Tradition scolaire
« Mais qu'est-ce qu'elle fabrique ? » grinça Ion.
« Un peu de patience » le tança Naomi.
L'adolescent regarda sa jumelle de travers.
« Un peu de patience ? On se les gèle depuis un quart d'heure ! »
« Oh, c'est bon ! » râla la jeune fille. « Arrête d'en faire tout un drame, on a juste un peu de retard sur notre horaire. »
« Ouuuuuuuuuuuuh-hoooouuuuuuuu ! » hulula Rachel en se précipitant vers eux le plus rapidement possible – compte tenu de son accoutrement.
« Ah ben enfin ! » commenta Ion, toujours vexé.
« Désolé ! » s'excusa la blonde. « J'ai eu du mal avec ma coiffure… »
« Le résultat en vaut la peine » décréta Naomi avec un coup d'œil appréciateur. « Bon, nous sommes tous prêts ? En avant, ça va être chaud ! »
« Rosiel, que donnerais-tu à ce patient pour soulager ses migraines chroniques ? »
La fille plissa ses yeux rouges, perdue dans une intense réflexion.
« De l'aspirine ? » finit-elle par avancer.
« Mademoiselle, vous venez de tuer votre patient » lâcha platement l'Archange. « Qui peut dire pourquoi ? Oui, Jophiel ? »
« Le malade souffre de troubles de la coagulation » murmura la voisine de Rosiel, le teint écarlate.
« Exactement » appuya le guérisseur. « Et l'aspirine est un anticoagulant. Qu'il en prenne et il se videra de son sang à la prochaine coupure, ce qui ne lui plaira certainement guère. »
Ariel adorait suivre les cours de Raphaël. Plus elle s'intéressait à la physiologie de ses congénères, plus le sujet la captivait. Il y avait juste tellement de liens, de répercussions, d'interactions nécessaires pour faire fonctionner un organisme…
Ouaip, définitivement carabine et fière de l'être.
« Tant pis si c'est un chieur ! »
Oh non. Ariel grogna intérieurement alors que leur professeur focalisait son attention sur le brun à la mine insolente assis juste à côté d'elle.
« Sariel, qu'avions-nous dit concernant tes réflexions pour le moins irrespectueuses ? »
L'adolescent ouvrit la bouche, et Ariel sut qu'il allait répondre de manière encore plus insolente. Pourquoi je ne suis pas restée au lit ce matin ?
« ATTENTION LES YEUX ! »
En fait, elle devait être restée au lit. Yep, c'était ça. Elle était couchée et en plein rêve, c'était la seule raison pour laquelle elle verrait débouler dans l'amphithéâtre Uriel affublé d'un serre-tête orné de bois de cerf, d'un pagne en fourrure, et la peau peinturlurée de tatouages d'apparence tribale… bleu fluorescent.
Il y eut un instant de silence à couper au couteau.
« Oh, Père » gloussa Raphaël, « qu'avons donc nous là ? »
Uriel prit une pose d'une théâtralité consommée.
« A moi, mes fidèles servantes ! » déclama-t-il tragiquement.
Gail et Anaël se ruèrent aussitôt dans la pièce, faisant se décrocher la mâchoire des étudiants de sexe masculin. Comment auraient-ils pu réagir autrement, alors que l'apprentie Cupidon s'était travestie en danseuse du ventre, sans rien d'autre sur elle qu'un bikini pailleté, plusieurs bracelets et colliers de strass, ainsi qu'une jupe de gaze rose affreusement transparente avec une ceinture de strass ?
Pour sa part, Anaël arborait des bas résille, des talons aiguilles, de longs gants noirs lui remontant jusqu'aux épaules, un corset en cuir noir sur un tanga noir et brandissait une cravache d'un air menaçant.
« Tremblez, pécheurs » s'écria Gail en bondissant sur le bureau, « voici que la luxure vous plongera dans la damnation ! »
Ephraïm s'étrangla lorsqu'elle commença à onduler des hanches de manière tout à fait sensuelle.
« Je peux savoir ce que tu regardes, petit pervers ? » interrogea Anaël en venant s'asseoir sur le bureau de Sariel, lequel avait les yeux exorbités.
« Mesdemoiselles » intervint gentiment Raphaël, « un peu de compassion pour mes pauvres étudiants. »
Gail explosa de rire.
« Oh, regarde-les donc ! Qui veut que je fasse la danse des sept voiles ? »
« T'en as qu'un ! » répondit Mumiah – un grand garçon blond aux allures de Viking – avec effronterie.
L'apprentie Cupidon cligna de l'œil.
« Mais un bikini, ça s'enlève, tu sais… »
« Gail » protesta Raphaël, « pas d'exhibitionnisme au beau milieu de l'Académie. »
« AOUH ! »
« Heu, Anna, tu prends peut-être ton rôle trop à cœur » glissa Uriel en voyant l'ange aux ailes rouges agiter sa cravache sous le nez du pauvre Sariel qui verdissait de plus en plus.
« Allez, ma belle ! » s'écria Rosiel. « Fais-lui payer ses blagues perverses ! »
Raphaël se mordit l'intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire. Et dire qu'il s'était opposé à l'idée du perecent quand Lucifer avait proposé que les étudiants sur le point de passer les partiels permettant d'accéder aux études supérieures puissent se déguiser et faire les fous.
Du moment qu'ils ne cassaient rien.
« Non mais tu arrives à le croire ! » s'énerva Naomi. « Le culot de cette pouffiasse ! »
« Tu t'attendais peut-être à ce que Sa Divine Garçitude ne nous vire pas de sa classe dès qu'on y serait entrés ? » interrogea Ion d'un ton blasé – ce qui détonnait furieusement avec sa tenue, laquelle se composait d'un nez rouge clignotant, d'une perruque afro vert citron, d'un slip à petits cœurs, d'une cravate brodée de nounours et de chaussures trop grandes d'au moins deux tailles.
« C'est vrai que ça aurait été un miracle » commenta Rachel, revêtue d'une combinaison de latex rouge pétant avec des zébrures canari, ses cheveux blonds artistiquement coiffés en fontange et un loup de satin rouge orné de dentelle sur les yeux.
La brune grimaça et remonta son masque de plongée sur son front.
« Putain, j'ai la migraine, maintenant » gémit-elle en se posant une main sur les yeux.
« Desserre la courroie » suggéra son jumeau avec gentillesse.
« Non, ça ira. Mais qu'est-ce qu'il peut faire froid ! »
« Ben, vu ta tenue… »
Naomi était tout bonnement méconnaissable : elle avait des palmes orange fluo aux pieds, assortis aux flotteurs passés à ses bras, une grosse bouée à tête de canard autour de la taille, un bonnet de bain dont les rayures orange et rose juraient superbement ensemble et le maillot de bain une-pièce le plus hideux qu'on puisse imaginer, décoré de bégonias d'un jaune criard.
« Mais qui voilà » lança une voix railleuse, « décidément, Naomi, tu te surpasses dans le mauvais goût. Enfin, c'est ta spécialité, pas vrai ? »
Le trio se tourna dans la direction de la voix. Trois paires d'yeux s'écarquillèrent.
« Et ben » ronronna Naomi avec un sourire tout à fait maléfique, « tu nous as caché des choses, on dirait. »
« Je t'emmerde » répliqua Virgile, ses joues s'empourprant à la vitesse de la lumière.
« Si Gail te voit comme ça, tu vas devenir sa nouvelle poupée ! » annonça Rachel, l'air ravi.
L'adolescent fit la grimace. Seulement, l'effet ne fut pas très intimidant, ce pour la raison qu'il portait une robe. Rose. Avec beaucoup de dentelles, rubans et froufrous. Accompagnée par un serre-tête orné d'un gros nœud rose. Et complété par des ballerines roses avec des collants blancs.
En résumé, la tenue parfaite pour une sweet lolita.
« Tu ne devrais pas être avec Zacharie ? » s'étonna Ion en glissant une main sous sa perruque pour se gratter le crâne.
Virgile pinça les lèvres.
« Il est en train de s'engueuler avec Bartholomé, soi-disant parce qu'il aurait mis de travers le faux postérieur de cet empaffé en le bousculant. »
« C'est plutôt approprié » glissa Rachel, « un faux postérieur pour un faux cul… »
« T'en as traumatisé combien, dans ton attirail ? » lança Naomi.
L'adolescent prit une mine innocente et battit des cils.
« Oh, je ne sais pas… Est-ce que faire s'évanouir Douma, ça compte ? »
« Putain, mais t'es un maître, toi ! » s'extasia l'autre garçon.
Virgile s'efforça de ne pas paraître trop content de lui.
« Bon, on continue le tour ? »
« Michel, il faudra demander à Nisroc de remplacer la table qu'il a cassé en sautant dessus » annonça Raphaël.
Le Prince des Archanges fit la grimace.
« D'autres dégâts ? » s'enquit-il en priant pour que la réponse soit négative.
Son cadet lui adressa un sourire rempli de dents immaculées.
« Zacharie et Bartholomé se sont volés dans les plumes. Bilan : un œil au beurre noir pour le premier et un poignet foulé pour le deuxième. Les lavabos de la salle d'art ont été bouchés par les confettis, et on a lancé de la peinture dans le couloir de l'aile scientifique. Le genre qui ne part pas facilement. »
Michel avait l'air d'avoir mordu dans un citron.
« C'est tout ? »
Raphaël prit un air candide – Michel détestait ce genre d'expression, parce que c'était immanquablement celle qu'arboraient Lucifer et Gabriel après avoir commis une bêtise faramineuse.
« Si j'étais vache, je mentionnerais le fait qu'au moins une douzaine d'étudiants ne passant pas leurs partiels ont décidé de faire les zoufs également. »
« Merde… Qu'est-ce qu'ils ont foutu, ceux-là ? »
« Oh, ils se sont fait remonter les brettelles pour avoir répandu de la farine un peu partout, mais sans plus. »
L'Archange blond poussa un soupir.
« Au moins, personne n'a utilisé le matériel de la classe de chimie pour fabriquer une bombe puante géante » se consola-t-il.
Son cadet le dévisagea.
« Si l'an prochain, c'est le cas, j'en rejette entièrement la faute sur toi » décréta-il.
En hommage à cette exquise tradition qu'est le Pere Cent :)
