Phobie sociale

« Mais enfin, c'est juste une fête ! Pourquoi tu ne veux pas venir ? »

Rachel était en plein désarroi. Si on lui avait dit qu'un jour, Hael lui causerait un tel problème, elle ne l'aurait pas cru.

Bon, Hael était vaguement geek sur les bords – discrète et effacée comme pas deux – mais sinon, c'était une gentille fille avec laquelle on pouvait tout à fait discuter. Le seul truc de réellement anormal chez elle, c'était son manque de relations sociales.

Les anges étaient de nature grégaire, c'était instinctif dans leur espèce : autant dire qu'un ange solitaire ne pouvait se rencontrer qu'une fois tous les trente-six du mois. Et Hael se trouvait justement être l'une de ces perles rares.

Elle restait dans son coin. En permanence. Et elle ne participait à aucune activité de groupe, n'était pas inscrite à un club quelconque, ne sortait pas en boîte, rien du tout. Autrement dit, une anomalie totale pour un ange en pleine adolescence.

Histoire de remédier à la chose, Rachel avait pris la décision de mettre petit à petit sa jeune congénère dans le bain de la vie sociale. Pour cela, rien de tel que de commencer par une soirée – rien de trop exubérant, juste une vingtaine d'invités, un buffet et de la musique douce en sourdine.

« Je ne peux pas, Rachel, c'est tout. »

« Ah oui ? Pourquoi ? Ta cousine a besoin d'une baby-sitter ? Tu as des devoirs à faire ? Tu es punie pour avoir pété de travers ? »

« …Non. »

Depuis tout à l'heure, la même réponse. Rien n'empêchait Hael de venir à la soirée. Mais elle s'obstinait à dire non.

« Enfin, mignonne ! C'est juste une soirée de quelques heures ! Personne ne va mourir, tu le sais, oui ou non ? »

« Si ! Si, je sais ! C'est juste… »

« Juste quoi ? »

La brunette baissa les yeux pour contempler ses pieds. Rachel ne voulut pas lâcher prise.

« A te regarder, on croirait que je t'invite à une réunion de cannibales où tu serviras de plat d'honneur ! Rassure-toi, ce n'est pas du tout le cas, et tu ne te feras PAS dévorer toute crue. Les anges ne se mangent pas entre eux. »

« Mais ils regardent. »

La phrase avait été murmurée tout bas, presque inaudible, au point que la blonde avait failli ne pas l'entendre. Juste failli.

« Comment ça, ils regardent ? »

« Quand tu parles aux gens… ils te regardent. »

« Ben oui. Je te regarde, là. Ça te gêne ? »

Deux yeux bleu ciel se dardèrent sur la blonde.

« Toi, non. »

L'espace d'un instant, Rachel en perdit la voix.

« …Tu es en train de me dire que le regard des autres te dérange ? »

« A un contre un, ça va. Je me sens pas trop submergée. Mais quand la salle est pleine de monde… je peux pas. Je déteste les foules. »

« Comment on peux détester les foules ? »

Les yeux bleus se firent durs comme l'acier.

« Comment on peut aimer les foules ? Tous ces gens qui jacassent et dégoisent, qui se frottent l'un contre l'autre, c'est dégoûtant ! Même en entretien privé, c'est pas mieux ! Je déteste les gens ! »

Rachel sentit sa grâce s'arrêter de pulser.

« Hael, tu es une angoissée sociale ? »

Le terme en apparence inoffensif, pour les anges, c'était l'équivalent de la séropositivité chez les humains. Oh, le malheureux qui en était atteint n'avait souvent rien fait pour mériter une telle affliction, mais tout le monde le fuyait comme s'il était contagieux rien que par le fait de se trouver dans la même pièce que lui.

Le visage de la brune était totalement impassible.

« Ta pitié, tu te la gardes. Les gens, je m'en passe très bien. »

Et ceci, c'était un concept absolument terrifiant. Rachel sentit ses ailes se hérisser violemment. Hael demeura sans réaction.

« L'affaire est close. Je n'irais pas à cette soirée. Je ne veux pas y aller. Passe une bonne journée. »

Et sur ce, elle laissa derrière la blonde effarée.