Promenade nocturne

Zacharie se sentait sur les nerfs. Bon, ça se comprenait, avec les résultats des partiels qui n'allaient pas tarder à être publiés. Ça se comprenait mais ça n'aidait pas à calmer.

Et ça le fichait encore plus sur les nerfs.

Zachriel releva la tête de son livre en entendant grincer la porte du vestibule. Il poussa un soupir.

« Evite de rentrer trop tard, tu veux ? Tu commences les cours à huit heures, je te rappelle… »

« Je sais » répondit le jeune homme avant de refermer doucement derrière lui la porte d'entrée.

C'était curieux, le contraste entre la nuit et le jour, dans la Jérusalem céleste. Le jour, la ville était caniculaire, bondée et bruyante, alors que la nuit, tout était vide, silencieux et assez froid pour que deux gros pulls enfilés l'un sur l'autre soient nécessaires.

Zacharie aimait bien aller se promener quand la ville était comme ça. A condition de revenir avant le lever du soleil, bien sûr.

Le trottoir était glacé sous la plante de ses pieds, le bitume noir recouvert d'une pellicule orangée par la lumière des lampadaires. Quelques rares fenêtres étaient encore illuminées, de petits carrés jaunâtres dans la façade des immeubles : les anges n'étaient pas une espèce franchement nocturne.

Pourquoi toi, tu aimes ça, alors ? Tu caches quelque chose, Zacharie ?

Le jeune homme sentit un frisson lui dresser les poils sur la colonne vertébrale, en dépit de son blouson et de l'épais col roulé en dessous.

Comment il pouvait expliquer ça ? Comment pouvait-il expliquer à quel point il aimait voir une ville différente pendant la nuit ? Comment pouvait-il expliquer qu'il aimait le fait que personne ne puisse le voir ?

Personne ne peut me voir en train de jouer à l'équilibriste sur le bord du caniveau. Personne ne peut me voir me curer le nez. Personne ne peut me voir lever le bras pour essayer de relier les étoiles entre elles.

Personne ne pouvait. Personne ne devait. Parce que Zacharie était un Séraphin, et les Séraphins ne faisaient pas ce genre de choses. Point.

Enfin, pas en public. Au moins pour lui. Il ne savait pas pour Zachriel. Ou pour les autres membres de son chœur. En tout cas, lui le faisait. Peut-être bien qu'il était le seul. Tant pis si c'était le cas. Ça lui plaisait.

La lueur blanc bleuté d'une vitrine lui fit mal aux yeux. La petite épicerie du quartier, celle qui restait ouverte constamment, sous la houlette du propriétaire et de sa femme, deux Principautés aux traits vaguement orientaux.

Est-ce que j'entre ou pas ?

Il allait parfois s'acheter un snack au cours de ses petites promenades. Pas spécialement parce qu'il se sentait un petit creux. C'était juste histoire de s'occuper la bouche alors qu'il faisait son tour.

Après un instant de réflexion, il décida de passer son chemin. Il n'avait pas pensé à prendre son porte-monnaie.

A gauche vers le parc, à droite vers le centre-ville. Pas besoin d'y voir clair, il connaissait le tracé urbain par cœur. Ça aidait aussi qu'il ait de la mémoire dans les pieds : vers le centre-ville, c'était des pavés, vers la zone plus verte, c'était de la dalle qui ressemblait plus ou moins à du carrelage ou à du verre, près de chez lui, c'était du bitume, et dans la zone commerçante il y avait des galets…

Contact lisse et vitrifié sous ses orteils, pratiquement glacé. Les dalles renvoyaient des éclats lumineux presque mouillés. Drôle d'effet quand on savait qu'il n'avait pas plu depuis plus de deux semaines.

Le parc était vide, bien sûr. Il s'assit sur un banc, ferma les yeux et poussa un soupir. Un peu de fumée s'échappa de ses lèvres. Quand il faisait froid, il faisait froid.

Un lampadaire grésilla doucement. Un volet de fenêtre sur l'un des immeubles proches cogna avec un petit coup sec contre la façade. Ce n'était pas qu'il n'y avait aucun bruit la nuit, c'était qu'ils paraissaient déplacés comparés aux intervalles de silence qui les séparaient.

Zacharie soupira de nouveau. Il aurait pu rester là jusqu'au lever du jour.

Evite de rentrer trop tard, tu veux ?

Mais les bancs, ça ne faisait pas un matelas des plus confortables. Et puis, il avait un couvre-feu à respecter.

Il se leva en faisant craquer ses genoux, bâilla sans mettre la main devant la bouche – ô scandale – et reprit le chemin par lequel il était venu.