Oui, ça fait des mois que je n'ai pas posté, vous devriez être habitués, j'espère que ce petit One-Shot vous plaira. Bonne lecture!
Elle était allongée sur son lit, en cheveux et chemise de nuit, sa peau laiteuse enflammée par la lumière de la chandelle sous laquelle elle relisait, inlassablement, les pages et les pages et les pages de correspondance que lui avait envoyées Alexander. Ses grands yeux noirs trimaient dans la pénombre pour satisfaire son caprice, ses pouces caressaient tendrement les bords du papier, évitant soigneusement l'encre, de peur qu'en dépit de toute logique elle se dérobe au contact de ses doigts. Parfois, comme si le sommeil avait raison d'elle, sa tête partait en avant, ses lourdes paupières se fermaient, et ses lèvres effleuraient par mégarde les mots d'amour.
— Il est tard, va dormir, » grondait alors doucement Angelica.
Elle était assise au pied du lit, la tête appuyée contre le matelas, un livre qu'elle ne lisait plus dans les mains. Ses longs cheveux bouclés chatouillaient les mollets de sa sœur tandis qu'elle contemplait son visage.
Le visage d'Eliza, c'était comme les premières notes d'une première danse. Son sourire était immense, ses joues étaient obligées de se tendre pour lui faire assez de place. Ses dents venaient parfois s'emparer de sa lèvre inférieure et sa poitrine était secouée de gloussements discrets. Angelica vivait pour cette joie à peine contenue, et même si elle aurait voulu pouvoir, elle aussi, se trémousser d'allégresse en lisant ces lettres, elle saurait se contenter de cette place, au pied du lit.
— Il est tard, » répéta-t-elle néanmoins en se frottant les yeux.
Peggy, la benjamine, était déjà au lit depuis longtemps. Mais Eliza refusait de lâcher les billets doux du jeune révolutionnaire.
— Il faut que je lui réponde.
— Demain.
— Non, j'écris toujours mieux quand je viens de le lire.
— Tu le liras encore demain matin de toute façon ! » grogna l'aînée. « Tu auras une tête à faire peur à tout le monde si tu ne dors pas assez. »
Eliza ne l'écoutait pas. Elle se retourna sur le dos et se mit à formuler sa réponse à haute-voix.
— Mon cher Alexander, je lis vos lettres jusque tard dans la nuit, et à chaque lettre que vous m'écrivez, ma vie en est un peu plus belle !
— Ce n'est pas ce que je lui dirais, moi, » se moqua Angelica. « Les hommes ont peur des filles trop intéressées, crois-en mon expérience. »
Eliza lui adressa un regard agacé puis revint à son écriture imaginaire.
— Ma sœur me fait rire parce qu'elle veut se faire un harem !
— Eh ! Tout ce que je dis, c'est que si tu m'aimais vraiment, tu partagerais !
Les deux sœurs se regardèrent et pouffèrent de rire. Angelica s'attendait à ce qu'Eliza poursuive, mais elle n'ajouta rien. Elle se mit à déposer ses lettres dans le tiroir de sa table de chevet, soigneusement, après les avoir repliées et classées dans l'ordre.
— Tu sais, si tu y tiens, ça ne me dérangerait pas » dit-elle d'une voix hésitante, les yeux baissés sur ses mains pendant qu'elle s'activait, comme si c'était une chose banale à dire. Angelica fronça les sourcils.
— Comment ça ?
— Il est comme toi.
— Intelligent ? Ça reste à prouver.
Bien sûr qu'elle plaisantait. Alexander Hamilton, du haut de ses vingt-trois ans, passait déjà pour un véritable génie. Eliza rit. Ses yeux rencontrèrent à nouveau ceux d'Angelica et cette dernière fondit. Ces grands yeux noirs transpiraient la gentillesse et la douceur.
— Rétif à la monogamie, » souffla-t-elle.
Angelica se tendit.
— Oui, je sais.
— Donc…
— Mais toi, tu ne l'es pas.
— Je… » Eliza hésita, cherchant visiblement ses mots. « Je ne sais pas. »
Angelica ne voulait pas se demander pourquoi elles étaient en train de parler de ça. Eliza était amoureuse d'Alexander, et ce dernier l'aimait en retour, il n'y avait rien de plus à dire. Le reste, c'était entre elle et lui.
— Je sais que c'est lui, » murmura Eliza. « Je sais qu'il est mien. Et je sais que je ne peux pas exiger de lui qu'il change. Mais tu sais, s'il m'aime vraiment, ça ne me dérange pas trop.
— Bon, alors tout va bien.
— Non, ça ne va pas ! » protesta la cadette, et pendant un instant, Angelica fut sans voix. « Ça ne va pas, parce que je vois bien la tête que tu fais lorsque je reçois une de ses lettres. Et parce qu'il me l'a dit.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit ? » Et cette fois, Angelica était menaçante.
Bien sûr, cela ne fit qu'amuser la plus jeune.
— Ne vas pas le tuer tout de suite. Il m'a raconté que vous aviez beaucoup discuté, à l'hivernale. Et qu'il te trouve charmante, et brillante, et que vous aviez tellement en commun qu'on vous croirait des jumeaux séparés à la naissance.
Angelica se contenta de hocher la tête, rougissant un peu aux compliments indirects. C'était vrai, elle et Alexander s'accordaient presque sur tous les points. Il était charmant, d'une intelligence rare qui rivalisait avec la sienne. Un peu orgueilleux, comme tous les jeunes révolutionnaires. Une sexualité ouverte, libre et assumée. Sincère et malin comme le petit peuple. Il voulait faire du droit et de la politique. Oui, ils avaient beaucoup parlé, ce soir-là, avant qu'Eliza ne vienne la voir, complètement et éperdument sous le charme de ce beau jeune homme. Et Angelica, comme elle, sentait son cœur s'emballer lorsqu'elle pensait à lui.
— Et il m'a dit que, si je lui permettais, il aimerait être avec toi aussi.
Angelica regarda sa sœur, sans rien dire, espérant presque qu'elle tranche la discussion, par jalousie, par timidité, quelque chose de familier et de simple auquel concéder. Mais Eliza était bonne et généreuse et têtue comme un âne.
— Et je pense que tu aimerais être avec lui.
— Non.
— Ne mens pas ! » rit Eliza.
— Je ne mens pas, » rétorqua amèrement Angelica. « Je ne peux pas être avec lui, je ne peux être avec personne. J'aimerais mais je ne peux pas. Je dois me charger de l'héritage de la famille, épouser quelqu'un de riche et de puissant qui me permettrait de rester haut sur l'échelle sociale, parce que je suis la plus âgée, et la plus maligne, et que les rumeurs sont insidieuses à New-York. Et Alexander est sans le sous.
— Ça ne veut pas dire que tu ne le désires pas, » objecta doucement Eliza.
— Et après ? Tu sais comment sont les hommes de la haute, » grogna Angelica. « Si ça s'ébruite, si l'on sait que je suis comme lui, je passerai pour une traînée, et aucune famille ne voudra être associée à notre nom.
— Et qu'est-ce que ça peut nous faire ? Ça ne te ressemble pas de t'inquiéter pour ça ! » protesta Eliza, un peu plus vivement. « Tu es la femme la plus forte, la plus intelligente et la plus déterminée du continent. Si tu veux te marier par intérêt, n'importe quel gentleman se mordrait les doigts de ne pas t'avoir à ses côtés ! Les autres ne sont que des moutons, tu les enverrais balader immédiatement. De quoi est-ce que tu as vraiment peur ? »
Angelica se tordit les doigts et poussa un soupir à faire trembler les murs. Depuis quand Eliza était-elle aussi observatrice ?
— J'ai peur de te faire du mal en me laissant l'aimer.
— Tu ne me ferais jamais de mal, » assura Eliza.
Elle prit les mains de sa sœur et l'attira près d'elle, à son niveau, sur le lit.
— Tu veux me le laisser parce que tu veux que je sois heureuse, mais je ne peux pas être heureuse si tu ne l'es pas aussi. Pense un peu à toi, Angelica !
Eliza la serra dans ses bras, maladroitement. Angelica sentit les larmes monter et fit de son mieux pour les ravaler.
— Tu partagerais vraiment ton époux ?
— Tu sais qu'il est déjà en couple avec trois hommes, non ?
— Oui, mais avec une autre femme ?
— Avec ma sœur que j'aime plus que tout au monde. Oui, » trancha Eliza.
Une larme échappa à la vigilance d'Angelica. Elle se serra un peu plus contre sa sœur, incapable de trier les émotions qui se bousculaient en elle.
— Merci, » murmura-t-elle.
Eliza ne répondit pas. Son étreinte se fit presque étouffante, puis elle la relâcha avec un grand sourire et se laissa retomber sur le dos, le regard rêveur.
— Mon cher Alexandre, » reprit-elle en gloussant, « Ma sœur semble portée à accepter vos sentiments et je vous enjoins à lui témoigner un peu de votre affection, avant qu'elle ne change d'avis et ne décide de vous décourager de toute infidélité par une violente tirade dont elle a le secret.
— Va dormir, Eliza !
