Commémoration

« Alors, une bougie » marmonnait le vendeur, occupé à fouiner dans ses rayonnages. « Une bougie senteur tubéreuse-mûre-vanille… »

Zacharie tapa de l'ongle sur le comptoir.

« Si j'ai plus vite fait de la fabriquer moi-même, vous me le dites ! »

« Un instant ! Ah, voilà. »

Avec un sourire triomphant, le vendeur brandit un petit pot de verre brun. Le jeune Séraphin renifla.

« Très efficace, votre système de rangement » glissa-t-il perfidement en posant un billet sur le comptoir.

« Ne vous inquiétez pas, on s'y retrouve très bien ! Si je puis me permettre, c'est quand même un parfum très inhabituel… »

Le jeune homme glissa le pot dans la poche de son manteau.

« Je sais. »


Lorsque Zachriel rentra dans le salon, l'odeur ne manqua pas de lui échapper. Un coup d'œil rapide sur le calendrier. Oui, c'était déjà ce jour-là.

Sur la petite table du salon trônait la bougie allumée, juste à côté d'une photographie encadrée, représentant une femme assez peu remarquable, aux yeux clairs et aux cheveux blond cendreux étrangement aériens, souriant d'un air absent.

Zachriel sourit à son tour, un coin de ses lèvres se retroussant avec une vague tristesse.

« Joyeux anniversaire de mort, mon amour. »

Comme d'habitude lorsqu'il pensait à elle, un pincement le saisit dans la cage thoracique. De la colère épuisée, principalement. Elle avait toujours été si malade, elle n'avait pas réussi à concevoir sans aide, et même alors, elle avait fait trois fausses couches avant Zacharie.

Après la césarienne, elle avait contracté une infection. C'était si bête ! Juste une amie qui venait la voir après avoir gardé un gamin atteint de la grippe. En une semaine, tout avait été fini. Tout ça à cause d'une stupide grippe.

Et lui, il était resté tout seul avec l'enfant qu'elle lui avait donné. Un enfant brun comme lui, avec des yeux clairs comme elle, et qui n'avait pas ri avant d'avoir cinq ans et demi.

Zachriel n'avait jamais demandé à Zacharie ce que le garçon éprouvait à l'égard de sa génitrice. Il avait peur de la réponse.

Un bruit de pas dans le couloir, et le garçon pénétra dans la pièce, un livre sous le bras.

« Tiens, t'es là ? »

Sur cet accueil, il s'en alla ranger son livre dans la bibliothèque posée contre le mur.

« C'est le jour de la bougie, à ce que je vois » commenta Zachriel d'un ton léger.

« En effet » répondit Zacharie.

Le ton était aussi plat et désintéressé que si le garçon avait reconnu avoir sorti la poubelle ou passé l'aspirateur. Le pincement dans la cage thoracique s'accentuait.

« Je t'ai dit que tu n'étais pas obligé de faire ça. »

Dès qu'il avait su toute l'histoire, Zacharie avait pris l'habitude d'allumer une bougie dégageant le parfum de sa génitrice le jour-anniversaire de sa mort. Il n'avait jamais dit pourquoi il faisait cela. Zachriel ne lui avait jamais demandé pourquoi non plus. Si c'était juste un devoir ou un signe de regret sincère.

« Je sais. »

Un ton aussi neutre, aussi désinvesti.

« Alors ? »

Le mot était sorti sans crier gare. Zacharie se raidit imperceptiblement. Pour quelle raison ? Exaspération ? Hésitation ? Il était presque impossible à lire.

« Parce que. C'est juste comme ça. »

« Juste pour toi ? »

Cette fois, le garçon se retourna. Et il n'avait plus du tout l'air d'un adolescent en bonne voie pour parvenir à l'âge adulte. Il avait l'air fatigué. Petit. Et distant.

« Non. »

Juste trois lettres. Tombant de sa bouche comme autant de kilos de plomb. Et il avait toujours l'air si petit. Même dans sa toute jeune enfance, Zacharie n'avait paru ainsi vulnérable.

Zachriel hésita l'espace d'un instant avant de s'avancer, posant les deux mains sur les épaules de son protégé. Il ne le prit pas dans ses bras : le garçon n'appréciait pas franchement de laisser son espace personnel être envahi. Et puis, ça ne se faisait pas chez les Séraphins.

Zacharie posa ses mains sur celles de son gardien et lui adressa un petit sourire. L'équivalent d'une déclaration d'amour passionnée pour lui.

Zachriel sourit à son tour.

« Tu es très gentil » fit-il affectueusement.

« Non » répondit le jeune homme.

Mais il n'avait pas perdu son sourire.