Histoires de cœur
« Naomi, tu m'excuseras mais ça n'est plus possible ! »
La jeune fille brune leva les yeux de son journal. Rachel était plantée devant elle, une expression déterminée sur le visage.
« Est-ce que c'est à propos de notre sortie entre filles vendredi prochain ? » interrogea-t-elle.
La blonde soupira.
« C'est à propos de ton frère. »
« Ion ? Qu'est-ce qu'il a ? »
« Il a besoin d'une copine, voilà ! »
Naomi roula les yeux.
« Toi, tu es d'humeur matrimoniale… Je te préviens, il est pire que Raphaël question sexe. »
Rachel grimaça.
« Personne ne peut être plus chaste que Raphaël. Si on lui donne la bonne occasion, je te parie que ton jumeau préféré se fera une joie de bazarder son pucelage. »
« Tu es vraiment une traînée, tu le sais, ça ? » lâcha Naomi en replongeant dans son journal.
La blonde prit un air vertueux.
« Permets-moi de te rappeler qu'à côté de Gail, je suis l'incarnation même de la pureté. »
(****)
« J'ai l'impression que ton plan foire en beauté » commenta Naomi, occupée à se limer l'auriculaire avec soin.
Rachel fit la moue.
« Pourrais-tu m'en donner des preuves, je te prie ? » fit-elle d'un ton pincé.
« Et bien, si j'en juge d'après la tête de mon frère après son rendez-vous avec Abdiel… »
La blonde jeta les bras en l'air dans un geste tragique.
« J'avais pourtant bien vérifié son curriculum ! Elle était absolument parfaite pour Ion ! Discrète, gentille, portée sur les bouquins mais pas du genre à refuser d'aller s'amuser… »
« Apparemment, elle aurait passé toute la soirée à le bassiner sur la théorie des cordes et la physique quantique » susurra la brune. « Un peu trop enthousiaste, si tu vois ce que je veux dire. »
« Oui, forcément. Pardonne-moi de te dire ça, mais sur beaucoup d'aspects, Ion est le garçon typique. »
« Je ne me vexe pas. »
« En d'autres termes, ce qui l'intéresse, c'est une fille sympa, un peu idiote, bien présentable et qui saura l'admirer. »
Naomi s'empara d'un flacon de vernis bleu ciel.
« Evite de trop le confondre avec Virgile, tu veux ? » lança-t-elle. « Il est plutôt du même type qu'Uriel, le côté petite brute en moins, Père en soit remercié. »
Rachel fit la grimace.
« C'est pas gentil de comparer ton frère à un chien… »
« C'est mon frère, j'ai le droit de le martyriser. Et puis, j'adore les chiens » avoua Naomi en appliquant une couche de vernis sur son pouce. « Ils sont fidèles, aimants, et pour peu que tu les grattes derrière les oreilles, ils feront absolument tout ce que tu leur demandes. Au fait, il y a eu des progrès entre Uriel et Anna ? »
Rachel s'étala nonchalamment sur le canapé.
« Apparemment » fit-elle d'un ton lourd de sous-entendus, « Anna aurait accepté d'aider Uriel à rédiger sa composition d'histoire sur la Genèse. »
Naomi haussa les sourcils.
« A ton avis, ils finiront par boire le café ensemble ? » interrogea-t-elle.
La blonde agita la main.
« Personnellement, je ne crois pas. Mais bon, tu connais Anaël. Elle a des goûts un peu bizarres parfois. »
(****)
« Zut ! » s'énerva Naomi.
Forcément, il n'y avait plus de café glacé au moment précis où elle en voulait. Heureusement, elle connaissait l'endroit où elle pouvait s'en procurer.
Le Champs-Elysées était l'unique boîte de nuit du Paradis, même s'il ne s'agissait pas tout à fait d'une discothèque au sens humain du terme. On pouvait danser, mais aussi réserver une table pour manger ou boire un coup, ou acheter un snack. L'endroit n'était pas très sélect (mais très céleste, forcément) et permettait l'entrée à tous les anges de plus de quatorze ans.
Ce soir-là, le Champs-Elysées était aussi rempli qu'à l'ordinaire, surtout par des anges pleinement matures, pas des adolescents. Pour se rapprocher du bar et acheter son pack de canettes, Naomi fut contrainte de jouer des coudes – et aussi d'esquiver une ou deux mains trop baladeuses.
Une fois son pack sous le bras, la jeune fille voulut sortir – il y avait vraiment trop de monde pour qu'elle se sente à l'aise. Tentant de se frayer un chemin dans la cohue, elle se rapprocha du côté restaurant de la discothèque. Et s'immobilisa net lorsqu'elle reconnut quelqu'un.
Son jumeau était assis à l'une des tables, en compagnie d'un autre garçon, peut-être une cinquantaine d'années de plus que lui (rien du tout chez les anges) aux ailes blanches et grises comme celles d'une mouette. Elle reconnaissait vaguement l'autre garçon – Esper – un adolescent plutôt silencieux qui ne se faisait jamais remarquer.
Naomi se demanda brièvement ce que Ion faisait là – son frère était l'exemple type du bonnet de nuit. Mais bon, peut-être qu'il voulait changer un peu pour une fois ?
C'est drôle, il ne m'a jamais dit qu'il était ami avec ce garçon…
Le cerveau de la jeune fille se bloqua net devant la scène qui se déroula ensuite sous ses yeux.
La main d'Esper vint se poser sur le bras d'Ion, tandis que le garçon aux ailes de mouette disait quelque chose qui se perdit dans le bruit ambiant. Ion pouffa – pouffa comme une gamine de trois mille deux cents ans – et caressa les cheveux de son compagnon, qui… qui se pencha pour l'embrasser.
Un vrai baiser. Genre sur la bouche. Son petit frère était en train de rouler un patin à un garçon ?!
Naomi quitta le Champs-Elysées dans la plus grande confusion.
Chez les anges, il y avait légèrement moins de femmes que d'hommes, ce qui faisait que les couples homosexuels n'étaient pas rares. Personne ne trouvait ça dérangeant. Bon sang, Naomi avait même vu Lucifer draguer plus ou moins ouvertement Michel. Mais le couple classique restait un garçon et une fille.
Comment son Yoyo – comme il détestait qu'elle l'appelle – pouvait-il être homosexuel ? Elle l'avait pourtant vu rougir quand il rentrait par erreur dans la salle de bains où elle se douchait, elle l'avait vu danser avec Jophiel au bal, elle l'avait entendu discuter de filles avec Uriel et Isaiah. Comment pouvait-il d'un seul coup s'intéresser aux garçons ?
Et surtout, pourquoi ne lui en avait-il pas parlé ? D'après ses interactions avec Esper, ils se fréquentaient depuis un certain temps. Et il n'avait pas jugé bon d'en parler à sa jumelle ?
Peut-être qu'il ne te fait plus confiance, susurra une petite voix dans son esprit. Peut-être que ton gentil jumeau ne veut plus de sa grande sœur dans sa petite vie ?
Non, se défendait Naomi. Ion était son jumeau. Leur lien était unique. Indestructible.
Mais alors, pourquoi il ne t'a rien dit ?
(****)
Lorsqu'Ion poussa la porte du salon, Naomi était assise sur le canapé, trois canettes de café glacé vides posées sur la table basse devant elle. Le garçon se sentit aussitôt inquiet quand sa jumelle était anxieuse, elle avait un poil tendance à la boulimie.
« Est-ce que ça va ? » interrogea-t-il prudemment.
La jeune fille leva sur lui un regard de chien trempé.
« Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »
Le garçon sentit un estomac faire un saut périlleux.
« A quel sujet ? »
« Au sujet d'Esper et toi ! »
Merde. Il n'y avait pas d'autre mot. Merdemerdemerde.
« Je ne vois pas du tout de quoi tu parles » bafouilla maladroitement Ion.
« Je vous ai vus ! » répliqua Naomi. « Vous étiez assis à la même table, et il t'a fait rire, et toi, tu l'as embrassé ! Tu es amoureux et tu me disais que tu ne voulais sortir avec personne, mais pas que tu voyais quelqu'un ! Pourquoi tu ne me l'as pas dit ? »
La grâce de Naomi vibrait comme du verre qui va se briser, et Ion sentit sa propre grâce faire de même. Il sentit les larmes lui monter aux yeux.
« Tu… Tu ne comprends pas » se défendit-il. « Depuis qu'on est petits, c'est toujours le même refrain, Ion et Naomi, Naomi et Ion. Bon, tu es ma sœur, et même une sœur géniale, et ça, c'est plus que bien, mais… Il faut toujours qu'on partage. Les copains, les sorties, les classes… Alors pour une fois… »
Le garçon cligna des yeux pour chasser ses larmes.
« Esper… Je suis juste moi avec lui. Pas ton jumeau, juste Ion. Et les moments que je passe avec lui, ma relation avec lui… Je voulais que ça ne soit qu'à moi. Je ne peux pas le partager, tu me comprends ? C'est à moi. Alors, s'il te plaît… Laisse-moi ça. »
Naomi n'aurait pas eu plus mal si son jumeau l'avait frappé. Ion voulait prendre ses distances avec elle, comment ça pouvait ne pas lui faire mal ?
Mais il était dans son droit. Il avait le droit de n'être plus juste le jumeau de Naomi. Il avait le droit d'aimer quelqu'un d'autre – l'aimer comme il n'aimerait jamais sa jumelle.
Alors, il fallait qu'elle le laisse partir.
Naomi déglutit, se força à sourire et tapota le divan à côté d'elle.
« Allez, assieds-toi. »
Ion s'exécuta.
« Vous êtes ensemble depuis longtemps ? »
Les pommettes du jeune homme rougirent.
« En fait… Tu te souviens de la fois où j'ai dû recopier tous mes cours de théologie naturelle parce que quelqu'un avait renversé du jus d'orange dessus ? »
« Oui » confirma Naomi.
« En fait, j'avais percuté Esper. J'ai fait tomber mes cours, lui, il a fait tomber son gobelet… J'étais furieux et j'ai commencé à lui crier dessus… »
Naomi rigola doucement.
« On dirait que vous n'avez pas débuté sous les meilleurs auspices… »
« Ah, ça ! Pour se faire pardonner, il m'a proposé de me prêter ses cours pendant que je referais mes notes. Et puis, il a bien fallu que je les lui rende, je suis allé chez lui, il m'a invité à entrer pour discuter… »
« Et là » poursuivit la jeune fille, « tu lui as dit, et il a répondu, et le tout a fait boule de neige ? »
Ion sourit.
« C'est ça. »
Les ailes de Naomi s'agitèrent brièvement.
« Il est gentil avec toi ? Il te rend heureux ? »
« Très. »
« Contente pour lui. Parce que dans le cas contraire » déclara Naomi, « j'aurais été contrainte de lui arracher le foie avec les dents. »
Ion rigola.
« Ma sœur la protectrice ! Pour un peu, tu serais pire que Michel. »
Elle sourit et ne répondit pas, se contentant de lui tirer affectueusement sur les plumes.
Un jour, Ion s'envolerait loin d'elle. Elle le savait.
Mais pour le moment… Il était encore son petit frère. Son bébé de jumeau.
Alors, elle profiterait des quelques siècles qui leur resteraient.
Jusqu'à ce que ce soit le jour de leur séparation.
