Matinée domestique

Gail poussa un grognement et repoussa du coude la masse chaude qui menaçait de l'écraser. Probablement Baptiste, vu la taille de la masse en question… Et la température, ne pas oublier la température. Elle avait toujours l'impression que son cadet avait avalé un radiateur.

En réaction, elle sentit la couette glisser de son corps. Ouf ! Mais c'est qu'il faisait froid ce matin. Réveillée définitivement ce coup-ci, l'adolescente ouvrit les yeux.

Yep, c'était bien Baptiste dans son lit. Elle reconnaîtrait ces cheveux frisés n'importe où – à croire qu'il se mettait des bigoudis ! Alors qu'en fait, il faisait tout pour les aplatir… Est-ce qu'il avait encore cédé à un de ses accès de blues durant la nuit ? Il venait toujours se fourrer dans le lit de sa grande sœur quand c'était le cas. Alors qu'il venait d'avoir quatorze ans.

Perso, Gail trouvait ça très mignon.

Elle se leva et bâilla sans la moindre classe avant de se diriger vers la cuisine, sans rien d'autre que sa camisole et sa culotte sur la peau. De toute façon, le mot pudeur était introuvable dans tout dictionnaire rédigé par un Chérubin.

Laura y était déjà, ses cheveux châtain clair lui retombant sur la figure alors qu'elle contemplait le tréfonds de son bol de muesli et de yaourt comme si elle allait y trouver les secrets de l'univers.

« Eh ben, déjà levée ? » commenta Gail en allait lui faire une bise sur le haut du crâne.

Sa petite sœur ne leva pas les yeux.

« Le client d'Alma vient de partir » annonça-t-elle.

Gail s'immobilisa.

« Elle a ramené un client à la maison ? » répéta-elle, pour être sûre d'avoir bien entendu.

Laura haussa une épaule.

« Une Domination. Je crois. En tout cas, il était bien habillé. Il m'a dit que j'avais de jolis yeux. »

L'ange aux ailes roses ne put empêcher sa grâce de tournoyer sous l'effet du malaise. C'était normal de complimenter la beauté des protégés d'un Cupidon, après tout, ils suivaient presque toujours la même carrière, et se montrer gentil aidait à obtenir plus facilement leurs faveurs… Mais Laurie avait neuf ans. D'accord, elle était mignonne, mais… c'était toujours une gamine.

Oh, peut-être qu'en fait, ce n'était pas un coup de blues qui avait poussé Baptiste à venir dans sa chambre. Tistou avait probablement entendu le client arriver – et sa chambre était tout près de celle d'Alma… Il détestait entendre travailler Alma. En fait, il détestait le travail d'Alma tout court.

Mais Tistou, pourquoi tu te braques ? Elle travaille, c'est normal…

Alors pour toi, c'est normal que notre gardienne fasse la pute ?

Alma est un Cupidon. Pas une pute.

Appelle ça comme tu veux, ça ne change rien au fait ! Alma est une pute, et toi, tu es la fille d'une pute !

Depuis qu'il avait atteint les treize ans fatidiques – l'âge de déraison, comme on disait – Baptiste faisait de son mieux pour être aussi odieux que possible. Décidément, la crise d'adolescence était horrible. Enfin, il finirait bien par se calmer…

Ce fut à ce moment qu'Alma pénétra dans la pièce.

Comme toujours, Gail fut saisie d'un frisson à la vue de la beauté de l'auteure de ses jours. Alma avait un corps délicat et fin, aux courbes généreuses mais pas démesurées au point d'en devenir gênantes – pas comme sa fille aînée. Ses boucles blond vénitien retombaient jusqu'à ses hanches et encadraient son visage à l'air innocent d'une auréole brumeuse. Dans l'embrasure de la porte, revêtue d'un kimono de soie bleue moirée et un fume-cigarette en ivoire à la main, elle était à peindre.

« Mes petites perles » fit-elle de son alto légèrement rauque, « qu'est-ce qui vous a fait tomber du lit ? A cette heure ! »

« On avait dit pas de client à la maison » rétorqua Gail en tordant un coin de la bouche.

Les immenses yeux gris argentés d'Alma s'écarquillèrent imperceptiblement.

« Oh, je suis tellement navrée, ma chérie. Mais Vania n'a pas voulu entendre raison… Il refusait de prendre une chambre dans l'hôtel de la réception, et il est marié, alors pas question de faire ça chez lui, bien sûr. Enfin, marié ! Ils disent tous ça, hein ? »

Elle porta son fume-cigarette à ses lèvres et aspira une longue bouffée. Gail fit franchement la grimace.

« Maman. Tu ne fumes pas devant Laurie, et tu ne fumes pas pendant qu'on mange. Tu veux nous rendre malades ? »

« Oups » laissa tomber Alma en pinçant le bout de sa cigarette entre deux doigts élégants. « J'ai les idées un peu… embrouillées, ce matin. Je n'ai pas pu fermer l'œil avant quatre heures, ce matin… et dire que j'ai un rendez-vous pour ce soir, ah là là… »

« J'ai besoin d'aller faire les courses » déclara l'adolescente, « ou ce soir, on sera obligé de commander un truc à emporter. J'aimerais éviter jusqu'à ce qu'on finisse le mois, si tu vois ce que je veux dire. »

Alma fit la moue et mit la main dans la poche cousue dans le revers de son kimono pour en retirer une liasse de billets qu'elle tendait à sa protégée, laquelle s'en saisit et commença à compter.

« Il y en assez ? Ou alors, il faut que j'appelle Magnus… »

« Non, non » se hâta de répondre Gail avec un petit sourire, « ça suffira. »

Magnus était l'un des plus anciens et des plus fidèles clients d'Alma, un homme à la mine slave, très grand, très poli, et qui ne manquait jamais d'apporter un cadeau pour les filles quand il venait voir leur gardienne. Bien sûr, c'était peut-être aussi car il était leur géniteur, sans doute – de tous les candidats, c'était lui qui correspondait le mieux. Pour Baptiste, en revanche, Gail soupçonnait davantage un brun frisé aux yeux verts dont elle avait détesté la mine hautaine qui était venu deux ou trois fois avant de se faire virer – visiblement, Alma n'avait guère apprécié ses fantasmes.

Cependant, Gail n'aimait pas trop le voir, et préférait le laisser tranquille avec Laurie. Qu'est-ce qu'elle lui aurait dit de toute manière ?

Alma la considéra quelques secondes.

« Je suis désolée de te donner tant de problèmes, mon cœur. »

« C'est bon, il faut bien que je sache me débrouiller, non ? »

Les lèvres pulpeuses de la femme s'étirèrent en un sourire tandis qu'elle caressait la joue de l'adolescente.

« Tu es un trésor, ma jolie perle. »

« Je sais » répondit Gail.

Alma se détourna et alla embrasser sa cadette, laquelle continuait à observer son muesli d'un air lugubre.

« Allez, mange. Sinon, il faudra jeter. Et passez une bonne journée, toutes les deux. »

Sur ces mots, elle quitta la cuisine pour retourner dans sa chambre et se recoucher.

« J'aime pas la voir en coup de vent » bougonna Laurie.

« Mange ton petit-déjeuner » lui ordonna Gail. « Sinon je verrouille les placards pour t'empêcher de fouiller dedans et de manger des biscuits. »

Sur ce, elle alla extirper du placard le restant du pain de mie et le beurre de cacahuètes. Pas sain du tout, mais elle ne grossissait jamais – à tous les coups, c'était ses seins qui enflaient à la place de son tour de taille… Mince, il fallait vraiment qu'elle aille faire les courses, après ça, ils n'avaient plus rien.

Enfin, une chose à la fois. Elle entreprit de se préparer des tartines.