Une partie de bowling

Anaël feuilletait un vieux manuel sur la formation des continents à la bibliothèque et s'ennuyait donc à mourir lorsque quelqu'un vint s'asseoir en face d'elle.

S'apercevant qu'il s'agissait d'Uriel, elle n'eut presque pas besoin de se forcer à sourire. Dernièrement, elle avait commencé à le prendre en affection. Pas à l'aimer, mais… il était gentil. Et il avait cette façon de la regarder qui la faisait penser à un bon chien fidèle.

« Qu'est-ce que tu veux ? »

Uriel répondit à son sourire.

« Tu aimes le sport ? »

La jeune fille laissa une moue apparaître sur son visage.

« Ça dépend… »

« Parce que derrière le campus, on vient d'inaugurer une salle de bowling. Tu en dis quoi ? »

Anaël cligna des yeux.

« Tu veux jouer au bowling ? »

Uriel fit mine de réfléchir.

« Pas de vêtements salis, pas de membres à se casser, et proximité avec un bar… Je dirais que oui. »

La grâce de la jeune fille crépita tandis qu'elle essayait de retenir son rire.

« Vu sous cet angle… Je suis libre après mon cours de physique appliquée à dix-huit heures. »

Le garçon sourit.

« C'est parfait, alors ! La salle est ouverte jusque vingt-deux heures. »

(****)

La salle de bowling était longue, brillante et vide.

Enfin, presque vide.

« Où est passé le reste de la bande ? » s'étonna Anaël après avoir fait la bise à Ion.

Ce fut le garçon aux ailes de mouette – Esper, se rappela Uriel – qui répondit.

« Si tu veux parler de Naomi, Rachel et Gail, elles sont parties sur Terre. »

« Du côté de l'Amérique » précisa Ion. « Je crois que Rachel a dit quelque chose au sujet d'un canyon… »

Cependant, Uriel était allé chercher deux paires de chaussures et se tenait d'une manière plutôt gauche.

« C'est la bonne pointure ? » s'inquiéta-il.

« Oh, oui » sourit la jeune fille. « Même si franchement, pourquoi mettre des chaussures pour un sport d'intérieur ? »

Uriel poussa un soupir tragique.

« Encore l'un des innombrables mystères de la Création dont seul Père connaît la solution. »

« Je crois que c'est pour éviter de glisser sur le parquet » souffla Esper.

Il fallait bien le reconnaître, le parquet semblait vraiment bien ciré. En fait, on aurait pu manger par terre tout en y contemplant son reflet.

« Un deux contre deux ? » suggéra Ion.

Uriel eut un sourire en coin.

« Couple contre couple, tu veux dire ? »

Le jeune homme rougit violemment.

« Oh ! Mais… De quoi tu parles ? »

« J'ai des yeux. Et au contraire de ce que tout le monde croit, j'ai quelques neurones tout à fait fonctionnels » répliqua l'ange aux ailes vert et or.

« Moi, c'est Gail qui me l'a dit » déclara Anaël. « Elle vous aurait vus en plein dans les vestiaires de la piscine en train de faire ça, mais c'est elle qui le dit. C'est vrai ou vous en êtes restés au bécot ? »

Le malheureux garçon ne savait plus où se mettre. La plus grande commère de tout le lycée, au courant de son histoire d'amour ? A l'heure actuelle, tous les élèves de la promotion avaient certainement été mis dans la confidence…

Esper lui saisit doucement le menton pour le faire regarder dans ses yeux. Et il l'embrassa. En plein sur la bouche, et tant pis si c'était devant des spectateurs.

Anaël et Uriel sentirent leurs grâces respectives vrombir d'un seul coup et détournèrent le regard.

Les deux garçons rompirent leur baiser et Esper considéra les deux autres jeunes.

« Nous en sommes là. Pour le moment. »

Cette fois-ci, même Ion ne put s'empêcher de rougir.

(****)

« Strike ! » annonça Ion.

« Encore ? » s'insurgea Uriel qui commençait à se sentir vexé.

Esper avait beau ne pas payer de mine, depuis que les quatre adolescents s'étaient mis à jouer, il enchaînait littéralement les strikes. Uriel et Anaël ne se débrouillaient pas trop mal, mais comment voulait-on qu'on gagne lorsque son adversaire mettait dans le mille à chaque fois ?

« On dirait bien que vous allez devoir nous payer les boissons » commenta l'ange aux ailes gris-noir avec un sourire de mauvais augure.

« Et merde » se lamenta Uriel. « J'aurais pas assez pour quatre personnes… »

« Eh ! » protesta Anaël. « Moi aussi, je devrais payer, je te rappelle. »

Son partenaire la dévisagea d'un air proprement scandalisé.

« Quel gentleman qui se respecte laisse une dame payer son verre ? »

La grâce de la jeune fille tournoya involontairement.

« Et l'égalité des sexes ? Tu peux être un parfait mufle, de nos jours – grossier et nombriliste, le mâle typique, quoi. »

« J'ai le droit, oui. Mais je ne le prendrais pas, voilà. »

Anaël sentit une roseur délicate colorer ses pommettes. Décidément, Uriel devenait de plus en plus difficile à détester.

« Allez » intervint Esper qui avait pitié. « Essaye de marquer un strike pour ce lancer-là et on paye nos propres verres, d'accord ? »

Uriel ne tergiversa pas longtemps. Question argent de poche, il frôlait vraiment la zone rouge.

Se campant sur ses deux pieds, le jeune homme tendit le bras et lança sa boule.

Il y eut un bruit sonore lorsque la boule de résine heurta les quilles de bois. Lesquelles tombèrent toutes par terre, sauf une.

« Chiasse ! » s'écria Uriel, frustré.

« A une quille près » soupira Anaël. « Il y a vraiment de quoi être dégoûté. »

L'ange aux ailes vert et or pensa à son porte-monnaie et sentit la dépression l'envahir. Ion et Esper se regardèrent dans le blanc de l'œil pendant trois secondes.

« Pour une quille seulement… On va dire que c'était quand même un strike » suggéra Ion.

Uriel le lorgna de travers.

« Eh ! Tu crois que je vais me laisser plier ? J'ai perdu, je paye ! »

« Ah, les mecs et leur fierté » marmonna Anaël. « Honnêtement, laisse tomber et profite de la chance, tu veux ? »

Le jeune homme parut coincé.

« Mais… C'est un peu mes principes que je défends là… »

« Uriel » coupa la jeune fille. « Laisse. Tomber. »

Les ailes vert et or se couchèrent.

« Bon… » capitula Uriel. « Mais en échange, je vous conseille le soda à la glace. Surtout celui au cola, c'est à tomber. »

« Personnellement, j'ai envie d'un sundae à la framboise » avoua Anaël.

« C'est un bar… » rappela Esper.

« Ah mince, j'avais oublié. Tu crois qu'on devrait demander un aménagement boissons plus snacks ? »

(****)

« Bon après-midi ? » interrogea Ion distraitement en entendant claquer la porte du salon.

Trempée jusqu'à la grâce, Naomi alla s'enfermer dans la salle de bains d'où elle lança :

« Il est tombé des cordes ! A croire que le Déluge a été avancé, je te le garantis ! On a voulu attendre que ça passe avant de rentrer, mais on a quand même été aspergées. Et toi ? »

« Après-midi bowling » lança le garçon en repensant au quart d'heure rafraîchissements qui avait suivi.

Uriel ne leur avait pas menti, les flotteurs étaient réellement exquis. Et les lèvres d'Esper avaient été si délicieusement parfumées, après… Vanille et orange, la combinaison irrésistible.

Naomi émergea de la salle de bains en peignoir.

« Parce que maintenant, les anges jouent au bowling ? » lâcha-t-elle avec une vague incrédulité.

Ion agita les ailes.

« Il faut bien un début à tout. Un de ces jours, ça ne te dirait pas d'essayer ? »

Inspiré par l'histoire qui veut que l'orage est provoqué par les anges qui jouent au bowling.