Baignade
Naomi ne put retenir un cri lorsqu'elle mit le pied dans l'eau.
« Bon sang de Père ! C'est glacé ! »
« C'est juste une impression » décréta Anaël, dont seule la tête dépassait du liquide. « Plus il fait chaud, plus tu trouves l'eau froide. »
« Ça, c'est sûr qu'il fait chaud » gémit Rachel.
En raison de son climat de type méditerranéen, les beaux jours du Quatrième Ciel s'avéraient d'une chaleur étouffante. Par conséquent, tous ses habitants se calfeutraient chez eux avec les rideaux fermés ou bien partaient dans un Ciel plus frais.
Mais Anaël avait eu une idée pour le moins attrayante, celle d'aller se rafraîchir dans une rivière coulant à quelque distance de la Nouvelle Jérusalem, cinq à six kilomètres à vol d'ange. Le cours d'eau étant sous le couvert des arbres, il n'y avait pas grand risque qu'un malotru porte atteinte à la pudeur des baigneuses.
Et voilà comment quatre demoiselles s'étaient retrouvées à barboter ou à paresser sur la rive par une journée particulièrement chaude. Le type de chaleur qui fait directement passer un glaçon de l'état solide à l'état vaporeux.
« Tu es sûre de ne pas vouloir te tremper ? » interrogea l'ange aux ailes rouges.
« Non » répondit Rachel. « Je n'ai plus de force, il fait trop lourd. »
« On se croirait dans la partie aride du Deuxième Ciel » commenta Gail. « Je t'avais dit que j'étais allée là-bas ? »
« Pourquoi faire ? » frissonna Naomi qui était entrée dans l'eau jusqu'aux chevilles et hésitait franchement à aller plus loin.
« Oh, c'était à cause du protégé du frère du petit ami de ma cousine, il lui fallait une nounou pour la soirée, alors c'est moi qui m'y suis collée. Dans la famille, il faut se serrer les coudes, pas vrai ? »
Techniquement, songea Naomi, le gamin n'était pas de la famille immédiate de Gail. Du moins, pas encore, si la cousine voulait épouser son petit copain… Mais les sagas familiales des Chérubins, c'était toujours compliqué. En fait, le dialecte de leur chœur détenait le record de termes décrivant les liens familiaux – pas seulement frère, sœur et Père, mais également cousin, grand-parent et oncle et tante. Autant de mots intraduisibles en énochien classique.
« Parce qu'il y a des gens qui vivent là-bas ?! » s'écria la blonde, incrédule.
« Hé, il en faut pour tous les goûts ! Pourquoi existe-il neuf chœurs et sept cieux ? On a besoin de la diversité. »
« D'après Michel » déclara Naomi, occupée à s'asperger les jambes d'eau froide pour tenter de s'habituer à la température, « chaque chœur et chaque ciel est supposé refléter un aspect de Père. »
« C'est vrai ? » interrogea Anaël, intéressée.
La brune plissa les sourcils.
« Je ne sais pas… Il n'y a que les Archanges pour comprendre la nature du Créateur. Et encore, pas entièrement. »
« Pitié, pas de considérations théologiques » supplia Rachel. « Pas quand j'ai de la guimauve à la place du cerveau ! »
« Ma pauvre choute ! » s'apitoya l'apprentie Cupidon. « Tu veux un massage ? »
La blonde la considéra d'un œil embrumé par la chaleur mais restant méfiant.
« Tu n'en profites pas pour me tripoter » gronda-t-elle.
C'était de notoriété publique, Gail avait les mains baladeuses, et elle avait tendance à flirter avec tout ce qui bougeait. L'amour sans limites ni distinction, c'était la devise des Cupidons, et elle l'appliquait avec enthousiasme.
« Je ne tripote jamais » se récria vertueusement l'ange aux ailes roses. « Je caresse ! »
Ce disant, elle commença à pétrir le corps de la blonde. Celle-ci émit un grognement d'extase.
« Oh, Père, on t'a dit que tu avais des doigts en or ? »
« J'aurais peut-être dû apporter ma lotion à la noix de macadamia » lança l'apprentie Cupidon. « Elle me fait un bien fou au teint, je ne te dis que ça ! »
« Ah ! Oh, c'est froid » gémit Naomi, les dents serrées, de l'eau jusqu'à la poitrine – et Père savait que les tétons étaient une zone atrocement sensibles.
Anaël poussa un éclat de rire et se renversa sur le dos, submergeant totalement ses ailes rouges dans l'eau verte.
« Tu va t'habituer ! » lança-t-elle en battant le liquide de ses jambes, projetant des vaguelettes en direction de sa sœur qui laissa échapper un cri de protestation.
« Tu l'aurais cru » glissa Gail, « que Naomi pouvait avoir la voix aussi haut perchée ? »
Rachel ne put s'empêcher de glousser.
« Encore heureux qu'il n'y ait que nous pour l'entendre… »
L'apprentie Cupidon se figea aussitôt.
« Dis pas ça ! Tu veux attirer le mauvais sort ? »
La blonde fronça les sourcils.
« Comment ça ? »
L'ange aux ailes roses fit le signe des cornes.
« Oy veh ! » gémit-elle. « Maintenant, tu peux être sûre que quelqu'un va venir nous voir toutes nues, si ce n'est pas déjà fait ! »
« Oh, arrête ! » protesta sa camarade. « D'abord, on n'est pas nues… »
« Mais on porte juste nos culottes ! »
« Donc, on n'est pas totalement nues ! Et puis, si quelqu'un venait, on sentirait sa grâce ! Tu sens quelqu'un, là ? »
Gail coucha les ailes.
« Non… »
« Tu vois ! Allez, ne t'inquiètes plus, ça ne te va pas au teint. »
L'apprentie Cupidon reprit son massage, mais ses épaules ne perdirent pas leur tension.
« Je commence à me sentir honteux » avoua tout-à-trac Ezekiel, les pommettes écarlates et les yeux fixés sur la poitrine de Naomi.
« Permets-moi de te rappeler que je ne t'ai aucunement forcé à venir » glissa perfidement Zacharie sans lâcher du regard sa proie favorite – Père, la jolie chute de reins qu'avait Gail…
« Tu es sûr qu'il marche, ton sort ? » souffla Virgile en remuant nerveusement les ailes.
Le Séraphin roula des yeux.
« Tu ne crois pas qu'elles auraient déjà hurlé au voyeur si le sort avait foiré ? »
Mouché, son acolyte se tut.
« Je me sens réellement honteux » insista Ezekiel, qui rougissait de plus en plus.
Zacharie lui jeta un regard aigu.
« C'est drôle, mais ton entrejambe me dit exactement le contraire. »
Le jeune homme baissa ses yeux bleus sur la petite bosse qui tendait le tissu de son pantalon.
« Oh ! » lâcha-t-il, son teint semblable à celui d'un homard ébouillanté.
Virgile ricana.
« Mais c'est qu'il réagit vite, celui-là… Tu comptes t'occuper de ça tout seul ou bien ? »
« Je vais sur mes dix-huit ans » répliqua Ezekiel de son ton le plus digne. « Je pense savoir me prendre en main sans aide. »
Zacharie haussa les sourcils.
« Eh, pas mal, l'expression. Je ne la connaissais pas… »
Virgile haussa les épaules.
« C'est en passe de devenir l'expression officielle pour ça. Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Se branler, ça fait craspec, se toucher, c'est trop flou, et se masturber, c'est trop laborantin. »
Le Séraphin ne répondit pas et reporta à nouveau son attention sur Gail, mais intérieurement, il se sentait plutôt d'accord avec Virgile. Même s'il était hors de question qu'il l'admette.
