Job d'été
Gail se gratta nerveusement la clavicule : c'était plus fort qu'elle, dès que le thermomètre indiquait plus de vingt degrés, elle commençait à se gratter comme un chien galeux assiégé de puces particulièrement voraces. Et ça la grattait vraiment partout.
Un claquement sec de talons sur le pavé, très semblable au bruit produit par un marteau de xylophone quand celui-ci servait à jouer de la musique, lui fit tourner la tête : Rachel arrivait aussi vite que possible pour une adoratrice de la mode perchée sur des chaussures à semelle montante.
« Je suis morte ! » s'écria tragiquement la blonde en s'avachissant juste à côté de sa camarade sur le banc.
En guise de réponse, Gail lui tendit le granité bleu fluorescent qu'elle tenait dans la main droite. Rachel s'en empara avec un gémissement de gratitude et se fourra la paille dans la bouche, émettant un schlurp des moins élégants.
« Je croyais que serveuse de restaurant, c'était un boulot facile » hasarda timidement l'apprentie Cupidon en se grattant machinalement la cuisse.
« Facile ! » ricana l'adolescente à la longue tresse. « Deux heures passées debout, en plein pendant la pause déjeuner. Je n'ai plus de jambes. »
Mine de rien, l'ange aux ailes roses loucha sur les membres inférieurs de sa comparse, s'attirant par là un regard tirant sur le charbonneux.
« Oh, tu vois ce que je veux dire. Quand tu fais le tapin, t'as jamais mal aux cuisses ? »
« Je fais le service à domicile » rétorqua Gail. « Le client vient me chercher ou alors, je me rends chez lui. Me prends pas pour une pute de troisième catégorie. »
Mouchée, la blonde coucha les ailes.
« Pardon. Mais tu vois ce que je veux dire ! Debout derrière le comptoir à faire la vaisselle, à couper des rondelles de cornichon qui te glissent entre les doigts… »
« Des cornichons ? »
« Pour la décoration ou les sandwiches, je crois. Si tu me crois pas, renifle ! »
Hésitante, Gail approcha son nez de la main que lui tendait Rachel et inspira prudemment.
« Ouh là… effectivement. »
« N'est-ce pas ? Heureusement que je m'étais pas verni les ongles, y a rien de tel que le vinaigre pour vous saloper une manucure. »
« Oui, mais c'est souverain pour les cheveux » glissa l'apprentie Cupidon.
Rachel ricana.
« Tu sais, je crois pas que la patronne aurait accepté de me prêter sa jarre. Et puis, qui voudrait se laver la tête avec du vinaigre qui pue les cornichons ? »
Les ailes roses s'agitèrent.
« Ah, ça… »
« Oh Père, si tu me dis que tu caches des paninis crudité dans ce sac, tu deviens ma nouvelle religion. »
Gail rigola en passant le sachet en papier brun à la blonde dont l'estomac grognait.
« Il y en a quand même qui t'ont draguée, dis-moi ? A la base, c'est pour ça que tu l'as pris, ce job… »
« N'oublie pas la paie » rappela Rachel en extirpant un sandwich garni d'une feuille de salade du sachet. « Je reconnais qu'il y a eu un garçon Vertu pas mal du tout… »
« Oh ho… »
« T'emballe pas, il était là pour un déjeuner d'affaires avec son boss et les collègues. Même quand j'ai apporté l'addition, il a pas levé les yeux. »
« Le con » se lamenta Gail. « Courage, tu en verras d'autres. »
Occupée à mâcher son casse-croûte tardif, Rachel ne répondit pas.
