Rather love than be loved

« Dis donc, Naomi, elle est vraie, la rumeur à ton sujet ? »

La brune ne daigna pas lever le nez de son livre.

« Laquelle ? »

Rachel eut un sourire carnassier.

« Et bien, il paraîtrait que tu as séduit Michel. »

« Pas possible ! » intervint Gail avec assurance. « Elle est déjà avec Nathaniel. Pas vrai, Nao ? »

Naomi prit quelques secondes avant de répondre.

« Et qui vous dit que je ne suis pas avec les deux ? »

La grâce des deux commères émit un craquement de pétard.

« Et moi qui croyait être une traînée ! » s'écria Gail avec une admiration horrifiée.

« Merci » rayonna la brune en prenant une pose de mannequin.

Anaël poussa un grognement.

« Vous allez arrêter de parler de ça, oui ? On se croirait dans le vestiaire des garçons quand ils parlent de leur dernier plan drague ! »

« Comment tu sais de quoi ils parlent, dans les vestiaires des mecs ? » interrogea Rachel d'un ton dégoulinant de suspicion.

« Et puis, c'est quoi cette gêne ? » renchérit Gail. « Ne me dis pas que toi et tu-sais-qui, ça commence à devenir du sérieux ! »

« Ben il serait temps » commenta Naomi d'un ton aussi concerné que si elle évoquait la pluie et le beau temps.

L'ange aux ailes rouges considéra ses amies d'un œil vide.

« Moi et Uriel, ça n'aboutira jamais à quoi que ce soit » laissa-t-elle tomber.

Les trois autres échangèrent un regard – le type purement sadique que seul connaissent les adolescentes lycéennes.

« Oh, je t'en prie ! » susurra la blonde. « Il te court après depuis… quoi… quatre mille ans ? »

« Je dirais plutôt six » glissa Naomi. « Ca, c'est de la persévérance. »

« Aie donc pitié, Anna ! » lança Gail.

L'ange aux ailes rouges baissa la tête, laissant ses cheveux lui cacher la figure.

« Arrêtez… »

« Honnêtement, de quoi te plains-tu ? » voulut savoir la brune. « Tu peux lui demander tout ce que tu veux ! Tiens, tu voudrais qu'il t'appelle majesté, il le ferait. »

« Quand même, il a son caractère » fit remarquer Rachel. « Enfin, ça épice les choses, parce qu'à la longue, ça vous lasse d'avoir un esclave dévoué. »

« L'important, c'est qu'il l'aime ! » affirma Gail, avec la certitude d'un futur Cupidon.

Et Anaël se mit à pleurer.

Oh, ce ne fut pas bruyant. Simplement, de grosses larmes transparentes roulèrent sur ses joues sans crier gare.

Les trois autres filles sentirent leur moral tomber dans leurs chaussettes.

« Mais qu'est-ce que tu as ? » interrogea Rachel.

Pour toute réponse, l'adolescente enfouit son visage dans ses mains et commença à sangloter.

« Je le déteste ! » s'écria-t-elle avec des accents de désespoir.

Ceci, ce n'était pas prévu. Naomi se leva, vint s'asseoir à côté de sa sœur et lui posa une main sur l'épaule.

« Vous vous êtes disputés ? » demanda-t-elle. « Il a été méchant avec toi ? »

L'ange aux ailes rouges renifla.

« Non. C'est bien pour ça ! »

A ce point-là, Gail était complètement perdue.

« Tu le détestes parce qu'il est gentil ?! Mais chérie, c'est pas logique ! »

« En général, on aime les gens parce qu'ils sont gentils avec nous » ajouta Rachel.

« Je sais ! » explosa Anaël. « Je devrais l'aimer ! Mais je ne peux pas ! Je ne PEUX PAS ! »

Et elle se remit à pleurer. Naomi commença à lui masser la base de l'aile.

« Tu culpabilises, c'est ça ? » fit doucement la brune.

Anaël eut un hoquet.

« Qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? » interrogea-t-elle d'un air misérable.

« Je ne comprends pas » commenta Rachel, sincèrement perturbée.

De manière inattendue, ce fut Gail qui vint à sa rescousse.

« Elle s'en veut parce qu'elle n'est pas amoureuse d'Uriel alors que lui l'adore. De son point de vue, c'est comme si elle le volait, tu vois ? »

« Oh » murmura la blonde. « Mais elle ne peut rien y faire, non ? »

L'apprentie Cupidon poussa un soupir.

« Et oui, c'est malheureux mais c'est comme ça. Si on déclenchait l'amour comme on respire, ce serait le chaos. C'est pour ça que les Cupidons sont soumis à une réglementation drastique, pour éviter les abus. »

« Tu as parlé avec Uriel ? » voulut savoir Naomi. « Tu lui as expliqué la situation ? »

« Oui. »

Il y eut un blanc.

« …Et alors ? Comment il a réagi ? »

Un reniflement.

« Il m'a souri et… il m'a dit que c'était pas grave si je ne tombais jamais amoureuse de lui. Qu'il voulait juste pouvoir m'aimer, et que j'avais le droit de ne pas vouloir aller plus loin. Je voudrais le tuer ! »

Naomi fit la grimace.

« Je peux comprendre ça » déclara-t-elle.

Si jamais elle avait appris quelque chose de Mébahiah, c'était de se montrer prudente avec les faveurs. Quand on en faisait une, le bénéficiaire se sentait obligé de la rembourser tôt ou tard. Être incapable de payer sa dette était probablement l'une des situations les moins bien supportées du monde, même si le remboursement n'était pas exigé.

Elle sentit son cœur fondre. Comment la pauvre Anna aurait-elle pu ne pas se sentir prise au piège ? C'était presque cruel d'être aimée aussi gratuitement, aussi magnifiquement. Comment pouvait-on se sentir à la hauteur d'un tel amour ?

« Mon pauvre bijou » ronronna-t-elle. « Vraiment, je te comprends. »

Anaël continua à pleurer silencieusement.

La plupart d'entre nous aimeraient mieux aimer qu'être aimé. Et l'humble vérité est que, en très grand secret, le fait d'être aimé est insupportable pour beaucoup. – Carson McCullers