Concours artistique

« Que tout le monde se taise ! » tonitrua Métatron à l'attention de sa classe. « Je dois faire une annonce ! »

Il y eut force grommellements, chuchotements et autres ricanements sur les gradins de l'amphithéâtre, mais les étudiants finirent par ne plus faire de bruit.

« Bien ! Ainsi que l'a récemment annoncé Gabriel, Père a pris la décision d'organiser un concours artistique réservé aux élèves de la classe supérieure de l'Académie… »

Les étudiants se mirent sur le champ à jacasser, commentant avec entrain la nouvelle, et le Scribe céleste dut frapper son bureau à grands coups de règle pour ramener le calme.

« Silence ! Comme je le disais donc, il s'agira d'un concours artistique. Les participants devront dessiner un animal, décrire son mode de vie et soumettre le résultat à l'approbation du jury. Les trois projets qui auront été les mieux notés seront proposés à Père, qui les fera venir à l'existence et leur donnera résidence sur Terre. »

Le niveau de bruit ambiant remonta violemment et Métatron éprouva l'envie folle de taper sur quelques têtes avec sa règle de métal.

« Taisez-vous ! Bien ! Tous ceux qui souhaitent s'inscrire devront me donner leur nom avant trois jours. Vous disposerez de sept jours pour dessiner et décrire votre création, puis vous irez remettre votre projet au jury à la date indiquée sur le tableau d'affichage du hall. Et maintenant, vous pouvez sortir ! » annonça Métatron tandis que résonnait le bourdonnement annonçant la fin des cours.

Ce fut une foule d'étudiants bruyante et surexcitée qui sortit de l'Académie ce jour-là. Après tout, l'enjeu du concours n'était rien moins que de contribuer à la Création de Père !

« Moi, je me lance ! » affirma Rachel avec fougue, ses ailes vert de jade bouffant sous le coup de l'excitation.

« Je sais pas si je vais oser… » fit timidement Gail. « Il paraît que le jury sera composé des quatre Archanges, et si jamais ils trouvent mon projet ridicule… »

« Moi qui travaille à mi-temps comme assistante pour Michel, je peux te garantir qu'il aboie plus fort qu'il ne mord » annonça Naomi. « Par contre, question rut… »

« Pardon ? » s'écria Ion, choqué et furieux – Archange ou pas, Michel le sentirait passer s'il essayait de tripoter sa jumelle !

Naomi rougit.

« Oh, heu, rien du tout, en fait. Tu pensais à t'inscrire, toi ? »

Elle voulait noyer le poisson, mais on pouvait y jouer à deux. Ion avait bonne mémoire.

« Je ne sais pas… Cela dit, Uriel se demandait s'il pouvait faire équipe avec Anna. »

« C'est sensé être un projet en solo » avoua Naomi.

« Je dois reconnaître, Uriel a de la persévérance » commenta Rachel. « C'est plutôt rare, chez les garçons de cette promotion. »

« Je trouve ça insultant » glissa Ion, l'air vexé.

Gail agita les ailes.

« Que veux-tu ? La vérité, ça fait toujours mal. »

(****)

Ion jeta son crayon sur son bureau et se prit la tête entre la main.

Deux jours qu'il se torturait la cervelle et toujours pas la moindre idée. Au rythme où allaient les choses, il serait le seul à rendre copie blanche pour la collecte des projets…

Pour sa part, Naomi avait déjà développé et raturé plusieurs projets. Qu'elle avait refusé de le laisser regarder, le menaçant de hurler à la triche s'il faisait ne serait-ce que jeter un coup d'œil sur les brouillons !

Poussant un soupir, le jeune homme reprit son crayon. L'esprit vide, il laissa la pointe de graphite errer sur le papier.

Une forme naquit. Petite, trapue… et bizarre. En fait, carrément anormale.

Ion fronça les sourcils. Mais au lieu de raturer, il se mit à donner du relief, des ombres au croquis.

Ce serait incontestablement un drôle d'animal… Mais ça pouvait marcher.

(****)

Le jour de remettre les projets, l'amphithéâtre était plus bruyant que jamais. Au moins deux tiers des étudiants transportaient avec eux une chemise en carton plus ou moins épaisse.

« Comment tu fais pour être aussi calme ? » souffla Gail à Rachel. « Je ne participe même pas, et pourtant je stresse comme une malade ! »

« Contrôle de la respiration » répliqua la blonde.

Dans le gradin d'au-dessus, une dispute avait éclaté.

« Mais sérieusement, qu'est-ce que c'est que ce truc ? » s'écria Zacharie qui examinait un croquis de gazelle noire qui semblait avoir pris des stéroïdes, à l'allure plus qu'inquiétante.

« Ce truc s'appelle une impala » répliqua Virgile de son air le plus impassible. « Et au moins, elle a meilleure allure que ton basilic ! Qu'est-ce qui t'a pris de mélanger un serpent et un poulet ? »

Zacharie rougit sous l'effet de la colère. Au premier rang, Naomi et Ion avaient tous les deux la mine de quelqu'un qui a bu beaucoup trop de café pour être à l'aise.

« Toi, tu es sûre de figurer dans les trois premières places » lâcha lugubrement le jeune homme.

« Absolument » répondit sa jumelle sans aucune modestie. « Mais rien ne garantit que tu va finir à la dernière place, tu sais. »

« Non, je sais que je vais être dernier » gémit Ion. « Mon projet est complètement ridicule. »

« Vraiment ! » lança Naomi en s'emparant du dossier de son frère et en l'ouvrant. « Heu… Ion, qu'est-ce que c'est ? »

Les ailes gris-noir du jeune homme s'affaissèrent.

« J'ai appelé ça un ornithorynque » avoua-t-il honteusement.

« Mais enfin » souffla la jeune fille de plus en plus effarée, « comment un mammifère pourrait-il pondre des œufs ? Et… une griffe empoisonnée ? »

« Sur le moment, ça avait l'air d'une bonne idée… »

Secouant la tête, Naomi rendit son dossier à son jumeau au moment où Métatron pénétrait dans l'amphithéâtre pour récupérer les dossiers.

C'était malheureux à dire, mais son jumeau avait raison. Comment son ornithorynque pourrait-il ne pas finir à la dernière place du classement, si tous les autres projets étaient du même type que son phénix à elle ?

(****)

Le jour de l'annonce des résultats, l'ensemble de la classe supérieure était littéralement intenable. Beaucoup des candidats expérimentaient le syndrome dit des montagnes russes, qui consistait à juger alternativement qu'on avait raté et réussi, maladie classée par Raphaël dans la rubrique hystérie.

Le contrôle de la respiration n'arrivait plus à calmer le stress de Rachel, qui se faisait frotter le dos par Gail. Uriel semblait curieusement détendu, mais c'était peut-être dû au fait qu'il laissait Anaël lui broyer la main pour se réconforter. Zacharie ainsi que Virgile arboraient leur mine la plus maussade. Quand à Ion, ses ailes se pliaient et se repliaient tellement que Naomi remuait continuellement sur son siège pour ne pas les prendre en pleine figure.

Lorsque Métatron entra enfin dans l'amphithéâtre, l'atmosphère se fit… électrique, certains des étudiants angoissant au point d'émettre des étincelles avec leurs grâces surchauffées d'énervement.

« Avant d'annoncer les noms des trois vainqueurs » commença Métatron, « les Archanges vous adressent leur plus sincère admiration pour votre courage à vous porter volontaire ainsi que pour votre créativité ! »

Le niveau de bruit augmenta brièvement avant de redescendre d'un coup. L'ambiance avait à présent une telle épaisseur qu'on pouvait la couper au couteau.

Le Scribe céleste toussota, sortit de sa poche un morceau de papier et le déplia.

« La troisième place » annonça-t-il après s'être éclairci la gorge, « revient à Salathiel pour son zèbre ! Si vous voulez bien me rejoindre sur l'estrade… »

Des applaudissements retentirent tandis qu'un jeune homme brun aux ailes mauves se levait au troisième gradin, rouge comme un poivron, et entreprenait de rejoindre l'estrade, prenant place à côté de Métatron pour s'incliner devant son public.

« La deuxième place » reprit le Scribe après la fin des applaudissements, « revient à Anaël pour son colibri ! Mes compliments pour la finesse de votre travail, jeune fille ! »

Radieuse, l'ange aux ailes rouges rejoignit l'estrade et se plaça à droite de Salathiel pour saluer gracieusement.

« Tu le mérites, Anna ! » s'écria Uriel avec enthousiasme, provoquant quelques rires et une cascade d'applaudissements de la part des étudiants.

Métatron attendit que l'agitation retombe pour annoncer le dernier nom.

« La première place… »

Naomi se redressa.

« Revient à Ion pour son ornithorynque ! Un travail d'une grande originalité ! »

Quoi ?

Absolument confus, le jeune homme se leva, dirigeant ses jambes subitement flageolantes vers l'estrade et se plaçant à droite d'Anaël pour faire la révérence.

Les applaudissements lui firent monter le rose aux joues.

(****)

Lorsque Ion rentra de la fête qui avait été organisée pour célébrer les résultats du concours, Naomi était lovée comme un chat sur le divan, en train de manger un pot de glace chocolat-caramel-amandes. Le truc à milles calories qu'elle n'ingurgitait qu'en cas de déprime intense.

« Heu… Ça va ? » interrogea son jumeau en se sentant coupable d'avoir réussi tout d'un coup.

Naomi observa sa cuillère.

« Je vais finir par tomber d'accord avec Gabriel, quand il prétend que le chocolat est la plus grande création de Père. »

Ion s'assit à côté d'elle.

« J'ai été voir Michel » déclara la jeune fille après deux cuillérées de glace. « Au moins pour connaître le classement. »

« Et alors ? » fit Ion.

« Mon phénix est à la neuvième place. Juste derrière le qilin de Rachel. Apparemment, il y avait des problèmes de viabilité, mais dans l'ensemble, c'était faisable. »

Naomi agita les ailes.

« Au moins, je n'ai pas fini à la six centième place comme le basilic de ce voyeur de Zach. Même Virgile a fait moins pire que lui, ah ! »

Elle brandit victorieusement sa cuillère et Ion ne put s'empêcher de rigoler.

« Au moins une consolation dans ton malheur, alors ! »

« Comme tu l'as dit ! » répliqua la jeune fille. « Tu sais que ton projet a remporté la première place à l'unanimité ? »

Le jeune homme remua sur son siège.

« Sans rire ? »

« Michel a apprécié le sérieux et la présentation du dossier, Lucifer a trouvé que l'idée sortait des sentiers battus, Gabriel a jugé l'animal hilarant et Raphaël a décrété que le projet était viable malgré son excentricité. D'ici quelques jours, on trouvera des ornithorynques sur Terre ! »

Ion coucha les ailes.

« Tu es fâchée ? »

Naomi fronça les sourcils.

« Pourquoi donc ? »

« Tu voulais être dans les trois premiers, non ? »

La jeune fille considéra son jumeau, puis leva la main et lui asséna une petite claque sur l'arrière du crâne avant d'étendre son aile au-dessus de lui.

« Bêta » lâcha-t-elle avec affection. « Je suis fière de toi, pas furieuse. »

Ion sourit et sa grâce fredonna.

Une fois que les ornithorynques seraient bien implantés sur Terre, il pourrait peut-être convaincre sa sœur d'aller les observer avec lui.

Et puis ils iraient au bord de la mer, pour regarder les nuages et essayer d'y voir des formes. Peut-être celle d'un phénix, si possible.