Audience disciplinaire

« Alors, Michel, puis-je savoir ce qui est telllllement important que tu sois obligé de battre le grand rappel ? » interrogea Lucifer de son ton le plus narquois.

Le Prince des Archanges prit son air le plus digne – qui le faisait juste paraître constipé, aux yeux de Gabriel.

« Et bien, il semblerait que dernièrement, un groupe d'étudiants ait semé un certain chaos à l'Académie… »

« Ça me dit quelque chose » commenta Raphaël. « Est-ce que ce serait ça qui excitait mes élèves ? »

« Apparemment, la totalité des élèves savait ce qui se passait » grinça Michel.

« Ah, les jeunes » soupira Gabriel.

« Bon, ils ont fait quoi, nos petits zozos ? » demanda l'Étoile du Matin qui commençait à s'ennuyer.

Michel jeta un coup d'œil sur la feuille de papier qu'il tenait à la main.

« Visiblement, tout a commencé quand Rachel a voulu apprendre à Zacharie à l'espionner pendant le bain… »

« Les jeunes » s'attendrit Gabriel.

« Encore à harceler ses sœurs ? » bougonna Raphaël.

« Elle a pris une photographie de Zacharie dans les vestiaires et en a fait des copies qu'elle a placardé partout. Y compris dans la salle des professeurs » lâcha le Protecteur du Paradis.

« Mais c'est diabolique ! » déclara Lucifer avec ravissement.

« Mébahiah n'a guère apprécié » ajouta l'Archange blond.

Intérieurement, Raphaël se promit de récompenser Rachel – il avait Mébahiah en horreur depuis leur jeunesse. Un bouquet d'aigremoines et de campanules, tiens. Ça voulait bien dire reconnaissance dans le langage des fleurs, non ?

« Bon point pour elle ! » gloussa Gabriel.

« Zacharie n'était pas seul sur la photographie » grinça Michel.

« De mieux en mieux ! » s'émut Lucifer. « Qui donc étaient les dommages collatéraux ? »

Michel fit glisser un bout de papier à son frère qui s'en empara.

« Oh là là, Virgile ? Il ne l'a certainement pas pris du bon côté… »

« En fait, je crois que c'est lui qui a volé les sous-vêtements de Rachel pour les accrocher dans les salles de classe. »

« La vache ! » commenta Gabriel, la figure écarlate, en regardant une photo. « Elle met des trucs pareils ? »

« Mais c'est complètement indécent » souffla Raphaël traumatisé. « Une incitation à la débauche ! »

« Suite à cet incident, de la sauce au piment tabasco a été versée dans le réservoir de la machine à café du foyer des garçons » poursuivit Michel. « Je vous laisse deviner qui était visé… »

« Ouch » grimaça Lucifer.

« Mais c'est un sacrilège ! » s'écria le guérisseur, choqué.

« Oyez l'accro à la caféine » ricana Gabriel, ce qui lui valut un regard noir de la part de son aîné immédiat.

« Suite à cela, le casier de Rachel a été piégé. Mais celle-ci étant occupée, elle a demandé à Naomi d'aller récupérer quelque chose qui s'y trouvait. »

« Naomi comme ton assistante ? » voulut s'assurer Gabriel.

« Mon assistante qui a très mal pris le fait de recevoir de la peinture caca d'oie sur son caraco blanc tout neuf » grinça Michel.

« On dirait que le conflit prend des proportions épiques ! » s'esclaffa Lucifer.

« Elle a fait quoi ? » interrogea avidement le Messager.

Michel avait l'air de vouloir se trouver n'importe où sauf là où il était actuellement.

« Elle s'est mis en tête que c'était Uriel qui avait posé la bombe à peinture, alors elle a profité de la pause-déjeuner pour… lui baisser le pantalon. »

Un instant de silence.

« Tu veux dire » fit Lucifer, « que toute la cafétéria a vu les fesses d'Uriel ? »

« C'est cela » avoua le Prince des Archanges, la figure toute rose.

Gabriel éclata de rire.

« Et ben Michou ! Je l'aime, ta secrétaire ! »

Raphaël avait tourné à une intéressante couleur cramoisie, chose d'autant plus remarquable car il ne rougissait pas facilement avec sa peau café au lait.

« Raph ? Tu veux de la Ventoline ? » s'inquiéta Lucifer.

Le guérisseur secoua la tête.

« Après cet incident » continua Michel en roulant le mot entre des guillemets, « Uriel a été demander l'aide du jumeau de Naomi… pour dissimuler le contenu de sa poubelle ménagère dans la chambre de la demoiselle. »

« Ouah ! C'est raide ! » s'écria Gabriel.

« Elle a compris très vite la responsabilité de son frère dans la chose, et elle a entrepris de le pourchasser à travers le campus avec un fusil de paintball, lequel était chargé à bloc, s'il vous plaît. »

« Beaucoup de dommages collatéraux ? » s'enquit Lucifer.

« …Métatron. Il sortait de sa salle de classe lorsqu'il s'est fait tirer dessus » laissa tomber le Prince des Archanges.

Un silence.

« Elle était de quelle couleur, la peinture ? » demanda Gabriel d'une petite voix.

« Rose fluo » lâcha Michel. « Et jaune canari. »

Le Messager tomba de sa chaise, terrassé par une crise de fou rire irrépressible. Lucifer ne faisait guère meilleure figure, plié en deux sous l'effet du manque d'air tellement il riait. Et à voir la tête de Raphaël, le guérisseur luttait de toutes ses forces pour ne pas les imiter.

« Oh putain c'est une perle ! » hoqueta l'Archange aux ailes noires. « Bon sang de Papa, si je n'étais pas voué au célibat, je te l'épouserais tout de suite, ta Naomi ! »

« C'est MON assistante » gronda le Protecteur, les plumes hérissées.

Raphaël émit un bruit curieux, comme s'il s'étranglait, et se cacha le visage dans les mains.

« Bref ! Vous vous imaginez bien que Métatron n'allait pas laisser passer ça, et il est allé se plaindre auprès de l'instance supérieure… »

« C'est-à-dire toi ? » lâcha Lucifer qui tentait désespérément de reprendre haleine.

« Et puisque l'une des responsables de ce désordre n'est autre que ma propre assistante, je me vois trop partie prenante pour juger l'affaire impartialement. Je sollicite donc votre avis. Comment dois-je punir cette bande de délurés ? »

Gabriel eut un sourire machiavélique.

« Je crois avoir une idée… »


« Tu peux répéter ? » s'écria Esper, incrédule.

« Je te jure ! » assura Ion. « Tiens, regarde, j'ai encore la carte. »

Sur ce, il tendit à son amant un petit rectangle de papier cartonné, sur lequel était inscrit d'une élégante écriture cursive : En hommage à votre inventivité et votre audace. N'hésitez pas à recommencer.

« J'ai toujours dit que Gabriel était fou » commenta le garçon aux ailes de mouette avec une admiration effarée.

« Fou peut-être » reconnut Ion, « mais en attendant, ses chocolats sont du tonnerre. »

Esper regarda avec une légère culpabilité la boîte qui avait accompagné la carte et trônait à présent sur la table de nuit d'Ion. Pour ce qui était de confectionner des sucreries, le quatrième Archange était un véritable artiste. Ses œuvres étaient immanquablement un rêve de gourmet et un cauchemar de régime.

« Il en a envoyé à tout le monde ? » interrogea-t-il par acquis de conscience.

« A Naomi, Uriel, Rachel, Virgile, et à Zacharie aussi pour avoir tout déclenché. Au fait, Rachel a reçu un petit supplément. Un très joli bouquet pour la remercier d'avoir fait chier sa Divine Garçitude, et devine qui l'a envoyé ? »

Le garçon aux ailes de mouette s'étouffa en lisant la réponse dans l'esprit de son amant.

« Si Virgile apprend ça, il va la tuer séance tenante » déclara-t-il.

« Je sais » soupira Ion. « Je peux te faire confiance pour garder le secret ? »

« Ça dépend » répondit Esper, ce qui lui valut un regard aigu.

« Ça dépend de quoi ? »

« De si tu m'embrasses pour sceller mes lèvres. »

Ion sourit et enlaça son compagnon.

« C'est tout ? Il n'y avait qu'à demander… »

Les baisers parfumés au chocolat et au praliné, il n'y avait décidément rien de mieux.