Une sortie ensemble

« C'est tout de même incroyable » commenta Rachel. « Tu l'aurais cru, toi, que les tatouages deviendraient aussi populaires ? »

Naomi leva le nez de son livre.

« Et bien… » fit-elle, l'air pincé. « Il y a cent cinquante ans, je n'aurais pas cru que Gail me demanderait si Michel en avait un. »

Ion s'étrangla.

« Et qu'est-ce que tu lui as dit ? » interrogea le garçon dès qu'il eut repris contenance.

« Que c'était un Léviathan avec une épée dans la gorge » lâcha Naomi en reprenant sa lecture. « Sur la poitrine. »

« C'est vrai ? » demanda Rachel, émoustillée.

Ion fixa la blonde d'un air scandalisé.

« Tu ne crois quand même pas qu'elle a vu Michel torse nu ! » s'insurgea-t-il.

Zut, se dit Rachel. Enfin, vérifié ou pas, elle pouvait tout de même faire courir le bruit. Sauf que Gail s'en serait chargée avant elle. Oh, la tête que ferait Michel.

« Je pourrais, oui » commenta distraitement la brune.

Les anges ne pouvaient pas avoir de rupture d'anévrisme, mais à voir son expression, Ion semblait vouloir aller contre les lois de la Nature.

« Tu plaisantes ! » s'écria Anaël, les yeux ronds comme des soucoupes.

« Absolument pas » rétorqua Naomi. « Tous les jours, il va se doucher à vingt heures. Je n'aurais qu'à prétendre que je me suis trompée de porte, et voilà. »

Tout en éventant Ion, Rachel se surprit à fantasmer. Michel devait avoir de ces abdos…

« Tu n'oserais pas » déclara Anaël, d'un ton à la fois horrifié et admiratif.

Les yeux lapis-lazuli de Naomi flamboyèrent.

« C'est un défi ? »

Les deux filles se regardèrent en anges de faïence pendant une demi-minute.

« Tu ramènes sa serviette » finit par lâcher Anaël. « Sinon, tu ne mettras que du rose pendant tout le reste du mois. »

« Et si je ramène la serviette » rétorqua Naomi, « tu acceptes un rendez-vous avec Uriel. »

L'ange aux ailes rouges adressa à sa vis-à-vis un sourire d'une blancheur aveuglante.

« Alors, on est d'accord. »

Ion fixa sa jumelle d'un air traumatisé. Celle-ci lui tapota gentiment la tête.

« Tu sais pourtant que j'ai une vie intime comme tout le monde » fit-elle, presque comme si elle s'excusait.

« Je préfère croire que tu n'en as pas » gémit le malheureux garçon.

Se représenter sa propre jumelle, sa grâce et ses ailes (sa chair et son sang, dirait un humain), en train d'espionner un Archange qui se lavait… c'était au-dessus de ses forces.

(****)

Deux jours après, les témoins du pari moins la brune sœur d'Ion s'étaient tous rassemblés sous un arbre, histoire de siroter un peu de soda, lorsque Naomi arriva.

Rien qu'à voir son petit sourire, Ion sentit ses plumes se hérisser. Elle s'assit en tailleur, attira son sac sur ses genoux, et en sortit un drap blanc, fin, mais visiblement fait pour s'essuyer.

Rachel émit un sifflement appréciateur devant la qualité de l'étoffe. Naomi fixa son regard sur Anaël qui se décomposait à vue d'œil.

« Je crois qu'Uriel est sous le chêne à dix mètres de là » susurra la brune.

La mine aussi lugubre que si elle assistait à son propre enterrement, l'ange aux ailes rouges se leva et se dirigea vers l'arbre en question, auquel était appuyée une silhouette solitaire.

Le petit groupe ne put entendre ce qu'elle dit, mais le glapissement d'extase poussé par Uriel fut tout à fait audible.

« La pauvre » s'apitoya Ion. « Elle qui ne peut pas le voir en peinture… »

« Toute décision a des conséquences » rappela Naomi. « Josué nous le répète continuellement, tu t'en souviens ? »

Sur ce, la brune se rendit compte que Rachel l'observait avec un air de faucon qui va fondre sur sa proie.

« Quoi ? » interrogea-t-elle.

« Tu as vu Michel » lâcha la blonde. « Sous sa douche. »

Naomi sentit sa grâce commencer à palpiter tandis que le sang lui montait aux joues.

« Et oui… » avoua-t-elle modestement. « Père me pardonne, je suis incapable de m'en repentir, et je ne m'en repentirai jamais. »

Rachel laissa échapper un petit cri.

« Il est aussi bien fait ? » s'écria-t-elle.

« Ah ! Si tu avais vu ces muscles ! » répondit Naomi qui se sentait des pétillements dans la grâce rien qu'à se rappeler la vue.

Complètement effaré, Ion se boucha les oreilles.

(****)

Un pari restait un pari, et Anaël n'avait jamais manqué à un de ses engagements.

Cela dit, la perspective de passer le soirée avec son harceleur exclusif lui donnait envie de foutre en l'air sa réputation d'ange qui tenait toujours ses promesses. Il y avait des choses qui dépassaient les limites de la bienséance, tout de même !

Lorsqu'elle vit arriver Uriel tout sourire, elle éprouva l'envie de s'enfuir en courant. Au lieu de quoi, elle resta bien tranquillement à sa place, tout en s'efforçant de réprimant la grimace de dégoût qui lui montait aux lèvres.

« Salut » fit Uriel sans cesser de sourire.

« Salut » s'obligea-t-elle à répondre.

Il y eut un silence.

« Bon » finit par lâcher Anaël. « Tu as prévu quelque chose de particulier ? »

« Ça oui » déclara le garçon. « Et c'est exactement la bonne heure. Tu viens ? »

Il lui tendit la main. Après un instant d'hésitation, elle la prit.

Lorsqu'elle eut surmonté la légère nausée que lui procurait toujours la téléportation, elle se rendit compte qu'Uriel les avait transportés sur Terre. Plus précisément, dans une région du monde qui allait devenir la France.

La forêt qui les entourait était inondée de flaques lumineuses, créant un clair-obscur en plein jour. D'un geste, le garçon fit signe à la jeune fille de s'asseoir dans l'herbe, en face d'un tronc tombé à terre.

« Et maintenant » souffla-t-il une fois qu'ils furent installés, « il ne faut pas faire de bruit. Ils pourraient fuir, sinon. »

Qui ça, ils ? Anaël sentait sa curiosité monter. Néanmoins, elle se tut. A côté d'elle, elle sentait la grâce d'Uriel pulser doucement, attendant visiblement de voir comment elle réagirait devant la surprise qu'il avait préparée.

Cinq minutes puis dix passèrent. Anaël sentait ses genoux s'engourdir. Ce fut au moment où elle envisageait sérieusement d'étendre les jambes qu'une petite boule de fourrure fit son apparition sur le tronc.

L'ange en oublia instantanément ses crampes.

Un oh de ravissement lui échappa lorsqu'elle vit un, deux, six minuscules tamias rejoindre leur mère sur le tronc.

La grâce d'Uriel fredonnait de contentement.

« Ils sont beaux, non ? » glissa-t-il dans l'oreille d'Anaël.

« Ils sont superbes » répondit la jeune fille en plein attendrissement.

Les tamias dressèrent les oreilles lorsqu'elle les invita mentalement à s'approcher. Les perles noires qui leur servaient d'yeux examinèrent les deux anges, puis les minuscules bêtes se décidèrent à se dandiner vers Anaël, trois d'entre eux ayant même l'audace de monter sur ses genoux.

Anaël fronça les sourcils en observant les tamias.

« Je croyais que cette souche-là ne vivait qu'en Sibérie » déclara-t-elle en suivant du doigt une des rayures blanches sur le dos d'un des petits écureuils.

Uriel dirigea à son tour son attention sur le minuscule animal qui se délectait avec bonheur de la caresse d'Anaël.

« L'espèce a dû se déplacer… Mais après tout, où est le mal ? » fit-il avec légèreté. « Ce ne sont que des tamias. »

L'ange aux ailes rouges dévisagea son vis-à-vis.

« Ce n'est pas leur place » objecta-elle.

« Peut-être, mais ils y sont quand même » répliqua Uriel en tendant la main pour caresser à son tour la petite boule de fourrure rousse et grise.

Anaël resta pensive. Bizarrement, elle trouvait Uriel moins insupportable que d'habitude.

« Comment tu les as trouvés ? » demanda-t-elle.

« Pendant que je faisais une randonnée ici » répondit l'ange aux ailes vert et or. « Je viens souvent sur Terre. Tu ne trouves pas que c'est une planète intéressante ? »

« Si… » reconnut la jeune fille. « Dès qu'on croit en avoir tout vu, on découvre quelque chose de nouveau. »

« Aussi » admit le garçon. « Mais dans l'ensemble, tu ne juges pas que c'est l'endroit dans l'Univers qui reflète le mieux le travail d'artiste de Père ? »

Anaël écarquilla les yeux. Elle détourna un bref instant les yeux.

Les feuilles d'arbre, quasi phosphorescentes en raison de la lumière qui les traversait, laissaient entrevoir un morceau de ciel d'un bleu intense. Sous ses doigts, elle pouvait sentir la douceur du pelage du tamia, sentir son cœur bourdonner dans sa cage thoracique si délicate, sentir sa chaleur vitale.

Elle regarda à nouveau Uriel et cette fois, elle répondit à son sourire.

« Je crois bien, oui. »

(****)

« Anna » implora Balthazar, « tu nous racontes une histoire ? »

« Une histoire ! » s'écria aussitôt Samandriel avec un enthousiasme propre à percer tous les tympans alentour.

Hester et Inias – le duo infernal – semblèrent surgir de nulle part et dévisagèrent leur grande sœur avec une moue suppliante.

Anaël sentit ses ailes s'agiter. Voilà pourquoi elle n'aimait pas trop garder les petits. Ils lui faisaient toujours les yeux de chien trempé quand ils voulaient obtenir quelque chose… et elle finissait immanquablement par céder.

Une petite main lui tira sur la manche. Elle baissa le regard… et vit un petit minois éclairé par d'immenses yeux bleus sous des mèches noires en bataille.

« Anna » fit Castiel en braquant son irrésistible regard sur son aînée. « S'il te plaît ? »

Elle craqua.

« Bon » soupira-t-elle en s'asseyant par terre, son petit frère se glissant illico sur ses genoux. « Tout le monde s'assoit. »

Avec un cri extasié unanime, les enfants s'empressèrent de se laisser choir sur leurs fesses, provoquant une série de coups sourds, avant de focaliser leur attention sur la jeune fille.

Anaël se mordit la lèvre. Qu'est-ce qu'elle connaissait comme histoire, déjà ? Une qu'ils n'aient pas déjà entendue…

Et puis l'idée survint d'un coup. Elle sourit.

« Il était une fois » commença-t-elle, « une famille de tamias de Sibérie qui vivait en France. Ce n'était pas vraiment leur place, mais ils y étaient quand même… »