Mère-grand
En apercevant les ruches rondes qui se dressaient au milieu de la cour, Gail ne put empêcher ses ailes de frémir nerveusement. Elle n'y pouvait rien, les abeilles la rendaient nerveuses. Ces maudits insectes l'approchaient de beaucoup trop près, et impossible de les chasser sans courir le risque de les énerver…
Ça devait être pour ça que Mamé avait choisi de se faire apicultrice. Pour éloigner les gens. Un comportement plutôt inhabituel, pour un Chérubin.
Ou alors, c'était peut-être pour décourager définitivement sa protégée d'essayer de faire la paix avec elle – Mamé avait renié Alma lorsque cette dernière était partie à la Jérusalem Céleste pour faire son trou… et y était devenue vendeuse d'affection et de services entre les draps du lit.
Lorsque Mamé l'avait su, elle avait illico fichu le camp au Troisième Ciel, le Ciel agricultural par excellence, avec ses poules, ses abeilles et ses plants de tomates et de haricots. Et elle avait refusé avec la dernière énergie d'adresser la parole à sa fille lorsque celle-ci venait lui rendre visite.
Maintenant, histoire de l'amadouer, Alma lui envoyait Gail. Jusque là, le succès n'avait pas été franchement concluant pour ce qui était de réconcilier les deux femmes.
Des poulets blancs et bruns se dandinaient entre les ruches, sous le bourdonnement des abeilles qui allaient et venaient butiner les plants en fleurs du potager. En passant près d'eux, l'adolescente manqua trébucher sur un poussin qui s'était fourré dans ses jambes et n'évita qu'au dernier moment de se casser la figure.
La clochette de porte tinta lorsqu'elle poussa le battant. Assise à sa table, la femme à la longue queue de cheval d'un blond vénitien ne leva pas le nez des petits pois qu'elle écossait rageusement.
« Encore toi ? » grinça-t-elle sans se soucier de dire bonjour.
Gail pinça les lèvres.
« Depuis la dernière fois, oui » reconnut-elle. « Tu vois quelqu'un d'autre en dehors de moi ces temps-ci ? »
Mamé renifla bruyamment avant de se baisser et de ramasser un gros sac de toile qu'elle lança à sa petite-fille, toujours sans la regarder.
« Tant qu't'es là, va me nourrir ces sales bêtes de poules » ordonna-t-elle. « Et ramène leurs œufs ! »
Sentant monter la grimace, Gail battit en retraite et se retrouva à nouveau dehors, le sac rempli de maïs à la main. Mamé n'achetait de maïs que pour les poules ; pas question qu'elle s'abaisse à manger la même nourriture que ses volailles.
A peine Gail eut-elle lancé une poignée des grains bruns et jaunes que les poules se jetèrent dessus avec une gloutonnerie non dissimulée, si bien que la jeune fille fut vite cernée par une nuée de volatiles affamés. Elle faisait toujours attention à lancer le grain à distance raisonnable de ses pieds, elle n'oublierait jamais le jour où ses orteils avaient été lacérés à coups de bec par les volailles pour récupérer les grains qui lui étaient tombés sur les pieds.
Mamé avait ricané en voyant les pieds sanguinolents de sa petite-fille.
Une fois le sac vidé et les poules complètement absorbées par leur déjeuner, Gail se dirigea vers le poulailler. Celui-ci comptait une douzaine de nichoirs, avec trois à quatre œufs dans chacun. L'adolescente les ramassa tous – si Mamé voulait que les poules continuent à couver, elle l'aurait dit. Elle ne le disait pas souvent, une fois ou deux par an.
Lorsque Gail rentra de nouveau à l'intérieur, Mamé en avait terminé avec les petits pois. Deux yeux gris pâle comme de l'acier usé se fixèrent sur les yeux couleur de perle de l'adolescente.
« Toujours à t'attifer comme une catin » laissa tomber la fermière. « Pose les œufs sur la table. »
Gail obéit, sentant le rouge lui chauffer la nuque. Elle portait un débardeur rose bonbon et un pantacourt ! C'étaient pas des vêtements de putain, ça, non ?
Mais bien sûr, elle savait que ce n'était pas ça qui outrageait vraiment sa grand-mère. C'étaient plutôt les courbes de l'adolescente – sa « silhouette de débauchée » avec ses seins encombrants et ses fesses généreuses. Le genre de silhouette qui faisait perdre la tête au mâle moyen et poussait sa propriétaire à se vautrer dans la luxure.
Gail ne pouvait guère contredire, vu tous ses admirateurs du lycée et sa carrière naissante de courtisane de haut vol.
Mamé renifla.
« Et tu pues le parfum. Tu t'occupes toujours de ton frère et ta sœur ? »
Les ailes roses de Gail se raidirent.
« Oui. »
Mamé avait intérêt à ne pas toucher ce sujet-là. Gail n'hésiterait pas à la gifler. Elle l'avait fait lorsque sa grand-mère avait demandé si Laura faisait déjà la traînée.
Bizarrement, la claque l'avait fait monter dans l'estime de Mamé. Apparemment, elle avait prouvé qu'elle avait du sang dans les veines, pas de l'eau de navet, pour employer l'expression campagnarde.
La fermière la regarda comme un maquignon reluquerait une pouliche, puis sortit en coup de vent. Il y eut un bref gloussement puis un bruit sec, comme un biscuit qui se briserait en deux. Mamé revint, tenant par les pattes une poule auburn au cou tordu, l'œil vitreux.
« Pour tes morveux » lâcha-t-elle en fourrant le volatile défunt dans les bras de sa petite-fille. « S'il faut compter sur ta salope de mère pour les nourrir, ils auront tôt fait de crever de faim. »
Gail sentit sa grâce vrombir dans les tons rouges tandis que son aïeule se détournait pour aller fourrager dans son armoire.
« Elle aligne le pain sur la table tous les jours » gronda l'adolescente alors que la poule refroidissait dans son étreinte.
« Tiens donc » ricana encore Mamé avant d'ajouter deux pots de miel à la volaille. « Fous-moi le camp, veux-tu ? Avant que je te jette dehors à coup de pied au cul. »
Se mordant la lèvre de toutes ses forces pour ne pas laisser échapper un torrent de gros mots, Gail se rua pratiquement en courant hors de la maison, un pot coincé sous chaque bras et écrasant presque la poule dans son corsage. Les plumes roux foncé frottaient contre la peau délicate de sa poitrine, provoquant une vague sensation de chatouillis plutôt agréable quand on y pensait.
Elle détestait rendre visite à Mamé. Tous les mois, Alma l'obligeait à faire la corvée, et tous les mois, ça finissait de la même manière.
Battant des paupières pour dissiper les larmes de furie qui montaient, elle se concentra sur ce qu'elle ferait à son arrivée à la maison.
Vider et préparer la poule. Oui, elle ferait ça. Quand la viande était fraîchement tuée, il valait mieux la manger rapidement. Ce soir, ce serait du poulet. Coupé en morceaux, avec de la sauce au curry, du chili, de l'ail et du gingembre, deux gouttes de jus de citron et du yaourt pour faire liant. Tistou et Laurie adoraient le poulet tikka.
Gail n'en préparait qu'une fois par mois. Chaque fois qu'elle revenait de chez Mamé.
Elle ne goûtait jamais le poulet qu'elle préparait.
