Que voulez-vous nous nous sommes aimés

« Oups ! » lâcha Esper en trébuchant sur le paillasson.

« Tu es bourré ! » s'esclaffa Ion.

Pour être tout à fait honnête, il n'était pas en position de faire des reproches à son petit ami, vu qu'il avait bu presque autant que lui. On pouvait dire ce qu'on voulait sur les Cupidons, quand ils décidaient de faire la fête, ils y allaient à fond. Et l'ambiance était tout bonnement irrésistible.

La fête avait commencé à dix-sept heures. C'était après huit heures passées à danser – et à se soûler sans scrupules – qu'Ion avait décidé de raccompagner Esper chez lui. S'il était resté plus longtemps, le garçon aux ailes de mouette aurait fini par rouler sous la table.

Et puis, l'ambiance commençait à devenir un peu trop… débridée. Le problème avec les fêtes organisées par les Cupidons, c'était qu'elles finissaient toujours plus ou moins par pousser les participants à ouvrir les portes du septième ciel… par le chemin d'en bas, s'entend.

Ion était d'ailleurs sûr d'avoir vu Virgile – Virgile ! – reluquer Gail d'une manière absolument lubrique…

Le bruit que fit Esper en s'avachissant sur le canapé du salon tira le jeune homme de ses pensées.

« Ouf ! Ça siffle » se plaignit le garçon aux ailes de mouette.

« Où ça ? » interrogea Ion, qui pour sa part se sentait étrangement hilare.

La question laissa Esper pensif pendant une minute entière.

« Dans la tête ? » lâcha-t-il avec incertitude.

« Ah ouaiiiiiiis » commenta Ion en s'asseyant tout contre son amoureux. « Moi je sais pourquoi. Et toi, tu sais ? »

« Non » avoua Esper. « Dis-moi ? »

Ion rapprocha sa bouche de l'oreille du garçon.

« Parce que… tu… es… pété » souffla-t-il.

En guise de réponse, Esper lui saisit le visage et commença à l'embrasser.

L'alcool aidant – avec le fait que le gardien d'Esper était absent pour deux semaines – Ion rendit le baiser avec ardeur.

Les lèvres d'Esper avaient un goût d'orange – courtoisie du curaçao, et vu tout ce que le garçon avait bu, il pisserait sans doute vert demain – elles étaient chaudes et souples à souhait, et Ion avait juste envie de battre le record du patin le plus long de toute l'histoire – record actuellement détenu par Tamiel et Seraiah, qui avaient réussi à tenir cinq heures avec la langue.

Et puis, sans bien savoir comment, Esper se retrouva couché sur le canapé, les mains sous la chemise d'Ion, et avec une sensation très indiscrète entre les jambes.

Les deux jeunes hommes dégrisèrent sur le champ.

Esper se releva, repoussant son amoureux, et se détourna, essayant de cacher l'envie localisée au niveau de son bas-ventre.

Personnellement, il était prêt à faire passer leur relation au niveau supérieur. C'était Ion qui avait des réticences à franchir le seuil. Bon, c'était un poil frustrant, mais si le garçon qu'il aimait disait non, alors c'était non. Quand on aimait vraiment, on n'obligeait pas l'autre à faire ce qu'il ne voulait pas.

Et Ion ne voulait pas d'une intimité plus poussée pour le moment.

« Désolé » lâcha Esper, la grâce vibrant dans les tons rouges.

Ion lui posa une main sur le bras.

« …Ça va » déclara le jeune homme aux ailes gris-noir.

Son autre main se posa sur l'épaule d'Esper, le ramenant gentiment face-à-face avec lui. Puis les deux mains d'Ion glissèrent sur les côtes de son amoureux, la gauche se posant sur ses vertèbres tandis que la droite effleurait l'entrejambe palpitante du garçon aux ailes de mouette.

Esper sursauta et leva la tête. Dans les yeux bleus qui le dévisageaient, il put voir une demande.

« S'il te plaît… on peut… passer à la vitesse supérieure ? » souffla Ion.

Esper retint son souffle.

« Tu es sûr ? » interrogea-t-il.

Ion posa à nouveau ses lèvres sur les siennes.

« …Oui. »

(****)

Ils avaient décidé de le faire dans la chambre d'Esper. Perdre leurs virginités respectives sur le canapé, ça avait nettement moins de cachet.

Tout en retirant sa chemise, son pantalon et son caleçon, Ion sentit la chair de poule recouvrir ses bras et sa nuque. Il fallait reconnaître qu'il y avait de quoi.

Il ne se sentait pas prêt. Pas du tout. Il s'agissait de son corps, de son intégrité physique. Il s'agissait d'abandonner quelque chose qu'il ne pourrait plus récupérer par la suite. Et ça, ça l'angoissait.

Il s'assit sur le lit à côté de son amoureux qui lui frotta doucement le poignet.

« Si au dernier moment… » hésita Esper. « Je comprendrais, tu sais. Je ne veux pas te forcer. »

Ion sentit sa grâce pulser. Il avait peur. Non, plus que ça, il était terrifié. Mais par-dessus tout, il avait envie de se laisser aller. Il avait envie de faire l'amour avec le garçon qu'il aimait, et que la peur aille se faire voir.

Parfois, c'est à toi de décider d'être prêt.

Il prit les mains de son amoureux, s'allongea sur les draps et posa les mains d'Esper sur ses hanches.

Viens.

Esper hésita une seconde, puis commença à le caresser.

Chez les anges, l'amour se faisait sur deux niveaux : le niveau physique et le niveau spirituel. La fusion des corps et le mélange des grâces.

Ion pouvait sentir la grâce d'Esper effleurer la sienne tandis que son amoureux le touchait. Il pouvait sentir sa timidité, sa crainte de lui faire mal… sa crainte de passer à l'acte.

Il poussa sa propre grâce contre celle d'Esper. Pour lui montrer ses ressentis. Moi aussi j'ai peur. Mais ça ira. Je te fais confiance.

Ils s'embrassaient de nouveau. Ion sentait la peau d'Esper tout contre la sienne, le corps de son amant recouvrant le sien.

Un frisson le parcourut lorsqu'il sentit le sexe du garçon aux ailes de mouette sur son entrejambe. Leurs deux grâces étaient pressées l'une contre l'autre, prêtes à se fondre ensemble.

Une seconde d'incertitude, une oscillation au bord de l'abîme – puis Esper le pénétra.

Ion eut un hoquet et se contracta instinctivement avant de se détendre presque aussitôt. La sensation était définitivement étrange – un être extérieur à lui-même qui s'introduisait dans son intimité la plus profonde – mais ça ne le dérangeait pas.

C'était comme une évidence.

Deux pièces de puzzle qui s'emboîtent. Il faisait l'amour avec le garçon qu'il aimait. C'était aussi simple que cela.

Il avait chaud. Il se sentait bien.

Esper se retira doucement et lui caressa les cheveux.

« Ça va ? » s'enquit-il à voix basse, presque inquiet.

Mais seulement presque.

Ion sourit et l'embrassa à nouveau. Avant de lui glisser dans l'oreille le cantique le plus magnifique qui ait jamais été chanté par les anges :

« Je t'aime. »

(****)

Le lendemain, Ion était en train de boire son expresso à la cafétéria lorsque vinrent s'installer à la même table que lui deux de ses congénères.

« Alors ? » lança Virgile.

Le garçon aux ailes gris-noir darda sur lui un regard vide.

« Alors quoi ? »

Uriel gigota sur son siège, sa grâce tournicotant sur elle-même.

« Et ben… on a entendu ta sœur dans le couloir… »

« Qui râlait parce que tu avais découché » reprit Virgile. « Or il se trouve que Zach t'a vu partir avec Esper, et que tous les deux, vous avez l'air d'un Léviathan qui aurait croqué un ange. Alors, c'est nous qui nous faisons des idées, ou hier soir vous ne vous êtes pas contentés de faire la causette ? »

Ion pinça les lèvres.

« Et quand bien même nous aurions fait autre chose » lâcha-t-il, « en quoi ça vous concerne ? »

Virgile poussa un glapissement de triomphe.

« Il avoue ! Uri, tu es témoin, c'est un aveu ! Alors, c'était comment ? »

« Gil ! » gronda Uriel qui avait ses limites.

« Quoi ? On a bien le droit de demander ! »

Ion se laissa aller à ses souvenirs et poussa un soupir, sa grâce commençant à ronronner dans les tons dorés.

« A ce point-là ? » fit presque timidement Uriel.

« Encore mieux » répondit rêveusement le jeune homme aux ailes gris-noir.

Ses deux vis-à-vis se regardèrent dans le blanc de l'œil, subitement intimidés par la nouvelle expérience de leur camarade. Laquelle n'était pas à prendre comme une bagatelle après tout, il s'agissait tout de même de ça.

« C'est quoi le mieux ? » finit par demander hardiment Virgile.

« C'est après, quand tu regardes l'autre dans les yeux… »

Virgile renifla avec un vague mépris.

« Tiens ! T'as pas plus guimauve, peut-être ? »

« Oh, arrête ! » protesta Uriel. « Pourquoi tu gâches toujours la poésie du moment ? »

« La poésie ! Mais t'es vraiment un Cupidon, toi ! »

« Et toi, tu n'es qu'une brute mal dégrossie ! »

Ion ignora la dispute qui montait. Il avait chaud, et pas seulement à cause du café.

Titre provenant du poème "Couvre-feu" de Paul Eluard.