sœur ? Qu'est-ce qui vous fait penser que j'accepterais ?
-Votre sens du devoir, répliqua froidement Alexandre. Si le Jade, pierre de la Terre et de la Justice, vous a choisie, ce n'était sûrement pas pour vos petites vengeances personnelles et crapuleuses mais bien pour sauver les miséreux et les oppressés.
- Mais ... Mais ... Je ne le veux pas, le détrompa-t-elle. Votre sœur est pour moi une inconnue pour laquelle je n'éprouve aucune affection. Je conçois qu'elle vous soit chère, mais ce n'est pas mon cas. C'est un seul et unique individu, sa mort ou sa survie importe peu, je ne vois pas pourquoi je devrais risquer ma vie pour elle !
- Ne voulez-vous pas que le Saphir soit entre nos mains à nouveau, que cette pierre reste entre les mains des gens du bien ? lui fit remarquer Trancy.
Lydia eut alors un sourire.
- Cessez d'essayer de m'amadouer, nous savons tous que votre appel à la pitié et à la gentillesse est vide de sens. Ni vous, Comte, ni vous, Albertwood, n'êtes des gens de bien ... Si vous étiez les porteurs des pierres, vous les utiliseriez sûrement pour amasser encore plus de richesses et de pouvoirs, et non pour aider les miséreux, chose que vous n'avez jamais faite malgré toute votre influence actuelle. Et d'après ce que vous avez dit, les Purificateurs sont des protecteurs de l'humanité qui ont passé des siècles à se sacrifier pour nous. Avoir le Saphir, le Rubis, ou autre, est pour eux une occasion de mieux accomplir leur tâche. Je crois que le Saphir devrait rester en leur possession ...
Lord Albertwood et le comte Trancy échangèrent un regard entendu, puis le jeune comte se mit à rire.
- Vous êtes drôle, laissa-t-il échapper alors en riant de bon cœur, vous parlez comme si vous aviez quelque chose à dire dans toute cette affaire ... !
Le visage de Lydia s'assombrit. Elle savait depuis le début qu'elle n'allait pas pouvoir s'en sortir avec un simple discours mais elle avait tout de même espéré que le comte et Lord Albertwood allaient flancher face à ses arguments ... Soudain, elle se souvint de la fable de La Fontaine mettant en scène l'Agneau et le Loup. Elle se sentit bête.
Être loin du monde politique et des discussions de la haute société pendant si longtemps l'avait rendue naïve.
- Que voulez-vous dire par là ? questionna-t-elle tout de même, voulant désembrouiller la situation.
- Nous voulons dire par là que nous exigeons vos services, répondit Alexandre... Si vous ne consentez pas à nous les accorder gratuitement, nous sommes prêts à payer.
- Évidemment, demandez tout ce que vous voudrez ! renchérit le comte avec un large sourire.
La jeune femme l'envisagea un instant ... Elle était désormais en position de demander tout ce qu'elle voulait à deux des hommes les plus forts du royaume, du monde même. A eux deux, ils pouvaient lui offrir tout ce dont elle avait envie ... Ils pourraient peut-être la réintroduire dans la société grâce à leur grande influence, laver son honneur et sa réputation ... Et puis, elle pourrait reprendre son ancien train de vie et redevenir celle qu'elle avait toujours été.
Mais ... Lydia n'y crut pas. Elle n'allait certainement pas faire confiance à Alexandre Albertwood, connu pour sa fourberie, et encore moins au comte Trancy, qui derrière ses sourires et son air affable, cachait une férocité et une méchanceté à toutes épreuves. La chatte était trop intelligente pour croire le loup et le renard.
Elle était convaincue qu'après les avoir aidés, ils allaient se débarrasser d'elle comme si elle était du linge sale et qu'elle ne recevrait pas les biens et services promis. Après tout, il ne faut jamais croire ceux qui n'ont aucune raison d'être honnêtes.
- Et qu'est-ce qui me garantit que vous allez me donner ce que je demande après que je vous ai aidés ?
- Nous pouvons parfaitement faire un contrat, proposa Alexandre.
- Oh non ! Je ne veux pas faire de contrat avec vous, Albertwood ! Vous allez m'arnaquer et je le sais parfaitement !
- Très bien, ce sera un notaire qui rédigera le contrat.
- Un notaire qui sera à votre solde, bien sûr.
- Vous pouvez choisir le notaire que vous voulez.
- Que vous allez corrompre.
- Rédigez alors le contrat toute seule. Si les conditions ne sont pas surréalistes, nous signerons sans rechigner. Puis, si après que vous ayez rempli votre part, nous avons le culot de ne pas vous rétribuer, vous pourrez toujours nous poursuivre en justice.
- Mais qui suis-je pour vous poursuivre ? Je sais que vous êtes proches de la Reine, je sais aussi que vous êtes au-dessus des lois et que je ne pourrais jamais rien tirer de vous !
- Alors comment faire pour que vous acceptiez de croire que nous allons être justes et honnêtes ! s'exclama-t-il, agacé par le tempérament et les exigences de cette femme.
- Je ne vous ferai jamais confiance, voilà pourquoi je refuse de vous venir en aide ou de faire le moindre marché avec vous ! répondit catégoriquement Lydia.
- Visiblement, lâcha alors le comte Trancy, elle n'acceptera jamais ... Finalement, elle n'est pas aussi intelligente que ce que je pensais...
- Oui, je m'en doutais, approuva Alexandre.
Ce dernier se leva et marcha vers son bureau. Lydia ne le quitta pas des yeux pendant qu'il ouvrit un tiroir et en tira un fouet noir, celui qu'on utilisait pour frapper les chevaux.
Il la fixa. Leurs regards se croisèrent et la jeune femme sentit la terreur monter en elle.
- Comte, laissez-nous, lui demanda-t-il. Je crois que vous n'allez pas vouloir assister à ce qui va suivre.
- Vous avez peut-être raison, lâcha ce dernier en se relevant.
Lydia essaya bien de le retenir en s'accrochant à lui mais elle n'y réussit pas et il la repoussa.
Elle retomba sur le divan avec le regard d'un chien battu.
- Après tout, conclut-il en se dirigeant vers la porte, je suis un gentilhomme et quel genre de gentilhomme peut laisser une femme se faire frapper ?
- Allez au diable ! entendit-il Lydia lui lancer alors qu'il fermait la porte.
Elle prit ensuite le premier coussin qui lui tomba sous la main et le jeta à sa suite. Le coussin s'écrasa contre la porte et tomba à terre, comme ses espoirs.
Puis, la jeune femme se retourna vers Alexandre Albertwood et le foudroya du regard.
- Vous êtes un être immonde. Rien que d'envisager de me faire cela prouve que vous êtes un sous-homme, un enfoiré.
- Je me fiche de ce que pouvez bien penser de moi, fit-il en avançant vers elle, je me fiche de ce que peut bien penser une folle.
Lydia se mit alors à trembler de rage. Hors d'elle, dès qu'il se trouva suffisamment proche et qu'il leva son fouet, au lieu de reculer comme elle aurait dû le faire, elle leva la main et le gifla.
Lord Albertwood recula d'un pas, surpris, et toucha sa joue à présent rouge. Le voyant faire ainsi, Lydia recula à son tour et baissa la tête, attendant le coup de fouet qu'elle méritait …
Ne sentant rien venir, elle osa un coup d'œil et, surprise, le vit jeter son fouet à terre et le piétiner.
- Dieu, comment peut-on frapper ce genre de femmes ! Ce sont elles qui doivent nous corriger, et pas l'inverse !
- Que-Que voulez-vous dire par là ? balbutia-t-elle, abasourdie par son comportement.
- Vous venez de me prouver que vous êtes peut-être la femme la plus équilibrée qu'il m'ait été donné l'occasion de voir ! lui révéla-t-il alors.
- Co-Comment cela ?
- On vous prétend folle, pourtant, vous avez adopté une attitude tout à fait correcte dans une situation peu évidente. Je suis sûr qu'une autre m'aurait suppliée de l'épargner, se serait rendue ou aurait essayé de fuir ... Mais vous, Lydia Rollington, avez eu le cran de répliquer. Il n'y a pas une femme sur un million qui aurait eu ce geste de courage !
- Alors... Vous ne comptez pas me frapper ?
- Moi, vous frapper ? répéta-t-il, incrédule. Mais je n'en ai jamais eu l'intention ! Tout ce que je voulais, c'était vous menacer, rien de plus ... Si cela n'avait pas marché, je vous aurais laissée. Je ne frappe pas les femmes! La punition physique n'est pas un châtiment digne de telles créatures. Je connais mille façons de les faire souffrir sans lever la main ou remuer les lèvres.
Le maigre espoir de Lydia l'abandonna aussitôt à ces mots.
- Vous me dégoûtez, souffla-t-elle.
- Merci, je vous admire aussi, dit-il avant de se rassoir. Maintenant, je pense que je sais à qui j'ai vraiment affaire.
- Que comptez-vous faire ?
- Oh mais ... Je compte rester ici et attendre.
- Attendre quoi ?
- Attendre que vous acceptiez.
- Je n'ai pas cédé à tout ce que vous m'avez proposé, comment pouvez-vous dire que je vais abandonner ? lui fit-elle remarquer, à nouveau figée.
- J'ai mes moyens, dit-il en souriant. Écoutez-moi, Lydia Rollinton, je sais que vous n'appréciez pas vraiment votre père ... Mais qu'en est-il de votre mère ? Elle vous a élevée seule, sans que son ex-mari ne contribue en rien dans l'éducation de sa fille.
- C'est vrai, reconnut Lydia en allant s'assoir à nouveau.
- C'était très courageux de sa part d'assumer une telle tâche au lieu de vous mettre au couvent. Ce doit être une femme très intelligente et forte.
- Elle l'est, lâcha la jeune femme en dévisageant étrangement le Lord. C'est la femme la plus méritante que je connaisse.
- Eh bien ... On peut dire qu'elle a réussi votre éducation. Vous auriez eu un futur radieux si vous n'aviez pas tenté de mettre fin à vos jours sans aucune raison ... Votre chère mère a dû être terrassée par la nouvelle de votre déchéance sociale et de votre internement. Elle doit énormément souffrir en sachant que toutes ces années et ses efforts sacrifiés à élever son enfant n'ont finalement servi à rien ...
Lydia ne répondit pas mais elle sentit un pincement dans son cœur. Albertwod savait où planter ses aiguilles.
- Par chance, reprit le jeune homme, et parce que je suis un homme compatissant, j'ai plusieurs contacts en France qui pourraient m'aider à abréger les souffrances de votre mère, proposa-t-il alors avec un large sourire.
Lydia écarquilla les yeux en comprenant où il voulait en venir.
… Fin du Chapitre …
J'aime bien couper à ce genre d'endroits.
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