Le nom du père

Virgile avait deux raisons de choisir le Protectorat pour sa future carrière.

D'abord, il aimait démolir des trucs et taper sur des gens. C'était bien pour ça que lui et Uriel étaient devenus amis, au départ – les passe-temps de petites brutes, c'était leur goût partagé.

Ensuite, il y avait Kushiel.

Du plus loin qu'il s'en souvienne, Virgile n'avait jamais eu qu'un seul gardien, Haziel. Apparemment, l'autre ange chargé de veiller sur lui et de l'éduquer était mort. La situation n'était pas rare chez les résidents du Paradis : la grossesse et plus particulièrement l'accouchement restaient extrêmement risqués et dans le meilleur des cas, le taux de mortalité ne descendait pas en dessous de vingt pour cent.

Mais quelque chose avait toujours sonné faux dans les explications d'Haziel. Et puis, il y avait son refus absolu d'évoquer son ancien compagnon. D'accord, c'était grossier et indélicat d'évoquer les morts, mais tout le monde le faisait. La preuve, Zachriel n'hésitait jamais à parler de sa défunte partenaire à Zacharie.

Oui, toute cette histoire puait la duplicité.

Alors, depuis qu'il était entré dans l'adolescence, Virgile avait fait ses recherches en douce. Il n'avait pas réussi à consulter le registre des naissances – de toute façon, il n'était pas sûr que le nom de son autre gardien y ait été inscrit – mais il avait réussi à dénicher des pistes.

Et la plus prometteuse menait à Kushiel.

Haziel avait failli s'étrangler lorsqu'il lui avait annoncé qu'il choisissait d'aller au Protectorat. Ils s'étaient disputés pendant quatre heures au cours desquelles son gardien avait essayé par tous les moyens de le faire changer d'avis. Il avait tenu bon : le Protectorat ou rien.

A la fin, Haziel avait été bien obligé de céder.

Les rumeurs ne mentaient pas : Kushiel était un GROS taré. Toujours à menacer les élèves des pires sévices au moindre pet de travers. Et il avait la manie d'aiguiser son couteau tout en vous parlant avec un air menaçant.

Mais tout de même… Il n'hésitait pas à donner des conseils à un élève en difficulté. Il avait un sens de l'humour absolument sarcastique qui était juste à tomber. Et surtout, il n'avait pas hésité à payer de sa personne alors qu'il était encore dans les commandos de terrain – les cicatrices sur ses bras qu'il ne se donnait pas la peine de cacher étaient là pour le prouver.

Virgile sentait sa grâce se tordre curieusement à chaque fois qu'il regardait dans la direction de son professeur.

Est-ce qu'il sait seulement qui je pourrais être ?


Le climat du Paradis ne faisait guère dans la subtilité. Quand il faisait chaud, c'était la canicule. Quand il faisait froid, on touchait presque à l'âge glaciaire. Heureusement, les variations étaient réparties selon les différents Cieux, lesquels correspondaient en gros aux futurs continents terrestres.

L'Académie était située dans la Jérusalem Céleste, laquelle se trouvait dans le Quatrième Ciel, de climat à peu près méditerranéen. Cela signifiait donc une température agréable et un temps presque perpétuellement radieux.

L'ennui, c'était que les pluies s'avéraient tout bonnement torrentielles. Et la rincée qui tombait en ce moment même allait probablement figurer dans le Top Cinq des pluies du millénaire.

Planté dans le hall d'entrée de l'Académie, Virgile ne put s'empêcher de grimacer en entendant siffler le vent dehors.

Une main lui toucha l'épaule. Le garçon sursauta et fit volte-face.

« D'habitude, les élèves ne traînent pas après la fin des cours » déclara Kushiel. « Enfin, je dis ça, mais c'était de mon temps. Peut-être que les choses ont changé ? »

Virgile retint un sourire.

« Non, c'est pas ça… Seulement, j'habite à l'autre bout de la ville, alors pour rentrer par ce temps-là… »

L'ange du châtiment eut une petite grimace.

« Tu serais dissous en quelques minutes, mon pauvre garçon. Dis-moi, où vis-tu au juste ? »

« A l'angle de la Sixième Rue et de la Neuvième Avenue, au quatrième bloc… Pourquoi ? »

L'adolescent avait à peine fini sa phrase que Kushiel lui touchait à nouveau l'épaule. L'espace-temps se froissa imperceptiblement…

Quand Virgile rouvrit les yeux, il se trouvait dans le hall de son immeuble. Dehors, la pluie ne faisait pas mine de se calmer.

« Et ben » souffla le garçon, « vous maîtrisez rudement bien la téléportation. »

Kushiel eut un sourire en coin.

« C'est comme tout, ça demande de l'entraînement. Bon, maintenant que tu es arrivé… »

Les ailes gris fer de l'Ange du Châtiment frémirent, prêtes à se déployer de nouveau.

« Hé, attendez ! » protesta Virgile. « Je peux au moins vous offrir un café pour vous remercier ? »

Une paire d'yeux lie-de-vin – les yeux rouges, ça ne court pas les rues – dévisagea l'adolescent.

« Juste une tasse » décréta Kushiel. « J'ai des choses à faire. »

Virgile sourit tout en sentant sa grâce pulser sourdement dans ses tempes.


La salle de séjour était assez passe-partout : un canapé, une table basse en bois, une bibliothèque et une petite commode. Des esquisses étaient suspendues au mur.

Pendant que Virgile allait faire le café dans la cuisine, Kushiel observait les dessins exposés. Surtout des paysages, mais bon, Haziel était connu pour ses natures mortes…

Il y avait aussi trois portraits, représentant chacun un même garçon à des âges différents. Les esquisses étaient d'un réalisme quasi photographique, seul l'éclat trop vif des yeux trahissant l'utilisation de vernis.

« Vous vous rincez l'œil ? » commenta Virgile, une tasse dans chaque main.

« Tu n'as pas beaucoup changé, en grandissant » fit pensivement Kushiel.

Mal à l'aise, Virgile ne put s'empêcher de rosir.

« Ton gardien ne m'a pas l'air du genre très sportif » observa l'ange.

« Haziel ? Le geek dans toute sa splendeur ! S'il avait eu son mot à dire, j'aurais atterri dans le service paperasserie des Affaires Internes ! Je serais devenu fou en cinq jours, garanti sur facture. »

« Ou-i… J'imagine que tu dois tenir de ton autre gardien. »

Les ailes de l'adolescent se raidirent d'un coup tandis qu'il posait les tasses sur la petite table.

« Haziel m'a toujours dit qu'il était mort » répondit-il lentement.

Est-ce que c'était seulement son imagination ou Kushiel venait de se crisper ?

« Vraiment ? » dit l'Ange du Châtiment d'un ton parfaitement calme.

« C'est ce qu'il dit » répéta Virgile, en fixant sur son interlocuteur ses yeux d'un rouge presque violet.

S'il te plaît, est-ce que tu comprends ce que j'essaie de te dire ?

L'espace d'une microseconde, il crut distinguer une étincelle dans les prunelles de son vis-à-vis.

La porte d'entrée s'ouvrit à la volée et Haziel pénétra dans le salon.

Le gardien de Virgile n'était pas particulièrement grand et intimidant, et il passait plus de temps à se plaindre qu'à se mettre en colère. Mais là… Il semblait avoir pris au moins dix centimètres et toute son essence vibrait d'une furie glaciale.

« Kushiel » prononça-t-il d'un ton particulièrement dégoûté, « puis-je savoir ce que tu fais ici ? »

L'Ange du Châtiment étrécit les yeux.

« Ne me dis pas que raccompagner un de ses élèves chez lui, c'est un crime, maintenant ? » lança-t-il d'un ton moqueur.

Haziel crispa les mâchoires.

« Virgile. Dans ta chambre » gronda-t-il. « Tout de suite. »

En temps normal, l'adolescent aurait protesté et refusé de bouger. Sauf que son gardien ne semblait vraiment, vraiment pas dans son état normal, et ça, c'était flippant au possible.

Mine de rien, il referma la porte du couloir derrière lui, mais resta l'oreille collée au battant.

Vu le niveau de son qui lui parvint, il aurait tout aussi bien pu s'abstenir.

« SALAUD ! Comment oses-tu revenir ? »

La voix d'Haziel était si déformée par la colère qu'elle en était pratiquement méconnaissable.

« Salaud, moi ? De quel droit ? »

Un aboiement sec, qui ne ressemblait pas du tout à un rire.

« Tiens, tu joues à l'innocent ? Ah, c'est beau venant de Monsieur le sadique ! Tu as oublié ce que tu m'as infligé durant ces mille sept ans ? »

Un grognement.

« Tu étais prévenu. Je t'avais expliqué ce dans quoi tu t'engageais, tu te souviens ? Et tu n'as jamais dit non. »

« Parce que je croyais t'aimer ! Je croyais que tu étais l'homme de ma vie… Quel idiot ! Tu n'as jamais été qu'un psychopathe sans cœur ! »

« Sans cœur, moi ! Parce que tu en as un, peut-être ! »

Haziel ne se démonta pas.

« J'en aurais toujours plus que toi. »

Sans prévenir, Kushiel éclata.

« TU M'AS RAYÉ DE LA VIE DE NOTRE ENFANT ! TU LUI AS DIT QUE J'ÉTAIS MORT ! COMMENT PEUX-TU PRÉTENDRE AVOIR UN CŒUR ? DIS-MOI QUEL GENRE DE MONSTRE PRIVE UN PARENT DE SON FILS ! »

« ET TOI, DIS-MOI QUEL GENRE D'IRRESPONSABLE LAISSERAIT EXPOSE SON BÉBÉ A UN MALADE MENTAL ! SI J'ÉTAIS RESTÉ, QU'EST-CE QUE TU LUI AURAIS FAIT ? TU DÉTRUIS TOUT CE QUE TU TOUCHES ! »

Un silence.

« …Lui, je ne l'aurais jamais touché. »

Un rire amer.

« Et tu voudrais que je te fasse confiance ? Jamais. Jamais quand il s'agit de Virgile. »

« Même pas quand il s'agirait de toi, apparemment. »

« Sors tout de suite d'ici, Kushiel. Et si jamais tu essaies encore de te rapprocher de mon protégé, je jure devant Père que je porterai plainte contre toi pour que tu sois jeté dans le dongeon le plus sombre du Purgatoire. »

« …Je suis déjà puni. Je n'ai même pas le droit de connaître mon propre fils » cracha Kushiel.

Un bruit de talon sur le parquet, la porte d'entrée qui claque. Virgile se releva d'un bond, courut dans sa chambre, se jeta sur son lit et mordit de toutes ses forces son oreiller pour ne pas se mettre à crier.

Après ce qui lui parut une éternité, il entendit Haziel entrer dans la pièce et s'asseoir sur le rebord du lit. S'il me touche, je ne répondrais plus de mes actes.

« …Tu nous as entendu, n'est-ce pas ? » fit doucement Haziel.

L'adolescent ne répondit pas.

« Mon cœur… Je fais ça pour toi. Kushiel est malsain, tôt ou tard, il finira par te blesser. Il est comme ça, il fait toujours du mal aux autres. Il faut que je l'empêche de te faire souffrir, tu peux comprendre ça ? »

Toujours pas de réponse.

« …Je tiens à toi, Virgile. Plus qu'à ma propre vie. Tu le sais. »

Je te hais, pensa le garçon de toutes ses forces.

Il ne prononça pas les mots.


« L'heure est grave » décréta Zacharie, mortellement sérieux.

Uriel haussa une aile.

« Sans blague ? » grinça-t-il.

Pour toute explication, le Séraphin désigna une silhouette recroquevillée sur elle-même, assise à l'écart sous un arbre. L'ange aux ailes vert et or sentit sa grâce remuer.

« Il a quoi ? » interrogea-t-il d'un ton inquiet.

« Nous allons devoir le découvrir » affirma Zacharie.

Et sur ce, il s'avança à grandes enjambées pour aller se planter devant Virgile qui n'eut pas la décence de relever la tête.

« Alors ! » déclara le Séraphin d'une voix forte. « Qu'est-ce qui s'est passé pour que tu tires une gueule aussi terrible ? »

Virgile ne répondit pas immédiatement.

« …Kushiel m'a raccompagné à la maison hier. »

Uriel cilla. Tout s'expliquait.

« Et c'est tout ? » lâcha Zacharie.

« Haziel l'a foutu dehors avant qu'il se passe autre chose ! »

« Et ça te met dans un état pareil ? » s'ébahit Uriel.

Zacharie resta pensif quelques secondes avant de s'asseoir à côté de Virgile.

« J'ai remarqué, tu ressembles quand même pas mal à Kushiel. Surtout pour les yeux. Tu savais que tu ne peux pas avoir les yeux rouges si aucun de tes gardiens ne les a ? »

Virgile eut un hoquet.

« Haziel refuse que je l'approche. Il est… Il est trop CON ! »

Uriel sentit ses plumes se hérisser.

« Heu, vieux, je suis pas le plus prudent des anges, mais là, je te conseille d'écouter ton gardien. Franchement, Kushiel ne peut rien t'apporter de bon. »

« Uriel » coupa Zacharie. « Ta. Gueule. »

« Quoi ? » s'énerva l'ange à la peau brune. « Tu sais que j'ai raison ! Ce mec est un détraqué ! »

« Uriel, pardonne-moi l'obscénité, mais il reste le père de Virgile. »

La bouche d'Uriel se tordit dans une grimace. Il ne pouvait pas s'en empêcher, les anges n'étaient pas supposés avoir de parent autre que Dieu. Un ange ne pouvait pas reconnaître en avoir engendré un autre.

« C'est tout de même un enfoiré » insista-il.

« En toute logique, je ne devrais en avoir rien à cirer de la femme de Zachriel » déclara Zacharie. « Je ne l'ai jamais connue, elle ne m'a pas élevé. Mais elle reste la femme qui aurait dû veiller sur moi. Ce n'est pas normal d'être curieux ? »

Uriel coucha les ailes.

« Pourquoi tu es aussi compréhensif ? » demanda-t-il d'un ton soupçonneux.

Zacharie sourit.

« Toi, tu as deux gardiens. Tu ne pourrais pas comprendre. »

Il y eut un silence avant que le Séraphin ne reprenne la parole.

« Virgile, pour te sortir de ton marasme de dépression, je veux bien t'offrir une glace à la menthe. »

Le garçon aux ailes grises releva la tête, une ombre de sourire aux lèvres.

« Désolé, mais mon idée du réconfort, ce n'est pas de bouffer du dentifrice congelé. »

Uriel rigola et Zacharie agita les ailes. Mission changement d'idée accomplie.