Sortie culturelle

« Je croyais que l'art moderne, ce n'était pas ta tasse de thé » glissa Nathaniel.

Naomi agita les ailes.

« Ça ne l'est pas du tout » reconnut-elle avec franchise, « mais j'aime me tenir au courant de l'actualité. »

La partie de l'exposition réservée aux sculptures prenait toute une salle, ce qui était plutôt raisonnable vu le nombre d'œuvres à être présentées. En vérité, c'était davantage une recherche de jeunes talents qu'autre chose : les artistes s'étant récemment découvert leur passion pouvaient présenter le fruit de leur créativité, et les admirateurs ne se privaient pas de critiquer. Dans le sens positif comme négatif.

Naomi reconnaissait l'intérêt du système, mais à titre personnel, elle aurait préféré une exposition d'art classique. Ne serait-ce que parce que les créateurs prenaient l'art au sérieux, et pas comme un prétexte à faire n'importe quoi.

« C'est très… » lâcha Nathaniel, hésitant.

« Très » résuma-t-elle platement.

« Tout à fait. »

Sur le socle posé devant eux se trouvait… quelque chose qui avait l'air d'un bloc de gelée rosâtre, transpercé de pics en bronze pointus, d'où pendaient des chaînes rouillées.

C'est officiel, l'art moderne, c'est un moyen de se foutre des gens, trancha mentalement l'ange aux ailes de tourterelle. Non mais, c'était sensé exprimer quoi, ce truc ?

« Mon œuvre vous laisse sans voix, à ce que je constate ? » lança de derrière eux une voix au timbre dégoulinant de suffisance.

En se retournant, les deux jeunes anges virent un type un peu plus âgé qu'eux – peut-être un ou deux millénaires de plus – avec une moitié du crâne rasée, le reste de ses cheveux teints en vert acide, avec une chaîne en fer autour du cou et une longue tunique orange flashy qui donna la nausée à Nathaniel.

« Eh bien, oui » déclara Naomi avec un sourire hypocrite digne d'un avocat hollywoodien.

« Absolument » se hâta de renchérir son compagnon. « C'est si… moderne… »

Le type tourna aussitôt au violet.

« Moderne ! » tonna-t-il, visiblement au comble de l'outrage. « Mais comment osez-vous ? Le modernisme, c'est de la merde en boîte ! Du croulant ! Et vous appelez de la sorte mon style post-contemporain ? »

« Ahhh » souffla le jeune homme brun, sa grâce tournoyant brusquement sur elle-même. « Du post-contemporain, bien sûr ! Pardonnez-moi, mais je retarde un peu… »

« Un peu ! » ricana l'artiste d'opérette.

Naomi décida d'intervenir pour désamorcer la situation qui risquait de devenir franchement inconfortable.

« Je crois que mon ami comprendrait nettement mieux votre démarche artistique si vous expliquiez votre œuvre » fit-elle de sa voix la plus suave.

Si Nathaniel avait eu droit à l'outrage du sculpteur, Naomi se vit attribuer un regard franchement méprisant.

« Il n'y a rien à expliquer » laissa tomber le type. « Il faut ressentir ! »

Oh. Bon, ben, le dialogue s'avérait bloqué, semblait-il, car tout ce que ressentait la jeune fille devant le morceau de gelée, c'était la consternation la plus pure à l'idée qu'une telle monstruosité soit exposée à la vue du public et pas tout simplement flanquée dans la benne à ordures.

D'un autre côté, était-il possible d'expliquer pourquoi une œuvre trouvait une résonance chez telle personne et pas chez telle autre ?

Enfin, même en matière d'art, il y avait des limites entre créer une œuvre et produire une absurdité !

Ce fut Nathaniel qui la sauva.

« Oh ! Je crois que j'aperçois ton frère, Naomi. Si vous voulez bien nous excuser ! »

Sur ce, il saisit le coude de la demoiselle et la traîna pratiquement à l'écart.

« Jolie diversion » souffla-t-elle, sachant pertinemment que son jumeau détestait les sorties culturelles de ce genre – et il avait bien raison, d'ailleurs.

Nathaniel grimaça.

« La plus éculée du manuel, ça me surprend que les gens puissent encore y croire. »

« Eh bien, quand une recette a fait ses preuves, il n'y a pas de raison de la rayer de la liste, n'est-ce pas ? »

Le jeune homme médita brièvement sur la chose avant d'interroger :

« Bon… Allons-nous rester dans la partie sculpture, ou bien essaierons-nous de trouver un autre coin ? Un où on expose vraiment de l'art… »

« Je sens que la tâche sera difficile » soupira l'ange aux ailes de tourterelle.


Les sourcils froncés, Zacharie observait les photographies fixées sur les plaques de verre. La partie de l'exposition dévolue à la photographie ne recélait pas moins de surprises que la partie sculpture.

« A voir ta tête, on a envie de te prescrire un laxatif » glissa une voix à sa gauche.

Le Séraphin tourna la tête. Jophiel le considéra de ses yeux verts sereins, les mains posées sur le ventre. Elle était habillée comme pour une soirée de gala, arborant une robe vert amande coupée juste au dessus du genou, mais dont la traîne bruissait sur le sol comme de la soie, le bustier recouvert de perles irisées accrochant la lumière.

« J'apprécie le compliment » fit-il d'une voix neutre.

La jeune fille aux cheveux pratiquement blancs sourit d'un air amusé tandis qu'il reportait à nouveau son attention sur les photographies.

« Alors ? Qu'en dis-tu ? »

Le jeune homme plissa le front encore davantage, au point de faire tiquer d'envie un sharpeï.

« C'est un peu obscène » finit-il par lâcher.

Jophiel ne battit pas d'un cil.

« Et pourquoi cela ? »

« Et bien… ce n'est pas tellement le fait que les sujets soient nus. C'est plutôt leurs affections qui sont… qui sont répugnantes, disons-le tout de suite. »

Ce disant, il pointait du doigt le portrait d'un torse recouvert de furoncles jaunâtres, dont certains avaient visiblement été percés, laissant derrière d'affreuses cicatrices d'un rose luisant.

« Et c'est ça qui te gêne ? Le fait que ce corps ne soit pas en bonne santé ? »

La grâce de Zacharie tournoya.

« Non… c'est le fait de le montrer. »

« Mais un corps n'est jamais parfait, tu sais. Bon, tout le monde n'a pas de furoncles. Mais tout le monde a des boutons, du poil aux pattes, un sein qui pend plus que l'autre ou de la peau d'orange. Ces imperfections, tout le monde les voit. »

« La cellulite, ce n'est pas la même chose qu'un abcès. Il y a une gradation » objecta Zacharie.

« C'est vrai » reconnut Jophiel. « Ce qui ne nous empêche pas d'en avoir tout aussi honte. A croire que c'est un crime d'avoir de l'herpès ! Mais un corps qui souffre, c'est un corps qui vit, un corps fragile, un corps qui évolue. La tâche des anges, c'est d'aimer et de protéger la vie. En commençant par nos corps. »

Les sourcils du Séraphin se haussèrent.

« Es-tu en train de me dire que ceci, c'est une tentative de réhabiliter la beauté du corps ? Enfin, quand je dis beauté… »

« Un corps parfait, c'est facile à aimer » trancha la blonde. « Un corps imparfait, il faut l'apprivoiser, le découvrir… et c'est avec le temps qu'on apprend à l'aimer. Je veux que même les laiderons se disent qu'ils sont tout autant à tomber que les top models ! »

« Une démarche audacieuse… »

« La vie demande de l'audace pour être vécue. Et puis, s'aimer soi-même c'est la garantie d'une histoire d'amour éternelle ! »

« Je ne peux rien objecter » avoua l'adolescent.

Curieusement, depuis l'explication de Jophiel, c'était comme si les photographies avaient reçu un nouvel éclairage. Bon, les furoncles n'avaient pas miraculeusement disparu… Mais ils étaient moins choquants. Plus naturels.

Décidément, l'art vous obligeait à vous poser des questions. Mais après tout, n'était-ce pas le but d'une œuvre réussie ?