Nature vive
Le fait était de notoriété publique, il existait différentes sortes d'élèves.
Il y avait les fêtards : naturellement extravertis, populaires, souvent bardés de muscles pour les garçons et dotés d'atouts très provocants chez les filles.
Il y avait les nerds : naturellement réservés, préférant les livres et les échecs, fréquemment affligés d'un goût vestimentaire qui n'était pas des meilleurs.
Et puis, il y avait ceux qui étaient comme Hael.
Dans tout le lycée, Hael était véritablement la seule de son espèce. La seule à ne faire partie d'aucun groupe. L'opinion des autres étudiants là-dessus, c'était un peu celle des médecins sur une maladie rare particulièrement immonde : fascinant par sa monstruosité même, et à observer du point le plus éloigné possible, avec tenue protectrice intégrale, s'il vous plaît.
Hael ne savait pas trop comment prendre ça. Bon, d'un côté, ça dissuadait les gens de venir lui parler et elle ne finissait donc pas en miettes de nervosité pure, mais de l'autre, elle restait un ange. Donc désireuse de contacts. Seulement pas trop intrusifs.
L'ennui chez elle, c'était que toute conversation de plus de deux secondes lui faisait l'effet d'une intrusion.
Ce jour-là, elle s'était avachie mollement sur un des sofas de la bibliothèque, un livre ouvert sur ses genoux, contemplant d'un air absent les peintures du plafond. Quand elle voulait déprimer tranquillement, elle allait toujours à la bibliothèque autrement, sa gardienne lui sautait sur les ailes et lui passait une engueulade carabinée pour qu'elle cesse de faire sa tête perdue de recherche, comme elle disait.
Qu'est-ce qu'il y avait de mal, enfin ? Ce n'était pas comme si elle sautait sur les gens pour leur ouvrir la gorge à coups de dents…
Plongée dans ses abîmes de réflexion, elle faillit ne pas remarquer qu'on s'asseyait à côté d'elle.
« Ça ne te gêne pas, le soleil dans les yeux ? »
Ramenée sans ménagements sur le plan de réalité habituel des anges, Hael battit des paupières.
« Du soleil ? » lâcha-t-elle. « Où ça ? »
« Ben, juste sur toi. »
« Oh… J'avais pas remarqué. »
La réponse fit naître un sourire chez Jophiel.
Pour décrire Jophiel, il suffisait d'un mot : artiste. En d'autres termes, elle avait une fâcheuse tendance à s'habiller, se maquiller et se coiffer de façon absolument inoubliable.
Aujourd'hui, elle était bleue. Elle avait teint en bleu plusieurs mèches de ses cheveux – coiffés en macarons – s'était passé du fard à paupières et du gloss bleu, arborait un bustier bleu et une micro-jupe plissée bleu, et elle était même allée jusqu'à se dessiner des motifs sur la peau… en bleu, bien entendu. Un bleu givré pratiquement fluorescent.
Elle avait posé à côté d'elle un grand carton à dessin qui paraissait sur le point de rendre l'âme tellement il était rempli et avait un écritoire sur les genoux. En tout cas, c'était une tablette avec une pince immobilisant une feuille de papier avec un dessin de… de…
Hael mit quelques secondes avant de trouver sa voix qui s'était planquée au fond de sa gorge et qu'il fallait déloger à coups de croquenots dans les parties adéquates.
« …C'est moi, là ? »
« Yep ! » confirma Jophiel. « Je dois dire, tu fais le modèle le plus magique que j'ai croisé. Le summum de la photogénie ! »
« Je faisais la gueule » laissa tomber la brune encore sous le choc.
« Non, pas la gueule. Tu regardais dans le vide, il y a une nuance, mignonne. Une nuance qui fait une différence monstrueuse entre l'art et l'escroquerie. »
« Parce qu'il y a une différence ? »
A titre personnel, Hael se méfiait de l'art. Quand les gens étaient capables d'exposer un seau d'eau et un concombre sur un matelas en déclarant qu'il s'agissait d'une représentation de la sexualité sans bride, on était vaguement enclin au scepticisme.
Le sourire de Jophiel s'élargit.
« Et ben, ça dépend du type qui regarde. Je veux dire, quand on est capable de croire qu'un lit défait avec des préservatifs et des canettes de bière dessus, c'est de l'art, on mérite un peu de se faire estamper, non ? »
« C'est carrément froid » déclara Hael.
« Ce n'est pas moi qui écrit les règles, mignonne. Les gens sont naturellement cons. Maintenant, est-ce que tu veux en abuser ou non ? »
La brune réfléchit prudemment.
« Ben… j'aimerais mieux que la connerie, ça me déteigne pas dessus, c'est tout… »
« Notre souhait à tous » soupira Jophiel. « Café ou chocolat ? »
« Hein ? »
« Pour le dessin » expliqua la folle en bleu. « Café ou chocolat comme paiement pour la pose ? »
« Thé glacé citron vert » répliqua Hael rien que pour être chiante – sans compter qu'elle se sentait de plus en plus sur la défensive.
Jophiel agita les ailes.
« T'aime le sucre, toi. »
« C'est pour l'odeur » fit Hael.
« Dégustation odorante ? Ouh, je crois que je vais t'adopter, toi. »
Mine de rien, la brune voulait déguerpir. Pourquoi l'autre ne décampait-elle pas ? Elle était pourtant sûre que sa voix avait grimpé dans le registre cassant qui faisait fuir tout interlocuteur bien-pensant au bout de trente secondes. Ou alors Jophiel était sourde ? Ou seulement folle. Ça se tenait, qui allait se faire des macarons sur les oreilles si ce n'était par manque d'une case dans le cerveau ?
D'un autre côté… c'était très inhabituel, qu'on s'intéresse à elle. Encore moins pour la complimenter sur sa grimace. Et puis du thé gratuit…
Ne me dis pas que tu deviens sociable ma belle, persifla la petite voix dans sa tête – qu'elle avait appelé Casse-Bobonne dans un moment vachard.
La ferme, toi, pensa-t-elle de toutes ses forces.
De toute façon, ça ne tiendrait pas. Jophiel était peut-être barge, mais elle ne voudrait pas se coltiner Hael comme connaissance.
Enfin, probablement.
