Jardin secret

« J'en peux plus ! » explosa Naomi en jetant son sac sur le canapé, manquant de l'épaisseur d'un duvet de nouveau-né la tête de son jumeau.

« HEY ! Fais gaffe ! » s'écria le jeune homme furibond.

Pour toute réponse, la jeune fille sortit de la pièce comme une furie et deux secondes après, la porte de sa chambre claqua avec une telle force qu'un livre tomba de la bibliothèque.

Ion grimaça comme s'il avait englouti tout un cageot de citrons. Il n'était vraiment pas animé des sentiments les plus chaleureux à l'égard de Mébahiah, pour la bonne et simple raison que la Reine des Salopes – un autre de ses titres – avait le don de mettre Naomi dans tous ses états. Et en général, c'était lui qui en subissait les répercussions.

Pouffiasse de mes deux ! grinça mentalement le garçon, sa grâce bourdonnant de manière sinistre.

Sous le choc, le sac s'était ouvert, répandant son contenu en partie sur le sofa et en partie sur le plancher. Des livres, un classeur qui avait laissé échapper plusieurs feuilles, des stylos-feutres, un cahier…

Un cahier ?

Fronçant les sourcils, Ion tendit la main et s'empara de l'objet : il s'agissait d'un cahier d'écolier, à couverture rouge. Du rouge pour Naomi. Ah.

C'est quoi ce truc ?

Sur la page de garde était inscrit :

ATTENTION. La lecture de ce journal est réservé exclusivement à celle qui écrit dedans, alors qui que vous soyez, je vous ai déjà pris en aversion. TOUT AUTRE PERSONNE que moi a l'interdiction ABSOLUE de simplement connaître l'existence de ce cahier, y compris mon précieux jumeau, que j'adore et que je voudrais tuer.

Ion sentit sa grâce vrombir si vite qu'elle en devint rose.

Sa jumelle qui tenait un journal intime ? S'il n'en avait pas eu la preuve entre les mains, il n'y aurait pas cru. Un journal intime, c'était beaucoup trop… féminin. Bon, ce n'était pas comme si Naomi n'était pas féminine, mais elle était plus bureaucrate-femme-d'affaires-marche-moi-sur-les-pieds-et-tu-le-regretteras. Un journal, c'était plus pour les filles comme Gail, les évaporées qui ne mettaient que du rose et avaient une chambre remplie de nounours en peluche et de licornes arc-en-ciel.

Et puis, sans prévenir, le garçon se retrouva confronté à un dilemme insoutenable : est-ce qu'il allait jeter un coup d'œil ou remettre le cahier dans le sac ?

Bon, d'un côté, c'était le carnet secret de sa jumelle. Si jamais elle découvrait qu'il avait fouiné dedans, il pouvait dire adieu à ses plumes. Oui, mais qui savait ce qu'elle avait écrit, et qui pouvait fournir de merveilleuses infos avec laquelle il la ferait chanter sans scrupules ? Monde cruel, pourquoi fallait-il qu'il choisisse ?

La pendule sonna tout à coup et il releva la tête. Treize heures et demie.

« Merde ! Mon TP ! »

Ion se leva d'un bond, attrapa son propre sac, y fourra le journal de sa sœur et décampa en trombe par la porte d'entrée.


Pour le moins dépressif, Ion faisait la tête, assis à l'une des tables de la cafétéria. En dépit de tous ses efforts, il avait eu un bon quart d'heure de retard, et ça lui avait coûté des points pour son dossier mensuel…

Sans réfléchir, il triturait dans ses mains le journal de Naomi.

« Hé, tu nous fais une baisse de régime ? »

Les ailes gris-noir du jeune homme se hérissèrent d'un seul coup sous le coup de la surprise. Uriel fit un pas en arrière et manqua percuter Virgile du même coup.

« Oh là ! Ne t'énerve pas ! »

« C'est ta faute ! On n'a pas idée de venir attraper les gens sans prévenir » protesta Ion.

« Ouais, ben si tu prêtais un peu plus attention au monde extérieur… »

« C'est quoi ça ? » interrogea Virgile en s'emparant du carnet rouge.

Ion tenta de le lui reprendre sans y réussir.

« Rends-moi ça ! »

« Pas vrai ! » s'écria le garçon aux ailes gris fer en feuilletant le cahier. « Tu lisais le journal intime de ta jumelle ? Vilain frère ! »

« Hé ! Arrête de lire, tu veux ! »

Virgile esquiva Ion qui lui plongeait dessus et lança le journal à Uriel, lequel sentit ses yeux glisser involontairement sur les pages manuscrites. L'instant d'après, il laissait échapper un sifflement.

« Prénom de Papa ! Dis donc, elle est… dessalée, ta sœur. »

Les deux autres adolescents stoppèrent net leur début de bagarre et fixèrent l'ange à la peau brune qui rougissait sous son teint chocolat noir.

« Elle a marqué quoi ? » voulut savoir Virgile sans le moindre tact.

Uriel pinça le coin de la bouche.

« …Elle fait une comparaison entre Michel et Nathaniel. Et elle écrit qu'elle ne serait pas contre un ménage à trois. »

Ion sentit ses yeux s'écarquiller au point que si ses paupières s'ouvraient d'un centième de millimètre supplémentaire, ses globes oculaires tomberaient de ses orbites pour atterrir sur le carrelage.

« T'es sûr que c'est bien le journal de Naomi ? » interrogea Virgile tout aussi choqué.

« Si ça ne l'est pas, son écriture a été imitée à la perfection » lâcha le brun à mi-voix.

« On dirait pas un journal de fille » commenta Uriel de plus en plus effaré tout en tournant les pages. « Plutôt un… un bouquin porno hardcore ! Genre réservé aux plus de cinq millions d'années ! Oh, eurk, là elle fantasme sur Michel, et… OH ! »

Le jeune homme tourna au vert, ce qui faisait très raccord avec la couleur de ses ailes.

« Quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? » demanda Virgile.

Voyant la grâce d'Uriel se tortiller dans tous les sens, les deux garçons décidèrent de lire par-dessus son épaule.

Après le premier coup d'œil, leur teint n'avait subitement plus rien à envier à celui d'un poivron cuit.

« Ah non ! Berk ! » s'écria Virgile en se plaquant les mains sur les yeux. « Je ne pourrais plus jamais regarder de la marmelade d'oranges, maintenant ! »

« Je me demande ce que ça donnerait avec du sirop d'érable ? » murmura Ion qui depuis quelque temps envisageait de pimenter sa relation avec Esper.

Uriel le regarda d'un air horrifié.

« Mais t'es aussi immonde qu'elle ! » lâcha-t-il.

« Vieux, j'ai partagé le même utérus que Naomi pendant treize semaines. Tu t'attendais à ce que j'en sorte indemne ? »

« En tout cas, elle est créative » reconnut Virgile qui se cachait toujours les yeux – avec les deux mains l'une sur l'autre.

« Je ne vais peut-être pas châtrer Michel, finalement » hasarda le garçon aux ailes gris-noir. « Je peux toujours lui faire lire ça, il se retiendrait illico de faire des avances à ma sœur ! »

« Si tu veux le traumatiser de manière irrémédiable, ne te gêne surtout pas » glissa Uriel. « Je crois qu'on en a eu assez, si tu allais rendre à Naomi sa… propriété ? »

Ion eut un sourire mi-amusé mi-terrifié lorsque l'ange à la peau brune lui rendit le cahier en le tenant entre deux doigts.


« Ma sœur préférée m'autorise-t-elle à pénétrer dans sa tanière d'ermite ? » voulut savoir Ion en pénétrant dans la chambre.

Naomi leva les yeux de son classeur.

« J'ai compris, qu'est-ce que tu veux te faire pardonner cette fois ? »

En guise de réponse, le garçon lui tendit des deux mains le cahier à couverture rouge. Naomi bondit aussitôt sur ses pieds.

« OU TU AS EU CA ?! » rugit-elle en lui arrachant le carnet des mains.

« A ta place, j'arrêterais de jeter violemment mes affaires » répliqua le jeune homme. « Il m'est quasiment arrivé sur les genoux après avoir glissé de ton sac. »

La grâce de Naomi sifflait comme une cocotte-minute prise de frénésie.

« Yoyo, si tu as regardé dedans » gronda-t-elle, les plumes dressées de fureur.

Ion tourna au rose vif.

« Vu ce que tu as écrit, je ne m'y essaierais plus ! » lança-t-il.

Et sur ce, il s'enfuit à toutes jambes, sans laisser le temps à sa jumelle de lui sauter à la gorge. Restée seule, la jeune fille ne put retenir un sourire. Elle posa le cahier rouge sur sa table de chevet, glissa la main dans l'intervalle entre le matelas et le sommier de son lit et en extirpa un deuxième cahier rouge, exactement identique au premier.

S'allongeant sur le ventre, elle saisit son stylo-feutre et ouvrit le cahier à une page recouverte aux trois quarts de son écriture.

Cher carnet de bord,

Aujourd'hui, succès sur toute la ligne de la stratégie du leurre ! Je crois bien que mon petit Yoyo ne tentera plus de fouiner dans mes affaires… Enfin, au moins, j'avais besoin de m'amuser après la matinée ATROCE que j'ai eue…

La pointe du stylo commença à tracer des arabesques sur le papier.