Soirée costumée

« C'est bon ? » lança Ion en direction de la porte de la salle de bains.

« Je sors dans cinq minutes ! » répondit la voix de sa jumelle, légèrement étouffée par son passage à travers le panneau de bois.

« Tu as dit ça il y a dix minutes ! »

« Ce n'est pas ma faute, c'est tout ce maquillage ! » répliqua la jeune fille en ouvrant la porte.

Ion écarquilla les yeux. Pour la soirée déguisement, la consigne était simple : imitez qui vous voulez. Mais Naomi avait frappé vraiment très fort.

Elle portait une robe rose, drapée autour d'elle comme un nuage de gaze vaporeuse, attachée autour de la taille par une longue écharpe blanche. Ses cheveux avaient été attachés en couettes bouclées qui lui tombaient sur les épaules et elle avait enfilé deux colliers et trois bracelets à chaque poignet. Et elle avait mis du fond de teint, du rouge à lèvres et du mascara.

« Laisse-moi deviner » lança le jeune homme. « Tu es Gail, c'est ça ? »

Naomi considéra sa tenue d'un air pensif.

« Et bien… Se déguiser, c'est assumer une identité tout à fait différente de la sienne, non ? »

« Je dois dire, ça te va bien le rose » commenta Ion avec un sourire affectueux.

Naomi lui adressa un regard dégoûté.

« Au moins, mon déguisement n'est pas aussi provocateur que le tien » lâcha-t-elle en plissant le nez. « Non mais vraiment ! »

Ion haussa les épaules et lui tendit le bras.

« Alors, on va à cette fête, ô messagère de l'amour infini ? » glissa-t-il avec malice.

Naomi lui flanqua un coup d'aile sur la tête.

(****)

La fête battait déjà son plein lorsque les jumeaux arrivèrent.

« Je persiste et signe, tu va choquer » déclara Naomi.

« Parce que toi non, peut-être ? » railla Ion. « Que tout le Paradis fasse silence et s'émerveille, car voici que Naomi porte du rose ! »

La réplique de la jeune fille fut couverte par un cri enthousiaste :

« Vous voilà tous les deux ! »

Rachel s'avançait vers les jumeaux, inhabituellement débraillée. Elle portait une vieille salopette couverte de terre et de taches d'herbe, une chemise à carreaux bleus, des gants marron trop grands, ses cheveux étaient attachés en chignon et elle tenait une pelle à la main.

« Oh, ne me dis rien ! » s'écria Naomi. « Josué ! »

Souriant jusqu'aux oreilles, la blonde l'embrassa sur les deux joues.

« Ah, si tu savais ce qu'il m'a fallu pour salir assez cette salopette ! » soupira-t-elle dramatiquement. « Tu es… surprenante, Nao. Très rose. »

« La surprise, c'était bien l'objectif » commenta la brune tandis que son frère ricanait.

Rachel se tourna vers Ion, détaillant sa longue tunique et son pantalon blancs tout simples.

« Sans vouloir te vexer, tu es supposé être qui ? » interrogea-t-elle avec curiosité.

Pour toute réponse, Ion tapota l'autocollant placé sur sa poitrine, et sur lequel était inscrit : MON NOM EST DIEU.

« Ion ! » s'étrangla Rachel, choquée.

« Je lui avais dit de prendre quelqu'un d'autre » se lamenta Naomi. « Je lui avais dit, mais non, cette tête de mule n'a rien voulu entendre ! »

« Que veux-tu, je suis ton jumeau. Il fallait bien que ta perversité naturelle déteigne sur moi » se défendit l'adolescent.

« On dirait que vous vous amusez bien » intervint une voix de basse tout à fait reconnaissable.

Uriel et Anaël venaient d'arriver. Le jeune homme portait une longue tunique noire à motifs d'écaille, des gants pourvus de fausses griffes et une crête en carton noir attachée sur la tête. Pour sa part, la jeune fille portait une longue robe blanche en lamé argent, une longue écharpe dorée nouée autour de la taille et arborait une couronne de marguerites et de violettes sur la tête.

« Que tu es rose, ma sœur ! » pouffa l'ange aux ailes rouges.

« Je sais » fit platement Naomi. « Toi aussi, tu es un Cupidon ? »

« Non, je suis Lucifer ! Dans sa période hippie, s'entend. »

« Ah d'accord ! Maintenant, c'est vrai que la ressemblance est frappante… »

« Pourquoi un Léviathan ? » demandait Ion à Uriel.

« Comme ça, je peux dire à ceux qui monopolisent le bar de se pousser ou je les empoisonne » déclara l'ange aux ailes vert et or.

« Pas bête, ça… »

« Et toi alors ? Tu es… »

La grâce d'Uriel émit un craquement bref, comme un pétard qui se déclenche.

« Ion ! Je sais que je ne suis pas un ange des plus conventionnels, mais je dois te dire que tu pousses le bouchon trop loin ! »

« La règle, c'était bien d'imiter la personne de son choix ? » rétorqua le garçon brun. « Moi, j'ai choisi Dieu, et si on m'interdit de me déguiser en la personne de mon choix, c'est une entrave au règlement aussi bien qu'à ma liberté d'expression ! »

« C'est vraiment ton frère » glissa Rachel à Naomi.

La jeune fille leva les yeux au ciel.

« Si tu savais comme je peux le regretter, parfois… »

« Moi, je trouve ça innovant » commenta Anaël après avoir jeté un coup d'œil sur l'autocollant d'Ion qui rayonna aussitôt.

« Les limites, ça existe tout de même » protesta Uriel.

« Est-ce que ce sont les mêmes pour tout le monde ? » répliqua l'ange aux ailes rouges.

Uriel coucha les ailes.

« Pourquoi faut-il que tu parviennes toujours à compliquer ? » soupira-t-il avant de tourner la tête, son attention attirée par une silhouette familière. « Tiens, tiens, regarde donc par là. Hé Virgile ! Sympa, le déguisement de Raphaël ! »

« Qu'est-ce qui m'a trahi ? Certainement pas le stéthoscope ! » railla l'interpellé.

En plus du stéthoscope autour de son cou, Virgile avait enfilé une blouse et un pantalon d'infirmier verts foncés et des sabots en plastique blanc. En résumé, il avait tout à fait l'air d'un interne en médecine.

« Voyez cela » lança Naomi avec un vilain sourire. « Tu espères que l'intelligence de Raphaël pourra déteindre sur toi en t'attifant de la sorte ? Navrée de te décevoir, crétin tu es né et crétin tu resteras jusqu'à la fin de ta vie. »

« Naomi, mais tu as mis du rose ! Franchement, je m'étonne que tu refuses de porter cette couleur, elle t'enlaidit à ravir ! » répliqua Virgile du tac au tac.

« Et c'est reparti pour un tour » soupira Uriel. « Anna, tu viens avec moi au bar, ou tu préfère profiter du spectacle ? »

« Ramène-moi un Malibu Fruit de la Passion, s'il te plaît » demanda l'adolescente.

« A ton avis » interrogea Rachel, « est-ce que ta sœur et le Gilou se détestent vraiment, ou alors ils essaient de se cacher une passion irrésistible et dévorante ? »

« Honnêtement ? Je crois qu'ils aiment se crier dessus » répondit Ion avec placidité.

Cependant, les deux antagonistes se tenaient à quelques centimètres l'un de l'autre et s'échauffaient littéralement de plus en plus, leurs grâces respectives jetant des étincelles dans toutes les directions.

« Tu es tellement crétin que même la barrière du zéro absolu est dépassée lorsque Métatron doit noter tes copies ! »

« Si un Léviathan vient à te piquer, c'est sûrement lui qui va crever tellement tu baves ton venin ! »

« Du calme » intervint Rachel, ses ailes se dépliant et se repliant nerveusement. « Rappelez-vous que nous ne sommes tous que des tas de particules devant Père. »

« Et bien annonce donc à cet abruti que dans deux secondes, je vais balancer une excroissance de ma personne appelée main en travers de l'amas de molécules qu'on appelle sa gueule de con ! »

« On se demande bien ce que Michel te trouve, même Zacharie tu le dégoûtes, avec ton teint terreux et tes grosses fesses ! »

« Grosses fesses ! Moi ! Répète si tu l'oses ! »

« On se calme ! » s'écria Rachel en brandissant sa pelle, prête à recourir à des mesures désespérées.

« Mais ça chauffe, dites-moi ! » commenta Uriel.

L'air amusé, le soi-disant Léviathan tenait deux gobelets bleus dans une main, donnant le bras à une nouvelle tête.

« Gail ! Ah mais dites-moi que je rêve ! » s'esclaffa Anaël.

« C'est pas vrai ! Vous l'avez fait exprès avec Naomi ou quoi ? » rigola à son tour Ion.

L'aspirante Cupidon avait revêtu un tailleur gris perle sur une chemise immaculée, des escarpins noirs et avait tiré ses cheveux en un chignon bas sur la nuque.

« Alors » interrogea Gail, souriante, « il est beau, mon costume de dauphin ? »

« Uriel, c'est trop fort ! » gloussa Anaël en flanquant une petite tape à l'adolescent.

« Eh ! Comment j'aurais pu résister ? »

« La preuve en est faite » déclara Virgile. « Ce n'est pas le vêtement qui importe, c'est la personne qui le porte. Gail, tu es cent fois plus belle en tailleur que la souillon qui se tient devant moi ! »

« Comment ça une souillon ! » explosa Naomi en allongeant le bras pour lui donner une gifle.

Virgile esquiva sans problème et lui adressa un bras d'honneur.

« C'est plus difficile de se frotter à un adversaire détaché, hein ? » jeta-il.

« TU ES MORT ! » rugit la jeune fille en se ruant à sa poursuite.

Restés derrière, le reste de la bande éclata de rire.

« On leur court après ? » suggéra Anaël, les yeux scintillants. « Je veux assister au crêpage de chignon ! »

« Allez-y sans moi, j'ai besoin d'une pause au bar » lança Ion en s'éloignant.

Accéder au bar exigea de recourir davantage à l'usage des coudes que ne l'aurait souhaité l'adolescent, mais il réussit néanmoins à se procurer un tequila sunrise.

Alors qu'il portait son gobelet à ses lèvres, il sentit une main effleurer la base de ses ailes.

« Et bien, tu m'auras fait courir, coquine » souffla une voix grave derrière lui.

Ion se retourna en une fraction de seconde, ses ailes serrées contre son dos. Nathaniel posa sur lui un regard surpris.

« Oh, pardon » fit-il. « Je t'avais confondu avec ta sœur. »

« Ouais, j'ai l'habitude » lâcha Ion d'une voix polaire. « Joli, ton déguisement de Michel. »

Nathaniel lança un bref coup d'œil à l'épée en carton accrochée en bandoulière à sa ceinture.

« Je sais, c'est minimaliste. Enfin, toi non plus, tu n'es pas mal. Un peu déplacé, peut-être, mais ça sort des sentiers battus. »

Ion pinça les lèvres, sa grâce commençant à crépiter.

« Puis-je savoir pour quelle raison tu voulais parler à ma sœur ? »

Nathaniel étrécit les yeux.

« C'est personnel. »

« Je vois. Laisse-moi te dire une bonne chose, Nathaniel. Si tu te permets le moindre geste déplacé sur ma jumelle, je t'arrache les yeux à la petite cuillère. »

L'ange aux yeux argentés eut un sourire gentil.

« Je crois avoir mal entendu, tu disais… ? »

« Que je t'arracherais les yeux à la petite cuillère. Mais si tu veux tout savoir, j'hésite entre la cuillère et le couteau à beurre » laissa tomber Ion.

Le sourire de Nathaniel s'agrandit.

« C'est de bonne guerre. Je sens que nous allons bien nous entendre. »

« Compte-y et bois de l'eau ! » répliqua Ion tandis que son interlocuteur disparaissait dans la foule alentour.

Connard ! Comment veux-tu que je te supporte ? Tu cours après ma jumelle ! Enfin, au moins, il en a dans le pantalon. Et il sait ce qui l'attend.

L'adolescent avala d'un coup le contenu de son verre et manqua s'étrangler. Voilà ce qui arrivait quand on buvait trop vite. Il cligna des yeux pour chasser quelques larmes qui étaient montées. Encore un verre, peut-être ?

« Tu sais que ça ne te va pas de pleurer » glissa un timbre bien connu dans son oreille.

Le cœur bondissant, le jeune homme se tourna à sa gauche. Esper lui sourit, habillé d'un pull avachi et d'un pantalon en velours côtelé, un gros bloc-notes et un stylo à la main.

Ion éclata de rire.

« Sans déconner ! Métatron ? »

Esper tira sur le col de son pull.

« Tu me trouves trop dégoûtant, peut-être ? »

Ion sourit à son tour et prit son petit ami dans ses bras.

« Comment veux-tu être dégoûtant ? Même déguisé en poubelle, tu serais toujours irrésistible. »

La réponse d'Esper se fit bien avec la bouche, mais pas avec des mots. Et Père, il savait se servir à merveille de sa langue.