[Je l'ai fait ! Je l'ai fait ! AAAAAAAAAAH ! Et en quatre mois, cette fois. Pas mal, non ? J'aimerais bien vous promettre que je mettrai à profit les vacances d'été pour avancer la fic au maximum, mais malheureusement, je manquerai sûrement de motivation. Je le sais, je me suis fait le même coup l'année dernière. Et puis, il faut dire que mon coeur est plus enclin à écrire sur mon fandom principal qu'est Yu-Gi-Oh, surtout en ce moment où mon mental n'est pas très en forme, je le crains. Ecrire sur ce que j'aime me donne l'espoir que, peut-être, ça m'aidera à aller mieux. Enfin, trêve d'auto-apitoiement. Je vous laisse en tête-en-tête avec ce passionnant chapitre. J'ai l'intention de publier un one-shot absolument absurde sur DQIX prochainement (c'est-à-dire... relativement prochainement), et si ça peut vous intéresser, il y aura Aquila et Daisy dedans. Sur ce, à la prochaine fois, les gens. J'espère que vous n'aurez pas eu trop de mal à dénicher ce chapitre.
Loyiens : Merci ! Je trouve aussi que c'est beaucoup plus fluide comme ça. Quatre mois, ça va, non ? Merci, en tout cas, pour tes encouragements répétés, ils m'aident beaucoup !
DaraenFEA : Ah, c'est chouette, ça ! C'est vrai que les fics commencées et jamais terminées, c'est assez frustrant. Pourtant, avec DQIX c'est assez compréhensible, c'est un gros morceau. Merci pour tes encouragements ! :D
La Petite Sayo : Merci, sis. Ce commentaire était criant de vérité et d'analyse x3 Je t'aime, des bisous.
Sombrelame : Merci ! Je suis heureuse de ne pas avoir foiré ma conclusion, ahahah. Du coup, voici la deuxième partie dans une fic à part. Plus aéré, non ?
radiant : La voici ! En espérant ne pas m'être fait trop attendre !
amuto 67100 : Merci ! Ce genre d'aveu fait toujours super plaisir et est super bon pour le moral w Calm ? Bien sûr ! Sinon, on peut aussi lui donner un nom à la Yu-Gi-Oh, avec un adjectif ou un nom qui les rassemble et le terme "shipping" à la fin, mais j'ai pas trop d'idées, là. J'ai essayé que ça ne tombe pas comme une pierre, justement, mais je ne veux pas que la romance prenne une place principale, c'est pour ça que c'est tellement en retrait. Mais c'était pas non plus pour me simplifier la vie; j'aurais toujours trouvé comment arranger le retour de Bram à l'Observatoire. Je suis navrée si tu trouves que ça sort de nulle part. Mais bon. Leur relation est sensée se développer dans les prochains chapitres. Ah ! Je ne suis donc pas la seule à être irritée par Flegming et le maire, ça me rassure. Moi aussi, j'avais trouvé ça tellement honteux, ce qu'il dit. Oui, j'essaie de développer Daisy et Aquila du mieux que je peux, c'est ma paire préférée du jeu et que ferais-je sans Aquila pour ajouter de la gaieté à ma fic ? (même si ce n'est pas spécialement un personnage très joyeux). Voici la suite, j'ai hâte de savoir ce que tu en auras pensé !]
Il n'y avait plus de lumière. C'était désormais un lourd clair-obscur qui enveloppait l'Observatoire d'un cocon grondant de nuages d'orage, qui les menaçait plus qu'il ne les protégeait. Un vent glacial transperçait les nuages et sifflait le long des parois abîmées de l'Observatoire, engourdissant les ailes, gelant les membres. La plupart de la végétation était morte et pendait lamentablement le long des parois. Des morceaux entiers de l'édifice s'étaient écroulés et leur disparition taillait des angles inégaux et coupants le long des murs. Plus de lumière, plus de chaleur, plus de vie ou presque. Le foyer des Célestelliens n'était plus un havre de repos et de sécurité, mais le symbole de l'agonie de leur peuple. A la réflexion, quelques lueurs subsistaient encore au milieu de ce silence de mort. L'Yggdrasil dressaient encore vaillamment ses branches vers le ciel lourd de menace, inébranlable et couronné de feuilles vertes vigoureuses. Et quatre silhouettes nimbées de lumière se trouvaient en-dessous.
Le premier était Apodis, patriarche de l'Observatoire. Il était escorté par ses deux gardes du corps, Faucon et Davy, et par Paeonia, la prêtresse. Leurs ailes ployaient misérablement sous le poids du désespoir et leur visage n'affichait que le renoncement qu'ils s'efforçaient de contenir. Ils étaient venus prier le grand Yggdrasil et le Tout-Puissant de leur porter secours, une fois de plus.
"Ô puissant Architecte... Ô prolifique Yggdrasil... Accorde-nous ta protection en ces temps troublés ! supplia le patriarche. Nous nous inquiétons de la sécurité de l'Observat..."
Les deux dernières syllabes s'évaporèrent dans sa bouche lorsqu'un puissant halo doré émergea de derrière l'Yggdrasil, les éblouissant. Le halo sembla ensuite se rétracter et se mouvoir vers le côté de l'Observatoire. Avec un regain d'énergie provoqué par cette divine manifestation, les quatre Célestelliens se tournèrent à la hâte pour ne pas le perdre de vue. Il fit une brusque embardée vers le haut et voici qu'apparut l'Orion Express, resplendissant de lumière, aussi mystique et éclatant qu'il l'avait toujours été.
"Est-ce possible... ? murmura Apodis, sentant son coeur s'emballer d'un espoir qu'il avait peur de ressentir au cas où il serait déçu."
Mais l'Orion Express ne disparut pas, bien au contraire; il continua de décrire de grands cercles autour du toit de l'Observatoire en sifflant, comme pour annoncer à tous son retour.
"Ah, comme les prières des pieux sont vite exaucées ! s'extasia le Commandant Apodis, comblé."
Les trois autres ne dirent rien, ils avaient le souffle coupé par cette apparition et la bouffée d'espoir qui menaçait de les submerger. Tandis que l'attelage céleste s'immobilisait progressivement contre le flanc gauche de l'Observatoire, les quatre Célestelliens se précipitèrent vers lui, Apodis en tête. Lorsqu'il furent parvenus à quelques pas de lui, le patriarche fit face à ses semblables et assura :
"C'est par lui que le salut viendra !"
Dos à l'Orion Express, il ne s'aperçut pas que la porte en coulissait jusqu'à ce que l'un des gardes du corps s'exclame :
"Apodis ! Quelqu'un est en train d'en sortir !"
Frappé de stupeur, le patriarche se retourna vivement. Et là, sous leurs yeux tout grands d'incrédulité, Daisy émergea en vacillant du halo de lumière.
Par les vitres de l'Orion Express, elle avait pu constater le triste état de son foyer et l'atmosphère pesante qui l'entourait. En émergeant du véhicule, elle était donc préparée à se comporter de façon grave et solennelle, et non pas en souriant bêtement comme une petite fille ravie. Du reste, elle n'en avait plus le coeur elle-même, tant l'état de son foyer l'épouvantait.
Tout-Puissant, jamais je n'aurais imaginé une telle chose. Après l'attaque que nous avons essuyée, je croyais que les seuls dommages seraient quelques pans de mur en moins. Pas que cela signerait la fin de la prospérité et de la protection de l'Observatoire !
Mais les faits étaient là, sa maison n'était plus qu'un lieu brisé et triste, où tous se sentaient abattus et glacés. Il n'en demeurait pas moins que l'Observatoire restait sa maison, elle s'étaient sentie mieux dès l'instant où elle avait remis les pieds dessus, émue aux larmes, même, comme l'on retrouve un être que l'on aime perdu depuis si longtemps. Alors oui, le lieu était désolé mais c'était quand même chez elle, et elle était heureuse d'être enfin rentrée.
Le Commandant Apodis ne lui laissa pas le loisir de s'extasier toute seule bien longtemps.
"P... Par les constellations ! s'étrangla-t-il."
Daisy s'avança de quelques pas pour un meilleur confort de conversation avec le patriarche, qui la contemplait d'un oeil incrédule. C'était tout juste s'il ne se tenait pas la bouche béante. Derrière lui, les trois autres Célestelliens arboraient le même air de stupéfaction béate et qui faisait briller leur yeux, comme le ferait n'importe quel sursaut d'énergie et d'espoir.
"Daisy ? souffla Apodis. Est-ce bien toi ? Que fais-tu à bord de..."
Sa voix mourut dans un souffle horrifié lorsqu'il prit soudainement conscience de ce qu'il contemplait. Une Célestellienne sans aile ni auréole. Une Célestellienne qui ressemblait à une humaine. Il ne manqua pas de le remarquer :
"Qu'est-ce que cela ? Ton auréole... tes ailes... Quelles horreurs as-tu endurées, mon enfant ?"
Son ton devenu doux et prévenant la rassura et la fit brièvement se sentir comme un petite fille qui a vécu des atrocités inimaginables et qui mérite sans aucun doute qu'on la console et la chouchoute - sentiment bien agréable mais qui s'estompa assez vite; elle n'était pas du genre à se laisser aller de la sorte, et il y avait plus urgent pour le moment. Elle répondit donc, aussi brièvement qu'elle le put :
"Je les ai perdus en chutant de l'Observatoire, Commandant. Par fortune, l'Orion Express s'était écrasé près de l'endroit où j'avais chu moi-même et j'ai pu l'emprunter pour revenir jusqu'ici."
Quoi que cela n'a pas été aussi simple que cela en a l'air.
Le patriarche hocha plusieurs fois la tête, faisant un effort important pour assimiler ces incroyables informations le plus rapidement possible. Mais un autre point le taraudait; plus, semblait-il, que le préoccupant état de la jeune Gardienne.
"Mais qu'en est-il des autres Célestelliens qui sont descendus au royaume inférieur ? Pourquoi reviens-tu seule ? s'enquit-il avec empressement."
Daisy eut un mouvement de surprise.
Comment ? D'autres Célestelliens se sont consciemment rendus au Protectorat malgré l'état d'affaiblissement évident de notre peuple ? Comment se fait-il que je n'en ai croisé aucun ?
Le Commandant Apodis prit sûrement son silence éberlué pour un signe qu'il avait blessé la jeune Gardienne en ne se préoccupant que de la situation des autres Célestelliens et il s'avança vers elle. Ses deux gardes du corps et la prêtresse, qui n'avaient pipé mot de tout l'échange, s'approchèrent d'elle et l'entourèrent. Daisy se demanda le pourquoi de ce geste curieux, mais ainsi placée au milieu de quatre de ses semblables, elle se sentit enveloppée de chaleur et de sérénité, comme si, de nouveau, elle appartenait à un tout, un seul peuple, un seul être. Son coeur et son esprit s'apaisèrent.
"Pardonne-moi, mon enfant, dit Apodis, la ramenant à la réalité. Ton retour est à lui seul une raison suffisante de remercier le Tout-Puissant. Maintenant, viens et fais-nous part des péripéties qui agitent le Protectorat."
Daisy acquiesça sans répondre. Le groupe de Célestelliens se mit en marche après un instant de flottement, dû à l'incroyable retour de Daisy et à leur difficulté à se détourner, fascinés, de l'Orion Express. Ils s'y résolurent cependant et rebroussèrent chemin vers la salle du trône d'Apodis, où lui et la jeune Gardienne pourraient converser en paix. Sur le chemin, ils ne croisèrent presque personne; tout juste deux de leurs semblables se trainaient en frissonnant le long des marches qui menaient à l'Yggdrasil, regardant le ciel d'un oeil morose. Lorsqu'ils aperçurent Daisy qui descendait vers les étages inférieurs, leur coeur s'emballa de surprise et d'espoir. Ils étaient trop loin pour la héler ou se précipiter à sa rencontre mais ils se hâtèrent vers les salles habitées de l'Observatoire pour répandre la nouvelle, qui serait bientôt relayée de son côté par Paeonia. L'abattement et la désolation qui régnaient sur son foyer aux couleurs ternies, le silence et l'absence de Célestelliens envoya des frissons d'appréhension et de douleur dans chaque parcelle de chair de Daisy. C'était comme si leur peuple avait été décimé et qu'il ne restait qu'une pauvre dizaine des leurs ici-bas, faibles et sans espoir. Même Rapace, le farouche garde qui veillait sur le chemin jusqu'à leur arbre sacré n'était plus à son poste.
Parce qu'il n'a plus besoin de garder cet accès ou parce qu'il a disparu, lui aussi ?
Cette idée la déprima. Rapace était l'un des piliers fondamentaux du quotidien des Célestelliens, celui que l'on voyait chaque jour, imperturbable, toujours présent et toujours attentif, symbole que tout allait bien et que leur vie poursuivait sereinement son cours immuable. Là, devant les marches désertes menant à l'Yggdrasil, c'est comme si la situation était si désespérée qu'il ne servait à rien de perpétrer des actions jadis aussi importantes que veiller sur ce qu'il y avait de plus précieux pour leur peuple. Lorsqu'ils pénétrèrent enfin dans la grande salle où se trouvait le trône d'Apodis, le poids sur les épaules de Daisy s'allégea un peu. La pièce était telle qu'elle l'avait vue pour la dernière fois, spacieuse et sereine, en partie du fait de ses tons doux et clairs, apaisants. Les chaises et les tables étaient toujours sagement alignés ici et là. Mais la Grande salle, d'habitude si frémissante de bruit et de passages était désormais pratiquement déserte. Il n'y avait que trois Célestelliens piteusement dispersés dans la pièce, les ailes basses; deux conversant dans un recoin de mur, si profondément absorbés par leurs propos qui ne se rendirent pas compte que cinq des leurs venaient d'entrer dans la pièce, et le troisième assis à une table, dont les ailes tressaillir, interdites, lorsqu'il aperçut Daisy. Paeonia quitta le groupe à ce moment-là, s'échappant vers les étages inférieurs pour répandre la nouvelle du retour de leur camarade.
Apodis s'installa avec majesté sur son trône et contempla Daisy d'un regard bienveillant et attentif. Ses deux gardes du corps, fidèles à leurs habitudes, vinrent se poster de part et d'autre de leur chef sans un mot, mais leurs yeux posés sur la jeune Gardienne brillaient de curiosité. Ils écouteraient son récit avec la même attention que le patriarche. Sans que l'on ait besoin de la relancer, Daisy commença son histoire. Elle évoqua sa chute, son réveil parmi les mortels de Chérubelle capables de la voir et qui la prenaient pour une humaine, les dégâts qu'avait subi le village suite aux effets de l'attaque dont l'Observatoire avait été victime. Elle raconta ce qu'elle avait fait à Chérubelle, son départ à Ablithia et la curieuse affaire du chevalier Keurbon. Tandis qu'elle parlait et qu'elle se sentait approcher des évènements de la grande ville, son cerveau se mit à carburer à toute vitesse alors qu'elle réfléchissait au cas de Bram.
Dois-je mentionner que j'ai rencontré Bram au Protectorat et qu'il m'a prêté main-forte, jusqu'à tomber amoureux d'une mortelle et décider de se détourner de notre peuple pour demeurer avec elle ? Si je fais ça, Bram ne manquera pas d'avoir des ennuis si d'aventure il regagne l'Observatoire un jour; ce qu'il a fait est une grave trahison. Mais je ne peux pas non plus mentir à mon chef ! Cacher des choses à son supérieur est aussi une faute très grave, surtout si c'est le Célestellien des Célestelliens en personne ! Ah, Bram, te rends-tu compte dans quelle situation difficile tu m'as mise ?
Au moment où elle narrait son entrevue avec le roi d'Ablithia, Daisy prit sa décision.
Tant pis. Je ne peux pas risquer de précipiter mon ami dans une situation très difficile où il serait perçu comme un traître et un paria. Le Tout-Puissant me pardonne, mais je vais devoir mentir à notre chef.
Elle n'évoqua donc pas le novice, enchainant directement avec les évènements de Mortepeine. Elle vit le patriarche tiquer lorsqu'elle décrivit l'état de la ville en ruines, mais il ne fit pas mine de vouloir prendre la parole. Elle poursuivit donc avec un point bien trop grave pour qu'elle puisse le cacher aux siens : sa rencontre avec Harmonie.
"Elle n'était plus elle-même, raconta-t-elle en frissonnant au souvenir de l'état affreux dans lequel elle avait trouvé sa camarade. Amnésique, elle avait oublié qui elle était et paraissait épouvantée par ma présence. Je vous prie de m'excuser, Commandant, mais je... je l'ai laissée au Protectorat. Je sais qu'abandonner l'un des nôtres est un crime, mais je... enfin..."
Daisy ne le vit pas, mais à cette phrase " Je sais qu'abandonner l'un des nôtres est un crime", Apodis tressaillit et se tortilla, mal à l'aise. Cela ne dura pas, cependant, et il avait repris sa tranquille et douce contenance habituelle lorsqu'il interrompit la jeune Gardienne désolée :
"Tu n'as pas à t'en vouloir, mon enfant, lui assura-t-il. Il est évident que tu ne pouvais rien faire de plus pour notre pauvre Harmonie et que la laisser dans la relative sécurité de cette église était la seule chose à faire."
Daisy se sentit un peu mieux. Si le patriarche approuvait son action, alors c'est qu'il n'y avait rien de mieux à faire. Elle avait craint de commettre un acte de lâcheté méprisable, mais les paroles de son chef allégeaient un peu le poids de sa culpabilité.
"Commandant, qu'allons-nous faire pour Harmonie ? demanda-t-elle. Allons-nous l'abandonner ainsi sur le Protectorat, loin de son foyer et des siens ?"
Le patriarche secoua la tête avec tristesse.
"J'aimerais qu'il y ait quelque chose que je puisse faire, mon enfant, mais malheureusement, je crains qu'aucun de nous ne soit suffisamment puissant pour raviver ses souvenirs perdus. Peut-être la vue de l'Yggdrasil réveillerait quelque chose en elle, mais il faudrait pour cela la conduire ici et, si la présence des siens l'épouvante autant que tu le dis, la forcer à revenir parmi nous pourrait aggraver son état.
-Peut-être faudrait-il qu'elle soit abordée par quelqu'un qui partageait un lien véritablement fort avec elle ? suggéra Daisy en désespoir de cause. Son maître, peut-être ? Est-il encore présent à l'Observatoire ?
-Oui, mon enfant, il fait partie de ceux qui se trouvent encore parmi nous. Hélas, nous sommes trop peu nombreux désormais pour que je puisse permettre à un autre des nôtres de descendre au Protectorat.
-Ainsi donc... nous n'allons rien faire pour sauver Harmonie ? s'assura Daisy, incrédule.
-Je sais à quel point tu es dévouée aux tiens, mon enfant, mais pour l'heure, nous ne pouvons rien faire de plus, déplora le patriarche. Si les choses s'arrangent, nous dépêcherons une équipe de secours pour tenter de la raisonner, mais c'est trop risqué ces temps-ci. Continue ton récit, Daisy."
Il fallut quelques instants à la jeune Gardienne pour s'y remettre. Elle avait du mal à croire ce qu'elle avait entendu.
Moi qui pensais que notre priorité serait de retrouver les nôtres le plus tôt possible... Je ne peux concevoir cette décision de laisser l'une d'entre nous livrée à elle-même sur le Protectorat comme cela.
Enfin... j'imagine que la situation doit être plus grave que ce que je pensais.
Daisy reprit son histoire. Elle narra son voyage jusqu'à Bacili, la situation de la ville et la façon dont l'Orion Express s'était finalement remis en marche. Puis elle se tut et attendit, avec un mélange d'anxiété et d'excitation, que son chef reprenne la parole et lui donne des directives à suivre.
Il fallut à Apodis quelques instants pour assimiler toutes les informations inédites qui venaient de lui être rapportées.
"Mmm... donc le Protectorat a été frappé par les mêmes rayons de lumière qui ont transpercé l'Observatoire en ce triste jour..., résuma le patriarche. Ce jour où cette lumière maudite venue du monde inférieur a frappé notre royaume sacré ainsi que l'Orion Express, les fyggs, les fruits sacrés de l'Yggdrasil... sont eux aussi tombés. Tout comme toi, Daisy."
La jeune Célestellienne haleta de surprise.
"Comment ? Les fyggs sacrées sont donc elles aussi perdues sur le Protectorat ? s'exclama-t-elle.
-Hélas oui. Nombre des nôtres sont ensuite descendus pour chercher ceux qui étaient tombés et découvrir d'où provenait l'attaque. Mais hélas... tu es pour l'instant la seule à être revenue."
Un lourd silence s'abattit sur la portion d'espace où ils se trouvaient.
Ainsi, depuis le temps que je suis tombée, et malgré les équipes de recherches dépêchées sur place, la plupart des nôtres ont comme... disparu ? Cela ne me dit rien qui vaille. Aucun d'entre nous, qui plus est dans une situation aussi critique, resterait autant de temps sans donner de nouvelles.
Le patriarche, cependant, ne semblait pas vouloir penser comme elle :
"Nous sommes encore inquiets pour ceux que nous n'avons pas retrouvés, mais... ton retour est un signe d'espoir, affirma-t-il. Tu dois remercier l'Yggdrasil d'avoir veillé sur toi. Va jusqu'à Lui et rend-Lui grâce.
-Bien sûr, Commandant. Je m'y rends tout de suite.
-Il se pourrait même qu'il te restitue ta vraie forme célestellienne."
Le coeur de Daisy s'emballa.
Vraiment ? Ce serait formidable ! Je ne saurais pas dire à quel point mes ailes me manquent.
A cette pensée, un frisson parcourut son dos jusqu'aux cicatrices qui marquaient tristement l'endroit d'où ses ailes jaillissaient autrefois.
"C'est le moment parfait pour le faire, Gardienne Daisy, conclut leur chef. Va, et que la bénédiction du Tout-Puissant t'accompagne."
Emue et gonflée de dévotion, la jeune Célestellienne s'inclina profondément devant le patriarche et descendit d'un pas rapide les quatre marches qui conduisaient à son trône. Cependant, cela ne l'empêcha pas d'entendre, soupiré d'une voix réprobatrice, le commentaire de Faucon :
"Vraiment, elle fait peine à voir. Pas d'auréole... pas d'ailes... Un bien triste spectacle."
Cette remarque blessa Daisy comme si on lui avait enfoncé un poignard dans la poitrine, à cause sans doute du ton affligé, mais pas comme s'il avait pitié d'elle, plutôt comme si sa nouvelle condition était un crime envers leur espèce, presque comme si elle avait fait exprès de revêtir cette grossière apparence.
C'est bien ce que je craignais. Un Célestellien sans ailes ni auréole est un Célestellien humilié et affaibli, et il semblerait que la compassion ne soit pas le premier sentiment qui vient à certains des nôtres dans ce genre de situation.
Heureusement, elle fut bientôt distraite de sa profonde vexation. Sans qu'elle s'y attende, une petite boule de lumière rose s'échappa de son corps et vint virevolter devant ses yeux.
"Dans ce cas, c'est fini pour moi, décréta Stella. J'ai ramené Daisy à l'Observatoire saine et sauve, comme promis. Bon, c'est bien joli tout ça, mais j'ai d'autres plats à fouetter. Mieux vaut que je prenne la foudre d'escampette... J'ai été contente de te connaître, Daisy. Ce fut bref, mais sympa ! A la prochaine !"
Et sans attendre que son amie lui fasse ses adieux, la petite fée fila à toute vitesse vers la sortie. Daisy en fut triste. Elle aimait bien Stella. C'était son amie, au même titre que les autres novices qu'elle avait côtoyés toute sa vie.
En parlant de novices, une embuscade attendait la jeune Gardienne lorsqu'elle s'avança entre les tables de la Grande salle.
"La voici ! s'exclama une voix qu'elle connaissait bien."
Aussitôt, quatre Célestelliens de son âge accoururent vers elle, auréolés de lumière éblouissante, leurs ailes garnies de plumes dressées bien haut en signe d'excitation et de bonheur. Ils l'entourèrent avant qu'elle ait eu le temps de réagir et c'est comme si un cocon de tiédeur fluide et douce l'entourait de nouveau. Cela n'avait rien à voir avec la force de l'aura de leurs semblables adultes, c'était plus calme et plus frais et infiniment plus rassurant pour Daisy.
"Daisy ! Paeonia n'avait pas menti, te revoilà parmi nous !
-Nous avons eu grand crainte que tu ne reviennes jamais à l'Observatoire.
-Ça a dû être horriblement angoissant de chuter au milieu de ces rayons de magie noire !
-Conte-nous tout."
La jeune Célestellienne les contempla les uns après les autres : Ange, Merle, Marcus et Avica l'entouraient de leur soulagement et de leur affection, les yeux tout pétillants d'allégresse et de curiosité, quoi qu'une angoisse sourde imprégnait profondément leurs traits et la lumière dans leurs iris. Une vague de bonheur envahit Daisy.
Pendant que j'étais sur le Protectorat, je n'avais pas réalisé à quel points ils m'avaient manqué.
"Oh, Daisy ! gémit Ange, qui se faisait apparemment submerger par l'émotion. Tu es vraiment de retour ! Quelle excellente nouvelle ! Loué soit le Tout-Puissant !
-Tout le monde était très inquiet pour toi et tous ceux qui sont tombés, confirma Merle avec son calme habituel. Au milieu de cette effroyable tempête, nous pensions qu'il vous arriverait malheur. Pourtant, tu sembles en forme.
-A l'exception de ton auréole et de tes ailes, enchaina Avica. Comment les as-tu perdues ? Etait-ce atrocement douloureux ? Je parie que oui !"
Devant cette question posée sur le ton de la conversation, comme d'une conséquence dramatique mais assez prévisible, dite sans la moindre épouvante ou condamnation implicite, Daisy tiqua.
Alors que les autres paraissaient choqués par le fait que j'ai pu perdre mes ailes, un peu comme si c'était en partie ma faute, eux ne semblent pas méprisants par rapport à ma nouvelle apparence. Comme si rien chez moi n'avait changé.
"Je me souviens vaguement de leur perte, répondit Daisy, touchée, mais je ne souhaite cette expérience à personne. Comment vous sentez-vous ? Il règne une telle désolation ici...
-Nous sommes tous très inquiets, confirma Merle. Et nous nous sentons particulièrement impuissants, ce qui rajoute à notre abattement.
-D'autant plus que notre foyer est presque désert, désormais, soupira Ange.
-Quand la lumière maudite a frappé l'Observatoire, nombreux sont ceux qui sont tombés au Protectorat. C'est pour cela que nous sommes désormais si peu ici, expliqua Avica.
-Qu'en est-il des autres novices ? s'inquiéta Daisy. Je pensais la plupart bien en sécurité à l'intérieur.
-C'était le cas pour quelques uns, mais la plupart d'entre nous sont sortis assister à la floraison des fyggs sur les balcons, répondit Merle. C'est pour cela qu'il y a eu autant de pertes.
-De tous les novices, il ne reste, en plus de nous quatre, que Lynn et Aaron, dénombra Avica d'une voix morne. Tous les autres, Fauvette, Mésange, Geai, Cody et Bram sont tombés, comme toi."
A la mention de ce dernier, Daisy hésita.
Devrais-je leur dire que Bram et moi nous sommes retrouvés sur le Protectorat ? Dans ce cas, je ne pourrais que les supplier de ne le répéter à personne, et ils risquent de mal réagir en apprenant que j'ai menti à notre chef.
Mais ces quatre novices étaient ses amis et elle les aimait tendrement. Ils s'étaient toujours traités en égaux, loin du respect et de la profonde dévotion qu'ils devaient vouer à leurs supérieurs, et lorsqu'ils étaient ensemble, c'était comme si toutes les règles et toutes les lois de leur peuple n'avaient plus vraiment d'importance. Ils étaient dans l'intimité et la confidence, et jamais aucun n'avait dénoncé les bêtises des autres. Ce fut ce qui décida Daisy.
"Ecoutez, leur confia-t-elle à voix basse, je... j'ai retrouvé Bram sur le Protectorat. Nous avons fait un bout de chemin ensemble.
-Quoi !"
Les yeux écarquillés, Ange et Marcus s'entre-regardèrent tandis que Merle et Avica la fixaient avec stupeur. Merle fut le premier à se reprendre.
"Vu le ton que tu emploies, je suppose que tu n'en as rien dit à notre chef, déduisit-il. Comment se fait-ce ? Tu sais bien que mentir à notre supérieur est un délit grave.
-Je le sais, soupira sa camarade, mais Bram n'a pas voulu rentrer parmi nous à cause de sentiments que notre peuple désapprouve, et je ne voulais pas lui attirer des ennuis."
Les quatre novices la dévisagèrent sans répondre. Mais contrairement à ce qu'elle avait cru, ils ne paraissaient pas réprobateurs; Ange et Marcus arboraient juste une mine inquiète, et les deux autres paraissaient réfléchir à ce qui avait pu pousser leur ami à demeurer sur le Protectorat.
"J'espère pour toi que personne ne le découvrira, finit par souffler Marcus. Bram et toi auraient de graves ennuis, autrement. Non pas que ce serait nouveau, bien sûr, plaisanta-t-il en riant sous cape."
L'atmosphère s'allégea et des sourires reparurent sur les visages.
"Qu'est-ce qui a bien pu pousser cet inconscient de Bram à vouloir rester parmi ces capricieux mortels ? demanda Avica, curieuse. J'ai beau chercher, je ne trouve pas de raison suffisante.
-Vous allez avoir du mal à y croire, mais il est tombé amoureux d'une mortelle, soupira Daisy."
Des exclamations de surprise fusèrent, qu'ils s'empressèrent d'étouffer avant que quelqu'un ne les entende. Ils jetèrent un oeil alentour; heureusement, excepté Apodis et ses deux gardes du corps au fond de la salle, trop loin pour les entendre, la pièce était déserte. La conversation reprit un ton plus bas.
"C'est impossible ! s'emporta Avica. Les Célestelliens ne tombent pas amoureux !
-Elle a raison, l'appuya Merle. Le but de notre existence est d'aider les mortels, pas de se fiancer à eux !"
Daisy haussa les épaules avec lassitude. Il n'y avait, de toute évidence, pas d'explication logique aux sentiments incongrus que Bram éprouvait pour leur amie, et se casser la tête à vouloir en trouver une n'apporterait que maux de tête et frustration.
"Ecoutez, je ne sais pas comment c'est possible, mais les faits sont là, abrégea-t-elle.
-Peut-être confond-il cela avec une simple amitié ?
-Je ne crois pas, Merle; Bram est peut-être peu réfléchi mais il sait exactement ce qu'il éprouve à l'égard des autres, intervint Ange."
Les cinq jeunes Célestelliens se turent. Marcus, Merle et Avica paraissaient digérer la curieuse nouvelle de l'attirance de leur ami pour une mortelle, mais Ange couvait Daisy d'un regard soucieux, visiblement nerveuse. Elle se tripotait les lèvres comme si elle voulait absolument aborder un point important mais n'osait pas.
"Qu'y-a-t-il, Ange ? l'encouragea Daisy, perplexe. Tu sembles au bord de l'explosion.
-Daisy, se lança aussitôt la novice, n'en pouvant plus, Aquila n'est pas avec toi ?"
Le coeur de Daisy s'arrêta. Elle ne s'attendait pas à ce que son Maître se retrouve mentionné en plein milieu de la conversation.
Qu... Quoi ? Pourquoi Ange me demande-t-elle... Etais-je censée me trouver en sa présence ? Pourtant, je ne l'ai pas croisé de tout mon séjour sur le Protectorat !
"Pour... Pourquoi me poses-tu cette question ? balbutia la jeune Gardienne avec appréhension. Pourquoi aurions-nous été ensemble ?"
Ses quatre amis échangèrent des regards qui préoccupés, qui décontenancés.
"Il semblerait que non. Mais au moment de ta chute au Protectorat ce jour-là, il..., commença Ange avant de s'interrompre.
-Il... quoi ?! s'écria Daisy, les nerfs mis à rude épreuve."
Les quatre novices s'entre-regardèrent à nouveau.
"Peu importe, décréta Ange. Tu devrais aller voir Colombe, suggéra-t-elle avant que son amie ne puisse s'emporter devant ces cachotteries. Elle sera heureuse de te voir en bonne santé.
-Mais..., commença Daisy.
-Vas-y, Daisy, insista Merle. Elle pourra sûrement te dire des choses que nous ignorons. Elle est sa seule vraie amie, après tout.
-Ce jour-là... mon Maître a-t-il chuté de l'Observatoire, lui aussi ?
-Mais non. Il allait bien. Va trouver Colombe."
Que peut-elle bien avoir à me conter qu'ils ne peuvent me dire ? Et pourquoi me dévisagent-ils de la sorte, de ce regard de pitié et de préoccupation tout à la fois ? J'espère que Colombe, elle au moins, pourra répondre à mes questions.
Daisy s'éloigna en lançant de temps à autre un regard confus par-dessus son épaule à ses quatre amis, qui n'avaient pas bougé et la considéraient toujours en silence, alignement perplexe et préoccupé.
Colombe ne se trouvait pas dans son bureau. Buteo, qu'elle n'avait pas pratiquement jamais fréquenté, l'intercepta sur le balcon et, après avoir exprimé son chaleureux soulagement de la voir vivante, lui indiqua l'endroit où se trouvait Colombe, affirmant, comme les novices, que la Célestellienne responsable de la bibliothèque serait heureuse de la revoir. Daisy trouva celle qu'elle cherchait au bout d'un enfilement de couloirs dans lesquels elle n'avait jamais mis les pieds, ou presque. Peut-être une fois ou deux, lorsqu'il lui arrivait de se perdre dans les plus grandes salles. Quoi qu'il en soit, la porte sur laquelle ils débouchaient avait toujours été verrouillée. Cette fois-ci, pourtant, elle s'ouvrit.
Daisy abaissa la poignée de cuivre et entrebâilla légèrement le panneau de bois verni peint en rouge. Elle passa la tête dans l'interstice et ce qu'elle découvrit la stupéfia. Un ravissant carré d'herbe semé de petites fleurs blanches se trouvait derrière la porte et, posée là comme un mystérieux monument secret, une pierre grise aux bords polis se dressait dans l'herbe. Colombe était agenouillée devant la pierre, les mains jointes en prière et les yeux clos. Ses traits étaient tirés d'inquiétude par son froncement de sourcils désespéré et ses ailes pendaient avec lassitude derrière elle. Daisy se sentit mal pour elle.
Pauvre Colombe, elle semble plus angoissée que tous les autres Célestelliens que j'ai croisés jusqu'ici. Serait-ce qu'elle s'inquiétait pour moi ?
La jeune Gardienne s'avança encore un peu dans l'entrebâillement de la porte sans faire de bruit. L'amie de son Maître psalmodiait quelque chose.
"Puissant Corvus..., priait la Célestellienne. Eclairez Daisy et Aquila de votre lumière, afin qu'ils nous reviennent sains et saufs."
Corvus ? J'ai déjà entendu ce nom-là. Oui ! Ça me revient ! C'est ce Célestellien auquel on m'a comparée à voix basse lorsque j'étais enfant... Et mon Maître et Colombe l'ont mentionné le jour de ma promotion, pour prouver à quel point le Protectorat est dangereux. Je ne sais toujours pas qui il est... mais peut-être que, cette fois, Colombe acceptera de m'éclairer.
Daisy fit un pas et pénétra dans la pièce garnie d'herbe et de fleurs. Le grincement de la porte alerta Colombe, qui se tourna vers elle en sursautant. Sa surprise monta d'un cran lorsqu'elle reconnut la visiteuse.
"Oh ! Daisy ! s'exclama-t-elle avec transport. Que les constellations soient louées ! Tu es indemne !"
Elle non plus ne semblait pas se soucier de l'absence d'ailes et d'auréole de la jeune Gardienne.
"Et Aquila ? Est-il revenu avec toi ? enchaîna-t-elle avec espoir sans laisser à Daisy le temps de réagir.
-Non, Colombe, répondit la petite Célestellienne après quelques instants, histoire de retrouver ce qu'elle voulait dire. Je suis rentrée seule. Et pour cause !, je ne l'ai pas croisé de tout mon séjour sur le Protectorat."
Les ailes de Colombe, qui s'étaient dressées avec espoir, retombèrent.
"Oh, je vois, murmura-t-elle d'un ton déçu. Je pensais que vous seriez ensemble..."
Comment les autres novices. Mais pourquoi diable tout le monde semble-t-il être persuadé que mon Maître et moi aurions dû rentrer ensemble ?
Sans un mot, Daisy vint s'assoir sur l'herbe aux côtés de l'amie de son Maître.
"Les novices ont eu la même réaction que vous, soupira-t-elle. Mais je ne comprends pas : qu'est-ce qui vous fait dire que mon Maître et moi aurions dû être ensemble ?"
Colombe agita les ailes avec perplexité et la dévisagea de derrière ses fines lunettes ovales.
"Tu ne savais pas ? Aquila est descendu au Protectorat à ta recherche, mais... il n'est pas encore revenu, répondit la responsable des archives.
-Il est allé me chercher ? Vraiment ? répéta Daisy, interloquée mais néanmoins doucement réchauffée à cette idée."
Mais sa joie fut aussitôt remplacée par l'inquiétude.
"Mais il n'est pas encore revenu...
-C'est exact. Voilà pourquoi je suis ici, reprit Colombe. Je priais sans fin devant ce monument pour que vous reveniez tous les deux sains et saufs.
-Ce monument ? Qu'a-t-il de spécial ?
-Il est dédié à Corvus. Il a été érigé pour qu'aucun Célestellien ne l'oublie. Je vais te lire l'inscription."
La Célestellienne s'humecta les lèvres et lut les mots gravés sur la pierre à voix haute et claire :
"A la mémoire de Corvus, dont la noblesse et la compassion à l'égard des mortels ne seront jamais oubliées. Que ce monument soit un rappel éternel de notre promesse de garder le Protectorat jusqu'au retour du Tout-Puissant."
Les mots dansèrent dans l'air l'espace de quelques instants, jusqu'à ce que Daisy ne prenne la parole :
"Allez vous enfin me dire, murmura-t-elle, qui donc est ce Corvus ? Le jour de la floraison des fyggs, vous avez lâché quelques mots à son sujet avant de vous raviser, arguant que c'était là un sujet interdit. Dites-moi qui il est, s'il vous plaît.
-Je suppose que l'interdit n'a plus grande importance, maintenant, soupira Colombe, songeant peut-être à leur peuple effrayé et épars, dont à peine quelques membres subsistaient encore dans leur royaume sacré. Très bien, je vais te dire ce que tu veux savoir. Il y a bien des lunes... il y a bien des siècles... Corvus était le maître d'Aquila."
Un long frisson de surprise remonta dans la chair de Daisy.
"Le maître de mon Maître ? s'exclama-t-elle en se tournant vers la responsable des archives. Est-ce bien vrai ?
-Oui, c'est vrai. Il est descendu au Protectorat pour devenir le Gardien d'un village et... ...il disparut. Nous ignorons ce qu'il est devenu et ne pouvons que prier pour son retour."
Daisy était abasourdie.
Le maître de mon Maître ? Pourquoi ne m'avoir jamais parlé de lui ? Et si sa prestance est si grande... pourquoi taire son existence et le considérer comme un sujet interdit ?
Elle ne connaissait pas ce Célestellien, mais elle l'aima immédiatement. Il était le mentor de son mentor, après tout.
"C'est cela qui a fait si peur à Aquila, poursuivit Colombe. Il a cru qu'il allait te perdre comme il a perdu son maître."
Daisy ne sut pas quoi répondre. C'était l'une des choses les plus douces et les plus touchantes qu'on lui ait jamais dites. C'était un aveu implicite de l'affection et de la préoccupation de son Maître aux abords si froids. C'était une preuve de tendresse.
"Il a eu si peur que ça ? Vraiment ? murmura-t-elle.
-Bien sûr ! répondit Colombe, surprise par la question. Aquila n'est certes pas le Célestellien le plus tendre ni le plus démonstratif, mais tu es son élève, Daisy, et tu comptes énormément pour lui. Sinon, pourquoi te couverait-il autant ?
-Me couver ?
-N'as-tu pas remarqué ? Il craignait que tu sois en danger sur le Protectorat, as veillé sur toi pour ton première jour en tant que Gardienne et t'a même accompagnée pour ton premier don de bienveillessence. Aucun doute qu'il est en train de fouiller le Protectorat de fond en comble pour te retrouver."
Daisy sourit.
"Mais hélas, je suis ici, remarqua-t-elle. J'espère que l'échec de ses recherches ne l'inquiètera pas trop."
Il y eut un silence, pendant lequel les deux Célestelliennes se contentèrent de fixer le vide, les yeux posés distraitement sur une petite fleur dans l'herbe ou la pierre gravée. Elles pensaient toutes les deux à Aquila et à Corvus.
"Mon Maître, dit enfin Daisy, était-il proche de son propre maître ?
-Oh, oui, ils étaient très liés, répondit Colombe. De caractères relativement différents mais pratiquement inséparables. La disparition de Corvus l'a beaucoup marqué. Voilà pourquoi il a craint d'autant plus que tu aies subi le même sort. Il ne pouvait pas supporter de te perdre, toi aussi. Et tu lui ressembles tellement...
-Oui, c'est ce que j'avais cru comprendre... Colombe ? Si je suis si semblable à Corvus que vous le dites, pourquoi mon Maître a-t-il décidé de me former ? Ne lui rappelais-je douloureusement pas son professeur disparu à chaque fois ?
-Sûrement, Daisy. Mais c'est peut-être aussi pour cela qu'il t'a choisie. Peut-être avait-il le sentiment de le retrouver un peu à travers toi. Je ne saurais trop te dire, Aquila a toujours été secret, même avec moi."
Un nouveau silence s'installa. Ce fut de nouveau Daisy qui le rompit :
"Pourquoi les nôtres méprisent-ils mon Maître ? murmura-t-elle. Si même ce Corvus, loué ici pour ses grandes qualités et posé en modèle, l'aimait, pourquoi les autres ont-ils continué de le rejeter ? Ne pouvaient-ils pas voir que mon Maître n'était pas un paria à fuir à tout prix ?
-Tout le monde ne déteste pas Aquila, la détrompa Colombe en se tournant vers elle, l'oeil brillant d'amusement. Comme toi et moi. Ange. Apodis. Héphaïstos le considère comme son ami. Pincio, Butio et Virgile l'aiment bien. Lynn l'admire beaucoup. Tu vois, Daisy. Il n'est pas rejeté de tous. Il n'en a simplement pas conscience.
-Pourquoi ne pas lui faire connaître ces amitiés qui certains d'entre nous ont pour lui ?
-C'est à lui de s'apercevoir qu'il n'est pas un paria, comme tu dis. Et tu sais, on peut apprécier une personne sans se sentir obligé de le lui dire."
Tant de choses à assimiler... C'est comme si maintenant que notre univers est en perdition, secrets et contenance sont levés pour laisser apparaître des sentiments et des idées que je ne pensais pas que quiconque puisse avoir.
Sans un mot, Daisy se releva. Elle épousseta ses vêtements et se tourna une nouvelle fois vers Colombe.
"J'ai encore une question, annonça la jeune Gardienne. Pourquoi cacher l'existence de Corvus et refuser de le mentionner si c'est un Célestellien si honorable que cela ?
-Parce que nous l'avons perdu, soupira Colombe avec un froncement de sourcils coupable. Pour la première et unique fois, l'un des nôtres a disparu et personne ne sait où il se trouve. Nous avons fini par abandonner les recherches et continuer notre mission sans lui. C'est un sujet qui fait honte, Daisy, et qui effraie aussi. Le souvenir de Corvus, s'il doit être honoré, ne doit pas influer sur la qualité du travail des Célestelliens. N'oublie pas que notre mission est de première importance."
Oui... abandonner l'un d'entre nous est une faute grave, nos supérieurs n'ont de cesse de nous le répéter. Mais effacer Corvus ? Notre chef pensait-il que cela rendrait les choses plus faciles pour tout le monde ? Mon pauvre Maître qui doit tant souffrir depuis toutes ces lunes... tous ces siècles... Le connaissant, il doit se haïr de l'avoir abandonné. J'espère... que ce n'est pas le même sort qui attend Harmonie. Non... notre patriarche est trop bon et respectueux des engagements sacrés pour prendre une telle décision. Car nous savons où se trouve Harmonie, alors que Corvus... je me demande ce qui lui est arrivé...
Daisy secoua la tête. Elle l'avait presque oublié, mais une tâche de premier ordre l'attendait.
"Le Commandant Apodis m'a dit d'aller remercier l'Yggdrasil d'avoir veillé sur moi, annonça-t-elle à Colombe, toujours prostrée devant le mémorial. Je... Au revoir, Colombe. J'espère... vous revoir bientôt.
-Bien sûr, Daisy. A bientôt."
Tandis qu'elle quittait la salle herbeuse, la jeune Gardienne entendit la voix douce et fervente de Colombe répéter comme une prière :
"Puissant Corvus, noble maître d'Aquila, protégez votre élève qui en a tant besoin. Veillez à ce qu'il revienne indemne à l'Observatoire."
La porte se referma sur ces mots.
/
La nuit était tombée. Tous les Célestelliens semblaient s'être envolés. Tandis qu'elle parcourait d'un bon pas les salles silencieuses de l'Observatoire, ses bottines produisaient un son mat sur les dalles. Même Buteo qui l'avait guidée jusqu'à Colombe, même les quatre novices qui l'avaient accueilli n'étaient plus là. Dehors aussi, le silence était immense, l'absence de vie était totale. En remontant les marches au son de ses pas rapides, Daisy prenait même garde à ne pas respirer trop fort pour ne pas froisser le silence de la nuit. A travers les grappes grises de nuages menaçants, elle apercevait à intervalles réguliers la profondeur bleu sombre de la nuit.
Toujours dressé avec vaillance vers le ciel, l'Yggdrasil resplendissait de noblesse et de force. Daisy sentit son coeur s'emballer de dévotion en l'apercevant.
Comme Il est beau ! Malgré les épreuves, Il se dresse toujours vers le ciel et nous guide dans les profondeurs des ténèbres. Est-ce Lui qui a veillé sur moi ? Lorsque je Le vois ainsi, ça ne me paraît pas difficile à croire.
Avec une grande inspiration qui emplit son nez des senteurs légères et mystérieuses de la nuit, Daisy posa un genou à terre avec déférence devant l'arbre sacré. Elle courba la tête sur ses mains jointes et pria. Elle pria avec ferveur au pied du grand Yggdrasil, l'Arbre du Monde. Elle y pria si longtemps qu'elle finit par sombrer dans un profond, un très profond sommeil...
