Chapitre XXV

- Alors, tu te souviens de tout, murmura la porteuse du Jade.

Le jeune homme hocha la tête et la vit ensuite s'asseoir sur la chaise placée au chevet de son lit. Après qu'il ait perdu connaissance, le comte Trancy et le duc Albertwood l'avaient en effet fait placer dans une chambre d'amis et on avait eu le réflexe inutile, quoiqu'attentionné, de lui poser une poche de glace sur le front.

Cette dernière trônait ainsi désormais sur la table de chevet puisqu'il l'avait retirée juste après s'être réveillé.

En regardant l'horloge, il voyait que son état de flottement n'avait pas duré longtemps, une heure tout au plus.

Et elle était restée à son chevet pendant ce temps.

Il la dévisagea alors et admira ses boucles brunes qui tombaient sur ses épaules et son dos … Ses cheveux étaient parfaits, bruns ou blonds, tant qu'ils étaient les siens Mais il la préférait au naturel malgré tout.

Et son naturel était le plus aristocratique qu'il ait eu l'occasion de voir.

Elle s'efforçait de respirer convenablement mais elle était assise de telle manière qu'on ne pouvait que se douter à quel point sa position sur cette chaise était douloureuse … Il savait que cela devait lui faire mal et combien les règles que devaient suivre les femmes pour faire bonne figure étaient pénibles, Lizzie le lui avait dit.

- Qu'est-ce que cela fait ? le questionna-t-elle.

- Beaucoup de mal, mais beaucoup de bien aussi … Je ne sais pas en réalité, soupira-t-il finalement en passant une main dans ses cheveux d'un air perdu. En fait, c'est comme si j'avais vécu une autre vie pendant tout ce temps, une vie qui n'est pas à moi …

Il la vit alors, grâce à sa vision périphérique, déglutir.

- Dans ce cas … Comment dois-je vous appeler ?

Il lui sourit doucement.

- Théo, voyons ! Et d'où sort ce vouvoiement ?

- Mais-

- Lydia, dit-il sévèrement, les syllabes du nom coulant de ses lèvres comme l'eau d'une cascade. J'ai peut-être vécu une vie qui n'était pas mienne mais tout au long de celle-ci, c'était bien moi aux commandes … Je suis toujours le même.

Elle resta néanmoins visiblement mal-à-l'aise.

- Pardonnez-moi de ne pas trop y croire. Comment peut-on rester le même en découvrant qu'on est l'héritier d'une fortune et d'un nom aussi impressionnants ? lui fit-elle remarquer en essayant de garder son sang-froid.

- J'ai toujours dit que je n'accordais aucune importance aux considérations de classe, le nom n'a qu'une valeur sentimentale pour moi, et je n'ai pas changé d'avis. D'un autre côté, l'argent est davantage une nouvelle source de problèmes…

Un petit rire échappa soudain à la jeune femme et elle détourna son regard pour ne pas qu'il capte la note d'amusement qui scintillait au fond de ses yeux bleu clair.

- Qu'est-ce qui te fait rire ? s'étonna Théophile.

Elle hésita avant de répondre.

- Je me disais simplement qu'il n'y a que vous pour trouver que des millions de livres sterling, c'est un problème !

Il ne le prit pas mal, lui souriant en retour.

- Pour moi, cet argent est synonyme de placements financiers et d'une gestion de patrimoine éreintante, avoua-t-il. Cela me semble si loin maintenant … Mais à l'époque, moi et mon frère avions eu droit à des cours de finance dès l'âge de cinq ans … Il est impressionnant de voir ce qu'on peut faire ingurgiter à de simples enfants dès cet âge tendre.

- Vous prévoyez de retrouver cette vie alors ?

- Mais tutoie-moi, Lydia, bon sang ! s'exclama Théophile. Cependant, tu as deviné juste, je n'ai pas d'autres choix que de clamer le nom de ma famille … Je veux le faire, rien que pour voir ce qui reste d'elle.

La jeune femme soupira de soulagement en comprenant qu'il se tenait tout de même un peu au courant de l'actualité et qu'elle n'allait pas avoir à tout lui révéler …

- Mais quel est votre prénom, votre vrai prénom ? lui demanda-t-elle ensuite avec curiosité.

Il sourit encore et la regarda avec malice pour la première fois de leur échange.

- Tu ne me croirais pas.

Elle croisa les bras, acceptant le défi.

- Dites toujours.

- Où se trouve Dieu ? demanda-t-il en français.

- Au Ciel, répondit-elle naturellement.

Ses yeux s'écarquillèrent alors et le sourire du jeune homme ne fit que s'élargir.

- Je savais que tu ne me croirais pas …

- Mais … Mais ! bafouilla-t-elle, parfaitement abasourdie.

- Mais il se faisait aussi appeler Ciel, compléta-t-il en lui offrant les mots.

- Pourquoi ? voulut savoir Lydia, ses sourcils froncés montrant son scepticisme.

- C'est bien là la question, soupira-t-il en secouant la tête. Je ne sais pas ce qu'il avait en tête … Dominic a toujours été … imprévisible et très sentimental. Je me demande s'il a pris cette décision de son plein gré ou si ce sont les adultes qui l'y ont poussé. J'étais le fils ainé, l'héritier en titre, et si je n'avais pas survécu, il aurait fallu s'occuper de beaucoup de paperasses et d'affaires de légitimité. Prétendre que mon frère jumeau était moi, c'était se soulager de tout cela … Mais je ne fais que supposer et de toute façon, il n'est plus là pour nous donner la vérité …

- Alors … Que comptez-vous faire ? lui demanda-t-elle avec des yeux inquiets.

Il soupira à nouveau.

- La bonne chose à faire … Je vais finir mes études, il n'en reste rien … Et à la place de parfaire mon profil dans un institut de recherche, je vais me mettre à réétudier le droit des finances et le commerce pour espérer rependre l'affaire familiale.

- Et le deuil ? demanda-t-elle. Si je perdais un frère, j'aurais besoin d'un peu de repos.

- Je me suis reposé pendant plus de dix ans, Lydia, je n'en ai plus le droit maintenant que j'ai des responsabilités aussi lourdes à porter…

Malgré cette douloureuse perspective, il sourit avec optimisme.

- Je vais rentrer à la maison.

À la maison … Au moins, l'un d'eux avait toujours une maison à laquelle retourner, nota-t-elle avec un pincement au cœur.

- Et toi, Lydia ? demanda-t-il à nouveau, répétant son prénom comme un ivrogne se servirait un nouveau verre d'alcool, avec gourmandise et passion.

- Je … Je compte devenir institutrice, lui révéla-t-elle alors en détournant les yeux.

Il cligna plusieurs fois des paupières et voyant sa réaction, elle jugea bon de s'expliquer.

- Compte tenu de mes qualifications et de ma position, c'est ma meilleure option. Le duc Albertwood et le comte Trancy m'ont écrit une lettre de recommandation et j'ai déjà été acceptée dans un pensionnat pour jeunes filles…

- Que vas-tu enseigner ?

- Oh, beaucoup de choses … Les bonnes manières, le français, l'italien et sans doute un peu de géographie … Je vais sans doute avoir un âge très proche de celui de mes élèves mais cela ne m'intimide pas. Je sais que je peux le faire.

- Je suis sûr que tu réussiras … Mais n'envisages-tu pas une carrière dans laquelle tu aurais plus de possibilités d'évolution ?

- Pour une femme … Je n'ai pas tant le choix. C'est ça ou retourner plier les serviettes de Mrs. Midford…

- Mrs. Midford, dans mes souvenirs, était une femme très sévère, se rappela-t-il. J'imagine que si elle traitait sa fille comme elle nous le montrait, elle doit être encore plus intransigeante avec son personnel.

Lydia hocha la tête. Elle sentait néanmoins qu'il voulait ajouter quelque chose et que ce ne serait pas à son avantage.

- Quand comptes-tu partir ? voulut-il savoir après avoir réuni tout son courage.

- Dans un mois à peu près.

- Oh … Pourrons-nous nous voir d'ici-là ?

Elle sourit mais secoua la tête.

- C'est une charmante attention, mais non. Je vais devoir passer mon temps à réviser et à préparer mes cours … Et de toute façon, vous êtes un comte maintenant, nous ne faisons plus partie du même monde. S'il vous était toléré de me fréquenter quand vous étiez étudiant, cela vous est impossible maintenant.

Il fronça les sourcils, contrarié.

- Et qui a dit ça ?

- La société ! répondit-elle avec panache. Vous êtes comte, jeune homme, ne cherchez pas les problèmes ! Vous avez vécu au cœur de l'aristocratie quand vous étiez enfant, avez-vous déjà vu un noble ne serait-ce qu'avoir une amie dans un milieu différent du sien et conserver sa réputation intacte ?

- Mais les temps changent ! Je suis sûr que les gens pourront l'accepter !

- Un jour, peut-être … Pour nos enfants, pour nos petits-enfants mais pour nous, la porte est close, comme cette discussion.

Théophile en resta bouche-bée.

- Vous m'avez comprise, murmura-t-elle en baissant les yeux. Dès aujourd'hui, nous n'aurons plus rien à voir l'un avec l'autre. J'ai rendu un service immense au comte Trancy et à cet enfoiré de duc Albertwood, ils sauront s'occuper de vous et vous aider à retrouver votre fortune et votre nom … Moi, je compte prendre ma vie en mains.

- Mais ! Tu ne peux pas …

Il essayait d'y mettre de la fermeté mais le net et distinct tintement de désespoir dans sa voix se faisait ressentir.

- Adieu, M. Le comte Ciel Phantomhive, ce fut un honneur de vous connaître. J'aurai envers vous une dette éternelle pour le respect et la bonté que vous m'avez témoignés.

Sur ces mots, Lydia se leva, fit une courte révérence puis se dirigea avec calme et grâce vers la porte.

Elle en sortit doucement mais une fois le premier pied posé dehors, elle pressa le pas jusqu'à courir pour le fuir, pour se fuir … Elle savait qu'elle avait fait ce qu'il fallait.

Pourtant, si elle était restée ne serait-ce qu'une minute à observer l'extérieur de la chambre d'amis qu'elle venait de quitter, elle aurait trouvé deux personnes qui pensaient tout le contraire.

- J'ai jamais vu une imbécile pareille… ! lâcha le petit garçon.

Lorsqu'ils avaient vu Lydia s'approcher de la sortie, Joe s'était empressé de pousser la chaise roulante de Camille de sorte à se cacher tous les deux dans le coin le plus proche. Ils avaient bien sûr oublié de fermer la porte mais la jeune femme avait été si submergée par ses émotions qu'elle ne l'avait pas remarqué.

- Qu'en penses-tu, Camille ? Ils sont vraiment cons tous les deux …

- Hmm ….

La concernée ne répondit pas, semblant toujours perdue dans ses pensées. Il se demanda alors ce qu'elle avait bien pu entendre entre eux pour être aussi songeuse.

- Tu es sûre que tu vas bien ? On dirait que tu as vu un fantôme, lui fit-il remarquer.

La jeune fille eut un sourire en coin.

- Si seulement tu savais à quel point tu es proche de la réalité …

- Je suis un génie, je le sais, mais que penses-tu qu'on doive faire maintenant ?

- Leur donner un coup de pouce peut-être, proposa-t-elle avec un sourire.

- Je ne suis pas certain que ce soit ton idée la plus brillante. Leur histoire a l'air tiré par les cheveux et même si Lydia a manqué de discernement sur beaucoup de choses, elle a raison sur un point : ils ne sont pas faits l'un pour l'autre. Les mettre ensemble, c'est les mettre hors du monde. Personne ne pourra accepter leur union.

- Mais ils s'aiment ! rétorqua Camille comme s'il s'agissait de l'argument ultime.

Joe leva les yeux au ciel et avança la chaise roulante de son amie près d'un fauteuil pour pouvoir s'asseoir dessus.

- Est-ce que tu t'es grillée le cerveau pendant que tu étais en France ? Ecoute, je vais sur mes onze ans et même moi je sais à quel point c'est risqué et tendu pour un bourgeois de se marier avec une bourgeoise moins riche … Alors je te parle même pas de ce que ce doit être pour un noble et une fille sans fortune …

- Mais tu as vu comme moi comme ils se regardaient ! Comme ils se parlaient ! Penses-tu qu'ils pourront trouver encore quelqu'un avec lequel ils s'entendent aussi bien ?

- Ce que tu ne comprends pas, Camille, c'est que le problème n'est pas leur relation mais tout ce qu'il y a autour. Les gens ne sont pas comme toi, ils ne vont pas penser à l'amour, ils vont penser à l'héritage, au nom de famille, à la convenance !

- Depuis quand parles-tu de convenance ? lui demanda-t-elle en haussant un sourcil.

- Depuis que tu as perdu tous tes esprits et que tu n'y penses plus ! répliqua-t-il farouchement.

- Alors pourquoi tu disais qu'elle était une imbécile ? répliqua Camille, n'en démordant pas.

Joe soupira. C'était toujours étrange de voir à quel point Camille se laissait faire lorsqu'il s'agissait d'elle-même et de comparer ce comportement avec l'emportement passionné qu'elle affichait pour défendre bec et ongle les autres.

- J'ai dit ça parce que cette cruche aurait tout à gagner si elle se mariait avec un comte, et je n'ai pas besoin de t'expliquer pourquoi … Si l'on pèse les choses de son point de vue, céder aux avances claires de ce jeune homme trop bête pour savoir où il doit chercher une épouse serait une porte pour une vie confortable, au moins financièrement.

- À la place, elle veut travailler, se rappela Camille.

- J'avoue que je ne l'en croyais pas capable ... La première fois que je l'ai rencontrée, elle m'a fait l'effet d'une garce manipulatrice mais elle ne l'est pas avec tout le monde à ce que je vois.

- Mais comment faire, se désola son amie en regardant le sol. Je voudrais tant qu'ils soient heureux … Je n'ignore pas que certains leur feront la vie dure mais …

- Si tu arrives à placer un « mais », c'est que tu es plus romantique et désespérante que ce que je pensais ! Cela me fait du mal de te le dire mais tu devrais arrêter ce déni de la réalité. C'est le monde dans lequel nous vivons et cette femme a raison : les gens ne sont pas prêts à accepter une telle relation. Ils vont les ostraciser, insista Joe en croisant les bras.

Camille pinça les lèvres, obligée d'en convenir.

Elle voyait bien que la logique de Joe était aussi pure que de l'eau de source et qu'on ne pouvait y trouver aucune imperfection ou faille … La seule raison pour laquelle on refuserait d'y boire serait personnelle, émotionnelle et irrationnelle.

Mais Camille n'avait jamais été rationnelle, et cela n'allait pas commencer aujourd'hui.

- Je veux la voir, décida-t-elle brusquement.

- Quoi ? s'étonna Joe.

Il vit alors, pour la première fois depuis longtemps, une flamme de détermination illuminer le regard sombre de Camille. Il voyait comme des torches vertes flotter dans une caverne sombre et il en fut troublé.

- Je veux la voir. Je vais la voir. Nous allons parler et après …

- Et après quoi ? s'agaça le petit garçon.

- Et après, tout se finira bien pour eux, s'entêta Camille. Je ne sais pas si je peux la convaincre, mais je veux essayer.

Joe soupira et secoua la tête, désapprouvant visiblement son projet.

- Camille, personne ne t'a déjà dit que dans la vie, il fallait se mêler de ses oignons ?

Un sourire canaille étira alors les lèvres de la jeune fille et elle hocha la tête.

- Quand j'avais ton âge, on me le répétait tout le temps mais je n'ai jamais écouté ! Si je l'avais fait, je n'aurais pas eu autant d'aventures et je n'aurais sûrement pas eu autant d'amis !

Joe leva les yeux au ciel et soupira pour la centième fois de la journée.

- Je vois, ce n'est pas avec un passif comme celui-ci que tu comptes devenir raisonnable dans le futur. Bien, abdiqua-t-il finalement, je vais te mener à elle. Parlez, devenez copines, et nous verrons comment tout se déroulera …

- Merci, Joe !

Deux semaines plus tard

Il pleuvait à grosses gouttes dehors.

Quand elle était petite, elle aimait beaucoup la douce berceuse de l'hiver, la pluie qui tombait du ciel pour alimenter la terre pour la préparer au printemps.

Car après la pluie, vient le beau temps.

Penchée sur un cabinet de travail dans la bibliothèque des Trancy, Lydia écrivait minutieusement un cours d'italien demandé par le pensionnat dans lequel elle allait travailler. L'établissement lui avait communiqué les ouvrages sur lesquels elle devait se baser pour concevoir ses cours et ces derniers allaient être la première chose qui allait être examinée quand elle allait intégrer son poste.

Elle était si concentrée qu'elle n'entendait même plus le bruit de la pluie par-delà les fenêtres… Pourtant, si elle avait jeté un œil à l'extérieur, elle aurait vu le comte Trancy en train de discuter sous un grand parapluie avec une demoiselle au visage couvert par une épaisse écharpe. Cela lui aurait donné les éléments de réponse à la question qu'elle se poserait plus tard.

Deux autres semaines plus tard

Dans la gare à l'est de Londres

6 : 22

Il ne faisait plus aussi froid qu'avant.

Eventuellement, prochainement, le printemps allait revenir. Et à ce moment, elle vivrait au rythme des cloches et des pas des écolières. Mais en attendant que ce moment n'arrive, elle s'était assise sur un banc pour guetter l'arrivée de son train.

Elle allait prendre le premier de la journée.

La gare, d'habitude en effervescence, était presque vide à cet instant. Le froid et l'heure matinale avaient dissuadé les moins obstinés de venir. On comptait les gens sur les doigts d'une main … Deux hommes qui fumaient dans un coin tranquille derrière un panneau d'affichage, une vieille femme qui passait avec un balai pour terminer de nettoyer, et parfois on pouvait voir un employé aux épaules carrées faire sa ronde et vérifier que tout était en ordre avant l'heure de l'embarquement.

Sa valise à ses pieds, un sac sur ses genoux, son chapeau sur la tête et des gants aux mains, elle avait tout l'attirail vestimentaire de la voyageuse, et l'attirail intellectuel aussi… Lydia sortit ainsi un livre en petit format de son sac et l'ouvrit à la page à laquelle elle s'était arrêtée hier.

Elle ne comprenait pas les gens qui réussissaient à voyager sans prendre de distractions avec eux. C'était effarant … Il fallait être incroyablement benêt pour arriver à supporter plusieurs heures de route en regardant simplement par la fenêtre.

Pourtant, lui, il pouvait le faire, se remémora-t-elle soudain.

Elle ne voulait surtout pas prolonger cette pensée alors elle se mit instantanément à lire. Ce n'était ni l'heure, ni le moment de s'attarder sur le passé. Et de toute façon, c'était trop tard.

Quelques minutes plus tard, alors qu'elle lisait, elle sentit quelqu'un, un homme, encore plus emmitouflé qu'elle, s'assoir à ses côtés sur le banc.

À proprement parler, il s'était assis à l'autre extrémité et n'avait pas essayé de l'importuner ou de se coller à elle mais elle en fut tout de même irritée.

Pourquoi choisir son banc en particulier ? Tous les autres étaient vides !

Elle se pinça les lèvres et se reconcentra sur sa lecture. Elle n'allait pas lui faire le plaisir de lui accorder son attention.

- C'est une belle journée, n'est-ce pas ? entendit-elle pourtant après une minute de silence.

Elle leva ses yeux de son livre et observa l'homme portant un large manteau gris, un chapeau haut de forme, des lunettes noires et rondes et une écharpe qui couvrait la partie inférieure des son visage si bien que sa voix était déformée par le barrage en laine …

D'un œil expert, Lydia reconnut que chaque article vestimentaire était de la meilleure qualité et venait des meilleures boutiques de Londres … Mais Dieu ! Cet assemblage ! C'était comme si ce personnage loufoque s'était accoutré dans le but de passer pour un clown !

- Oui, c'est une belle journée, répondit-elle car elle trouvait la question civile et qu'elle ne voulait pas paraitre plus impolie qu'un homme qui mélange un chapeau noir avec un manteau gris perle …

Elle avait envie de vomir.

Elle allait enseigner les manières à des jeunes filles de bonnes familles alors elle ferait mieux de prendre l'habitude d'être courtoise et de donner l'exemple au peuple.

Elle l'entendit alors tousser et chercher ses mots.

- Vous lisez Victor Hugo en français ? lui demanda-t-il ensuite, un peu embarrassé.

Lydia ne pouvait pas voir ses yeux à travers ses lunettes noires mais elle parierait son futur poste que cet homme – non, ce jeune homme, car il n'avait définitivement pas encore la confiance d'un homme – ne la regardait pas dans les yeux.

Et sa voix, même si elle était un peu étouffée par son épaisse écharpe, avait un timbre délicat qui suggérait qu'il avait une très bonne élocution.

- Oui, répondit-elle simplement.

Elle n'avait pas envie d'alimenter la conversation mais ce personnage ne voulait pas le remarquer et il continua.

- Notre Dame de Paris en français … C'est une très bonne lecture, mademoiselle ! Vous avez du goût !

- Ce n'est pas moi qui ai choisi cette lecture, c'est un …

Elle hésita un moment.

- … un très bon ami qui me l'a recommandée.

- Ah …

Lydia fronça les sourcils. Elle avait l'impression qu'il avait relevé la façon dont elle parlait de son ami et qu'elle ne le dupait pas justement.

- Vous devez beaucoup apprécier cet ami si vous suivez ses recommandations de lecture, vous avez l'air d'être difficile.

- Hmm…

Elle hocha la tête et revint à sa lecture mais elle avait oublié la ligne à laquelle elle s'était arrêtée.

- Alors … Où est cet ami ? demanda-t-il ensuite. Allez-vous le rejoindre ?

- Il n'est pas ici, répondit-elle en essayant de retrouver la ligne à laquelle elle s'était interrompue sans pouvoir y parvenir … Et je ne vais pas le rejoindre, voulut-elle préciser.

- Vous le laissez alors ? J'ai l'impression que si vous partez aujourd'hui, c'est pour vouloir fuir. Le fuir ou fuir autre chose bien sûr …

Lydia se demanda pourquoi il était si curieux de sa vie … Elle sentait maintenant qu'elle n'allait pouvoir se débarrasser de lui qu'en répondant à sa question. Et puis … Au fond, elle voulait vraiment connaitre l'avis d'une personne extérieure sur sa situation.

- Oui, effectivement, l'éclaira-t-elle en fermant finalement son volume et en lui faisant face. Je veux le quitter, le fuir et fuir Londres …

- Votre relation est si désastreuse que cela ?

- Non, dit-elle en chassant cette idée d'un mouvement délicat de la main. Nous sommes plutôt en bons termes … Mais ce n'est pas grâce à moi.

- Oh, et pourquoi ?

Elle vit deux sourcils bruns se lever au-dessus du verre sombre des lunettes.

Des lunettes en plein hiver … ! repensa-t-elle.

Un homme qui porte des lunettes en plein hiver ne pouvait se permettre de juger personne, voilà pourquoi elle répondit à sa question sans détour.

- Parce que je lui ai menti, parce qu'une ou deux fois, j'ai profité de lui … Parce qu'il mérite mieux que moi.

- Mentir, ce n'est pas bien, reconnut l'étranger, mais je ne crois pas que vous êtes une intrigante. Si vous vous êtes retrouvée réduite à mentir, vous deviez être dos au mur … Je me trompe ?

Lydia détourna les yeux pour regarder au loin, se demandant quand son train allait venir pour la délivrer de cette délicieuse compagnie … Cet inconnu semblait connaitre les mots exacts pour l'embarrasser.

- Je ne vois pas en quoi cela change quoi que ce soit … Je lui ai menti alors que j'aurais pu lui dire la vérité.

- Mais à cette époque, vous n'aviez aucune raison de lui faire confiance ? Je suppose que vous êtes seulement restée sur vos gardes. Et à votre place, ne pas le faire aurait été tout bonnement inconscient.

Comme parler avec vous, lui aurait dit l'ancienne Lydia. Mais la nouvelle, l'institutrice, était bien sûr trop polie pour le faire.

- Je le sais. J'ai toujours fait attention, avança-t-elle prudemment, veillant à ne lâcher aucune autre information tant son interlocuteur semblait être un déducteur habile. Mais je ne vois franchement pas pourquoi il faut s'attarder là-dessus. C'est une histoire du passé.

- Non, je ne crois pas, rétorqua-t-il alors brutalement.

Sa voix semblait trop affirmative au goût de Lydia qui lui lança un regard bleu acier qui en disait long sur son mécontentement.

- À partir d'aujourd'hui, je la mets au passé, insista-t-elle. Tout ça, c'est fini !

- Et votre ami, qu'en pense-t-il ? recommença l'inconnu.

- Il peut en penser ce qu'il veut mais un jour, il va comprendre que ma décision était la meilleure, pour lui surtout. Il a beau être intelligent, il est très sentimental … En plus, ajouta-t-elle en regardant la couverture du livre, je suis sûre qu'il finira par trouver chaussure à son pied, qu'il m'oubliera …

- Je ne pense pas, répéta-t-il obstinément.

Lydia leva un sourcil et se tourna vers lui à nouveau.

- Oh, et pourquoi cela ? questionna-t-elle d'un air de défi. Qu'en savez-vous ?

Elle l'entendit alors soupirer.

- Il ne vous oubliera jamais et il ne vous trouvera aucune remplaçante.

Lydia eut un sourire en coin avant que son regard ne se fasse triste.

- Vous êtes bien optimiste, murmura-t-elle, l'air amer. Si seulement je pouvais penser comme vous … Si seulement je comptais autant pour lui…

- Savez-vous pourquoi je pense ainsi ? l'interrompit l'homme.

- Non.

- Parce que si vous ne comptiez pas pour lui, il ne serait pas venu ici aujourd'hui.

Soudain, il retira ses lunettes et révéla des iris bleu mer.

Le livre de Lydia tomba au sol et elle eut un mouvement de recul sur le banc.

- Mais pourquoi ? … Pourquoi ? bégaya-t-elle, décontenancée.

Théophile prit une de ses mains entre les siennes et pour la première fois depuis le début de leur échange, il se rapprocha d'elle.

- Lydia … Ne pars pas. S'il-te-plait, ne pars pas …

- Nous avons déjà eu cette conversation …

Elle sentait la chaleur de ses mains sur la sienne même à travers le gant et les mots se bousculèrent dans sa gorge mais il secoua la tête.

- Ecoute-moi d'abord ! la pria-t-il.

Elle voyait à présent ses yeux, ses magnifiques yeux bleus qui la suppliaient presque et si elle n'était pas déjà assise, elle serait tombée tant ses chevilles tremblaient … Quand il la regardait ainsi, comment pouvait-elle lui refuser quoi que ce soit ?

Il sembla comprendre qu'elle était toute à lui à cet instant alors il en profita.

- Je t'aime, Lydia, je t'aime beaucoup et je ne peux m'imaginer vivre sans toi … Je suis peut-être comte mais comme je te l'ai dit ce jour-là, je suis toujours le même. Je veux t'épouser, poursuivit-il, et Lydia sentit le rouge lui monter aux joues. Je veux vivre avec toi et t'appeler ma femme, ma comtesse. Je ne peux penser à une autre pour m'accompagner et je ne veux d'ailleurs pas le faire.

- Mais, Théo, murmura-t-elle d'une voix enrouée.

Et ciel, elle sentait les larmes lui monter aux yeux !

Il ne manquait plus que ça.

Elle ferma les yeux pour empêcher ses larmes de couler, prit une grande inspiration pour chasser l'émotion de sa poitrine puis, après une seconde, les rouvrit pour le regarder avec intensité.

- Théophile, vous savez pertinemment que c'est impossible, que votre réputation serait ternie par ce genre d'unions...

Elle vit le visage du jeune homme se contracter à l'emploi du vouvoiement. Elle savait ainsi que c'était la bonne voie à suivre, qu'il fallait mettre le plus de distance possible entre eux, même en usant des mots.

Il ne broncha pas pour autant, cet obstiné Phantomhive.

- Mais tu m'aimes, n'est-ce pas ? demanda-t-il en la regardant droit dans les yeux.

Lydia pouvait y lire le désespoir, l'amour, l'amitié, la tendresse … Et un tourbillon d'émotions contradictoires aspira son âme, la troublant. Comment était-elle supposée lui résister si elle devait plonger aux tréfonds de son être ?

Alors elle regarda plutôt le sol.

- Là n'est pas la question … Et tu le sais, répondit-elle d'une voix plus faible qu'elle l'aurait voulue.

- Mais tu sais que tu m'aimes ! répéta-t-il, comme si le mot « amour » était la réponse à toutes leurs questions.

Si seulement c'était le cas … !

- Et c'est parce que je t'aime que j'ai envie de te protéger, imbécile ! lâcha-t-elle enfin en relevant les yeux vers les siens. Si je ne t'aimais pas, j'accepterais ta demande et je te ruinerais socialement ! Ce serait tellement simple et facile, je n'aurais pas à partir à l'autre bout du pays pour te fuir … Mais … Mais puisque je t'aime, puisque je veux ton bien, il faut que je parte !

- Je me fiche de ce qu'ils vont dire ! lui rappela-t-il fermement. Je m'en fiche ! Cela ne m'importe pas du tout ! Si tu es avec moi, je pourrais tout affronter !

- Mais moi, je ne voudrais jamais te porter préjudice, protesta-t-elle encore.

- Pourtant, tu me portes le plus grand préjudice en t'éloignant de moi ! lui fit-il douloureusement remarquer. Que deviendrais-je sans toi ? Je n'aurais pas la force de naviguer dans leur monde … Leur monde, oui, car tu sais très bien que ce n'est plus le mien depuis longtemps. Qu'ils disent ce qu'ils veulent ! Qu'ils fassent ce qu'ils veulent ! Ils ne changeront jamais ce que je ressens pour toi ! Au contraire, ajouta-t-il en serrant de plus belle sa main entre les siennes, protégeant cette paume délicate du froid de l'extérieur. Toutes les épreuves qu'ils mettront sur notre chemin ne nous rendront que plus forts !

Lydia le contempla un moment en silence, visiblement indécise.

Puis, un sifflement se fit entendre.

Le train allait bientôt arriver.

Elle lui retira alors sa main avec un sourire triste et la posa sur sa joue.

- Merci, mais je ne peux pas …

- Pourquoi ? plaida-t-il, désespéré.

- Parce que ce n'est pas seulement la société qui est contre nous, c'est aussi notre passé … Notre relation, comprends-tu, est basée sur des mensonges et des illusions, de la douleur et des larmes. Je n'ai pas envie de construire quoi que ce soit sur ce genre de bases … Et puis, Théophile, tu ne sembles pas comprendre que toute ma vie, j'ai été aliénée, enchainée, dominée, dépendante d'un autre… Je ne suis pas prête à être ton épouse, et encore moins ton alliée. Ma valise est pleine de cours que j'ai faits moi-même, j'ai travaillé très dur …

Théophile ne répondit pas. Il n'avait plus la force de répondre. Il lisait dans ses yeux qu'elle était catégorique, péremptoire, que sa résolution était incorruptible … Et il ne l'en aima que davantage.

Encore un sifflement. Le train était tout proche.

- J'ai envie de me prouver que je peux être autre chose qu'une simple subordonnée, lui expliqua-t-elle ensuite, caressant toujours sa joue. Et puis, je ne t'oublie pas, je ne t'oublierai jamais … Vis ta vie, rencontre d'autres femmes …

- Et si je n'en aime aucune autre après toi ?

Il la vit sourire encore plus.

- Si ce que tu appelles « amour » est donc si fort, tu finiras par me retrouver, on finira par se retrouver, un jour ou l'autre …

- Promets-moi de revenir un jour, l'implora-t-il alors. Je n'ai pas besoin de savoir quand, mais promets-moi que le jour viendra où nous pourrons être ensemble.

Elle hocha la tête.

- Un jour, je te le promets.

Sifflement final.

Le train était arrivé.

Ce jour-là, la femme de sa vie le quitta.

Le lendemain matin – Demeure londonienne des Albertwood

- Je t'avais bien dit que ça ne marcherait pas ! lui dit-il en buvant une nouvelle gorgée de son lait au chocolat.

Elle, contemplant tristement le plateau du petit-déjeuner, n'arrivait toujours pas à se remettre de ce qu'elle avait appris hier. Et ce n'était sûrement pas les très bonnes pâtisseries du cuisinier qui chasseraient ses idées noires. Camille, contrairement à Joe, ne trouvait aucun réconfort dans la nourriture.

Pourtant, et comme il ne cessait de le prêcher victorieusement, Joe lui avait soutenu dès le début que son plan était fumeux et nébuleux, que ses chances de succès étaient proches du néant.

Même si elle s'en était doutée, pouvait-on lui reprocher d'avoir voulu y croire jusqu'à la fin ?

- Ce que je veux dire, reprit-il en prenant une nouvelle gorgée de lait, c'est que te débrouiller pour connaitre l'heure de son départ et l'envoyer au beau milieu de la nuit à ce benêt était déjà stupide … Vous auriez dû vous y prendre plus tôt ou alors différemment … Il aurait dû lui mettre une bague sous le nez, tiens ! ajouta-t-il en jetant une pépite de chocolat dans sa bouche. Aucune femme ne peut refuser une demande en mariage si on lui met un bijou assez gros sous le nez !

- Hmm…

- Et si tu sortais un peu ? lui proposa-t-il ensuite depuis l'autre côté du salon. Ça fait des semaines que tu es cloitrée ici, un peu d'air frais te ferait du bien ... Tu dois bien avoir quelque chose à faire ?

Camille ne voulait pas lui avouer que si elle restait à la maison, c'était parce qu'elle n'avait l'énergie pour aller nulle part.

Mais maintenant qu'il en parlait … Il était vrai qu'elle avait quelque chose à faire.

Plus tard, cette journée-là, elle se retrouva agenouillée dans la neige à couvrir de terre une plante. Ce n'était pas la saison pour planter des jonquilles, et elle le savait, mais elle sentait que si elle ne le faisait pas maintenant, elle n'en aurait plus l'occasion.

Il faisait froid ce jour-là au cimetière de Beloved breath. La terre était couverte d'une couche immaculée de neige et le ciel était gris, mais d'un gris clair, un gris qui laissait présager que la saison des fleurs était aux portes du temps.

Agenouillée près de la tombe de son amie, regardant les jonquilles fraichement plantées, Camille se demanda alors quelles seraient les fleurs qu'on planterait sur sa dernière demeure…

Le cimetière était désert à cette heure et en cette saison. Son chauffeur l'attendait à l'entrée parce qu'elle lui avait demandé de ne pas la suivre et il y avait un lac tout proche. Elle avait son Saphir sur elle…

Ce serait si simple et si facile d'en finir maintenant, de se couper de toute la culpabilité qui la rongeait jour après jour, de ces souvenirs qui lui rendaient la vie invivable … Le pire, c'était qu'elle savait que tôt ou tard, elle allait mourir, que son corps allait atteindre sa limite, qu'elle n'allait plus pouvoir lutter contre cette maladie vicieuse qu'elle s'infligeait et dont elle n'avait ni la force, ni la volonté d'arrêter.

Qu'elle en finisse là, maintenant, ou dans dix, quinze ans, c'était la même chose … Pourtant, son frère, Joe et maintenant Théo comptaient pour elle. Elle ne voulait pas ajouter sa mort à leurs soucis.

Elle ne pouvait pas leur faire ça.

Alors elle allait supporter la douleur et lutter jusqu'au bout, pour eux.

Même si elle savait que sa fin était bien proche.

Regardant la scène d'en haut, l'Ange qui l'avait sauvée ne pouvait malheureusement qu'être d'accord …

… Fin du Chapitre …