Premières classes

« C'est pas vrai ! » s'écria Uriel.

Pourquoi donc ce foutu bâtiment était-il aussi grand ? Les cours allaient commencer d'ici une demi-douzaine de minutes et il tournait encore en rond, essayant de trouver le département du Protectorat avec autant de résultat que s'il avait sauté dans un lac pour sécher ses vêtements !

En plus, le professeur principal, c'était Kushiel… Détraqué suprême du Paradis, pour lui donner son titre officieux. A ce qu'on racontait, il punissait les retardataires en leur arrachant les plumes une par une…

L'ange aux ailes vert et or se sentait au bord du désespoir.

Père, aide-moi ! Je tiens à mes pauvres plumes !

Un bruit de galop le tira net de ses pensées. Relevant la tête, il aperçut un garçon d'environ le même âge que lui – peut-être un peu plus jeune – courir à toutes jambes dans le couloir, ses ailes gris clair toutes ébouriffées.

Uriel le saisit par la manche.

« Hé, toi ! » C'est quoi, son nom, à celui-là ? Zeke ou Kiel ? Un truc comme ça… « Tu sais où est le département du Protectorat ? »

L'autre braqua sur lui des yeux d'un bleu qui faisait presque mal à voir tant il brillait.

« Ben, j'y vais, là ! » souffla-t-il. « Et il vaut mieux que je coure, c'est à vingt minutes de là ! »

Uriel manqua s'étrangler.

« D'accord » lâcha-t-il. « Tu sais quoi ? Tu va me montrer le chemin et je te suis. »

Zeke – Uriel était quasiment sûr qu'il s'agissait de son nom – hocha la tête. Le garçon à la peau brune laissa partir son bras, et les deux adolescents piquèrent un sprint comme si tous les Léviathans du Purgatoire leur couraient aux trousses.

En dépit de leurs efforts héroïques, ils arrivèrent environ trois minutes après le bourdonnement signalant le début des cours, alors que tous les autres aspirants Protecteurs étaient déjà assis.

Kushiel darda sur les deux jeunes gens son regard lie-de-vin glacé.

« Tiens, tiens, tiens » susurra-t-il. « Mes jeunes messieurs, pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous n'êtes pas arrivés à la même heure que vos camarades ? »

Il y avait peu de choses qui collaient vraiment, vraiment les glandes à Uriel, et là, il venait de découvrir que le sourire de son instructeur se trouvait tout en haut de la liste.

« C'est une circonstance fâcheuse qui ne se reproduira plus » déclara-t-il vaillamment, sans pouvoir empêcher ses ailes de se hérisser.

A côté de lui, le pauvre Zeke était carrément vert, au point qu'il allait sans doute avoir besoin de dégueuler. Pas de toilettes en vue, mais peut-être que la corbeille à papier pourrait faire l'affaire ?

Une voix s'éleva des gradins de l'amphithéâtre.

« S'il vous plaît, monsieur, vous pourriez faire une exception à vos habitudes, pour le premier jour ? »

Kushiel considéra froidement l'insolent qui avait osé intervenir.

« Je ne suis pas un grand adepte du laisser-filer » rappela-t-il.

« Je suis sûr qu'ils ne recommenceront plus, monsieur. Ils sont prévenus, maintenant. »

Les yeux rouge sombre de l'Ange du Châtiment s'étrécirent brièvement avant qu'il ne reprenne la parole, mais en se concentrant sur les deux retardataires, cette fois.

« A la moindre récidive de votre part, je vous fouette jusqu'à la grâce avant d'arracher votre peau pour en faire une carpette de salle de bains. Me suis-je bien fait comprendre ? »

« Parfaitement, monsieur » répondit Uriel, les plumes toujours hérissées.

A l'avenir, plus question de dépasser les horaires. Kushiel était définitivement sérieux quand il parlait de fouetter ses élèves – Michel lui avait accordé une dérogation spéciale.

Soutenant Zeke qui avait failli s'évanouir de soulagement, Uriel alla s'asseoir à côté de son sauveur.

« A la fin de cette journée, je t'invite à boire et je paie ta facture » souffla-t-il.

Virgile eut un haussement d'épaules.

« Tout de suite, tu dramatises. »

« Tu veux rire ! » s'écria – à voix basse – l'ange aux ailes vert et or. « Il aurait pu t'écorcher quand tu es intervenu ! T'en as vraiment une sacrée paire, mec. »

« Oh, pas tant que ça. Je… je sais m'y prendre, voilà. »

Uriel fronça les sourcils. Quelque chose dans la façon dont son camarade avait dit ça clochait. Il étudia attentivement la physionomie de son ami… et se rendit subitement compte de quelque chose.

Virgile avait le visage à mi-chemin entre l'ovale et le triangulaire, des yeux lie-de-vin et des ailes gris fer.

Exactement comme Kushiel.


Ion stressait toujours comme un dingue juste avant les grands événements qui se produisaient dans sa vie. Et une fois l'événement passé, il se disait toujours qu'en fin de compte, ça n'avait pas été si terrible que ça.

Son premier jour en tant que futur membre de la Maintenance Interne s'était conformé à la règle.

Le professeur principal n'avait pas été du genre Cupidon – Père en soit remercié – mais il avait fermement assuré à sa classe qu'il n'était pas là pour les manger tout cru. Ça, ça avait rudement contribué à faire redescendre la tension nerveuse du jeune homme.

Si le garçon se montrait honnête avec lui-même, son stress était dû en majeure partie à l'absence de Naomi.

Jusque là, ils avaient toujours suivi les mêmes cours. Toujours collés l'un à l'autre, aussi inséparables que s'ils avaient été siamois.

Mais là, il était tout seul dans le grand bain, sans sa sœur jumelle pour lui tenir la main.

C'est pour le mieux. Tu as besoin de pouvoir te débrouiller sans elle. Et elle a besoin de pouvoir se débrouiller sans toi.

Ion poussa un soupir. Il le savait parfaitement, mais ça n'arrangeait pas les choses pour autant.

Ses plumes se firent sans prévenir légèrement tirailler.

L'adolescent tourna la tête et écarquilla les yeux en reconnaissant le type qui se tenait devant lui.

« Ephraïm ? »

Le garçon blond lui sourit.

« Alors, tu tires toujours les couettes de ta sœur ? »

« Elle a une tresse, maintenant » rétorqua le garçon brun avec un immense sourire. « Prénom de Papa, vieux, qu'est-ce que ça me fait plaisir de te voir ! Ça nous fait quoi, six mille quarante-cinq ans ? »

« Et trois mois, n'oublie pas ! » pointa Ephraïm non sans malice.

Ion se mit une main sur la bouche pour étouffer son rire. Lorsqu'ils étaient encore des nouveau-nés, lui et le garçon blond avaient été occasionnellement camarades de jeu. Mais, comme bien souvent avec les amis d'enfance, la vie était passée par là, et ils avaient fini par se perdre de vue.

« Alors » interrogea Ephraïm, « qu'est-ce que tu deviens ces derniers temps ? »

Ion déplia puis replia ses ailes gris-noir.

« Postulant à la Maintenance Interne » déclara-t-il non sans un soupçon d'orgueil. « Vu que tu es là, j'imagine que tu as choisi la même option ? »

Arborant un sourire vaguement contrit, le garçon blond se frotta la nuque.

« Non, en fait, j'étais venu rendre un bouquin à Salathiel, il me l'a prêté il y a cinq décennies et il fallait vraiment que je le lui rende, là. Moi, je suis le cours de Raphaël. »

Le garçon brun fronça les sourcils.

« Comment ça ? Raphaël donne des cours maintenant ? »

Les ailes beige et brun clair d'Ephraïm s'agitèrent.

« C'est tout nouveau, alors ça ne m'étonne pas que tu n'en aie pas entendu parler. Notre guérisseur national trouvait qu'avec l'accroissement de la population, il ne pouvait plus s'occuper tout seul de la bande de casse-cous que nous sommes, ce qui fait qu'il a décidé de former des suppléants. »

Les yeux bleus d'Ion s'écarquillèrent.

« Non ? C'est dingue ! Il vous apprend quoi ? »

Tous les anges savaient effectuer les premiers secours. Mais quand il s'agissait d'une blessure ou d'une maladie réellement sérieuse, seul Raphaël avait le savoir nécessaire pour arranger la situation.

Des étincelles dansaient dans les yeux du garçon blond.

« Tu… Tu n'en reviendrais pas » s'extasia-t-il. « La physiologie angélique, c'est tellement… tellement complexe, même lui il n'a pas réussi à épuiser le sujet en tous ses millions d'années d'existence ! Je… Franchement, je ne changerais ma place pour rien. »

« Hé ben » souffla le garçon brun qui n'en revenait pas. « Et vous êtes nombreux ? »

Ephraïm haussa une épaule.

« Oh, sept à peine, avec Ariel et les siamoises… »

« Depuis quand Rosiel s'intéresse à la médecine ? » s'étonna Ion.

« Tu la connais, quand Jophiel veut quelque chose, elle le veut aussi… »

Rosiel et Jophiel n'étaient pas jumelles. Néanmoins, leur proximité n'avait rien à envier à celle qui existait entre Naomi et Ion. Intérieurement, le garçon n'aimait pas trop voir les deux filles ensemble.

Surtout parce que Rosiel passait son temps à lui lancer des piques.

« Il faut vraiment que je file » glissa le garçon blond. « Content de t'avoir revu, au fait. »

« Moi aussi ! » lança l'adolescent brun tandis que son interlocuteur s'éloignait.


« Pétasse ! » gronda Naomi, empoignant sa tasse à café si fort que la porcelaine était sur le point de voler en éclats.

Aucun doute, Mébahiah méritait bien d'être appelée Sa Divine Garçitude. Jamais encore, la jeune fille n'avait rencontré quelqu'un qu'elle haïsse autant – rien qu'à regarder son tailleur bleu canard !

Et le reste du cours n'avait rien fait pour améliorer les choses… Lorsque le bourdonnement de fin des cours avait retenti, Naomi en était presque tombée à genoux pour remercier Père car si elle était restée ne serait-ce qu'une seconde de plus dans la salle, elle se serait certainement laissée aller à un acte impardonnable.

Une voix résonna à côté de son oreille.

« Est-ce à toi-même que tu parles ? Si oui, bravo de reconnaître la vérité en face. »

Naomi se tourna vers le propriétaire de la voix et haussa princièrement les sourcils.

« Zacharie » salua-t-elle aimablement. « Toujours aussi con ? »

« Toujours partisan de Michel, oui » répondit le jeune homme. « Permets-moi de te signaler que parler toute seule n'est généralement pas vu comme un indice de santé mentale. »

La jeune femme leva les yeux au plafond.

« Comment peux-tu ne pas exploser, toi ? Aux dernières nouvelles, nous étions dans la même salle de classe tous les deux. »

Les ailes de chat-huant de Zacharie bouffèrent légèrement.

« Je dois reconnaître » fit-il d'un ton pensif, « que Mébahiah est la femme la plus détestable que j'ai eu l'infortune de rencontrer. »

« Ah tiens » s'étonna Naomi. « Je croyais que c'était moi ? »

Le jeune homme ouvrit délicatement un mini-berlingot de lait pour en verser le contenu dans sa tasse de café.

« Disons qu'il existe des degrés dans l'ignominie » déclara-t-il en remuant le mélange café-lait dans sa tasse. « Mébahiah est une immonde garce. Toi, tu n'es qu'une traînée sans vergogne. »

Naomi lui adressa un délicieux sourire.

« Je sais parfaitement que les nuances existent. En fait, j'en observe tous les jours chez les garçons. Il y a les parfaits imbéciles comme Uriel, les chieurs comme mon précieux jumeau et pour finir, les petits enfoirés comme toi. »

« Quel adorable compliment » soupira Zacharie. « Oh, j'y pense, Virgile te fait savoir que tu n'es qu'une putain dépucelée de la bouche. »

La jeune femme but une gorgée de sa tasse.

« Tu lui transmettras que lui n'est qu'une fiente glaireuse de Léviathan. »

Zacharie hocha la tête puis prit gracieusement la main de sa sœur pour la porter à ses lèvres.

« Ce fut un plaisir de converser avec toi, mais il se trouve que j'ai à faire. Je te souhaite bien au revoir, mademoiselle la catin. »

Naomi répondit en inclinant la tête.

« Je te retourne la politesse, monsieur le lèche-cul. »

Un sourire fit une brève apparition sur les lèvres du jeune homme avant que celui-ci ne tourne les talons pour s'éloigner.

Naomi retourna à son café. Zacharie n'était décidément qu'un salopard.

Mais bon, elle n'aurait pas autant de plaisir à discuter avec lui si ce n'était pas le cas.

Je l'avoue, pour le personnage de Mébahiah, je me suis un peu inspirée de la fic "Le complexe de Dieu" de Meyan... J'espère qu'elle me pardonnera.