Merci beaucoup à Pommedapi d'avoir corrigé ce chapitre. Comme d'habitude, je vous recommande ce qu'elle écrit.
Merci à Jess, SeptembersNow, et IncredibleB d'avoir commenté cette histoire. Ça fait chaud au cœur.
Bonne lecture !
Chapitre XXIV
- Camille, est-ce que tu vas bien ? lui demanda Alexandre.
La jeune fille hocha la tête et un faible sourire se dessina sur ses lèvres fines. Son grand frère lui rendit son sourire, et même s'il croyait qu'elle aurait encore besoin de temps pour se rétablir complètement, il n'avait aucun doute sur le fait qu'elle allait tôt ou tard redevenir sa sœur chérie, pleine de vie et d'entrain. Bientôt, tout cela serait derrière eux : les pierres, les démons, les guerres … Et ils vivraient heureux. Aussi heureux qu'ils le pourraient après avoir vu l'enfer de si près.
Adossé à la porte blanche de la chambre rose de Camille, Joe regardait la scène de son œil valide, déchiffrant les sous-entendus transmis entre ces deux êtres qui n'avaient pas besoin de se parler pour se comprendre … C'était quelque chose que l'on ne peut partager qu'avec les gens de sa famille, avec ses frères et sœurs … Lui aussi, à une certaine époque, communiquait ainsi avec Maria. Il s'en souvenait difficilement… cela remontait à si loin !
Le petit garçon se demanda alors, en jouant avec le Rubis suspendu à son cou, pourquoi la vie n'était pas semblable à une route, pourquoi on ne pouvait pas s'arrêter parfois pour s'attarder sur un paysage plaisant, pourquoi on ne pouvait pas rebrousser le chemin et revenir à des moments de joie ou essayer de changer la façon avec laquelle on est arrivé à un certain endroit …
Mais si la vie était une route, on ne pouvait la prendre que dans un sens et derrière, il y avait un vilain bandit qui pressait le bout de son revolver contre notre dos pour nous forcer à avancer … Le pire dans l'histoire, c'est que même en obéissant à ce bandit, on savait qu'il allait finir par tirer un jour et que la mort était inévitable.
Il soupira. C'était misérable. Pourquoi exister si c'est pour mourir à la fin ? Ce n'était pas un arrangement honnête.
Il était à deux doigts de souhaiter l'existence d'un dieu créateur, rien que pour avoir quelqu'un ou quelque chose à blâmer pour cette infamie qu'était la vie humaine.
Il releva ensuite les yeux et se recentra sur l'image d'Alexandre et de Camille qui parlaient de futilités trop légères pour que ce soit une conversation normale. Elle, assise sur son lit, couverte complètement comme si on avait peur que le courant d'air ne la brise et lui assis à son chevet, à veiller au moindre de ses désirs comme un laquais…
Ils avaient les mêmes yeux et le même amour l'un pour l'autre dans leurs prunelles.
Alexandre avait peut-être raison … Si c'est pour aimer, la vie en valait peut-être la peine.
Ou peut-être pas.
La vie de Joe dans la demeure des Albertwood était finalement tout sauf inoccupée.
Sans aucune influence extérieure, Alexandre l'avait fait mettre sous la garde de Miss Kavioski pour qu'il ait une éducation convenable, des bases solides sur lesquelles il pourrait bâtir des châteaux de connaissances plus tard. Joe avait beau savoir lire et compter, ce n'était pas assez pour intégrer l'une de ces prestigieuses écoles pour jeunes garçons qui formaient l'élite de la société.
C'était ça ou la rue. Alexandre s'était fait comprendre.
Joe voyait bien qu'il fallait devenir un intellectuel pour pouvoir gagner sa vie dans le futur de toute façon.
Honnêtement, il était reconnaissant. Il préférait rester à une table toute la journée, à écouter une vieille sorcière lui parler de fractions et de grammaire latine plutôt que de voler des gens dans la rue. Il fallait être un abruti fini pour refuser une éducation gratuite et une chance de se réaliser par celle-ci.
D'un autre côté, il se demandait pourquoi Camille et Alexandre ne portaient pas Miss Kavioski dans leurs cœurs. Joe la trouvait très compétente, surtout quand elle le complimentait.
Elle semblait impressionnée par la rapidité avec laquelle il assimilait des sujets très complexes et à avoir une élocution parfaite dans toutes les langues qu'il apprenait … Enfin, ce n'était pas comme si c'était compliqué de parler mieux que Camille … On devinait qu'elle était française à chaque R et à chaque T, sans parler de sa diction qui laissait à désirer …
De façon détournée, Miss Kavioski lui avait ainsi fait comprendre que la petite sœur d'Alexandre Albertwood était loin d'être l'élève la plus brillante qu'elle avait eu l'occasion de prendre en charge. Joe lui donnait raison en admettant que Camille n'était pas un génie, mais il la remettait à sa place quand elle la critiquait malgré tout.
C'était vrai que Camille n'était pas une flèche… Mais il n'échangerait une amie comme elle contre rien au monde.
Il continua donc de la regarder … Son visage amaigri, son sourire forcé, son air fatigué … Et il se demanda si un jour, cette chose redeviendrait la jeune fille pétillante qu'il avait eu la chance de connaitre.
Après qu'Alexandre ait fini de discuter avec sa sœur, il sortit de sa chambre, accompagné de Joe, pour la laisser se reposer. Tous les deux espéraient qu'elle profiterait de ce temps pour dormir un peu mais Camille ne posa sa tête sur l'oreiller que pour y déverser ses larmes silencieuses.
…
Depuis tout jeune, Théophile s'était convaincu qu'hormis son statut d'orphelin, il était quelqu'un de banal. De profondément banal.
Il n'était pas plus intelligent que les autres, pas plus riche, pas plus beau, pas plus puissant … Bien sûr, il aimait les sciences, il était très curieux et il était studieux, mais c'était tout ce qui le caractérisait.
Pourtant, celui qui voudrait utiliser son côté ordinaire contre lui ferait fausse route car Théo aimait bien sa banalité.
Il aimait ne pas être reconnu dans la rue et n'être remarqué que grâce à son travail dans le monde professionnel et scolaire. Il aimait, en somme, avoir la vie de Monsieur Tout le Monde, cette vie avec des problèmes simples aux solutions simples, des loisirs communs, des obligations choisies pour et par lui. Une vie de scientifique un peu embourgeoisée, si l'on veut caricaturer.
Ses ambitions aussi étaient banales, au moins d'un point de vue personnel.
En effet, il n'aspirait à rien d'autre qu'à posséder une belle maison tranquille au fond de la campagne ou dans un coin calme de la ville. Pendant la journée, il voulait être scientifique, médecin avant tout, aider les gens et les soigner, rechercher, apaiser les douleurs. Le soir, il voulait rentrer chez lui, retrouver une épouse charmante et aussi aimante que lui-même, des enfants qu'il gâterait et chérirait, et si sa charmante et aimante épouse l'acceptait, il voudrait bien d'un chat ou d'un chien pour égayer la demeure et apprendre à ses enfants à prendre soin des animaux.
Il voyait déjà les fêtes, les repas autour d'une grande table, les contes pour les enfants avant de dormir, les sorties bras dessus bras dessous avec sa compagne… Et tous ces beaux moments que l'on ne peut partager que lorsqu'on a une famille.
Qu'y a-t-il de plus beau qu'une famille ?
Rien du tout, se disait-il souvent.
Voilà pourquoi à part soigner les gens et avoir une famille heureuse, il ne désirait franchement rien.
Il ne comprenait pas ceux qui se brûlaient les ailes à force de vouloir monter l'échelle sociale, ces politiciens qui sacrifiaient honneur et famille pour un argent et un pouvoir, qui du reste, leur apportaient plus de malheur que de plaisir.
Lui, il aimait faire partie de la majorité, du peuple, de ceux qui ne veulent qu'une vie paisible … Son camarade Victor qui usait et abusait de ses charmes pour gonfler son carnet d'adresses et se faire inviter à la table des gens à la mode était un exemple de ce que Théophile ne pourrait jamais être, et ne voulait pas être. Du tout.
Il devait sûrement être un personnage de soutien dans les histoires de gens plus intéressants et à qui il arrivait des choses palpitantes. En effet, il était entouré de gens à la personnalité profonde, au passé mystérieux et aux motivations hors du commun.
S'il ne devait que prendre un seul exemple, il donnerait celui de son amie Sophie qui avait vécu en une année plus de péripéties que lui en une vie entière … D'ailleurs, tout ce qui s'était passé dans son existence d'un minimum intéressant était arrivé grâce à elle.
Il remerciait parfois l'auteur de son histoire de l'avoir ajouté à la sienne, de lui avoir permis de la rencontrer. Ils étaient si différents, pourtant ils s'entendaient bien, et leurs similitudes étaient plus profondes que leur différences … Il se disait intérieurement que si les scénaristes de son existence étaient des gens malins, il devait forcément se lier avec Sophie au bout du compte.
- Alors, Monsieur, pouvez-vous me dire pourquoi vous venez consulter dans ce service ? demanda-t-il à l'homme d'une quarantaine d'années assis de l'autre côté du bureau.
- Mon médecin de famille m'a dit que je devais venir ici pour qu'on s'occupe de moi, répondit l'homme d'une voix rauque et profonde. Il parait que vous savez traiter les maladies qu'on ne peut voir.
- Oui, effectivement, le rassura Théophile en notant quelque chose sur le calepin sous son coude. Quelle est votre situation, quelque chose vous gêne-t-il ?
- J'ai un mal d'estomac très violent ces derniers temps, et parfois mon cœur palpite fort dans ma poitrine.
- Ces deux événements se produisent dans quel ordre, et à quel intervalle ?
- J'ai d'abord mal à l'estomac après au cœur, l'un suit l'autre d'une heure environ.
- Depuis quand cela dure-t-il ?
- Oh … Un an environ ?
- Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt alors ?
- Je pensais que … Je pensais que ce n'était rien de grave, docteur.
Rougissant légèrement à l'entente de ce titre donné par une personne bien plus vieille que lui, Théophile toussa dans son poing et baissa les yeux en répondant.
- Vous auriez pourtant dû avertir un spécialiste dès que les douleurs avaient commencé, il est toujours plus facile de soigner une maladie quand elle vient tout juste de se manifester, lui apprit-il.
Il ne voulait pas faire à cet homme qui faisait le double de son âge la morale mais il devait le sensibiliser aux bons gestes à tenir. Il ne souhaitait pas que cette fâcheuse situation se reproduise. D'autant que le mal dont cet homme souffrait semblait de prime abord assez grave.
- Vous savez, il y a plein de douleurs qui apparaissent pour aussitôt disparaître. Je ne voulais pas passer pour un idiot en venant à l'hôpital pour quelque chose de bénin, lui confia le quarantenaire.
Théophile sourit, attendri malgré tout.
Depuis qu'il avait commencé son stage de fin d'études dans cet hôpital, il avait vu beaucoup de personnes avec un raisonnement contraire à celui de cet homme. Certains venaient même consulter pour un doigt piqué, ce qui surchargeait l'établissement. Bien sûr, on ne pouvait en vouloir à des gens peu informés ou superstitieux de se précipiter chez le docteur au moindre bobo mais il y avait des limites à tout …
- C'est bien, Monsieur. Mais la prochaine fois, essayez d'être un peu plus prudent. Il s'agit de votre santé après tout, et il serait fort dommage de la négliger. Vous devez avoir des gens qui tiennent à vous, n'est-ce pas ?
L'homme en face de lui hocha la tête. Commença alors un interrogatoire rigoureux mené par Théophile. Il posa beaucoup de questions, même certaines qu'il jugeait dérisoires, simplement parce que c'était la procédure et qu'il se savait noté.
Heureux était Victor à ne pas avoir à discuter des heures pour établir un diagnostic. Les chirurgiens n'avaient qu'à ouvrir leurs patients et à les recoller, donc les conversations étaient à jeter.
Quand il eut terminé et qu'un vrai médecin avec une solide expérience vint vérifier qu'il s'était bien occupé du patient qui lui avait été confié, il reçut une tape dans le dos.
- Théo, fiston, lui dit son supérieur avec un large sourire, vous avez un joli avenir devant vous. C'est du très bon travail. En même temps, lorsqu'on est premier de son université, on ne peut pas attendre moins. C'est rare de voir des spécimens qui se débrouillent aussi bien devant un malade que devant une feuille d'examen en tout cas.
Le jeune homme rougit face aux compliments et se gratta la nuque.
- Merci de m'aider, docteur. C'est grâce à des gens comme vous que j'ai appris ce métier et que je continue de m'améliorer tous les jours !
- Oh, il parle bien en plus ! Venez diner chez moi, jeune homme, il faudra que je vous présente à ma fille un de ces jours, je rêverais de vous avoir pour gendre !
Théophile déglutit, ne sachant soudain comment réagir. Il ne savait pas si c'était une plaisanterie ou si c'était sérieux.
Le médecin le dévisagea alors une nouvelle fois avec un sourire satisfait avant de le laisser prendre une pause.
Se retrouvant seul, Théophile soupira et secoua la tête pour remettre ses idées en place. Mais il ne resta pas en paix longtemps car Victor ne tarda pas à débarquer.
- Théophile ! lui cria-t-il en bousculant deux infirmières pour arriver près de lui.
Son camarade le dévisagea avant d'hausser un sourcil.
- Victor, n'êtes-vous pas censé être de l'autre côté du bâtiment aujourd'hui ? lui demanda l'étudiant en médecine interne.
- Le duc Albertwood vient de mourir ! l'informa alors son collègue, ignorant complètement son commentaire.
- Le duc qui ? demanda Théophile, visiblement confus.
- Albertwood ! Mais c'est Albertwood ! Ne me dîtes pas que vous ne le connaissez pas ! s'indigna son ami en levant les yeux au ciel.
- Non, répondit froidement le futur médecin d'un air calculateur.
Une petite alarme sonnait dans sa tête, lui signalant qu'un danger approchait à grands pas.
- Vraiment ? Et les friandises Albert ? Le caviar ? Le bois ? Le cacao ? lui demanda alors Victor.
En y pensant, Théophile se souvint de la fée Albertine qui détournait les enfants et parfois même les grands des fruits et des légumes et il souffla par le nez. Il n'aimait pas cette marque mais il n'y avait rien de nouveau là. D'un autre côté, si c'était cet Albertwood qui possédait la fée Albertine, on pouvait au moins lui reconnaitre de l'originalité. Il avait sans doute parcouru des contrées très lointaines pour trouver le nom de sa mascotte.
- Et alors ? Espérons qu'il ira au Paradis, répondit-il sarcastiquement, lui, l'athée. Qu'avez-vous à tirer de sa mort ?
- Il parait qu'ils cherchent des médecins certifiés par l'état pour faire son autopsie.
- Et ?
- Et je ne peux y aller ! Je suis dans la chirurgie !
- C'est bien dommage … Il est vrai qu'il n'y a rien de mieux pour éclaircir sa journée que de se rendre chez un duc mort, se moqua Théophile.
- Vous ne comprenez pas ! Il avait une maladie interne et quelle est votre spécialité ?
- Je ne vois pas le rapport, je n'ai toujours pas mon diplôme.
Le jeune homme croisa les bras, ses suspicions se confirmaient sérieusement quant aux intentions de Victor.
- Ce n'est qu'une question de semaines ! Il leur faut au moins trois médecins et j'ai entendu qu'ils prendront un interne pour lui apprendre des trucs sur le terrain.
Devant l'air peu convaincu de son camarade, Victor surenchérit.
- Théophile ! C'est une chance inespérée ! Si l'un de nous y va et caresse Alexandre Albertwood, le fils du duc, dans le sens du poil, notre carrière est assurée ! En plus, ce n'est pas comme si ce sera très difficile de s'attirer son amitié, il a à peu près notre âge !
- Je n'en veux pas pour ami, sa confiserie empoisonne les enfants, répliqua Théophile en plissant les yeux.
Sur le moment, il résistait difficilement à l'envie de bailler.
- Franchement, mon pauvre, lui dit alors Victor en lui tapant l'épaule, vous n'irez jamais loin avec ce genre de pensées ! On s'en fout qu'il torture des animaux ou mette du cyanure dans ses produits, tout ce qu'on veut, c'est nous le mettre dans notre poche ! Son nom a le poids d'une montagne, avec son appui, on peut faire tout ce que l'on veut !
- Donc vous voulez que j'y aille, que je me débrouille pour rentrer dans les bonnes grâces d'une personne que je ne connais pas, juste pour vous apporter des privilèges et une nouvelle connaissance ?
- Ohé ! lâcha le futur chirurgien. Vous en parlez comme si c'était une bassesse. Mais que vous êtes rabat-joie, je ne vous demande pas de vous mettre à genoux et de lui tailler une pipe, tout de même !
Théophile rougit furieusement à cette évocation et il sentit ses entrailles se tordre de dégoût.
- Un peu de tenue ! toussa-t-il.
C'était au tour du calme petit premier de s'énerver et Théophile sentit son sang froid se mettre à bouillir.
- Où sont vos bonnes manières ? … Pardon, mais si le choix se porte sur moi, je refuserais ! Je préfère rester ici que d'avoir à aller examiner un cadavre … J'ai choisi ma spécialité pour rester à l'abri de la mort et sûrement pas pour m'en rapprocher, affirma-t-il catégoriquement.
- Mais cela va se jouer entre vous et Wilson, et vous ne voulez sûrement pas que ce soit Wilson qui le fasse ! lui apprit Victor en trépignant sur place d'un air presque suppliant.
Wilson … Ce nom lui disait quelque chose pourtant …
Puis, Théophile se rappela du petit homme roux qui aimait jouer au poker et qui trichait aux examens en s'insérant des papiers dans la manche. À part le fait qu'il craignait pour le bien-être des futurs patients d'un tricheur pareil qui se frayait un chemin à travers ses études grâce à de la tromperie, il n'avait rien de personnel contre lui et il le trouvait oubliable. Bien sûr, Victor ne l'aimait pas parce qu'il le trouvait trop gauche, trop obséquieux, mais n'était-ce pas le cas de tous ceux qui voulaient s'élever socialement en utilisant de trop grosses ficelles ?
- Wilson ira juste en observation, rien que pour apprendre, je ne pense pas qu'il aura l'occasion de mal faire, fit remarquer Théophile en haussant les épaules.
- Mais vous m'en voulez à ce point, ma parole ! s'exclama Victor en levant les yeux au ciel.
Cette fois, ses pupilles auraient pu s'envoler tant il était désarçonné.
-Ecoutez-moi, lui dit-il ensuite le plus sérieusement du monde, plongeant son regard dans le sien et l'empoignant par les épaules. Ecoutez-moi bien, mon p'tit Théo, j'ai parlé avec Suzie, cette fadasse qui couche avec le directeur général et je lui ai demandé d'intercéder pour que vous soyez l'interne choisi.
Théophile n'était ni impressionné ni effrayé par le mouvement et le regard de son camarade. Même si on sentait qu'il commençait à s'irriter.
- Vous n'auriez pas dû, je ne le ferai pas de toute façon, soupira-t-il. Maintenant, pourriez-vous me laisser partir ?
- Non ! Il n'en est pas question ! Vous irez ou…
- Ou quoi ?
- Ou je …
Et il se pencha pour murmurer à l'oreille de son camarade.
Ce dernier se retrouva ainsi deux heures plus tard devant l'énorme maison des Albertwood, la mine dépitée d'avoir dû céder. Après un moment d'attente relativement court, le grand portail doré s'ouvrit pour eux et il suivit ses deux supérieurs en rentrant dans la propriété.
Théophile fit semblant de ne pas être dérangé par les yeux cristallins de la statue de l'angelot devant l'entrée et alors que la porte était ouverte par un homme en costume de majordome, il pénétra le magnifique hall d'entrée.
Ses chaussures vernies, qu'on l'avait par ailleurs forcé à mettre pour l'occasion, claquaient contre le sol dallé et son regard s'attarda bien malgré lui sur le double escalier en marbre qui les invitait à le monter. Il dut tousser pour déloger la boule qui s'était coincée dans sa gorge à cause de la surprise. Il n'était encore jamais entré dans une maison aussi belle et il était loin de s'imaginer que l'on pouvait vivre dans un luxe pareil. Même la famille Midford n'avait pas une aussi jolie maison.
Les deux médecins à côté de lui semblaient tout aussi émerveillés par cette ostentation de richesse et ils commençaient déjà à se tortiller sur place, se sentant minuscules socialement et financièrement parlant à côté de leur hôte.
- Suivez-moi, messieurs, leur demanda ensuite le vieux majordome en les guidant.
Ils montèrent l'énorme escalier, si propre que Théophile pouvait voir le reflet de ses yeux bleus dans le marbre qui composait les rambardes. Les domestiques devaient être très habiles mais il s'imaginait que même avec tout le talent et la bonne volonté du monde, nettoyer ce genre de maisons devait être un calvaire au quotidien.
Arrivés en haut, ils traversèrent les couloirs et de leurs yeux verts et bleus, les anciens ducs Albertwood les dévisagèrent à travers les portraits … C'étaient tous de vieux hommes grisonnants, rasés de près, à l'expression hermétique et au regard sérieux. Théophile n'arrivait pas à les prendre autrement que comme des comédiens à cause des perruques poudrées qu'ils arboraient pourtant avec une telle fierté.
Si l'on ne compte pas cette seule exception, Théophile ne s'attarda pas vraiment sur la décoration, les pots de fleurs fraiches, les fauteuils, les portes ouvertes qui donnaient sur des salons dont émanaient des odeurs délicieuses … Trouvant le tout presque grotesque.
Parfois, il apercevait une ou deux servantes qui s'empressaient de se cacher derrière une porte car elles ne devaient pas être vues.
Il se demandait, à part bien sûr le duc Albertwood et son fils ainé, combien de personnes vivaient dans cette grande maison. C'était suffisant pour loger une famille très nombreuse … Mais jusqu'à maintenant, il n'avait croisé personne qui n'était pas un domestique.
Soudain, les deux médecins et le majordome devant lui s'arrêtèrent et il vit les deux premiers baisser leurs chapeaux alors qu'une personne arrivait dans un fauteuil roulant.
- Bonjour, Nails, entendit-il une voix féminine et fluette dire en s'adressant au majordome. S'agit-il des médecins ?
- Oui, répondit l'un des supérieurs de Théophile.
Ce dernier, voulant voir qui était la personne à qui ses supérieurs faisaient des courbettes, se décala un peu et vit une figure très fine, emmitouflée dans de la laine et de la soie, aux cheveux bruns attachés en un chignon et au visage osseux…
Ses yeux étaient bruns, d'un brun tâché de vert.
Leurs regards se croisèrent et il vit le visage de cette jeune fille devenir livide. Son sourire poli se désintégra et elle le regarda comme si elle voyait un revenant.
Mais il n'était pas en position de l'en blâmer car Théophile n'était pas insensible non plus de son côté … Pour une raison qu'il n'arrivait pas à se figurer, cette fille le troublait. Quelque chose à propos de son visage, de ses yeux, lui rappelait quelqu'un de son passé mais il savait que c'était impossible, totalement improbable…
Lorsqu'il entendit le majordome se racler fort la gorge, il sortit de sa rêverie et retourna à la vie réelle.
- Miss Albertwood, il s'agit de l'interne, lui apprit Nails avec un sourire affectueux. Jeune homme, dit-il un peu plus froidement en se tournant vers lui. Je vous présente la sœur cadette de Lord –
Il toussa légèrement, conscient de son impair.
-Pardon, du Duc Alexandre Albertwood… C'est de son père que vous allez vous occuper aujourd'hui.
Miss Albertwood sembla elle aussi se réveiller et reprenant possession de ses esprits, elle dévisagea Théophile avec un sourire délicat, quoique teinté de tristesse.
- Vous êtes étudiant en médecine ?
- Oh, oui mademoiselle, répondit-il précipitamment.
- Pourriez-vous alors m'expliquer ce que vous allez faire ?
Un des supérieurs de Théophile allait répondre mais l'étudiant le devança car après tout, la question lui était personnellement adressée.
- Nous allons examiner le corps et déduire la cause du décès, lui expliqua-t-il en omettant volontiers les détails qui auraient pu l'ennuyer.
- Oh, et pourquoi ? demanda-t-elle.
- Parce que la procédure est ainsi faite. Voyez-vous, il faut déterminer la cause de chaque mort qui se passe hors du cadre clinique ou d'un accident. Ainsi nous récoltons des statistiques, statistiques qui aideront dans des futures recherches ou analyses …
- Alors chaque mort aide, conclut-elle de sa voix douce.
- Bien sûr ! intervint un docteur plus expérimenté, jaloux d'avoir été laissé hors de la conversation.
Semblant tout juste remarquer la présence des deux autres, Miss Albertwood se tourna vers eux et leur offrit la grâce d'un sourire.
- Prenez soin de mon père, s'il-vous-plait, leur demanda-t-elle.
- Oh, tout à fait, nous allons prendre les plus grandes précautions ! s'exclamèrent les deux médecins à l'unisson.
- Merci du travail que vous faîtes. J'apprécie énormément votre dévouement.
Ces simples mots les firent rougir de plaisir. On pouvait comprendre leur réaction en se souvenant à quel point la famille de Miss Albertwood était riche.
Satisfaite, celle-ci prit congé et sa servante continua de pousser sa chaise.
Reprenant leur chemin à travers la spacieuse demeure vers la chambre du défunt duc, Théophile se fit la réflexion, une fois le choc passé, que Miss Albertwood avait tout d'une aristocrate accomplie.
Même si son père venait de mourir, elle ne semblait pas affectée outre mesure. Il ignorait si c'était du pur désintérêt ou si elle était douée comme ceux de sa sorte à cacher ses émotions mais il ne pouvait nier qu'elle était étrangement bienveillante et pas hautaine pour un sou malgré son statut social… Il aurait dû demander son prénom, rien que pour apaiser son imagination et passer à autre chose, mais il savait que cela aurait été hautement mal-vu à cause de l'écart social entre eux.
Maintenant néanmoins, il sentait que son image allait le poursuivre pendant au moins une bonne semaine, le rongeant de doutes.
Lorsqu'ils arrivèrent devant une immense double-porte et que le majordome Nails l'ouvrit, Théophile eut la distincte impression que le véritable travail allait bientôt commencer.
La chambre du maître était toute décorée de rouge, du tapis en passant par les murs jusqu'aux rideaux. Au-dessus de l'immense lit du noble, il y avait les armoiries de la famille qui brillaient presque.
Nails avait mis à leur disposition une table sur laquelle ils posèrent leurs mallettes et se mirent au travail.
Alors qu'ils se préparaient, Théophile ne put s'empêcher de remarquer quelque chose d'étrange. En effet, à un coin de la table, assis sur une chaise, il y avait un monsieur.
Un jeune monsieur.
Il était un peu dans l'obscurité, caché par un vase bleu qui barrait la vue de Théophile et la lumière du lustre qui aurait pu l'aider un tant soit peu à le regarder, alors Théophile ne le vit que partiellement de prime abord.
Mais aussitôt avaient-ils terminé de mettre leurs gants et leurs blouses que le jeune monsieur se leva et les approcha avec un sourire courtois. Naturellement, il commença par saluer les plus âgés. Il se montra bien aimable avec les deux supérieurs de Théophile et ces deux derniers redoublèrent d'aplatissements pour rentrer dans les bonnes grâces de cet homme.
C'est à cela que Théophile devina son identité.
Il s'agissait sûrement du nouveau duc, de cet Alexandre Albertwood qui empoisonnait les enfants et ruinait les parents sans aucun souci de conscience. Théophile dut user de toute sa contenance pour ne pas afficher une expression de mépris pour ce personnage odieux et peu scrupuleux. Il savait que Victor l'avait envoyé ici pour essayer de s'attirer l'amitié de cette raclure mais il n'en avait franchement ni la force ni l'envie. Maintenant qu'il était devant lui en personne, la haine qui s'était enracinée peu à peu en lui ne demandait qu'à sortir.
- Et vous, dit le jeune homme blond en se tournant finalement vers lui avec un sourire.
Le sourire d'Alexandre Albertwood fondit comme neige au soleil lorsqu'il posa enfin les yeux sur le futur médecin. Il eut pratiquement la même réaction que sa jeune sœur avant lui. Cela déstabilisa Théophile encore plus cette fois-ci car il eut la confirmation que quelque chose clochait.
Les deux jeunes hommes se regardèrent pendant de longues secondes dans un silence tendu qu'aucun ne savait comment briser. Théophile eut ainsi pendant un moment l'impression de lire de la peur dans les yeux bruns du maître de maison et cela le mit mal-à-l'aise, le faisant même rougir.
Entre eux, se tenait encore la main tendue du noble qui n'avait pas bougé.
Baissant la tête pour ne plus avoir à regarder Alexandre dans les yeux, Théophile la prit dans la sienne et ils échangèrent une poignée de mains polie et cordiale, dissipant les doutes quant à leur mésentente éventuelle auprès de ceux qui assistaient à cette scène.
- Je suis Théophile, M. Le duc, je suis étudiant en médecine interne à l'université de Londres et je suis venu avec mes deux chefs en observateur dans le cadre de mes études.
- Hmm, c'est bien, lâcha Alexandre qui semblait sortir d'un rêve.
Ensuite, en se tournant vers les deux supérieurs, il reprit son air obséquieux.
- Messieurs les médecins, merci d'avoir fait le déplacement dans le cadre de votre profession. Voici Nails, dit-il en montrant le majordome en noir qui s'inclina à l'entente de son nom. Il va subvenir à tous vos besoins pendant votre passage chez nous. Veillez à ne vous priver de rien, vous êtes nos invités.
Malgré lui, Théophile leva les yeux au ciel. Alexandre Albertwood avait beau être un très bon acteur, le futur docteur voyait clair dans son jeu. Il savait que c'était un mensonge grand comme sa maison et que le léger éclair de moquerie qui était passé dans les yeux du duc alors qu'il parlait n'était rien d'autre que la partie émergée de ce qu'il pensait réellement d'eux … Ce devait être une âme profondément méchante.
D'ailleurs, et contrairement à ce qu'il sous-entendait, Alexandre Albertwood ne leur faisait pas le moins du monde confiance. C'est ainsi qu'il resta à l'écart pendant qu'ils se mettaient à examiner le corps et à les observer comme un aigle qui surveille sa proie.
Bien sûr, Théophile écoutait les instructions de ses supérieurs et notait quelques indications. Cependant, il se permettait parfois de jeter un coup d'œil au duc pour voir si ce dernier les regardait toujours et à chaque fois qu'il le faisait, il voyait bien que c'était le cas.
Sans doute, s'il s'était montré un peu plus attentif, il aurait remarqué le billet discrètement glissé par Nails à l'un des deux docteurs qui l'accompagnaient.
À la fin de l'inspection, le certificat de décès fut signé et le fameux « mort naturelle » fut estampillé. Théophile, qui essayait de rester aussi à l'écart qu'il le pouvait du corps, ressentit alors un étrange sentiment de solennité quand on couvrit la tête du défunt avec le drap blanc.
Ils comptaient ramener un prêtre, même si Jorge Albertwood n'avait pas été le catholique le plus pratiquant qu'on pouvait trouver. Il avait seulement une très bonne réputation auprès de l'Eglise pour ses nombreuses donations qui avaient toujours été très généreuses.
En sortant de la chambre du mort accompagné des deux médecins et de Nails, une servante vint soudain à eux et après avoir salué les trois autres, elle s'adressa plus spécifiquement à Théophile.
- Monsieur, vous avez fait une agréable impression sur Miss Albertwood et elle souhaiterait vous inviter à prendre le thé avec elle.
Le jeune homme cligna des yeux, surpris.
- Maintenant … ?
La servante hocha la tête.
- Mais pourquoi ? voulut-il savoir, mal à l'aise. Vous savez, ma journée à l'hôpital n'est point terminée et j'ai beaucoup d'obligations auxquelles je dois me tenir…
- Vous êtes libre pour la journée, entendit-il son chef lui dire. Ce serait bien dommage de décevoir Miss Albertwood, surtout quand sa famille a beaucoup fait pour les organismes de santé publique, ajouta cet homme plus expérimenté d'un regard tranchant en direction de son élève.
Théophile ne savait pas si le ton inhabituellement sévère de son supérieur venait du fait qu'il était jaloux de ne pas avoir été convié à sa place ou du fait qu'il ne voulait pas manquer la chance qu'un membre de son hôpital créé des liens avec une personne aussi importante que Miss Albertwood … Sans doute un mélange des deux.
Théophile soupira, se sentant pris au piège. Il savait que refuser à ce stade serait considéré comme une bévue inexcusable.
- Bien sûr, j'accepte, répondit-il alors à la servante avec un sourire ravi.
Cette dernière sourit à son tour, soulagée, et le prit à part, le guidant encore une fois à travers les couloirs de la maison pour l'amener à sa maîtresse.
- Savez-vous pourquoi Miss Albertwood a envie de me voir ? lui demanda-t-il.
- Elle voudrait sans doute que vous lui parliez de médecine, lâcha la servante d'un air moins délicat que celui qu'elle avait affiché quand Nails, son supérieur, était là.
- Comment est Miss Albertwood ? l'interrogea-t-il alors.
- Silencieuse, calme et généreuse … C'est vrai qu'elle n'est ni capricieuse ni méchante mais on l'oublie facilement, vous savez, répondit franchement la domestique. Si j'étais vous, j'essayerais de lui témoigner un peu de respect, elle est loin d'être aussi snob que les autres.
- Vraiment ? fit Théophile, curieux de collecter le plus d'informations possible avant de rencontrer cette personne.
- Eh bien … récemment, une servante est morte ici et elle était au service de Miss Albertwood. Je connaissais cette fille et je savais qu'elle envoyait pratiquement toute sa paye à sa mère et à son petit frère pour leur permettre de vivre … Figurez-vous que Miss Albertwood s'est souvenue d'elle et même si elle n'avait aucune obligation envers eux, elle leur a offert une rente … Mais chut ! lui dit-elle en posant un doigt sur ses lèvres. Il ne faut le répéter à personne.
- Pourquoi cela ? s'étonna-t-il en fronçant les sourcils.
- Eh bien …
La servante rougit légèrement.
- Personne n'est au courant ici.
- Et comment l'avez-vous su alors ?
- C'est à dire que … Avant d'apporter le courrier à Miss Albertwood, et c'est ce que je faisais chez mes anciennes maîtresses, je passe les enveloppes à la vapeur et je lis ce qu'i l'intérieur…
Devant l'air choqué du futur médecin, elle ajouta précipitamment.
- Mais vous devez comprendre ! Notre vie à nous, servantes, est éreintante et ennuyeuse alors à part la vie de nos maîtres, on n'a pas plus de divertissement !
Théophile n'avait pourtant pas l'air convaincu alors elle abandonna et se mit à marmonner.
- Pourquoi je me fatigue à vous l'expliquer ? Vous êtes médecin, non ? Vous, vous savez tout de tout le monde et vous ne connaissez pas le sens du mot « ennui ». Et je vous parle de mes problèmes, bête que je suis !
Il n'eut pas le temps de répliquer qu'ils se trouvaient déjà devant une nouvelle porte. La servante toqua et quand elle entendit la douce voix de sa maîtresse qui lui disait d'entrer, elle appuya sur la poignée et révéla ainsi à Théophile un coquet salon tout en blanc … Sur une table au centre, il y avait un vase en porcelaine abritant des tulipes et des roses jaunes. C'était immensément élégant. Ce bouquet apportait en effet à la pièce une délicieuse odeur qui mit le jeune homme tout de suite à son aise.
Même si c'était naïf de penser ainsi, il avait la conviction que rien de mauvais ne pouvait se passer dans une pièce aux murs blancs et baignée dans des parfums aussi délicats.
Miss Albertwood était encore dans sa chaise roulante, emmitouflée près de la cheminée sous une couverture épaisse. Elle tenait dans ses mains un livre trop grand pour elle qui prenait toute la place sur ses petits genoux.
Sa peau était aussi pâle que les murs et les rideaux.
Mais ses cheveux étaient aussi sombres que la cendre.
Elle était sans doute très jeune mais elle faisait bien plus que son âge … Théophile se demanda alors si comme son père, elle n'avait pas des problèmes de santé qui la rongeaient. Ce serait bien dommage si c'était le cas car il la trouvait déjà très sympathique.
Lorsqu'elle le vit entrer après sa servante, toute sa figure s'illumina et ses yeux si mornes au début se mirent à briller.
- Merci beaucoup d'avoir accepté mon invitation, Monsieur, lui dit-elle alors qu'il prenait place sur un fauteuil juste en face de sa chaise roulante.
- Non, ce n'est rien, Miss Albertwood, dit-il en se grattant la nuque. Vous m'avez surpris, voilà tout. Je ne pensais pas qu'une personne comme vous voudrait discuter avec quelqu'un comme moi … !
Elle haussa un sourcil.
- Une personne comme moi ? répéta-t-elle avec prudence. Que voulez-vous dire par là ?
Il déglutit, se demandant si elle essayait de le piéger. Mais à sa mine franche et à ses yeux si expressifs, il voyait bien que cela ne devait pas être son genre. Alors il répondit honnêtement.
- Vous êtes une Lady, une fille noble … Et je suis simplement un étudiant en médecine.
- Vous êtes bien mieux que moi, en somme, avança la jeune fille en penchant la tête sur le côté, un petit sourire posé maintenant sur son visage osseux.
Théophile se redressa instantanément sur sa chaise car il ne s'attendait pas à une interprétation de ses propos qui allait complètement à l'opposé de ce qu'il avait voulu dire.
- Vous savez, reprit-il poliment, la plupart des gens diraient que c'est plutôt vous, qui par votre naissance et votre nom, êtes mieux que moi.
- Ah bon ? fit-elle en levant un sourcil. Eh bien, moi, je ne suis pas comme ces gens dont vous parlez et je pense que vous non plus ne pensez pas comme eux.
Lorsqu'il ne sut comment répondre, Miss Albertwood reprit la parole.
- Voulez-vous une tasse de thé ? Des petits fours peut-être ? Notre cuisinier en fait de très bons !
Hochant la tête en guise de réponse, il la vit faire un geste envers la servante qui s'était tenue jusque-là à l'écart comme l'exigeait la bienséance.
- Inna, lui dit doucement Miss Albertwood, voudriez-vous s'il-vous-plait servir à ce cher monsieur un verre de thé et lui choisir les plus beaux gâteaux sur le plateau ?
La servante, bien entrainée, hocha la tête et alla chercher le thé et les gâteaux qui étaient sur la même table sur laquelle trônait le vase plein de fleurs.
Elle apporta ensuite une tasse fumante de thé à l'invité et plaça sur la table basse à côté de ce dernier une petite assiette pleine de petits fours et de gâteaux.
Théophile se sentait gâté. Et comme un enfant, lui qui n'était guère habitué aux gâteaux faits maison depuis le début de ses études (événement qui remontait déjà à loin), il regarda avec avidité les charmantes petites collations. Il était presque médecin et il était donc bien placé pour savoir qu'un petit goûter de temps à autre ne pouvait pas faire de mal. Il pouvait se le permettre… Mais soudain, en levant la tasse de thé timidement à ses lèvres, il remarqua que Miss Albertwood n'en avait pas prise une pour elle-même.
- Vous ne buvez pas de thé ? lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
- Je préfère le lait, laissa-t-elle entendre. Et puis, je n'aime pas beaucoup manger.
- Pourquoi ?
- L'appétit me manque dernièrement, lui confia-t-elle doucement. Mais il est vrai que je n'ai jamais véritablement été une gloutonne.
- Cela se voit, admit-il. Mais si j'étais vous, Miss Albertwood, j'essayerais de prendre un peu de poids. Le corps humain a besoin d'un minimum de masse graisseuse pour survivre. C'est une réserve qui lui permet de tenir durant les périodes de privation et qui constitue un apport énergétique non-négligeable lors d'un effort physique intense … D'un autre côté, si vous vous sous-alimentez, vous privez votre organisme des nutriments dont il a besoin pour se défendre et s'entretenir. Si vous deviez tomber malade avec une masse corporelle aussi faible, j'ai le regret de vous présager que la maladie ne ferait qu'une bouchée de vous.
Elle se contenta de sourire et d'hocher la tête mais Théophile sentit qu'il ne l'avait pas encore entièrement convaincue.
- Merci, vous êtes si prévenant, monsieur, le remercia-t-elle comme la décence l'exigeait. Cela prouve encore une fois en quoi vous êtes mieux que moi. J'apprécie beaucoup vos conseils mais j'avoue ne plus avoir la force de les suivre … En même temps, ce n'est pas comme si j'en avais besoin. Je vis dans un cocon. Je n'ai pas à travailler et j'ai des gens qui s'occupent de moi. Si je tombe malade, je suis sûre que mon frère payera les meilleurs médecins pour s'occuper de moi … J'ai de la chance. Dans mon état de réclusion perpétuelle, il est fort peu probable que la moindre maladie arrive à traverser les barreaux de ma prison …
Théophile déglutit soudain, avalant une nouvelle gorgée du thé qui lui sembla cette fois bien peu amer comparé aux mots de Miss Albertwood.
- Pourtant... Vous vivez dans une très belle maison, tenta-t-il. Et vous … Enfin …
- Vous savez, je ne suis pas libre, le coupa-t-elle alors. Je suis ici par obligation et à cause de mon handicap, bouger m'est impossible … Par ailleurs, je sais que je n'ai pas de quoi me plaindre. Beaucoup de gens meurent de faim, n'ont pas de famille ou de toit, et moi je suis là à faire ma petite complainte de bourgeoise. Ne le prenez pas ainsi, s'il-vous-plait, car ce que j'essaye de vous dire, c'est qu'à part mon nom et ma filiation, je n'ai véritablement rien. Jetez-moi dans la rue et vous verrez que je ne survivrai pas. Je n'ai aucune compétence utile, je ne suis pas intelligente et je n'aurais sans doute jamais pu devenir médecin comme vous ou faire des études du tout … Car vous, au moins, vous êtes utile.
- Pourquoi parlez-vous ainsi de vous-même enfin ? lui demanda-t-il en posant sa tasse de thé, incapable de boire quelque chose à présent.
- Pourquoi réagissez-vous ainsi ? lui demanda-t-elle alors, surprise. Je n'ai pas envie de vous attrister ou d'attirer votre pitié … Je ne fais que vous faire part de la réalité.
- Etes-vous seulement heureuse ? questionna-t-il brusquement.
Elle hoqueta, prise de court, puis se mit à malaxer entre ses doigts squelettiques la laine qui la couvrait.
- J'ai été heureuse à un moment donné et c'est tout ce qui compte, lâcha sans le regarder la jeune fille. Je m'estime chanceuse, je sais qu'il y a tant de gens qui ne connaissent jamais le bonheur…
- Vous vous sentez coupable pour eux ?
- Hein ? demanda-t-elle en levant la tête pour rencontrer ses yeux bleus qui la regardaient avec attendrissement.
- À vous entendre, clarifia-t-il, j'ai l'impression que vous vous en voulez pour chaque bouchée que vous mangez, pour chaque objet que vous possédez, pour chacun de vos privilèges – si on peut les appeler ainsi … – comme si vous pensiez qu'en en profitant, vous causiez la ruine de tout le monde.
- J'ai toujours pensé que l'on doit aider tant qu'on peut et qu'importe le prix, dit-elle d'une voix ferme qui interloqua Théophile par son timbre honnête. Ne pas le faire, c'est … invivable. Le fait est que je ne pense pas mériter ma chance. Tellement de gens mériteraient plus ce que j'ai.
- Vous savez, des gens riches qui ne méritent pas leur chance, ce n'est pas ce qui manque. Mais j'ose penser que vous n'êtes pas comme eux. Je suis sûr que vous avez toujours fait le meilleur choix possible compte tenu de votre position et de vos moyens …
- Oh non, vous ne connaissez pas mon histoire ! le détrompa-t-elle. Et vous ne me connaissez pas non plus, comment pouvez-vous émettre un tel jugement ?
Sans savoir pourquoi, un léger rire échappa alors à Théophile et il la regarda avec un petit sourire.
- Sans vouloir vous offenser, Miss Albertwood, même si je pense que vous ne vous en formaliserez pas, il n'est pas nécessaire de vous connaitre pour savoir que vous êtes mieux intentionnée que beaucoup de gens que j'ai connus … Vous avez beau essayer de cacher vos émotions, et j'imagine que ce n'est qu'un résultat de votre éducation, on peut tout de même deviner ce que vous pensez facilement … Et même si vous n'avez toujours pas essayé de mentir, je ne pense pas que vous puissiez le faire.
- Oh …
Elle sourit à son tour.
- Je suis heureuse de voir que vous n'avez pas peur d'être honnête avec moi.
- Je ne crois pas aux barrières de classe, approuva-t-il. Pour moi, il n'y a que les valeurs et les actions qui différencient les êtres humains.
- Cela tombe bien car moi aussi, le seconda-t-elle. Mais dîtes-moi… Qu'est-ce-qui vous a donné envie de faire médecine ?
Le jeune homme hésita un moment.
- Même si je risque de vous décevoir, je n'ai pas choisi mes études par vocation mais plutôt par nécessité, avoua-t-il ensuite. Je devais trouver un moyen de me procurer un diplôme avec de la valeur et dans un domaine qui m'est familier. J'ai toujours été friand de sciences naturelles dans ma jeunesse et la médecine n'est rien d'autre qu'une branche de la biologie …
- Qu'auriez-vous voulu faire ?
- Naturaliste ou explorateur ! répondit-il sans hésiter.
- Explorateur, répéta-t-elle rêveusement. Moi aussi, je trouve que c'est un métier fabuleux.
- Découvrir de nouveaux horizons, rechercher, collecter de nouvelles informations, étudier de nouvelles contrées, s'imprégner de différentes cultures … ! s'exclama Théophile avec passion. Oh, mais, toussa-t-il en se reprenant, j'aime tout autant ma profession actuelle. Soigner, aider, m'emplit de joie.
- J'imagine que quel que soit le métier, on y est heureux quand on se sent utile … Dans votre cas, vous êtes indispensable, reconnut Miss Albertwood. Mais vos parents, qu'en pensent-ils, ils doivent être fiers ?
- Je ne sais pas, mais je l'espère.
- Comment ça, vous ne savez pas ? s'exclama-t-elle.
- Je n'ai jamais connu mes parents, Miss Albertwood.
- Oh …
Il voyait bien qu'elle essayait de trouver des mots réconfortants mais qu'elle n'y arrivait pas.
- Ne vous en faîtes pas pour moi, j'en ai très peu souffert… On ne peut pas regretter ce que l'on n'a jamais possédé, n'est-ce pas ?
- Mais qui paye vos études alors ?
- Mon protecteur … Lorsque je suis arrivé sur le sol britannique, j'ai survécu en faisant des petits travaux. Je n'avais d'attaches nulle part vraiment, alors j'ai fini par atterrir chez un Lord pour travailler dans les écuries. Petit à petit, j'ai sympathisé avec ses enfants et comme je les trouvais charmants, je me suis mis à leur apprendre certaines choses que je savais … Le Lord l'a appris et m'a engagé comme leur précepteur. Au bout d'un moment, satisfait de mon travail, il m'a proposé de me payer des études dans le domaine de mon choix si j'arrivais à passer l'examen d'entrée… Ce fut le cas, et me voilà, plusieurs années plus tard, bientôt médecin.
- Impressionnant ! souffla-t-elle. Vous êtes bien plus méritant que ce que je croyais … !
Il rougit et se gratta la nuque.
- Oh, je dois tout à mon protecteur. Sans lui, j'en serai encore à m'occuper des chevaux ou à porter les cartons dans une usine quelconque.
- Je ne crois pas ! lui fit-elle fermement remarquer.
- Comment cela ?
Il regarda ses joues et vit qu'elles étaient devenues toutes roses, sans doute passionnée par les pensées qui traversaient son esprit.
- Vous êtes trop intelligent, trop brillant - pardonnez-moi mes mots - pour rester au fond du trou. Tôt ou tard, avec ou sans aide, vous seriez devenu quelqu'un d'admirable et de puissant ! Je le vois en vous !
- Merci mais j'ai déjà rencontré des gens plus brillants que moi, plus intelligents, et qui n'ont pourtant jamais bénéficié de ce que j'ai maintenant. Le travail compte, c'est vrai, mais il faut une sacrée bonne étoile pour qu'il paye.
- Et la vôtre est à la hauteur de vos qualités, lui affirma-t-elle avec un grand sourire.
- Oh, vous me gênez, Miss Albertwood, je ne mérite pas autant de flatteries.
- Je ne vous flatte pas, cher monsieur, je ne fais que vous mettre un miroir en face.
- Mais vraiment, je n'ai jamais demandé à recevoir des éloges. Tout ce que je fais, c'est pour remercier le monde de la chance que j'ai… Je ne suis pas le plus vertueux des hommes pour autant.
Cette fois, Miss Albertwood ne répliqua pas et le regarda avec attention du coin de l'œil, la tête penchée. Il était intrigué par ce qu'elle devait penser à cet instant.
- Vous n'êtes pas comme lui, vous êtes son opposé véritable, déclara-t-elle alors.
- Qui est-il ? voulut savoir Théophile, intrigué.
- Une personne que j'ai connue … Mais laissez-moi être honnête avec vous, maintenant que je suis sûre que vous n'êtes pas lui, car lui, il n'aurait jamais parlé comme vous. Si je vous ai invité, c'est parce que vous êtes son portrait craché. Cela me fait presque peur, voyez-vous, j'ai l'impression que le ciel vous envoie pour me tourmenter, pour me rappeler à quel point j'ai été immorale.
- Mais que voulez-vous dire par là ?
Il ne comprenait vraiment plus rien. Elle parlait en des termes si vagues et si intrigants qu'il ne pouvait qu'être piqué de curiosité. Il sentait qu'il ne pourrait pas s'en aller sans savoir de qui elle parlait au juste.
- Je sais que vous êtes un scientifique et que, comme les scientifiques, vous cherchez toujours à tout comprendre et à tout rationaliser mais je vous recommanderais de ne pas trop poser de questions ou vous risqueriez d'entendre des réponses qui ne vous plairaient pas. J'ai été comme vous, j'ai cherché à savoir et j'ai fini par voir l'enfer en face … Alors, s'il-vous-plait, ne me laissez pas vous en dire plus …
- En parlant ainsi, vous ne faîtes que m'encourager à vouloir en savoir plus justement ! lui fit-il remarquer.
- Vous prouvez bien que ce n'est pas la curiosité qui est un défaut, mais plutôt ce qu'on est prêt à faire pour l'assouvir.
- Peut-être … Mais pourquoi m'en avoir parlé si vous ne vouliez pas que je sois au courant ?
- Je voulais être honnête, voilà tout.
- Je vous avais bien dit que vous ne pouviez pas mentir … D'un autre côté, je pense que vous avez une autre raison en tête, une raison que vous n'osez pas vous avouer.
Miss Albertwood eut un sourire en coin.
- Vraiment ? lui demanda-t-elle.
- Absolument.
Ils se dévisagèrent un moment, chacun plongeant dans les yeux de l'autre. Puis Miss Albertwood brisa le silence.
- Vous avez mentionné que vous êtes arrivé sur le sol britannique, cela veut dire que vous ne venez pas d'ici ?
- Comme je vous l'ai dit avant, je suis orphelin et je n'ai jamais connu mes parents … À vrai dire, je ne suis même pas sûr du pays dans lequel je suis né. Mes premiers souvenirs sont en France mais puisque je parlais anglais dès le départ, je ne pense pas venir de là-bas.
- Vous avez vécu en France alors ? s'étonna-t-elle.
- Vous aussi.
Ce n'était pas une question.
Elle leva le second sourcil, encore plus surprise.
- Comment vous l'avez deviné ?
- Votre accent ne ment pas. Généralement, les sujets de la Reine qui parlent la langue depuis l'enfance ont un accent très particulier, impossible à acquérir à partir d'un certain âge. Vous ne l'avez pas, et la façon dont vous prononcez certaines consonnes est très typique de la prononciation française.
- Moi, je n'aurais jamais pu deviner que vous n'avez pas vécu ici depuis le début, avoua-t-elle.
- Mais pourquoi avez-vous été envoyée en France ?
- Oh, sûrement pas pour me mettre dans un couvent, rassurez-vous. Mon père n'a jamais été intéressé par mon éducation. J'imagine que c'était pour des raisons familiales diverses que seul mon frère comprend complètement. J'ai déjà essayé de le faire parler mais il me répond toujours que c'est le genre de secrets à ne jamais être révélé … Je ne devrais pas vous en parler normalement, ce sont des choses très privées.
- Oh, je vois …
Il n'en doutait pas. Quel genre de secrets pouvaient bien se cacher sous une chose pareille ?
Mais qui était-il pour investiguer sur la vie d'une personne qu'il connaissait à peine … ? Or, il n'avait pas l'impression que Miss Albertwood était une inconnue. Au contraire, il avait la conviction, en lui parlant, qu'il retrouvait quelqu'un, que sa voix, que ses yeux, que certains des traits de son visage lui étaient familiers… Mais où avait-il pu rencontrer, et encore plus se lier, avec une personne comme Miss Albertwood ? Il était totalement impossible qu'une jeune fille noble comme elle ait fréquenté un garçon sans souliers comme lui … Quoique …
Il allait avoir mal à la tête.
- Je me demande pourquoi la vie est si compliquée … Pourquoi les choses ne peuvent-elles pas être simples ?
- Comme dans un conte pour enfants ? suggéra-t-elle avec un clin d'œil.
Il sourit et la laissa continuer.
- Oui, comme dans un conte pour enfants … Même si certains contes sont compliqués et qu'ils ont une double lecture.
- Oh oui ? Vous avez dû lire de très bons contes. Rares sont les histoires à avoir un double sens.
- Je n'ai pas beaucoup lu mais j'ai eu un très bon conteur.
- Qui était-ce ? interrogea Théophile.
- Un garçon, comme un grand frère, qui nous racontait à nous, petits enfants du village, des histoires. Je suis sûre à présent qu'il devait les résumer et occulter les détails inutiles et trop morbides.
À ces mots, le cœur de Théophile rata un battement.
- Miss Albertwood, si ce n'est pas indiscret, pourrais-je avoir votre …
- Mon quoi ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.
- Votre prénom … ? Enfin, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr.
- Oh ça ! Ce n'est rien, pourquoi tremblez-vous ainsi ?
- Ne vous en faîtes pas pour moi, je veux juste avoir votre prénom.
- Très bien, je m'appelle –
Tock ! Tock ! Tock !
Avant qu'elle ne puisse finir sa phrase, ils entendirent quelqu'un toquer. Miss Albertwood soupira, reconnaissant sans doute qui frappait de cette façon si particulière.
- Entre !
Théophile tourna la tête, toujours assis, et vit ainsi le nouveau duc pénétrer dans le salon en s'étirant les épaules. Inna, la servante, fit une révérence si basse que si son cerveau était à l'air libre, il serait sans doute tombé quand elle inclina la tête.
- Désolé du …
Sa stature, quelques secondes auparavant si détendue, se raidit dès qu'il remarqua la présence de Théophile.
Le duc et sa petite sœur échangèrent alors un regard qui valait toutes les conversations du monde, et le futur médecin put le déchiffrer sans problème.
Pourquoi est-il encore là, ce gueux ? disait la mine renfrognée du jeune homme blond.
Tu me pardonneras, répondaient les yeux brillants de Miss Albertwood.
- Désolé de cette intrusion, se reprit l'ancien lord en se tournant vers Théophile. J'ignorais que vous seriez encore ici. Ma sœur est… disons, peu bavarde avec les inconnus. Mais j'imagine qu'elle doit vous apprécier si votre conversation a duré le temps de la visite du prêtre.
- Notre père est-il mort sans douleur ? questionna soudain Miss Albertwood.
- Je n'y étais pas, tu devrais le demander à notre invité, lâcha le duc.
Instinctivement, Théophile sentait qu'Alexandre Albertwood ne le portait pas dans son cœur. Cela tombait sous le sens : ils n'étaient pas de la même classe sociale et cela devait énerver Alexandre que sa sœur, qu'il semblait vraiment chérir, copine avec un simple docteur… Mais à la façon dont les yeux d'Alexandre lui jetaient des éclairs, l'étudiant pressentait qu'il devait y avoir une autre raison à cette animosité.
Il devait sans doute se tromper … Mais il avait le sentiment qu'Alexandre Albertwood avait quelque chose de personnel contre lui, quelque chose qui allait bien plus loin que de simples considérations de statut social et de fréquentations.
Le frère et la sœur ne se ressemblaient pas, pas le moins du monde.
A la remarque de son frère, Miss Albertwood se tourna cependant vers son invité et le questionna du regard.
Théophile se sentit pris au piège entre les deux. Quelle réponse pouvait-il donner ? Il était médecin et s'il pouvait déterminer la cause d'une mort, cela ne lui donnait pas les compétences requises pour savoir si le défunt avait souffert … D'autant qu'il n'était pas très sûr de la cause de la mort du duc. Ses supérieurs avaient été étrangement brouillons dans leurs explications maintenant qu'il y pensait …
Avec du recul, il regretta de ne pas s'être attardé sur le corps du défunt.
- Je pense que … que le duc, votre père, a eu une mort que tout homme rêverait d'avoir, avança-t-il prudemment. Finir ses jours sous son toit, près de sa famille, est la plus satisfaisante des fins.
- Il est doué avec les mots, je te le concède, ma sœur, s'amusa Alexandre.
- C'est parce que ses mots viennent du cœur, répondit-elle à son frère.
- Il ne te rappelle personne ? la questionna-t-il avec un sourire en coin.
- Cela dépend sous quel prisme on aborde la différence, reconnut la jeune fille.
- Je trouve cela presque effrayant…
- Les coïncidences existent, tu sais, laissa-t-elle flotter.
- Les jumeaux aussi, répondit-il presque en riant car les deux semblaient considérer cette éventualité comme étant la dernière des impossibilités.
Théophile les écoutait parler sans comprendre … Et cela ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps. Il se sentait exclu de la conversation mais il s'en savait le sujet principal.
- Excusez-moi, monsieur, s'adressa alors à lui Alexandre Albertwood. Mais est-ce que cela vous intéresserait de voir mon jardin ?
- On est en hiver, s'étonna Théophile, ne comprenant pas si on voulait le jeter dehors ou lui jouer une mauvaise blague.
Les gens riches avaient trop de temps libre pour leur propre bien, se fit-il la réflexion… Mais en pensant ainsi, Théophile réalisa à quel point il était sujet aux idées reçues.
- Moi, vous faire sortir par ce temps ? s'offusqua le duc. Mais vous me prenez pour un monstre, ma parole ! Non, ce dont je vous parlais, c'est d'un jardin intérieur ! Nails ne vous l'a pas montré en chemin ?
Le ton d'Alexandre était tout miel, même si on sentait la moquerie sous-jacente à l'égard du simple étudiant.
Lui et Alexandre devaient presque avoir le même âge et ce dernier voulait lui faire comprendre à quel point ils étaient différents, à quel point il lui était supérieur …
Théophile voulait répliquer à ce vantard mais puisqu'il savait qu'entrer dans les mauvaises grâces d'un duc, d'un proche de la Reine qui plus est, ne présageait rien de bon pour sa carrière, il ravala sa fierté et hocha simplement la tête.
- Alors venez ! lui dit-il en lui faisant signe de se lever, comme s'il n'était qu'un domestique.
Théophile jeta un regard interrogateur vers Miss Albertwood qui lui répondit par un sourire en coin. Et soudain, toutes les inquiétudes du futur médecin s'évaporèrent. Si Miss Albertwood faisait confiance à son frère, pourquoi ne devrait-il pas en faire autant ?
On n'allait pas tenter de l'assassiner tout de même !
- Ne vous en faîtes pas pour ma sœur, elle doit reprendre ses leçons de latin de toute façon, laissa entendre Alexandre en avançant vers la porte.
Il l'ouvrit alors et pria d'un simple mouvement de la tête Théophile de passer devant lui. Et comment un simple étudiant pouvait résister à la volonté d'un duc ? Le fait que les deux avaient presque le même âge ne changeait rien à l'équation.
Il sortit, et le duc le suivit en refermant la porte. Ensuite, il le guida à travers les couloirs vers la destination présumée.
En route seulement, ils rencontrèrent un petit garçon aux cheveux noirs portant un cache-œil. Théophile le dévisagea malgré lui et quand il croisa le regard bleu acier du gamin, il lui sourit. Ce dernier s'arrêta devant Alexandre et lui posa une question.
- C'est qui ce gaillard mal fringué que vous trainez ? lui demanda-t-il. Vous faîtes dans la charité maintenant ?
- Rebonjour à vous aussi, Joe, soupira le duc. Avez-vous fini vos leçons avec Miss Kavioski ?
- Ouais, articula nonchalamment le petit garçon. On a fini plus tôt. Je ne comprends pas pourquoi la chouette disait que cela allait être difficile.
- Je sais que vous vous débrouillez bien, lui sourit Alexandre. Quand je parie sur un cheval, il est toujours gagnant.
- Sinon, c'est qui ce grand nigaut ? demanda-t-il à nouveau.
- Oh lui ? C'est la nouvelle lubie de Camille. Vous la connaissez, à présent.
- D'accord …
Le petit garçon jeta alors à Théophile un regard mauvais et reprit son chemin. Le jeune médecin déglutit pour la centième fois aujourd'hui et soupira. Il ne savait pas pourquoi tous, à part Miss Albertwood bien sûr, avaient de mauvais préjugés à propos de lui.
Pour le reste, le nouveau duc lui fit visiter son jardin intérieur qui était, on devait bien l'avouer, un petit bijou. Il ignorait comment on avait réussi à faire entrer toute cette terre et comment on réussissait à garder ces fleurs vivantes mais cela ne faisait qu'augmenter son admiration pour ce lieu insolite. Il se dit alors que l'argent pouvait acheter beaucoup, vraiment beaucoup de choses.
Alexandre lui parla brièvement des différentes variétés de plantes, de l'entretien, et Théophile fut impressionné de voir que pour un aristocrate et bureaucrate, le nouveau duc était plutôt bien informé quant aux travaux de la terre et était très versé dans la botanique.
Après avoir échangé quelques mots polis avec ce dernier suite à la visite, Théophile voulut partir.
Nails le raccompagna alors jusqu'à la porte d'entrée mais tandis qu'il s'apprêtait à en franchir le seuil, une voix l'arrêta.
- Attends, le doc ! cria une voix légèrement aigue et pleine de mépris.
Le jeune homme se retourna pour voir descendre des escaliers le petit garçon de tout à l'heure qui courrait vers lui. Lorsque l'enfant arriva à ses côtés, il ferma brusquement la porte qui était toujours ouverte.
Le petit borgne jeta ensuite un regard réprobateur vers Nails, le majordome, et lui signifia d'un mouvement de la tête qu'il n'était pas le bienvenu pour entendre ce qu'il avait à dire à l'étudiant en médecine.
Le majordome s'inclina et s'éclipsa, les laissant seuls.
Théophile se tint debout, près de la grande porte d'entrée, à regarder cet échange sans le comprendre véritablement. Tout ce dont il était sûr, c'était que l'enfant voulait lui parler.
- Ecoute, le doc, tu faisais quoi avec elle ?
Théophile leva un sourcil.
- Tu veux dire Miss Albertwood, mon petit ?
Le petit garçon hocha la tête et le foudroya encore d'un regard gorgé de mépris, le prenant pour un demeuré.
- Oh, mais nous parlions, voilà tout, balbutia le futur médecin.
Pour une raison qui lui échappait, cet enfant lui inspirait plus de peur qu'Alexandre Albertwood et tous ses professeurs réunis … C'était peut-être l'instinct, mais il sentait que ce simple enfant avait le pouvoir de le faire souffrir au-delà des mots rien qu'en le regardant.
- C'est ça, mon cul ! Tu voulais combien ? Allez !
- Combien de quoi ? interrogea-t-il, surpris.
- Combien de fric ! Ne joue pas les ignorants avec moi !
Théophile parut outré et il secoua énergiquement la tête.
- Jamais ! Je ne cherchais pas à lui soutirer de l'argent, je le jure !
- Tu jures sur quoi ? Les gens de ta race n'ont ni honneur, ni dieu !
Théophile aurait voulu répliquer qu'il jurait sur son amour de la science mais il ne pensait pas que le bambin en face de lui pourrait comprendre une telle chose.
Certainement, être accusé de vouloir abuser de la gentillesse ou de la faiblesse de la sœur du futur duc lui était insupportable. Et sa défense aurait été beaucoup plus belliqueuse dans d'autres circonstances mais le fait que ce soit ce petit garçon qui l'en accuse invitait à l'indulgence. Il lui était impossible de s'emporter contre une personne telle que celle-ci.
Il savait que sous les airs de gros dur que se donnait cet enfant se cachait un cœur loyal et un attachement certain envers Miss Albertwood. Il ne voulait que la protéger, et c'était une intention que Théophile respectait.
Voilà pourquoi il sourit au petit garçon avant de lui répondre.
- Ne vous en faîtes pas, je ne suis pas ce genre de personnes. Et de toute façon, je ne reviendrai sans doute jamais dans cette maison, je n'aurais jamais l'occasion de faire du mal à Miss Albertwood.
- Tant mieux ! Mais crois-moi, si j'te revois ici ou près de Camille, je te …
Théophile n'écoutait plus.
Son visage, auparavant souriant et détendu, perdit toutes ses couleurs et son rythme cardiaque accéléra brutalement. Devant ses yeux se jouaient des scènes de son passé, des visages se succédaient, et il avait l'impression de mettre la dernière pièce d'un puzzle en place, de découvrir une fresque qu'il connaissait par cœur. Camille. Le duc l'avait appelée ainsi pourtant quelques minutes plus tôt. Pourquoi ne réalisait-il que maintenant ?
- Hé ! Tu m'écoutes !
Il n'écoutait pas, évidemment. À la place, il se disait à quel point il avait été stupide de ne pas le comprendre plus tôt. Pour excuse, il n'avait que la déficience de sa mémoire humaine et le voile dont le temps couvrait les souvenirs.
Pourtant, c'était si évident.
- Si tu m'écoutes pas, je te brûle la gueule !
Semblant sortir tout juste la tête de l'eau, Théophile mit un genou à terre, rien que pour arriver au même niveau que le petit garçon, et prit ce dernier par les épaules pour le regarder intensément.
- Camille, tu as bien dit Camille ? demanda-t-il comme si c'était la question dont la réponse serait la panacée.
Surpris à son tour, l'enfant hocha la tête et le dévisagea d'un air suspicieux.
Un énorme sourire se dessina alors sur le visage de Théophile et il prit le gamin dans ses bras pour l'étreindre comme s'il s'agissait de son petit frère ou d'un ami de longue date.
Mais Joe n'était sûrement pas son ami et le fit bien comprendre en se débattant. Il le frappa plusieurs fois tout en le menaçant mais Théophile le relâcha seulement quand il sentit la vague de joie qui l'avait submergé disparaître.
Pour autant, il ne le relâcha que pour chercher quelque chose sur son propre torse, sous sa chemise, et Joe le vit alors détacher de son cou un collier au bout duquel pendait un médaillon.
- Ecoute-moi, petit ! Je sais que je n'ai pas le droit de voir Camille et que vous ne me laisserez jamais le faire, mais pourrais-tu lui porter ça ?
Il lui mit dans la main le médaillon avec des yeux presque suppliants et Joe afficha une mine contrite malgré lui.
- Pourquoi tu veux que je lui donne ça ?
En y regardant de plus près, Joe voyait bien que ce n'était pas un bijou que l'on donnait pour faire la cour à quelqu'un … Cela semblait juste une vieille chose, une vieille chose à la valeur sentimentale. Camille ne pourrait apprécier ce cadeau, ou plutôt ce message, que si elle avait un passé commun avec celui qui le lui donnait.
- Donne-le lui et elle comprendra. Je connais Camille, elle peut avoir grandi et changé mais je suis sûre que ce n'est pas le genre de personne à oublier un ami.
- Tu la connais depuis quand au juste ?
- Oh, lâcha Théophile en se penchant pour ébouriffer les cheveux un peu trop bien coiffés de Joe. Je pense que tu n'étais même pas né quand nous nous sommes rencontrés. Maintenant, je pars ! Ce fut un plaisir.
Et avant que le garçon n'ait le temps de protester ou de poser plus de questions, Théophile prenait la porte comme pour s'enfuir après avoir volé un objet d'une valeur inestimable, laissant l'enfant dans les ténèbres de l'ignorance.
Joe regarda de nouveau le médaillon et cette fois, il y vit un nom inscrit.
Théophile
Il était à présent assez familiarisé avec la langue latine pour savoir ce qu'un pareil nom voulait dire … Mais il se demandait ce que cela pourrait bien inspirer à Camille … Et rien qu'à cause de cette question, de cette envie de savoir, il fut résolu à lui livrer le médaillon au plus tôt.
Alexandre lui avait une fois dit, en lui demandant d'étudier, qu'il n'y a qu'avec le savoir et la curiosité qu'on survit dans le monde et chaque jour qui passait depuis cette affirmation, Joe lui donnait raison.
…
- Oh, les pauvres ! disaient-ils. Il les laisse si jeunes … Et il n'a même pas vu ses petits-enfants !
L'enterrement de Jorge Albertwood se déroula au milieu d'une grande assemblée. De nombreuses personnes étaient présentes. La famille principalement, mais pas que. Il y avait aussi beaucoup d'inconnus, à Camille et à son frère. Il s'agissait principalement des membres d'autres familles, des membres du gouvernement, des gens nobles … Et parmi eux, un bon nombre que le duc n'appréciait pas de son vivant. Mais c'était ainsi qu'il fallait agir, c'était les règles sociales à suivre …
Ils devaient jouer la comédie jusqu'au bout, jusqu'à la tombe.
Même si Camille n'en avait pas l'intention, Alexandre l'avait prié de ne pas pleurer durant les oraisons. La connaissant, il se doutait qu'elle pouvait pleurer pour n'importe qui, même pour un père qui l'avait haïe durant les dernières minutes de sa vie. … Et elle l'avait écouté.
Joe trouvait cela stupide. Toute cette mascarade, tous ces gens qui faisaient semblant d'être tristes alors qu'ils ne l'étaient pas.
Pour la première fois, il se sentit mal pour Alexandre et Camille d'être nés dans ce milieu, de devoir subir cette hypocrisie même quand ils enterraient leur propre père.
Les règles aussi étaient stupides. Il fallait que la famille du défunt paraisse endeuillée, mais pas trop. Les larmes étaient prohibées et il en était de même pour les mots de désespoir ou les trop grandes démonstrations de tristesse. Tout ce qu'ils pouvaient faire, c'était porter du noir et peu parler.
Joe aurait sûrement pété un câble s'il avait eu à subir cela à l'enterrement de ses parents… Car ils les avaient aimés profondément. Il avait donc voulu se dépêtrer de cette tristesse et commencer son deuil …
Jorge Albertwood avait été enterré dans la tombe adjacente à celle de son épouse.
Joe trouvait cela presque drôle … Il ne croyait pas que de telles personnes aient pu s'aimer. Et il n'était pas loin de la réalité. Alexandre aussi trouvait cette disposition exagérée.
Mais si son père n'était pas enterré près de sa mère, les gens allaient se mettre à parler et il n'avait pas besoin d'un scandale pour égayer encore sa joyeuse vie.
Durant tout le malheureux événement, il n'eut aucun mal à rester digne et à produire la bonne figure qui lui avait manqué lors de l'enterrement de sa mère … Mais là encore, ce n'était pas grâce à ses talents d'acteurs mais plutôt à cause des circonstances.
Enfant, il avait été brisé par la mort de sa maman. Si brisé qu'alors qu'on mettait son père en terre, le seul émoi qui l'avait traversé était dû aux souvenirs qui avaient refait surface à la vue de la tombe de sa mère.
Même en sachant ce qu'elle avait fait, il ne pouvait s'empêcher de l'aimer, de l'aimer plus qu'il n'avait jamais aimé son père …
Camille, comme promis, n'avait pas pleuré. Cependant, dire qu'elle s'était montrée aussi digne que lui serait mentir. Sa sœur n'avait pu s'empêcher de paraitre triste et d'échanger une conversation à la limite de la lamentation avec leur tante Eloise qui, Alexandre n'en doutait pas, était la seule personne à avoir connu son père et à le regretter réellement.
Camille ne regrettait pas un père, elle regrettait un être humain. Voilà tout.
Or, c'était déjà beaucoup diraient certains si l'on prenait en compte le fait qu'elle n'avait jamais parlé avec son géniteur et qu'elle l'avait seulement vu une seule fois, quand on l'avait mis dans son cercueil.
Quant à lui, Joe savait pourquoi Camille n'avait pas pu jouer le jeu jusqu'au bout et que lui aussi s'était senti ému à la vue du noir de deuil et du cercueil.
Cela leur rappelait trop Undertaker.
S'il était encore vivant, ce serait lui qui aurait dû s'occuper du corps de Jorge Albertwood, comme il s'était occupé de celui de sa femme avant lui. Maintenant qu'il était mort, plusieurs services concurrents avaient connu un essor indubitable.
Si lui, qui avait beaucoup aimé cet homme, était anéanti, Joe se demandait comment les choses devaient être pour Camille … le fait qu'il ait du mal à imaginer l'inquiétait.
Elle n'avait pas beaucoup pleuré depuis son retour mais cela ne le mettait guère en confiance.
Il la savait sensible, il la savait gentille et il la savait pleurnicharde … Pour faire perdre à une personne pareille l'envie – la capacité ! – de pleurer, il fallait faire des choses atroces. Complètement atroces.
Et il lui faudrait toute une vie pour s'en remettre … Si encore elle pouvait bénéficier d'une vie.
Dans la voiture en rentrant de l'enterrement, Joe monta seul avec Camille. Alexandre leur avait dit de partir avant lui parce qu'en tant que nouvelle tête de la famille, il avait plusieurs obligations à remplir.
Ainsi, le petit garçon put lui parler à cœur ouvert sans avoir la pression de son grand frère, de ce grand frère qui se croyait prévenant en empêchant sa sœur d'entendre la moindre phrase qui pourrait l'attrister.
- Pourrais-tu me dire ce qui s'est passé chez les Purificateurs ? demanda-t-il de but en blanc.
La jeune fille, qui regardait rêveusement le paysage défiler, sembla tout juste se réveiller lorsque cette question lui fut posée.
Sa petite mâchoire se contracta et ses épaules se raidirent.
- Je n'ai pas envie d'en parler, veux-tu ?
- Pourquoi ? Tu sais que si tu n'en parles pas, ça va te hanter … Te hanter pour toujours, ma p'tite. Alors le plus tôt sera le mieux.
Elle soupira.
- Je n'ai pas envie d'en parler parce que c'est fini … Parce que je n'aurais plus jamais à vivre ça … Ca te va dit comme ça ?
- Mais tu ne vas pas bien, lui fit remarquer Joe d'un ton froid et détaché.
Il savait que sur ce point, elle n'allait pas pouvoir nier.
- Non, je ne vais pas bien. Et pour tout te dire, ajouta-t-elle, je vais si mal que parfois, j'ai envie d'utiliser ma propre pierre pour me glacer et m'offrir la mort… Des fois, j'ai des souvenirs qui remontent. Je les vois me demander des choses, je les vois me faire des choses … Et j'essaye de résister, de lever ma main, d'arrêter … Mais à chaque fois …
Sa voix se brisa alors et sa figure devint livide.
Joe n'allait plus pouvoir en tirer quoi que ce soit s'il continuait ainsi alors il dévia prudemment le sujet.
- Tu devrais te faire soigner, lui suggéra-t-il. Je crois qu'il y a des gens qui sont formés pour cela …
- Et si je n'ai pas envie d'aller mieux ?
Le petit garçon se tut et essaya de garder son calme.
- Personne ne veut rester au fond du gouffre ainsi.
Un rire échappa alors à Camille et un sourire en coin se dessina sur ses lèvres alors qu'elle se remettait à regarder à travers la fenêtre.
- Tu te trompes … Tu te mens à toi-même, lui dit-elle de sa voix douce, d'une voix trop douce pour être naturelle et Joe se demanda comment il n'avait pas remarqué ce changement jusqu'à maintenant. … Crois-moi, je n'ai pas envie d'aller mieux je mérite tout, reprit-elle avec conviction, comme un juge qui explique sa sentence à un prisonnier. Les cauchemars, les souvenirs, la douleur, le regret, la haine de soi … Je mérite tout. Mon père était un homme bien, il a eu un enterrement décent, beaucoup de gens sont venus le voir parce qu'il a été très charitable. Moi, si je meurs, je ne veux pas qu'on fasse ainsi … j'ai envie qu'on jette mon corps au fond d'un caniveau après l'avoir piétiné, mutilé … Après ce que j'ai fait, je ne mérite pas mieux.
- Mais … Camille … Oh crotte ! C'est plus sérieux que ce que je pensais !
Et Joe se sentit bête de ne pas l'avoir envisagé plus tôt … Bien sûr qu'elle avait menti pendant tout ce temps pour les rassurer, bien sûr qu'elle n'allait pas s'écrouler sur le sol et pleurer toutes les larmes de son corps devant eux. Non, tout était gardé en bouteille et le mélange des mauvais souvenirs de Camille, ces choses qu'on l'avait forcée à faire et sa conscience, était explosif.
Comment avait-il pu être si aveugle pendant tout ce temps ?
A cet instant, il réalisa tout simplement qu'après avoir brûlé des sorciers vifs et perdu sa sœur et Undertaker, il aurait aimé que tout soit normal. Vivre dans une maison tranquille, sans problèmes … Même si cela signifiait qu'il devait maquiller la réalité pour qu'elle corresponde plus à ses attentes. Alexandre devait être dans la même posture.
Tous voulaient reprendre une existence normale, une vie paisible.
Et cela les avait rendus à la fois sourds et aveugles.
Camille avait besoin d'aide. Elle dépérissait.
Mais le cœur, le solstice de ce mal, était qu'elle n'allait accepter aucune aide. Elle allait continuer à mettre ce masque et mentir jusqu'à la fin de ses jours. Après tout, Joe ne savait pas ce qui se passait quand, après l'avoir visitée dans sa chambre, il la laissait toute seule. Et il ne savait sûrement pas ce qu'elle devait se faire subir, rien que mentalement.
Pourtant, Camille n'était pas cruelle. Pour les autres, elle pouvait donner et pardonner sans aucun souci. Il s'attendait ainsi à ce qu'elle se traite de la même façon.
Or, ils s'étaient tous visiblement trompés.
Et puisqu'il leur manquait une partie importante – pratiquement la totalité – de ce qui s'était passée pendant qu'elle était prisonnière, ils ne pouvaient rien faire pour l'aider sans sa coopération.
Considérant la psychologie et le passé de Camille, il ne fallait pas compter là-dessus.
- Juste, soupira-t-il. Ne fais rien de stupide, Mimi. Ton frère a perdu son père, il n'a pas besoin d'enterrer sa sœur !
- Tu ne m'en veux pas ? lui demanda-t-elle en se retournant vers lui.
Et en la voyant de face, Joe vit le profond vide noir au fond de ses yeux, ce vide dans lequel elle nageait sans pouvoir en réchapper.
- Tu sais, dit-elle d'une voix cassée, une voix qui laissait clairement entendre son accent français. C'est moi qui l'ai tué … Et pour Maria, c'est aussi moi. À chaque fois, je-je … savais ce que je faisais. Mais je n'arrivais pas à m'arrêter.
- Tu n'as jamais voulu le faire, la rassura-t-il. Avant de me faire croire que toi, tu es capable de tuer des innocents, il va falloir me prendre mon second œil. On a tous perdu des gens chers, on a tous souffert, mais il faut avancer.
Elle baissa la tête et se mit à chiffonner sa robe. Joe savait qu'elle était nerveuse.
- Tu peux être honnête, soupira alors doucement la jeune fille. Je sais que je suis un monstre…
- Mais je suis naturel ! s'exclama le petit garçon en tapant du poing contre la banquette.
- Alors pourquoi tu es si …
- Si compréhensif ? termina-t-il pour elle.
Elle rougit en baissant la tête.
- Ecoute, Mimi … Ca, c'est le vrai moi. Quand je vivais dans la rue, quand je traitais avec le proxénète de ma sœur, il fallait être dur, il fallait agir comme un gamin impérieux et capable de tout… Mais maintenant que j'ai un toit au-dessus de la tête, que je m'habille avec de la soie, que je mange à ma faim, que j'ai des gens sur lesquels compter, pourquoi continuerais-je à agir ainsi ?
Malgré ce qu'il venait de dire, Camille ne semblait pas le croire. Ses sourcils froncés en attestaient.
- Mais même avec Undertaker tu n'étais pas aussi complaisant … Et entre lui et Alexandre, il y a quand même un gouffre en matière de traitement.
- D'accord, si tu veux tout savoir, si j'étais comme ça avec Undertaker, c'est parce que j'avais peur, avoua-t-il, et ce fut à son tour de baisser les yeux. J'avais vraiment peur. Je ne voulais pas croire qu'on pouvait être aussi gentil avec moi, avec nous, alors que nous n'avions rien à donner en retour … Je n'arrivais pas à y croire. Et puis, j'ai appris à te connaitre et j'ai su que ce n'était pas une exception. Que la terre n'est pas couverte que de salauds après tout … Mais mon orgueil m'a empêché de vous faire confiance ou de vous montrer que je vous faisais confiance. Je respectais Undertaker, concéda-t-il, je le respectais comme un père même. Mais je n'ai jamais pu le montrer … Maintenant qu'il n'est plus là pour moi, je réalise que j'ai été bête, con comme tout.
- Mais …
- Mais il reste toi, poursuivit-il. Crois-le ou non, tu es comme une sœur pour moi. Et puisque j'ai eu un comportement honteux avec Undertaker, j'essaye de te traiter avec un peu plus de considération …
- Mais Alexandre ! lui rappela-t-elle. Je connais mon frère et il est rarement tendre avec les autres. J'ai peur que tu te mettes à jouer la comédie rien que pour ne pas l'énerver …
- Camille, je vais finir par croire que tout compte fait, tu ne connais pas si bien ton frère ! Sais-tu seulement que même avant que tu reviennes, il m'a proposé de reprendre mon éducation ? Il disait qu'il voulait m'offrir une chance de réussir. Et tout au long de notre courte relation, il s'est montré très bien.
- Alexandre a fait ça ? demanda-t-elle, à la fois soulagée et contente.
Il hocha la tête.
- Cela m'étonne, lâcha-t-elle en regardant au loin. J'ai toujours su qu'il avait des préjugés et qu'il avait un égo à crever le ciel. Ne t'y trompe pas, je l'aime de tout mon cœur et je l'accepterais tel qu'il est même s'il était le diable en personne mais il n'est pas habitué à être aussi …
- Affable ?
Elle leva un sourcil et le regarda avec suspicion.
- Pour une personne qui n'a pas lu un livre de sa vie, tu as un vocabulaire impressionnant.
- Qui t'a dit que je n'ai jamais lu de livres ? s'indigna-t-il gentiment. J'ai lu la bible ! Et crois-moi, le vocabulaire y est assez fourni.
La jeune fille ne put qu'ouvrir grand les yeux.
- J'ai aussi dû l'apprendre par cœur … Je n'aimais pas trop ça mais je devais suivre l'exemple de Maria, ajouta-t-il avec un sourire. Elle adorait la religion et la prière.
À la mention de Maria, le visage de Camille qui s'était éclairci vit les nuages de la tristesse le recouvrir de nouveau.
Et comme si elle ne pouvait pas s'en empêcher, elle baissa les yeux.
- Pardon, Joe. Pardon … Je regrette à en mourir…
Et elle couvrit son visage de ses mains, submergée par la honte.
Le concerné soupira et ne tenta même pas de la consoler, sachant que cela n'allait qu'aggraver sa situation.
…
Une semaine à peine après sa visite à la maison des Albertwood, Théophile, en sortant de son appartement, rencontra deux grands hommes en noir qui l'attendaient à la sortie de son immeuble.
L'un des deux l'arrêta et lui donna une lettre. Le futur docteur la considéra un instant, ne reconnaissant pas l'écriture et ne voyant aucun nom. Tout ce qu'il avait devant lui, c'était un sceau avec un A entrelacé ainsi que des symboles qu'il ne comprenait pas. Comme le grand homme près de lui ne semblait pas d'une humeur très égale et qu'il attendait silencieusement quelque chose de facilement devinable, il n'eut d'autre choix que d'ouvrir la lettre.
Il y trouva une simple invitation à prendre le thé, signée par le duc Albertwood.
Il déglutit.
Les mots de la lettre étaient on ne peut plus polis mais il sentait derrière eux une certaine froideur, comme si celui qui écrivait la lettre se faisait forcer la main … Néanmoins, il dissipa cette pensée aussitôt qu'elle passa par sa tête. Comme si quelqu'un pouvait forcer Alexandre Albertwood à faire quoi que ce soit !
Il se demanda si cette invitation avait quelque chose à faire avec le médaillon ou s'il avait des problèmes.
Mais il éjecta cette hypothèse rapidement aussi. Il faisait confiance à Camille, il faisait confiance à la petite fille qui perdait un jeu rien que parce qu'elle ne pouvait s'empêcher de rire … Lorsqu'on est ainsi enfant, on ne peut devenir une mauvaise personne en grandissant et il avait eu l'occasion de le confirmer.
D'un autre côté, si le duc Albertwood voulait lui nuire, il le ferait chasser de son université ou disgracier dans la presse, il ne l'inviterait sûrement pas à prendre le thé.
Sentant le regard noir des hommes sur lui, il déglutit à nouveau à cause de la pression mais resta calme. D'un ton placide et poli, il accepta l'invitation et en moins de cinq minutes, il était à l'arrière d'une voiture de luxe.
Le jeune homme ne savait pas ce qui lui valait un tel traitement mais il mourrait d'envie de savoir et son esprit travaillait à la fabrication de mille scénarios différents.
Malgré l'étrangeté de la situation, il s'estimait plutôt content.
Pour une fois que quelque chose d'inhabituel lui arrivait, il n'allait pas se plaindre. Au fond de lui, il était même un peu excité.
Il avait l'impression d'être dans une histoire intéressante et ça le faisait un peu jubiler.
Arrivant devant la demeure des Albertwood qui semblait toujours aussi pompeuse et grande, il entra cette fois en serrant sa mâchoire pour ne pas laisser voir qu'il était toujours impressionné par autant de luxe.
Il s'attendait à voir Nails, ou encore le maître de maison venir vers lui, mais une autre chose se produisit.
- Wooh ! entendit-il venir d'un coin du hall.
Il se tourna vers la source du bruit et vit courir vers lui un jeune homme blond, bien habillé, et qui le dévisageait comme s'il était la huitième merveille du monde.
Arrivé juste en face de lui, cet homme colla pratiquement son visage au sien et se mit à le regarder sous toutes les coutures.
- Ils avaient raison alors ! Vous lui ressemblez tellement ! lui dit l'inconnu.
- Ressembler à qui, monsieur ? questionna Théophile avec un sourire forcé, mal à l'aise à cause de la proximité inattendue.
Semblant revenir enfin à ses esprits, cet homme étrange fit un pas en arrière et se présenta.
- Je suis le comte Trancy, Alois Trancy. Ravi de faire votre connaissance, dit-il en lui tendant la main.
Théophile la prit, parce qu'il la trouvait amicale et qu'il ne voulait pas désappointer un comte qui avait un tel geste de familiarité avec lui.
- Je suis ravi également de faire votre connaissance, Monsieur le comte !
- Oh, mais vous m'avez l'air d'être gentil ! Vous ne lui ressemblez pas tant que ça au final ! fit-il remarquer.
- À qui est-ce que je ressemble, si cela n'est pas indiscret ? répéta le jeune homme brun.
Il vit alors Alois Trancy sourire en coin et lui faire un clin d'œil.
- Vous le saurez bien assez tôt ! Mais si j'étais vous, je ne serais pas si pressé ! Votre vie est sur le point de changer, mon grand ! Maintenant suivez-moi ! Alex … Je veux dire le duc Albertwood nous attend en haut.
Puis il se mit à marcher rapidement vers l'escalier, suivi d'un Théophile qui, pour l'instant, était trop intrigué pour se méfier ou refuser de se faire conduire par cet inconnu.
Ils arrivèrent ainsi devant une porte qu'il n'avait pas vue lors de sa première visite et quand ils entrèrent, ils se trouvèrent dans la pièce de travail du maître de maison.
Ce dernier était assis à sa place, à son bureau et dos à la fenêtre, à étudier des dossiers divers et variés. Malgré le bruit de la porte, il agissait comme s'il ne savait pas qu'ils étaient là.
Cependant, ce n'est pas cette attitude qui poussa le jeune médecin à trembler, si bien que le comte fut obligé de le saisir par les épaules pour qu'il ne vacille pas.
- Mais qu'avez-vous, mon brave ? Je sais que la décoration est atroce mais ce n'est pas une raison !
Tenant toujours le futur médecin, Alois se tourna vers le maître de maison.
- Vous voyez ! Les têtes de loups et d'aigles, c'est si écœurant qu'il a failli s'écrouler !
Alexandre eut du mal à réprimer un rire à la remarque de son allié et il lui adressa un sourire presque sardonique.
- Oh, croyez-moi, je suis sûr que ce n'est pas la décoration qui fait du mal à notre cher invité…
Et se tournant vers le divan, il poursuivit.
-Qu'en pensez-vous, Miss Rollington ?
Alois se tourna vers le même divan et remarqua qu'effectivement, la fausse brune y était installée. A sa vue, un sourire identique à celui de son comparse lui étira alors les lèvres.
Les deux blonds sentaient que cela allait être amusant.
- Mais qu'est-ce que cela veut dire ? demanda soudain Théophile, émergeant de son trouble.
Il fixa la jeune femme présente avec des yeux inquisiteurs, désemparé.
- Sophie, que fais-tu ici ? Pourquoi ?
Avant qu'elle n'ait la chance de répondre, le rire du comte Trancy se fit entendre et ce fut à son tour d'avoir du mal à tenir debout.
Tapant sur son genou à cause de l'hilarité, il attira le futur médecin à lui et lui tapa dans le dos.
- Oh, mais ne me dîtes pas que vous l'avez cru !
- Quoi ? s'exclama Théophile, bondissant presque.
- Je suis Lydia Rollington, répondit la principale intéressée d'un ton froid et distant, d'un ton noble.
La dignité qu'elle affichait et son sérieux mirent du vinaigre dans le plaisir du comte Trancy qui se réservait la joie de présenter les choses au pauvre jeune homme ignorant. Se redressant, le noble alla s'assoir près de la demoiselle et se mit à jouer avec ses cheveux sous les yeux étonnés et médusés de Théophile.
- Eh oui … Cette beauté ne s'appelle pas Sophie … Sophie est tirée du grec « sophia » qui veut dire sagesse et croyez-moi, elle en manque terriblement ! s'amusa-t-il en continuant de jouer avec ses cheveux.
Lydia essayait bien évidemment de le garder à l'écart mais il était diablement insistant.
- Tout ce qu'elle a, reprit le comte Trancy. C'est un joli minois et un talent pour le mensonge.
- Et elle n'est même pas aussi jolie qu'on le prétend, se prononça le duc, rajoutant une couche au désarroi de Théophile.
Ce dernier regardait cette assemblée étrange avec un dégoût apparent et Lydia n'osait même pas lever les yeux vers lui… Ils ne s'étaient toujours pas expliqués, Alexandre et Alois faisant de leur mieux pour les embarrasser tous les deux et elle se doutait de l'horrible opinion qu'il devait avoir d'elle à cet instant.
Soudain, alors qu'elle essayait toujours de chasser la main de Trancy qui jouait avec ses cheveux, elle sentit la vilaine main être attrapée et éloignée d'elle.
Elle leva les yeux et vit que Théophile s'était approché et jetait un regard noir vers le comte.
- Ne la touchez pas, lui ordonna-t-il en tenant fermement le poignet du comte.
- Et pourquoi ? Elle est à vous ? se moqua le comte avec un regard de défi.
- Non, mais elle n'est pas à vous non plus. Touchez-la encore une fois contre son gré et je vous le ferai regretter.
Et comme pour prouver qu'il en était capable, il resserra son emprise, appliquant une pression à peine en dessous de celle qui aurait brisé le poignet du comte. Il connaissait l'anatomie humaine à la perfection et il savait quel os briser pour que le comte perde l'usage de son bras définitivement.
Lui arrachant son poignet, le comte se leva brusquement du divan avec un regard mauvais et fit la moue, comme un enfant qui se fait gronder par un adulte. Il alla ensuite se poster près de la chaise du bureau d'Alexandre qui regardait la scène comme s'il était au théâtre. Mais contrairement à une représentation classique, il avait le loisir d'intervenir quand il le voulait et de guider les personnages.
Sur le moment, c'était lui qui semblait avoir le plus de pouvoir sur eux tous.
Lydia le savait, voilà pourquoi elle n'osait pas le regarder.
- Finalement, entendirent-ils tous le comte Trancy dire en regardant le brun. Je me suis trompé à votre sujet. Vous êtes aussi ennuyeux qu'il l'était !
Il disait cela seulement parce qu'il savait qu'il ne pouvait plus rien faire.
- Mais de qui parlez-vous à la fin ? s'impatienta Théophile en marchant vers eux.
Il s'arrêta devant le bureau d'Albertwood et le bleu de la mer se confronta au marron. Aucun des deux ne baissa les yeux ou se sentit intimidé par l'autre.
Ce fut Alexandre que ce jeu fatigua en premier car il se mit à soupirer d'exaspération et sortit d'un des tiroirs de son bureau une photographie que le civisme seulement l'empêcha de jeter à la figure du jeune homme devant lui.
- Prenez, lui dit-il en la mettant juste en face de lui, c'est votre amie ici présente qui a tenu à ce que nous vous la donnions.
Curieux et sentant sa colère faiblir un peu, Théophile prit la photographie et la regarda.
Aussitôt, il porta sa main à sa tête, se sentant vaciller.
Sur le cliché en noir et blanc, il voyait des choses que son cerveau refusait catégoriquement de reconnaître.
Diable ! Il ne pouvait y croire !
- Mais qu'est-ce donc que cela ?
- Regardez de plus près. Une image vaut mille mots comme on dit, lui recommanda froidement le duc.
Malgré lui, Théophile l'écouta et se remit à détailler la photo. Mais la seconde fois ne fut pas plus fructueuse que la première et il refusa toujours de croire ce que lui montrait la photographie.
Comment pouvait-on lui demander de regarder pareille image sans se sentir troublé ?
Comment pouvait-on ne pas être déstabilisé en se voyant sur un cliché pour lequel on n'a jamais posé, à côté d'une personne que l'on ne connait pas ?
Mais …
Il grimaça à nouveau, sentant la douleur dans sa tête augmenter.
Il s'était visiblement trompé, il ne s'agissait en fait pas d'une migraine. C'était quelque chose de plus gros, un peu comme ce que cachait cette simple photo.
Peu après, il sentit de douces mains venir derrière lui, l'attraper par les épaules et le mener doucement à travers la pièce pour l'assoir sur un fauteuil. Il se laissa conduire parce qu'il était si perdu qu'il n'arrivait même pas à parler.
- Je vous avais dit que ce n'était pas la bonne chose à faire ! entendit-il une voix ferme mais révoltée dire.
- Le choc était la meilleure stratégie, répliqua la voix désormais molle du comte Trancy. Comment voulez-vous qu'il recouvre le moindre souvenir si on ne lui force pas la main un peu ? Comme vous nous l'avez expliqué, il est resté des années à vivre paisiblement sans jamais avoir le moindre éclair de conscience de son passé. Pour réveiller cette mémoire dormante, il faut sortir le grand jeu !
- Mais vous auriez pu le préparer ! protesta encore la voix qui défendait sa cause.
- Calmez-vous, Miss Rollington, s'interposa alors la voix tempérante du duc. Le comte a raison. Il faut provoquer un choc ou nous ne pourrons jamais être sûrs de rien. Maintenant que nous le voyons réagir ainsi à cette photographie, nous avons la confirmation que leur ressemblance n'est pas qu'une affaire de hasard.
- Vous croyez vraiment qu'une telle ressemblance peut être due au hasard ? Mais vous vous moquez de moi, ma parole ! s'indigna la jeune femme.
- Lydia, reprit la voix dédaigneuse de Trancy, j'avais envie de vous aider parce que vous avez ramené Camille … Mais si vous continuez d'agir comme une hystérique, je peux vous promettre que vous finirez dans un cachot de mon manoir. Ma famille est ancienne et pendant les guerres, nous avions l'habitude de garder les prisonniers politiques et de leur faire subir des traitements encore plus efficaces que dans votre asile, et cette fois vous n'arriverez pas à vous échapper !
- Ha … On verra bien !
Elle ne semblait pas intimidée, se sachant en possession d'un pouvoir absolu.
- Et si vous trouvez le moyen de nous déplaire encore plus, intervint le duc avec le calme qu'il s'efforçait de garder, ne voulant pas marcher sur le charbon ardent sur lequel dansaient les autres. C'est votre chère mère qui aura de vos nouvelles par le biais de mes hommes de main.
Cette dernière menace, même si elle était plus courte et à priori beaucoup moins extrême que celle qu'avait formulée le comte, sembla clouer le bec de Sophie net … Non, pas Sophie, Lydia, pensa-t-il. Elle s'appelle Lydia …
- Taisez-vous ! lâcha-t-il soudain, émergeant des eaux troublées dans lesquelles il s'était noyé après avoir aperçu la photo. Juste, dîtes-moi ce que cela veut dire !
- Cela veut dire, répondit le duc, se levant enfin pour marcher lentement vers le coin salon, que vous allez bientôt lâcher la blouse blanche pour un habit beaucoup plus digne.
- Hein ?
- Hein ? répéta le duc avec un sourire en coin, s'asseyant sur le fauteuil faisant face au sien. Je n'ai fait que cinq ans d'études à l'université en finances et en commerce mais on nous y apprenait à articuler au moins. J'imagine que dans des études qui requièrent plus de dix ans, on en fait autant … Ou je me trompe ?
- On y apprend assez pour lire une étiquette et décomposer un produit, répliqua dignement Théophile. Chose que votre école de commerce et de finances n'a pas réussi à vous inculquer. Si vous saviez réellement ce qu'il y a dans vos produits, vous ne le donneriez même pas à votre chien.
- Oh, vous croyez ? s'amusa le duc en levant un sourcil. Vous surestimez alors l'estime que j'accorde aux chiens.
- Et les enfants alors ? questionna le futur médecin, rien que pour voir sa réaction.
- Je n'ai pas d'enfants … Comment puis-je aimer ce qui n'est pas mien ? rétorqua le duc comme s'il s'agissait d'une banalité affligeante à ignorer.
Le soignant grinça des dents pour ne pas répliquer vertement à cette crapule. Il n'aimait définitivement pas cet homme. Il le trouvait cruel, vide d'émotions, vile et avide d'argent … Comment pouvait-on aimer une personne telle que lui ? Et encore plus absurde, comment une personne telle que lui pouvait aimer ?
Si on ne faisait que l'écouter, on finirait bien par savoir que ce duc imbu de lui-même ignorait jusqu'à l'existence d'autre chose que son nombril. Le pire dans l'histoire, pensait Théophile, était qu'Alexandre Albertwood était cultivé et éduqué, et qu'il ne devait pas ignorer la composition de ses produits à l'adresse des enfants ni leur effet à long terme sur ces derniers. Cela rendait son attitude et son manque de considération pour eux encore plus accablants.
Pourtant, il l'avait vu avec sa sœur et il connaissait très bien cette dernière … Etaient-ce seulement les liens de sang ou auraient-ils eu sincèrement de l'affection l'un pour l'autre s'ils ne partageaient pas le même nom de famille ?
Il dissipa cette pensée rapidement, sachant que ce n'était pas le moment de s'attarder sur de tels questionnements.
Tout ce qu'il voulait à l'instant, c'était comprendre pourquoi on l'avait invité et ce que cette photo révélait de lui.
- Vous ne m'avez toujours pas répondu proprement, reprit l'étudiant en médecine en essayant d'imiter le calme du duc en face de lui.
- Si ce qu'on pense est vrai, et j'imagine que tous les détails concordent, cela veut dire que vous allez bientôt recevoir le plus beau cadeau qu'on ait pu vous donner, répondit Alexandre.
- Lequel ? demanda le principal concerné.
- Vos origines.
- Mes …
Théophile jeta un nouveau coup d'œil à la photo sur laquelle il figurait sans pour autant se souvenir d'avoir posé pour elle. À côté de son sosie, il y avait une jeune femme aux boucles blondes et au grand sourire… Pour une raison qu'il ne comprenait pas, le sourire de cette femme était la raison de son mal de tête.
Il avait l'impression que son cerveau était une forteresse et qu'à la vue de cette personne, une bande de mercenaires tentait de s'y introduire … Comme si toute sa vie, il avait enfoui une partie de lui-même et que cette dernière essayait à présent de reprendre la place qui était sienne.
- Bravo ! s'exclama la voix de Lydia vers le comte et le duc. Vous avez réussi, il souffre maintenant ! Je vous disais bien que c'était trop brutal !
- Autant qu'il souffre pour se souvenir que pour rester dans l'oubli, répondit la voix monotone d'Alexandre.
- Je vous signale, ajouta le comte d'un air mécontent, qu'en vous aidant, on est en train de jeter par la fenêtre beaucoup de travail !
- J'ai aidé à sauver votre chère Camille ! répliqua alors Lydia, comme s'il s'agissait d'une justification suffisante à tout.
Et si ce n'était pas une justification suffisante, les deux hommes blonds ne se seraient pas tus.
- Comment faire alors maintenant ? demanda le comte. Comment le réveiller ? Doit-on lui frapper la tête ? J'ai lu dans un article que ça devait être utile pour guérir l'amnésie. Dois-je appeler Claude ?
- Vos magazines de mode ne sont pas des références valables, se moqua le duc. Et puis, dit-il en regardant le futur médecin qui bataillait encore dans sa propre tête, je pense que même sans notre intervention, il finira par se souvenir de tout. La photographie a apporté le choc suffisant.
- Ah ! Que c'est génial ! déclara sarcastiquement le comte en se jetant sur le divan. Après qu'on ait réussi à s'en débarrasser, voilà que ce salaud renait sous nos yeux !
- Vous êtes très péremptoire, tempéra le duc. Je ne pense pas que ce jeune homme ayant grandi dans la boue et ayant trainé ses sales bottes sur les bancs de l'université de médecine soit une menace pour nous. Reprendre un nom et une entreprise est une affaire d'éducation et ce jeune homme n'en a pas eue.
- Mais moi, j'en ai une, répliqua soudain Lydia. J'ai reçu une éducation brillante alors comptez sur moi pour l'aider.
- Ha ! s'exclama Trancy. Et puis quoi encore, ma belle ? Tu crois vraiment qu'avec ta cervelle étroite de femmelette tu vas arriver à nous faire de la concurrence ?
- Ne sous-estimez pas la concurrence, le prévint Alexandre avec un sourire. Ils pourraient nous surprendre, qui sait ?
- Ce n'est pas vous qui disiez que vous n'aimiez pas la concurrence ? demanda Trancy avec un regard sceptique.
- Oh oui, je consens à l'avouer. La concurrence, surtout celle qui me dépasse, me met hors de moi … Mais je ne connais rien de mieux pour se remettre sur les rails. D'autant que j'ai maintenant un clair avantage.
Comprenant où il voulait en venir, le comte hocha la tête puis se tourna vers Lydia qui était maintenant assise près de Théophile et le regardait sans oser dire ou faire quoi que ce soit.
- Combien va-t-il falloir attendre ?
- Je ne sais pas mais les Phantomhive sont lents à la détente parfois, lâcha Alexandre.
Soudain, Théophile leva sa tête et les regarda avec des yeux écarquillés, comme s'il venait d'entendre la réponse à un mystère qui l'avait hanté toute sa vie.
Puis, il s'évanouit.
…
- Joe, si j'étais toi, je ne prendrais pas autant de gâteaux, lui dit-elle doucement, tournant une page de son livre.
- Contrairement à certains, les humains ont besoin de manger, répondit-il, la bouche pleine.
Avalant une gorgée de son verre de lait, il se tourna ensuite vers la servante et lui fit signe.
- Nina, du gâteau ! ordonna-t-il presque.
A ces mots, Miss Albertwood posa son livre sur ses genoux et jeta un regard sévère à Joe. Ce dernier soupira.
- C'est bon … j'ai compris.
Puis se tournant vers la servante, il baissa d'un ton.
- Je m'excuse pour la façon dont je me suis adressé à vous, Mademoiselle, voulez-vous me pardonner ?
- Je m'appelle Inna en fait, rectifia timidement la petite brune, étonnée par le changement soudain d'attitude du petit garçon.
À présent, le petit protégé de Miss Albertwood lui offrait un sourire chaleureux et son œil visible ne laissait voir que de la bienveillance, bienveillance que ternit un brin d'agacement quand elle le reprit à propos de son prénom.
- Oui, Inna, charmant …, s'efforça-t-il de répondre.
- Vous vouliez du gâteau, n'est-ce pas ? demanda-t-elle pour rebondir sur la bonne volonté du petit garçon, ne voulant pas perdre l'occasion d'en profiter avant qu'il ne reprenne ses manières rustres.
Il était vrai que Joe, en présence d'un nombre restreint de personnes, était capable de prouesses en matière de maintien et d'élégance mais lorsqu'il s'agissait d'interagir avec le personnel, il montrait sa véritable nature.
Camille connaissait sa logique, il la lui avait expliquée.
« Je n'ai pas à me montrer serviable avec des gens qui sont payés pour me servir. »
Puisqu'elle ne la partageait pas, elle avait essayé de lui montrer son point de vue … mais elle n'avait gagné qu'un hochement de tête et aucune promesse quant au futur. Maintenant, si elle voulait lui apprendre à traiter tous les gens comme ses égaux, même s'il leur était lié par l'argent, elle devait le discipliner.
Cette tâche lui était rendue facile par le respect que lui portait Joe et qui lui permettait de l'intimider rien qu'avec un regard ou un mouvement de la tête. Elle n'avait même jamais eu à parler pour l'amener à faire ce qu'elle voulait, ce qui était un exploit. Peut-être était-ce parce qu'ils étaient au même niveau de puissance tous les deux. Tous les deux porteurs de pierre, vivant la même expérience, traversant les mêmes épreuves …
- Inna, s'il-vous-plait, lâcha soudain Camille.
- Quoi donc ? répondit la servante.
- Sortez, je vous prie, lui demanda-t-elle poliment. Je voudrais parler d'une affaire privée avec mon ami.
Inna n'étant qu'une simple servante, elle sortit sans poser de questions, fermant la porte délicatement derrière elle.
- Tu te doutes bien qu'elle est derrière la porte à nous écouter ? lui fit remarquer Joe avant de boire une gorgée de lait.
Mais il n'avait pas besoin de le faire car elle était au courant. Annie lui avait déjà dit de faire attention aux autres serviteurs. Elle lui avait dit qu'ils étaient malhonnêtes et qu'ils écoutaient aux portes.
Annie n'aurait jamais fait ça, pensa Camille.
Elle fut forcée alors de fermer les yeux car sa vision se brouillait. Cela faisait un bout de temps … N'allait-elle jamais s'en remettre ?
- De toute façon, elle ne pourra pas comprendre sans voir, lâcha-t-elle en rouvrant ses yeux bruns et sortant de sa poche un médaillon.
Sous la lumière grisâtre de l'hiver qui rentrait à travers les volets blancs, Joe le reconnut.
Théophile
- Je te l'ai donné la dernière fois et tu l'as pris sans me dire ce qu'il signifiait pour toi, lui rappela-t-il. Dis-moi seulement que ce n'est pas qu'un bibelot stupide qu'il t'a donné parce qu'il est fou !
- Théophile est mon ami.
Joe fit une pause avant de répliquer.
Il examina la figure et la posture de Camille. Ses sourcils froncés, ses lèvres pincées, ses joues creuses … Son dos droit, ses genoux collés, ses mains superposées sur son livre … Car Camille lisait maintenant, même si c'était un livre plein d'images.
Il sut alors qu'elle ne mentait pas.
- Comment l'as-tu connu ? demanda-t-il simplement.
S'il voulait l'aider – s'il jugeait bon de l'aider – il devait savoir dans quoi il s'embarquait.
- Il me racontait des histoires, il m'enseignait parfois des choses utiles … C'était un bon ami. Il aimait lire aussi.
- Et tu ne l'as pas reconnu quand il était assis ici, juste en face de toi ?
Camille secoua la tête, pensant l'idée absurde.
- Ca va faire presque dix ans, Joe … Dix années ! Quand je l'ai connu, il ne ressemblait pas à ça, il a grandi, il a changé. J'ai grandi, j'ai changé …
- Si vous aviez tant changé, vous n'auriez pas même pu vous reconnaître.
- Le temps peut bien changer nos peaux, nos os mais il ne peut toucher le cœur et tous les cœurs sont liés, Joe, si bien que l'on n'oublie jamais un vrai ami. Quand tu connaitras quelqu'un que tu aimes tellement que tu ne peux même pas l'appeler par son prénom – parce que tu l'aimes tellement que tu veux lui en donner un nouveau – tu sauras ce dont je veux parler ...
- Undertaker nous donnait souvent des surnoms … Penses-tu qu'il nous aimait ainsi ?
Elle sourit pour le rassurer mais il vit bien quelque chose se brisait dans son regard à l'évocation de ce nom.
- Il devait tenir à nous …
Elle baissa la tête et Joe serra les dents. Il avait parlé sans réfléchir et il s'était aventuré sur ce sujet qui crispait les mains de Camille et la jetait dans cet abime de haine et de désespoir.
- Pourquoi tu continues de te torturer ? lui demanda-t-il en se levant de son siège.
Il alla se mettre devant elle et posa sa main sur son épaule mais elle refusa toujours de le regarder.
-Ce n'est pas de ta faute, tu n'y es pour rien, alors pourquoi te faire du mal ?
- C'est faux et tu le sais très bien, répondit-elle sans pour autant le regarder, gardant ses yeux obstinément fixés sur le tapis blanc sous leurs pieds.
- Tu crois vraiment que lorsqu'on fait le procès d'un homme qui a poignardé un autre, on accuse le couteau ? Tu as été un instrument, rien de plus. Je sais que c'est indigne d'avoir été leur chose, d'avoir perdu ton humanité entre leurs mains, mais ce n'est pas une raison…
Elle secoua la tête comme si elle voulait empêcher ses mots de l'atteindre, d'entrer dans sa tête et de l'influencer … Joe soupira alors. Quand elle le voulait, Camille était plus obstinée qu'une mule.
- Tu sais quoi … Merde ! lâcha-t-il finalement, et il passa une main dans ses cheveux.
La jeune fille osa enfin lever les yeux vers lui et le vit en train d'observer la pièce, mâchouillant sa lèvre inférieure comme s'il était en plein débat interne.
- Je comptais pas te le dire mais j'imagine que je ne peux plus supporter de te voir ainsi …
- Quoi donc ? osa-t-elle demander.
- Tu veux voir ce Théophile ? questionna-t-il brusquement.
Prise de court, elle hocha la tête sans trop y penser.
- Alors il est dans le bureau de ton frère maintenant. On m'a demandé de rester ici et de te distraire le temps qu'il règle ses problèmes avec lui …
Une fois cet explosif lâché, la réaction de Camille ne se fit pas attendre.
- Quoi ! s'exclama la jeune fille en se levant presque.
Son livre d'images florales tomba à ses pieds et elle pria Joe de lui expliquer la situation de toute urgence.
Le petit garçon lui révéla alors tout ce qu'il savait.
Il lui dit qu'il avait entendu parler d'un contrat verbal entre le comte Trancy, son frère et la porteuse du Jade, et ce dernier incluait ce petit médecin qui était son ami. Il lui dit que leur discussion tournait autour d'une photographie, d'un « choc » et d'une aide. Quand il eut fini, il lui demanda si elle avait une idée de ce que leur « affaire » était.
- Je ne sais pas, vraiment pas, dit-elle d'abord, sans trop y penser.
Rien ne lui venait naturellement à l'esprit de prime abord car dans sa tête, Théophile était – et semblait être resté – une personne sans histoires. Elle ne voyait pas ce que ces trois esprits fourbes comptaient tirer de lui.
Puis, elle songea à cette ressemblance étrange qu'il avait avec un certain comte de son passé et elle n'osa y croire… Son expression changea et, serrant les accoudoirs de sa chaise roulante, elle prit une décision.
- Je veux aller les voir, lui dit-elle en le regardant droit dans les yeux.
Joe hésita une minute avant de soupirer.
- D'accord mais puisque je te sais impulsive, on va s'y prendre à ma façon…
Camille ne tarda pas à savoir que la façon de Joe, si elle n'était pas la plus noble qui soit, était très efficace.
Eux qui avaient craint d'être écoutés par la servante se retrouvèrent ainsi dans une situation bien embarrassante une demi-heure après s'être accordés.
La porte resta entrouverte, aucun des deux n'osant l'ouvrir davantage au risque de perturber l'échange auquel ils assistaient.
Ce n'était pas de leur faute s'ils étaient arrivés pile au moment où la porteuse du Jade avait lâché ces quelques mots.
- Alors, tu te souviens de tout…
… Fin du Chapitre …
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