Différences dialectales

« Tu ne stresses pas trop pour le résultat des partiels, toi ? » s'étonna Anaël.

Uriel agita une aile.

« Tu sais, chez les Puissances, on ne s'inquiète pas trop du futur. C'est advienne ce qui pourra, et tu verras bien ce que tu peux y faire. »

« Très zen comme philosophie » commenta benoîtement Ion, occupé à feuilleter son manuel de chimie moléculaire.

Uriel fut empêché de répondre par un cri strident s'élevant du coin de la fontaine à eau.

« Miyards ! »

Trois têtes se tournèrent : la figure dégoulinante, Virgile foudroyait l'engin d'un regard aussi noir qu'un résidu d'encrier.

« Tiens, t'as vu qu'elle était cassée ? » commenta nonchalamment l'ange au teint sombre.

Virgile fit la grimace.

« Win » grinça-t-il.

« C'était quoi, ce juron ? » s'étonna Ion, sourcils froncés.

« Ah… Mon accent est pas ressorti, quand même ? »

« Que si » laissa tomber Anaël. « Désolée. »

La grimace de l'arrosé s'agrandit.

Ion émit un petit bruit en comprenant. C'était bien connu que les chœurs angéliques avaient chacun un patois personnalisé, mais l'usage du dialecte était restreint au cercle des membres du chœur concerné. On n'utilisait pas le parler de la maison devant des étrangers, voilà. Sauf si on voulait passer pour un bouseux ignorant les usages de la bonne société.

En ce qui le concernait, le jeune Séraphin et sa jumelle n'avaient jamais parlé le dialecte des Séraphins. Obstinément progressiste sur ce point, leur gardien voulait qu'ils puissent se faire comprendre par tout le monde, et l'apprentissage d'une langue limitée à un seul chœur – selon lui – n'aurait fait que restreindre leur vie sociale.

A titre personnel, le jeune homme ne regrettait pas beaucoup la chose. Ce n'était pas comme s'il croyait fermement à la séparation culturelle et à l'identité ethnique, après tout. Il se sentait juste un peu déconcerté à l'idée qu'un ange de son âge parle une langue différente à la maison et à l'école.

« Juste pour savoir » demanda-t-il, « qu'est-ce que ça signifie, miyards ? »

Virgile le regarda et eut un vilain sourire.

« Fada ! » souffla Uriel. « Qu'est-ce que tu viens de demander ! »

« Tu veux savoir, hein ? » lança l'ange aux ailes grises qui avait l'air de bicher.

« Heu, tout compte fait… pas tant que ça » se rétracta Ion qui n'était pas fou.

Virgile tordit la bouche et Anaël leva les yeux au plafond.

« Fais pas le couillon, vieux » intervint Uriel. « Si tu choques le pitchoune, il ira tout raconter à Naomi, et c'est la secrétaire de Michel… Tu peux pas te mettre à dos Michel, quand même ! »

Virgile tordit encore un peu plus la bouche mais ne poussa pas le bouchon plus loin. Après un reniflement, il empoigna sa chemise et entreprit de s'essuyer la figure.

« Les serviettes, elles sont dans l'armoire » pointa Anaël en désignant le meuble, rangé près de la porte de la salle d'études.

« Ben quoi ? » rétorqua l'humidifié. « La chemise, ça essuie pas plus mal… »

« Tu es dégueu ! »

« Mais c'est juste de l'eau ! »

Fredonnant machinalement pour couvrir la dispute qui montait, Ion se replongea dans son manuel.

Juste pour vous le faire savoir, Virgile – qui est élevé par son gardien Chérubin – utilise un juron ch'ti et Uriel emploie des mots plus provençaux… Histoire de rendre les différences dialectales.