Dix ans avant dix ans après

« Zacharie, tu prévois de réviser combien de temps ? »

« A peu près une heure et demie… Je ne pense pas pouvoir faire plus. »

« Ah, c'est bon. J'aurais le temps de préparer le dîner tranquillement. Ce soir, c'est salade de concombres. »

« Oh, chouette… »

Le jeune Séraphin sourit à son gardien avant de monter dans sa chambre.

Dix ans avant, dix ans après

Nous serons tellement changés

Peut-être qu'on ne se reconnaîtra pas

En se rappelant cette époque-là

Assis en tailleur sur son lit, Zacharie terminait de ranger les photographies contenues dans un de ses albums.

La photographie, c'était un peu son passe-temps, en dehors de ranger ses affaires et celles des autres.

Ce qu'il trouvait amusant, surtout, c'était de comparer l'époque où les photos avaient été prises et l'époque actuelle.

Qu'est-ce donc qu'on pensera

Qu'est-ce donc qu'on dira

En se souvenant de ce qu'on était

Dix ans avant, dix ans après

Et une autre chose qui l'amusait beaucoup, c'était de comparer l'époque actuelle au futur.

Oh, il ne détenait pas le pouvoir des prophètes. En revanche, il avait un cerveau habitué à faire des spéculations sur tout et n'importe quoi.

Alors pourquoi pas sur le devenir de ses camarades de classe ?

Toi, tu auras mûri ou pas

Tu seras peut-être toujours bête comme tes pieds

On t'aime quand même malgré ça

Surtout ne change jamais

Virgile, c'était tout tracé. Carrière de soldat, fidèle à son béguin ridicule, éternel suiveur et toujours avec son caractère mi-explosif mi-coincé.

Fidèle comme un bon chien, immuable comme un roc. Un bon point de repère.

Dans un monde en perpétuelle évolution, c'était rassurant de retrouver des éléments familiers.

Toi, ton amour n'aura pas voulu passer

Et lorsque vous vous reverrez

Tu lui diras des mots doux gentiment

Et elle t'écoutera en rougissant

Uriel et Anaël. Eux alors… Zacharie sentit les commissures de ses lèvres se retrousser.

Anaël pouvait bien minauder et jouer la vierge effarouchée, avec le temps, le feu finirait bien par faire fondre la glace, c'était sûr et certain.

Ce jour-là, il ne se priverait pas de la charrier en lui rappelant qu'elle avait complètement flippé au début quand elle avait compris qu'Uriel avait totalement flashé sur elle.

Toi, tu n'auras pas perdu ta gaieté

Mais tu auras arrêté de t'amuser

Parce qu'alors tu auras compris

Que ce n'est pas toujours possible dans la vie

Rachel, elle avait encore besoin de mûrir. Pour l'instant, c'était encore une vraie commère, préoccupée surtout par le dernier rouge à lèvres et qui avait couché avec qui.

Dans la plupart de ces cas, la vie se chargeait toute seule de remettre les pendules à l'heure. Il fallait prendre des responsabilités tôt ou tard – à plus forte raison quand on était un ange – et on devenait mature presque sans en avoir conscience.

Elle avait un solide sens de ce qu'il fallait faire. Elle pousserait bien.

Toi, les choses auront empiré

Ou embelli on ne sais pas

Parce que certains restent bloqués

Au stade où la tristesse n'existe pas

Gail, elle ne mûrirait pas. C'était une certitude.

Elle croirait toujours aux lendemains qui chantent, à la bonté innée des autres, aux licornes qui vomissent des papillons et chient des arc-en-ciels. Elle serait éternellement une rêveuse incorrigible.

Bon, d'un autre côté, elle était un Chérubin, qui plus est un futur Cupidon. Chez eux, l'optimisme était génétique.

Toi, tu te seras enfoncée

La politique c'est un marais

C'est sale et tout le monde le sait

Espérons que tu vas surnager

Naomi, elle poursuivrait sa carrière politique. Mine de rien, bosser à mi-temps comme secrétaire pour un Archange ça constituait un sacré tremplin.

Elle était faite pour les intrigues comme un oiseau pour voler. Probablement, ça allait croître et embellir. Elle était manipulatrice comme pas deux, ne rechignait pas à se salir les mains et n'aimait rien tant qu'avoir de l'influence.

Ce qu'elle en ferait, on verrait bien. Mais Zacharie savait qu'il n'y avait rien de plus dangereux qu'un politicien avec des convictions. Impossible de leur faire changer d'avis.

Toi, tu auras peut-être coulé

La vie est moche pour ceux comme toi

C'est moche de se faire réveiller

Et tu voudrais que ce ne soit pas comme ça

Ion, il allait en prendre plein la figure, le pauvre. Au contraire de Gail, son optimisme n'était pas du genre à tenir, surtout face au monde réel.

Il allait probablement devenir cynique, un poil pessimiste sur les bords. Toujours prêt à faire ce qu'il fallait faire, mais sans vraiment y croire. Ne voyant plus que les sacrifices et pas les bonnes conséquences.

Triste destin. La vie n'était pas tendre avec les doux rêveurs, surtout lorsque ceux-ci étaient intelligents. Pour être heureux, ou il fallait être idiot, ou il fallait se cloîtrer dans une tour d'ivoire.

Et moi qui serais toujours à chier

Toujours à soûler les pauvres gars

Mais c'est à prendre ou à laisser

Et puis je m'aime comme ça

Lui, il ne se faisait pas d'illusion. Il n'était pas quelqu'un de gentil. Version masculine de cette chère Naomi, quoi.

Mais contrairement à elle, il ne sentait pas franchement ambitieux. L'important, c'était que le travail soit fait, et le mieux possible pour éviter d'avoir à repasser dessus. Cerise sur la chantilly, ça vous valait également d'être admiré pour vos efforts… Une fois tous les trente-six du mois.

Il savait qui il était, il savait qu'il était incurable, et donc fin de l'histoire. Il n'aimait pas se casser la tête, il appréciait la tranquillité. Pourquoi donc s'épuiser à changer le cours des choses ?

Dix ans avant, dix ans après

De temps en temps on se retrouvera

On évoquera les années qui ont passé

Avec émotion on se souviendra

« Zacharie ! C'est prêt ! »

« Oui, j'arrive ! »

Le jeune homme referma l'album et alla le ranger dans la bibliothèque.

De temps en temps, il aimait bien se rappeler le passé. Avant de retourner au présent et aux questions urgentes.

Le passé, c'était le passé. La vie, c'était du présent.

Et on soupirera

Et on rira

En se rappelant ce qu'on était

Ce qu'on pensait qu'on deviendrait

Dix ans avant, dix ans après.