Eeeeeet, c'était pas un one-shot, finalement. J'ai quelques petits chapitres de plus à vous soumettre ^^ Bon, les prochains arriveront sûrement dans quinze ans, mais tant pis.

Techniquement, ce chapitre arrive chronologiquement avant le premier, avant qu'Alexander ait rencontré Eliza.

Bonne lecture!


— C'EST NOTRE A-L-E-X-A-N-D-E-R, DEHORS LES ANGLAIS !...

C'était quelque part entre un chant de guerre et un cri désynchronisé de fonds de bar, mais tout le monde salua le trio des jeunes hommes qui portaient en triomphe le quatrième, hilare, à travers la porte jusqu'à leur table habituelle. Un cinquième, beaucoup plus calme et vraisemblablement embarrassé, les suivait en lançant des regards d'excuse autour de lui, l'air de celui qui hésite à rentrer chez lui discrètement.

Ils continuèrent de chanter en déposant Alexander un peu brutalement sur sa chaise et ne s'arrêtèrent que lorsqu'il fallut passer commande. Burr resta la tête entre les mains, les coudes sur la table, déjà épuisé par les pitreries de la bande.

— Allez-y doucement sur l'alcool, n'oubliez pas que demain…

— Bouh, trouble-fête ! » lança Lafayette en frappant du pied sous la table.

— Lâchez-vous un peu, Burr, » râla Hercules.

— On n'a pas ce genre d'occasion tous les jours ! » renchérit John.

— Ce genre d'occasion ? Vous êtes à ce bar si souvent qu'il doit y avoir la marque de vos fesses imprimée sur les sièges !

Les quatre autres éclatèrent de rire, en murmurant « pas faux, pas faux ».

— Oui, mais ce n'est pas tous les jours que notre Alexander nous massacre un royaliste, et au grand jour ! » s'enthousiasma John.

Et sur ces mots, il attrapa l'intéressé par le col pour lui planter un bruyant baiser — à la sudiste — pile au coin des lèvres. Alexander rit et lui rendit son bisou en visant un peu mieux.

— Ce pauvre Seabury n'a rien vu venir ! En même temps, ça doit bien être la première fois qu'on lui tient tête, il était complètement perdu ! » ricana-t-il.

— Il avait l'air radieux lorsqu'il t'a vu si attentif. Son visage s'est décomposé dès que tu as ouvert la bouche, c'était hilarant !

Burr leva les yeux au ciel d'un air désespéré.

— Et qu'est-ce que ça a bien pu vous apporter, de le contredire comme ça ?

— Vous ne pouvez pas comprendre, » fit Lafayette, et Hercules lui donna un petit coup de coude pour lui rappeler d'être gentil. Même s'il ne l'appréciait pas, Burr faisait partie de leur bande, maintenant, puisqu'Alexander tenait à son amitié.

— Le plaisir de gagner la dispute et d'avoir convaincu tout le monde à sa place, » répondit aisément Alexander.

— Quand les britanniques se manifesteront, vous ne serez plus aussi contents de vous.

— Ce sera trop tard, parce que demain… » Il se redressa pour dire un peu plus fort que nécessaire : « … demain, nous partons rencontrer George Washington ! »

Une vague de verres se leva pour saluer ses paroles, un peu partout dans la pièce. John, Hercules et Lafayette suivirent en criant de joie, et même Burr ne put résister à la tentation de lever un verre imaginaire avec un petit sourire. Il avait une profonde admiration pour le général et devait admettre qu'il était très excité, lui aussi, à l'idée de s'engager dans l'armée révolutionnaire.

Leurs commandes arrivèrent, et bien sûr John fut le premier à se jeter sur sa bière pour porter un toast à la liberté. Il la vida à moitié en une minute avant que l'instinct paternel d'Hercules ne se déclenche pour le menacer de confisquer la chope s'il ne ralentissait pas.

Après environs une demi-heure, Alexander avait, de manière inexplicable, atterri sur les genoux de Lafayette, pendant que ce dernier parlait projets avec Hercules. John s'était rapproché pour poser sa tête sur son épaule, et le plus jeune de la bande caressait ses beaux cheveux bouclés en parlant presque dans le vide de tout et de rien. Burr les regardait avec un léger pincement au cœur en finissant tranquillement son verre. À les voir, on croirait que c'est si simple, l'amour. À deux, à quatre, quelle différence ?

Et dire que c'était un peu de sa faute, si ces hurluberlus se connaissaient. Il se souvenait encore du soir où un gamin de dix-neuf ans était apparu de nulle part dans la rue, barrant son chemin, pour lui demander, des étoiles dans les yeux, s'il était bien « Aaron Burr, m'sieur ? ». Il était étrangement minuscule, alors qu'il n'avait qu'un an de moins que lui, un visage émacié, encore imberbe, et un air affamé qui ne le quittait jamais, malgré son sourire fier et farouche. Il s'était pratiquement mis à hurler en pleine rue ses envies de se battre, de se rebeller, de prouver sa valeur au monde.

Burr l'avait invité à boire un verre et à se taire un peu.

— Oh, vous vous sentez seul, m'sieur ?

Burr sursauta presque à la remarque d'Alexander. Il n'avait pas été assez discret. Il inspira et ne dit rien, faisant mine de ne pas avoir entendu. Alexander et John rirent en échangeant un regard complice.

Si Burr devait deviner, il dirait que ce soir-là, l'étincelle était née à la seconde où ses judicieux conseils avaient été interrompus par le trio révolutionnaire. Lui avait essayé de les ignorer, comme à chaque fois qu'il se retrouvait par mégarde dans le même bar qu'eux. Alexander, en revanche, s'était tourné comme l'aiguille d'une boussole vers ce gosse de riche aux idées progressistes qui chantait sa haine des colonialistes, debout sur une table et applaudi par ses deux amis, un marquis français anarchiste et un apprenti tailleur.

Lafayette et Hercules étaient déjà ensemble à ce moment, ou bien ils s'étaient mis ensemble peu après, Burr n'était pas certain, il avait mieux à faire que de suivre les relations des trois jeunes hommes qui étaient pour lui plus un désagrément occasionnel qu'autre chose. Ce dont il se souvenait, c'était que lorsqu'il avait revu Alexander, quelques semaines plus tard, ce dernier était très clairement en couple avec John, et avait déjà des vues sur Lafayette, un peu aussi sur Hercules.

— Monsieur Burr, m'sieur, » le rappela Alexander au présent avec un petit clin d'œil. « Vous savez que mon offre tient toujours, » chantonna-t-il gaiement, faisant rire John et grogner Lafayette.

— Oui, oui, je sais, » soupira Burr sans se prononcer davantage.

Alexander avait cette mauvaise habitude de se déclarer dès qu'il développait l'ombre d'un sentiment. Pourquoi disait-il toujours ce qu'il pensait, ça Burr ne le comprendrait jamais, la mode était peut-être à la sincérité, tout simplement, mais le fait était qu'Alexander ne cachait absolument pas son désir pour lui. Il mentirait en disant qu'il n'avait pas songé à dire oui. En privé, peut-être. Mais non, quelque chose qu'il n'était pas certain de comprendre le retenait. Peut-être préférait-il simplement les femmes.

Au moins, Alexander ne se fâchait jamais de ses refus. Sans doute était-il habitué, et avec trois autres compagnons, il avait bien assez d'amour pour se passer de lui. Son pincement au cœur revint, et Burr s'éclaircit la gorge.

— Ah, un rhume ? » s'inquiéta Hercules.

— Non, non, c'est l'alcool. De toute façon, je vais m'arrêter là.

John pouffa.

— Tapette.

— C'est l'hôpital qui se fout de la charité, Laurens, ne croyez pas que je n'ai pas remarqué où se trouve votre main en ce moment.

— Je parlais de votre aptitude à la boisson, vous n'avez aucun humour, » fit John en haussant les épaules.

— Êtes-vous légalement tenu de rester aussi sérieux en permanence ? » se moqua Alexander.

— Il vous faut bien au moins un garde-fou pour vous éviter de vous faire tuer.

— Avons-nous l'air fou ?

— Vous n'avez pas l'air mort, j'en conclus que je fais bien mon travail.

— Eh bien continuez de le faire, » lui sourit Alexander, ne plaisantant qu'à moitié, cette fois. « Cela nous sera bien utile sur le champ de bataille.

— J'y compte bien, » fit Burr en gonflant le torse, un peu touché.

— Oh, mais c'est que notre rabat-joie favori tient à nous, » fredonna Hercules narquoisement.

— En dépit de toute logique, » admit-il avec un soupir. « Votre amitié à tous m'est très précieuse. »

Les quatre autres le fixèrent pendant quelques instants, ne sachant pas vraiment comment répondre. Même s'il les accompagnait souvent lorsqu'ils sortaient faire des pitreries, les confessions sincères de Burr étaient aussi rares que les sudistes progressistes. L'alcool commençait vraisemblablement à faire effet. Alexander échangea un regard avec ses compagnons, puis leva son verre avec un sourire tendre.

— À notre cher garde-fou, m'sieur Aaron Burr, et son ennuyeuse prudence trop sous-estimée.

Les autres levèrent leurs verres à leur tour, et même Lafayette avait un léger sourire en reprenant le toast :

— À Aaron Burr !

Burr les regarda, sans rien dire, mais il leva lui aussi légèrement son verre et sourit en le portant à ses lèvres. Ils étaient vraiment une sacrée bande de bouffons, mais il mentirait s'il disait qu'il leur préférait une autre compagnie. Alors il ne dit rien. Tant pis pour ses questions, il verrait bien où la guerre les porterait.