Fête de la musique
Uriel tenta machinalement de s'aplatir les plumes. Pourquoi donc ne voulaient-elles pas rester en place ? Avec tout le mal qu'il s'était donné pour ne pas avoir l'air d'un mendiant !
Du calme. C'est seulement le gardien d'Anaël, pas un Léviathan.
Quoique… il n'aurait pas juré que le type n'avait pas la ferme intention de le bouffer tout cru. Les Principautés étaient connues pour leur instinct protecteur, légendaire quand un de leurs proches était concerné…
Il inspira un grand coup, leva le poing et frappa trois coups à la porte.
Celle-ci s'ouvrit sur un homme arborant barbichette et le considérant avec une mine indéchiffrable. Uriel lui adressa son sourire le plus aimable pour ne pas se faire descendre illico.
« Alors c'est toi, le jeune homme qui a donné rendez-vous à ma protégée ? » interrogea le type.
« Je pense que oui, monsieur » répondit l'adolescent en sentant sa grâce tournoyer comme une toupie folle – du calme !
L'homme le lorgna de bas en haut avant d'appeler en tournant la tête :
« ANNA ! Devine donc qui est là ! »
Des bruits de pas résonnèrent dans le corridor et Anaël… apparut, il n'y avait pas d'autre terme. Ce n'était pas une fille qu'Uriel avait devant lui, c'était une apparition en chemisier de velours et jupe pailletée, le teint lumineux et les yeux étincelants. Et est-ce que c'était du gloss qu'il voyait briller sur sa bouche ?
« Salut » lâcha-t-elle.
« Salut » croassa-t-il. « Tu es prête ? »
Elle hocha la tête et sortit sur le perron.
« Bon » commenta l'homme, lequel semblait hésiter entre la fierté et la suspicion, « je présume que tu sais ce qui t'arrivera si tu ne me ramènes pas cette jeune demoiselle indemne ? »
La demoiselle en question roula des yeux. Les plumes du garçon bouffèrent légèrement.
« Monsieur, s'il arrive quoi que ce soit à votre protégée alors qu'elle se trouve sous ma responsabilité, j'irais chercher une pelle pour que vous m'assommiez avec » déclara-t-il en toute sincérité.
Les yeux vert clair de l'homme s'écarquillèrent et un grand sourire apparut sur son visage.
« Et bien, on dirait que je peux dormir sur mes deux oreilles ! Passez une bonne soirée, d'accord ? »
Sur un dernier clin d'œil, il referma la porte tandis que les deux adolescents se mettaient en chemin.
Traditionnellement, la fête de la Musique avait lieu dans le quartier résidentiel de la Jérusalem céleste. Et traditionnellement, il y avait vraiment beaucoup de monde.
Cette fois-là encore, ce fut le cas. Pour la plupart, les badauds étaient relativement jeunes – pour les standards angéliques, ça signifiait moins de neuf mille ans – mais il y avait aussi des anges pleinement mûrs. Quelques nouveau-nés assistaient aussi à l'évènement, perchés sur les épaules de leurs gardiens ou leur tenant la main pour ne pas se perdre.
« Quelle foule ! Pour un peu, on étoufferait » pesta la jeune fille.
« Tu veux te balader un peu ? » proposa Uriel. « Parce que sinon, j'ai une surprise pour toi… »
Anaël hésita un petit instant.
« J'ai envie de voir ce qu'il y a. Ta surprise peut attendre ? »
Le garçon regarda sa montre.
« Je dirais qu'on a grosso modo deux heures devant nous… Tu veux entendre un groupe en particulier ? »
« Non, non, juste profiter de ceux qui sont là. Hé, c'est quoi ça ? »
Si un humain avait entendu le morceau qui résonnait dans l'air, il l'aurait décrit comme de la pop jouée au xylophone et à la contrebasse. En tout cas, le morceau plaisait aux résidents de la ville, étant donné l'attroupement autour de l'estrade où se tenait le groupe.
« Heu, attends… J'y suis ! C'est le groupe Troisième Ciel. Une bande de Dominations. Plutôt sympa, mais perso, ils sont un peu assommants. Tu en dis quoi ? »
L'adolescente fit la moue.
« Un rien trop gentillet pour moi. Ça me plairait plus avec du swing en sup'. »
« On peut aller écouter le groupe Le Fléau de Dieu, ils donnent à fond dans le trash métal. Par contre, faut pas s'approcher des baffles parce qu'ils te mettent vraiment la sono au maximum. »
« Nan merci, j'aime mes tympans. Ils font quoi par là ? »
S'engageant dans une avenue perpendiculaire au boulevard où ils se trouvaient, les jeunes gens découvrirent un spectacle inattendu.
« Dis donc, c'est pas sensé être la fête de la Musique et pas celle de la Danse ? »
Uriel agita les ailes.
« Tant que ça se fait en musique, je te parie que les bals sont autorisés. »
D'après leurs costumes – qu'un observateur humain aurait jugé d'influence arabique – et leurs coiffures, les musiciens-danseurs appartenaient au chœur des Principautés. Scintillante dans son vêtement couvert de strass, une longue fille brune faisait tournoyer autour de son corps des écharpes mauves, tandis que deux garçons en djellaba jouaient respectivement du tambour et du violon.
« C'est une danse traditionnelle » déclara Anaël qui reconnaissait les pas.
« C'est pas supposé raconter une histoire ? » s'enquit son compagnon.
« Si. Tu vois la façon dont elle se déplace ? La manière qu'elle a de bouger les bras ? C'est le bannissement des Léviathans qu'elle nous montre. Regarde bien. »
Le jeune homme se dandina, vaguement mal à l'aise. Le costume de danse de la brune ne cachait pas franchement grand-chose… et Père, qu'est-ce qu'elle était bien foutue. Peut-être un peu trop ronde au niveau des hanches mais sinon… Mais à quoi il pensait, là ?
Sentant la grâce du garçon se tortiller dans tous les sens, l'ange aux ailes rouges eut pitié de lui.
« On bouge ? Les traditions, c'est pas franchement ce que je préfère. »
« Tiens, je ne l'aurais jamais cru » glissa malicieusement Uriel tandis qu'ils s'éloignaient.
« Je le crois pas ! » s'extasia Anaël. « Comment tu as réussi ce coup-là ? Normalement, toutes les places de restau sont prises par les mêmes chaque année ! »
« J'ai mes moyens » répondit modestement Uriel.
Pas question d'avouer qu'il avait été menacer quelqu'un pour qu'il lui donne la réservation…
L'adolescente s'installa sur sa chaise, souriant jusqu'aux oreilles. La table était située en plein air, et en face se trouvait une énième estrade, encore vide pour l'instant.
« Le bar est à l'intérieur. Je te prends quoi ? »
« Prends-nous une bouteille de cidre. »
« Vos désirs sont des ordres, mademoiselle ! »
Anaël rigola sous cape lorsque l'adolescent lui adressa une petite courbette avant de s'éloigner. Sérieusement, qui faisait encore ça ?
Le ciel tournait au bleu foncé, signe de l'heure avancée. L'air sentait l'alcool et l'excitation, avec un soupçon de friture – les beignets constituaient une part incontournable de ce genre d'évènements. Et un léger relent de caramel, mélangé avec du ketchup. En résumé, la soirée était belle.
« Mademoiselle est servie ! »
« Merci infiniment, jeune homme » plaisanta l'adolescente pendant qu'Uriel versait le cidre dans leurs verres respectifs. « Que puis-je vous offrir en pourboire ? »
« Un baiser me suffirait » lâcha le garçon, le ton léger mais le regard sérieux.
Prise au dépourvu, la jeune fille sentit ses pommettes rosir. Histoire de retrouver une contenance, elle s'empara de son verre et le vida presque d'un seul coup.
« Houlà ! Attention à ne pas t'étrangler » s'inquiéta l'ange à la peau sombre.
« C'est bon » assura-t-elle. « Je contrôle. »
Des cris se firent entendre près de l'estrade. Uriel sourit lorsque les yeux d'Anaël s'écarquillèrent à la vue de ce qui provoquait autant d'agitation.
« Oh Père… C'est bien le groupe Svarga Loka ? »
« Alors, elle te plaît, ma surprise ? » interrogea le jeune homme.
Anaël ne répondit pas, mais l'expression extatique qui s'épanouissait sur son visage traduisait bien assez ce qu'elle pensait.
Imposer un couvre-feu à une jeune fille de dix-sept ans et quelque, c'était absolument grotesque. Quel jeune digne de ce nom respectait encore la consigne de rentrer avant minuit ?
Il y avait Anna.
Uriel fit de son mieux pour empêcher sa frustration de transparaître dans sa voix.
« Bon, ben… J'espère que la soirée t'a plu. »
« Pour ça, tu peux en être sûr » déclara l'ange aux ailes rouges, à quelques mètres seulement de chez elle.
Elle souriait et l'estomac du garçon s'amusa à se prendre pour un yo-yo. Comment cette fille pouvait-elle lui faire un tel effet rien qu'en dévoilant ses dents ? Mystère de la nature.
« Uriel ? »
« Quoi ? »
La jeune fille parut hésiter, se mordit la lèvre, tourna sans prévenir au rouge brique et lui prit le visage entre les mains pour l'embrasser. Juste à côté de la bouche.
Ce fut comme un volcan entrait en éruption dans les entrailles d'Uriel.
Anaël recula, toujours écarlate.
« Pourboire » lâcha-t-elle.
Et elle tourna les talons, s'enfuyant presque jusque chez elle et claquant la porte comme si tous les Léviathans du Purgatoire étaient à ses trousses.
Resté là où il se tenait, Uriel sentit un grand sourire stupide apparaître sur son visage.
Elle m'a embrassée !
Et d'un seul coup, tout allait on ne peut mieux dans l'Univers.
