Chapitre corrigé par la fabuleuse Pommedapi. Je la remercie immensément. Je ne pense pas que je dois m'étaler sur le sujet, à ce stade, je pense que vous savez tous à quel point je l'estime.

Bonne lecture !

Chapitre XXII

Retour en arrière

- Mademoiselle, voulez-vous autre chose ? demanda la servante alors qu'elle tendait une ombrelle bleue à une jeune blonde déjà plus grande qu'elle.

Ignorant ses mots, l'adolescente examina son ombrelle, vérifiant que le sommet argenté et pointu avait été justement astiqué. Satisfaite de son état, elle leva ses yeux bleus pour les plonger dans ceux de la servante et la fusilla du regard, ce qui fit frémir et baisser la tête de cette dernière.

- Si vous n'êtes pas trop bête, vous connaissez vos devoirs, lui fit-elle remarquer d'une voix monocorde, identique à son expression blasée. Au moindre faux pas, vous êtes toutes virées. Les servantes, ce n'est pas ce qui manque de nos jours.

La subordonnée se mit à trembler sous le regard de l'anglaise, sachant pertinemment que celle-ci ne plaisantait pas … D'ailleurs, Mademoiselle ne plaisantait jamais, tout comme Madame.

Enfin … Appeler une femme divorcée Madame était davantage une forme de politesse qu'autre chose, et personne n'ignorait le statut marital de la maîtresse de maison, ni la disgrâce dans laquelle elle était plongée.

D'une certaine perspective, on pouvait comprendre pourquoi le baron Rollington avait divorcé de sa femme. Cette dernière était une femme froide et calculatrice qui n'inspirait ni confiance, ni sympathie … Et sa fille était son portrait craché, à peu de choses près.

En effet, personne ne pouvait nier que Madame était d'une très grande beauté mais il était encore plus difficile de nier que sa fille, Lydia, n'était pas encore plus belle.

À l'âge délicat de seize ans, Lydia Rollington était plus belle que sa mère ne l'avait jamais été. Et avec le temps, sa beauté ne ferait que prendre en ampleur.

C'était une beauté à faire des ravages, à aiguiser toutes les jalousies et attiser toutes les convoitises.

Seulement, sous un visage ravissant se tapissait chez l'adolescente un caractère exécrable. Imbue de sa personne et consciente de ses atours, Mademoiselle n'était pas aimable.

Au contraire, en plus de la beauté, elle tenait de sa mère une autorité naturelle, une façon de se tenir qui donnait envie aux rois de lui faire la révérence et malgré sa délicatesse, on la pensait aisément capable d'aller très loin pour réaliser ses ambitions.

Ce n'était également point une personne à formuler des menaces inconsciemment.

Non, Mademoiselle était capable de tout, voilà pourquoi sa mère lui confiait la direction des affaires de la maison pendant qu'elle rendait visite à son amant.

Généralement, Mademoiselle ne sortait jamais de la maison … Si elle avait besoin de quelque chose, sa gouvernante allait le lui chercher. Mais puisque rester enfermée toute une vie n'était pas dans ses projets, parfois, Mademoiselle se permettait une escapade solitaire hors des murs de sa belle maison.

Ainsi, vêtue à cet instant d'une robe d'été aussi bleue que son ombrelle, chatoyant son teint pâle et épousant sa taille avec une ceinture, Mademoiselle fixa son chapeau au-dessus de sa tête et ouvrit la porte pour sortir.

Alors qu'elle s'engouffrait hors de chez elle, le brillant soleil lui dessina une ombre qui imitait chacun de ses mouvements alors qu'elle ouvrait son ombrelle, et elle prit la route.

Lydia ne connaissait que trop peu le village près de sa maison, mais elle s'y rendait seule malgré tout. Elle avait très peu l'occasion de se balader sans la surveillance d'un chaperon et elle n'allait sûrement pas manquer l'occasion de le faire maintenant que sa mère s'en était allée.

Elle était peut-être une jeune fille de son temps, pleine de vertus et obsédée par la bienséance, cela ne l'empêchait absolument pas d'être curieuse.

On avait beau lui rabâcher que les pauvres étaient des rats, des créatures sans aucune sensibilité ou éducation, l'adolescente qu'elle était avait une fascination pour ce genre de personnes … Alors qu'elle s'aventurait dans une rue marchande, entendant les vendeurs crier la qualité et les prix de leurs produits et alors qu'elle croisait ces gens dont médisaient ceux de sa classe sociale, elle se sentait ainsi fortement dépaysée. C'était comme si elle découvrait un nouveau monde, différent du sien, et dans lequel elle était aussi à l'aise qu'un oiseau qui essaye de plonger dans des eaux troubles… C'était exaltant.

Après tout, elle n'était qu'une petite bourgeoise qui n'avait jamais connu la faim et qui n'avait jamais manqué de rien, et elle était intriguée par le mode de vie de ceux qui n'avaient pas la même chance qu'elle. Elle était prétentieuse, bien sûr, snob même, mais sa volonté de les comprendre était on ne peut plus sincère.

Ou du moins, aussi sincère qu'une petite mondaine pouvait l'être.

Même si elle avait évolué dans un milieu très distingué, elle avait en effet très tôt eu conscience de la nature détestable du sexe féminin.

Les femmes, qu'elles soient princesses, reines ou paysannes avaient toutes un fond commun, comme si elles avaient toutes été conçues d'après le même moule.

C'était toujours de la jalousie, de la fausseté, de l'hypocrisie et du dédain … Les villageoises qu'elle croisait lui lançaient ainsi des regards noirs, l'examinant des pieds à la tête comme on inspecte une personne qu'on envie.

Pourtant, Lydia avait fait un effort pour essayer de leur ressembler. Elle avait pris la robe la plus modeste de sa garde et elle essayait de marcher sans laisser transparaitre son pas aristocratique.

Mais il n'empêchait que sa toilette, son ombrelle, son chapeau, ses gants blancs criaient son statut social si fort que même les sourds pouvaient l'entendre. Heureusement pour elle, son chapeau et son ombrelle cachaient ses cheveux blonds et la délicatesse de son visage. Elle se doutait que si certaines réalisaient à quel point elle était jolie, elle recevrait une pluie de crachats.

Il n'y a rien de plus vilain que la jalousie des femmes.

Pourtant, et Lydia ne le réalisait pas à cette époque, elle n'agissait pas mieux que les femmes qu'elle critiquait. Elle était à cet âge une véritable vipère, une femme au cœur de pierre, et à part passer des journées entières la tête penchée sur des livres, elle n'avait aucune expérience concrète de la vie réelle.

Pendant qu'elle inspectait les rues, les maisons et les marchands, Lydia se disait donc que les romanciers qu'elle lisait faisaient preuve d'un trop plein de complaisance lorsqu'il s'agissait de décrire les maisons des gens modestes. Ils s'évertuaient à les présenter avec dignité, à essayer de donner aux lecteurs une image presque attirante de lieux qui étaient tout à fait délabrés.

En fait, si Lydia avait dû écrire un livre où elle aurait décrit ce village, elle aurait mis en évidence la peinture qui s'effaçait peu à peu des murs et que personne n'avait les moyens de remplacer. Elle se serait évertuée à mentionner les fenêtres cassées qu'on couvrait misérablement avec du papier et de la colle … Si l'extérieur était aussi lugubre, elle n'osait même pas imaginer ce que devait être l'intérieur … Ces gens avaient-ils seulement des meubles ?

Le mépris qu'elle sentait grandir en elle, de même que son sens de sa supériorité, étaient comme une aura qui l'entourait. Si bien que personne n'osait l'approcher et qu'on s'écartait toujours de son chemin pour la laisser passer.

Soudain, elle entendit des bruits d'aboiement venir de derrière elle mais elle n'y prêta vraiment attention que lorsqu'elle vit un chien la dépasser et se poster juste en face d'elle sur la route.

C'était un petit chien noir qui était encore loin d'avoir atteint l'âge adulte. Sa langue rose pendait de sa bouche alors qu'il respirait lourdement, l'inclinaison de sa mâchoire laissant presque voir un sourire sur son visage. Mais ce qui était le plus frappant avec cet animal, c'étaient ses yeux.

Il avait de grands yeux noirs, des yeux trop grands pour sa petite tête. Ils étaient dilatés et brillants. Grâce à la lumière du soleil qui frappait sur eux sans pitié, Lydia pouvait voir sa propre réflexion dans le regard de cet animal et y elle voyait son visage qui commençait à s'assombrir à cause de la gêne occasionnée.

À part les oiseaux, Lydia n'avait aucune sympathie pour les animaux. Elle les détestait, surtout les chiens, et qui pouvait l'en blâmer ? Ces bêtes avaient la réputation d'être sales et déplaisantes. En plus, ces animaux n'étaient même pas aussi beaux ou gracieux que pouvaient l'être par exemple les chats.

Inspectant la bête avec un dégoût évident, Lydia remarqua son ventre creux, ses pattes squelettiques et devina que sous son fin pelage sombre et sa peau, il n'y avait rien d'autre que des os. C'était sans doute un chien errant, donc sans aucune valeur.

Lydia le détestait déjà, et ce n'étaient pas ses grands yeux dilatés qui allaient la faire pencher vers une opinion plus favorable.

Elle essaya de le contourner mais le chien ne cessait soit de la poursuivre, soit de lui barrer la route. La jeune fille sut qu'il essayait d'attirer sa pitié pour qu'elle lui donne à manger et qu'elle ne devait être qu'une des nombreuses personnes à qui ce chien (qu'elle reconnaissait intelligent) avait joué ce numéro.

Lorsqu'elle comprit que quels que soient ses efforts, elle n'arriverait pas à se débarrasser de ce clébard encombrant, son agacement prit le dessus.

Lydia n'était pas patiente, ni compréhensive.

Essayant une dernière fois de semer la bête mais voyant celle-ci toujours revenir devant elle, elle soupira et jeta l'éponge.

Elle n'en pouvait plus d'agir avec raison.

Le petit chien devant elle continuait de la regarder avec ses grands yeux brillants, la langue toujours pendante et cet air d'innocence et de joie mièvre qui ne quittaient pas ses traits.

Si seulement il avait su qu'il ne venait pas d'aborder une passante comme les autres.

Il contempla simplement Lydia alors qu'elle refermait son ombrelle doucement, lentement, lui donnant une chance de partir. Mais puisque, malgré toute l'intelligence qu'elle lui avait attribuée, il ne bougea pas, elle crut qu'il méritait une punition pour l'avoir embêtée.

Elle leva son ombrelle et le frappa.

Le coup toucha sa tête et le projeta à environ un demi-mètre sur le côté.

La tête contre la terre, elle le vit finalement fermer les yeux et se mettre à couiner de douleur. S'approchant pour constater les dégâts, elle vit qu'avec un simple coup, elle avait réussi à lui casser la mâchoire. Il gesticulait et bougeait ses pattes alors que la douleur le submergeait. Il était vraiment de constitution fragile.

La mâchoire endommagée, quelques dents cassées, Lydia voyait bien que ce chien allait avoir désormais une vie misérable.

- Pour une fois, je vais être clémente.

Resserrant son emprise autour de son ombrelle, elle lui donna alors un autre coup, cette fois-ci fatal.

Ce faisant, elle lui creva un œil bien malgré elle mais réussit à casser sa boite crânienne malgré tout.

Elle savait que lorsqu'on frappe la tête, on frappe la vie. Ce chien n'en avait plus pour longtemps.

Sortant un mouchoir blanc de sa poche, elle essuya les petites gouttes de sang qui s'étaient déposées sur le bout de son ombrelle tout en regardant la bête se vider de son sang. Maintenant, elle était sûre que nul ne pourrait l'aider.

Il était tard dans l'après-midi, il allait certainement mourir avant que le coucher du soleil ne pointe le bout de son nez.

Après avoir rendu au bout pointu de son ombrelle sa brillance, elle jeta son mouchoir sur le chien. Ce dernier, d'un blanc immaculé, s'imbiba de sang pendant que celle dont il portait les initiales s'en allait. Si quelqu'un vit Lydia Rollington s'en prendre à ce chien, personne n'intervint.

Elle avait peut-être raison … Les gens n'aimaient pas les animaux.

Comme si elle ne venait pas de tuer, la jeune fille continua sa balade. Sous l'ardent soleil d'été, elle alla voir les champs où les paysans faisaient pousser les légumes de la prochaine saison, elle passa par l'école du village et vit de jeunes cancres alignés pendant qu'un vieux maître passait parmi eux les uns après les autres pour les corriger avec un bâton. Elle vit dans une rue passante un groupe de petites filles qui se tressaient les cheveux en y entremêlant des fleurs qu'elles avaient cueillies dans les champs tout en fredonnant des airs joviaux … Lorsqu'elle vit le soleil se teindre d'un léger pourpre cependant, elle dut interrompre sa balade pour rentrer.

Elle rebroussa chemin et alors qu'elle passait par un alignement de trois bancs gris derrière lesquels on avait planté des coquelicots, elle vit une scène qui l'interrompit dans sa marche.

Sur le banc du milieu, une petite fille était assise … Mais ce n'était pas la petite fille qui l'intéressait, c'était le chien qu'elle tenait fermement dans ses bras qui interloqua Lydia.

La jeune fille ferma son ombrelle et s'approcha de cette petite créature, curieuse.

De près, elle remarqua que l'enfant était au bord des larmes et qu'elle murmurait à l'animal mourant qui couinait dans ses bras.

Mais que faisait-elle avec cette chose dans les bras ? se demanda Lydia.

- Je ne veux pas qu'il meurt tout seul, répondit la petite fille d'une voix trop rouée pour son âge.

La jeune fille devant elle recula d'un pas, surprise, avant de réaliser qu'elle avait formulé sa question à haute voix. Mais elle ne resta pas stupéfiée longtemps car elle reprit bien rapidement son air détaché en se redressant.

- N'as-tu rien de mieux à faire, petite demoiselle ? lui demanda la grande avec le calme qui convenait à un adulte.

L'enfant secoua la tête et garda ses yeux braqués sur l'animal.

- Je n'ai rien pu faire pour lui, avoua la petite. Lorsque je l'ai trouvé, il se vidait déjà de son sang … Je l'ai pris chez M. Louis mais il m'a dit qu'il n'était pas le docteur des animaux … Il m'a dit aussi qu'il allait mourir, que c'était trop tard … Quelqu'un l'a frappé à mort. C'était un bon chien pourtant, il n'a jamais mordu personne … Comment peut-on faire une chose pareille, Madame, comment ? demanda-t-elle doucement, trop triste pour lever la voix.

- Lâche-le ou il va te refiler ses maladies, recommanda la fille plus âgée.

L'enfant leva la tête vers elle, choquée, et Lydia vit ses yeux bruns se remplir de larmes.

- Il est malade ? Et en plus, il est malade !

Et elle éclata en sanglots, resserrant son emprise autour du toutou alors qu'elle caressait son corps osseux et faisait pleuvoir sur lui ses grosses larmes chaudes.

Lydia se fit la réflexion que si les larmes pouvaient guérir, ce petit chien veinard serait déjà sauvé.

- Ce n'est qu'un chien, avança-t-elle alors avec pragmatisme, essayant de se défaire de ce désagréable sentiment de culpabilité qui commençait à germer dans sa poitrine.

- Alors … alors pourquoi j'ai mal pour lui ? demanda la petite fille entre ses pleurs.

Ne pouvant supporter cette vue, Lydia resserra son emprise autour de son ombrelle et recula, chassée par la honte d'avoir fait pleurer une enfant. Mais avant de partir, elle donna à cette gamine un dernier conseil.

- Lave-toi les mains en rentrant à la maison.

Et elle se retourna pour partir, ne voyant pas la petite fille qui lui promit de le faire par un hochement de tête.

Quelques temps après le départ de Lydia, l'enfant resta sur le banc à accompagner l'animal alors qu'il sombrait vers l'autre monde, ne se souciant pas du sang qu'il laissait sur ses vêtements. Les passants déambulèrent sans la regarder deux fois, et plus personne ne l'approcha.

Le chien relâcha son dernier souffle de vie sous la lumière orange du couché du soleil et elle continua de pleurer pour lui.

Puis, se levant, elle se dirigea vers une colline, transportant son corps léger dans ses petits bras jusqu'à son sommet. Elle trouva un coin où la terre était molle, y creusa un trou avec ses petites mains puis y déposa la dépouille inanimée et la recouvrit lentement de terre.

Il n'y avait pas de pierre tombale et il était trop tard pour qu'elle aille lui chercher des fleurs…Ne voulant pas l'abandonner sans lui rendre un dernier hommage pour autant, elle s'agenouilla près de la tombe improvisée, joignit les mains et se mit à prier silencieusement en fermant les yeux, tout comme elle avait vu les gens le faire à l'enterrement de ce vieil homme qui habitait loin du village.

Elle ne connaissait pas les prières appropriées et elle doutait qu'un prêtre les lui apprenne pour demander le salut d'un chien mais elle espérait que si Dieu existait vraiment, il aurait pitié de lui et lui accorderait le paradis … Mais comment Dieu allait-il savoir de quel chien elle parlait ? Ce petit chien, il n'avait pas de nom et personne ne lui en avait donné un … Alors elle se remit à pleurer, pensant dans son petit monde enfantin que si cette petite créature n'avait pas de nom, elle n'allait jamais rentrer au paradis.

Elle regretta de ne pas lui en avoir donné un … Car après tout, un nom, ça ne coûte rien.

Lorsqu'elle vit qu'il allait bientôt faire noir, elle se leva et essuya son visage avec sa manche, manche qui était couverte de sang et de terre comme le reste de sa robe. Elle savait qu'elle allait être punie, mais elle était trop triste pour s'en soucier.

Lorsqu'elle passa le pas de sa porte, elle entendit ainsi ce à quoi elle s'attendait.

- Camille ! lui cria sa Mom en voyant son état, couverte de la tête au pied de saleté. Explique-toi, jeune fille !

- J'ai … je suis tombée, mentit-elle, la tête baissée alors qu'elle chiffonnait sa robe.

Elle savait que sa Mom allait être encore plus en colère si elle apprenait qu'elle s'était salie pour prendre soin d'un chien errant.

- Mais qui essayes-tu de duper ? s'agaça la femme en s'approchant d'elle, lui tirant une oreille. Je sais très bien que tu as passé ton temps à te rouler par terre et à jouer à des jeux stupides ! Maintenant va dans ta chambre te changer puis va te laver ! lui ordonna-t-elle en pointant l'escalier.

Camille obéit sans répliquer car elle savait qu'elle n'avait aucune bonne raison de plaider sa cause … Et de toute façon, elle était trop fatiguée pour le faire.

Ce soir-là, après s'être lavée et changée, elle s'endormit en se demandant ce qui se serait passé si elle avait adopté ce chien, si elle en avait fait son ami, si elle l'avait aimé.

Car elle savait que l'amour est le plus cadeau qu'on puisse donner.

Pendant ce temps, Lydia était confortablement installée sur un divan dans sa bibliothèque, un livre dans une main et une tasse de thé dans l'autre. Le livre en question était un traité philosophique qui démontrait logiquement en quoi l'humain était supérieur à l'animal, et pourquoi le premier pouvait disposer de la vie du second.

Franchement, ce n'était pas une lecture qu'elle recommanderait. En fait, c'était barbant à souhait. Mais elle s'y obstinait malgré son profond désintérêt pour le sujet, voulant chasser la culpabilité qui palpitait dans sa poitrine après ce qu'elle avait fait…

Car ce jour-là, elle fut ébranlée dans ses croyances et pour la première fois de toute sa vie, elle se posa la question : était-elle la méchante de l'histoire ?

Présent

Une bougie fondait sur la table en bois, éclairant le visage d'un blond aux yeux verts, les flammes se réfléchissant sur ses lunettes.

La table en question était dans une cuisine charmante dans laquelle on sentait une odeur fraîche d'herbes médicinales et les délicieuses senteurs de crèmes, de cacao et de sucre qui flottaient dans l'air … Sur la table, il y avait d'ailleurs une tarte au chocolat.

Alors qu'ils rangeaient la maison, ils l'avaient trouvé sur le plan de travail. Elle était encore mangeable.

Sans doute, optimiste comme il l'avait toujours été, il avait pensé qu'il rentrerait pour la manger avec ses , ses amis la mangeaient, mais il n'était pas avec eux.

- Le pire dans l'histoire, lâcha Ronald en prenant une nouvelle bouchée de sa part, c'est que c'est plutôt bon...

Lui et William étaient assis à la table, se faisant face, pendant que la tarte découpée était au centre. Chacun se servait ainsi à sa guise. Ronald en était déjà à sa troisième part pendant que son collègue brun n'avait toujours pas terminé sa première.

Depuis qu'ils étaient rentrés dans cette vieille boutique pour prendre les objets et artéfacts que leurs supérieurs leur avaient demandés d'apporter, William n'avait dit mot. C'était Ronald qui s'efforçait d'alimenter la conversation, comme d'habitude.

Sauf que cette fois, il parlait vraiment seul. Car d'ordinaire, William répondait, même brièvement, aux commentaires de son coéquipier. Alors qu'aujourd'hui … Il se taisait.

Ronald regarda son compagnon de toujours respirer lentement, les yeux fixés sur un bout de tarte … Même si William était morose la plupart du temps et qu'il était la personne la plus stricte que l'on puisse trouver, ce n'était pas commun pour lui d'avoir l'air mélancolique … voire triste ?

Soudain, Ronald remit sa part de tarte croquée sur l'assiette au centre et utilisa sa main pour recouvrir celle de William qui était plaquée contre la table.

Le brun releva les yeux avec stupeur.

Ronald lui adressa alors le plus beau et grand sourire possible.

- Ne vous en faîtes pas, on va le venger ! lui assura-t-il. Je sais qu'il n'aurait pas aimé que l'on soit triste en mangeant ce qu'il a préparé.

William eut un léger sourire à ces mots.

- Il a toujours été ainsi, admit le Dieu de la Mort aux cheveux sombres. Toujours impulsif, mais d'une sagesse que je ne pourrais jamais égaler … Je regrette de ne pas lui avoir témoigné le respect qu'il méritait …

-Vous savez, lui répondit alors doucement Ronald, essayant de faire preuve de tact, j'ai toujours su que vous étiez son préféré. Il aimait beaucoup votre sérieux, c'est juste que cela ne lui plaisait pas que vous passiez tout votre temps à travailler en oubliant l'essentiel…

- En tous cas, de nous deux, c'est vous qui avez passé le plus de temps avec lui, et vous avez appris beaucoup … Si bien que vous parlez maintenant presque comme lui, fit remarquer William avec un rictus.

- Carpe Diem ! lâcha Ronald en se remettant à manger sa tarte. L'éternité est trop longue pour qu'on passe notre temps à nous lamenter !

Et ils se remirent à manger en silence, si on exclue les commentaires de Ronald.

Mais même si leur camaraderie de toujours leur permettait de résister au chagrin d'avoir perdu l'un des plus illustres des leurs, ce n'était pas suffisant pour les soulager complétement.

Secrètement, les deux Dieux de la Mort nourrissaient l'envie de faire payer aux Purificateurs leurs actes.

Demeure londonienne des Albertwood

00 : 02

Dehors, la pluie tombait. Mais ce n'était pas une pluie ordinaire. C'était la première de l'hiver de cette année, et elle annonçait de quoi la froide saison allait être faite.

L'expression pleuvoir des cordes prenait tout son sens. Les gouttes se succédaient avec une telle rapidité qu'elles formaient des lignes continues qui réfléchissaient la lumière orange des lampadaires, et les gouttes en elles-mêmes étaient si grosses que si elles avaient été solides, on aurait pu les confondre avec des billes. D'ailleurs, le bruit qu'elles faisaient en s'écrasant contre le sol n'avait rien à envier à celui d'une boule en verre qui fait de même. C'était comme une armée de petits garçons dehors qui jouaient à des millions de parties de billes en même temps.

En plus de ce bruit constant et envahissant, on entendait celui du tonnerre qui venait se joindre à cette symphonie naturelle, accompagnant les flutes du vent qui soufflait comme s'il faisait une course à la lumière des éclairs qui ne tardaient jamais trop après le grondement du tonnerre.

Soumis à la force de ce vent qui ne connaissait ni la pitié ni la mesure, les pauvres arbres étaient impuissants. Ils dansaient à son gré, et quand il devenait trop exigeant, ils lui accordaient leurs dernières feuilles de l'automne dernier.

Une saison s'en allait pour laisser place à une autre.

Il faisait également un froid monstrueux dehors, un froid qui tue. Le lendemain, la police et les agents publics savaient qu'ils auraient à ramasser les cadavres des pauvres gens qui n'avaient pas pu se trouver un endroit pour se protéger de cette tempête, des pauvres gens comme l'avait été Joe.

Le petit garçon n'avait rien de plus qu'eux … Lui aussi aurait pu être dehors à grelotter de froid, et même son Rubis n'aurait pu lui donner un feu pour le réchauffer. Mais il avait été chanceux. Maintenant, il était de l'autre côté.

En fait, il reposait à présent sous une épaisse couverture dans un lit douillet, le lit le plus confortable qu'il lui ait été donné de connaitre. Et dans sa chambre, un feu de cheminée le gardait chaud. Son ventre était plein et il dormait à poings fermés.

Parfois, être chez des riches avait du bon.

Il était vraiment en paix et il ne voulait en aucun cas se réveiller mais s'il avait ouvert ses yeux bleus, il n'aurait pourtant pas été dérangé. Au contraire, même.

Car à côté de Joe, sur le mur, on pouvait voir une silhouette féminine assise à côté de lui, une silhouette qui le regardait. Son ombre était inconsistante, moins foncée que les autres. Et pour raison, la jeune fille n'appartenait plus au même monde que lui.

Elle avait néanmoins un sourire sur ses lèvres et le contemplait de ses mêmes yeux bleus avec une tendresse mêlée à de la tristesse.

La silhouette était plus qu'heureuse qu'il se porte bien et elle avait la profonde conviction que tant qu'il resterait dans cette maison, il n'allait plus jamais manquer de rien.

Elle sentit une larme rouler sur sa joue.

Elle aurait tant voulu lui parler, lui dire adieu … Mais c'était impossible. Son état ne le lui permettait pas. De toute façon, cela leur aurait fait du mal, à tous les deux. Alors elle se contenta de déposer un dernier baiser sur son front.

Elle était presque sûre qu'il ne pourrait pas le sentir mais malgré tout, elle espérait que l'amour qu'elle ressentait pour lui allait pouvoir l'atteindre.

Puis, elle se leva. Il était temps de partir. Elle avait déjà de la chance d'avoir pu l'observer d'aussi près pour lui dire au revoir, même de cette façon. Personne n'avait ce privilège d'habitude.

Chose coquette, se disait-elle en baladant son esprit dans la demeure, il n'y avait personne qui avait peur des orages dans cette maison. Tous dormaient au moins aussi profondément que son petit frère … Ou presque.

Car elle sentait qu'il y avait une personne toujours éveillée, et elle savait pertinemment de qui il s'agissait.

Elle se demandait vraiment ce qu'il pouvait faire à cette heure, ce à quoi il pouvait être occupé… Elle hésita ainsi une minute puis la curiosité l'emporta et elle se dirigea vers cette fameuse pièce où il y avait encore quelqu'un qui n'avait pas rejoint le pays des dormeurs.

Elle passa à travers la porte sans aucun souci, sans avoir à l'ouvrir. Elle n'était plus qu'un corps factice et à ce qu'elle sache, aucun vivant ne pouvait la voir.

Entrée, elle se trouva alors dans un large bureau où un feu de cheminée tenait la pièce chauffée. La fenêtre était fermée et près de celle-ci, quelqu'un était assis à sa table de travail, la tête penchée, des cernes sous les yeux, à lire et à écrire sans conviction.

Elle s'approcha, intriguée par ce qui semblait le tracasser autant. Jetant un coup d'œil aux documents dispersés sur le bureau en bois, elle vit des rapports comptables, des contrats, des rapports … Et une myriade d'autres choses auxquelles elle ne comprenait rien.

Avant, elle ne s'était jamais doutée de la somme de travail que pouvait représenter celui d'un chef d'entreprise… Finalement, Alexandre méritait peut-être amplement son train de vie et sa richesse.

Il se tuait visiblement à la tâche. Elle voyait des cernes bleus sous ses yeux, contrastant avec la pâleur de sa peau. Il ne semblait pas non plus passionné par ce qu'il faisait.

Il devait être là depuis des heures, depuis des jours peut-être, à relire les mêmes papiers, à essayer de trouver des solutions aux potentiels problèmes dans ses affaires, à écrire des lettres et à poser des rendez-vous … Il avait vraiment besoin de repos, son Alexandre.

Il lui faisait de la peine … Elle savait qu'il se plongeait dans le travail pour oublier ses soucis, mais elle ne pensait pas que c'était une méthode saine pour se débarrasser du stress ou pour tromper le chagrin.

Il ne savait pas gérer ses émotions et c'était peut-être pour cela qu'il était aussi cruel et réservé … Car au fond, elle savait qu'il était quelqu'un de bien. Elle avait vu qu'il était prêt à faire de bonnes choses, et que c'était une personne digne de confiance, une personne sur laquelle on pouvait compter en toutes circonstances.

Elle voulait le soulager un peu, lui prouver qu'il n'était pas seul … Mais comment ? Même lorsqu'elle était encore en vie, elle n'était pas certaine de lui avoir procuré ne serait-ce qu'un peu de réconfort. Il avait en effet plutôt passé son temps à s'agacer de ses remarques naïves et de son ignorance sur tous les sujets qu'ils avaient abordés. Alors que pourrait-elle faire de plus aujourd'hui alors qu'elle ne pouvait même plus lui parler ?

Sans trop y penser, elle passa derrière le siège de son bureau et enroula ses bras autour de son cou pour le serrer contre elle. Peu importe si Alexandre ne sentait pas son étreinte, c'est tout ce qu'elle pouvait faire pour lui à cet instant.

Elle resta ainsi un moment, profitant de la sensation de sa peau contre la sienne qui avait elle perdue toute consistance… C'était étrange de ressentir un toucher alors que son propre corps n'était plus qu'un voile que plus personne ne pouvait saisir. C'était étrange, mais c'était aussi mieux que rien.

C'est alors qu'elle remarqua que le corps d'Alexandre n'était pas chaud. Au contraire, il était bien plus froid que la moyenne, si froid qu'elle se demandait comment il ne tombait pas malade … Elle était pourtant prête à lui donner sa chaleur, toute sa chaleur, comme si elle était encore vivante.

Soudain, elle porta ses lèvres à sa tempe et y déposa un baiser pour le remercier, pour lui faire comprendre qu'elle était là. Alexandre et elle n'avaient jamais été réellement en bons termes mais maintenant qu'elle était morte, elle s'avouait sans honte que ce jeune homme arrogant avait tout de même su faire battre son cœur de manière tout à fait inattendue et sa présence ce soir à ses côtés en attestait. Elle aurait voulu partager davantage avec lui mais à présent, elle n'en aurait jamais l'occasion.

Elle avait dû le souhaiter un peu trop fort car à cet instant, le corps du Lord, autrefois déjà tendu, se raidit encore plus sous ses doigts et elle réalisa qu'il avait peur.

- Qui … qui est là ?

Elle sursauta et se détacha de lui, incrédule. Elle examina ses mains, ses bras, et constata qu'elle retrouvait ses sensations humaines. Était-ce une manifestation de sa volonté ou une simple coïncidence, elle n'en savait rien, mais ce revirement était aussi inattendu qu'excitant. Illuminée, elle releva alors les yeux avant de se figer devant l'attitude désemparée d'Alexandre qui cherchait avec nervosité à comprendre ce qu'il avait cru ressentir une minute plus tôt.

Ne voulant pas le laisser en proie à la confusion plus longtemps, elle tenta d'attirer son attention.

- A-Alexandre ? C'est moi...

Le concerné se tourna d'un bloc dans sa direction et lorsqu'il l'aperçut, ses yeux jaillirent littéralement de ses orbites.

- Ma … Maria ?!

Celle-ci hocha timidement la tête, comprenant sa stupeur, puis lui adressa un sourire, le meilleur sourire qu'elle pouvait lui donner à travers la tristesse que lui inspirait cette situation.

Comme un automate, Alexandre se leva et marcha droit vers elle. Arrivé à deux pas, il la détailla des pieds à la tête, toujours blême, avant de lever sa main pour toucher la joue de la défunte jeune fille qui lui faisait pourtant face.

À leur surprise mutuelle, il sentit alors sa peau contre la paume de sa main, et elle sentit sa caresse.

Il prit son visage entre ses mains et plongea son regard dans le sien comme pour tenter de sonder la réalité qu'il croyait percevoir et Maria remarqua que ses doigts tremblaient contre sa peau.

- Maria … Maria … C'est bien toi ? Suis-je en train de rêver ?

Elle secoua la tête et déposa ses mains sur les siennes plaquées contre ses joues.

- Non, ce n'est pas un rêve. Je suis bien là.

- Mais comment ? souffla-t-il, parfaitement perdu. C'est impossible, tu es morte...

- C'est une longue histoire, avoua-t-elle en baissant ses yeux. Je ne sais pas si je peux t'en parler précisément mais en tout cas, sache que je suis aussi surprise que toi que tu puisses me voir. Je pensais que mon corps était devenu totalement immatériel...

-Tu es revenue... Pourquoi ?

-Je voulais dire au-revoir à Joe et puis j'ai vu de la lumière dans ton bureau...

- Lui dire au-revoir ? Pourquoi ? Tu es là maintenant alors tu vas rester, n'est-ce pas ? la pressa-t-il.

Maria sentait le désespoir d'Alexandre faire écho au sien et elle secoua doucement la tête. Tout ce qui était arrivé depuis le début était tellement injuste. Ses parents, sa vie, sa mort, ses moments volés avec Alexandre auxquels elle n'aurait plus jamais droit. Même dans l'au-delà, le destin continuait de se montrer cruel.

- Je ne pense pas … Je n'ai pas beaucoup de temps, lui révéla-t-elle, sentant ses propres yeux se remplir de larmes.

Des gouttes salées, plus épaisses que celles qui tombaient du ciel dehors mouillèrent alors ses joues, coulant sur les doigts longs et fins d'Alexandre qui baissa la tête pour poser délicatement son front contre le sien, essuyant ses larmes avec ses mains.

- Je ne veux pas te voir partir, murmura-t-il avant d'embrasser son front. Je ne vais pas te laisser partir …

Sentant ses lèvres contre sa peau, Maria retint son souffle. Jamais de toute sa vie, elle n'avait senti des lèvres aussi douces, et encore moins chez un homme. Comment un être à la peau si froide pouvait avoir des lèvres aussi chaudes et délicates ? Comment des lèvres aussi tendres pouvaient-elles prononcer des mots parfois aussi durs ?

- Alors garde-moi, le défia-t-elle en le regardant à nouveau. Je veux tu que me gardes … Je veux être près de toi.

Pour le moment …

Obéissant à ses ordres, il la prit soudain dans ses bras et la souleva comme si elle n'était qu'une plume, posant chastement ses lèvres sur les siennes. Surprise, Maria enroula néanmoins ses bras autour de son cou et répondit à son baiser ardemment, voulant le pousser à aller plus loin.

C'était égoïste de sa part et elle le savait … Mais elle était en manque de contact humain. Elle voulait, pour une dernière fois, être proche d'un autre, et pas de n'importe qui. Celui dont elle désirait la peau, c'était Alexandre, Alexandre et aucun autre. Lui qui n'avait jamais semblé être sensible à sa présence lui répondait ce soir favorablement alors elle n'allait pas laisser passer sa chance. Peut-être qu'il pensait être dans un rêve ou qu'il était trop accablé par la perte de sa sœur en plus de ses affaires mais cela n'avait pas d'importance à cet instant. Tout ce qui comptait, c'était qu'elle allait obtenir quelque chose dont elle mourrait d'envie.

Maria n'avait désiré aucun homme et elle en avait pourtant connus des tas. Mais Alexandre n'était pas comme les autres, il était unique, il était spécial, il était sien.

Alors que leurs lèvres s'entrechoquaient, elle enfonça ses doigts dans les mèches blondes du jeune Lord et sentant leur douceur, elle jalousa ce don de la nature qui lui avait été fait… On lui avait fait trop de cadeaux.

Tandis que leurs lèvres s'ouvraient pour laisser leurs langues valser ensemble, leurs mains s'aventurèrent davantage à la découverte de l'autre. Les effleurements devinrent des frottements, les frottements des caresses, et les caresses des prières. Ils avaient besoin l'un de l'autre … Enfin, peut-être que Maria était la plus entreprenante.

Car Alexandre se détacha finalement et alors qu'il reprenait son souffle, il la dévisagea.

- Tu m'as tant manqué… Euh… Enfin, ajouta-t-il en rougissant, conscient de son impair. Tu nous as tous manqué.

Elle le fit taire avec un nouveau baiser et ils reprirent de plus belle cette quête de plaisir que l'on ne peut faire qu'à deux.

Chaque baiser était brûlant, chaque contact était électrisant. Les sons de leurs gémissements et de leurs halètements étaient couverts par le crépitement du feu de cheminée et par le bruit de la pluie et du tonnerre dehors, comme si le monde voulait cacher le péché de cette relation contre-nature entre une morte et un vivant.

Ils ne restèrent pas debout longtemps cependant car Alexandre, dans un souci de confort, souleva bientôt sa partenaire et l'entraina vers un divan non loin.

Mais alors que Maria allait défaire sa cravate, il l'arrêta en attrapant son poignet et en se redressant.

- Attends, attends, lui somma-t-il en s'éloignant d'elle pour s'asseoir à l'autre bout du divan. Ca va trop vite … On n'a même pas parlé !

- Ah bon ? lâcha-t-elle en s'approchant de lui pour l'enlacer, envahissant son espace personnel. Pour moi, parler, c'est tout ce qu'on a pu faire depuis que nous sommes nés …

- Mais … Mais Maria, le veux-tu vraiment ? lui demanda-t-il en la dévisageant, indécis. Tu sais qu'après ça, plus rien ne sera pareil, sans compter que... tu es morte ! Ca n'a aucun sens !

- Et alors ? lui fit-elle remarquer. L'important n'est pas de profiter justement de la chance qui nous est offerte ? Tu ne veux pas de moi ?

- Ce n'est pas la question, soupira-t-il. Maria, je sais que peu d'hommes t'ont traitée avec le respect qui t'étais dû au cours de ta vie … Et pour ce qui est de moi, je n'ai fait que le strict minimum … J'ai peur que tu confondes la gratitude avec autre chose … Et puis, je ne... Je ne suis pas du genre à donner mon corps sans donner mon cœur alors…

La jeune fille en resta bouche-bée, le voyant pour la première fois dans un état de vulnérabilité, sans artifices, sans mensonges. C'était également la première fois qu'elle voyait un homme avec une telle conception de l'échange charnel. Tous ceux qu'elle avait connus lui avaient fait comprendre qu'il y avait une distinction claire et nette entre les sentiments et la baise.

- Alors tu ne m'aimes pas ? comprit-elle doucement, d'un ton neutre, ce qui ne lui ressemblait pas du tout.

Il secoua la tête et l'attira à lui à nouveau, l'enlaçant comme un protecteur plutôt que comme un amant.

- Non, au contraire … C'est plutôt toi, je pense que c'est toi qui ne m'aimes pas … Qui me dit que ce besoin soudain que tu as pour moi n'est pas rien d'autre que du désespoir dû à ta condition ?

- Non, je t'aime, Alexandre ! Je t'aime de tout mon cœur, de tout mon être ! lui assura-t-elle en attrapant le col de sa chemise froissée pour l'attirer vers elle. Je n'ai pensé qu'à toi, même lorsque je suis morte ! Tu es le premier qui me fait brûler ainsi, qui me donne envie de me donner ! Près de toi, je suis meilleure, plus forte ! Avant toi, j'étais une poupée de chiffon sans manières et sans volonté ! Avant toi, j'étais misérable ! Tu m'as appris tant de choses sur moi-même ! Nous avons été si proches, nous sommes encore si proches ! Pourquoi ne pas consommer ce sentiment, en faire quelque chose alors que nous pouvons nous toucher et nous aimer ? Faisons l'amour. Alexandre, fais-moi l'amour...

Le souffle du jeune homme se bloqua dans sa poitrine et il ne le relâcha que pour éviter de défaillir, sentant toutes ses bonnes résolutions fondre entre ses doigts.

- Tu portes le nom d'une sainte, mais Dieu sait que tu parles comme une sirène …

- Laisse-moi être ta sirène alors, ou ta sainte … Je m'en fiche, tant que je suis à toi.

Il la laissa chercher sa proximité et se coller à lui car il sentait qu'elle en avait besoin. Lui aussi le voulait, ce serait mentir que de dire le contraire. Mais il avait pensé qu'il avait laissé passer sa chance avec elle lorsqu'il avait compris qu'elle ne reviendrait pas de cette maudite nuit où il avait décidément tout perdu. Ce soir était un retournement inouï qu'il n'aurait même jamais demandé, bien trop persuadé que c'était impossible.

Naturellement, leurs lèvres se cherchèrent et se retrouvèrent ainsi à nouveau comme si elles avaient été dessinées pour sceller ensemble les deux amants.

Maria leva la main et défit la cravate d'Alexandre complètement pour la jeter négligemment sur le sol … Elle détestait cet objet en soie, elle détestait tous les vêtements d'Alexandre. C'étaient les derniers remparts qui la séparaient de sa peau.

Bientôt, il était au-dessus d'elle alors qu'elle était allongée dos contre le divan et il se pencha pour embrasser son cou tandis qu'elle jouait avec ses parfaites mèches blondes, si blondes, comme du blé, comme de l'or … Enfin, rien ne pouvait être plus précieux que les cheveux d'Alexandre, même pas l'or.

Mais alors qu'elle commençait à se laisser aller, elle se vit soudain soulevée.

- Que fais-tu ? lui demanda-t-elle en enroulant ses bras autour de son cou pour se stabiliser alors qu'il franchissait la porte.

Alexandre déposa un baiser sur sa joue avant de lui répondre.

- Tu ne pensais tout de même qu'on allait le faire dans mon bureau ? Comment veux-tu que j'arrive à me concentrer là-bas après ? lui répondit-il avec un petit sourire alors qu'il la tenait fermement pour ne pas qu'elle tombe, comme si elle était la plus belle chose qu'il n'ait jamais touchée.

Maria acquiesça seulement, absorbée par la contemplation de la figure parfaite du Lord, de ses belles lèvres, de ses pommettes, de ses beaux yeux marrons dont elle ne voyait que maintenant les petites tâches de vert … Il n'était pas un banal, fade blond aux yeux bleus. Non, son Alexandre était plus profond, plus complexe. Lui, il avait les yeux de la couleur de la vie.

Elle ne remarqua donc pas qu'ils étaient entrés dans sa chambre … Enfin, parler de chambre serait mal-placé car c'était trop grand pour être une simple chambre. Ce petit salon, ce coin lecture et ces quelques portes qui cachaient sur quoi elles débouchaient lui criaient que ce n'était pas qu'une simple chambre, qu'Alexandre était trop riche pour avoir une simple chambre … Non, lui, il avait des appartements. Du moins, c'était ainsi qu'il lui semblait qu'on devait les appeler …

Il y avait une cheminée également, une très grande cheminée qui chauffait toute la pièce. Maria n'eut cependant pas le temps d'apprécier la décoration car elle se fit déposer sur un lit, un immense lit dans lequel elle aurait pu nager. Le matelas était si confortable et si moelleux... Elle ferma les yeux un instant en sentant cette douceur, faisant bouger ses doigts sur les couvertures pour s'imprégner de leur texture, de la sensation de leur précieux tissu … À part l'odeur du bois de cheminée, cette chambre sentait les fleurs fraiches et les draps neufs, comme s'ils n'avaient jamais été utilisés…

Elle sentit ensuite le lit s'affaisser à côté d'elle et vit Alexandre s'assoir en la fixant, attentif.

Ils échangèrent un regard amusé et elle lui sourit.

- Si j'avais un lit pareil, je ne le quitterais jamais ! lui confia-t-elle naïvement.

- Oh, je n'aime pas trop dormir, répondit-il tout en se penchant vers elle pour déposer un baiser sur ses lèvres avec innocence, se laissant porter par son regard émerveillé.

- Pourquoi ? s'étonna-t-elle alors.

- Parce que je n'aime pas me réveiller seul, admit-il, un peu embêté par ses questions.

- Eh bien, pas la peine de s'agacer pour autant, je ne fais que m'intéresser ! lui fit-elle remarquer.

Alexandre laissa échapper un petit rire malgré lui et la décoiffa dans un geste affectueux.

- Et toi qui disais que tu ne voulais pas parler, lui rappela-t-il.

- Ah, oui ! Merci de me le rappeler, j'avais presque oublié !

Décidée, elle se redressa, l'attrapa par les épaules et le précipita sur elle en retombant en arrière.

Poitrine contre poitrine, ils se mirent à rire avant que leurs souffles ne se perdent dans leurs baisers et que la suite ne leur fasse oublier le reste du monde.

Mine de rien, il faisait quand même bien sombre dans la chambre – les appartements – du jeune Lord Albertwood. À part le feu de cheminée, il n'y avait aucune source de lumière et ce feu, aussi chaud soit-il, n'était pas suffisant pour éclairer la scène.

Un voile de ténèbres cacha donc le péché car même si dans cette bulle hors du temps et de l'espace, ils pensaient que leur union était parfaitement correcte, ils ignoraient qu'ils outrepassaient les lois.

C'est ainsi que parfois, seul un flash, un éclat de lumière blanche issu de la foudre vint dévoiler deux silhouettes faisant l'amour.

Mais que partageaient-ils vraiment ?

Car faire l'amour, c'est créer. C'est le début et la quintessence de quelque chose de tangible, d'heureux … Mais que pouvaient-ils créer, ces deux-là ? Désormais, ce n'étaient pas des lois humaines, de stupides questions de convenances et de statut social qui les séparaient. Non, maintenant, ce qu'il y'avait entre eux, c'était le gouffre qui sépare la vie de la mort.

Alors lorsque leurs corps en eurent assez de cette tentative de créer l'impossible, lorsqu'ils reçurent cette décharge de plaisir aussi brève que puissante, ils s'abandonnèrent l'un à l'autre, recherchant la chaleur … Alexandre constata à cet instant pour la première fois que le corps de Maria n'en était effectivement plus un car il n'en émanait aucune.

Mais qu'importe, il ignora les frissons qui parcouraient son corps en constatant cette étrangeté et attira l'enveloppe factice entre ses bras pour l'y tenir fermement. Après tout, on dit que le contenant n'est là que pour servir le contenu et lui, il ne voulait qu'être avec Maria.

Soudain, entre ses bras, il sentit pourtant la figure frêle se mettre à trembler et un sanglot ne tarda pas à se faire entendre.

Il se redressa pour la regarder droit dans les yeux, déchiffrant ses traits dans la pénombre et devinant pourquoi elle pleurait.

- Tu sais, lui dit-il en séchant ses larmes avec ses doigts. Même si c'est la dernière fois, il restera les souvenirs … Tant que tu ne m'oublies pas, tant que je ne t'oublie pas, nous serons toujours liés.

- Je n'ai pas envie de partir, je n'en ai pas envie ! avoua-t-elle à travers ses larmes avant de se mordre les lèvres. Mais je n'ai pas le choix... Ils m'en demandent trop...

Alexandre fonça les sourcils.

- Qui sont-ils ? Et que te demandent-ils ?

Il la vit hésiter un instant avant de se résoudre à tout lui dire et tandis qu'elle lui faisait part de ce dilemme impossible devant lequel ils l'avaient mise, Alexandre l'écouta attentivement.

- J'y ai bien réfléchi, conclut-elle après plusieurs minutes, toujours couchée à ses côtés. Et je pense que je vais refuser … Je ne peux pas, Alexandre … Je ne peux pas.

- Pourquoi ? C'est une occasion unique et je l'aurais saisie sans aucune hésitation à ta place. D'ailleurs, très peu de personnes ne la saisiraient pas, lui fit-il remarquer.

- Mais parce que ce n'est pas ainsi que mes parents m'ont élevée ! soupira la jeune fille. Cette attitude est peut-être rationnelle mais elle n'est pas morale et j'ai envie de rejoindre mes parents avec la conscience tranquille, non pas après avoir tué quelqu'un qui me fait confiance ! Je préfère suivre les valeurs qu'ils m'ont inculquées jusqu'au bout, même si cela implique de ne plus les revoir …

Et elle se remit à pleurer.

Alexandre se mit alors à caresser ses cheveux, essayant de la réconforter par quelques paroles qu'il jugea très maladroites mais qui semblaient la satisfaire. Il réalisait l'ampleur du sacrifice qu'elle consentait mais sa décision le dépassait totalement. S'il suivait son raisonnement, elle allait renoncer à la vie éternelle et lui se retrouverait seul à nouveau. Et elle allait sacrifier leur bonheur pour quelqu'un qui n'en valait pas la peine par-dessus le marché ! Ce n'était pas une transaction équitable et en bon homme d'affaires qu'il était, il devait la guider vers un choix plus intéressant. Elle n'en serait elle-même que plus heureuse, il le savait.

- Maria, je pense que tu fais une erreur.

Il l'avait saisie par les épaules pour la détacher de son torse sur lequel elle était en train de déverser son chagrin et son regard se fit froid lorsqu'il rencontra le sien voilé de larmes.

La jeune fille sentit un frisson la parcourir devant le changement de ton d'Alexandre et elle sut qu'elle n'était plus en présence de l'amant, mais de l'homme d'affaires.

- Suivre la morale, c'est bien joli, mais il faut être réaliste également, continua-t-il avec conviction. Sais-tu au moins combien de personnes ont ta chance ? Si on m'offrait de devenir immortel et de faire partie de l'espèce la plus puissante qui soit, je n'y mettrais pas autant de scrupules que toi.

- J'y ai bien pensé et je ne crois pas que ce statut soit aussi reluisant que tu te l'imagines.

La fermeté de sa voix déconcerta un peu le jeune homme.

- Si je suis immortelle et si on oublie que je dois commettre un meurtre pour y arriver, je vivrais certes pour toujours mais je vais voir tous ceux que j'aime mourir les uns après les autres, toi y compris, lui expliqua-t-elle alors. Vous allez tous vieillir et mourir, et là, je ne pourrais rien faire pour vous …

- Alors que si tu pars maintenant, que tu nous abandonnes tout de suite, tu n'auras pas à assister à ces drames successifs, comprit-il. Est-ce là ton argument ?

Elle hocha la tête, confirmant ses propos, et il la jaugea un instant : ses yeux bleus déterminés, son visage presque fermé. Il réalisa alors que ce n'était pas par la raison qu'il allait pouvoir l'emporter. Il fallait user de pathos … Il n'aimait pas jouer avec les émotions d'habitude, il trouvait que c'était toujours un recours de dernière instance …. Mais était-il vraiment en situation de faire le difficile ? Il avait besoin qu'elle continue de le regarder ainsi. Il ne voulait pas être seul.

- Eh bien, laisse-moi te dire une chose. Maria, tu es égoïste, lui assena-t-il finalement en la repoussant avant de s'assoir sur le rebord du lit.

- Qu-Quoi ? balbutia-t-elle en se redressant à son tour pour le suivre. Mais pourquoi dis-tu une chose pareille ?

- C'est simple, parce que tout ce qui t'importe, c'est ton petit confort … Tu aimes suivre les règles, même si elles sont absurdes, et tu aimes ne pas avoir à souffrir, même si cela implique de nous abandonner. Voilà ce que j'appelle l'égoïsme.

- Mais ce n'est pas... Je ne voulais que faire quelque chose de bien, murmura-t-elle, ne comprenant pas sa réaction.

- De bien pour toi, évidemment, continua Alexandre sans la regarder. Nous, on ne compte pas pour toi.

- Mais si ! Bien sûr que si ! s'écria-t-elle en s'emparant de sa main pour sentir sa chaleur et attirer son attention. Je vous aime ! Je t'aime, toi, j'aime Joe… Et j'aimais Undertaker… Du plus profond de mon cœur, tu entends !

Malgré le fait qu'elle avait entrelacés ses doigts aux siens, Alexandre ne bougeait pas et Maria sentit la panique l'envahir en songeant qu'il ne la croyait tout simplement pas.

- Si tu nous aimais, tu resterais avec nous, répliqua-t-il. Tu ferais tout ce qu'il y a en ton pouvoir pour le faire.

- Mais … Mais …

- Oh, c'est assez, je ne veux pas de tes excuses ! s'emporta-t-il soudain en la privant de sa main. Maintenant, pars ! Pars ! Car je ne peux plus te regarder !

Maria resta une minute interdite, ne sachant que faire. Une bataille douloureuse avait lieu en elle et ses yeux bleus étaient rouges d'avoir trop pleuré ... Elle dévisagea le visage furieux d'Alexandre et sentit son cœur se fissurer davantage. Elle avait mal, si mal. C'était son premier amour, et elle ne voulait pas qu'ils se quittent ainsi, qu'il garde ce souvenir d'elle.

Elle repensa à M. Landers et pesa inconsciemment l'estime qu'elle avait pour lui et l'amour qu'elle portait à Alexandre …

Ce faisant, elle sentait l'odeur du jeune homme avec lequel elle avait fait l'amour l'entourer, lui rappeler le plaisir de sa proximité. Comme elle serait triste si elle devait s'en séparer … La chair est faible dit-on.

- Non, non... Je ne veux pas partir, murmura-t-elle finalement. Je t'aime trop… Dis-moi, que dois-je faire pour te le prouver ?

Alors, Alexandre se retourna et daigna la regarder de nouveau. Cette fois, elle lut dans ses yeux toute l'intransigeance qui le caractérisait d'habitude et elle trembla comme tremblerait une élève devant un professeur qui s'apprête à vous soumettre une question décisive et difficile.

- Fais ce que tu as à faire.

Et pour effacer toute parcelle de doute au fond de ses yeux bleus, Alexandre riva son regard au sien.

- Fais-le et je t'aimerai pour toujours.

Le plus amusant dans l'histoire, c'était qu'il ne mentait presque pas, réalisa le jeune homme tandis qu'il prononçait ces paroles.

Pourtant, la réponse ne vint pas tout de suite. Il vit sa proie lutter une seconde mais sut bientôt qu'il avait gagné à ses traits soulagés et ses yeux éperdus.

Enfin, il la vit hocher la tête et se soumettre à sa volonté.

Il lui sourit et lui ouvrit ses bras dans lesquels elle se précipita. Ils scellèrent leur accord dans un baiser et pour la récompenser - et surtout l'empêcher de reconsidérer sa décision - Alexandre s'empressa bien vite de la mener sur les chemins du plaisir en lui offrant une gâterie dont elle ne connaissait pas le nom mais qui impliquait de mettre sa tête entre ses jambes.

Dans le fond, ce n'était pas bien différent des diners auxquels il emmenait ses collaborateurs après la signature d'un gros contrat…

- Allez, vous me semblez bien triste ! C'est la nourriture qui ne vous plait pas ? lui demanda le comte Trancy à l'autre bout de la table.

Lydia soupira devant la voix bien trop joyeuse de son hôte … Elle ne l'avait pas prévu, mais vivre avec Alois Trancy était un calvaire. Elle commençait presque à regretter l'offre de rester chez Lord Albertwood. Là au moins, elle n'aurait pas eu à entendre cette foutue chanteuse d'Opéra crier toute la nuit, et pas que des chansons…

Elle avait discrètement interrogé le personnel de maison et elle avait appris sans la moindre surprise que ce n'était pas nouveau, et que la rareté était plutôt de voir le maître de maison revenir le soir sans une minette au bras. Entretenir les actrices et les chanteuses coutaient pourtant fort cher, et rares étaient les gentilshommes à ne pas se casser les dents avec ces intrigantes, mais ce n'était pas cela qui faisait peur à l'homme blond devant elle.

- Essayez le Jelly, lui recommanda-t-il en en prenant lui-même. Je ne connais rien de mieux pour prendre des forces le matin !

Elle ne l'écouta pas et continua de picorer dans son assiette, regardant de temps en temps la grande porte en verre qui donnait sur la terrasse et voyant le ciel gris du matin, entrevoyant le jardin triste dévasté par la pluie de la veille.

Contrairement à la demeure des Albertwood qui pouvait être habitée à n'importe quelle saison, la propriété du comte Trancy semblait davantage aménagée pour une occupation estivale voire printanière. Il y avait très peu de cheminées, ce qui faisait que seules les chambres et les salles communes étaient chauffées, mais on pouvait noter qu'il y avait beaucoup de fenêtres et que l'architecte avait surtout pensé à l'aération de la maison en la concevant.

Mais elle serait bien bête de se plaindre car cela restait une très belle maison, très moderne et qui avait l'avantage d'avoir été meublée avec goût. On sentait que chaque meuble avait été choisi dans le dessein de créer des décors homogènes et harmonieux.

La salle à manger dans laquelle ils se trouvaient ici ne contenait d'ailleurs qu'une grande table rectangulaire, quelques chaises et des miroirs aux murs, rien de plus, et c'était très bien ainsi. On pouvait respirer.

- Mademoiselle, voulez-vous encore du thé ? lui demanda une jeune domestique d'une voix fluette.

Lydia dévisagea sa petite frimousse (elle devait avoir dix-huit ans au plus) et déclina son offre d'un geste de la main. Elle lui sourit par contre, car elle ressentait de la sympathie pour elle. Lorsqu'on a été servante, on est marqué au fer de cette expérience.

Celle qui servait le petit-déjeuner aujourd'hui était d'autre part assez mignonne et elle se demandait si Alois Trancy l'avait déjà mise dans son lit …

- À quoi pensez-vous ? lui demanda-t-il alors. Je vous signale que vous n'avez pas beaucoup de temps avant l'arrivée de votre professeur particulier et il est absolument charmant ! Espérons que vous ne tomberez pas amoureuse ! se moqua-t-il.

La jeune femme leva les yeux au ciel, ne voulant pas répondre à cette provocation. Que sous-entendait-il au juste ? Qu'elle était incapable d'être sérieuse une minute ?

Elle jeta malgré tout un coup d'œil vers l'horloge sur le mur et réalisa qu'il n'avait pas complètement tort : il ne devait effectivement pas tarder à arriver.

Celui qui était censé venir, c'était Joe, ou Joseph … Franchement, elle n'en avait que faire de son nom. C'était le gamin qui allait lui apporter le Jade et allait l'entraîner.

Elle avait en effet vu juste la première fois et ce bambin était le porteur de la pierre du Rubis … Cela expliquait son tempérament de feu en tout cas.

Lydia mentirait si elle disait que cet enfant, même s'il était beaucoup plus petit et jeune qu'elle, ne lui faisait pas un peu peur. C'était le contraste entre son apparence et son comportement qui le rendait intimidant … Mais elle n'était pas du genre à se laisser écraser par un bambin, ce jour-là n'était tout de même pas arrivé, pensa-t-elle en portant un verre d'eau à ses lèvres fines et roses d'un geste tout-à-fait aristocratique.

Une heure plus tard, tremblante au sol et essoufflée, elle reconsidéra néanmoins sa position.

Ils étaient dans la cour arrière de la demeure des Trancy qui avait gracieusement accepté de la leur accorder pour leur entrainement.

- Relève-toi ou je viens t'botter le cul ! entendit-elle de l'autre côté de la cour.

Assis sur une chaise, un plat de gâteau sur ses genoux et un verre de lait dans la main, Joe prenait un second goûter en la surveillant.

C'était humiliant mais elle se releva malgré la douleur qui la tirait vers le bas. Le Jade qui brillait à son poignet continuait de lui soutirer toutes ses forces.

- Peut-on faire une pause maintenant ? demanda-t-elle en haletant. Je ne pense pas pouvoir tenir encore, avoua-t-elle ensuite, trop fatiguée pour être fière.

Elle le vit secouer la tête et lui faire signe de continuer la tâche qui lui avait été assignée : jouer avec des pierres … Ou du moins, c'était ainsi qu'elle voyait les choses.

Devant elle, une dizaine de pierres était disposée et elle était censée faire subir un traitement différent à chacune d'entre-elles. Une fois, elle devait les briser, une autre, les aplatir, une autre fois, les effriter, et c'était aussi lassant qu'épuisant.

Elle avait commencé à sentir la fatigue après la cinquième pierre détruite et cet inconfort ne faisait que décupler avec le temps. Joe lui disait qu'ils avaient tous commencé ainsi, et que le plus dur n'était pas d'obéir bêtement à ses instincts et de faire n'importe quoi avec les pierres, mais bien de se concentrer sur une seule tâche complexe.

- Pour moi, par exemple, lui avait-il dit alors qu'une servante lui apportait son goûter au début de la séance, il m'est beaucoup plus simple de brûler une forêt ou un immeuble que de créer un anneau de feu ou encore d'allumer une bougie. Pourtant, c'est bien plus pratique et utile … Il faut apprendre à concentrer ses efforts… Camille était une championne en ce qui s'agit de ça, elle savait comment construire des objets avec de la glace, que ce soient des lances, des armes, des soldats … Rien n'était hors de sa portée. Bien sûr, il faut un peu d'imagination et elle a eu le temps de s'entraîner alors si une demeurée comme elle a pu y arriver, c'est que c'est à la portée de tous …

Sans blague, avait-elle pensé.

Maintenant, elle était devant une pierre dont elle ne savait franchement plus quoi faire … Et même si elle avait su, elle était épuisée. Que ne donnerait-elle pas pour une pause !

Elle resta donc à fixer la pierre grise sans conviction, plongée dans ses pensées.

- Magne-toi, c'est pas bien compliqué quand même ! Taille-la en une forme quelconque ! lui cria-t-il bientôt.

- Oh, et quelle forme, dis-moi ? cria-t-elle en réponse, se retournant vers lui en croisant les bras pour le toiser du regard.

- Celui de ta sale gueule, par exemple ? répondit-il en écrasant un gâteau au chocolat dans la paume de sa main.

Il ne semblait pas apprécier que son autorité soit bafouée.

- Personne ne te donne le droit de me parler aussi mal ! s'insurgea-t-elle. Depuis le début, j'ai tout fait comme tu l'as dit et j'ai le double de ton âge ! Mais pour qui tu te prends !

- Pour ton prof, feignasse ! répliqua-t-il. Ce n'est pas ma faute si t'es conne ! Et en plus, t'es de mauvaise volonté ! Pierre de la justice, mon cul ! T'es même pas foutue de t'en sortir !

- C'est peut-être parce que toi, tu ne sais pas enseigner ! C'est toujours facile d'accuser les autres mais lorsqu'il faut se critiquer, c'est tout de suite plus compliqué !

- Oh, écoute ! Je t'apprends comme moi j'ai appris et maintenant j'm'en sors plutôt bien alors tu la boucles et tu y retournes !

Elle n'obéit pas et resta plantée sur place, visiblement insatisfaite et blessée.

- Et pourrais-je savoir qui t'as si bien appris ? cracha-t-elle finalement.

À cette question étrangement, elle vit la figure du petit garçon du Feu perdre de sa rigidité. Sans doute parce qu'elle avait touché une corde sensible … Elle avait le signe de la Terre, n'est-ce pas ? Peut-être qu'elle se devait de creuser un peu.

- Alors, tu n'as quand même pas appris tout seul ? se moqua-t-elle avec assurance, un sourire mesquin aux lèvres.

Cela avait quelque chose de jouissif de clouer le bec à cet énergumène, même si elle savait au fond que continuer cette joute verbale était improductif et puéril.

- Un homme trop bien pour toi …

- Est-ce du respect que j'entends derrière cette voix d'ordinaire si insultante et dédaigneuse ? rit-elle. Mais comment une personne aussi bien peut accepter de s'occuper d'une raclure comme toi, Joe ? Si tu veux mon avis, ça devait surtout être un sacré imbécile...

Si elle n'avait pas remarqué le Rubis qui s'était mis à briller pendant une seconde, sans doute aurait-elle fini avec le visage brûlé car aussitôt sa phrase dite, une flèche de feu lui avait été lancée en un éclair.

Elle se baissa juste à temps pour éviter de se la prendre en pleine face mais elle ne fut pas assez rapide pour éviter que le haut de sa tête et ses cheveux ne s'imprègnent des flammes. Alors qu'elle essayait d'éteindre l'étincelle dans sa chevelure avant que cette dernière n'atteigne son cuir chevelu, elle vit du coin de son œil Joe qui la regardait avec satisfaction.

Content de l'avoir presque tuée.

Une rage incongrue la traversa soudain et sans qu'elle ne s'en rende compte, le Jade répondit à cette impulsion. La terre se mit à trembler trop près de la chaise du gamin pour que ce puisse être un accident.

Sa chaise fut renversée et il tomba à terre. On entendit l'assiette de gâteau se briser alors que le verre de lait lui, à défaut de faire de même, renversa tout son contenu sur la chemise du petit bonhomme.

Joe avait l'air outré.

- Mais qu'est-ce que tu as fait ! lui cria-t-il en passant sa main sur sa chemise trempée, chemise qui devait être en soie. C'est même pas à moi ces fringues ! Et voilà Alexandre qui va se plaindre !

À la mention du nom d'Alexandre, le visage de Lydia se décomposa tandis que se rappelait sa menace. Elle avait pratiquement oublié qu'elle n'était pas là pour jouer, malgré les apparences.

Elle ne répliqua donc pas et s'y remit. Ce n'était comme si elle avait le moindre choix et si Joe répétait ce qu'il venait d'arriver à Alexandre, elle risquait beaucoup.

De toute façon, elle n'était pas en position pour se plaindre.

Joe sembla surpris par ce changement de comportement soudain mais ne la questionna pas alors qu'elle se mettait à essayer de tailler la pierre en une forme quelconque.

Ils déjeunèrent ensuite ensemble dans la cour arrière. On leur avait installé une table et malgré le froid, ils purent manger dehors sans grand souci. Pour la peine, Joe lui montra comment allumer une bougie, ou comment faire un anneau de feu alors qu'ils mangeaient.

Alors qu'elle voyait des étincelles de feu jouer au-dessus de leur nourriture, comme des fées sautillantes entre les plats, elle ne put cacher son admiration.

- C'est joli, souffla-t-elle.

Mordant dans un morceau de pain, Joe la seconda dans ses appréciations d'un hochement de tête. Il mangeait mal selon les critères de Lydia, avec les coudes sur la table et sans prendre la peine de s'essuyer avant de passer à un nouveau plat, mais qui était-elle pour critiquer ? Elle se contentait seulement d'éviter de le regarder.

- Dis-moi, Lydie, fit-il soudain.

- Lydia, corrigea-t-elle.

- Je m'en fiche ! dissipa-t-il d'un mouvement de la main … T'as pas trop l'air de vouloir aider ? Comment Alexandre a pu te convaincre ?

Elle serra son emprise autour de sa cuillère.

- Disons qu'il a le bras long...

- Surtout lorsqu'il faut te l'enfoncer dans le derrière… On ne devient pas aussi riche en étant un enfant de cœur, approuva-t-il. En tous cas, et si ça peut te rendre les choses plus supportables, je pense que Camille en vaut la peine.

- Pourquoi dis-tu cela ?

- Ce que je veux dire, c'est que c'est quelqu'un de bien, quelqu'un de vraiment bien … Tout le monde l'aime bien une fois qu'on apprend à la connaître.

- J'ai du mal à y croire, surtout lorsqu'on connait son frère, tempéra Lydia.

- Elle n'est pas comme lui, c'est même l'inverse … Elle n'a pas grandi avec en fait. De ce que j'ai entendu, elle a grandi dans un village paumé en France et elle n'a pas connu le luxe comme certains … Disons qu'elle se souvient de ces jours et qu'elle fait de son mieux pour aider les autres maintenant qu'elle a du pognon.

- Façon original d'élever son enfant, se moqua doucement la jeune femme.

- Je ne crois pas que son père voulait d'elle, révéla sombrement Joe. Il lui en veut pour la mort de sa mère … Camille n'a jamais connu ses vrais parents.

Cette fois, Lydia ne répondit pas. Ce n'était pas qu'elle éprouvait de la pitié pour cette personne qu'elle n'avait encore jamais rencontrée mais elle se demandait ce que sa vie aurait été de grandir sans ses vrais parents. Après tout, elle aussi avait grandi sans figure paternelle et cela lui avait pesé pendant une bonne partie de son enfance …

- Mais j'dis ça, j'dis rien ! reprit Joe. C'est juste pour te dire que c'est une bonne cause de la sauver et que tu devrais y mettre un peu du tien … Ce n'est pas tous les jours qu'on peut faire du bien, pour de vrai.

- Et toi ? lui demanda-t-elle. Tires-tu de la satisfaction d'une telle mission ?

- Sans mentir, un peu quand même ! C'est pas que j'aime le faire, mais ça me dérange pas non plus … Je sais que le Rubis est la pierre du diable mais au fond, je sauve des gens et ça me donne de l'importance. Ma sœur et mes parents seraient fiers de moi … Undertaker aussi.

- Undertaker ? répéta-t-elle.

Elle vit pour la première fois une expression de douleur sur le visage du gamin et ressentit instantanément une vague de sympathie pour cet Undertaker.

- Lui aussi c'est un Saint?

- Non, un Dieu, la corrigea-t-il. Maintenant, termine de manger et qu'ça saute ! On n'a pas toute la vie !

- Oh, Al, vous avez l'air si détendu ! constata Trancy en entrant dans son bureau, remarquant le visage presque serein du futur duc qui consultait des documents machinalement.

- Oh, vraiment ? demanda Alexandre en levant les yeux pour le fixer alors qu'il s'affalait sur le divan.

Il dut cependant détourner les yeux rapidement en se rappelant ce qu'il avait fait la nuit dernière sur ce même divan.

- Oui, vraiment. Si je ne vous connaissais pas aussi bien, je jurerais que vous vous êtes payée une putain ou deux hier … ! Personnellement, je ne connais pas meilleur remontant que la gorge d'une jolie femme. Vous n'avez qu'à demander et je vous filerai d'excellentes adresses !

- Merci de votre généreuse proposition, rétorqua froidement Alexandre en se mettant à écrire une lettre importante, mais je décline. Contrairement à certains, je n'aime pas niaiser quand j'ai du travail à faire.

- Oh, mais vous devriez apprendre à déléguer certaines tâches ! Cela n'a aucun sens de s'occuper d'autant d'affaires en même temps …

- Tant que je peux le faire, je le fais. Mais sinon, lâcha-t-il pour abandonner le sujet, qu'advient-il de la plus belle des belles ? Est-ce qu'elle progresse ?

- Joe ne vous a rien dit ?

- Je ne lui pas encore posé la question. On m'a dit qu'il était rentré épuisé et je voulais attendre le lendemain pour le laisser se reposer.

- Tiens, je vous trouve drôlement clément avec ce gosse. D'abord, vous le loger dans une chambre d'invité, vous l'habillez comme un prince et vous le faîtes servir, et maintenant vous vous souciez de son bien-être … Je ne sais pas quel sort sa sœur a dû vous jeter mais ça devait être puissant !

- Venons-en à l'essentiel, soupira Alexandre en se massant le front, essayant de ne pas s'énerver et ainsi de se trahir.

- Eh bien, je ne dirais pas qu'ils ont fait des miracles mais on est plus proches du but que l'on était hier.

- Au moins, c'est ça d'accompli … Rappelez-lui qu'elle a intérêt à se soumettre à notre volonté ou elle sait ce qui attend sa chère mère.

- Oh, ne vous inquiétez pas ! Je pense qu'elle n'en a rien oublié ! Vous êtes plus menaçant que vous ne le pensez … Oh, et quelque chose est arrivé !

- Quoi ? demanda Alexandre, arrêtant d'écrire pour consacrer toute son attention à un Alois Trancy devenu sérieux.

- William T. Spears est venu me voir aujourd'hui, ils ont trouvé le repère des Purificateurs.

Sebastian ne connaissait pas le froid.

Il était démon, il était surpuissant, c'était donc naturel qu'il ne ressente pas le froid. Normalement. Car désormais, il était parfaitement capable de décrire le froid, et ce n'était guère une bonne nouvelle… C'était à cause d'elle.

Elle venait parfois le voir et chaque fois, un froid terrible l'accompagnait.

Elle déverrouillait sa cellule avec une clé puis s'engouffrait dans le noir pour le rejoindre. Elle marchait lentement vers lui et à mesure qu'elle devenait de plus en plus proche, le froid le frappait encore plus fort. Elle lui prenait, de ses doigts fins et glacés, sa bague en diamant bleu avant d'aller s'assoir sur le sol dur et froid.

Puis elle se mettait à observer le diamant sans dire un mot, sans bouger … Parfois même, elle s'endormait sur le sol, la bague contre sa joue, mais c'était assez rare … C'était quand ils avaient réussi à l'épuiser totalement.

Lorsqu'il faisait froid à l'intérieur comme à l'extérieur, elle venait trouver un peu de chaleur en chatoyant l'âme de celui qu'elle n'avait jamais pu aimer au grand jour.

Ils devaient probablement lui faire faire des choses terribles pour qu'elle en arrive là.

Tuer, séquestrer, torturer … Ils ne devaient rien lui épargner, rien épargner à ce cœur criblé de deuils. Si ce n'était pas grâce à cette âme, cette âme qui la consolait quand les nuits devenaient trop longues et que l'impuissance la gagnait, elle serait déjà morte.

Mais Sebastian commençait à la connaitre.

Camille n'était pas égoïste et elle ne se laisserait pas mourir par égoïsme. Et d'ailleurs, qui l'attendrait dans la mort ? Il n'y avait pas de Paradis après tout … Il n'y avait qu'un monde de vivants qui essayent de survivre.

Il semblait que Camille ne soit libre de ses mouvements que lorsque les Purificateurs étaient au repos mais même à cet instant, sa liberté était conditionnée. Bien sûr, elle n'arrivait plus à penser. Mais puisque ces Purificateurs avaient fait le travail à moitié, il restait une part d'elle-même toujours vivante, une petite part certes, mais qui suffirait à renverser le sort si une possibilité se présentait …

Il se demandait ce que c'était que de vivre dans un rêve perpétuel, de voir tout, de se souvenir de tout, mais de ne pouvoir rien en faire ou en penser … Ce que c'était de vivre prisonnier de son propre corps et de son propre esprit.

Elle allait survivre, certes, la fleur n'était toujours pas morte, mais les pétales étaient fanés … Une jeunesse sacrifiée à la magie, une vie marquée par la souffrance et l'injustice, la certitude d'avoir tout échoué … Voilà ce qui attendait Camille Albertwood.

Elle n'allait jamais pouvoir se pardonner.

Maria prit son épée entre ses deux mains et fit face à son maître d'arme.

Il faisait nuit, bien sûr. Lâche qu'elle était, elle n'aurait jamais osé s'avancer sous la lumière du jour. Même sous les rayons du soleil du soir d'ailleurs. Voilà pourquoi elle avait choisi la nuit la plus sombre de l'année, une nuit sans lune pour commettre l'irréparable. Elle avait fait le choix de le tuer dans son sommeil. Dans sa petite tête, c'était un acte de clémence mais qui ne faisait que souligner en couleurs vives son manque de cran. Encore une fois.

Et même dans cette chambre froide et impersonnelle que seul un ameublement minimaliste habillait, même dans cette obscurité où les chats ne pouvaient voir et où personne n'assisterait à la scène, elle avait l'impression d'être jugée pour sa prochaine action par les étoiles qu'elle voyait à travers la seule fenêtre ouverte de la pièce …

Petite, elle avait cru que les étoiles étaient le reflet des âmes montées au ciel. Maintenant qu'elle savait que ce n'était que des sornettes, elle n'arrivait toujours pas à se convaincre complètement que des choses aussi belles puissent être dénuées de vie ou de conscience.

Elle croyait au fond, et malgré tout, que les étoiles étaient vivantes.

Et les étoiles la jugeaient, lui criaient qu'elle avait tort, qu'elle devait arrêter … Ses parents n'auraient pas été fiers d'elle.

Leur fille s'apprêtait à tuer un homme sans défense en train de dormir. Sa mère surtout, qui lui avait fait promettre de ne pas commettre l'adultère, de ne pas envier les autres, d'être honnête, la battrait sans merci si elle venait à apprendre tout ce que son ainée avait dû faire pour rester en vie.

Pourtant, si elle avait couché avec tous ces hommes, si elles les avaient laissé abuser d'elle, lui soutirer toute son innocence, c'était parce qu'elle voulait rester en vie… Elle ne s'était pas battue, elle ne s'était jamais battue … C'était parce qu'elle avait voulu éviter la mort, la douleur…

Au fond, et elle le savait très bien, Alexandre avait très peu de choses à voir avec sa décision … Elle n'allait pas franchir ce pas uniquement pour rester avec lui, elle allait le faire pour éviter de disparaître comme tous les autres.

Sais-tu seulement combien de personnes ont eu ta chance ?

Très peu, trop peu … Elle en était consciente.

Elle ne voulait pas mourir.

Elle ne voulait pas n'être qu'une humaine parmi tant d'autres, une graine dans la masse, un nom dans une liste infinie … Peu lui importait l'amour au fond, peu lui importait toutes ces valeurs chevaleresques dont elle s'était gavée lorsqu'elle était enfant, tout ce qu'elle voulait, c'était survivre. Même dans la mort. Pour avoir la chance de se battre à nouveau !

Mais si ce qu'elle pensait était vrai, alors pourquoi ses maints tremblaient-elles ? Pourquoi n'y arrivait-elle pas ?

Elle contempla le visage endormi de M. Landers, ce visage si familier et si beau … Et elle n'eut aucun mal à croire qu'un être pareil ait été un ange autrefois. Sa perfection n'était pas humaine … Il avait toujours été gentil avec elle. Il lui avait offert l'épée avec laquelle elle s'apprêtait à le tuer … Oh, mais comment allait-elle y arriver ? se demanda-t-elle en sentant les larmes lui monter aux yeux.

Elle n'oserait pas, même sous le voile des ténèbres, commettre pareil acte.

Elle jeta alors l'épée sur le sol, folle de rage, et se laissa tomber au pied du lit de M. Landers pour se mettre à pleurer, sentant son cœur artificiel palpiter dans sa poitrine factice.

Elle était lâche, lâche jusqu'au bout … Égoïste, lâche, misérable, détestable ! Alexandre avait tellement raison …

- Mais non … Nous savons tous les deux que ce n'est pas vrai, Maria, entendit-elle soudain alors qu'elle sentit une main caresser ses cheveux.

Blême de stupeur, elle leva la tête pour croiser le regard lilas de M. Landers à présent réveillé. Il savait pourquoi elle était là, elle pouvait le voir … Alors pourquoi avait-il l'air aussi serein ?

- Je voulais vous tuer, lui montra-t-elle alors que de nouvelles larmes coulaient le long de ses joues tandis qu'elle désignait son épée. J'ai failli le faire ! laissa-t-elle encore échapper avant de se remettre à sangloter.

Il continua de caresser sa chevelure doucement et ce simple touché, si pur et délicat, la soulagea malgré elle d'une grande partie de sa douleur.

- Pourtant, vous ne l'avez pas fait, lui fit-il remarquer. Même lorsque vous aviez tout à gagner à le faire, et tout à perdre à ne pas le faire, vous ne l'avez pas fait … Maria, regardez-moi.

La jeune fille s'exécuta péniblement.

- Voilà ce que j'appelle être une bonne personne, lui expliqua-t-il. Il n'y a pas de bataille plus dure que celle qu'on mène contre soi-même, et vous l'avez gagnée … C'est mieux que d'avoir remporté toutes les autres.

- Vous devez fuir, soupira-t-elle. Ils savent ce que vous êtes devenu et si ce n'est pas moi, c'est un autre qu'ils enverront pour vous chercher …

Un sourire triste étira alors les lèvres de M. Landers et il haussa les épaules.

- Je le sais … Cela fait plus d'une vie qu'ils me traquent … J'y suis habitué.

- Dites-moi, ne regrettez-vous jamais de les avoir défiés ?

- Jamais, répondit-il fermement.

- Mais pourquoi ? s'écria soudainement la jeune fille. Cette femme, cette humaine, elle n'en valait tout de même pas la peine ! Vous avez été déchu à cause d'elle !

- Je serais devenu un monstre, un démon, rien que pour elle, la détrompa-t-il. J'ai été un Ange, je suis plus vieux que le temps … Et pourtant, je n'ai commencé à exister que lorsque je l'ai rencontrée… Après sa mort, je me suis arraché les ailes et j'ai brisé mon auréole qui avait perdu ses dorures, j'ai même envisagé le suicide …

- Qu'est-ce qui vous a en empêché ? voulut savoir son ancienne élève, perdue.

- Ses enfants. Elle était peut-être morte, mais elle avait laissé des enfants derrière elle, une partie d'elle-même continuait d'exister … C'est pour protéger ce qui restait d'elle que j'ai continué de vivre malgré la douleur, que je me suis battu … Mais à mesure que le temps passe, je réalise que tout cela est vain. Ses enfants ne lui ressemblent pas. Non, ils ressemblent tous les deux à leur père … Et puis cela n'a aucun sens, car elle ne vit pas à travers eux. Son corps n'est plus, son esprit non plus, et son âme est perdue pour toujours … J'ai cru en vain pouvoir la garder… Maintenant, je réalise que mon existence n'a aucun sens sans la sienne …

- Ne me dites pas que …

- Je ne vous en aurais pas voulu d'avoir mené votre projet à son terme, approuva-t-il face à sa question muette. Au contraire, j'aurais été soulagé... Maria, je tiens cependant à vous prévenir. Ce que j'ai vécu, vous allez aussi devoir le traverser. Nous, êtres éternels, devons assister à la mort de ceux que nous aimons sans pouvoir leur venir en aide … Juste, promettez-moi que vous veillerez à ne pas faire la même erreur que moi. Ne vous opposez pas à la volonté des Anges. Montez les échelons, soyez calme et obéissante … Et peut-être arriverez-vous à transformer cette collectivité de l'intérieur, chose que j'ai été trop stupide pour faire.

- Mais je ne le pourrais pas ! s'alarma Maria. Je suis trop faible, je n'y pourrais rien !

- Si vous étiez vraiment faible, je serais déjà mort … Et puis n'oubliez pas que les valeurs, la vraie morale, ne naissent pas du néant. Ce sont des qualités que l'on s'efforce d'avoir dans le seul but d'aider son prochain… Mon rôle est terminé et pour tout vous dire, je suis épuisé. Épuisé de me battre sans arriver à changer quoi que ce soit. Maintenant, dit-il en remettant l'épée dans sa main, c'est à votre tour d'agir.

Maria eut le réflexe de rejeter l'arme mais celle-ci semblait figée dans sa paume.

- En tant qu'Ange, et Alexandre avait raison, vous pourrez faire tellement plus que nous tous réunis. Ne laissez pas cette chance vous glisser entre les doigts … Et puis, soulagez-moi, la pria-t-il encore en fermant les yeux.

Voyant qu'elle n'avait plus de choix, elle secoua la tête.

- Que pourrais-je faire pour vous ? Une dernière fois ?

De la poche de son veston blanc, il sortit alors un petit sac et le lui tendit.

- Une fois le travail terminé, il ne restera rien de moi, à part ces quelques pièces. Si vous le pouvez, plantez-les sur sa tombe.

- Quelle tombe ?

- Celle sur laquelle trône un rosier … Les roses ont beau être fanées en cette saison, une fois l'hiver passé, les roses refleuriront.

- Vous l'aimiez tant que ça ? demanda-t-elle alors, la voix écrasée par la tristesse.

Il hocha la tête en s'allongeant de nouveau sur son lit aux draps blancs, et Maria eut honte de ce qu'elle s'apprêtait à faire … Même si c'était ce qu'il voulait et si cela lui permettrait de rester avec ceux qu'elle aimait.

Elle brutalement frappa la tête, lui tranchant la gorge d'un geste précis et rapide, voulant lui épargner la douleur. Une immense lumière l'aveugla alors et elle dut fermer les yeux pour s'en protéger. Elle ne rouvrit les paupières que pour voir des étincelles de lumière flotter tout autour du lit vide, où ne reposaient désormais que des vêtements sans contenant.

L'épée tomba de ses mains car elle ne la tenait plus et qu'il n'y avait plus rien pour la faire tenir. Elle tomba à genoux elle aussi.

Alors que les étincelles s'éteignaient peu à peu, elle prit la veste vide de M. Landers et l'étreignit dans ses bras.

Papa, Maman, Undertaker, et maintenant Landers … Pourquoi avaient-ils tous à partir, les uns après les autres ?

La veste de M. Landers était inodore et froide, comme s'il n'avait pas été là quelques minutes auparavant, comme s'il n'avait jamais existé … De lui, ne restaient que de petits morceaux dans un misérable sac et le souvenir de lui dans la tête de Maria…

Soudain, elle sentit une douleur éclater dans son dos et quelque chose essayer de sortir de ses omoplates.

Elle lâcha la veste et tenta de toucher son corps, sentant bientôt un plumage pousser doucement le long de sa colonne vertébrale. Elle remarqua ensuite qu'en haut de sa tête, un cercle doré se formait. Il lui sembla qu'il la narguait …

Pleurant toujours, ses ailes finirent de prendre forme et restèrent repliées le long de son dos.

Maria eut alors l'envie folle de les arracher, de s'en débarrasser, mais elle se rappela du prix de ces ailes et de cette auréole qui la couronnait à présent. Elle décida ainsi d'accepter leur présence.

Cela l'étonnait presque que les Anges aient tenu parole … Mais elle ne devait plus se plaindre. Elle n'était plus une simple humaine, elle était maintenant un Ange et elle s'efforcerait dorénavant de ressembler à ces créatures vertueuses qu'elle avait tant admirées étant enfant.

Elle se leva avec tout son courage, essuya ses yeux et ses joues puis sortit.

Une fois dehors, elle sentit la brise hivernale essayer de l'atteindre, mais c'était peine perdue.

Maria ne sentait plus le froid.

Elle resta ainsi un moment à observer le ciel sans lune, à essayer d'écouter ce que lui disaient les étoiles …

Ensuite, lorsqu'elle vit que la couleur des cieux s'éclaircissait, passant d'un noir sans pareil à un bleu sombre, l'Ange soupira et se redressa.

Dans son dos, ses ailes s'ouvrirent lentement, se délièrent pour laisser le monde apprécier leur grandeur et leur beauté. C'était des ailes aux plumes blanches, immaculées, brillantes et légères.

Les ailes se mirent à battre gentiment et ses pieds quittèrent le sol alors que son corps s'élevait dans les airs.

Puis, elle s'envola.

Alexandre ne dormait pas. Mais cette fois, pour une fois, il n'était pas occupé à travailler … Au contraire, il était allongé sur son lit, les bras croisés, le regard perdu … Il pensait au lendemain, à ce qui allait se passer quand les Dieux de la Mort allaient prendre Joe et Lydia dans quelques heures pour s'infiltrer dans le repère des Purificateurs et essayer de sauver Camille.

Bien sûr, maintenant que le Jade était leur, la victoire était pratiquement acquise.

Mais n'est-ce pas ce qu'ils avaient pensé la première fois ? Ils s'étaient tous emportés, pensant que les Purificateurs, du fait qu'ils étaient simplement des humains, seraient faciles à éliminer.

Mais ils avaient eu tort.

Pourtant cette fois, il sentait qu'ils ne reproduiraient pas les mêmes erreurs.

Pour sa plus grande frustration, ce William lui avait demandé de rester à l'écart. En réalité, il comprenait cette précaution et allait obéir … pour une fois.

Il expérimentait beaucoup de nouvelles choses ces derniers temps et cela lui réussissait bien, lui qui était aventureux dans l'âme, mais bridé par l'éducation.

Mais puisqu'on ne se refait jamais complètement, il avait encore une carte, une dernière dans sa manche … Demain seulement, Alexandre Albertwood resterait à l'écart.

Soudain, il entendit un léger tapotement à sa fenêtre. Surpris, il se redressa sur son lit pour voir ce qui provoquait ce bruit.

Click !

La fenêtre s'ouvrit pour laisser un vent de Sibérie pénétrer la chambre chauffée, un vent qui, dès qu'il entra, tenta de toutes ses forces d'éteindre le feu de cheminée, réduisant considérablement la luminosité. Mais heureusement, ce vent cessa tout aussi brusquement lorsque la fenêtre fut refermée.

Le feu, cet élément qui comme la colère est auto-nourricier, reprit alors de sa brillance peu avant de se répandre à nouveau et de brûler le bois, aussi fort qu'avant, comme si de rien n'était.

La luminosité qu'il prodiguait faisait étinceler les plumes de ses ailes.

Un silence, presque pesant, s'installa.

Ce n'était pas un silence de convenance, ou encore une paix bienvenue et souhaitée … Non, en fait, ce n'était rien d'autre qu'un silence qui apparut parce qu'aucun des deux n'avait de mots.

En effet, dans cette situation, aucun mot n'aurait pu capturer avec précision leur sentiment mutuel. La tendresse de leurs regards. L'étonnement sincère de l'un. La nostalgie muette de l'autre.

Une simple syllabe brisa finalement l'inconfort.

- Ha …

Ce bruit sortit de la gorge d'Alexandre qui, avec ses simples yeux mortels, n'arrivait pas à trouver dans son vocabulaire pourtant riche un seul mot capable de décrire ce qu'il avait devant lui, ni même de capturer ce que cette vue lui faisait sentir.

Elle avait l'air si différente, si inhumaine … Hormis les ailes et donc l'amoncellement de plumes dans son dos, elle arborait aussi une auréole, la détachant encore plus de la mortelle qu'elle avait été jadis.

Maria eut à cet instant un sourire en coin, faisant preuve d'indulgence.

- Je t'ai connu plus bavard, lui fit néanmoins remarquer l'Ange en s'approchant.

- Non, je crois que le mot que tu cherches est « éloquent », n'est-ce pas ? lui proposa Alexandre.

Comme quoi, certaines choses ne changent jamais.

- Oui, oui, je crois que c'est ça, admit-elle en s'asseyant près de lui pour cacher le fait qu'elle ne comprenait pas le mot.

Elle se pencha ensuite et déposa un baiser sur sa joue puis se redressa et sortit un objet de sa poche.

Il le dévisagea.

- Qu'est-ce ?

Elle jeta le petit sac sur le lit, le priant d'un regard de l'ouvrir.

Alexandre, curieux, s'exécuta et sortit du petit sac en cuir des … Qu'étaient-ce au juste ? Des débris sombres, comme les restes d'une poterie brisée … Il lui jeta un regard interrogateur et elle soupira.

- C'est ce qui reste de M. Landers …

Alexandre retira précipitamment sa main du sac et le rejeta sur le lit comme si ce qu'il y'avait à l'intérieur venait de le mordre.

- C'est quoi ? Ses dents, ses os ? demanda le jeune homme avec mépris.

Maria le foudroya du regard, reprenant le sac pour le mettre sur ses genoux.

- Non, c'est son auréole, l'éclaira-t-elle. Lorsqu'un Ange meurt, il ne reste de lui que son auréole.

Alexandre fronça les sourcils, comparant les débris sombres avec le cercle doré qui flottait au-dessus de la tête de sa chère Maria et lui donnait cette aura céleste … Il ne voyait franchement pas le rapport.

- Lorsqu'un Ange est déchu, son auréole perd ses dorures et elle s'effrite, révéla Maria.

- Il devait beaucoup aimer cette femme s'il a tout risqué pour elle, commenta Alexandre. Je me demande ce qu'elle a bien pu avoir de spécial !

Involontairement, Maria eut un sourire en coin au commentaire de son amant. Alexandre arqua alors un sourcil et plissa des yeux, la jaugeant.

- Tu me caches quelque chose, comprit-il.

Maria sourit cette fois franchement, quoique tristement.

- Plus pour très longtemps …

Elle s'approcha de lui sur le lit et passa ses doigts entre les mèches blondes du jeune homme, ces mèches dont elle ne se lasserait jamais … Alexandre la laissa faire sans ouvrir la bouche, lui qui ne voulait pas admettre que ce simple touché le détendait.

- M. Landers m'a demandé de planter son auréole sur la tombe de sa bien-aimée …

- Que c'est romantique, se moqua le jeune homme en fermant les yeux, profitant des caresses comme un chat fatigué.

A ces mots, Maria retira brutalement sa main, faisant rouvrir les yeux d'Alexandre qui croisa les bras en signe de protestation.

- Ce n'est pas drôle, il l'aimait vraiment, affirma-t-elle d'une voix ferme.

- Si tu le dis … Mais si c'était son dernier souhait, que fais-tu ici ? Ne devrais-tu pas être sur la tombe de cette femme ?

- J'y suis allée, lui apprit-elle alors.

- Pourquoi tu n'y as pas planté les restes de l'auréole ?

- Parce que j'ai lu le nom sur la pierre et que je me suis empressée de venir te voir.

Alexandre fronça les sourcils à nouveau.

- Que puis-je bien avoir à faire avec cette personne ?

- Alexandre …

- Quoi ?

- Tu ne t'en doutais pas ?

- … Me douter de quoi ? demanda-t-il, cette fois doucement.

- Sur la tombe de cette femme, il y avait un rosier….

- Beaucoup de tombes ont des rosiers, lui fit-il remarquer, ne comprenant pas où elle voulait en venir.

L'Ange soupira et secoua sa tête, essayant visiblement de trouver les bons mots, elle qui en manquait terriblement.

- Alexandre, pourrais-tu me parler de M. Landers, ou plus précisément, de ta relation avec lui ? Quand l'as-tu rencontré pour la première fois ?

- Lors de mon entrée au Weston College, c'était celui qui m'y a accompagné parce que mon père ne voulait pas le faire, répondit-il honnêtement, curieux de savoir où elle essayait de l'attirer.

- Et après ?

- Et après, il venait parfois me transmettre des messages de mon père ou de ma famille. Parfois, il venait assister à un match de croquet ou s'enquérir de mes notes, et il s'en allait … Mais enfin, j'ai toujours cru que c'était ma tante ou Miss Kavioski qui l'en chargeait. Tu sais, puisque je suis de sang noble et que M. Landers faisait partie de Scotland Yard, il a toujours eu pour devoir de me protéger.

- Et tu crois qu'il ne le faisait que par devoir ?

- Oui, qu'y aurait-il eu d'autre ? Enfin, ce n'est pas comme s'il était amoureux de moi ! cracha-t-il avec dégoût.

- Ou peut-être qu'il te prenait pour son fils ? Qu'il avait de la tendresse pour toi ?

- Et pourquoi aurait-il ressenti une telle chose ? s'étonna-t-il franchement.

- Peut-être parce que tu es le fils de celle qu'il aimait …

Silence.

Silence.

Alexandre resta silencieux.

Les yeux de Maria restèrent quant à eux figés sur sa figure éclairée par le feu de cheminée, feu qui faisait danser des ombres sur son visage parfait et donnait de l'éclat à ses yeux noisette, yeux qui sur cette face stoïque étaient les seuls révélateurs de l'émotion qui traversait le jeune homme.

- Tu mens.

Maria cligna des yeux, incrédule. Elle ne s'attendait pas à cette réaction.

- Moi, mentir, mais quel intérêt ? lui fit-elle remarquer après quelques secondes, essayant de montrer qu'elle n'était pas blessée par son manque de confiance en elle.

- Je ne sais pas, mais tu mens.

- Oh, et pourquoi dis-tu cela ?

- Parce que ma mère n'aurait jamais trompé mon père, jamais

Son ton était pourtant moins incisif et on pouvait se demander s'il croyait vraiment à ses propres mots.

- Tous les humains ont des faiblesses, murmura Maria en posant gentiment sa main sur son épaule pour le regarder dans les yeux. Je suis sûre que ta mère était une très bonne personne mais elle devait aussi avoir des failles.

- Non … J'en suis sûr. Ma mère a toujours été un exemple de vertu, un exemple en tout, et je suis sûr …

Il déglutit avant de passer à la phrase suivante.

-Et je suis sûr que si elle l'avait fait, j'aurais …

- Tu aurais ?

- Laisse tomber, marmonna-t-il en baissant les yeux, observant les couvertures du lit. Je n'arrive pas à y croire, tu dois mentir …

- Et si c'était vrai ? Après tout, si leur relation n'avait pas été pas aussi forte, M. Landers ne m'aurait jamais demandé de planter son auréole sur sa tombe ! Pourquoi refuses-tu d'y croire ? insista-t-elle.

- Je ne veux pas, voilà tout. Cela va à l'encontre de tout ce que je croyais sacré, ajouta-t-il ensuite, les yeux toujours baissés.

- Mais pourquoi ? Réponds-moi ! le pressa-t-elle.

Il semblait en plein débat interne et elle savait que le pousser à bout était cruel … Mais elle savait aussi que si elle ne campait pas sur ses positions, il ne se résoudrait jamais à considérer ce qu'elle disait avec sérieux.

A cet instant, il releva enfin les yeux vers elle et son regard profondément déstabilisé la bouleversa.

- Maria … Si c'est vrai, alors je devrais donner raison à mon père !

L'Ange fronça ses fins sourcils et le regarda avec stupeur.

- Que veux-tu dire par là ?

- Si ma mère trompait effectivement mon père, il devait être au courant, il devait s'en douter, même si celui qu'elle a choisi pour le faire cocu est un Ange … Mon père ne serait pas aussi stupide que je veux qu'il le soit … Il devait tout savoir !

- Et comment peux-tu en être si sûr ?

Un rire léger, ironique, échappa au jeune homme et il haussa les épaules comme s'il voulait se débarrasser du poids qui pesait sur ses épaules.

- Maria, tu te souviens sûrement de notre rencontre chez cette Mathilde, la sorcière… Sais-tu pourquoi je lui ai fait confiance en premier lieu ?

- Non, souffla la figure angélique en secouant la tête.

- Eh bien … C'est parce qu'elle m'a révélé des choses …

Il rit encore une fois, cette fois amèrement.

-Disons, des choses que je ne voulais pas savoir.

- Comme quoi ?

- Comme par exemple que mon père a déjà fait partie de ses clients.

Maria le dévisagea, bouche bée.

- Oh … Mais que pouvait bien demander le duc Albertwood à une sorcière ?!

- De trouver l'amant de sa femme et de le punir, par exemple.

- Et comment la sorcière Mathilde a pu satisfaire ce vœu ? … Et d'ailleurs, quand a-t-il su pour leur relation ?!

- Eh bien, je pense qu'il a dû s'en rendre compte après la mort de ma mère, en rejouant les souvenirs dans sa tête ou en trouvant des mots d'amour comme M. Landers semble tant aimer envoyer … Mais enfin, je suis sûr qu'il devait s'en douter avant. Ma mère n'a été affectueuse avec lui que durant les débuts de leur mariage, et tout cela s'est arrêté après ma naissance … Bien sûr, c'est seulement ce qu'on m'a raconté car j'ai uniquement le souvenir d'un couple froid et distant. Ils ne restaient ensemble que pour conserver les apparences. Quand j'étais enfant, je croyais que ma mère n'aimait pas mon père parce qu'il était trop gentil et attentionné, pas assez masculin … Mais maintenant, je réalise qu'elle avait juste quelqu'un d'autre en tête !

Il se mit à rire et Maria se mordit les lèvres.

- Alexandre …

- Est-ce de la pitié que j'entends Maria ? la coupa-t-il avec un sourire en coin. Ne t'en fais pas pour moi, je suis un grand garçon maintenant ! Je peux supporter de découvrir que ma mère était une catin infidèle et que mon père a vendu son âme à une sorcière !

A ces mots, il sauta sur ses pieds et alla se poster devant la cheminée. Maria le regarda faire en silence, n'osant tenter de le réconforter au risque de l'attrister davantage.

Elle le vit ensuite de dos mettre ses mains dans ses poches et se tenir droit devant le feu.

Finalement, elle se leva pour le rejoindre. Arrivée juste derrière lui, si proche qu'il pouvait sentir son souffle contre son épaule, elle encercla sa taille de ses mains et se plaqua contre lui. Voulant sentir sa chaleur encore une fois et lui faire comprendre qu'il n'était pas seul, qu'elle était avec lui. Que même si elle ne comprenait pas sa peine, elle était prête à la partager …

Avec les paumes de ses mains plaquées contre son torse, elle pouvait sentir son souffle irrégulier, les mouvements de son torse et même les battements de son cœur … Maria se dit alors que si elle avait encore un cœur ou un souffle, elle le synchroniserait à celui d'Alexandre, elle ajouterait un instrument à cette mélodie corporelle qu'était sa tristesse. En attendant, pour oublier le regret de ne plus être mortelle, elle ferma les yeux, posa son front sur sa nuque et s'abandonna à cette vague de plaisir qui s'abat sur les plages de l'âme lorsqu'on étreint l'autre.

Soudain cependant, elle le sentit sortir ses mains de ses poches pour empoigner un de ses poignets et la retourner brutalement pour qu'elle lui fasse face. Elle se laissa entrainer et bientôt, elle put lever les yeux pour rencontrer le regard du Lord.

Elle put y lire un chaud remerciement, ce genre de sentiments trop intimes pour les partager avec un autre que soi-même. Et elle accepta qu'elle ne pourrait peut-être jamais découvrir toutes les couches et tous les secrets d'Alexandre Albertwood.

Il souleva alors une de ses mains pour venir effleurer sa joue de ses doigts pâles, longs et fins …

- Tu sais, Maria, dit-il en la détaillant. Je crois que je comprends ma mère en réalité…

Celle-ci l'interrogea du regard et Alexandre ne la quitta pas des yeux.

- Je comprends pourquoi elle l'a fait avec lui, pourquoi son choix s'est porté sur lui, précisément… Celui avec lequel elle a trompé mon père n'était pas n'importe quel homme de passage, non … Elle s'est choisie un Ange, un être immortel … et diablement beau. Car vous, les Anges, vous êtes si beaux que vous pourriez réduire l'humanité en esclavage rien qu'avec cette beauté … Révélez votre visage aux hommes et ils vous feront dieux, prieront pour vous mille fois par jour et vous offriront leurs âmes sur un plateau doré … Voilà le pouvoir de la beauté, de votre beauté.

- Veux-tu dire par là que tu ne me trouvais pas belle quand j'étais humaine ? s'enquit-elle, voulant vérifier ses impressions.

- Pas le moins du monde, répondit-il honnêtement, un peu trop même.

- Alors pourquoi m'as-tu aimée si tu ne me trouvais pas belle ? demanda-t-elle, piquée dans son orgueil.

- Parce que tu es toi, Maria … Parce que quand je te vois, je ne vois pas un visage ou un corps, je vois un esprit, des rêves, des espoirs, des aspirations … Lorsque j'ai appris à te connaitre, je me suis rendu compte qu'on aurait beau te terrasser mille fois, tu arriverais toujours à te relever … Tu te bas pour toi, tu as des idéaux alors que moi, j'ai tout au long de ma vie échangé mes rêves et mes valeurs contre de l'argent et du pouvoir. Et même si rien de tout cela ne m'a jamais vraiment rendu heureux, je le fais quand même. Parce que c'est la seule façon que j'ai trouvé pour que les autres m'admirent.

- Personne ne m'a jamais dit cela avant, répondit-elle en rougissant, jouant avec le bouton de la chemise blanche que portait Alexandre. Mais tu n'es pas si mal, tu sais. Dis-moi, à quoi penses-tu maintenant ? J'ai beau avoir partagé ton lit, je n'arrive toujours pas à te lire...

Il secoua la tête, signe qu'il n'arrivait pas à trouver les mots.

- Je pense que … que j'ai de la chance de t'avoir ici avec moi. Et que j'en veux terriblement à mes parents.

- Comment cela ?

Elle savait qu'il ne pourrait se libérer du poids de ces révélations qu'en parlant. S'il laissait tout à l'intérieur, Alexandre exploserait tôt ou tard.

- Ma mère trompe mon père, se mure dans une dépression parce que son amant n'est pas humain, désespère car après avoir goûté à un Ange, à cette beauté, à cette magie, il est difficile de retourner au monde réel … Et puis, il y a mon cher père qui va voir une sorcière pour vendre son âme au diable, comme s'il voulait leur dire "j'ai souffert alors vous allez tous souffrir" ! Que c'est bête et affligeant ! D'un autre côté, cela explique pourquoi il a renié Camille au début de sa vie, il croyait que ce n'était pas son enfant puisque dans son esprit, sa femme le trompait avec un autre humain … Mais après s'être rendu chez Mathilde, il a bien dû réaliser que c'était un Ange et tous savent que les Anges ne peuvent se reproduire … Cela a dû le ronger tout au long de sa vie et un jour, alors qu'il croit qu'il va bientôt mourir et s'en veut terriblement, il m'écrit une lettre me disant que j'ai une sœur et qu'il va falloir en prendre soin, chose qu'il n'a pas eu le courage de faire, lui qui ne voulait plus la revoir après avoir détruit sa vie à cause de suppositions infondées ! Tu vois, tout fait sens maintenant...

- Que comptes-tu faire ? Je ne sais pas ce que ton père a bien pu demander au démon avec lequel il a pactisé mais rien qu'à ton expression, je me doute que c'est quelque chose de grave …

- Ca, c'est moi qui dois le réparer, répondit-il fermement en la relâchant pour se diriger vers un meuble non loin.

Dans un tiroir caché qu'il lui révéla, il sortit ensuite des feuilles de papier et un encrier, puis il s'installa à une table.

- Que comptes-tu faire ? lui demanda-t-elle en s'approchant de lui.

- Ce n'est qu'une formalité. Écoute-moi, Maria, ceci est désormais une affaire de famille que je vais gérer de ce pas. Je te prie de ne plus interférer dorénavant.

- Oh … mais !

- Si tu veux te rendre utile, je te prierais d'aller veiller sur ton frère. Je ne sais pas si tu es au courant mais dans un peu plus d'une heure, les Dieux de la Mort viendront le prendre pour l'emmener avec la porteuse du Jade pour qu'ils les aident à réduire les Purificateurs à néant … Mais d'abord, veille à ce que tes supérieurs soit d'accord avec le projet, je n'ai pas envie que tu te retrouves dans des problèmes.

- Mais.., ne put que répondre Maria une nouvelle fois, désemparée.

Puis, jetant un coup d'œil à l'épée accrochée à sa ceinture, un sourire se dessina finalement sur son visage.

-Ne t'en fais pas, je vais les convaincre ! Ils me laisseront faire, j'en suis sûre !

- Tu aimes trop le danger, lui fit remarquer Alexandre qui écrivait des mots qu'elle était trop excitée pour vouloir lire. Cela va te causer des problèmes dans le futur.

- Ne t'en fais pas, mon amour, je saurai me montrer prudente … même si je n'en ai vraiment plus besoin, dit-elle en passant à nouveau une main dans ses cheveux.

- Arrête de me toucher, fit-il en utilisant sa main libre pour chasser la sienne du haut de sa tête. Je n'arrive pas à me concentrer …

- D'accord, d'accord … ! J'y vais maintenant ! dit-elle en se dirigeant vers la fenêtre.

- Attends !

Elle se retourna et vit qu'Alexandre lui souriait.

- Maria, fais attention à toi. Et … Et merci, merci pour tout …

Elle lui sourit à son tour, tendrement.

- Ca me fait plaisir. Je t'aime.

Et elle s'en alla.

Lorsque Lydia se trouva en face de ce qu'était la porte de l'antre des Purificateurs, elle sentit pour la première fois le poids de sa mission.

Ce jour-là, la terre était boueuse à cause de la pluie qui s'était déchainée récemment, et elle portait en conséquence de hautes bottes d'équitation pour l'empêcher de trébucher et de s'abimer la figure.

À côté d'elle, le petit Joe regardait l'immense porte avec circonspection, les bras croisés.

- C'est moins grand que la porte de leur prison, ça, c'est sûr, laissa-t-il entendre.

Au-dessus de leurs têtes, des nuages noirs empêchaient la lumière du soleil de passer, ce qui faisait que personne ne savait vraiment quelle heure il était.

- Répète-moi, que dois-je faire ? lui demanda-t-elle car elle sentait que tout ce que les Dieux de la Mort leur avaient répété hier avait disparu petit à petit de sa tête …

Elle avait peur.

- T'as qu'à te défendre si on t'attaque et chercher à arrêter Camille, voilà ! En ce qui s'agit du reste, tu as intérêt à me le laisser.

- Les Purificateurs sont ceux qui t'ont rendu borgne, n'est-ce pas ? devina la jeune femme.

- Pense c'que tu veux.

- S'ils ne t'avaient pas causé un préjudice monumental, tu ne serais pas ici aujourd'hui, raisonna-t-elle. Tu cherches à te venger.

Un sourire en coin apparut sur le visage jusqu'alors neutre du petit garçon et il lui lança un regard presque moqueur.

Lydia sentit un frisson la parcourir à la vue de la flamme qui brûlait au fond de l'œil bleu de Joe et elle remercia le ciel de ne pas être à la place de ceux qu'il haïssait.

Concernant la suite, la jeune femme n'en garda qu'un souvenir confus.

Elle se souvint seulement qu'à un moment donné, une horde d'hommes en noir tomba du ciel et qu'ils pointèrent leurs baguettes en direction de la porte.

Au bout d'une minute, celle-ci céda et s'ouvrit en grand fracas.

Sans aucun bruit, les Dieux de la Mort, comme une fourmilière organisée, étaient alors entrés en rang dans le bâtiment et Joe les avait suivis de près, marchant tranquillement, les mains dans les poches, en sifflotant comme s'il s'agissait d'une balade de santé.

Pour sa part, si ce William T. Spears n'avait pas pointé une baguette dans son dos pour la forcer à suivre le mouvement, Lydia n'aurait sûrement pas bougé d'un pouce.

Lydia se reconcentra sur l'instant présent et entra ainsi dans le quartier général des Purificateurs. On ne lui laissa pas le temps d'admirer les mosaïques sur le mur. Non, Monsieur Spears resta collé à elle comme s'il était son ombre, la guidant à travers les couloirs à l'opposé des directions que Joe et les autres prenaient.

Lydia savait qu'ils n'avaient pas la même mission et elle se laissa docilement faire.

Au bout d'un moment à se faire mener littéralement à la baguette, la jeune femme sentit pourtant le choc des démonstrations magiques auxquelles elle venait d'assister s'émousser et sa condition l'indigna. Elle s'arrêta brutalement.

Elle choisit néanmoins un endroit où ils étaient seuls, là où ils étaient définitivement séparés des autres, avant de se tourner pour faire face au Dieu de la Mort.

Ce dernier était bien plus grand qu'elle, si bien qu'elle devait courber son cou vers le haut pour pouvoir le regarder dans les yeux.

- Je sais marcher toute seule, merci. Vous n'avez pas besoin de me traiter comme un animal !

Le Dieu de la Mort ne répondit pas, se contentant de la regarder de haut pendant un moment. Il baissa ensuite sa baguette et se mit à avancer sans dire un mot. Lydia comprit alors qu'elle se devait de le suivre à présent.

Les bruits de leurs pas résonnaient contre la pierre qui les entourait et Lydia ne cessait d'essayer d'estimer l'âge du bâtiment alors qu'ils le traversaient. Elle se doutait que le Dieu de la Mort pouvait l'éclairer puisqu'il marchait dans ce bâtiment comme s'il y avait vécu toute son existence mais elle n'était pas aussi téméraire.

Tenter de créer un dialogue, même de convenance, avec une personne comme Monsieur Spears était bête. Aucun des deux ne semblait apprécier l'autre … même s'ils auraient très certainement des tas de choses à se dire ….

Lorsqu'ils finirent de marcher, ils se trouvèrent devant une petite porte en bois. D'un coup de sa baguette, William l'ouvrit et s'engouffra dans les ténèbres qui se cachaient derrière elle. Ne voulant pas rester seule, Lydia le suivit peu après.

Ce n'est que lorsqu'ils se mirent à descendre des escaliers qui semblaient mener aux catacombes que Lydia prit l'initiative de lever son poignet. Aussitôt, une lumière verte l'éclaira et lui permit de vérifier ce qu'elle venait de deviner.

Ils descendaient un très long escalier gris qui semblait avoir connu de meilleurs jours. Elle sauta ainsi volontairement une marche à laquelle elle ne faisait pas confiance et évita de s'appuyer sur les rambardes qui s'effritaient à cause du temps.

William, quant à lui, descendait sans y mettre autant de précautions, s'appuyant sur la rampe et se faisant une question d'honneur que de poser son pied sur chacune des marches comme s'il avait rencontré celui qui avait façonné l'escalier… Et à son âge, ce n'était pas improbable.

Quand elle n'était pas occupée à surveiller ses pas, Lydia levait les yeux vers le plafond. Il faisait très sombre et son Jade ne lui donnait qu'une luminosité relative. Cependant, elle arrivait à distinguer les piquets accrochés au plafond qui devaient avoir une utilité à laquelle Lydia s'interdit de penser… Plus vite elle sauverait cette gamine, plus vite elle pourrait retourner à sa vie.

Avant de partir, elle avait eu une discussion avec le comte Trancy qui lui avait réaffirmé qu'elle aurait droit à une récompense si elle ramenait Camille saine et sauve. Et depuis le temps, Lydia avait eu le temps de réfléchir à ce qu'elle demanderait comme récompense.

Après tout, elle serait bien bête de s'en priver, surtout avec ce qui s'annonçait …

En touchant la terre ferme après cette infernale descente des escaliers, Lydia lâcha un long soupir de soulagement.

- Si j'étais vous, ce serait maintenant que je me mettrais sur mes gardes…

Ce furent les premiers mots qu'il lui adressa et elle les prit au sérieux. Elle se tourna donc pour observer les environs mais ne vit que des catacombes sales et humides. Si elle étirait bien son bras, la lumière du Jade pouvait lui permettre de voir une statue qui se désagrégeait, à l'expression moribonde … Mais sinon, elle était sûre qu'il n'y avait personne et que s'il y avait quelque chose ou quelqu'un, il devait être en haut, là où Joe et les autres Dieux de la Mort se chargeraient volontiers de son cas.

- Mais de quoi faudrait-il faire attention ?

- On ne sait jamais ce que les ténèbres peuvent cacher, il faut prévoir l'imprévisible, lui conseilla le Dieu de la Mort en se mettant à avancer droit devant.

Elle le suivit bien qu'elle usait toujours de la lumière de sa pierre pour se repérer.

- Si je ne savais pas que vous étiez aussi vieux, je me dirais que ce que vous dîtes n'a aucun sens …

- Vous avez toujours eu une vision très limitée du monde, Lydia Rollington, répondit alors William de sa voix plate.

La jeune femme fronça les sourcils et, elle qui s'était jusque-là sagement tenue derrière le Dieu de la Mort, pressa le pas pour le rattraper et se mettre à marcher juste à côté de lui.

Car après tout, pour parler, il faut être à la même hauteur que son interlocuteur.

- Moi, une vision très limitée du monde vous dîtes ? questionna-t-elle en le fusillant de ses yeux clairs, clairement ennuyée.

- Oui, confirma William sans détour.

- Oh, et pourquoi cela ? Comment pouvez-vous savoir une chose pareille au juste ? M'avez-vous suivie toute mon existence, savez-vous tout ce que j'ai dû traverser pour vous permettre d'ainsi juger ma façon de penser ?

Elle aurait voulu le dire sur le ton de la dérision mais son orgueil avait pris le pas sur ses bonnes intentions et elle avait fini par montrer à quel point elle détestait qu'on réduise son niveau intellectuel.

- Oui, répéta-t-il simplement.

Lydia écarquilla les yeux et William soupira, sentant qu'il aurait à développer.

- Aussi surprenant que cela puisse paraître, commença-t-il avec agacement, il n'y pas un humain sur cette terre dont nous ignorons l'existence, et nous avons des méthodes pour les suivre et les surveiller …

- Sinon, comment pourriez-vous récolter leurs âmes ? termina-t-elle pour lui.

Il hocha la tête.

- Cela veut dire que vous savez tout ?

Un hochement de tête, de nouveau.

- Et que lorsque vous voyez les gens souffrir, vous n'intervenez jamais ?

- Ainsi présenté, et selon votre morale, cela pourrait nous faire passer pour des monstres … Sauf que pour nous, rester à l'écart des êtres humains jusqu'à leur mort fait partie intégrante de notre rôle. Si nous devions intervenir pour empêcher quelqu'un d'avoir mal ou de subir une injustice, cela irait à l'encontre de notre raison d'être. Nous considérons que les êtres humains sont libres de vivre comme ils le souhaitent dans leur monde, avec tout ce que cette liberté implique.

- Vous voulez dire que la liberté de vivre comme on le souhaite parmi les siens est ce qui prive l'homme de votre protection ?

- Si les humains voulaient que l'on reste près d'eux à chaque moment de leur existence pour les surveiller, ils auraient beaucoup à perdre … Il y aurait un débat sans fin sur quelle est une douleur, quelle est une peine … Et parfois, sauver l'un implique de faire du mal à l'autre … Vous voyez, ce serait impossible à appliquer. Rester neutre dans tout cela est tout ce que nous pouvons faire.

- Mais, cette Camille, pourquoi voulez-vous la sauver ? Qu'a-t-elle de plus que les autres ? demanda Lydia, curieuse.

- Il y a pour cela plusieurs raisons. La principale est que Camille Albertwood a été d'une grande aide à notre cause, et l'est toujours. D'après notre morale, nous devons impérativement lui venir en aide comme elle a pu le faire pour nous par le passé … En plus de cela, et contrairement à beaucoup de personnes, y compris vous-même Miss Rollington, Miss Albertwood a fait preuve de beaucoup d'abnégation au cours de sa vie. C'est cette volonté de toujours bien faire que les êtres supérieurs souhaitent récompenser.

- Comment ça, contrairement à moi ? Il est vrai que je n'ai pas toujours suivi votre morale mièvre mais je n'ai pas eu le choix ! Et beaucoup d'autres humains ont été ou sont dans la même situation que moi. Dans un monde comme le nôtre, il est impossible de vivre dignement en agissant comme un auguste !

- Vous dîtes ne jamais avoir eu le choix, en êtes-vous seulement si sûre ? lui demanda William.

Bien sûr ! aurait-elle voulu répondre sur le champ, mais puisqu'elle savait que les questions de William étaient toujours formulées simplement et à dessein pour l'entraîner dans l'erreur en camouflant leur complexité, elle se somma d'y penser à deux fois avant de donner une réponse.

Au cours de sa vie, avait-elle eu le choix à un moment donné de devenir ou de faire autre chose que ce qu'on attendait d'elle ? Suivre les préceptes de ceux qui détenaient l'autorité sur elle avait-il été fait par sagesse ou soumission, par obéissance ou par faiblesse ?

C'était le genre de questions qu'elle s'était rarement posée en raison du mal de tête qu'elles lui procuraient chaque fois qu'elle fouillait ses souvenirs pour essayer de leur trouver des réponses satisfaisantes.

William avait-il raison ? Et d'un autre côté, qui était ce William T. Spears, ce Dieu de la Mort ayant vécu des centaines d'années, cette personne qui ne savait pas ce qu'être humain impliquait, pour pouvoir la juger ?

Était-il assez bien pour le faire, d'ailleurs ?

Par l'ironie du sort ou simple coup du hasard, cette dernière question fut la seule à laquelle elle obtint une réponse véritable ce jour-là.

Et ceci se déroula de la façon qui suit.

Après qu'elle se soit tue, réfléchissant à ce qu'il venait de dire, ils marchèrent en silence. Lydia, qui d'abord avait été ébahie par ce qu'elle venait de découvrir, ne tarda pas à ne plus faire attention à ces catacombes humides et ses épaules se baissèrent en signe de relâchement… Et bien que son Jade soit toujours brillant à cause de l'énergie qu'elle lui accordait, ce n'était en rien un signe de vigilance.

Il faut aussi dire qu'à force de marcher dans cet espace froid et humide avec pour seul bruit de fond celui du claquement de ses bottes contre le sol en pierre, l'esprit ne pouvait s'empêcher de divaguer un peu.

Pour tout dire, même la posture de William T. Spears s'était relâchée.

Mais ce relâchement qui prit bien une demi-heure à se faire, le temps de traverser ce lieu souterrain, prit ses jambes à son cou aussitôt qu'ils entendirent ce bruit.

… Fin du Chapitre …

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