Fossé culturel

« Oh, Anna ! »

Impossible de se méprendre sur l'identité de celui qui venait de pousser ce brame enthousiaste. L'ange aux ailes rouges réprima un gloussement : comment était-elle supposée résister alors qu'Uriel lui faisait son numéro de bon chien fidèle ?

Bon, elle se serait bien passée qu'il amène Zacharie – lequel lui adressa une grimace en guise de bonjour – mais comme disait Naomi quand la machine à café était en panne, la vie était injuste.

« Tu m'as l'air bien joyeux » déclara-t-elle après les salutations d'usage. « Il t'est arrivé quelque chose ? »

« Pas à moi, à mon cousin. Il s'est marié ! » annonça fièrement l'ange au teint sombre.

« Père ! Mais c'est formidable ! Avec qui ? »

« Heum… Une fille de son club de boxe, je crois… Visiblement, ça faisait un petit bout de temps qu'il lui avait tapé dans l'œil, et hier matin, bing ! Elle est passée à l'action ! »

Anaël fronça les sourcils.

« Tu veux dire que c'est elle qui a fait la demande en mariage ? »

Curieux, ça. D'habitude, c'était l'ange de sexe masculin qui effectuait les simagrées d'usage – le genou par terre, la bague, accessoirement le bouquet de fleurs…

Inconscient du trouble de l'adolescente, Uriel hocha la tête en souriant de toutes ses dents.

« Tu aurais dû voir ça, c'était superbe ! Elle lui a mis un œil au beurre noir, fêlé trois côtes et je crois bien qu'il boîte un peu, aussi… »

« Pardon ? » s'étrangla Anaël, certaine d'avoir mal entendu.

« Ce qu'Uriel essaie de te dire, c'est que la demande en mariage a suivi les coutumes de son chœur » intervint Zacharie d'un air ennuyé. « Chez les Puissances, quand tu veux épouser quelqu'un, il faut que tu l'agresse sans prévenir, que tu le dérouille copieusement et quand il n'y voit plus rien, tu le traînes jusque dans ta chambre pour consommer la noce. »

« Mon cousin s'est bien battu » reconnut Uriel. « Seulement, elle a réussi à lui cogner la tête contre le sol, ça l'a déconcentré, et à partir de là, elle l'a étranglé jusqu'à ce qu'il s'évanouisse et elle l'a emmené chez elle… Anna ? Tu te sens bien ? »

« Comment tu peux appeler ça un mariage ? » s'écria la jeune fille, frémissante d'outrage. « C'est un enlèvement ! Un enlèvement suivi d'un… d'un… »

Oh Père, est-ce qu'au moins le kidnappé était consentant ? Vu les circonstances, ça ne pouvait pas être réellement valide… On ne suffoquait pas à moitié quelqu'un qu'on aimait !

« Mais pourquoi tu te fâches ? » laissa tomber l'ange aux ailes vertes, désarçonné. « C'était un beau mariage ! »

« Beau ! » s'étouffa Anaël. « Ton cousin s'est fait tabasser et violenter par cette fille, et toi, tu t'attends à ce qu'il l'épouse comme si de rien n'était ? »

« Mais c'est comme ça qu'on se marie, chez nous ! » protesta le jeune homme.

« A la mode des brutes, tu veux dire ? » grinça l'adolescente.

Une lueur inquiétante s'alluma d'un seul coup dans les prunelles argentées du garçon.

« Je te demande pardon ? » feula-t-il.

Zacharie s'interposa entre les deux jeunes gens, le visage fermé et aussi dur que du marbre.

« Uriel, si tu allais faire un tour ? Je m'occupe d'expliquer les choses à la demoiselle. »

L'ange au teint sombre serra brièvement la mâchoire avant de se détourner pour s'éloigner, les ailes raidies et la grâce jetant des étincelles qui crépitaient sinistrement. Le Séraphin poussa un long soupir chargé de tension.

« A l'avenir » lança-t-il à Anaël, « évite de critiquer les traditions de son chœur, tu veux ? Les Puissances sont très chatouilleuses avec leur honneur… »

« Des traditions ! Tu appelle ça des traditions ? » ricana l'ange aux ailes rouges avec mépris. « C'est de la barbarie, ni plus ni moins ! »

Les yeux pâles de Zacharie la toisèrent non sans sévérité.

« Au moins, ils sont pudiques. Gail t'a raconté que chez les Chérubins, les deux fiancés doivent faire l'amour sous les yeux de leurs familles pour que le mariage soit considéré comme valide ? »

La jeune fille s'étrangla net et sa grâce émit un bruit de pétard.

« Tu plaisantes ? » crachouilla-t-elle misérablement.

Le Séraphin était aussi sérieux qu'un sépulcre.

« Anaël. Il existe neuf chœurs angéliques, dotés de traditions et de modèles complètement divergents les uns des autres. Neuf façons de penser différentes ! Regarde-toi un peu, et regarde Uriel. Le fossé culturel entre vous deux ? C'est carrément un gouffre ! »

L'ange aux ailes rouges déglutit.

« Tu détournes la conversation. Ce que font les Puissances… »

« Les Puissances sont les soldats de Dieu. La caste des guerriers. Ils placent la force physique et le combat au-dessus de tout le reste, parce qu'à chaque grande bataille, ils finissent en première ligne. Uriel a tenu son premier couteau dès qu'il a su marcher, on lui a enseigné à régler tous ses conflits avec ses poings. Tu penses vraiment qu'il pense de la même manière que toi, petite princesse soigneusement couvée ? Ce n'est pas le cas. »

En toute franchise, l'adolescente ne savait pas comment elle pouvait tenir encore debout. Comment Uriel pouvait-il juger normal que la violence soit une réponse valable aux problèmes de la vie quotidienne ? Comment pouvait-il l'intégrer dans sa vie de tous les jours alors que c'était…

« C'est mal » protesta-elle, parfaitement consciente de la puérilité de l'argument. « Les gens corrects ne pensent pas comme ça. »

« Mais c'est quoi, ta définition de correct ? Je peux t'en donner une complètement différente, tu sais. Une personne correcte accepte le fait que ses amis sont des individus dotés d'un système de réflexion parfaitement incompréhensible pour elle, et elle fait avec. Moi ? Je suis un Séraphin. Mes problèmes, je les règle par la parole. Peux-tu seulement imaginer les efforts que ça demande à Uriel de discuter de son point de vue au lieu de me laisser sur le carreau ? Il pourrait le faire, il est plus fort que moi et nettement mieux entraîné. »

« Mais il ne le fait pas » souligna l'adolescente.

« Exact. Parce qu'il sait que je ne fonctionne pas comme lui. Alors il s'adapte, tout comme j'essaie de m'adapter. »

« Tu trouves qu'un système de pensée primitif basé sur la force brute mérite qu'on s'y adapte ? » laissa tomber Anaël.

Zacharie la regarda avec mépris.

« Si tu n'as aucun respect pour les traditions des Puissances, essaie au moins d'en avoir pour Uriel. Si tu veux pouvoir conserver son amitié, tu n'as pas le choix. »

La demoiselle considéra le Séraphin d'un œil torve.

« Je croyais que tu désapprouvais le fait qu'il me tourne autour ? »

« Je désapprouve l'amour entre membres de chœurs différents » nuança le jeune homme. « Je n'ai rien contre l'amitié. Tant qu'Uriel ne se met pas en tête de te faire un bâtard… »

« Alors ça, c'est du racisme pur et simple » siffla son interlocutrice.

« Deux ascendances différentes, Anaël. Quand tu combines ensemble deux produits très dangereux, ça finit toujours par te sauter à la figure. Les métis sont instables. »

« Mais oui, Inias et Samandriel sont le summum de l'instabilité ! » ricana la jeune fille.

« Ils ont eu de la chance » lâcha le garçon. « Kushiel ? Pas tellement. »

Un instant de silence.

« Attends… Tu es en train de me dire que Kushiel… »

« Domination et Puissance » dévoila Zacharie. « J'ai été fouiller dans les registres de l'époque, c'est marqué noir sur blanc. Deux des chœurs les plus violents du Paradis qui produisent une engeance ? Il était foutu dès le départ. Dans un sens, c'est pas de sa faute s'il est complètement psychopathe. »

Intérieurement, Anaël approuvait sans réserve. Parce que les Dominations n'avaient pas du tout bonne réputation, alors si on combinait ça avec les instincts bruts des Puissances…

Une minute. La photo trouvée par Naomi. La photo avec Kushiel qui tripotait Haziel. Il était de quel chœur, déjà, Haziel ? Un Chérubin, non ? Oh, putain. Pas étonnant que Virgile soit détraqué. Descendre de trois chœurs différents, ça vous prédisposait à un avenir catastrophique.

La voix de Zacharie la tira de ses réflexions.

« Je ne condamne pas les métis, je condamne leurs géniteurs. Parce que ne pas avoir pris de précautions quand tu sais que tu va ruiner la vie d'un gosse innocent en contribuant à sa conception ? J'appelle ça un crime. »

« Donc, d'après toi, il faudrait stériliser tous les gens pourvus d'une tare qu'ils risquent de transmettre à leurs rejetons ? » lâcha l'adolescente dégoûtée – elle savait que Zacharie n'était pas un type bien, mais de là à verser dans l'eugénisme…

« Parce que tu crois que c'est agréable pour ces gosses ? » rétorqua le Séraphin. « Mieux vaut encore qu'ils ne naissent jamais. »

« Tu n'es qu'un immonde salaud » siffla-t-elle avec tout le mépris dont elle était capable.

Le garçon agita les ailes, pas du tout vexé.

« Je suis un Séraphin, ma toute belle. Nous sommes supposés être des salauds, parce que c'est à nous de mettre les mains dans la merde. Et tu ne peux pas faire ça quand tu as la tête farcie de belles idées. »

Il avait dit ça tranquillement, le simple énoncé d'une évidence. Père. Est-ce que les Séraphins sont tous comme ça ? Ion est à peu près potable, mais Naomi… Est-ce qu'elle aussi, elle pense de la même manière ?

C'était une idée pour le moins effrayante. Parce que si celle-ci était vérifiée… cela signifiait qu'elle ne connaissait pas du tout Naomi. Parce qu'elle avait toujours présumé que celle-ci réfléchissait comme elle. Mais elle n'était pas de son chœur. Elle n'était pas sur la même longueur d'onde.

« Comment on peut être amies alors qu'on ne se comprend pas ? » murmura la jeune fille, effarée.

De manière inattendue, Zacharie eut un gentil sourire.

« Parce que l'amitié n'est pas quelque chose de rationnel. Et puis, c'est facile de tenir à quelqu'un qui nous ressemble. Oser aller vers une personne totalement différente, ça c'est du grandiose. »

Toujours troublée, Anaël ne répondit pas.