Chapitre corrigé par Pommedapi, comme d'habitude. Un très très grand merci à elle.
Bonne lecture !
Chapitre XXIII
Depuis toute petite, Lydia ne s'était jamais dit qu'elle était égoïste. Du moins, elle n'avait jamais pensé que faire prévaloir ses intérêts aux dépends de ceux des autres était quelque chose d'immoral. Au contraire, sa mère lui avait toujours enseigné de n'agir que dans le seul but de s'élever socialement, et c'est souvent un combat que l'on ne peut mener à son terme que si l'on est profondément et irrévocablement égoïste.
Tout ce qui comptait pour Lydia, c'était de survivre pour voir le lendemain. Et si c'était une aspiration partagée par tous les humains, peu d'entre eux étaient capables comme elle d'y mettre le prix. Encore moins de ne pas regretter après coup … C'était ce qu'elle croyait au fond.
Combien de soldats ayant utilisé un ou plusieurs de leurs camarades pour se protéger pendant une bataille, au prix de la mort de ces derniers, reviennent au bercail rongés par la culpabilité, incapables d'accepter ce qu'ils ont pu faire, regrettant leurs actes … Souvent, on les retrouve un, deux, voire dix ans plus tard morts, tués par une maladie de source psychique ou suicidés par le même arsenal que l'ennemi a utilisé pour abattre leurs frères d'armes. On ne les compte plus ces gens-là, ces faibles-là.
Car sur le coup, lorsque le corps est parcouru d'adrénaline et que seul l'instinct de survie prédomine, on peut bien se dire que ce n'était pas si grave, que l'on n'avait pas le choix … Mais la parcelle de bonté et de morale qui sommeille en chacun de nous se réveille tôt ou tard, et nous récompense ou nous châtie selon nos actes.
Lydia avait ainsi toujours voulu, et voulait encore, se croire au-dessus de ces moutons incapables de tempérer leurs propres esprits… Elle voulait être différente, au-dessus de ces basses considérations qui sont finalement tout sauf inhumaines … Elle voulait se dire qu'elle, au moins, pouvait échapper à cette chimère qu'on appelle la conscience et qui taraude les autres membres de son espèce continuellement.
Après tout, tout est relatif, et la morale aussi.
En effet, selon là où on vit ou ce qu'on pense, ce qui est moral ou non peut varier comme la végétation d'un continent à un autre.
Mais il y a des actes qu'on ne pourra jamais considérer comme étant moraux, et qu'on ne pourra que regretter d'avoir commis, quelles que soient nos croyances et quelles que soient nos pensées.
Voyant le corps sans vie de William T. Spears à ses pieds, inconscient, mort, Lydia essayait donc de se convaincre que ce n'était pas de sa faute … Même si elle savait que c'était faux, même si le malheur de la situation résidait précisément dans le fait qu'elle savait parfaitement que c'était de sa faute …
Tout avait commencé lorsque ce bruit était venu à leurs oreilles, ce bruit d'un râle, d'un gémissement, d'un soupir de plaisir … Et pas n'importe quel plaisir. Il s'agissait de ce plaisir que seule la chair pouvait offrir.
Ils savaient tous les deux de quoi il s'agissait et presque en même temps, ils avaient senti un frisson parcourir leurs dos.
Même s'ils n'ignoraient pas ce que d'effroyable ce bruit présageait, ils avaient su y trouver un bénéfice. L'inconscient qui se livrait à cette pratique de bon matin allait recevoir une surprise encore plus incroyable qu'un soleil chaud au milieu de l'hiver anglais.
Ce bruit, qui une fois entendu ne pouvait être ignoré, les avait guidés vers une porte en fer au milieu d'autres, protégeant des pièces qui devaient servir de cachots …
D'un coup de sa baguette, William avait tenté d'ouvrir la porte. Mais contrairement aux autres avant elle, elle n'avait pas voulu céder.
- Il l'a scellée avec un sort, avait simplement dit le Dieu de la Mort en se tournant vers Lydia.
Cette dernière avait compris ce qu'il attendait d'elle et alors qu'elle formulait la pensée, la porte s'était tordue des deux côtés, devenant un mince écran qui ne cachait que superficiellement ce qui se passait à l'intérieur de la cellule. Voulant en finir au plus vite, William avait abattu le rempart fragilisé par la porteuse du Jade d'un franc coup de pied.
Soudain, et lorsque la lumière du Jade s'était intensifiée sur ordre de sa porteuse, ils avaient vu la scène.
Un homme était accroupi sur un lit, ses reins enfoncés dans ceux du squelette vivant en-dessous de lui. Il était tellement absorbé dans la dégustation de son plaisir qu'il n'avait pas entendu le bruit que la porte avait fait en se fracassant et qu'il avait continué son affaire, ignorant sa nouvelle audience.
Il avait semblé que ses propres gémissements l'assourdissaient car sa partenaire était muette comme la tombe qu'elle n'allait pas tarder à rejoindre.
Observant cette scène macabre, Lydia avait dû s'appuyer sur le cadran de la porte pour s'empêcher de tomber. En même temps qu'elle avait senti la nausée monter en elle, la lumière de son Jade avait diminué.
Puisqu'elle était choquée, ce fut donc William qui avait pointé sa baguette en direction de l'homme sur la couchette. Il lui avait lancé un sort efficace et il était tombé du lit, touché au dos.
Si Lydia avait été plus attentive, si la scène ne l'avait pas autant écœurée, elle aurait vu la grimace sur le visage du Dieu de la mort et elle aurait compris que le sort qu'il avait jeté sur ce Purificateur sans honneur n'avait pas fonctionné comme il s'y attendait.
La raison en était toute simple : ce lâche possédait un sort d'immunité qui le protégeait partiellement. Il n'allait donc pas pouvoir le tuer avec sa magie … Mais il comptait le faire souffrir, le faire atrocement souffrir.
Le salaud avait roulé sur le sol et ce ne fut que lorsqu'il avait vu les intrus qu'on avait pu lire la réalisation de la situation sur son visage.
- Ce n'est pas … Ce n'est pas ce que vous croyez ! s'était-il écrié, paniqué, cherchant à relever son pantalon.
Mais le corps qui respirait à peine sur la couchette du cachot l'avait entièrement démenti.
Ce qu'il avait fait découlait d'un mauvais calcul, un très mauvais calcul… Au bout d'une minute, il avait ainsi senti la douleur infligée à son dos commencer à prendre effet.
Une expression de souffrance avait peint tout son visage mais s'aidant de toutes ses forces avant que celles-ci ne l'abandonnent, il avait finalement relevé son pantalon pour qu'il couvre ses parties intimes et alors qu'une de ses mains avait bouclé sa ceinture défaite, son autre s'était activée à sortir de sa poche un objet …
Tandis que William avait pointé sa baguette dans sa direction, essayant d'abattre le champ de protection qui gardait ce sorcier insensible à ses sorts, ce dernier avait réussi à s'emparer de sa propre baguette et à sortir une pierre bleutée de sa poche.
Il avait ensuite jeté la pierre sur la couchette et un sourire s'était répandu sur son visage quand la pierre, au contact de sa porteuse, s'était mise à scintiller faiblement, confirmant pour Lydia et William l'identité de la malheureuse.
La porteuse du Jade avait assisté à la scène comme si elle n'y était pas, sentant des souvenirs fort pénibles la paralyser et l'empêcher de prendre la moindre décision. Si le Dieu de la Mort ne s'était pas trouvé à ses côtés pour la protéger d'un éclair de feu lancé par la baguette du Purificateur, sans doute y serait-elle restée.
Il l'avait protégé en la poussant sur le côté,et son bras avait été touché par le sort adressé à la jeune femme. Cette dernière s'était retrouvée précipitée sur le sol.
Cette action l'avait sorti de sa torpeur et l'avait jeté à nouveau dans la situation terrible qu'elle n'avait jamais quittée, dissipant le brouillard qui avait couvert sa vision en voyant cet homme sur ce corps en train de … en train de …
Elle n'avait même pas pu y penser sans avoir encore l'envie de vomir sur le sol.
Soudain, le Jade à son poignet avait retrouvé de sa brillance et elle avait foudroyé de son regard bleu acier le sorcier qui avait tenté de se lever.
- Ce n'est pas ce qu'on croit, n'est-ce pas ! avait-elle craché en se redressant.
Elle avait ordonné à sa pierre avec toute l'autorité qu'elle avait sur elle de mettre fin à la vie de cet impudent mais alors qu'elle allait l'enfermer dans des sables mouvants, sa pierre n'avait pas obéi…
- Quoi ? avait-elle lâché, les yeux écarquillés, et elle avait regardé le Jade qui brillait pourtant à son poignet avec stupeur.
Pas maintenant ! Pas maintenant ! Foutu Jade ! s'était-elle dit en voyant que ce qu'elle avait ordonné ne venait toujours pas.
Mais pour une fois, sa pierre avait eu une excellente justification pour sa désobéissance.
Car si William et Lydia avaient été entièrement centrés sur le Purificateur, ils avaient oublié l'arme la plus destructrice de ce dernier.
Pourtant, s'ils avaient simplement pris la peine de regarder derrière eux, ils auraient vu ces minuscules gouttes d'eau sortir de terre et descendre du plafond pour se réunir et former des flèches glacées qui luisaient dans le noir des catacombes, entourées par la magie qui les avaient constituées… Lydia ne s'en était rendue compte que lorsqu'elle avait senti la terre bouger en dessous d'elle et un mur sortir de terre pour la protéger. A cet instant, elle avait vu le corps de William. T Spears, sans aucune protection, être transpercé de ces flèches et tomber sur le sol lamentablement. Alors, elle avait réalisé que depuis toujours, elle n'avait jamais connu le sens du mot horreur.
Et maintenant, elle en était là. Profitant de son choc, celui de voir un Dieu de la Mort à ses pieds le corps mutilé par des flèches de glace qui s'incrustaient sous sa peau comme des parasites pour le détruire de l'intérieur, le Purificateur se releva et ordonna à sa poupée de chiffon d'en faire de même.
Ce ne fut que trop tard, cette fois également, que Lydia réalisa le danger qui marchait vers elle.
Et encore, cela ne se fit que quand sa vision périphérique l'alerta qu'un corps immense, qui faisait facilement le double de sa taille, se dirigeait vers elle depuis l'autre côté du cachot, du côté de la poupée de chiffon, de cette fille sans volonté.
Elle se retourna, toujours sur le sol, juste à temps pour voir ce géant dont la tête touchait presque le très haut plafond du cachot la surplomber, baisser son bras glacé pour la prendre par le col et la soulever.
Ne sentant plus la terre sous ses pieds, la jeune femme n'eut d'autre choix que de bouger ses jambes, essayant de retrouver l'équilibre et de penser, penser ! Elle voyait devant elle avec horreur cette tête sans visage, cette glace transparente et pourtant si vivante, et elle tremblait de tout son long.
Le grand monstre en glace la plaqua alors douloureusement contre le mur et elle eut si mal qu'elle aurait pu jurer que les os de son dos s'étaient fissurés et qu'aucune médecine n'arriverait jamais à les réparer tout à fait.
Le Jade à son poignet ne brillait plus. Elle avait trop mal pour lui prêter attention.
Malgré le manque d'air inhérent à la pression exercée par la main de ce géant sur sa gorge, Lydia parvenait pourtant à garder ses yeux ouverts et à faire rentrer de l'air dans ses poumons … Il fallait qu'elle résiste, qu'elle reste en vie.
- Le Saphir et maintenant le Jade … mais dîtes-moi, nous sommes gâtés ! entendit-elle rire de la part de ce Purificateur qui peinait à tenir debout.
Elle le vit trembler sur ses pieds, un rire moqueur mais bancal qui tournait en boucle dans sa bouche, comme s'il voulait démontrer qu'il n'était pas affecté par le sort de William… Mais il ne faisait que prouver le contraire. Lydia le trouvait pitoyable.
Il sentit apparemment le regard de dédain qu'elle lui lançait – comme si elle pouvait être dédaigneuse alors que sa vie ne tenait qu'à un fil – et son expression s'assombrit. Bien que difficilement, il s'approcha en titubant et plaqua sa baguette contre sa joue… Il alluma un feu inoffensif contre elle et détailla son visage une seconde.
La jeune femme put lire sur ses traits la surprise, puis la fascination. Détachant sa baguette de sa joue pâle, il la remplaça aussitôt avec le bout de ses doigts et caressa la chair tendre et délicate de son visage.
Sur le bout de ses lèvres gercées, Lydia lisait les mots qui se formaient mais qu'aucune voix ne prononçait …
Belle … Si belle … Lydia Rollington était si belle.
- Pour peu, ma belle, je t'épargnerais … Après tout, même si tu sembles avoir un sale caractère et une pierre instable, tu es magnifique … Tes lèvres…, et ce faisant il les caressa avec son pouce. Tes joues, ton regard, ton corps … Pour toi, on décrocherait les étoiles…
Il la contempla ainsi un instant, caressant sa joue, se perdant dans la perfection de ses traits.
Et puis …
Clack !
- Mais je n'aime pas tes yeux, ajouta-t-il après l'avoir giflée. Tes yeux me disent que ton âme est pourrie, irrémédiablement pourrie, et je lis sur ta bouche que tu dois être opiniâtre et insolente … Tu es un pavot, un poison.
Lydia aurait voulu le frapper mais elle ne pouvait pas bouger ses membres. Le manque d'air commençait à se faire sentir … Cependant, elle n'eut besoin pour exprimer sa haine d'aucun mot, d'aucun coup, car ses yeux tiraient à bout portant sur le porc en face d'elle, des coups assez forts pour le marquer à vie.
Il allait se souvenir de ses yeux même dans ses cauchemars.
- Ah, mais que vois-je sur ce visage de perfection ? De la haine, du mépris, et encore de la haine ! Pourquoi me hais-tu, ma belle ? Est-ce parce que tu m'as vu l'honorer ? Parce que tu es jalouse ?
Malgré elle, Lydia repensa à l'image encore toute fraiche de ce sorcier immonde sur le corps faible et délicat de cette jeune fille, de cette jeune fille qu'elle voyait assise au fond du cachot, regardant la scène sans la voir, prisonnière de son propre corps, le Saphir entre ses genoux squelettiques, vêtue d'une guenille sombre et le corps sale …
- P-p … pourquoi ? arriva-t-elle à lâcher malgré la prise du géant de glace sur sa gorge.
- Parce qu'elle ne peut se débattre et que c'est agréable de s'en prendre à une proie qui ne fuit pas constamment… Quoi que je lui demande, elle le fera sans sourciller … Le sort qui m'unit à elle durera jusqu'à ce que l'un de nous meurt et ce n'est pas prêt d'arriver … Mais en ce qui s'agit de ta mort à toi, ma belle, ma sublime beauté, elle ne saurait tarder. Après tout, nous n'aurons aucun mal à trouver parmi nos rangs une porteuse bien docile pour le Jade.
Soudain, l'emprise du géant de glace sur la gorge de Lydia se fit plus forte, plus oppressante, et à cause du manque d'air, elle dut fermer les yeux … La dernière chose qu'elle vit fut le visage moqueur de cet homme, le visage moqueur de l'injustice.
Qu'elle meure, soit ! Mais si elle devait mourir, elle les emporterait tous avec elle.
Alors que le sorcier tentait de saisir le Jade à son poignet pendant que le géant de glace l'étranglait, celui-ci se remit ainsi à briller, à briller d'une force qui éblouit totalement l'homme et le força à se couvrir les yeux et à reculer de plusieurs pas jusqu'à tomber par terre.
Ensuite, l'impensable se produisit. Le Jade invoqua son élément.
La Terre se mit à trembler.
Gaia se mit à trembler férocement, faisant vibrer les murs et le sol, vaciller la couchette simple qui tomba par terre et faisant s'effondrer le géant de glace… L'impact de la chute de ce dernier causa sa perte car il se brisa en mille morceaux de glace, glace qui redevint une simple eau.
N'étant plus retenue par le monstre, Lydia tomba.
Lydia tomba sur le sol tremblant, sentant le vertige et la nausée la submerger, et alors qu'elle reprenait tant bien que mal son souffle pendant que le vieux plafond déstabilisé faisait pleuvoir sur eux une pluie de poussière, elle vit justice se faire devant elle.
Une pierre se détacha en effet du plafond du cachot et tomba sur la tête du sorcier, lui écrasant le crâne. Le coup fut si précis et fulgurant qu'on aurait presque dit qu'il s'agissait d'une intervention divine.
Si Lydia n'était pas au courant de ce qu'il y avait après la mort, elle aurait été tenté par cet accident de croire à nouveau en Dieu.
Mais elle n'avait franchement pas envie de parler de spiritualité et de vent, surtout quand un toit bien concret allait lui tomber sur la tête.
Une fois son souffle revenu, son esprit se mit donc à réfléchir à toute allure pour essayer de trouver une solution. Elle sentait que si elle n'était pas frappée d'une illumination dans la minute, la mort viendrait à la suivante.
C'était pourtant elle qui avait provoqué ce tremblement de terre mais était-elle capable de l'arrêter ? Et après, si elle réussissait, comment faire pour que les fondations abimées ne craquent pas avant de rejoindre la sortie ?
C'était un casse-tête infernal. Folle de rage, elle frappa le mur, les dents serrées. Elle aurait voulu crier pour expier sa rage … Qu'allait-elle faire ? … Mais la question était plutôt : que pouvait-elle faire ?
Accaparée par ce problème, elle ne prêta plus aucune attention à la jeune fille qu'elle était pourtant venue secourir …
Incrédule, Lydia nota soudain que le plafond au-dessus d'elle s'était stabilisé et que la pluie de poussière cessait progressivement. Ce ne fut qu'à cet instant, cet instant où la peur disparue, qu'elle remarqua que le Saphir brillait d'une douce lumière bleue, d'une lumière d'espoir. Elle se retourna brusquement pour voir la jeune fille assise par terre tenir fermement sa pierre dans ses mains avec un visage concentré.
En la dévisageant, Lydia constata qu'elle n'avait plus rien à voir avec le squelette docile qu'elle avait vu une minute plus tôt … C'était comme si elle était devenue une autre personne, ou qu'elle était redevenue elle-même.
- Partez maintenant, l'entendit-elle lui dire, ne la regardant pas, alors qu'elle semblait toujours concentrée sur autre chose, sur une pensée fastidieuse.
Lydia fronça les sourcils et sa bouche s'entrouvrit pour lancer une question.
- Vous … Vous êtes revenue ?
- Il est mort, oui … Je suis libre présentement, confirma-t-elle d'une voix très douce. Partez maintenant, répéta-t-elle ensuite en la regardant avec des yeux bruns suppliants. Je ne crois pas que je vais tenir longtemps.
- Quoi ? Comment ? s'étonna Lydia. C'est vous qui empêchez le toit de nous tomber dessus ?
- J'ai placé des piliers tout autour des fondations pour supporter le bâtiment encore un peu, expliqua-t-elle. Le poids est grand alors mes piliers se cassent et je dois les alimenter pour qu'ils restent solides … C'est le défaut de mes créations : quand la glace se brise, si elle n'est pas rigidifiée dans la seconde, elle redevient eau et disparaît … Maintenant partez, s'il-vous-plait, je n'ai plus de force …
Lydia remarqua qu'en effet, le visage livide et les membres tendus de l'adolescente semblaient à bout. Elle puisait dans ses dernières ressources …
- Mais si je pars, vous allez …
Elle ne finit pas sa phrase, honteuse d'envisager un scénario dans lequel elle était aussi lâche.
- J'ai l'élément de la Terre, expliquez-moi comment faire et je pourrais vous aider. Nous pourrons partir toutes les deux d'ici ! lui proposa-t-elle, et alors qu'elle parlait, ses poings se serrèrent.
Lydia vit la dénommée Camille lui sourire tristement, puis secouer la tête.
- Ce serait trop long. Et puis, je suis handicapée, je ne peux pas marcher … Il n'y a que vous qui pourrez sortir à temps.
Le visage de Lydia pâlit car elle avait beau retourner le problème dans tous les sens, elle se rendait bien compte qu'il n'y avait aucune autre issue.
- Mais pourquoi ? Pourquoi faites-vous cela ? l'interrogea-t-elle finalement, incrédule.
- Vous en aurez fait autant pour moi, je me trompe ? lui demanda Camille avec un petit sourire.
Son interlocutrice baissa la tête, n'osant lui rétorquer que si les rôles avaient été inversés, elle aurait été loin de faire un tel sacrifice.
Elle s'aperçut alors que les mains de Miss Albertwood s'étaient mises à trembler, signe qu'elle allait craquer, et que si de son côté elle ne profitait pas de cette occasion inespérée de partir, ce serait trop tard …
Jetant un dernier regard à cette jeune fille qu'elle n'avait pas le temps de connaître, elle se mordit les lèvres.
- Pardon, et merci …
Lydia sortit à toutes jambes, courant comme elle n'avait jamais couru pour trouver l'escalier, le monter, et fuir … En traversant les catacombes, elle voyait parfois les piliers que Camille avait placés. Ils étaient étonnamment grands, et bien qu'ils se fissurassent souvent à cause du poids monumental qu'ils devaient soutenir, une force invisible les réparait aussitôt pour leur permettre de tenir encore, encore un peu…
C'était cela qu'on pouvait faire en maîtrisant parfaitement son élément, réalisa Lydia. Elle se dit alors qu'elle aussi, elle tendrait un jour à ce parfait contrôle sur l'élément de la Terre.
En arrivant vers le bâtiment principal en haut, elle rencontra dans sa course un Ronald qui faisait le chemin en sens inverse. Tandis qu'ils se croisaient, ils échangèrent un funeste regard, et tout fut dit … Elle n'eut pas besoin d'expliquer pourquoi elle n'était pas avec son compagnon.
Ronald, même si sa figure s'était rembrunie, ne perdit pas le sens des priorités et prit le corps svelte de Lydia dans ses bras pour la soulever.
- Si nous volons, ce sera plus rapide.
Aucun autre mot ne fut échangé.
Et effectivement, ils arrivèrent à rejoindre la porte rapidement. En l'espace d'une minute seulement, ils retrouvèrent la lumière grisâtre de ce jour hivernal pour voir que dehors les attendait une horde de Dieux de la Mort satisfaite du fait de leur réussite complète de leur côté !
Lydia les vit lancer des éclairs dans le ciel sombre avec leurs baguettes et rire à gorge déployée… Elle eut alors encore l'impression d'être totalement à part de tout ce monde.
Ronald l'avait déposée sur l'herbe mouillée et s'était empressé de s'éclipser … Pendant qu'elle cherchait Joe du regard au milieu de ces grands hommes vêtus en noir, un frisson parcourut soudain son corps entier en entendant un bruit monumental de fracas.
Toute l'assemblée, une seconde auparavant si joyeuse, devint silencieuse et tous se retournèrent pour voir le bâtiment, cette fausse cathédrale, s'effondrer et tomber sous son propre poids.
Lydia contempla la scène sans bouger, sans cligner des paupières, et cela lui demanda toute sa force pour ne pas tomber à genoux sous le coup de la culpabilité.
Camille était sans doute morte …
Dire que c'était elle qui était venue la secourir mais qu'elle avait fini par se faire sauver à la place… Comment cette Camille avait-elle pu faire une chose pareille ? Comment peut-on se laisser mourir ainsi, sans se battre, sans même essayer … ? La situation avait été très complexe et sans doute aurait-il été difficile de s'en sortir toutes les deux … Mais …
Mais elle avait beau y réfléchir, elle ne trouvait pas un seul scénario dans lequel Miss Albertwood et elle-même auraient pu s'en sortir ensemble.
Camille n'arrivait pas à marcher, et encore moins à courir, donc elle n'aurait pas pu monter l'escalier … Et Lydia de son côté, qui ne connaissait rien des fondations du bâtiment et avait très peu d'expérience avec le maniement de son élément, n'aurait pas pu seconder ou encore prendre le relais en aidant la porteuse du Saphir à soutenir une aussi importante bâtisse …
Elle se sentait pourtant mal, si mal, et pas seulement parce qu'Alexandre Albertwood allait mettre ses menaces à exécution …
A cet instant, elle vit la figure d'un enfant entre deux Dieux de la Mort qui discutaient de ce qui venait tout juste de se passer, et elle le reconnut.
Ils échangèrent un regard et Lydia vit l'œil bleu de Joe virer au rouge pendant qu'il se retournait pour s'enfuir quelque part, loin d'elle, loin de tous …
Elle ne comprenait rien, elle ne comprenait vraiment plus rien …
Elle s'assit sur l'herbe humide, ne se souciant pas de la saleté, et rejoua les événements qui s'étaient passés dans sa tête … Elle avait échoué, et lamentablement. Elle enfouit sa tête brune entre ses mains et essaya de comprendre pourquoi elle se sentait aussi mal.
Maintenant, ce n'étaient plus les menaces d'Alexandre qui la rendait malade. C'était autre chose … Quelque chose qu'elle n'arrivait pas à cerner malgré tous ses efforts.
Rien que pour moi, rien que pour ce que j'ai fait.
Depuis le départ, elle avait l'impression de tout avoir échoué, de tout avoir raté … Comme si son parcours n'était qu'une succession d'erreurs et d'approximations … Levant la tête pour regarder le Jade à son poignet, elle se demanda ce que cette pierre pouvait bien lui trouver.
Bien sûr, elle était belle, elle était intelligente, elle était cultivée, et toutes ces qualités l'avaient prédestinée à devenir une véritable étoile … Alors pourquoi n'était-elle que cendres maintenant ? Ou pourquoi tout ce qu'elle avait cru exceptionnel s'était-il révélé si stupide au final ?
Après tout, Camille Albertwood avait beau être une petite fille laide et oubliable, Lydia avait l'impression de n'être rien par rapport à elle. Camille avait pratiquement donné sa vie en échange de la sienne. Camille était morte pour elle alors qu'elle ne la connaissait même pas.
Lydia n'aurait pas pu en faire autant.
Si elle avait été Camille, elle aurait été si amère à la perspective de la mort qu'elle aurait précipité la chute du bâtiment pour les écraser toutes les deux, rien que pour ne pas mourir toute seule …Elle aurait été égoïste au point de le faire, c'était certain.
Soudain, il se mit à pleuvoir.
Lydia leva les yeux et vit un amas de petites gouttes tomber d'un ciel gris.
Goutte par goutte, goutte après goutte.
Une goutte tomba sur son œil et se mit à couler le long de sa joue.
La première fut une goutte de pluie. Si seulement elle avait pu en dire autant pour les suivantes.
…
Lorsque Lydia rentra chez le comte Trancy ce soir-là après un long voyage de retour, elle s'attendait à retrouver son lit et sa chambre assignés et à y dormir pendant des jours, des années peut-être …
Joe ne lui avait adressé aucun mot ou regard depuis que le bâtiment, repaire des Purificateurs, s'était effondré sur la tête de Camille Albertwood … Effondré après que Lydia ait, dans un mouvement de désespoir et dans une envie de revanche, provoqué un tremblement de terre sans pareil. Elle était consciente que si elle n'avait pas agi ainsi, certains seraient venus essayer de sauver Camille et qu'ils auraient eu une chance de la libérer de son enfer. Mais …
Mais lorsqu'elle avait cru tout perdre, mourir au début de sa vingtaine, elle avait été prise d'un élan qui l'avait poussée à tout détruire, comme si elle voulait rire au nez d'un destin inexistant.
Maintenant, la jeune sœur d'Alexandre était définitivement morte et enterrée et il n'y avait rien à faire.
Tandis qu'elle traversait le hall d'entrée de la demeure des Trancy, elle vit alors surgir du haut d'un escalier le comte en personne qui enfilait son manteau en dévalant les marches. Il avait, en contraste total avec la mine ravagée de son invitée, un sourire radieux et des yeux pétillants.
Lydia était agacée de voir que cet humain oisif n'avait aucune conscience des réalités. Elle voulait le remettre sur terre, quitte à lui annoncer la nouvelle d'une façon peu cérémonieuse.
- Où allez-vous, heureux comte ? demanda-t-elle d'une voix tranchante de sarcasme.
Arrivé en bas de l'escalier, à quelques mètres d'elle, il courut dans sa direction et la prit dans ses bras, ignorant ce qu'elle venait de lui dire.
- Oh, je vous attendais ! dit-il en déposant deux baisers sur chacune de ses joues. Oh, merci ! Merci, Lydia Rollington !
La jeune femme fronça les sourcils … Ce nigaud n'avait-il pas encore entendu qu'elle avait provoqué un massacre ?
- Merci ! Je savais que vous pouviez le faire … ! reprit-il avec un large sourire. Ne vous en faîtes pas ! Vous serez largement récompensée !
- Mais … ! voulut objecter la porteuse du Jade.
- Pas de modestie ! On vous le repaiera au centuple, moi et Alex ! Je vais le voir pour fêter l'événement, voulez-vous venir avec moi ?!
- Comment … ? demanda-t-elle, perdue.
Alois Trancy sembla enfin remarquer que son interlocutrice n'était pas sur la même page que lui et il arqua un sourcil.
- Je vais voir Alex – enfin Lord Albertwood – pour fêter le retour de sa sœur autour de petits gâteaux et d'un peu de champagne ! Vous viendrez ! Mais venez, dit-il en la tirant par le bras. Vous avez réussi à la libérer du maléfice, vous êtes l'une des invités d'honneur ! Il vient tout juste de m'appeler pour m'annoncer l'agréable nouvelle ! Que les téléphones sont pratiques d'ailleurs … Tout le monde devrait en avoir, même si c'est lourd et que ça coute une fortune à installer, même quand on est fortuné …
Regardant le visage enchanté du comte, Lydia se demanda si une ou deux pierres n'étaient pas tombées sur sa propre tête. Ce qu'il lui annonçait avait tout l'air d'un piège, ou encore d'une mascarade.
- Vous dîtes que … Que Miss Albertwood est chez elle au moment où nous parlons ? questionna-t-elle prudemment.
Il pencha la tête vers elle, stupéfait.
- Où voulez-vous qu'elle soit ?
- Comment y est-elle arrivée ?
- Les Dieux de la Mort l'y ont menée, pardi ! Après, je ne connais pas les détails mais quelque chose a dû se produire … C'est l'une des raisons pour lesquelles je me rends chez Alex ce soir. Je vais apprendre ce qui s'est passé, et on va s'amuser !
- Je n'en doute pas, marmonna Lydia, déboussolée.
- Mais si vous ne voulez pas venir, tant pis ! ajouta soudainement Alois. Il y aura d'autres occasions.
Lydia hocha la tête comme un automate. Perdue comme si on venait de lui annoncer que le ciel était vert et de lui en montrer la preuve indiscutable.
- D'accord, sourit-il.
Et il s'en alla, valsant vers la porte.
Pendant ce temps, la jeune femme resta debout un long moment, ignorant les domestiques qui la dévisageaient étrangement … Elle était plongée dans un autre monde, une autre fantaisie.
Camille avait donc survécu, à moins qu'elle n'ait rêvé son échange avec le comte Trancy … Mais si c'était vraiment le cas, comment cela s'était-il produit ?
D'abord, il était assez improbable qu'un Dieu de la Mort l'ait sauvée car le bâtiment s'était effondré et son corps aurait été trop abimé pour pouvoir lui rendre son âme ou la ressusciter … Alors comment ? Qui donc avait fait une chose pareille ? Quel être assez rapide et puissant avait-il pu la récupérer avant que tout ne tombe ? Et surtout pourquoi ?
Elle grimaça de douleur et porta sa main à son front … La fatigue, couplée à ce problème épineux, lui offraient une migraine atroce.
Il fallait vraiment qu'elle aille se reposer. Tout finirait par avoir une réponse.
Tôt ou tard.
…
Ce fut une scène bien étrange à laquelle assistèrent les domestiques de la demeure des Albertwood ce jour-là. En plein hiver, à l'entrée de la somptueuse maison, on sortait à grande peine d'une voiture un homme chaudement vêtu, maigre comme tout, pour le mettre sur un fauteuil-roulant et l'entraîner rapidement dans sa chambre, voulant lui épargner le froid de l'hiver.
On le mena directement dans la chambre du maître sous ordre de Miss Kavioski qui ne tenait pas en place depuis l'annonce de sa venue.
- Pourquoi toute cette agitation ? Qui vient d'arriver ? demanda la fille de cuisine alors que les servantes, dans un coin réservé aux domestiques, étaient toutes en effervescence.
- Mais t'es une gourde, ma parole, lui lança une de ses collègues. Il s'agit du duc !
- Du duc ? Mais le duc est dans son bureau !
- Lord Alexandre Albertwood n'est pas duc ! la corrigea une autre. Certes, c'est lui qui tient la bourse et les affaires, mais c'est son père qui a le titre et la propriété … !
- Oh … ! fit la nouvelle recrue, étonnée. Donc le père de Lord Albertwood n'est pas mort en fait ? Mais pourquoi il n'était pas là avant ?
- En fait, il est malade, vraiment très malade. Il ne finira pas cet hiver alors son fils a voulu le ramener à la maison, lui répondit-on.
- Que c'est gentil de la part du Lord ! s'étonna la fille de cuisine, ingénue. Vouloir aider son père et le voir mourir près de lui, c'est tellement gentil ….
- Et il est si beau ! approuva une autre servante. Dîtes, fit-elle en se tournant vers ses collègues, pensez-vous qu'après l'obtention du titre, il va se marier ?
- On dit qu'il fait la cour à une certaine Valérie Grey. En plus, les deux familles s'entendent bien, ça ne m'étonnerait pas qu'ils se marient dans l'année !
- L'année de la mort de son père, mais c'est impossible ! ajouta une autre.
- Donc il resterait du temps pour essayer de mettre le grappin dessus … ! s'amusèrent-elles.
Pendant que ses pauvres domestiques se nourrissaient de rêves aussi impossibles les uns que les autres, Alexandre était en train de palper des papiers bien tangibles, de lire des mots bien sensés … Cela lui avait pris un peu d'efforts pour sortir son père de cet asile … Et même s'il payait grassement pour qu'on garde cette raclure le plus loin possible de lui, on ne l'avait pas pour autant laissé le reprendre sans justifications. Et puis quoi encore, des petits gâteaux ?
Ces médecins se prenaient vraiment pour des génies. Ce n'était pas parce qu'ils avaient passé dix ans à pourrir leurs crasseux derrières sur des bancs poussiéreux et à se gaver de leçons qu'ils devaient impérativement se prendre pour des gens importants. Or, finalement et bien malgré lui, Alexandre avait dû accepter qu'un des leur passe de temps à autre pour s'assurer de la santé de son père.
Celui-ci était d'après son médecin traitant très fragile et la moindre secousse, qu'elle soit physique ou émotionnelle, pourrait lui couter la vie … Bien sûr, et pour le plus grand dam d'Alexandre, ce n'était pas si simple.
Il savait son père plus robuste qu'un cheval car il partageait cette constitution si solide que possédaient tous les Albertwood. Il était impossible que de simples mots ou qu'un petit mouvement parvienne à le tuer …Ce serait trop beau, presque romanesque, et Alexandre n'aimait pas vraiment les romans.
S'il avait ramené son père sous son toit, c'était pour hâter le départ du vieux vers l'autre monde … Il savait comment s'y prendre sans attirer les soupçons. D'ailleurs, il devait se dépêcher, il avait une dette à honorer.
- Tu es sûr ? lui demanda son amante quand la nuit-même, il lui fit part de son plan.
- Ce n'est pas comme si on avait le choix … Et puis, après tout ce qu'il a fait, ce serait une punition juste, tu ne trouves pas ?
Elle n'avait pas l'air convaincu mais elle ne voulut pas attiser le feu déjà ardent de la colère du jeune homme. D'un autre côté, elle savait qu'elle devait s'y résoudre sans litiges de conscience, étant celle qui l'avait poussé à cette extrémité.
- Et tu ne seras pas triste ? lui demanda-t-elle néanmoins à nouveau.
- Non, répondit-il simplement. Pour que je perde mon père, il faut bien que j'en ai un.
- Moi, quand mon père est mort, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps …
- Ton père devait t'aimer, au moins … Tout ce que le mien avait pour moi n'était rien d'autre que du ressentiment.
- Mais toi, l'aimes-tu ?
Il ne répondit pas et regarda ailleurs.
Maria eut ainsi sa réponse.
Son Ange lui sourit néanmoins et ils s'embrassèrent à nouveau, le cœur lourd.
…
Tick ! Tock !
L'horloge donnait l'heure mais personne ne prenait la peine de la regarder. Comme si tout le monde vivait hors du temps à présent.
Lorsque la porte s'ouvrit, révélant un jeune homme blond portant un plateau de thé, l'homme malade allongé dans son grand lit ne bougea pas.
Le jeune homme posa le plateau sur une table non loin du lit du souffrant et dos à ce dernier, prit la parole.
- Bonjour, père.
- Alexandre William, venez vous assoir à côté de moi, lui demanda une voix enrouée.
Le jeune homme blond s'exécuta et prit place sur la chaise placée juste en face du lit de son père.
Sur ce grand lit, le plus grand de la maison en fait, et dans cette pièce si luxueuse et ancienne, se tenait un corps maigre, vêtu de blanc et une tête de la même couleur posée sur un oreiller immense. Le vieil homme au visage tracé de rides comme la carte d'un grand voyageur de plis pouvait à peine tenir ses paupières ouvertes.
Ses vieux yeux étaient pourtant plus verts que jamais alors qu'il dévisageait la chair de sa chair assise à côté de lui.
- Vous avez toujours l'air aussi pédant, dit-il à ce fils qui ne disait mot. Comme quoi … Cough !
Il s'interrompit pour tousser.
Cough ! Cough ! Cough !
Excédé, Alexandre détourna les yeux et fit semblant de ne pas être trop dégoûté.
- Comme quoi, reprit son paternel après avoir épuisé ses poumons. Votre sang est noir.
- Je l'ai hérité de vous, c'est bien normal.
- Je vous trouve bien assagi d'un coup … Vous n'êtes jamais sage, que s'est-il passé ?
- Je ne suis pas sage, père, vous avez raison. Mais j'essaye d'y tendre. D'un autre côté, j'imagine que je n'aurais pas pu rester imbécile et blanc bec en ayant à porter le poids de votre héritage si particulier.
Un sourire fin, subtil peignit alors les lèvres blanches du duc.
- Vous ne changerez jamais, laissa-t-il entendre. Même si vous essayez de vous draper de discernement, vous ne pourrez jamais cacher à quel point vous êtes vide à l'intérieur.
- Je crois que nous avons déjà eu cette discussion, lui rappela son fils calmement, ne voulant pas envenimer la situation.
- Celle où vous m'avez allégrement insulté, peut-être ?
- Je n'en suis pas très fier mais je n'avais pas d'autres choix. J'étais dépité.
- On a toujours le choix, jeune homme, vous devez l'apprendre. Quand allez-vous vous défaire de cette sensibilité de femmelette ?
-Pour apprendre ces leçons, cher père, encore faut-il avoir un enseignant qualifié … Un véritable homme, un homme qui veut notre bien. J'ai le malheur de ne pas avoir l'un de ces spécimens sous le coude en ce moment.
- Et quand vous l'aviez, vous l'avez rejeté et vous vous êtes comporté en jeune homme dépité, lâcha le duc Albertwood.
- Comme vous me l'avez si bien fait comprendre, la perfection est une étoile que mes mains de malpropre ne caressent que pour briser.
- Ne jouez pas aux humbles avec moi. Vos métaphores à double tranchant vous trahissent, le prévint son père.
Ce fut au tour d'Alexandre de sourire et il regarda à nouveau de côté.
- Ma sensibilité est sans doute à blâmer, rétorqua-t-il d'un air absent et d'une voix rêveuse.
- Votre sensibilité féminine ! corrigea le duc. En vous, il y a une part de féminin qui vous empoigne le cœur et le tord, vous rendant insensible aux autres et à leurs ressentis… La femme ne sent que les élans de son propre cœur traitre, ce cœur tourniquet. Elle ne peut aimer deux printemps d'affilés !
- Je vous trouve bien virulent à l'égard du féminin, comme si chacun n'avait pas une part de femme en lui. Nous avons pourtant tous une mère, père, lui rappela son fils. Nous, hommes, ne sommes que le fruit de leur arbre. Pourquoi dénigrer notre première maison ? Il faudrait, au contraire, chérir cette part importée de nous-mêmes, la chérir pour comprendre celles que nous aimons.
- Vous ne comprenez pas, mon fils. C'est le masculin qui créée le féminin, le définit. Un homme est entier, une femme est à compléter.
- C'est un honneur que de compléter une femme, mon père, c'est un honneur que de la révéler au monde… Nous ne sommes que l'instrument de leur grandeur, ceux qui taillent les contours de leur beauté pour les rendre éblouissantes. Finalement, la nature nous a fait serviteurs et elles reines.
Le duc soupira en secouant la tête.
- Arrêtez vos simagrées, Alexandre William, ou je finirai par croire que vous avez foi en vos propres mots …
- Mon père, il est vrai que vous avez vécu des moments difficiles mais cela ne vous donne pas le droit de dénigrer la moitié de notre espèce pour autant, rétorqua le fils.
Le duc eut un sourire en coin et d'une certaine façon, le Lord se sentit tomber dans un piège.
- Mon fils, d'où vient ce changement ? Je ne vous ai jamais vu tenir un tel discours plein de bons sentiments et de délicatesse avant … Vous avez toujours plus au moins été une crapule égocentrée. Qu'est-ce qui vous a remis sur un chemin plus digne ?
Le jeune homme roula des yeux, devinant que son père avait toujours la supériorité dans leurs échanges malgré son état de santé.
- J'ai appris des choses récemment, répondit-il simplement. Et après, je me suis rendu compte que je ne pourrais plus vivre comme avant de les connaitre.
- Quelles sont ces choses, mon fils ?
- Que j'avais une sœur, par exemple.
Le duc leva un sourcil.
- Croyez-moi, Alexandre William, je suis le premier surpris de l'importance que vous accordez à une telle révélation. Je croyais que vous seriez ennuyé de devoir vous occuper d'une autre personne que vous-même par simple obligation familiale.
- Vous aviez tort, de toute évidence, répondit froidement Alexandre. Croyez-le ou non, j'étais très heureux de la nouvelle … Mais j'étais beaucoup moins heureux de savoir ce que vous avez fait subir à ma seule et unique sœur, votre seule fille qui plus est. Comment peut-on faire cela à son propre sang, mon père ? Et vous qui n'arrêtiez pas de me parler de l'importance du devoir familial !
La figure du duc s'assombrit et il serra les draps blancs dans ses poings pour ne pas perdre contenance.
- C'était une erreur … Mais à la naissance de votre sœur, il planait un voile d'ombre si épais sur sa véritable filiation que j'ai commis une décision fort regrettable. Heureusement, Madeleine m'a sauvé du regret monstrueux subséquent à un tel acte.
- Vous vouliez tuer une enfant simplement parce que vous doutiez de sa parenté avec vous ? questionna son fils, les traits tirés par le dégoût.
Jorge n'y accorda aucune attention.
- Alexandre, pourriez-vous me rappeler les armoiries de notre famille ? Quel est l'animal dont on retrouve la tête accrochée dans votre bureau, juste au-dessus de la cheminée ? lui demanda alors son père.
- Le lion, répondit le jeune homme sans réfléchir.
- Et les lions, dans la nature, tuent les lionceaux des mâles concurrents. C'est une question d'honneur.
Alexandre voulait vraiment demander à son père où était l'honneur dans un infanticide, quelles que soient les raisons et les circonstances. Mais il sentait que ce serait peine perdue que de tirer vers le haut les paradoxes de son père. Il connaissait ce dernier assez bien pour savoir qu'il était aussi têtu que lui-même.
- Une question d'honneur, ou de jalousie ? demanda-t-il à la place.
- Que voulez-vous dire par là, jeune homme ? répliqua son père, de cette même voix menaçante qu'il utilisait quand il était petit pour l'empêcher de franchir la ligne rouge.
Mais Alexandre n'était plus un enfant. Et aujourd'hui, c'est lui qui allait fixer la ligne rouge.
- Je veux dire par là, reprit-il avec la confiance d'une personne en contrôle, que si j'avais des doutes sur la fidélité de mon épouse, je serais furieux … Et si je l'aimais vraiment, profondément, infernalement, je ne serais pas à l'abri de trouver le crime passionnel séduisant …
- Ce n'est pas de la passion, c'est de la raison, rétorqua alors le duc. Que diraient les gens si l'enfant ne ressemble pas à son père supposé ?
Ce fut à cette réplique qu'Alexandre comprit que le dilemme de son père n'était pas seulement lié à son amour pour sa mère mais aussi à son obsession avec le qu'en-dira-t-on … Il ne l'avait pas réalisé quand il était enfant, n'ayant pas le recul suffisant, mais beaucoup de ce qu'avait fait son paternel était plus ou moins lié à sa volonté de garder la face auprès des autres … Comme si cela pouvait tout justifier.
- Certes, ce serait fâcheux d'élever l'enfant d'un autre et de devoir supporter les murmures de la société mais … Mais rien que d'un point de vue humain, rien que pour cette charité que vous avez promue toute votre vie, cela ne serait-il pas plus supportable de passer pour un cocu aux yeux du monde que comme un meurtrier à ses propres yeux ? Je ne parle pas pour vous, mais en ce qui s'agit de moi-même, moi que vous trouvez si égoïste et crapuleux, je ne pourrais pas me regarder dans une glace si je tuais un enfant, un nouveau-né, un être innocent … !
Clack !
La gifle fut si forte qu'elle lui fit voir des étoiles et marqua sa joue d'un rouge vif. Malgré l'envie qu'il avait de masser son visage pour soulager la douleur, il garda ses bras baissés et fixa ses chaussures pour ne pas croiser le regard vert flamboyant de son père qui s'était vivement redressé malgré sa faiblesse.
- Taisez-vous ! Impudent !
Alexandre resta impassible et muet. Il n'allait pas céder, pas maintenant.
- Vous ne savez pas de quoi vous parlez ! lui cria-t-il ensuite. Vous n'en savez rien, vous, cœur de glace ! Vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer une femme plus que tout ! Tout lui donner ! Tout lui sacrifier ! Pour finalement vous rendre compte qu'elle en aime un autre ! Qu'elle ne veut pas de vous ! Comprenez-vous ? Comprenez-vous ce que c'est que de devoir élever l'enfant d'une telle crapule ?!
- Mais Camille est votre fille ! lui rappela Alexandre, malgré lui touché, et voulant le rappeler à l'ordre. Elle vous ressemble, elle a votre visage !
- Mais je ne pourrais la voir comme telle ! Pour moi, elle ne sera jamais ma fille ! Si vous le voulez, Alexandre, vous pourrez toujours la garder, l'aimer comme une sœur … Mais moi, je ne l'aimerai jamais !
- Mais m'avez-vous seulement aimé, moi, moi qui ai vos cheveux et votre taille, moi, votre fils ? voulut soudain savoir Alexandre.
C'était une question qu'il avait posée sans s'en rendre compte, le petit garçon en lui exigeant de connaître enfin la vérité.
Le duc hésita et ce fut déjà une réponse bien suffisante pour le jeune homme.
Alexandre soupira et baissa les yeux. Il voulait refouler les sentiments en lui, les chasser, les enfermer … les garder loin, le plus loin possible !
Quand il reprit le contrôle, il leva la tête et sourit poliment à son père toujours furieux.
- Père, voulez-vous une tasse de thé ? lui offrit-il.
Avant même d'entendre la réponse, il se leva et alla à la table sur laquelle reposait le plateau qu'il avait apporté plus tôt. Dans les deux tasses de ce service bleu de chine, il déversa le contenu de la théière.
- Voulez-vous du sucre ?
- Trois, répondit le duc d'une faible voix.
Alors qu'il ajoutait les trois cubes de sucre demandés, Alexandre sortit discrètement de sa veste un flacon au liquide transparent qu'il déversa dans une des deux tasses, cette même tasse qu'il tendit ensuite à son père.
- J'espère que ce breuvage sera à votre convenance, mon père, déclara-t-il froidement.
Ne se doutant de rien, le duc prit la tasse offerte par son fils et en but une gorgée.
- Le thé vous plait-il ? questionna Alexandre en reprenant sa place à ses côtés, sa propre tasse entre les mains.
- C'est du thé d'Inde, distingua justement le duc. Ne nous fournissons pas en Chine d'habitude ? Avez-vous changé les traditions ?
- Oui, en somme, reconnut Alexandre. Mais le fait est que je suis un britannique patriote, mon père, et que je ne me fournis que dans nos colonies. Les Indes sont en plus un excellent producteur …
- Hmm, lâcha le duc. Je n'approuve pas pour autant.
- Si seulement, sourit légèrement son fils.
Si seulement votre avis avait de l'importance …
Quelques minutes après avoir fini sa tasse de thé, le duc demanda à son fils de partir pour pouvoir dormir. Le matin du lendemain, on annonçait le décès du duc Jorge Albertwood.
Alors que les médecins faisaient l'autopsie de son père, on lisait sur le visage du nouveau duc une tristesse à peine palpable. Certains disaient qu'il était très digne de garder la face malgré le malheur qui le frappait, d'autres pensaient qu'il était plus content de devenir duc que triste de perdre son père et tous y allèrent de leur petite théorie personnelle pour justifier une telle froideur.
À l'intérieur, à l'opposé complet de sa mine renfrognée, Alexandre Albertwood n'était que jubilation.
Sa sœur était sauvée. Le contrat avec les êtres supérieurs était rempli et c'était tout ce qui comptait …
Ou du moins, c'était ce qu'il essayait de se faire croire. Le flacon dans sa poche devenait soudainement très lourd à mesure qu'il pensait à ce qu'il venait de perdre …
Cependant, il n'eut pas le temps de souffrir car en fixant un jeune médecin en particulier penché sur le lit de son père, il se disait qu'il avait un nouveau problème à résoudre.
… Fin du Chapitre …
Les commentaires sont toujours appréciés.
