Partiels

« Tout va comme tu veux ? » interrogea prudemment Ion.

Naomi leva le nez de son classeur et lui lança un regard plus noir encore que du charbon.

« A ton avis ? » grinça-t-elle, la grâce crépitant sous l'effet du stress.

Son jumeau eut une grimace de compassion.

« Ce soir, je nous fais des pâtes. Tu prends quoi comme assaisonnement ? »

La jeune fille se replongea dans son cours.

« Sauce bolognaise. Et ne lésine pas sur les oignons » exigea-t-elle.

Le garçon fit une petite courbette et entreprit de s'éclipser en direction de la cuisine.

Quand elle était sur les nerfs, Naomi avait la manie curieuse de se jeter sur les oignons. Une fois, elle avait été jusqu'à croquer dans les bulbes sans prendre la peine de les éplucher. A cette occasion, elle avait subi le contrecoup de plein fouet, et Ion avait été contraint de dormir dans le salon pour échapper à l'odeur. Mine de rien, ça vous débouchait sacrément les intestins, ces trucs.

Enfin, il pouvait la comprendre. Avec les partiels… Surtout que selon la rumeur, seuls les dix mieux notés au concours du Management pouvaient espérer décrocher un job dans la branche, le reste des étudiants se voyant obligés de se reconvertir. On pouvait bien parler de motivation, là.

Ion avait essayé de réviser, lui aussi. Mais plus la date fatidique approchait, moins il arrivait à se concentrer. Rien à faire, son cerveau bloquait comme un mécanisme grippé. Il avait toujours eu du mal avec les situations tendues.

Heureusement, il restait les travaux ménagers. Quand il était nerveux, Ion devenait l'employé de maison parfait. S'occuper les mains, ça lui permettait de se relaxer. Pour sa part, Naomi se rabattait sur les oignons… et le café glacé qu'elle consommait en quantités effarantes.

Ion poussa un soupir en considérant le bulbe qu'il tenait dans sa main.

« Je hais les examens » déclara-t-il.

Et sur ce, il entreprit de peler et hacher sans pitié le malheureux oignon.


« Zacharie ? Chéri, tu te sens mal ? »

Le jeune Séraphin était couché à plat dos sur le parquet de sa chambre, les yeux fermés, les mains posées sur le ventre.

« Je me concentre » répondit-il, sourcils froncés.

Zachriel se gratta pensivement le nez.

« Je vois… En cas de stress, tu connais ma méthode ? »

« Han-han. »

« Bon, je vais te laisser alors. »

Zacharie expira profondément tandis que son gardien refermait la porte de la chambre. Inspirer, expirer, se focaliser sur ces deux actions. Mine de rien, on n'avait pas idée de l'efficacité de la chose pour relâcher la tension. Vive Zachriel de la lui avoir apprise.

Avec les partiels demain, il ne pouvait pas se permettre de paniquer bêtement et de tout gâcher à cause de ça.


« Voyons voir » marmonnait Anaël.

Sur la table devant elle s'étalait les affaires qu'elle comptait mettre dans sa sacoche. Des pistaches – pour se donner un petit coup de fouet. Des mouchoirs – pour les taches. Des cartouches d'encre – pour les pannes sèches. Une bouteille d'eau – si jamais il faisait chaud. Sa carte d'étudiante – à présenter obligatoirement pour ne pas se faire refouler à l'entrée, ça lui aurait fait mal. Et le plus important, la convocation qui attestait que oui, elle avait tout à fait le droit de passer cet examen.

Ça, elle le prendrait. Là où c'était plus épineux à déterminer, c'était pour le cas du petit porte-clefs velu qu'elle contemplait. Ce n'était rien de reconnaissable, juste un pompon de fourrure bleue qu'elle utilisait le plus souvent comme antistress.

Est-ce que je le prends ou pas ?

Ça risquait de ne pas plaire aux examinateurs, il était indiqué clairement dans la feuille de consignes de n'apporter que le strict nécessaire. Mais d'un autre côté, le pompon lui était nécessaire pour faire redescendre sa tension. Un ange stressé, ça projetait des étincelles et Anaël ne pensait pas que les surveillants aimeraient avoir les plumes hérissées par l'électricité statique.

Elle pesa le pour et le contre durant quelques minutes.

« Bon » finit-elle par se décider.

Elle s'empara du pompon et le glissa dans la poche intérieure de sa sacoche.

Si les examinateurs râlaient, elle leur dirait à quoi servait le machin, et s'ils voulaient qu'elle le range, et bien elle le ferait. Mais au moins, elle serait fixée.


Le matin des partiels, l'ambiance était littéralement électrique, des étincelles volant dans tous les sens, ricochant sur les murs et se cognant au plafond.

« Toi, je ne sais pas » glissa Virgile, « mais j'ai un peu de mal à respirer. »

Uriel considéra la foule d'élèves qui les entourait.

« C'est l'atmosphère » décréta-il. « Un peu oppressant, il faut le reconnaître. »

Son comparse souffla par la bouche et s'éventa de la main – quand la grâce d'un ange produisait des étincelles, c'était parce qu'elle chauffait. Avec une bonne centaine de jeunes surexcités réunis dans la même salle, on obtenait une température presque tropicale. Si les anges avaient pu transpirer, l'humidité aurait transformé les lieux en forêt équatoriale.

Uriel ne put s'empêcher de sourire en imaginant tous les candidats à moitié transformés en arbre, des brindilles leur sortant des oreilles et des racines, les doigts s'allongeant pour devenir des branches et les pieds prenant l'apparence de racines avant de s'enfoncer dans le sol.

Si nous étions tous des arbres, Josué serait sans doute notre pire terreur.

« Nerveux ? » interrogea Virgile en s'apercevant que son vis-à-vis souriait.

« Bof. Et toi ? »

Virgile plissa le front.

« Non. C'est toujours juste avant le grand évènement que je me sens malade. »

« Tu me fais penser à ce que Lucifer a dit, une fois » commenta l'ange aux ailes vertes. « Selon lui, le meilleur moment quand on fait l'amour, c'est lorsqu'on monte l'escalier. En d'autres termes, juste avant la chose elle-même. »

L'ange aux ailes grises fit la moue.

« Peut-être » admit-il.

« Tu es malade modérément, ou bien malade au point de perdre tous tes moyens ? » s'enquit Uriel.

« Aux dires d'Haziel, je suis au summum de mes facultés mentales lorsqu'on me met la pression » avoua modestement son interlocuteur.

Uriel haussa les sourcils mais avant qu'il ait pu émettre une remarque, un coup de gong résonna dans toute la salle.

« Messieurs et Mesdemoiselles » annonça Mébahiah qui venait de faire son apparition, « il est temps de rejoindre vos salles d'examen. »

Virgile sentit son estomac faire un triple nœud.


Rachel tripotait nerveusement sa bague – un joli accessoire, un petit papillon aux ailes de quatre couleurs différentes monté sur un anneau d'or tout fin.

Autour d'elle, le reste des candidats n'en menait pas large. Elle pouvait sentir leurs grâces vrombir nerveusement. Elle-même ne faisait pas meilleure figure, à vrai dire.

Elle se lissa machinalement une aile pour aplatir les plumes qui gonflaient, espérant se calmer.

Sur la table, une feuille de papier était posée devant elle, la partie imprimée retournée contre le bois.

Un tintement de cloche d'argent se fit entendre.

« Retournez vos sujets » ordonna le surveillant, un ange aux ailes et aux yeux de la couleur de l'ambre. « Vous avez six heures. »

Des froissements de papier qu'on manipule se firent entendre. Rachel prit une grande inspiration, retourna sa feuille et lut ce qui y était inscrit.

EXAMEN : Histoire de la Création

SUJET : Les Sept Cieux, de leur construction à nos jours.

La jeune fille se mordit la lèvre pour ne pas laisser échapper un juron retentissant.

Putain c'est juste ce que j'ai pas révisé !

La loi de Murphy avait encore frappé.

La malédiction des examens : c'est pile la partie du cours sur laquelle vous avez fait l'impasse qui tombe... Exemple moi, qui ai prié pour ne pas devoir me taper Maupassant à mon oral de français du bac. Devinez à quoi j'ai eu droit !